{"numero_id": "ulb-reveil-1895-01-n13", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "articles": [{"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-001", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "FLANDRE E T W A L L O N IE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 6, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 226, "texte": "FLANDRE E T W A L L O N IE\n\n\n\n\n                                      LE REVEIL\nV° A N N ÉE N° 13 n o u v . série )                      JANVIER 1 8 9 5\n                                          Ce n u m é r o 50 c e n tim e s\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-002", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Abonnement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Voir le Sommaire à la quatrièm e page", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 7, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": "Voir le Sommaire à la quatrièm e page de\n            la couverture\n\n                      LE R É V E I L\n                         (FLAN D RE ET W A LLO N IE)\n    MENSUEL DE LITTÉRATURE ET D’ART\n                                     NOUVELLE SÉRIE\n\n                      Paraît le dernier jour du mois\n\nSecrétaire de la Rédaction : F R É D É R IC F n iC H E\n  Comité de Rédaction : A l b e u t A r n a y , L u c i e n                       De   B u ssch er,\nC h a r le s    D e lc h e v a le r ie , M ax    E ls k a m p , F r é d é r i c    F r ic h e , P a u l\nG é r a r d y , Edm ond G le s e n e r , R ic h a r d L e d e n t, M a u r ic e M a e t e r ­\nlin c k ,   H e n r i M a u d e l, A l b e r t M o c k e l, P i e r r e    M. O u n , Edm ond\nR a s s e n fo s s e , H e n ri d e R é g n ie r , S té p h a n e R ic h e lle , G r é g o ir e\nL e R o y , R o d rig u e     S é r a s q u ie r , C h a r le s   V an    L e r b e r g h e , E m ile\nV erh aeren .\n\n\n\n                      Rédaction, Rue de la Roue, 5, Bruxelles.\n                  Administration, Rue Neuve St-Pierre, 71, Gand.\n\n\n\n               A b o n n e m e n t : un an 5 frs. (Étranger 6 francs.)\n\n\n                             LE NUMÉRO : 5 0               centimes.\n\n\n\n                          SÉRIE DU RECUEIL :\nIere A N N E E , 1891, (les Essais) un volume in-40 de\n          200 pages. (Quelques exemplaires)                             . . . . fr. 4. 00\nIIe A N N E E , 1892, un volume in-8° raisin de 400 pages\n          Prix marqué fr. 5 (quelques exemplaires)\n          Prix majoré en raison dela rareté du volum e                                    \" 12 0 0\nIIIe A N N E E , 1893, un volum e in-8° coquille de\n          400 p a g e s ................................................................\"       6 00\nIV e A N N E E , 1894, un volum e in-8° grand-médian\n          de 520 p a g e s ....................................................... \"        6 00\n   L ’année 1895 formera deux volumes in-8° de 300 pages chacun.\n\n\nL 'A d m in is tr a tio n ra c h è te ra it au p r i x f o r t d e s e x e m ­\n        p la ir e s en bon é ta t des nos 4 et 5 de 1892\n    ainsi que des nos 1 et 3 des Essais (1891).\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-003", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1, "page_fin": 11, "titre_corps": "Comme je passais en Germanie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Mockel", "ancre_debut": "COMME JE PASSAIS EN GERMANIE. (1) Une nuit terrible", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 8, "page_imprimee": 1, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 780, "texte": "COMME JE PASSAIS EN GERMANIE. (1)\n\n   Une nuit terrible, de chocs sans fin, des portières\nclaquantes, des sifflets. Depuis longtemps Paris est\nloin, et la chambre close, les livres, le feu qui fait de\nl’hiver un ami ; mais des paysages ont passé sous une\nclarté de lune, divers, rapides et courant en folie, avec\nl’impression de la chose vaine que l’œil entrevoit sans\nque la main puisse l’atteindre. Il semble qu’une desti­\nnée nouvelle, en nous appelant au Voyage, ordonne\nd’apercevoir sans espérer connaître ; et dans le miroite­\nment de la vitre voici que mon image m’est apparue,\nvertigineusement suspendue sur la fuite des vallées, des\nlacs et des plaines.\n  (1) L e premier et le troisième de ces fragments sont des études\npour un poème en préparation : la Haute Terre.\n"}, {"page_pdf": 9, "page_imprimee": 2, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1788, "texte": "2                      LE RÉVEIL\n\n   Puis la lune s’est couchée ; des monticules mesquins\nont voilé son rayonnement de songe, et seules des\nétendues de glace, par endroits, ont gardé quelque\nbleuissante lumière. C’est la nuit. Les heurts du vagon\nqui se hâte vers le but, des cris de la locomotive en une\nchevauchée folle à travers des contrées où rien ne se\ndevine, un départ fantastique pour un pays d’où l’on\nne revient pas. — Autour de moi, mes compagnons sont\nendormis, comme s’il s’étaient dès longtemps résignés\nà cette fatalité mauvaise. Les paysages que j’entre­\nvoyais tantôt doucement lazulés de lune, se sont assou­\npis dans la torpeur, et au milieu de l’engourdissement\nqui me gagne, je sens monter des pensées puériles, des\ngonflements, des vanités ; il y a une ridicule petite voix\nqui me siffle : « parmi tous ceux-là que le sommeil\nemprisonne, toi seul tu restes libre ; tu es celui qui\nveille. » En vérité, je relève le front, et ma solitude se\nsent déjà grandie ; et elle grandit si bien qu’elle se met\nà philosopher : « Ils dorment, et n’est-ce pas toute leur\nvie ? fermer les paupières, ignorer. — Toi, tu veilles,\ntes yeux sont large ouverts et tu regardes, à travers\n l’ombre, passer les formes indistinctes. »\n    Mais ce lyrisme naissant meurt bientôt ; l’ombre\ngarde pour elle-même ses formes indistinctes, le silence\n du compartiment paraît plus lourd au milieu des petits\n cris rageurs du sifflet, et le tapage et le ronflement\n des roues et les soubresauts de ma banquette, les\n aveuglantes clartés apparues et disparues à chaque gare\n traversée peuplent décidément un abominable cauche­\n mar, lorsque soudain une main frôle mon épaule et\n m’éveille, la portière s’ouvre à l’air frais purifié par la\n neige et, sorti de la bousculade des gens qui se pressent\n"}, {"page_pdf": 10, "page_imprimee": 3, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1647, "texte": "                       JANVIER 1895                       3\n\nautour de moi, me voici sur le pont du Rhin, à Bâle,\n dans la douce lumière d’un matin de soleil.\n   Du lointain horizon enveloppé de brumes, le fleuve\navient vers la ville ; sa marche puissante est sûre, et\nl’on sent en lui-même l’inébranlable force des montagnes\nqui l’enfantèrent.\n   Elles sont, là-bas, en amoncellement grandiose et\ntranquille. Une, avancée comme un cap, perce la morne\nmer qui l’entoure, mais ses sœurs majestueuses s’enfon­\ncent plus au loin, déjà presque uniformément noyées\npar la vapeur qui monte du fleuve. — La vapeur monte,\nde plus en plus elle monte, elle monte ; mais une\néclaircie s’est révélée dans un jet scintillant d’iris, et\nc’est à présent une longue bande de nuages suspendus,\nqui lentement gravissent la plus haute des cîmes.\n   Alors, longtemps resserrée dans la prison molle des\nbrouillards, une aurore les fait éclater soudain pour se\nrépandre en rivières dorées, et sur les pointes dressées\net les énormes blocs rejaillissent et croulent des splen­\ndeurs. La neige demeurée aux flancs des montagnes\nrépond à la lumière d’en haut ; la tonnante symphonie des\nclartés roule de pic en pic, elle rebondit d’une courbe\njusqu’à la courbe prochaine par tourbillons, de crête\nen crête, en nappes rayonnantes, en cataractes de pier­\nreries, — et c’est comme le fleuve lui-même, descendu\ndes Montagnes avec un souffle de leur harmonie, et qui\nparaît garder, en ses fourmillantes miroitures, les par­\ncelles brisés d’une âme de lumière.\n\n   Le fleuve s’est pâli en approchant de nous ; il n’a plus\nles transparences virides, que j’admirai jadis, mais sa\n"}, {"page_pdf": 11, "page_imprimee": 4, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1457, "texte": "4                     LE RÉVEIL\n\nforce limoneuse ne montre point de violence. Il passe\nsous nos pieds. Son courant gonflé par des semaines de\nneige est formidable et sans vagues, pareil à ces anciens\nhommes d’Allemagne, — Schongauer, Wohlgemuth,\nDurer, Adam Krafft et Stosz, et l’ancêtre Guillaume et le\nmaître de Lyversberg, — ceux-là dont il baigna le grand\nsonge pacifique jusqu’à la lointaine Cologne, et que\nd’autres eaux, sœurs des siennes, sont allées rafraîchir\nen la féodale Nuremberg.\n   Au pied de la cathédrale rouge qui domine, là-haut,\nson vaste corps mobile, il se brise avec un petit sursaut\ncomme s’il s’étonnait d’être si près de Holbein, Holbein\nle grand qui, parmi les madones de son père, mena la\nronde des squelettes.\n   Mais tout de suite sa surface est redevenue paisible.\nLà-bas il se perd en une longue masse blonde ; il rentre\ndans son royaume de brumes et de montagnes, et l’on\npense aux campagnes, aux châteaux fameux, aux cités\nqu’il côtoie à travers les contrées de la Germanie,\njusqu’au fond des provinces de ces Hollandes tranquilles,\nauxquelles il apporte en ses eaux le souvenir des Cîmes\nqui le virent naître sous les glaces.\n\n                            II\n\n   Entre la France, la Suisse et l’Allemagne, Bâle n’est\nd’aucun pays. C’est comme un cap jeté bien avant dans\nles vagues et que deux mers battent avec leurs marées,\nrongent par leur courant, souillent de leur folle écume\nsans qu’il appartienne à nulle d’elles.\n"}, {"page_pdf": 12, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1755, "texte": "                        JANVIER 1 8 9 5                    5\n\n   L’aspect de la ville aussi, qui est pittoresque, colorée,\naccidentée et très belle par endroits, ajoute à cette im­\npression une preuve qui séduit les yeux.\n   Ce n’est point la grandeur théologale de Bruges, ni,\ncomme en Franconie, quelque vieux siècle longtemps\nimmobile qui se réveille et parle. Bâle est plus compo­\nsite. Ville allemande, certes en son caractère général,\nil s'y glisse aux détours des rues maint paysage d’une\nautre allure ; et certains coins y font penser, plus encore\nqu’aux images anciennes de la France, à des fuites de\nmaisons, à des assemblages de lignes compliquées et\npourtant douces comme il s’en voit en notre Liège\ncelto-germanique.\n   Une cité pareille, située par la force des choses à\nl’un des confluents de la pensée humaine, doit saisir\naisément l’idée nouvelle qui se glisse dans l’un ou\nl’autre des peuples qui la baignent ; mais il semble aussi\nque, prompte à s’enquérir de ce qui vient de naître,\nelle doive garder longtemps encore le souvenir de ce\nqui achève de vivre à ses pieds.\n   Ainsi Hans Holbein le jeune, dont on peut fixer\nl’image en ce décor où il vécut de 18 à 30 ans.\n    Il vint aussi au début d’un siècle neuf : celui où la foi\ns’inquiète, s’ébranle et se transforme, — où la Réforme\ns’annonce de loin, dès les premières années, avant de\nsonner ses trompettes formidables. Et, pour un peintre,\nquelle crise suprême que celle-là ! On le suppose ayant\nvécu dans la pensée religieuse des Vierges et des Saints\nqui couvraient les murs de l’atelier paternel. Une exis­\ntence pareille à celle du père s’ouvre devant lui comme\nune avenue de hauts arbres tranquilles : c’est le travail\nprobe, les songes de la douce croyance vivifiés en des\n"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1798, "texte": "6                       LE RÉVEIL\n\nformes aimées de Saints, de Christs, de Madones, —\ntoujours les mêmes, mais que l’artiste a appris à chérir\nplus intimement, au fond de l’inconnu qui se cache en\nleurs traditionnelles lignes sans cesse renouvelées par le\ngénie d’un plus jeune voyant. C’est en la Vierge, en\nsaint Jérôme, en saint Jean, que se sont incarnées ses\nidées de pur amour, de force, de grâce juvénile.\n   Mais voici les années qui passent, et l’on appréhende\npresque le sacrilège de reproduire ainsi le culte des\nimages ; on ne sait s’il faut ou s’il ne faut pas croire ce\nqui se chuchote déjà partout, et, avec l’hésitation à\nchaque heure grandie, bientôt les formes autrefois pré­\nférées ne vivent plus assez en l’âme de l’artiste pour\n qu’il ose désormais les choisir comme la vêture de sa\npensée. Le panthéon des religieuses lignes est boule­\nversé ; le doute en a mutilé les statues. Alors le peintre\n cherche un instant en arrière et voit l’histoire antique ;\n puis il cherche longuement autour de lui et s’avise de\n modeler des images contemporaines.\n    Mais à un but nouveau il faut des moyens nouveaux.\n Si l’on ne peut plus, à présent, enclore la grâce et la\n force de la Foi dans les robes chastes de Marie, si le\n mystère n’a plus droit à la vie, faut-il donc con­\n server l’aspect même de ces rêves, lorsque ces rêves\n seront morts? La Vierge, le Christ et les Saints devaient\n apparaître, sensibles mais lointains, véritables mais\n irréels, et leur image surnaturelle n’avait été songée que\n pour orner le palais de Dieu. Des figures plus proches\n demandent désormais à survivre par la magie de l’art,\nmais l’art s’abaissera vers elles en leur donnant sa force.\n    La femme du bourgmestre remplace dans l’atelier\n Marie de Magdala ; mais elle n’a pas sa chevelure dorée,\n"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1790, "texte": "                        J A N V IE R   I8 0 5             7\n\nni son front vaste, ni les courbes splendides de ses épau­\nles et de ses hanches fléchies ; — et, surtout, elle veut\nen son portrait retrouver son exacte semblance plutôt\nqu’une synthèse eurythmique de lignes. Ailleurs, depuis\nlongtemps déjà, les poëmes héroïques sont morts à\nl’avénement des immondes fableaux ; le signe de l’idéale\nBeauté s’efface sous le signe de la réalité.\n   L’artiste a perdu beaucoup de sa première foi ; au\nmoins est-il hésitant et le sent-il déjà. Alors il jette au\nloin, brusquement, le songe autrefois bienvoulu. A tra­\nvers la matérialité du métier il cherche en la transcrip­\ntion directe de la vie ce radieux but de perfection qui le\nfuit, et satisfait ainsi sa soif de travail et sa probité\nd’art. Le trait caractéristique, — et documentaire\nbientôt, — se substitue aux attitudes harmonieuses, aux\nsymboles. La nuance des glacis transparents et comme\nallégés se transforme en des pâtes solides où prétend se\nmontrer la chaleur de la chair. Voici la couleur, devenue\nplus souple et plus forte, mais voici surtout la tâche\nentreprise de renouveler sur la toile ce qui existait déjà :\nles formes gagnent des reliefs certains, ce bras, cette\njoue sont de la peau véritable, on y devine la lymphe\npasser entre les fibres, elle doit être douce et élastique\nsous la pression. La perspective sensible remplace de\nplus en plus la perspective idéale déjà souvent délaissée ;\n— le tableau de chevalet est né, et c’est pour la Pein­\nture, malgré tout le génie des premiers conquérants,\nune pompeuse chevauchée vers le trompe-l’œil contem­\nporain.\n   Cela s’est passé à Bâle, comme en d’autres cités ;\nmais je disais plus haut qu’une ville comme celle-ci\ndoit conserver longtemps le souvenir de ce qui achève\n"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1783, "texte": "8                       LE RÉVEIL\n\nde vivre à ses pieds. Et à Bâle même, Hans Holbein le\njeune me semble l’affirmer de toute sa splendeur. Je ne\nveux point parler ici de sa célèbre danse de la Mort, ni de\nce terrible Christ aux lignes horizontales et roides, qui\ndépassent pourtant la seule réalité du cadavre. Mais\nune œuvre presque inconnue, effacée à demi et d’une\nétrangeté soudaine m’a longuement ému. Loin de tout\nréalisme une suite de grandes figures immobilise un\nrêve. Des faces d’hommes survivent ici glorieusement,\nsimples ou royales ; de proportions matériellement res­\ntreintes, elles sont immenses par leur âme cachée.\n   Ce sont, dit le catalogue, Roboam, les députés\nsamnites, des personnages divers, fragments d’une\npeinture murale et, par ces mots, l’intelligence créatrice\nde Holbein parait se révéler tout à coup. Il fut un\ngénie double, cet artiste qui était né à l’un des carre­\nfours des idées; et, avec une divination étrange, il sut\nappliquer sans faillir les règles de la vieille esthétique\ncomme celles de la nouvelle venue. Au portrait sur\nla toile, la vérité de la chair vivante, la solide couleur,\nles pâtes savoureuses ; mais si le pinceau doit reprendre\nson ancienne mission de suivre les lignes d’une archi­\ntecture, d’éclairer, d’agrandir encore les murs vastes\nd’une salle, les annales païennes ou bibliques ressusci­\nteront sous des formes lointaines, non plus faites de\nsang, de viandes, d’étoffes que l’on touche, non plus\ndessinées en détail sur des fonds de perspective pro­\nfonde et réelle, mais par de simples lignes, sommaires\nautant que décisives, et par larges tons plats qui\nn’arrêtent point la vue à une puérile illusion.\n   C’est ainsi que le Roi Roboam, par exemple, . devait\nsurgir sur la paroi. On ne le voyait pas prêt à sortir du\n"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1632, "texte": "                       JANVIER 1895                       9\n\n\ncadre, ainsi que jargonnent les admirations d’à présent ;\non ne le voyait pas sous les apparences de la nature, —\ncar elles eussent fait de son ombre un personnage\nvivant mêlé ridiculement aux hommes qui s’agitaient à\nses pieds dans la salle du Conseil ; — mais il naissait loin\ndu regard, tel qu’un prince fabuleux, reculé, reculé au\nplus profond de la légende, et il semble que depuis tou­\njours les siècles ont tendu leur rideau devant son image,\npour le restituer ainsi tout entier à nos songes, sans\navoir pu ternir sa rayonnante couronne.\n                            III.\n   A Laufen, le Rhin qui court allègrement entre ses\ncollines, après la longue paresse du lac, précipite sou­\ndain la vitesse de ses eaux ; la terre manque sous lui,\net il s’abîme avec une profonde clameur en vomissant de\nl’écume.\n   C’est la chûte de Schaffhausen.\n   La fleuve est gonflé d’un lourd limon ; aux heurts du\ncourant il meut ses ondes jaunes et, comme un tonnerre\nétouffé, on écoute les vagues jaillir, et qui s’écroulent.\nMais il faut le dire, cela n’est point beau. La scène, de\nproportions presque géométriques, n’apparait pas très\nvaste malgré tout l’espace qu’elle occupe, et malgré\nqu’en ces jours d’hiver quelque large glaçon parfois se\ndresse, et fracassé, culbute. Des hôtels modernes con­\nstruits dans l’axe même de la chute, ôtent à ce tumulte\ntoute grandeur. Sans trop de romantisme on l’eût rêvé,\nle vieux colosse, effondrant sa vivante énergie dans\nune solitude reculée ; il eût fallu un décor d’une simpli­\ncité sauvage, une forêt sans allées ou au moins un vil-\n"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1700, "texte": "10                      LE RÉVEIL\n\n lage aux primitives maisons, avec des hommes rudes ; et\n l’on en veut un peu au fleuve qui, comme un cabotin\n vraiment, fait ses tours devant le public.\n    Mais plus bas sont d’autres chutes, moins célébrées.\n Ce n’est que la moitié du Rhin et, resserrée entre ses\n bords, l’eau ne peut y déployer toute son amplitude ;\n mais le paysage entier, avec ses habitations massées en\nun irrégulier village et les sommets découpés qui les\nentourent, ajoute à ce qu’on voit la force de son har­\nmonie.\n    Là-bas un bras du Rhin court dans l’immense vallée,\n étalé largement comme pour un triomphe de faciles con­\n quêtes. Au delà, c’est la courbe puissante des mou­\n tagnes, mais trop au loin déjà pour captiver tout l’hori­\nzon, et qui semblent fuir en levant leurs bras enchaînés.\nEt ici, en ligne verticale, une abrupte forêt sur des\nrocs, une crête aiguë, une fente qui s’ouvre, et soudain\nla chute en mamelons jusqu’à ce bras du fleuve où des\nrapides blanchissent, les eaux crient de colère et se\nheurtent et se cabrent et tout à coup bondissent avec\nun sursaut de folie.\n   Mais des blocs de rocher sont demeurés sous la tour­\nmente qui se précipite contre eux ; ils percent l’écume\nfollequand elle veut couvrir leurs hautes pointes, et les\nvagues sont tranchées en tumulte.\n    Or il y a dans l’action invariable de ces blocs, il y a\ndans cette lutte une sorte de figure d’héroïsme que l’on\ndoit regarder avec des yeux avides. Ce n’est point parce\nque les chocs des flots résonnent en nous-même avec\nun roulement guerrier de tambours ; mais si, d’un peu\nloin, on se retourne pour voir encore, en vérité l’âme\nest saisie par l’éloquente image de cet ilot, avec ses\n"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 330, "texte": "                      J a n v ie r 1 8                        11\nhommes frustes et massifs, ses maisons comme eux-\nmêmes étrangères à notre âge, et sur cette pierre que le\nfleuve incessamment ronge et ébranle, la tour dressée et\nqui résiste, comme une immobile volonté.\n                                         A lbert M o ck el.\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-004", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 12, "page_fin": 13, "titre_corps": "Fontaine de vie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles van Lerberghe", "ancre_debut": "FONTAINE DE VIE à Stéphane Richelle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 19, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 52, "fin_caractere_exclue": 800, "texte": "F O N T A IN E D E V IE\n                                      à Stéphane Richelle.\n\n\nRêve, dans le sombre a\\ur endormi,\nFace furtive, et toi qui fuis,\nHôte, qu'amena le sourire d’une heure,\n‘B onheur, et toi dont l'aile effleure,\nSubtil Amour; —\nC’est une même fée ingénue et sans trace,\nQui nous échappe et nous déçoit,\n De son geste et de sa voix,\nE t dont le vol dans l'air miraculeux s'efface ;\nD e gemmes coiffée,\nLa même fée.\n Mais le cœur d'un bel enfant,\n— Comme son trône et sa couronne —\nPeut contenir un instant\nLe fée fuyante;\nCar pour son silence et sa beauté,\nSa fraîche innocence et sa clarté,\nIl est l'élu de cette heure de grâce,\nE t de bonheur :\nLa fée à la fontaine passe\nE t baigne ses mains lasses\n D’avoir cueilli des fleurs.\n"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1273, "texte": "                       JANVIER 1895                        13\n\n Maintenant, l’heure heureuse est passée,\nLa torche au cœur du bel enfant est renversée;\nLa flamme s’est éteinte au fo n d du lac dormant,\nE t c'est le soir qui tombe, avec apaisement.\n Mais l'ombre, l’air calme et le cœur pieux prolonge\nLa fuite au sommeil bleu de ta voile, ô blanc songe,\nE t sous la paupière où s’est captivé le jour\nTa merveilleuse fleur intérieure, A mourl\nDans la fontaine où le soir dort,\nVêtu de silence et de roses,\nL ’ombre, Enfant, de la fée encor,\nComme en un cœur, repose.\nLe passant, fatigué de l’âpre route sombre,\nE t mourant de sa lassitude et d'être seul,\nE t qui par la forêt et les halliers de l’ombre,\nCherche la lumière et le seuil,\n  Avec son pampre où rit l’automne,\nE t la joie et la paix que sa guirlande ordonne;\nCe soir mourant, pauvre, s'assoit\n A la source qu'il aperçoit\n Par les f euillages de la grotte au crépuscule.\n— E t là s’attarde et joue encor\nUn peu de crépuscule avec des cailloux d’or —\nTuis il se penche et boit; il tressaille et chancelle,..\nE t lève son visage où tout un ciel ruisselle;\nIl pâlit et s'étonne, et rit, et tombe, et crie :\nO mains de fé e ! O fleurs des eaux ! J ’ai bu la vie !\n                       C h arles   van   L erberghe.\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-005", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 14, "page_fin": 25, "titre_corps": "Les Disciples à Saïs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Novalis", "ancre_debut": "LES DISCIPLES A SAIS. (Fragment). Il est bien hasardeux", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 21, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 47, "fin_caractere_exclue": 1158, "texte": "L E S D IS C IP L E S A S A IS .\n\n                                              (Fragment).\n\n\n\n\n   Il est bien hasardeux, reprit un autre, de vouloir\nainsi recomposer la nature à l’aide de ses forces et de\nses phénomènes extérieurs, et de la faire passer, tantôt\npour un feu monstrueux, tantôt pour un accident\nétrangement conformé, tantôt pour une dualité ou une\ntrinité ou pour quelqu’autre force singulière.\n   Il serait plus vraisemblable qu’elle fût le produit d’un\nincompréhensible accord d’êtres infiniment différents,\nle lien miraculeux du monde spirituel, le point de\njonction et de contact d’univers innombrables.\n   Eh bien ! qu’on le hasarde, dit un troisième. Plus le\nfilet que lance le hardi pêcheur est capricieusement\ntissé, plus la capture est abondante. Qu’on encourage\nsimplement tout homme à poursuivre sa route aussi\nloin que possible, et que chacun soit le bienvenu qui\nenveloppe les choses d’une fantaisie nouvelle. Ne\npensez-vous pas que ce sera précisément aux systèmes\nbien combinés que le futur géographe de la Nature\nempruntera les points de repère de sa grande carte de\n la Nature?\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1729, "texte": "                      JANVIER 1895                     15\n\n   Il les comparera entre eux ; et cette comparaison\nnous apprendra d’abord à connaître la terre singulière.\nMais la connaissance de la nature différera encore\nimmensément de l’interprétation qu’on en aura. Le\nmathématicien proprement dit en arrivera peut-être à\npouvoir susciter en même temps un plus grand nombre\nde forces de la nature, à mettre en mouvement des\nphénomènes plus grandioses et plus utiles. Il pourra\njouer de la Nature comme d’un gigantesque instrument ;\net cependant, il ne la comprendra pas. Ceci est le don\n de l’historien de la Nature, de celui qui connaît les\n temps, de celui qui, connaissant l’univers, cette scène\n supérieure de l’histoire naturelle, observe la significa­\n tion des choses et l’annonce d’avance. Ce domaine est\n encore inconnu et sacré. Seuls, des envoyés divins ont\n laissé tomber quelques paroles qui appartiennent à\n cette science supérieure, et il faut s’étonner que des\n esprits pleins de pressentiments aient négligé ces\n pressentiments-ci et aient voulu rabaisser la Nature à\n n’être qu’une machine uniforme, sans passé et sans\n avenir. Tout ce qui est divin a une histoire, et la\n Nature, le seul tout auquel l’homme puisse se comparer,\n ne serait pas, aussi bien que l’homme, comprise dans\n une histoire ou, ce qui revient au même, n’aurait pas\n d’esprit ?\n    La Nature ne serait pas la Nature si elle n’avait pas\n d’esprit, elle ne serait pas cette unique contre-épreuve\n de l’homme, elle ne serait pas l’indispensable réponse\n à cette question mystérieuse, ou la question de cette\nréponse infinie.\n    Seuls les poètes ont senti ce que la Nature peut être\n à l’homme, reprit un bel adolescent et l’on peut affirmer\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1791, "texte": "16                     LE RÉVEIL\n\nque la plus parfaite la solution d’humanité se trouve\nen eux, et qu’ainsi chaque impression se propage avec\npureté, de tous côtés, en toutes ses modifications infi­\nnies, à travers le cristal et la mobilité de cette solution.\nIls trouvent tout dans la Nature.\n   C’est à eux seuls que son âme ne demeure point\nétrangère, et ce n’est pas en vain que dans les relations\nqu’ils ont avec elle, ils cherchent tous les bonheurs de\nl’âge d’or. La Nature a pour eux toute la variabilité d’un\ncaractère infini, et plus que l’homme le plus spirituel\net le plus plein de vie, elle surprend par ses trouvailles\net ses détours profonds, par ses rencontres et ses\ndéviations, par ses grandes idées et ses bizarreries.\nL’inépuisable trésor de ses fantaisies ne laisse aucun\nde ses familiers s’en aller les mains vides. Elle sait tout\nembellir, tout animer, tout confirmer ; et si, en quelques\ndétails, un mécanisme inconscient et sans signification\nparaît seul régner, l’œil qui regarde au fond des choses\naperçoit une merveilleuse sympathie avec le cœur\nhumain, dans la coïncidence et la suite des accidents\nparticuliers. Le vent est un mouvement de l’air qui peut\navoir maintes causes extérieures ; mais n’est-il pas autre\nchose pour le cœur solitaire et gonflé de désirs, lorsqu’il\npasse, provenu d’une contrée très chère, et qu’avec\nmille murmures mélancoliques et obscurs, il semble\nfondre la tranquille souffrance dans un profond et mélo­\ndieux soupir de la Nature entière ? Est-ce que le jeune\namant ne trouve pas exprimée, lui aussi, avec une\nvérité admirable, toute son âme lourde de fleurs, dans\nla jeune et pudique verdure des prairies printanières ?\nEt la luxuriance d’une âme qui vient de se baigner dans\nl’or du vin, parût-elle jamais plus précieuse et plus\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1895, "texte": "                      JANVIER l 8 9 5                      17\n\n\n riante que dans une grappe de raisins lourds et bril­\n lants, qui se cachent à demi sous les feuilles ? — On\n accuse les poètes d’exagération, on se contente de leur\n pardonner, en quelque sorte, leur langage impropre et\n imagé, on se contente, sans approfondir davantage,\n d’attribuer à leur fantaisie cette Nature merveilleuse qui\n entend et qui voit un grand nombre de choses que d’au­\n tres n’entendent ni ne voient, et qui dans un délire\n aimable traite le monde réel au gré de ses caprices ;\n mais il me semble que les poètes exagèrent encore bien\n trop timidement, qu’ils ne soupçonnent qu’obscurément\n les prestiges de cette langue, et qu’ils jouent avec la\n fantaisie comme un enfant avec la baguette magique de\n son père. Ils ne savent pas quelles forces leur sont sou­\n mises, quels univers doivent leur obéir. N’est-il donc\npas vrai que les pierres et les forêts obéissent à la\nmusique et que domptées par elle, elles se soumettent à\ntous les caprices comme des animaux domestiques ?\nEst-ce que réellement les plus belles fleurs ne fleuris­\nsent pas autour de la bien-aimée et ne se réjouissent-\nelles point de la parer ? Le ciel, pour elle, ne devient-il\npas plus serein, et la mer ne se calme-t-elle pas ? Toute\nla nature, aussi bien que le visage et les gestes, le pouls\net la couleur de la face, n’exprime-t-elle pas l’état de\ncet être supérieur et étrange que nous appelons\nl’homme ? Le rocher ne devient-il pas un toi véritable\ndans le moment que je lui parle ? Et que suis-je autre\nchose que le fleuve quand je regarde mélancoliquement\ndans ses flots, et que mes pensées se perdent dans son\ncours ? Seule, une âme tranquille et voluptueuse peut\ncomprendre le monde des plantes. Seul, l’enfant joyeux\nou le sauvage peut comprendre les animaux. Je ne sais\n                                                       3\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1801, "texte": "18                      LE RÉVEIL\n\nsi quelqu’un comprit jamais les pierres et les étoiles ;\nmais celui qui les comprit dut être un être supérieur.\nCe n’est qu’en ces statues qui nous restent des temps\npassés de sa beauté humaine, que transparaissent ainsi\nl’esprit profond et la compréhension singulière du monde\nminéral ; et devant elles, le contemplateur recueilli se\nsent entourer d’une écorce de pierre qui semble se\ndévelopper vers l’intérieur. Le sublime pétrifie, et c’est\npourquoi il ne nous est pas permis de nous étonner\ndevant le sublime de la Nature et devant ses effets, ou\nd’ignorer où ce sublime se trouve. La nature ne pour­\nrait-elle pas s’être pétrifiée à la vue de la face de Dieu,\nou dans la terreur que lui causa l’arrivée des hommes ?\n    Ce discours plongea celui qui avait parlé le premier\ndans une méditation profonde. Les montagnes loin­\ntaines devenaient obscures, et le soir, avec une intimité\ndouce, s’étendait sur le paysage. Après un long silence\non l’entendit parler ainsi : Pour comprendre la Nature,\nil faut qu’on la laisse se développer intérieurement en\nson intégrité. Il faut qu’en cette entreprise on se laisse\nuniquement déterminer par l’aspiration divine vers des\nêtres qui nous sont égaux, et par les conditions néces­\nsaires à la perception de ceux-ci.\n    L’homme qui pense retourne à la fonction originelle\nde son être, à la contemplation créatrice, à ce point\nmême où produire et savoir ont les plus étranges rela­\ntions, à ce moment fécond de la jouissance proprement\ndite, de l’auto-conception intérieure. Lorsqu’il s’abîme\ntout entier dans la contemplation de ce phénomène pri­\n mitif, il voit se développer devant lui, en des temps et\n des espaces nouveau-nés, et tel qu’un spectacle illimité,\n l’histoire de la génération d e la Nature; et tout point\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1760, "texte": "                       JANVIER 1895                      19\n\nfixe qui se forme dans la fluidité sans bornes, devient\npour lui une manifestation nouvelle du génie de l’amour,\nun lien nouveau entre le toi et le moi.\n   La description soigneuse de cette histoire intérieure\nde l’univers, est la véritable théorie de la Nature.\n   De l’enchaînement de son monde spirituel en soi, et\nde son harmonie avec l’univers, se forme de lui-même\nun système de pensée qui devient l’image fidèle et la\nformule de l’Univers.\n   Oui, dit un autre, rien n’est plus remarquable que la\ngrande simultanéité de la Nature. Partout, la Nature\nsemble présente tout entière. Toutes les forces de la\nNature sont en activité dans la flamme d’une lumière ;\net ainsi, partout, elle se représente et se transforme sans\ncesse, fait naître en même temps des feuilles, des fleurs\net des fruits. Elle est, au milieu du temps, présente,\npassée et future à la fois, et qui sait en quel genre spé­\ncial de lointain, elle travaille de même. Qui sait si ce\nsystème de la nature n’est pas autre chose qu’un soleil\nuniversel, que rattachent une lumière, un courant et des\ninfluences, perçus d’abord par notre esprit et qui, hors\nde celui-ci, répandent sur cette nature l’esprit de l’uni­\nvers et distribuent à d’autres systèmes l’esprit de cette\nnature.\n   Quand le penseur, dit le troisième, devient un artiste\nactif, et que par une application adroite de ses mouve­\nments spirituels il cherche à réduire l’univers en une\nfigure simple et qui paraît énigmatique, et qu’avec des\nmots il décrit les lignes des mouvements, il faut que\nl’amant de la Nature admire cette entreprise audacieuse,\net qu’il se réjouisse du progrès des aptitudes humaines.\nC’est avec raison que l’artiste donne la première place\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1723, "texte": "20                       LE RÉVEIL\n\nà l’activité, car son essence est de faire et de produire\navec science et volonté, et son art est de pouvoir em­\nployer en toutes choses son instrument, de pouvoir\nimiter l’univers à sa manière, et c’est pourquoi le prin­\ncipe de son univers devient l’activité, et son univers\ndevient son art. Ici aussi la Nature se manifeste dans\nune beauté nouvelle ; et seul l’homme qui ne pense pas\nrejette avec mépris les mots illisibles et étrangement\nmêlés.\n   Le prêtre dépose avec reconnaissance sur l’autel cette\nscience nouvelle et sublime à côté de l’aiguille magnéti­\nque qui jamais ne se trompa et qui ramena par les routes\nsans traces de l’océan d’innombrables vaisseaux aux\ncôtes coutumières et dans les ports de la patrie.\n   A côté du penseur, il y a encore d’autres amants du\nsavoir qui sans s’appliquer avant tout à produire par la\npensée, et sans vocation pour cet art, aiment mieux\ndevenir des disciples de la Nature, et trouvent plus de\njoie à apprendre qu’à enseigner, à éprouver qu’à faire,\nà reçevoir qu’à donner. Quelques-uns ne sont pas\ninactifs et, sachant l’omniprésence et les affinités uni­\nverselles de la Nature, et convaincus d’avance du\n caractère incomplet et de la continuité de toute chose\nparticulière, ils choisissent avec soin un phénomène,\net tiennent l’œil obstinément fixé sur l’esprit de ce\n phénomène qui revêt mille formes chan- geantes. Puis\n à l’aide de ce fil conducteur ils parcourent tous les\n recoins du laboratoire afin de pouvoir dresser la carte\n des routes de ce labyrinthe.\n    Lorsqu’ils ont achevé ce pénible travail, un esprit\n plus élevé les pénètre à leur insu, et il leur devient\n facile de raisonner de la carte qu’ils ont devant eux et\n"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1862, "texte": "                       JANVIER 18 9 5                    21\n\nde montrer le chemin à ceux qui cherchent. Leur tra­\nvail est d’une utilité inappréciable, et les contours de\nleur carte concorderont d’une façon surprenante avec\nle système du penseur ; à la grande consolation de\ncelui-ci, ils lui auront fourni involontairement la preuve\nvivante de ses théories abstraites. Ceux qui demeurent\noisifs, attendent, comme des enfants, qu’un être ami et\nsupérieur, qu’ils vénèrent ardemment, leur départe la\nconnaissance de la Nature qui leur est nécessaire. En\ncette vie si brève, ils ne veulent pas consacrer à. des\n occupations extérieures leur attention et leur temps, et\n les dérober au service de l’amour. Par une sainte vie ils\n ne cherchent qu’à acquérir de l’amour et à en répandre,\n sans se soucier du grand spectacle des forces. Ils remet­\n tent tranquillement leur destin aux mains de ces puis­\n sances, tandis que les remplit l’intime conscience de\n leur inséparabilité d’avec l’être supérieur, et que la\n Nature ne les touche qu’en tant qu’elle est l’image et la\n propriété de celui-ci. Qu’ont-elles besoin de savoir, ces\n âmes bienheureuses, qui ont choisi la part la meilleure,\n et qui, telles qu’une pure flamme d’amour en ce monde\n terrestre, ne resplendissent que sur le faîte des temples\n ou à la cîme des navires errants, en signe de feu céleste\n qui inonde toutes choses ? Bien souvent, ces enfants qui\n aiment, surprennent, en des heures sacrées, d’admi­\n rables secrets de la Nature, et les révèlent avec une\n ingénuité inconsciente. Le savant les suit à la trace\n pour recueillir tous les joyaux qu’en leur innocence et\n leur joie ils ont semé par les routes. Le poète qui sent ce\n  qu’ils sentent, rend grâce à leur amour, et cherche,\n  par ses chants, à transplanter cet amour, germe de\n  l’âge d’or, en d’autres temps et en d’autres contrées.\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1808, "texte": "12                      LE RÉVEIL\n\n    Ah ! s’écria le jeune homme, les yeux étincelants,\nquel est l’homme dont le cœur ne tressaille de joie\nlorsque la vie intime de la Nature lui pénètre l’âme en\nsa plénitude ! Lorsque ce sentiment puissant, auquel la\nlangue humaine ne peut donner d’autres noms que les\nnoms de volupté et d’amour, s’étend en lui comme un\nparfum irrésistible, dissolvant toute chose ; lorsque\ntremblant d’une douce anxiété il s’abîme dans le sein\nobscur et attrayant de la Nature, que la pauvre person­\nnalité se perd dans les flots envahisseurs de la volupté,\n et que rien ne demeure, qu’un foyer de l’incommen­\n surable force génératrice, un tourbillon dévorant sur\n l’immense Océan!.. Quelle est donc cette flamme qui\njaillit de tous côtés ? Un intime embrassement, dont le\n doux fruit retombe en voluptueuse rosée. L’eau,\n enfant première-née de ces aériennes fusions, ne peut\n renier sa voluptueuse origine et, avec une toute puis­\n sance céleste, se montre en élément d’amour et d’union\n sur la terre. Ce n’est pas à tort que d’anciens sages ont\n cherché en elle l’origine des choses ; et vraiment ils\n ont parlé d’une eau plus sublime que l’eau des fontaines\n et des mers. En elle se manifeste le fluide originel, tel\n qu’il apparaît, et c’est pourquoi il faut que les hommes\n l’honorent toujours comme une déesse. Combien peu sont\n descendus jusqu’ici dans les mystères de la fluidité !\n Pour combien d’hommes, ce pressentiment de la jouis­\n  sance et de la vie suprême ne s’est jamais élevé tout au\n fond de l’âme enivrée ! Dans la soif se manifeste cette\n âme universelle, ce violent désir de la fluidité. Ceux\n qui sont ivres n’éprouvent que trop ces surnaturelles\n  délices de l’élément liquide ; et au fond, toutes les\n  sensations agréables, sont des liquéfactions diverses,\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1754, "texte": "                        ja n v ie r   1895              23\n\n\n\n des mouvements de cette invisible mer universelle,\n et le réveil est le commencement du reflux. Que\n d’hommes s’arrêtent au bord des cours d’eau enivrants\n et n’entendent point le doux chant de nourrice de ces\n eaux maternelles, et ne savent point jouir de l’adorable\njeu de leurs flots infinis. A l’âge d’or, nous vivions\ncomme ces flots ; dans les nuages multicolores, mers\nflottantes et sources de tout ce qui existe sur la terre,\naimaient et s’engendraient en des jeux éternels, les races\ndes humains ; et les enfants du ciel les y venaient\n visiter.\n    Ce n’est que lors de ce grand événement, que les\nlégendes sacrées appellent le déluge, que ce monde\nflorissant disparut. Une puissance ennemie rabattit la\nterre ; et seuls, quelques hommes, accrochés aux rochers\n des montagnes nouvelles, demeurèrent dans un univers\nétranger. Qu’il est étrange, que précisément les plus\n saints et les plus adorables phénomènes de la nature,\n demeurent entre les mains d’hommes aussi morts que\nle sont d’ordinaire les chimistes ! Ces phénomènes qui\néveillent puissamment le sens créateur de la Nature,\nces phénomènes qui devraient demeurer le secret des\namants et le mystère de l’humanité supérieure, sont fol­\nlement et effrontément provoqués par des esprits gros­\nsiers qui ne sauront jamais quels prodiges enveloppent\nleur vaisseau de verre ! Les poètes seuls devraient\npouvoir manier les liquides, et pourraient en parler à la\nJeunesse. Les laboratoires deviendraient des temples,\net les hommes honoreraient d’un culte nouveau leurs\nliquides et leurs flammes. Combien les villes que baigne\nla mer ou un grand fleuve s’estimeraient de nouveau\nheureuses ! Chaque fontaine redeviendrait l’asile de\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1836, "texte": "24                       LE RÉVEIL\n\nl’amour, et le séjour des sages. C’est bien pour cela que\nrien plus que l’eau et le feu n’attire les enfants, et\ntoute rivière leur promet de les mener en des contrées\nplus belles. Ce n’est pas seulement un reflet du ciel que\nnous voyons dans l’eau, c’est un doux rapprochement,\nun signe de voisinage ; et quand la passion inapaisée\nveut s’élever vers les hauteurs sans bornes, l’amour\nheureux aime à descendre dans la profondeur sans limite.\n    Mais il est inutile de vouloir enseigner et prêcher la\n Nature. Un aveugle-né n’apprend pas à voir, malgré\n tout ce qu’on peut lui dire de la lumière, des couleurs et\n des formes. De même nul ne comprendra la Nature qui\n ne possède pas l’organe nécessaire, l’instrument inté­\n rieur qui crée et analyse ; nul ne la comprendra qui,\n spontanément, ne la distingue et ne la reconnaît en\ntoutes choses et qui, grâce à une joie innée d’engendrer\n et se sentant une intime et multiple affinité avec\n tous les corps, ne se mêle à tous les êtres de la nature,\n par l’intermédiaire de la sensation, et ne se retrouve,\n pour ainsi dire, en eux. Mais celui qui possède vrai­\n ment le sens de la Nature et qui l’a exercé, jouit de la\n Nature tandis qu’il l’étudie, et prend plaisir à sa com­\n plexité infinie, et à ses joies inexprimables. Il ne\n demande pas que l’on vienne troubler sa jouissance par\n des mots inutiles. Il lui semble au contraire qu’on ne peut\n agir assez secrètement avec elle, qu’on n’en peut parler\n trop discrètement, et qu’on ne peut la contempler avec\n une attention et un calme trop grands. Il se sent en\n elle, comme s’il reposait sur le sein d’une fiancée\n chaste, et ce n’est qu’à elle aussi, qu’aux douces heures\n confidentielles, il livre le fruit de ses recherches. Il est\n heureux ce fils, ce favori de la Nature, à qui elle permet\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 444, "texte": "                      JA N V IE R 10 95\n\n\nde la contempler en sa dualité, sous la forme d’une\nforce mâle et femelle, et en son unité, sous la forme\nd’un hymen étemel et sans fin. Sa vie sera une pléni­\ntude de toutes les jouissances, une chaîne de voluptés,\net sa religion sera le véritable et essentiel Naturalisme.\n                                        N o v a l is\n                      (tra d . p a r M a u r ic e M a e t e r l in c k ).\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-006", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 26, "page_fin": 32, "titre_corps": "Les Estuaires d’ombre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "André Fontainas", "ancre_debut": "LES ESTUAIRES D'OMBRE. Inhorruit unda tenebris VIRGILE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 33, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 45, "fin_caractere_exclue": 1160, "texte": "L E S E S T U A IR E S D ’O M B R E .\n                                 Inhorruit unda tenebris\n                                        VIRGILE.\n\n                              I\nVaine aurore ! si les larmes voilent un rire,\nSont-elles en présage à nos fuites de joies\nQu'auraient les y e u x d'une autre à suivre un jeu de\n                                                   [soies\nEn frissons brefs au long des parois de porphyre ?\n Mais nul geste que l'aube encore ne s'y mire\n Au fantastique épars de ce que tu déploies,\nOu, verbe, ne s'y grave en hymnes, jeunes proies\nA promulguer : rien n’est qui soit, sinon écrire.\nUne brume vieillie agonise au pilier,\nE t s’y meurtrit la voix d’angoisse rauque étreinte\nTour s'y sentir naissante aux outrages lier.\n A u x hâvres d’or naguère où s'incurvait Corinthe\nN u l éphèbe ne vogue en vœux d’âme nouvelle\nVers les fauves toisons que l'aurorey révèle.\n                             II\nO P asteur, si de doigts trop fragiles tu lisses\nLa malsaine toison nocturne des brebis,\nOh ! c’est briller un rire au millier des rubis\nD ont l'aurore se stelle, et languides délices.\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1250, "texte": "                      JANVIER 1895                        27\n\nPourtant l’ombre. La nuit alourdit les mélisses.\nHeure d’arômes, nul ne sait si tu subis\nL ’angoisse, le faisceau d’angoisse où sont, fourbis,\nLes glaives acérés d’un piège où tu faiblisses.\nL ’ombre encore, et quelle aube eût pâli le ciel noir ?\nL ’ombre : sous la colline est la forêt, menace\nD e sortilèges prompts à terrasser l’espoir.\nDans la ténèbre, où tressaille l’horreur tenace\nDe l’âme qui fu t Toi, blond Pasteur, aux rumeurs\nEparses aux buissons de la N uit, tel tu meurs.\n\n                           III\nLe givre : vivre libre en l’ire de l’hiver,\n‘H umeur qui se retrait au regard d’une vitre\nOù, peut-être, frém it éphémère l’élytre\n D e tel vol ou d’un souffle épais de menu-vair.\nLe ciel gris s’est fanfare ! à soi-même entr’ouvert :\nN ' est-ce pas qu’y ruisselle au fro n t morne une mitre\nN on ! sénile noblesse où nul n’élude un titre\n A se mentir moins vil que ne rampe le ver.\nL'heure suit l’heure encore, aucune n’est la seule :\nPareille à soi, voici venir qui l’enlinceule\nPour brusque naître d’elle et pour mourir soudain.\nUn chardon bleu, pas même, au suaire, ni cirse\nOffrant, rêve chétif et dédain du jardin,\n N e fût-ce qu’une épine à s’en form er un thyrse\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1157, "texte": "28                     LE   R É V E IL\n\n\n\n\n                            IV\nPeureux un airain rouge étouffe en la viorne\nLe sombre sanglot d'ombre d’où l’Unique écoute\nMonter un deuil d’angoisse aux rocs noirs de la route\nD ’une bombarde grave ou d’un morne cromorne.\n Mais du grave cromome à la bombarde morne\nL ’ouragan n’aura bu que le sang de mon doute ;\nEs-tu, debout, la M ort que le doigt à la voûte\nSuscite pour ma peur un vol de l’Unicorne ?\nL ’Espoir ! il n’en est plus dont les corolles sombres\nOuvraient un feu d’extase à l’aube de nosyeux,\nE t même ton sourire est d’un or soucieux ;\nL ’Espoir fum ant et vague, amas lourd de décombres,\nS ’exhale aux deux du soir en des souffles obscurs,\nE t la ronce croît seule à l’ombre des vieux murs.\n                              V\nRade aux frissons futurs des océans d’aurores,\nSera-ce en le reflet d'un lointain vespéral\nQue des vaisseaux cimés de leur azur astral\nA ttériront aux quais de tes jardins sonores?\nV ille, ô Toi, du triomphe et de fleurs, qui décores\nD e joie, avec ta foule en fête, un littoral\nOù des prêtres sans pompe et sans deuil augurai\nSe détournent de boire en d'impures amphores :\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1238, "texte": "                      JANVIER 18 9 5                 29\nGarde l'orgueil de vivre et l'orgueil dans l'amour\nE t la douceur frémissante d'un songe chaste.\nOrgueil candide, aux y e u x vers la mer, sur la tour,\nVigile, des mâts d'ombre errent par la mer vaste;\nVent du large, menace sombre aux jardins clairs,\nCrains ce nuage gros de tempête et d’éclairs.\n                           VI\nFleurs, tout l’espoir des croix, et l’or roux y rutile,\nLeurs vœux, flottille ancienne au vent des deux marins\nS agenouillent au seuil d’où montent, Pèlerins,\n Avec vos voix les voix d’airain d'un campanile.\nL ’ennui quotidien de la vie inutile,\naimes d’amour, et par quels miracles sereins,\nEclôt, du triste champ qu’arrosaient vos chagrins,\nClaires corolles en guirlande au péristyle.\nLe fleuve d’oubli sombre où plongent nos cyprès\nRoule l’épais gravier du Rêve et des Regrets\nSous le miroir noirci de son obsidiane :\nDélaisse un songe vain et tes vœux insensés,\nEtranger qu’un exil fit pâtre en Sogdiane,\nLe rêve est malfaisant et vivre c’est assez.\n                          VII\n Mystérieuse d’un jardin où nul n’arrose\nLa grave éclosion surgissant du sentier,\nSeule tu vins fleurir, ô le sourire altier !\nLa chevelure lourde au pâle fro n t morose.\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1335, "texte": "30                      LE RÉVEIL\n\nLes doigts au luth selon qu'il s’accorde à la prose,\nSongeur, il a vu naître aux pages du psautier,\nE t le précise, lent, à le feindre, un luthier,\nLe geste qui dédie à la Sainte une rose.\nCris et larmes encore au vent nu des ennuis\nSi la fleur nefu t prompte à calmer de nos nuits\nL ’arôme triste épars au ciel de psalmodie :\nSoudain tout le vitrail frissonne au clair matin;\nLa rose aux douceurs d’or qu’épanche un chant latin\n Méle un torrent d’extase et sa beauté hardie.\n                           V III\nJe songe à Toi. Frissons tristes dans l’ombre, l’ambre\nFrissonne au miroir nu de nos rêves frileux,\nLacs d’où n’émergeront vers les bords fabuleux\nLes lourds plumages gris des cygnes de décembre.\nLa maison du destin est sûre où l'A utre cambre\nLa mauvaise douceur de son idéal : eux\nQu'elle étrangla muets pour les mirages bleus\nN epourront pas renaître aux murs froids de ma\n                                                [chambre.\nE t Toi, car ton blason fu t d'a\\ur vieux et d'or,\nN ' es-tu de qui les doigts ont semé le trésor\n De leurs pétales clairs à la mer aux eaux mates ?\nN uit qu'un éclair — c'est Toi ! — brûle de brusques\n                                                   [fleurs,\nQuels fleuves d’oubli vert ont tû parmi les leurs\nLes voix de nos espoirs enivrés d’aromates ?\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1133, "texte": "                      JANVIER 1895                      31\n\n\n\n                          IX\nLe baudrier poudreux, qu'on l’accroche au pilastre.\nLe prendre, pour à ton tour le ceindre ! es-tu l'hoir\nL ’ultime d’un destin d'orgueil et de vouloir ?\nLes glaives haut ! le fruit mûrira du désastre.\nEn aigrette une rose où ton heaume l’encastre,\nSignale ta venue aux champs : seul ton manoir\nEst celui qu'empourprait de ses rayons, le soir,\nLa mâle fleur fumante aux pennons de Lancastre.\nL ’aube luira suprême au déclin des combats,\nLe soleil s’abolit, et vespéral là-bas\nLe golfe fatidique eut des sursants funèbres.\nVictorieux?peut-être, ô Manoir ! et du seuil\nSouriront les dieux à l'hoir de leur orgueil\nSi s'effeuille un cimier de pétales célèbres.\n                           X\nLe rêve vire et rit aux lèvres du premier\nDont la rivière riche exalta la venue\nEt, rivages, vos fleurs de belle pourpre nue\nSont à son fro n t l'orgueil insigne du cimier.\nCaducs soucis de lire et, labeur coutumier,\nTout l'espoir, l’exiler au col d’une cornue,\nD e vous laisser s’élance à la vie inconnue\nL'aile à l’amour éparse en des palmes, palmier !\n"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 370, "texte": "32                      LE RÉVEIL\n\nL'heure vieillit et sombre, et la rive est mal sûre\nOù le soleil royal étale sa luxure\nE t s'abîme lascif aux ivresses des flots.\nL ’ombre oblique s'écoule au ras des estuaires,\nE t Toi qui d'un sourire à te survivre éclôs,\nDois s'effondrer floral l’astre où vierge tu erres.\n                                A n d r é F o n t a in a s\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-007", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 33, "page_fin": 37, "titre_corps": "La Demeure fastueuse", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Sluyts", "ancre_debut": "LA DEMEURE FASTUEUSE. A mon ami Armand Knauff", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 40, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 71, "fin_caractere_exclue": 1602, "texte": "LA D E M E U R E F A S T U E U S E .\n                              A mon ami Armand Knauff.\n\n\n    Il serait estival d’ériger aux confins de mon âme, une\n demeure où je pourrais aller saigner mon soûl après\n chaque meurtre commis, ou chaque meurtre dont en\nmon flanc je traînerais le pieu, — au flanc laissé par\nune main amie ! Mais cette demeure serait un temple et\npourtant elle resterait une humble demeure de souffrant.\nTemple, par son dehors d’inaccessible domaine indivi­\nduel et perdu, et demeure uniment secourable, par son\ndedans de seuil primitif de paix.\n   Individuel domaine, parce que je n’en accorderais\nl’accès à quiconque sur la terre, et perdu, parce qu’in­\ndividuelle retraite, moi seul m’y retirant, personne n’y\nvivrait pour ce monde, et moi-même mort au dehors de\nmoi-même, le monde m’ignorerait. Et ce serait aussi une\nhumble et secourable demeure, parce que la paix pre­\nmière y vivrait en la frugalité du pain noir et de l’eau\nclaire, et en la frugalité jamais tarie et toujours neuve\nde la lumière...\n   Le paysage, qui enclorait la demeure de mon âme,\nserait selon l’eurythmie de son essence ; de naïfs aspects\nd’arbres jeunes, et pauvres de feuilles rutilantes, mais\nsi riches du vert tendre de la sève d’un été, plaqueraient\nde l’ombre un peu, aux courbes diverses de la route et\ndes prés ; cette ombre serait bleue sur la terre et légère\naux yeux las de mon âme, — et les yeux de mon âme\n seront las chaque fois qu’elle habitera en sa demeure ; il\n                                                    3\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1805, "texte": "34                      LE RÉVEIL\n\ny aurait des champs de blé et de seigle, pour le pain\nquotidien de la vie, et il y aurait aussi, autour, l’eau des\nsources musicales pour emplir l’écuelle qu’est la main\net ces sources seraient l’abreuvoir naturel à la soif\nde la vie ; et dès l’aube, de toutes parts, il y aurait\ndes perspectives d’uniforme et rassurante simplicité ; et\nla lumière serait souple aux accidentels hauts et bas de\nla plaine et de la route, car la lumière se reposerait par­\ntout ainsi qu’un tapis d’or cadmium : aux chutes des\nfossés, où bruissent des ruisselets, aux chutes des\nravins où les fleurs sont plus savoureuses, à l’orée des\nbois où le sol se détrempe, — de toutes parts, ainsi, la\nlumière serait joyeuse de rusticité et ondulerait vers\nmidi en un or plus cher ; puis à la vesprée, il y aurait\nau ciel des mirages éblouissants de nuées diaprées qui\ndéfailleraient, de nuances toujours plus fugitives d’éclats,\n en des effacements de fusées lumineuses plus pâles et\nplus harmonieusement effacées, toujours.\n   Et dès l’aube, les croisées grandes ouvertes à la\nlumière, la paix entrerait dans la maison pour toute la\njournée; à l’aube, aussi, mon âme se recueillerait sur la\nvie du jour précédent, elle mangerait le pain noir de la\ncontrition et elle boirait l’eau claire pour la rémission\nde son imprévoyance ; peu à peu l’espoir renaîtrait en\nses yeux que l’Abominable aurait scorifiés, les cata­\nractes de l’Erreur tomberaient et la paisible vision du\nsimple réintégrerait sa place due, au milieu d’une nou­\nvelle forme de la vie, qui serait une réincarnation\nd’elle-même ; les heures matinales passeraient comme\ncelles que j’ai vu passer, alors que j’étais enfant, à la\ncampagne, — les heures du temps où mon âme vivait\ninconsciente : des heures où l’on ne perçoit la vie, et\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1761, "texte": "                          JANVIER 1895                     35\n\nque l’on ne soupçonne en allées que de longs ans après.\n Et je m’accouderais à la croisée pour voir passer ces\n heures naïves, car les moments de l’enfance reviennent\nau jour, sans savoir : je les reconnaîtrais à la nouveauté\ndu déjà vu, et à la nouveauté neuve d’une seconde vie\nen une même existence.\n    Au seuil de la porte un banc accueillerait sa lassitude,\ncar des longs chemins faits conduisant à sa demeure,\nmon âme aurait les pieds endoloris; des chemins lourds\nde lenteur et lourds de la surcharge de mon âme, ses\npieds seraient en sang avant la halte de paix. Le banc\nrustique au seuil de la porte serait l’humble reposoir\nde la procession de mon âme ; elle y officierait en la lumière\ndu soleil ses contritions et ses repentirs résolus, et elle\ny percevrait aussi — plus tard, après les lustrales\nablutions — la jeune confiance revenue. L’encens qui\nnuagerait autour de ses prosternations angéliques, serait\n le fin brouillard levant sa guipure flottante au dessus des\nprés, et l’hostie blanche de l’Espoir, devant l’offertoire\nde la nature tranquille, émerveillerait l’âme de mon âme\nde sa fascinante Illusion.\n   En cette demeure d’humble foi, cette demeure de\npauvres gens qu’est mon âme, alors vivrait la sérénité\nde la pensée qui nait; et l’extase, irréelle presque,\nrayonnerait, autour d’elle, en des cercles espacés gra­\nduellement et diaphanes, comme si mon âme, qu’ils\nenclosent, était leur centre lumineux et laiteux, pareil\nau Saint-Sacrement qui luit parmi les champs, et le vir­\nginal baiser d’avant jadis, s’identifierait aux lèvres de\nmon âme, ainsi que la Promesse.\n   Et l’humble demeure de Foi et de Promesse, alors\nparadera tel qu’un temple fastueux, parce qu’en la\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1731, "texte": "36                      LE RÉVEIL\n\ndemeure tout serait en harmonie, et que l’Harmonie\nserait en la demeure même ; les houles du passé déferle­\nront leurs poussées aux frêles brisants de mon âme\nrénovée; les passions ancestrales se heurteront au\nrevers de la main de la Confiance recouvrée, et les Mé­\nchants qui voudraient entrer seront gardés dehors.\n   Domaine de mon âme, mon âme y vivra seule, les\nyeux portés vers l’oubli d’elle même, en l’oubli de tous ;\nl’effigie du passé s’oblitérera sous l’usure perpétuelle\nde l’intention de bonne volonté, et plane sera le métal\naux nouvelles curves de la vie; les buissons ardents\ndes mauvaises amours tomberont en cendres au seuil\nd’apostolat de la purification et la veilleuse des nuits\nsereines consumera l’huile sainte de la Vérité.\n   Les désirs d’investigations sensorielles seront morts,\nils suffoqueront dans la fumée des réchauds et des amal­\ngames indignes ; derrière les auvents des postures\nhypocrites ils iront lamenter aux gémonies du néant de\nla Possession et la claironnade des joies coupables s’é­\nteindra dans les brumes de la Conscience.\n   Et ce sera en la demeure de mon âme, la primitive\nvie en sa vie primitive, le jour premier en sa naissance;\nce sera la lumière diffuse engendrée en la lumière\nirradiante ; car l’Epoque d’avant la lutte reviendra,\nvierge du martyrologe de la Vie et de la Pensée, époque\nd’insoupçonné mais ressouveneux bonheur, dont la\nmémoire hiéraldise mon âme : de champ d’azur et d’or,\net d’yeux enfants sertis.\n   Et le Faste sera la nouvelle naïveté de mon âme, le\njeune berceau et les langes de toile fraîche de mon âme ;\nle Faste sera le Commencement ; sur le paysage ce sera\nla neuve clarté des anciens jours, les voix simples, chan­\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 522, "texte": "                      JANVIER 1895                       37\n\ntantes de lèvres point punies, les yeux d’eaux sans trouble\nqui regardent sans voir; ce sera sur le paysage la gloire\nd’avant le glaive, la pré-essence du primordial, l’éveil de\nl’incarné; et en la demeure, la Demeure Fastueuse, enfin,\nce sera mon Ame, car elle sera en la demeure et la\ndemeure même sera mon âme.\n   1894.                             C\n                                     h arles    S\n                                                lu yts  .\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-008", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 38, "page_fin": 58, "titre_corps": "Chronique littéraire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Arnay", "ancre_debut": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE H. Rebell Chants de la pluie", "ancre_fin": "A l b er t A rnay.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "A U X PR O CH A IN S", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 45, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 54, "fin_caractere_exclue": 1521, "texte": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n\n\n\nH. R e b el l        Chants de la pluie et du soleil Paris Charles\nV il h e r s d e l ’I s l e A dam Morgane            B rux. Lacom blez\nW il l y             Une passade                     Paris E. Flammarion\nS. M a l l a r m é L a Musique et les Lettres        Paris Perrin\nR . d e G o u r m o n t Le Château singulier         Paris Mercure\nL ’I g n o r a n t e Sur les Golfes                  Brux. Lacomblez\nA l f . J arry Minutes de Sable Mémorial Paris Mercure\n\n  Il y a dans mon existence une grave lacune, dont nombre de\nmes confrères du Réveil ont à se plaindre également. L ’injuste\nDestinée a omis de me gratifier des quelques titres de rentes\nqu’elle a libéralement accordés à tant et tant d'autres. I l me faut\nainsi, pour satisfaire à de plus impérieuses exigences, remettre\nparfois à des jours meilleurs les projets de chroniques auxquels\nje souriais. L es plus lésés, dans tout cela, ce sont encore les\nauteurs. En est-il que j ’ai fait longtemps attendre ! Je me croirais\nle plus affreux muff des deux hémisphères si, avant de vous les\nprésenter aujourd’hui, je ne m’excusais auprès d'eux du fâcheux\nretard qu’il leur a fallu subir. Puissé-je notamment rentrer en\ngrâce auprès de M. Rebell dont le dernier livre date déjà de loin...\n   Ce n’est pourtant pas que les Chants de la pluie et du Soleil ne\nm’aient disposé favorablement à l’égard de l’écrivain qui les\nsigna. Dans son ensemble, le livre est de ceux auxquels je ne\n"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2572, "texte": "                          JA N V IER 1 8 95                       33\n\n saurais ne pas applaudir. L es lecteurs du Réveil qui veulent bien\nm’honorer de leur attention le comprendront sans peine si je leur\nd is que les proses en question exaltent tant qu’il se peut l’ivresse\nde vivre. Mais ce n’est pas ainsi que le vouloir de l'auteur se\npourrait préciser. Laissons-lui plutôt la parole. Ses intentions et\nses croyances, nous les trouvons exprimées tout au long dans une\nvigoureuse préface et les mots qu’il prononce — certains du\nmoins — sont de ceux qui viennent à leur heure I l est temps\nqu’un réveil décisif se manifeste parmi les jeunes gens de la\nnouvelle génération littéraire. « On a peine à se figurer, écrit\nM. Rebell, un amoureux des ténèbres, un homme qui se fait\nenfermer par plaisir dans un cachot. T el étais-je pourtant et tels\nsont encore beaucoup de mes contemporains... Pauvres prison­\nniers volontaires, poursuit-il, que je vous plains ! Vous imaginez\ndans votre nuit mille fantômes qui ne vous divertissent qu’à\ndemi ; vous vous créez un paradis futur qui a tout l ’éclat des\nvieilles toiles vingt fois retouchées, une âme idéale et gauche de\nJeune pensionnaire, une morale pour les anges, un état à l'usage\ndes impotents qui désirent prolonger leurs infirmités... Oh ! si\nvous n’étiez pas des aveugles, si vous connaissiez le vaste\nMonde... comme votre grave rêverie vous paraîtrait puérile, et\nvain, ce songe que vous faites chaque jour d’une humanité qui\nn’est pas humaine, d’une société qui n’est pas sociable. Alors\nvous rougiriez de vos mépris et vous ne flagelleriez pas votre\ncorps parce qu’il veut vivre, et vous ne maudiriez pas la Nature,\nparce qu’en réglant l’ordre des choses elle oublia de vous con­\nsulter. Vous laisseriez le vice et la vertu s’épanouir selon l’inten­\ntion divine et vous vénéreriez les héros comme les manifestations\nles plus complètes de la Beauté. »\n   Voilà qui est formel. Mettons qu’il y ait dans ces lignes quelque\nexagération. Disons que le Rêve a bien aussi sa grandeur et que\nle vouloir condamner au profit de l’humanité sociable c’est aller\nun peu loin. M. Rebell motive son jugement : « Certains artistes,\na-t-il dit, me reprocheront de ne pas les suivre dans leur tour\nd’ivoire et de me mêler aux luttes du forum. Est-il donc possible,\nleur répondrai-je, si l’on est un homme, de s’arracher aux passions\nde son temps ? » Pour lui, évidemment, tout est là. Je ne prétendrai,\npas qu’il a complètement tort. Mais, vo yez donc, lui-même sort\nde ce temps et volontiers se tourne vers les époques enfuies. Il y\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2561, "texte": " 40                           LE RÉVEIL\n\n a du reste en lui, autant que d’un homme d’aujourd’hui, l’âme\n d’un païen. Il aime la nature en pur panthéiste. « O monde,\n s’écrie-t-il, elles mentaient les voix du soir qui dirent au pilote\n que le grand Pan était m ort. \" Païenne encore, sa conception de\n la beauté. Païennes toujours, ses idées de religion : « L ’esprit de\n sévérité du Christianisme est tout opposé, fait-il, à ce bel esprit\n d’indulgence qui nous charme chez les Anciens, \" E t il déclare\n superlativement immorale l’image d’un crucifix parce qu'elle\n proscrit avec âpreté la satisfaction des instincts légitimes, parce\n qu’elle ordonne, comme pas une, de renoncer au sentiment de\n la vie. Ne pourrait-on reprocher à ces mots de s’entourer de trop\n de sensualité ? Cette sensualité, qui perce à plus d'un endroit,\n n ’est guère de nature à me plaire ; elle s’énonce avec tant de\n violence ! Je conçois cependant que cette violence puisse être la\n conséquence directe des efforts que le poète a dû faire pour\ns’échapper des ténèbres dont il fut prisonnier. C ’est, en tous cas,\nle combat que lui-même a livré, contre ses propres indolences,\nqui le fait proclamer si haut les mérites de la volonté. Il faut, à\nl’entendre, vouloir même avec frénésie. Cette idée, il la transpose\n dans une pièce où il appelle de tous ses vœ ux la venue d’un\n tyran, c’est-à-dire « d’une autorité réelle qui veuille sans faiblesse\n et sans transaction », qui ose balayer l’envahissante cohue des\nnullités égalitaires, qui guérisse les peuples du médiocre et du laid.\nIl est regrettable que, sous ce prétexte, l’auteur s’avise de crier\nsus à toute pitié. Je vois assez mal en quoi celle-ci est incon­\nciliable avec la nécessaire vigueur et la décision bien comprise.\nJe comprends moins encore en quoi elle pourrait empêcher la\nréalisation de choses puissantes et durables. D ’après M. Rebell,\ncette modalité psychique était utile sous le second empire ; elle\nn ’aurait plus de raison d’être à présent car « ce qu’il y avait à\nsoutenir — les intérêts des travailleurs pauvres — a été dit et les\nréformes suivront d’elles-mêmes. \" On serait fondé à s’exprimer\nde la sorte si la pitié consistait simplement à assurer à qui s’en\ntrouve privé le pain quotidien dont parle la belle prière chrétienne.\nMais alors ce ne serait plus une vertu ! L a pitié a une raison\nd’être de beaucoup plus noble, de beaucoup plus élevée. Les\nartistes devraient être les premiers non seulement à le savoir mais\nà le défendre.\n    Tenez, je me repens d’avoir poussé si avant l’examen de cette\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2381, "texte": "                           JANVIER 1895                          41\n\npartie des Chants de la Pluie et du Soleil. J'ai l’air de revenir sur\nce que je disais tout d’abord. Il n’en est rien. Dans son ensemble,\nai-je déclaré, le livre m’a souri — cela, je le maintiens. Que de\nchoses profondes dans ces petits poèmes d’ une langue souple,\nsûre d’elle-même; que de pensées vivaces, se dessinant en\ncurieuses arabesques dans des strophes en vers libres — ou\ns’affirmant, avec une remarquable concision, dans des proses\nheureusement rythmées. C'est la Beauté inconnue dont le poète\nse meurt. C ’est la douce enfant, au corps délicat et robuste, sa\nconsolation, sa charité. Ou bien il chante une petite âme qui\nchantait, morte gracieuse enfuie avec l’été et dont il se souvient.\nUne autre pièce commence : « Je demande des hommes, je\ncherche des hommes ». Une autre débute : « O uvrez les fenêtres !\nIl y a trop d’ombre et pas assez d’air ici ». Une autre encore nous\ndit : \" L a monogamie est impie ! Prostituons-nous à toutes les\nfemmes. Prostituons-nous aux animaux, aux plantes, aux fleurs.\nProstituons-nous aux choses, aux êtres. Prostituons-nous à toute\nla nature afin que tout notre être se réjouisse et chante l’hymne\ndivin ». Cet hym ne frémit vraim ent en celui que nous écoutons\nlorsqu’il prononce : « Sache que la tombe et le squelette sont de\nvaines apparences. Ne crois qu’à ton sourire, à ta chair fleurie,\nà la grâce de ta jeunesse ». Tournez la page, vous l'entendrez\nrendre hommage à ceux qui le précédèrent. « Oh ! que la pensée\ndes ancêtres m’accompagne, que je voie toujours avec moi les\nhommes des anciens âges ». A llez plus loin, il vante les Laboureurs\net leur vie simple ; il célèbre le paysan qui « garde peut-être les\npurs textes \". Passons. L ’âme simple du Chevrier maintenant le\nrequiert en un très-beau poème dont j ’entends encore en ma\nmémoire la fin mélancolique :\n\n               J e songe à Celle que je vis une fois\n               E t qui m’a pris mon cœur pour toujours\n\nPassons encore. Voici des strophes à une Locomotive : \" T u figures\nbien l’âme du siècle que je vois bondir et se précipiter vers\nl'Inconnu \" . Ailleurs, nous arrête ce conseil : \" Si vous avez une\nâme tournée vers l’Infini et qui s’exalte, et qui chante, abstenez-\nvous des foules \". A quoi le poète se répond, non sans tristesse :\n« Comme le soir vient vite sur nos livres \" .\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2170, "texte": "42                           LE RÉVEIL\n\n   Il me faut bien m ’arrêter. Il n’est pas une page de ce livre qui\nne pourrait justifier une page de commentaires — lesquels, je le\nreconnais volontiers, seraient généralement favorables à l’écrivain.\nCelui-ci est un vrai poète; souvent aussi c’est un sage. Si l’on\nhésite, çà et là, à le suivre, jam ais on ne lui peut contester ce\nmérite peu banal d’avoir réfléchi à ce qu’il profère. Ce qu’il veut ?\n i On me croit plein de haine, dit-il, et je suis plein d’amour. Que\nchacun fasse sa lumière, je l’aime, mais je veux voir sa lumière ».\nSes énergies ne sont pas de celles qui succombent au premier\nobstacle. « Que l’on ne vienne pas en travers de ma route, avertit-\nil; j ’ai la force et l’audace de la mère qui porte son enfant dans\nses bras à travers la bataille ».\n\n\n\n\n    Ceux qui ignoreraient Villiers de l’Isle-Adam et son merveil    ­\neux talent auraient tort de vouloir se faire une opinion à cet\négard par la seule lecture de Morgane. Cette œuvre est une œuvre\nde jeunesse et elle n’annonce que vaguement les pages impéris­\nsables qui vinrent par après. Ce n’est pas à son propos que\nL ad y M ary L o y d , la traductrice du travail de M. Pontavice de\nHeussey, aurait pu comparer Villiers à Edgar Poe »fo r his power\no f dignifying the horrible ». Ce drame, toutefois, a bien sa valeur.\nL ’on peut dire qu’il domine l’époque où il fut publié comme le\nChatterton d’Alfred de V ign y est, d’une certaine manière, au\ndessus de son temps. A l’encontre d’Axel — le chef d’œuvre peut-\nêtre de Villiers — Morgane n’a rien d’hermétique. L e sujet se\nréduit même ici à peu de chose. Un complot se trame autour du\ntrône des Deux-Siciles, complot qui doit renverser le roi\nFerdinand 1er et élever à la dignité du sceptre Sergius d’Albamah,\nde la maison de Souabe, naguère prisonnier dans la forteresse de\nCittà L azzara et pour lequel la duchesse Morgane de Poleastro\ns’est éprise d une passion décidée. L a conspiration est sur le point\n d’aboutir, déjà les insurgés ont le dessus, lorsqu’une femme de\nl ’entourage de la reine — en persuadant à Morgane que Sergius\n la trompe — parvient à préserver la royauté en péril. Folle\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2541, "texte": "                           JANVIER 1895                           43\n\nd'indignation, olle d’amour, Morgane, pour punir celui qu’elle\ncroit coupable, donne l’ordre à l’insurrection, dont elle tient les\nfils, de se rendre. Elle meurt bientôt après, empoisonnée, non\nsans avoir reconnu son erreur, et Sergius lui-même tombe frappé\nsous une décharge de mousqueterie....\n   Il va de soi que je ne donne ici que la grosse charpente du\ndrame. L a place me manque pour suivre l’œuvre scène par scène.\nA parler franc, j ’ai d’autres raisons pour me borner aux grandes\nlignes. L ’action toute entière se restreint, à mon sens, entre\nMorgane et celle dont l’habileté décide du dénouement. L ’une\nreprésente — je n’ose dire symbolise — la foi, l’enthousiasme,\nla ferveur, l’am our; l’autre personnifie l’astuce calme et\npatiente. E t cette autre, c’est Emma L y o n a Harte, L ad y\nHamilton, ambassadrice d’Angleterre. Etrange destinée que la\ndestinée de cette femme et comme on comprend qu’elle ait pu\nretenir un poète qui se doublait d'un penseur. Son histoire nous\nest contée en partie au premier acte. Originaire de Londres,\nd’abord servante de taverne, acoquinée tout-à-coup à un char­\nlatan avisé qui l'exhibe en prétendant obtenir, grâce à son\nintervention, la guérison des humains, pauvre limace ensuite des\nruelles sombres avoisinant Saint-Paul, celle que le peintre\n Romney eut immortalisée par son talent si elle même ne s’était\n imposée par toute sa vie, rencontra un matin un gentilhomme qui\n s’éprit de sa beauté et se chargea de dorer son existence. C ’est\n ainsi que nous la trouvons sous le ciel de Naples déjouant les\n projets de Morgane. Villiers semble s’être plu tout particulière­\n ment à établir ce personnage. Il l’a précisé avec peut-être plus de\n soin que la duchesse de Poleastro elle-même. E t pourtant celle-ci\n se révèle sous tous ses aspects. L'auteur nous fait descendre très\n avant dans son âme et dans son cœur. Cette âme n’est pas une\n âme d’aujourd'hui. Elle a ce je ne sais quoi de chevaleresque, cette\n vaillance et cette fierté d’autrefois se retrouvant chez un grand\n nombre des êtres que Villiers a fait agir dans ses œuvres.\n    Comme un homme d’autrefois nous apparait aussi Sergius\n d’Albamah qui prononce, à l’acte premier, une phrase pouvant\n servir à qualifier l’inoubliable auteur des Contes Cruels. « Se\n développer, dit Sergius, à travers ses passions et ses rêves, sans\n autre frein que soi-même, quoi qu’il puisse advenir et sans\n  remords, telle sera pour moi, désormais, la définition du D evoir. \"\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "44                            LE RÉVEIL\n\n Oui, ce fut toute la v ie de Villiers. Ce Sergius a d’ailleurs bien\n d'autres traits l'app aren tan t directement à l’écrivain. On sait que\n celui-ci, descendant des maréchaux de F rance, des Grands\n Maîtres de Rhodes et du héros qui arracha Malte à Charles-Quint,\n (M. Maurice Desombiaux nous l’apprit en un excellent article)\n avait la fierté de son origine. Réduit en quelque sorte à la misère,\n il a passé le front haut, comme Sergius, et il est mort, comme lui,\n sans abdiquer en rien sa dignité, sous les coups de ceux qui\n n’ont pas su le reconnaître.\n    D'autrefois encore, le page Léone — âme héroïque d’enfant en\n qui palpitent, comme un printemps de fête et de fastes, des vertus\n sublimes dont à présent nous savons à peine le nom. D ’autrefois\nenfin Sione de Saintos, exquise ingénue, qui aim a Sergius avant\n sa captivité — parce qu’il était silencieux. L a douce créature, oh!\n oui, répondant à Morgane, sa marraine, quand celle-ci la presse\nde lui révéler le nom de l'amant disparu : \" C ’est mon dernier\nsecret ; je vous le dirai dans le baiser d’adieu, sous le portail du\ncloître, un jour. » Car elle veut prendre le voile. Il faut bien prier,\nmurmure-t-elle, pour ceux qui restent dans le monde et je sais de\nsi belles prières !\n    J’ai à demi justifié, je pense, ce que j ’osais émettre en commen­\nçant. Ce drame dépasse également le temps où il parut par l ’éner­\ngie de ses scènes, par la parfaite réalisation de ses différentes\nphases. A l’acte II, lorsque Morgane dévoile aux conjurés les\nmesures auxquelles elle compte s’arrêter, pas une longueur\nn ’apparait — D ieu sait pourtant s’il était facile d’éviter ce\ntravers ! — chaque mot porte fortement et quelque chose d’à la\nfois sinistre et hardi remue étrangement. A l’acte III, qui se passe\nau palais de Naples, où les premiers bruits de la révolution\nviennent frapper désagréablement les oreilles royales, V illiers a\nprodigué les épisodes les p lus divers avec une habileté significative.\nL ’acte IV même, où le rideau se lève sur la Piazza Reggia, centre\nd’opérations des insurgés, ne manque ni de mouvement, ni de\ngrandeur. Mais il faut plus particulièrement vanter la scène entre\nL a d y Hamilton et Morgane, scène où l’ambassadrice vient\nréaliser le plan qu’elle s’est tracé pour sauver le roi. Celui qui\nécrivit à vingt-quatre ans ce dialogue si nuancé possédait incon­\ntestablement une connaissance parfaite de l’hypocrisie et de la\nfaiblesse humaines. Je donnerais pourtant cette scène pour celle\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "                           JANVIER 1895                             45\n\nd’amour (acte II) entre Sergius et Morgane. Immédiatement avant,\nMorgane, restée seule, s'écriait : \" Je bois à vous, fraîcheur des\nbois, herbes mouillées! A vous aussi, roses sauvages qui croissez\nsous les chênes, enivrées de la rosée qui tombe des lourds feuil­\n lages! A vous, plages de la mer, où flottent les senteurs salées des\n vagues remplies d’étoiles et qui vous étendez, comme moi, m agni­\n fiques et solitaires. Mon âme, renforcée de ses anciens élans vers\nvous, s’est recueillie, dans son amour! et si mon sein s’émeut et se\nsoulève, sous un poids immense, c’est qu’il me semble, en ce\nmoment, que je porte des cieux, des océans et des forêts dans ma\npoitrine! # Ainsi parle Morgane; et Sergius, sitôt après, dit à sa\nradieuse maîtresse : « Si tu portais le thyrse aux fleurs d’or, si tes\ncheveux étaient entrelacés de lierres, tu serais pareille à ces belles\nfaunesses qui couraient dans les bois et se laissaient tomber sur les\nmousses, avec toute la grâce des panthères cruelles, lèvres\nentr’ouvertes, joues touchées par les raisins sauvages, ivres\nd’amour, de liberté et de soleil. Que tu es belle! quand j ’écoute le\ntimbre sombre et charmant de ta voix, je crois entendre, au loin­\ntain, les appels de tam bour des bacchantes q u i dansent dans les clai­\nrières et qui sacrifient, sur des brasiers, des lys et des asphodèles\naux lueurs des étoiles ! » Ne croirait-on pas entendre Maurice de\nGuérin ? Mais bientôt l’accent de Villiers se retrouve lorsque\nSergius répond à Morgane : \" Pour ce cœur triste la pourpre des\nrois ne vaut pas celle de tes lèvres \" et lorsqu’il songe — comme\ndevait le faire plus tard A xel, en des phrases d’une indicible\nbeauté, comme le cher grand mort lui-même dut le faire souvent\n— au bonheur de fuir, là-bas, vers les Eldorados promis et les\nEdens rêvés : « Abandonnons les trésors de la Sicile ! Il est des\nîles merveilleuses, encore ! Il est de douces forêts où le vent\ncaresse le soir le feuillage humide, où, dans l’oubli des nuits\ndivines, les grandes fleurs de ces pays magnifiques épanchent les\nparfums qui font aimer ! Connais-tu les attraits de la mousse à\nl’ombre des lauriers-roses, près de la maison qui abrite l’exil, la\nmaison éloignée des palais ? Oh ! si tu savais les enchantements\ncréés par la solitude, la paix profonde et le rêve où l ’on marche\n ensemble ! »\n    Oui, ce fut là un des grands rêves de Villiers. Hélas ! il ne\nl’a jamais pu réaliser. Et lui, le grand artiste, qui portait,\n comme Morgane, un monde dans sa poitrine, dans son esprit,\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2339, "texte": "46                                LE RÉVEIL\n\nest mort sans avoir pu visiter les îles merveilleuses, est mort\npauvrement, un jo u r d'été, dans une pauvre chambre aux murs\nblancs à l’hospice des frères de S t-Jean de Dieu.\n\n\n                                      * **\n   C’est mon excellent confrère Denis Lalieux qui a eu précédem­\nment le plaisir de vous entretenir de W illy — alias M. H enry\nGauthier-Villars. E n temps et lieu, il a été précisé pourquoi.\nMais voici que l’amusant docteur ès calembours s'avise de mor­\ndre à un genre nouveau. L e roman, la nouvelle, le conte drôla-\ntique, rien ne l’effraie. Ma foi, ce redébut, qu’il m’a été donné\nd’apprécier tout-à-l’heure, fait bien augurer de l’avenir. Une\nPassade a pris place dans la C o l l e c t io n d e s a u t e u r s g a i s . L'on\nse dit, à cette annonce, que ce sera tout le temps de la grosse\nfarce. Ne vous y fiez pas. Sous ses apparences je-m ’enfichistes,\ncette oeuvrette est empreinte je ne dirai pas de pessimisme mais\nà coup sûr d’une particulière mélancolie. L ’histoire n’a l’air de\nrien. Elle se doit à un de ces « caprices » d’amour qui durent ce\nque vivent les roses ou guère plus longtemps. Mais cela est dit,\nen dépit, je le répète, des drôleries éventuelles, avec une belle\nsincérité. On demande de la vie, on demande que les œuvres\nlittéraires s’attachent à mettre au jour des impressions ressenties,\ndes choses éprouvées. Soyez satisfaits, en voilà. Il suffit de vous\nbaisser ou plutôt de passer chez le libraire. L isez cette nouvelle\nqui est presque un petit roman, ce roman qui n’est peut-être\nqu’une longue nouvelle et vous y rencontrerez nombre d’obser­\nvations piquantes, prises sur le vif et qui, de près ou de loin, inté­\nressent chacun car elles se répètent au cours de la plupart des liai­\nsons. Lisez et tâchez de comprendre que ces pages sont la confession\nd’un faux sceptique, d’ un faux viveur, s’affligeant, je crois bien,\ndu rôle auquel il s’est condamné ou que les circonstances l'obli­\ngent à tenir. Ne parle-t-il pas notamment d e la gaîté qui, à l’heure\noù se lève l’aurore, après les nuits paisibles, inonde les cœurs\nvertueux ? Assurément, il doit en avoir vu de toutes les couleurs ;\nmais, quoiqu’il en dise, il a rarement laissé passer une heure\nsans réfléchir à ce que cette heure était et surtout à ce qu’elle\naurait pu être ..\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2562, "texte": "                          JANVIER 1895                            47\n\n   Je vous en prie, n’allez pas exagérer la portée de ce qui pré­\ncède. Je ne vous donne pas Une Passade pour un chef-d’œuvre.\nM. Henry G authier-Villars m’en voudrait lui-même si je le gra­\ntifiais de pareille tuile. Nous pourrions du reste lui adresser\naisément de menus reproches. Entendons-nous pourtant. Il n’y\na pas, dans cette Passade, l’ombre d’une incorrection. A u con­\ntraire, sauf un horrible « qui attendait après ! (185) ces pages\nont une netteté bien évidente. Mais je ne pardonnerais pas à\n W illy l’incroyable légèreté qu’il s’est parfois permise s’il n’y\navait tout lieu de croire qu’il est de ce fait fort excusable. Telles\nlignes de la page 199 me paraissent expliquer bien des choses.\nA u reste, ne poussons rien aux extrêmes. Signalons plutôt,\nparmi les bons passages du livre, la description si jolim ent\nimpressionniste d’ une foire aux pains d’épices.\n   Je m’étais promis de résorber les citations. C ’est plus fort que\n moi, je n’y puis résister. Laissons là les paragraphes épisodiques\n qui, détachés d’une œuvre comme celle-ci, obtenue par la mise\nbout-à-bout de particularités en elles-mêmes secondaires, ont\ntoujours l’inconvénient de se mal présenter. Mais savourez donc\nces petits aphorismes, ces dragées de camphre comme eut dit\nLaforgue : \" L ’emprise charnelle est violente et subite ; dès le\npremier baiser, on sent que l’on est à la merci d’un plaisir ou\nbien que l’accord ne s’est pas fait et ne pourra jam ais se faire...\n   Recherchez l'état d’âme de la Vénus de Milo, n ’êtes-vous point\nassuré qu’il est en dehors des conventions ?.... L e grand tort des\namants est de ne pas vouloir les mêmes choses au même moment\net d’interpréter de façon différente des événements et des\npaysages.... Nous avons ce fâcheux travers de vouloir rattacher\nà l’intelligence les naturelles inclinations de notre corps, de les\njustifier, de les magnifier par des exégèses psychologiques, si\nvaines. Alors l’amour propre entre en jeu et, derrière lui, la\njalousie; nous estimons que l’amante aurait dû se garder intacte\npour nous, dont elle ne soupçonnait pas la venue, pour nous qui\nla quitterons après avoir usé d’elle à notre fantaisie....\"\n   Pas de psychologie, nous dit W illy . Pourtant lui-même en fait\nou à peu près. Page 146, je lis : \" Egoïste intelligent je la veux\npour moi seul (il parle de Monna, l’héroïne de l’action) Dieu me\npardonne, je commence à l’aimer et même sérieusement \". D e là\nà la psychologie, il n’y a qu’un pas. Et l’auteur s’en rapproche\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2235, "texte": "48                           LE RÉVEIL\n\ndavantage encore lorsqu’il nous dit qu’il n’aima jam ais autant\nMonna qu’au moment où il vit disparaître le commissionnaire\nportant à la.... délaissée un billet d’adieu.\n   L e volume se termine par une suite de courts récits. En\ncourant — est un bon croquis de joueur. La Machine à gouverner,\nune fantaisie d’un Mark Tw ain croisé de Villers. Injustes lois\nfait songer à Maupassant. Epiphanie moderne miiotte dans une\nsauce à la Rhamsès II. Le Squelette, que l’on mène faire des farces\nchez les petites hétaïres de la rue Colbert, est fort réjouissant mais\npas mal raide. Il y a encore un Conte de Noël où le petit Jésus se\nfait gentiment démocrate, des Mécomptes de fées où les contes\nidem se moralisent fin-de-sièclement, enfin deux morceaux qui\nne m’ont rappelé que quelque quatre-vingt-dix-neuf histoires\ntaillées dans la même étoffe et sur le même patron.\n\n\n\n\n   De W illy à M. Stéphane Mallarmé, quel saut ! A u fait, je ne\nm’en plains pas. Ce sont là, si l’on veut, les petits désagréments\nde la critique mais ce sont aussi ses menus plaisirs. A cette table\noù périodiquement je m’assieds, convive d'un toujours nouveau\n banquet, il m’arrive souvent de devoir passer sans transition\ndu potage à la poire — bien heureux encore lorsque le potage est\nonctueux et quand la poire n’est pas d’angoisse, bien heureux\nsurtout si, au sortir du repas, je ne me sens pas l’estomac (lisez\nl’esprit) plus vide qu’à l’entrée. A vec M. Mallarmé, il ne saurait\nen être ainsi car il est d’une générosité peu commune malgré\nses allures parcimonieuses.\n   La. Musique et les Lettres... une conférence, une lecture faite à\n Oxford et à Cambridge. A Oxford, ce fut « l’heure d’une fin de\njo u r d’ hiver, aux vastes fenêtres, pas l’ennui, qui frappa latérale­\nment une compagnie avec goût composée ». A Cambridge —\n« Poë eut lecturé devant W histler. Soir. L ’immense, celle du\nbow-window, draperie, au dos de l’orateur debout contre un siège\n et à une table qui porte l'argent d’une paire puissante de candé­\n labres, seuls, sous leur feux. L e mystère : inquiétude que, peut-\n être, on le déversa; et l'élite rendant, en l’ombre, un bruit\n d’attention respiré comme, autour des visages, leur voile ». T el\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2500, "texte": "                            JANVIER 1895                              49\n\nle décor. V oyons l’argument. E t c’est que la Musique et les\nLettres sont les attributs de la Poésie qui elle-même est le\ncontexte évolutif de l’Idée. Il n’y a pas de distinction à faire\nentre ces moyens réciproques du mystère. T o u t deux ont le\nmême aboutissant. \" L es grands, de magiques écrivains, appor­\ntent une persuasion de cette conformité \" .\n   Autour de ce tronc, s’enroulent en contournures élégantes\nmaintes pensées bien venues, M. Mallarmé, après avoir dit que\n« le vers est tout, dès qu’on écrit \", signale la modification que\nse sont efforcés d’apporter à la versification certains poètes con­\ntemporains. D u poème en prose « jouant avec ses timbres et\nencore les rimes dissimulées », on en est venu au vers libre. Ce\nvers, l’auteur de l ’Après-midi d'un Faune l'appelle \" une modula­\ntion individuelle parce que toute âme est un nœud rythm ique ».\nA son avis, l’on eut tort de croire que le vers libre entraînerait\nla suppression du vers régulier; mais il ne peut admettre, d'autre\npart, que du temps fut perdu à essayer dans ce sens des moyens\ninédits. De vraies œuvres ont jailli, constate-t-il, et maintenant\nle vers de toujours, fluide, restauré, peut s’élever de nouveau\navec des compléments peut-être suprêmes.\n   Je trouve encore dans ces feuillets une attrapade qui m’a bien\nréjoui. M. Max Nordau en fait les frais. Il hérite, je crois, du\ntitre de \" lamentable seigneur \" et se trouve accusé d’avoir\n« traité tout comme un déchet ». Changeant de chemin, M. Mal­\narmé dénonce l’injure opposée qui bégaie dans les journaux\nsous la forme de réticences laissant un soupçon toujours prêt à\npoindre. A vec finesse, il précise le procédé. . Je souhaiterais,\ndit-il, que l’on poussât \"un avis jusqu’à délaisser l’in sin u a tio n \".\nBravo ! Parlez franc ou ne parlez pas. L e conseil peut profiter\nà maint critique.\n   « L a littérature existe, ai-je lu page 41, et, si l ’on veut, seule,\nà l’exclusion de tout Accomplissement, du moins, à qui ne va\nnom mieux donné ». Ces mots-là résument les pages que vient\nde publier la maison Perrin. Mais cette défense de la littérature,\nM. Mallarmé ne l’a-t-il pas constamment poursuivie ? Ne le vîmes-\nnous pas constamment sur la brèche,accueillant to u t idée nouvelle,\nenthousiaste à la fois et réfléchi? Des gens à jugem ent borné\n nous objectèrent parfois, lorsque nous leur avouions notre\n                                                                  4\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "50                           LE RÉVEIL\n\nadmiration pour ce poète : Il n’a pas beaucoup produit ; ses poèmes\npeuvent se compter. L es simples ! Comme si la valeur d’une\nœuvre se mesurait à l’aune ainsi que la cotonnette débitée par\nM. Prudhomme. Mais j ’écarte les beaux vers qui sont sur toutes\nles lèvres des jeunes d’aujourd’hui et que ceux de demain répéte­\nront. En supposant que M. Mallarmé n’eut rien écrit, une place\nprépondérante lui reviendrait encore dans l’histoire des lettres du\ntemps pour les résultats extraordinaires de son enseignement. Que\nde poètes se formèrent, au sens entier du mot, par la fréquenta­\ntion des teas de la rue de Rome! Combien qui hésitaient à croire\ndurent à M. Mallarmé de relever la tête et de voir les étoiles !\n    Oui certes, la cause des lettres n ’eut pas de défenseur plus\nardent. Et, dans ce volume, il la défend encore à un point de vue\nspécial. Chacun sait que la loi limite à cinquante ans après la mort\ndes écrivains le revenu attribué à leurs ouvrages. Ce temps\nrévolu, l ’œuvre tombe dans le domaine public et se trouve à la\nmerci du premier venu qui la peut exploiter à sa guise.\nM. Mallarmé s’insurge contre celte situation. Il voudrait que les\néditions de l’espèce fussent frappées d’une taxe déterminée dont\nle produit servirait à alimenter un fonds nouveau, administré par\nl’Etat et permettant de venir en aide aux jeunes littérateurs —\nsoit sous forme de prix décernés à des travaux notoires, soit sous\nforme de subsides alloués en vue de la publication d’ouvrages\nmanuscrits. Aisément on agiterait à ce propos la question de la\npropriété littéraire. Je laisse aux juristes le soin d’ergoter là-\ndessus. L ’idée de M. Mallarmé me parait originale et généreuse.\nComme lui-même le dit, « de qui mieux ou plus fièrement\naccepter l’aide que d’aïeux par l’intelligence. » Si la jeunesse\npouvait compter sur un tel appui que d'œuvres grandes verraient\nle jour qui maintenant demeurent forcément à l’état de projet!\n \" L ’occasion est offerte, précise l’auteur, d’acheter à prix modique\n une situation tout-à-fait digne d’éloges. \" Les pouvoirs écoute­\n ront-ils cette vo ix et ne sera-ce pas dans le désert que nous l’aurons\n entendue clam er ? Espérons, espérons encore.\n    Faut-il vous répéter la conclusion de L a Musique et les Lettres?\n L a voici, dans son intégrité. « Si, dans l’avenir, en France,\n ressurgit une religion, ce sera l’amplification à mille joies de\n l’instinct de ciel en chacun; plutôt qu'une autre menace,\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2237, "texte": "                           JANVIER 1895                             51\n\nréduire ce jet au niveau élém entaire de la politique. Voter, même\npour soi, ne contente pas, en tant qu’expansion d’hym ne avec\ntrompettes intimant l’allégresse de n ’émettre aucun nom ; ni\nl’émeute, suffisamment, n’enveloppe de la tourmente nécessaire à\nruisseler, se confondre, et renaître, héros. »\n\n\n\n                                 ***\n\n    Le Château singulier est une mignonne plaquette, bien ordonnée\n  sauf que l’ornementation l’alourdit un peu. J'ai eu la curiosité...\n de la mesurer! L e texte imprimé a environ 0,06 x 0,06. A vec les\n blancs, 81 pages. En principe, je ne suis guère partisan de ces\n éditions malingres, réunissant à peine quelques courts chapitres.\n Mais je me garderais bien d’élever pareille objection dans l’occur­\n rence. L e peu d’espace réclamé cette fois par la publication de\n l’œuvre n’empêche pas que celle-ci est, à plus d’un titre, remar­\n quable. Si vous le voulez, c’est toute la v ie et tout l’amour que\n l’écrivain s’est plu à analyser.\n    L a Vie! Celle des uns, libre, réfléchie, soudeuse au silence\n berceur des grands horizons, vivifiée par l’harmonie des pensers\nqui élèvent. Ceux-là sont les élus. Ils se possèdent, ils se « déli­\nvrent de toutes les tyrannies inventées par les faibles pour\nrestreindre la volonté des forts. Il nient hardiment et noblement\ntout ce qui n’est pas en conformité avec leur nature essentielle... »\nPour eux, jam ais ne se lim itent les aspirations, jam ais ne se lasse\nle désir. Ils vont par le monde jo u ir de leur liberté.\n    Les autres? Ce sont les autres. Parfois ils ont approché du Rêve,\nils l’ont un moment entrevu mais la force d’y demeurer fidèles\nleur a manqué. Mieux leur a plu de se vautrer dans la fange avec\nla première venue que d’adorer la Beauté pour la seule volupté\nd’être à ses genoux. L e remords les visite-t-il, ils l’écartent lâche­\nment en se disant que \" l’ habitude de la boue atténue sa laideur,\nla bouc pouvant m êm e devenir douce si elle est tiède... Que\nl’ homme — proclament-ils — pour n’avoir pas honte de son\nanimalité, redevienne un animal simple et, pour perdre le désir\n malsain des étoiles, qu’il vive le long des chemins obscurs. \" C ’est\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "52                           LE RÉVEIL\n\nlà leur seule conviction. Ils sont de ceux pour qui le mystère est\ntoujours ridicule, de ceux pareils au cheval dont toute la psycho­\nlogie est écrite par les mots écurie, avoine, litière.\n   Ainsi peut-on résumer le principal panneau de l’œuvre de\nM. de Gourmont. L ’écrivain a voulu une opposition brutale entre\nce. Château singulier où Elade, son héroïne, habite d’abord, entre\nle vaste monde où elle s’enfonce plus tard sous la conduite de\nPsallus et la misérable cabane où Vitalis — un des autres et eux\ntous — peine durement à un métier de tisserand. Ecoutez m ain,\ntenant parler Vitalis : « Quand je vis pour la première fois celle\nqui est devenue mon épouse, elle venait de conduire à l’abattoir\nle troupeau de ses agneaux blancs ; je fis comme elle : j ’égorgea\ntous mes rêres et, devenus pareils l’ un à l’autre, nous nous\naimâmes. Pour l'élever jusqu’à moi, je me fis semblable à celle\nque j ’aimais et nous fûmes heureux. J’étais riche; peu à peu ma\nfortune a disparu, je ne la regrette pas : la richesse permet l’oisi ­\nv e té, l’oisiveté permet le rêve, le rêve ronge les muscles comme\nde malsaines vapeurs ; maintenant je travaille, cela vaut mieux\nque de penser. » Et comme on lui objecte : Mais vous êtes un\nesclave, révoltez-vous... il répond, en haussant les épaules:\n laissez-moi travailler comme un homme.\n    T o u t cela est bien amer. Sait-on jam ais quelles raisons déter­\n minent de pareilles chûtes ! Toute la volonté, toute la fierté, toute\n la noblesse même ne servent parfois de rien contre les influences\n délétères de certains m ilieux, contre les sollicitations de certaines\n heures. On ne fait pas toujours ce que l'on voudrait faire. E t, à\n tout prendre, ceux qui demeurent sur les hauteurs, fidèles à leur\n croyance première, n’ont peut-être droit pour cela même à aucun\n éloge. E u x aussi subissent la loi contre laquelle ils se seraient\n vainement insurgés. Ne me traitez pas de fataliste. De tout autres\n pensées m'occupent en ce moment. L es jugements exclusifs sont\n peu sages. Or M. de Gourmont s’est montré par trop exclusif.\n    Il est dans ce livre un autre point auquel je veux me consacrer.\n L ’am our... ai-je dit. Elade symbolise, en somme, la partie fémi­\n nine de l’humanité. Je pleure, avoue-t-elle, parce que j ’ai une âme\n de femme, parce que mon cœur est tendre, je sanglote parce que\n mon intelligence est douce et timide mais surtout je pleure et je\n sanglote parce que je n’ai pas de sexe. » Tels sont ses mots à\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2351, "texte": "                           JANVIER 1895                              53\n\nVitalis lorsque celui-ci a encore une âme. Mais cette déclaration\nimprudente éloignera le douteux amant. » Je veux, répond-il,\njouir de tes épaules et non de tes confidences. Maintenant que je\nme suis enivré de ton odeur tu n’as plus d’âme parce que je n’ai\nplus d’âme. » E t c’est vrai, souventefois vrai. Pour un Psallus que\nde Vitalis! Combien peu savent répondre à celle dont leurs yeux\ns’éprirent : \" Je ne suis pas venu vers toi en quête d’un spasme\n dont toute femme a le secret. \" Combien diront à l’élue, comme Ie\n chevalier Psallus à celle qu’il délivre de sa défiance envers soi-\n même, à celle qu’il métamorphose en femme : c Sois toi, Elade,\n et méprise tous ce qui s’éloigne de toi et brise tout ce qui s’oppose\n à ta volonté d’être libre. « E t M. de Gourmont n ’aborde-t-il pas le\n problème du sort actuel de la femme et de ce que ce sort pourrait\n être par des paroles comme celles-ci, de Psallus encore à Elade :\n \" L e salut est personnel ; deviens l’objet unique de ta propre\n charité; choisis ton plaisir, choisis ton amour, choisis ta morale\n et ne reçois d’autre commandement que celui qui s’élabore dans\n le mystère de tes cellules et qui profère son cri saint dans la\n vibration de tes nerfs. Intelligence, pourquoi te donner à com­\n  prendre? Comprends toi-même et ne t’inquiète pas des bruits du\n  dehors. Soi-absolue. Baisse l’épaule et dégage-toi, si quelqu’ un te\n  met la main sur l’épaule, et si un homme veut baiser tes lèvres,\n  mords-le : c’est un faible qui veut te prendre ta force, ton souffle\n  et peut-être ton âme. \"\n     Ce sont là de fières paroles. N’est-il facile de comprendre que\n  ce qu’elles veulent par dessus tout c’est prêcher la cause de la\n  liberté définitive, de la liberté plénière, contre toute convention,\n  contre toutes les servitudes, quelles qu’elles soient, quelles qu’elles\n  puissent être? N ’est-ce pas le procès de la société d’aujourd’hui\n  que M. de Gourm ont entreprit en ce petit livre, au profit d’une\n  société future (malheureusement, fais-je à part moi, si peu\n  altruiste) dont il se plaît à espérer et à attendre l'avénem ent?...\n\n\n                                  ***\n   Jouerais-je à l’homme bien informé? Généralement cela n’est\n pas mal reçu et déjà je devine votre curiosité en éveil. L ’igno­\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": " 54                            LE RÉV EIL\n\n  rante... qui est-ce? Une femme, jeu n e, jo lie? Un homme, ni\n  beau, ni laid ? Cette question ! Vous ne le saurez pas. L a pose\n  aujourd’hui ne me dit rien. L ’Ignorante, c’est l’ignorante, voilà\n   tout.\n     Pourtant, soyons bon prince — à demi. Oui, c'est une femme\n  et ce n'est p is la première venue. Elle a montré trop de modestie\n  en se servant, en guise d’éventail, du pseudonym e qu’elle a choisi.\n  Car elle sait beaucoup de choses. Ce n’est pas dans la plaquette\n  renseignée au som m aire de cette Chronique qu’il en faut chercher\n  la preuve. Mais Sur les Golfes fait suite à un volum e bien autre­\n  ment fourni (S ix mois en Italie) paru à Paris l’an dernier. J’ai\n  toujours raffolé de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un\n journal ou à des mémoires. Ce qui m’intéresse dans une œuvre,\n  c’est, en effet, autant l’écrivain que l'écriture. Je le cherche au\n détour de chaque phrase, je m'efforce de lui ravir, par toutes les\n subtilités que je puis trouver à mon service, le sésame qui m’ou.\n vrira les portes de son moi. Ce petit exercice réussit si bien avec\n le genre d’écrits dont je parle ! Barbey d 'A u re v illy a du reste dit\n cela avant moi ; et je suis de ceux, hélas ! chaque jour plus rares’\n qui croient que l’auteur des Diaboliques savait presque toujours\n ce qu’il disait.\n     Si vous pouvez me le démontrer, je consentirai à admettre que\n le goût auquel je viens de m’avouer enclin a pu me disposer trop\n favorablement à l'égard de S ix mois en Italie. D ’ici là, je me per­\n mets de trouver que ces pages sont bourré es de remarques ju d i­\ncieuses et d’aperçus curieux. L ’Ignorante nous décrit tour à tour\n Naples — la terre de l’oubli — ; Milan — si moderne ! — Rome —\nle monde! — ; O rviéto — où rien n’a chan gé depuis le moyen-âge\n— ; Sienne — qui res semble à un vieux rubis serti d’émeraudes — ;\nPérouse — la ville non des châteaux mais des couvents dor­\n m ants— ; Assise — évoquant la douceur de l ’âme la plus douce\nqui fut jam ais — ; Florence — l’hospitalière, la lieuse, la légère,\nla riche — ; Bologne — une ville de science, d'étude, de commerce,\nd’esprit moderne et matériel — ; Ravenne — la morte, avec son\naspect morne et désolé, d’où l’on revient com m e d’un songe — ;\nVérone — où vit encore partout la belle ép o q u e si brillante de\nRoméo et Juliette — ; P a d o u e — une de ces cités paisibles aux­\nquelles s’applique si bien le nom de p r o v in c e — ; Venise, enfin,\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2485, "texte": "                            J A N V IE R 1 8 9 5                     55\n\n où l’on marche en rêvant sans que rien ne vous choque ni ne\n vous presse...\n    Et toujours elle est intéressante. Elle raisonne, discute avec\nsoi-même, compare le ballet italien au ballet français, le clergé de\nRome à celui de Naples, la façon dont les hommes dévisagent les\n femmes à Rome (par flânerie, sans agression hardie) et à Florence\n  -le s Florentins, à son avis, sont les êtres les plus impertinents qui\nsoient. Qu’elle se trouve à la V ia Appia ou à San Vitale de\nRavenne, aux Cascines ou au L id o, — devant cette Adriatique\ndont George Sand a dit que celui-là ignore la volupté qui ne rêva\n un soir sur sa plage — , à la Scala ou à la Sixtine, à Pompéi ou aux\nOffices, devant le Capitale ou dans la Cathédrale d’Orviéto, sans\n cesse elle observe, analyse, cherche à scruter, cherche à com­\nprendre. E lle ne néglige rien, ni le M ichel A nge qui la ravit, ni\nles Botticellis — pour lesquels, par exemple, elle est fort injuste :\n ne dit-elle pas que notre esthétique moderne trouverait ces types\n forts laids ! — ni les bersaglieri qui lui font tourner la tête, ni les\nnounous romaines, à majestueux costume, lui arrachant des cris\n d’adm iration... E t comme elle dit bien ce qu’elle dit. L e style est\nvif, sautillant, léger, avec aussi de la vigueur et un charme\n voluptueux. On voudrait ne pas lire, il faudrait lire encore.\n Ses réflexions, parfois, respirent la gaîté d’ une écolière en maraude.\nA d’autres instants, elles sont d’une touchante bonté. Tantôt elle\n dira, avec une gentillesse d'enfant gâtée : \" J’ai été hier, en\nvoiture à deux chevaux, comme les princesses romaines, me pro­\nmener à la villa Doria Pamphili. \" Tantôt, comme une doctoresse,\n elle aligne gravement : « L a lumière espagnole exprime une\nnature énergique, sauvage, droite et fi ère, ne sachant pas plier.\n L a lumière italienne, au contraire, s'harm onise avec l'apaisement\nqui vient ici du climat, des gens et des choses \" Je voudrais pou­\nvoir vous mettre sous les yeux les pages qu’elle consacre à la\ncampagne romaine. Malheureusement c ’est impossible. Voici,\nPour en donner une idée, un simple croquis pris à une abbaye\nprès Rome : « L e silence, le parfum des fleurs, les lis, les pierres\nparlant d’artistes inconnus, quelques moines silencieux en sanda­\nles et en robes brunes... la route... et c’est tout. » N’est-il pas\nvrai que cette manière de dire à quelque chose de séduisant, de\n suggestif même ?\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2189, "texte": "56                           L E R ÉV EIL\n\n    Dans S ix mois en Italie, par une de ces expressions caractéristi­\nques comme elle en trouve fréquemment, l’Ignorante appelait la\nnature du golfe de Naples « un cercueil rose, \" C ’est cette nature\nque nous découvre la plaquette parue chez Lacom blez. A u cours\nde ces feuillets complémentaires, l’érudition tient moins de place,\nl'enthousiasme en tient peut-être davantage. L ’auteur — préférez-\nvous l’authoresse, comme on commence à dire? — crie cette\nfois plus haut son goût pour les sites de là-bas. L es paysages\nde Capri, d'Ischia — qu’elle propose de placer au nombre des\nparadis terrestres — , de Salerne. d’Amalfi, aussi bien que la\n douce Sorrente, harmonieuse patrie du Tasse et terre d’élection de\n Lam artine, elle les peint d'un pinceau élégant, riche en couleurs.\n    Nous parlions tantôt d’enthousiasme ; c’est de l’admiration\nqu’il faudrait dire. Etant descendue, à Am alfi, dans un vieux\ncouvent de capucins transformé ou plutôt converti en auberge,\nl ’Ignorante nous dit, en décrivant sa chambre formée de deux\ncellules : « Un petit balcon de pierre s’ouvre sur la mer et je suis\nà comme au plus beau p rie-D ieu. \" C’est à ce prie-Dieu qu’on\ns ’imagine la voir constamment, extatique, contemplative. Et,\n d'autre part, l’on comprend qu’elle doit rendre exactement, la\n phrase par quoi s’achève Sur les Golfes : « L ’invisible Fée qui\nm’accompagnait... a mis dans le cœur de la pauvre et heureuse\npopulation de ces contrées, le sûr instinct que celle qui passait,\npassait le cœur plein de reconnaissance et de fraternité hum ai­\n nes. \"\n\n\n\n\n  Pour quiconque se pique de n’être pas un crétin — la modestie,\na dit John Keats, est la vertu des sots — il est pénible de devoir\navouer son incompréhension. Jugez si je joue de malheur, c’est\nquasiment à cela que j ’en suis réduit en ce qui concerne le livre\nde M. A lf. Jarry. De loin en loin, j ’ai surpris une grande clarté\net, courageusement, me suis mis en route vers la lumière sou­\ndain apparue. Mais bientôt l'ombre à nouveau descendait, plus\ndense, brouillant le peu qu’il m’avait été donné de discerner.\nL a définitive intention de l’auteur, la portée initiale de ces\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2533, "texte": "                            JANVIER 1895                           57\n\nproses, je me demande encore ce qu’elles peuvent bien être.\nA u demeurant, M. Jarry semble avoir subi en mal l’influence\ndes Chants de Maldoror. Je dis en mal car son livre apparait,\ndans certaines parties, comme une charge de l’œuvre du Comte\nde Lautréamont, œuvre déconcertante mais dont l'atmosphère\ngrise,      à la\n               q uelle il reste je ne sais quelle particulière séduction\nqui vous attire à nouveau, qui vous fait vous pencher encore\nsur l’épouvantable gouffre. Cette fois, le gouffre n’effraie même\nplus. A u lieu d’être drapés dans le faste loqueteux et la misère\nricanante de la folie, les fantoches qui passent ici — déployant\ndes gestes de pacotille et débitant d’une voix de fausset des\nimpossibilités outrancières — n’ont pas même le mérite d'être\ndrôles. Je pourrais, pour en préciser la ligne, faire appel à la\ncaricature française du dernier bâteau. Vous avez déjà vu, je\nprésume, des Jossiots. Vous savez alors comme moi que c’est\n parfois d'un art auquel il manque un rien pour tomber en\npleine confusion. Ce rien, M. Jarry s’est évertué à le réaliser.\n Comprenez-moi bien, je ne veux pas, ce disant, établir une rela­\n tion étroite entre l’un et l’autre de ces artistes. Je ne me place\n q u ’au point de vue de la facture et encore sous un angle isolé.\n    Ne nous payons pas de mots et restons courtois. J ’avoue sans\n détours que j'a i pu ne pas bouder tout le temps le livre en pré­\n sence. Que M. Jarry écrive (l'Opium) : « Suçant de mes lèvres\n brûlantes de fièvre le biberon lourd où dormait l’oubli, au fau­\n teuil béant mes mains de cadavre se crispèrent, et mes yeux\n agrandis, bésicles d’augure, volèrent au ciel blanc où les chevau­\n chantes W alkures tournent dans les spirales sonores des engou         ­\n levents... \" lorsque M. Jarry écrit ainsi, je veu x bien ne pas en\n  faire fi. Mais comment ne pas se récrier quand, dans une prose\n soi-disant française, on trouve des passages comme celui-ci :\n  « Elle ne le blesse point, la vieille amoureuse, ni ses griffes ne\n  l’écorchent : son doigt unique, col de fémur dont un fourmilier a\n  lapé la moelle, greffe son érection cordée aux tragus de l'écou­\n  teur. Sabot de cheval, bec d'éguisier, piaffe et farfouille aux\n  tragus qui, pour le métal instillé, t’encorbellent cinq minutes :\n  tes bourdonnements s’étouffent au cerumen dont tu t'es oinj\n  depuis des âges, copulant avec tout venant. E t les deux noires\n  sangsues pendent aux oreilles de l’écouteur. \"\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2171, "texte": "58                             L E R É V E IL\n\n\n    Perfides, me direz-vous, ces citations. Détrompez-vous. L e\n livre est bourré d’incohérences semblables. M. Jarry l’a d’ailleurs\nvoulu et sait bien à quoi s’en tenir. Cela ressort à toute évidence\nde son \" Linteau \" — ce que vous et moi app ellerions une préface\n— où il est dit aussi qu’un auteur ne saurait être compris entière­\nment de ses lecteurs, les vibrations par lui éprouvées au moment\nde l’élaboration de l’œuvre ne pouvant se réper c uter chez ceux\nvenant à sa suite. J’admets qu’il y a du vrai dans cette remarque.\nQuelque soin que l ’on mette à se formuler, des choses restent for­\ncément dans l’ombre. Mais voyons la suite. Pour la raison qui\nvient d’être donnée, M. Jarry opine qu’il faut suggérer au lieu de\ndire et faire dans la route des phrases un carrefour de tous les\nmots. L a dissection ultérieure de l’œuvre exhume en somme tou­\njours quelque chose de nouveau. \" L e rapport de la phrase ver­\nbale, est-il stipulé page V , a tout sens qu’on y puisse trouver est\nconstant, \" C’est à ce credo que l ’on prétend nous convertir.\n    Hé bien ! je n’en veux à aucun prix. Comment, le fait d’écrire\nne consisterait donc plus à définir telles phases de la vie ou du\nrêve mais, par un assemblage m aladroit ou savant de vocables\nn’ayant entre eux que d’ incertaines liaisons, à éveiller — sous\nprétexte de prévoir tous les sens que peut trouver le lecteur — des\nsensations confuses, des idées absconses. Dans ce cas pourquoi\nne pas s’en tenir aux kaléidoscopes? Ce serait de tous points la\nmême chose.\n   E t qu’on ne vienne pas me dire qu’ il ne faut pas retrancher\nd’un livre les parties que soi-même l’on trouve non seulement\nhésitantes mais très-mauvaises \" parce que, pour un motif qui\nnous échappe, ces choses nous ont intéressé un instant puisque\nnous les avons écrites \". L e premier devoir d’un artiste est d’être\nprobe. E n voulant imposer à l’attention d’autrui des œuvres ou\ndes parties d ’œuvres qu’il ne juge pas dignes de vie, il trahit sa\nconscience ou se paie à trop bon compte la tête de ses contem­\nporains.\n                                                      A l b er t A rnay.\n\n  "}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-009", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 58, "page_fin": 59, "titre_corps": "Aux prochains", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "A U X PR O CH A IN S : E m il e V e r h a e r e n", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 65, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 2171, "fin_caractere_exclue": 2399, "texte": "A U X PR O CH A IN S : E m il e V e r h a e r e n , les Villages Illusoi­\nres; — H e n r y M a u b e l , Ames de Couleur ; — C a m il l e M a u c l a ir ,\nSonatines d'Automne; — F r a n c is V i e l é -G r i f f i n , P àlai; —\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 983, "texte": "                                JANVIER 1895                                 59\n\nA l b e r t G ir a u d , Hors du siècle (II); — H e n r i B o r d e a u x , Antes\nModernes ; — C a m il l e L e m o n n ie r , L'ironique Amour; — L o u is\nD u m u r , L a Motte de Terre; — A n d r é e t M a u r ic e M a g r e ,\nE v eils;— J ea n C a s ie r , Flammes et Flammèches; — M a u r ic e\nL e b l o n d , Première Etape du Néophyte; — G u s t a v e K a h n ,\nDomaine de Fée; — G e o r g e s P o l t i , Les trente-six Situations\ndramatiques; — P a u l A r m a n d H ir s c h , Sonnets et Chansons ; —\nL éo n R io t o r , Sur deux Nomarques de lettres ; — Les Raisons de\nPascalin; — L 'Ami inconnu ; — P ie r r e L o u y s , Les chansons de\nBilitis; — A . 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C’est un philologue, un\nromanisant studieux, il a publié un bon recueil de Noëls W allons,\nune édition de la Clef d'Amors qui est des plus scrupuleuses,\nson savoir est estimable comme sa probité. Mais il n’est pas\nlittérateur oh pas du tout ! Vous l’attaquez personnellement,\nvotre verve trouve contre lui mille traits ; — eh bien vous vous\ntrompez, et votre indignation, pour belle et juvénile qu’elle soit,\nest une chose injuste.\n   J’ai toujours passé pour le plus extrême-gauche des extrêm e\ngauche, ce dont je tire gloire, et, par exemple, j ’ai été le premier\nici, et, très longtemps le seul à publier des vers libres et à en\nplaider l’esthétique. Il est vraim ent nécessaire de rappeler tout\ncela, car me voici devenu centrier, de la plaine et du marais : je\nvais défendre Gustave Frédérix !\n   Oui, Gustave Frédérix. Il a été voué aux bêtes à propos de la\nPrincesse Maleine ; mais, en vérité, les bêtes c’était nous. Ce vieux\nmonsieur fut chargé du rapport sur le concours d’art dramatique;\nil avait autour de lui un nuage, un treillis, une cotte de mailles\nfaite de ses admirations de jeunesse, une triple visière sur les\nyeux ; les épées fleuries de nos vers ne pouvaient le toucher. Il\nvivait depuis toujours dans l'atmosphère des comédies du\nthéâtre français. Ses idées étaient à la fois légères et surannées,\ncomme cet esprit parisien q u 'il sut à merveille apprécier. Il e u t\nau moins une qualité assez rare, celle d’écrire non pas en belge\n mais en français. Certes, en français, et d’ une très fine plume.\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2495, "texte": "                           JA N V IER 1895                         6l\n\n   Je me dépêche de le dire.il n’eut jam ais pour moi que l’aumône\ndu silence. C’était son droit; mais ce fut son droit aussi de juger\nla Princesse Maleine comme il le fit. Pouvions-nous exiger qu’un\nhomme de son âge, un homme dont le cerveau s’était modelé\nselon certaines formes depuis soixante années, se révélât soudain\ncomme un prophète de l’art nouveau, et qu’il acclamât un drame\ntel que celui de Maeterlinck? Point. Mais il prit l'œ uvre qu’on lui\napportait, la considéra avec curiosité; il n’en sut entendre chanter\nla grande âme de cygne mais il fit un effort pour discerner la\ncouleur et les lignes d’un poème qui cinglait au visage ses admira­\ntions passées; il y distingua des qualités, il y rencontra quelques\nmotifs à des critiques dont plusieurs me paraissent, comme à nous\ntous, mal justifiées. L ’ensemble de son rapport nous blessa, il\ndevait nous blesser, malgré qu’à de certains points de vue il\nméritât l’estime. Je suis persuadé pourtant que Gustave Frédérix\ns’était cru bienveillant II s’appliqua de son mieux à comprendre\nune œuvre qui devait le déconcerter; il la trouva digne du prix\nen formulant des réserves; il fat fidèle à soi-même et parla selon\nsa pensée. — Peut-être n’aurait-on pas dû le choisir? A h voilà,\nil ne fallait pas le choisir; mais nous ne pouvions exiger de sa\n bouche un mensonge.\n    L e cas de M. Doutrepont ressemble à celui-ci, à cela près que\nM. Doutrepont ne pouvait avoir d’idées préconçues, n’en ayant\njam ais eu d’aucune sorte sur la littérature contemporaine. C’est\n un travailleur que l’on doit estimer beaucoup, il fait un bon\ncours de phonétique à l’Université, mais enfin, H enry Maubel\net l'Etude de Jeune Fille, cela n’est pas sa partie. On l’a désigné\n comme rapporteur, — il a rédigé son rapport. Dans le ju ry\n triennal il fut un fonctionnaire et fonctionna consciencieuse­\n ment. Que les conclusions du rapport nous irritent, cela est cer­\n tain. Mais quoi de plus injuste que de prendre à partie un honnête\n homme, qui fit de son mieux la besogne étrangère dont on l’avait\n chargé. M. Doutrepont trouverait des conclusions très sensées,\n s’il y avait en Belgique un concours triennal pour les études qui\n le concernent. Il détonne dans la poésie ; ce n’est pas de sa faute.\n— Il ne fallait pas le choisir, voilà tout.\n    O r c’est ici, mon cher Friche, que je dois protester surtout\ncontre votre article, et je voudrais le faire de toutes les forces qui\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2395, "texte": "62                           LE R ÉV EIL\n\n\nsont en moi. Une seule fois, une seule ! on choisit un homme,\nun professeur mais un lettré, qui n’était pas aveugle. Ce fut\nM. M a u r ic e W il m o t t e . Oui, je sais, on l’a injurié ; les plumes\nse sont faites aiguës contre lui et vous-même aujourd’hui vous\nle citez avec dédain ! A insi, l’homme qui, il y a dix années com­\nbattait pour l’A rt dans un morne milieu provincial, celui qui\ndans le ju ry même parla hautement pour les Poètes, celui-là\nn’est plus qu’un pédant bo rn é? Or je ne connais point d’esprit\nplus sagace, je ne connais pas de plus beau cerveau et de plus\npénétrante pensée que l’esprit, que le front, la pensée de Maurice\nW ilm otte. Il faut le dire avec énergie, aujourd’hui qu’il fut\ninjustement raillé : celui-ci est quelqu’un.\n   Réservons pour d’autres nos coups ; il ne manque pas d’imbé­\nciles en Belgique. Mais n'allons pas confondre un noble esprit\navec la sottise têtue, avec la quadrangulaire bêtise de ceux-là.\nJe ne sais rien de plus douloureux, rien qui suscite en moi plus\nd'indignation, de colère et de soif de bataille, que de voir\nun homme frappé par les hommes qu’il voulut défendre.\n   Assurément ce n’est point vous, mon cher Frîche, qui devez\n porter le poids de ce reproche. D ’autres avaient commencé; vous,\nvous êtes levé en faveur de vos amis, et certes vous eûtes vingt\nfois raison de protester, au nom de nous tous, contre l’absurde\ndécision du ju ry , mais si je romps aujourd’hui le silence, c’est\nque vos paroles étaient dites avec bonne intention sous un toit\nfraternel, dans cette accueillante maison du Réveil où je ne vou­\ndrais point rester si je ne pouvais à mon tour élever haut la voix\npour défendre un absent.\n   A ceux qui connaissent Maurice W ilm otte, il n’est pas besoin\nde déclarer qu'il ignore cette lettre. Peut-être ne voudra-t-il pas\nme la pardonner. Tant pis, j'aurai écrit ce que je pense.\n   Je sais, car il faut tout prévoir, on va m 'objecter que sans doute\nje dois quelque reconnaissance de vanité au « rapport » en ques­\ntion. Qu’on relise ce document officiel; on verrai Mais depuis\nquand donc, un critique doit-il parler d’après les idées de ceux\nqu’il juge et non point d’après sa pensée ? Allons-nous exiger que\nces hommes n'aient plus des goûts qui leur appartiennent, une\n voix qui chante en eux et leur cite des œuvres, des noms préférés?\n Cela est impossible !\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "                            JA N V IER 1895                         63\n\n    Je n’admire pas d’un bout à l’autre le rapport de Maurice W il­\nmotte; il me déplait infiniment en telles de ses parties, et ce ne\nsont pas, je crois, celles qui ont amené les clameurs. Mais je sais\nque Maurice W ilm otte a fait son devoir en écrivant ce qu’il pen­\nsait Et, avec des qualités d’élégance, de pénétration, de clarté,\nson œuvre avait un grand mérite : celui de ne plus nous servir\nl ’idée saugrenue d’une ( littérature belge », et, si j ’ai bien com­\npris, de proclamer qu’il n’y a qu’ une seule littérature en français,\nla littérature française, dont la Flandre et la W allonie sont deux\nprovinces, — mais, là, deux provinces et non pas une seule, deux\nprovinces aussi éloignées peut-être l’ une de l’autre que la Bre­\ntagne est éloignée de la Provence. Elles ont chacune des carac­\ntères distincts qu’ il est intéressant de rechercher, de définir et\nqu’il faut certes jalousement garder puisqu’ils témoignent de notre\nrace et sont un peu de notre sang ; mais ces caractères ne sont pas\nles mêmes, — oh, pas du tout! — et, n’en déplaise à Demblon,\nil n ’y a pas plus de littérature belge que de littérature austro-\nhongroise. — Je me trompe, il en a existé une autrefois, mais on\nn'a jam ais bien su si elle était belge ou bien suisse, et voici quinze\nans qu'elle a disparu. Mais, j ’en reviens aux ju rys triennaux et\nquinquennaux, et à Gustave Frédérix, à Mr Doutrepont, à Mon­\nsieur W ilm otte.\n    Voilà donc trois hommes, bien différents et dont les noms\ns’étonnent d’être ici réunis. Tous trois ont écrit un rapport officiel\nsur la littérature française en Belgique, et nul d’entre eux n’a\npu nous satisfaire, bien qu’à deux reprises on ait apporté des\n palmes à l’un de nous. Je suis bien sûr que, malgré leur con­\nscience et leur variété, Mr Verlant et Mr Nautet n ’auraient pas\nréussi à nous contenter absolument. C’est qu’un lettré, ou même\n un phonétiste, ayant un cœur et une pensée à soi, un caractère\n déjà formé par mille jugements antérieurs, ne peut pas sentir,\n comprendre, décider, sans ce cœur, sans cette pensée et ce\n caractère qui forment un moment de son âme et lui soufflent ce\n qu’il doit dire. S ’il est sincère, il paraîtra injuste pour quelques\n un s; s’il ne l’est pas il sera méprisable et plus injuste encore\n Il n’est pas besoin d’un profond philosophe pour trouver cela.\n     Non, ce n’est pas les hommes qu’il faut changer, c’est l’organisa­\ntion de ses étonnantes machines quinqu ou triennales qu’on\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2524, "texte": "64                           LE R ÉV EIL\n\n\nnomme les concours. Que les ju rys apportent la parole des artistes\net non celle du gouvernement. Et, puisque nous voioi dotés d'un\nsuffrage universel tout neuf, pourquoi ne pas en essayer ici les\neffets? Oh oui, c’est bête comme tout, le suffrage universel, c’est\nplat et brutal et bien d’autres choses encore, mais enfin il contient\nune ombre de justice. E t puis il ne s’agirait point, dans ce pro­\njet. de nous faire élire directement l’œuvre et l’auteur à cou.\nronner ; mais les littérateurs, tous les littérateurs ayant publié\nune plaquette, un livre, choisiraient ensemble le ju ry. E t le\nju ry jugerait tout simplement, m aison ne ferait plus de rapport\nofficiel, et nul homme ne serait désigné pour nous dire ce que le\ngouvernement pense ou ne pense pas de nos efforts.\n    Retouchez mon projet, arrangez-le de cent façons, mettez y la\nreprésentation proportionnelle et autres inventions de ce genre, rien\nde mieux ; mais je crois que ce moyen-ci est le bon, ou tout au\n  coins le plus acceptable. Car les prix sont une chose qu’il faut\n  onserver; beaucoup d’entre nous ne sont p as riches, notre art ne\npeut nous nourrir, fût-ce de pain sec, et cet argent donnerait à tel\n poète, à tel romancier, le repos nécessaire à l’œuvre nouvelle.\n Loin de supprimer les prix, j ’en voudrais m ille; cinq cents pour\n les savants, cinq cents pour les artistes de plume, de pinceau,\n d’ébauchoir, comme cela j ’en aurais un peut-être, — le cinq cen­\n tième — et j ’écrirais pour le Réveil une Ode à la Fortune.\n   Regardez bien l’aspect de mon idée ; déshabillez-la, palpez-la,\nauscultez-la. Elle n’a rien d'extraordinaire; elle n’était pas diffi­\ncile à trouver. C ’est peut-être l’idée de tout le monde ? Tant mieux,\nelle en sera plus vite adoptée et l’on ne verra plus alors un ju ry\ndéclarer qu’on ne doit point donner le prix lorsqu’il y a les\ndrames de Maetertinck, l'Etude de jeune Fille de Maubel et le\nPierrot Narcisse de Giraud.\n  E t puis, ce qui vaut presqu’autant. cela nous ôterait une occa­\nsion de polémiques. Votre protestation était je crois nécessaire, et\ntous ceux qui tiennent une plume, en Flandre, en W allonie, s’y\nassocieront par le cœur. Mais ne croyez-vous pas que c’est la plus\nlaide maladie de notre temps, et la plus ridicule aussi, ces batailles\nde lettres comme il s’en voit tous les jours, où l’on se perce à tort\nautant qu’à travers? L es mieux intentionnés et les plus chevale­\nresques peuvent se tromper, frapper pour atteindre le vil e t mécon-\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1666, "texte": "                            JANVIER 1895                            65\n\nnaître par exemple le noble talent de Godfroid K u rth . Encore\nest-ce grande fortune et provende bénie lorsque, comme vous,\nnous ne nous levons que pour défendre l’Art. A u Réveil, heureu­\nsement, hormis cela on s’abstient, et les \" toujours sur la brèche \"\nfont sourire. Mais autour de nous, ici comme en France, que de\nglaives levés, que de poignards dardés, et les cris et les déchirures !\nMoi-même qui fais ici le bon apôtre, oui moi-même (rarement par\nbonheur), j ’ai brandi autrefois de ridicules épées. Je m’en souviens\navec déplaisir.\n   Certes il ne faut pas être lâche et l'on doit pouvoir, comme\nvous, crier haut son indignation lorsqu’il en est besoin. Mais\nalors l’occasion l’impose. Frappons sur les idées et non pas sur\nles hommes.\n  Je crois que la Beauté veut des mains pacifiques ; je crois que\nnous tous, qui souhaitons d’en devenir les prêtres, nous devons\ngarder purs nos doigts comme nos fronts. Nous sommes si loin\nde la Terre Promise, et nous voulons déjà nous en disputer la\npossession !\n  Plus tard, je veux dire dans vingt ans, notre époque paraîtra\ncomme une de ces gouttes d’eau qui, dans les projections lumi­\nneuses, montrent de petits anim aux noirs qui grouillent et s’entre­\ndévorent. Alors on ne comprendra pas que nous tous, qui cher­\nchons patiemment, sincèrement, la même lumière, nous ne nous\nsoyons pas tenus fraternellement par la m ain; et l’on admirera\ndavantage ceux qui comme ces deux grands poètes, Em ile V er         ­\nhaeren et Maurice Maeterlinck, surent garder le silence.\n                                              A lb er t M ockel.\n\n\n  "}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-011", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 66, "titre_corps": "Polémiques : réponse à Albert Mockel", "titre_sommaire": "Polémiques", "rubrique": "", "signature_source": "F. 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N’ai-je pas simplement conté certains\n                                                               5\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 916, "texte": "66                          L E RÉYBIL\n\n\ndébats fort irréguliers du ju ry , par lesquels furent évitées ces\nœuvres? A u rapport, elles reçoivent de grands éloges, et ces débats\nne sont point mentionnés. Donc le rapport est mensonger. Je ne\nprétendais pas démontrer autre chose, ni adresser, à ceux qui\nfurent les membres de ce ju ry aucun reproche de sentiment. Je ne\nles connais pas, du reste.\n    Une chicane encore : Vous le dites fort bien, Mr Doutrepont\nn'a jam ais eu d’idées d’aucune sorte sur la littérature d’aujour­\nd’hui, et nous n’avons pas à lui en vouloir pour cela. Mais,\ninvité à juger cette littérature d’aujourd’hui, la probité n'était-\nelle pas de s’ y refuser? Rien ne lui imposait ces fonctions où il\nn ’entendait rien. N’êtes-vous pas de mon avis? Nous voilà donc\ntout à fait d’accord, mon cher Mockel — aussi bien, nous n’a­\nvions jam ais cessé de l'être.                     F . F r ic h e .\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-012", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 67, "page_fin": 68, "titre_corps": "Tablettes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "TABLETTES. 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Georges Dwelshauvers, Fernand Khnopff, Georges Fiée,\nChrétien Flippen.\n                                     x\n  L e Mercure de France a inauguré brillamment l’année nouvelle,\npar ses deux numéros de janvier et lévrier, également remarqua          ­\n les : mentionnons des poèmes de Francis V ielé Griffin, Georges\n b\nRodenbach, Adolphe Rctté, et tout à côté, les remarquables étu­\ndes critiques et philosophiques de Gaston D an vil e, Hugues\nRebell, Pierre Quillard, d autres encore.\n  L e nombre mensuel des pages est porté à 130 environ, et une\nbelle reproduction hors texte ouvre chaque numéro.\n                                     x\n  L a Revue Blanche, elle aussi, s’agrandit, et devient bi-men          ­\nsuelle. A u premier numéro de cette nouvelle série, le maître\nStéphane Mallarmé, commence une série d'articles intitulés :\nVariations sur un sujet, et nous donne sur l’art d’écrire les plus\nprécieux avis :\n  ... Tu remarquas, on n'écrit pas, lumineusement, sur champ\nobscur, l ’alphabet des astres, seul, ainsi s'indique, ébauché ou inter­\nrompu ; l’homme poursuit noir sur blanc.\n   .. .L e pli de sombre dentelle, qui retient l'infini, tissé par mille,\nchacun selon le fil ou prolongement ignoré de signe, que le lettré sai­\nsisse ce ténu secret, ne le rompe malgré les entrelacs distants où se\nploie un luxe, pour l’inventorier, stryge, nœud, feuillages et le pré­\nsenter, sur imprimé, aux autres comme une invite à s'y intéresser.\n   Citons encore des lettres extrêmement curieuses d’Edgard Poe,\net de bonnes chroniques.\n                                    x\n   On avait annoncé, voici quelque temps, la transformation de\nL'Ermitage en un magazine illustré, et même, croyons-nous, sa\nfusion avec l'Album des Légendes, (qui continue, sous le titre : Le\nlivre des Légendes, à gâchonner de bonnes encres de couleur) H eu­\nreusement il n’en est rien, ainsi que nous l’attestent les premiers\nnuméros de l’année ; Henri Mazel dirige toujours l ’Ermitage,\navec talent et autorité. Sous le nom de Saint-Antoine, il a donné\nces temps-ci un excellent article sur l’ Union, si désirable, des\ntrois aristocraties. A u x sommaires MM. René B oylesve, Joseph\nDeclareuil, Yvanhoé Rambosson, etc. Mais faibles, faibles, les\nchroniques littéraires de M. Edmond Pilon !\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2586, "texte": "68                          L E R ÉV EIL\n\n                                 X\n   L a Plume a consacré un numéro spécial à Pu vis de Chavaunes,\nà sa vie et à son œuvre. Malgré l’insuffisance fatale des reproduc­\ntions, ces grandes œuvres apparues même ainsi, comme elles\nretiennent longuement et émeuvent ! Ce numéro rend compte de\nla manifestation organisée en l’admiration et l’honneur de Puvis\nde Chavannes. Un album où chaque poète écrivit quelques vers,\na été remis au maître. Qu’il nous soit permis de dire ici les\nregrets de certains d’entre nous, priés trop tard d'y collaborer !\n                                    x\n   L a Société Nouvelle, qui est, pour la partie sociologique et phi­\nlosophique, la plus belle revue que nous connaissions, nous pré­\nsente un numéro de janvier extrêmement intéressant : il y faut\nciter surtout l'Inévitable Anarchie, de Kropotkine, L a Mort,\nd’Elie Reclus, L 'A sile, belle et forte prose d’Hubert Krains. Puis\nencore une t raduction de Nietsche, et la subtile critique La Vie\nmentale, que signe chaque mois Gustave Kahn.\n                                    x\n    A u dernier numéro de Stella nous avons lu quelques vers\ncharmants de Vielé Griffin, et un superbe poème de Charles Van\nLerberghe, L ’Initiation matinale.\n                                    x\n    Saluons un nouveau confrère : l'Art-Jeune, mensuel de littéra­\nture et d’art (Bruxelles, rue de Brabant, 134; le n° 60 centimes)-\nL e Programme qu’il se donne est vaillant et enthousiaste, et\n c’est ce qui importe surtout. (Mais il peut sembler excessif de\n citer Mr Pierron parmi les « Maîtres Belges t).\n    Un très beau poème d’Em ile Verhaeren ouvre le numéro de\n début de l'Art-Jeune, auquel nous souhaitons cordialement la\nbienvenue.\n                                     x\n    V ient de paraître au Réveil : Les Estuaires d’Ombre, par André\n Fontainas. De cette plaquette, tirée à un nombre très restreint\n d’exemplaires pour les amis de l’auteur, quelques-uns, en outre,\nseront à la proposition des personnes qui en feront la demande\n au Réveil, ou au Mercure de France.\n                                     x\n    A paraître dans la collection du Réveil :\n          L e 15 mars : Vers l'Ame, de Victor Remouchamps.\n          L e 15 avril : L ’Ame en exil, de Georges Marlow\n                         Paroles Intimes, de Léon Paschal.\n                   (voir à la 3e page de la couverture)\n                                     x\n    Dans les derniers jours de mars paraîtra chez Lacom blez : P a r\n les Chemins, un volum e de contes de Mr Paul Arden ; tiré à 300\n exemplaires.\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-013", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "COLLECTION DU REVEIL chez EDMOND DEMAN", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 180, "fin_caractere_exclue": 6683, "texte": "C O L L E C T I O N DU REVEIL\n\n   chez EDMOND DEMAN, libraire à Bruxelles\n\n\n\n\n                                                                                                                                  M. Kats, rue courte du Jour.\n\n\n\n\n                                                                                                                                    la Chaussée d’Antin, 11.\n                           Rue d’Arenberg, 16\n\n\n\n\n                                                                                                                                  Gnusé, rue du Pont d’île.\n                                                                                                                                  Heymans, rue du Bruul.\n\n\n\n                                                                                                                               Lettauer, Odeonsplatz.\n                               ONT PARU :\nM a u r ic e M a e t e r l in c k : Alladine et Palomides, Intérieur, la Mort\n                                   de Tintagiles, trois petits 'drames' pour\n                                   marionettes. (Troisième Edition.)\n                                   Un volume in-16 raisin sur fort papier\n                                   vélin teinté, orné de culs de lampe de\n\n\n\n\n                                                                                                                                             :\n                                   Georges M in n e .......................... Fr. 3,50\nF ernan d R o u ssel :             Le Bonheur Irréel.\n\n\n\n\n                                                                                                                               MALINES\n                                                                                                                               LIÈGE :\n\n                                                                                                                               PARIS :\n                                                                                                     DÉPOSITAIRES DU RECUEIL\n                                                                                                                               GAND :\n\n\n\n\n                                                                                                                                                                  MUNICH:\n                                   Un volume de proses, in-16 grand-mé­\n                                   dian, avec un frontispice de Charles\n                                   Doudelet ; tiré à 250 exemplaires nu­\n                                   mérotés sur papier de Hollande Van\n                                   G e ld e r ..................................... : Fr. 2,00\n\n               VIENNENT DE PARAITRE :\nE m il e V e r h a e r e n :       Les Villages illusoires.\n                                   Un volume de vers, in-16 grand-jésus,\n                                   tirage limité ; impression en deux cou­                                                     Société anonyme « l’Art », Avenue de\n                                   leurs sur fort vélin teinté ; orné de qua­\n                                                                                                                                                                 *\n\n\n\n\n                                   tre images par Georges Minne. F r. 3,00\nH en ry M a u b el :               Ames de Couleurs.\n                                   Un volume de proses, in-t6 royal,\n                                                                                                                               Doliger, Galeries de la Reine.\n\n\n\n\n                                   tirage limité, impression en deux cou­\n                                                                                                                               Deman, rue d'Arenberg, 16.\n\n\n\n\n                                                                                                                               Engelcke, rue des Foulons.\n\n\n\n\n                                   leurs, sur papier vergé de cuve Fr. 2,00\n                                                                                                                               Hoste, rue des Champs.\n\n\n\n\n          POUR PARAITRE LE 15 MARS :\n                                                                                                                                 la Toison d’Or, 56.\n                                                                                                                               Forst, Place de Meir.\n\n\n\n\nV ic t o r R em o u c h a m ps :   Vers l'Ame.\n                                   Un volume de proses, in-16 impérial;\n                                   tiré à 250 exemplaires numérotés sur\n                                   papier de Hollande Van Gelder. Fr. 3,50\n\n                               LE 15 AVRIL :\nG eo rg es M arlow :               D'une Ville exilée.\n                                   Un cahier de vers, in 12° raisin oblong,\n                                                                                                                                       :\n\n\n\n\n                                   tirage à 250 exemplaires numérotés,\n                                                                                                                                BRU XELLES\n\n\n\n\n                                   sur papier de cuve Ingres teinté.\n                                                                                                                                ANVERS :\n\n\n\n\n                                                                                         Fr.’ 3.00\nL éon P asch al :\n                                                                                                                                                                    :\n\n\n\n\n                                   Paroles intimes.\n                                    Un volume de proses, tirage limité,\n                                                                                                                                                                    GAND\n\n\n\n\n                                   format in-16°, sur papier français vergé\n                                   de c u v e .......................................... Fr. 2.00\n"}]}, {"article_id": "ulb-reveil-1895-01-n13-014", "volume": "ELB-ULB-a0130-1895-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-a0130-1895-000.pdf", "ocr_sha256": "51c2cde7fa2302b00f3f3f62d15d96fbe2b7304f610c8db9f7f519b592353673", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE DU NUMÉRO DE JANVIER", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 77, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 480, "texte": "SOMMAIRE DU NUMÉRO DE JANVIER 1 8 9 5\n\n\n\n\n    Albert Mockel. Comme je passais en Germanie\n    Charles van Lerberghe Fontaine de Vie\n    NOVALIS (M. Maeterlinck trad.)\n                     Les Disciples à Sais\n    André Fontainas . Les Estuaires d'Ombre.\n    Charles Sluyts . . La Demeure fastueuse.\nAlbert Arnay : Chronique littéraire. — Albert Mockel,\n        F. Friche : Polémiques. — Tablettes.\n\n\n\n\n     Gand, Imprimerie centrale G. De Keukelaere, rue longue du Verger, 31\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 6, "texte": "FLANDRE E T W A L L O N IE\n\n\n\n\n                                      LE REVEIL\nV° A N N ÉE N° 13 n o u v . série )                      JANVIER 1 8 9 5\n                                          Ce n u m é r o 50 c e n tim e s\n"}, {"page_pdf": 7, "texte": "Voir le Sommaire à la quatrièm e page de\n            la couverture\n\n                      LE R É V E I L\n                         (FLAN D RE ET W A LLO N IE)\n    MENSUEL DE LITTÉRATURE ET D’ART\n                                     NOUVELLE SÉRIE\n\n                      Paraît le dernier jour du mois\n\nSecrétaire de la Rédaction : F R É D É R IC F n iC H E\n  Comité de Rédaction : A l b e u t A r n a y , L u c i e n                       De   B u ssch er,\nC h a r le s    D e lc h e v a le r ie , M ax    E ls k a m p , F r é d é r i c    F r ic h e , P a u l\nG é r a r d y , Edm ond G le s e n e r , R ic h a r d L e d e n t, M a u r ic e M a e t e r ­\nlin c k ,   H e n r i M a u d e l, A l b e r t M o c k e l, P i e r r e    M. O u n , Edm ond\nR a s s e n fo s s e , H e n ri d e R é g n ie r , S té p h a n e R ic h e lle , G r é g o ir e\nL e R o y , R o d rig u e     S é r a s q u ie r , C h a r le s   V an    L e r b e r g h e , E m ile\nV erh aeren .\n\n\n\n                      Rédaction, Rue de la Roue, 5, Bruxelles.\n                  Administration, Rue Neuve St-Pierre, 71, Gand.\n\n\n\n               A b o n n e m e n t : un an 5 frs. (Étranger 6 francs.)\n\n\n                             LE NUMÉRO : 5 0               centimes.\n\n\n\n                          SÉRIE DU RECUEIL :\nIere A N N E E , 1891, (les Essais) un volume in-40 de\n          200 pages. (Quelques exemplaires)                             . . . . fr. 4. 00\nIIe A N N E E , 1892, un volume in-8° raisin de 400 pages\n          Prix marqué fr. 5 (quelques exemplaires)\n          Prix majoré en raison dela rareté du volum e                                    \" 12 0 0\nIIIe A N N E E , 1893, un volum e in-8° coquille de\n          400 p a g e s ................................................................\"       6 00\nIV e A N N E E , 1894, un volum e in-8° grand-médian\n          de 520 p a g e s ....................................................... \"        6 00\n   L ’année 1895 formera deux volumes in-8° de 300 pages chacun.\n\n\nL 'A d m in is tr a tio n ra c h è te ra it au p r i x f o r t d e s e x e m ­\n        p la ir e s en bon é ta t des nos 4 et 5 de 1892\n    ainsi que des nos 1 et 3 des Essais (1891).\n"}, {"page_pdf": 8, "texte": "   COMME JE PASSAIS EN GERMANIE. (1)\n\n   Une nuit terrible, de chocs sans fin, des portières\nclaquantes, des sifflets. Depuis longtemps Paris est\nloin, et la chambre close, les livres, le feu qui fait de\nl’hiver un ami ; mais des paysages ont passé sous une\nclarté de lune, divers, rapides et courant en folie, avec\nl’impression de la chose vaine que l’œil entrevoit sans\nque la main puisse l’atteindre. Il semble qu’une desti­\nnée nouvelle, en nous appelant au Voyage, ordonne\nd’apercevoir sans espérer connaître ; et dans le miroite­\nment de la vitre voici que mon image m’est apparue,\nvertigineusement suspendue sur la fuite des vallées, des\nlacs et des plaines.\n  (1) L e premier et le troisième de ces fragments sont des études\npour un poème en préparation : la Haute Terre.\n"}, {"page_pdf": 9, "texte": "2                      LE RÉVEIL\n\n   Puis la lune s’est couchée ; des monticules mesquins\nont voilé son rayonnement de songe, et seules des\nétendues de glace, par endroits, ont gardé quelque\nbleuissante lumière. C’est la nuit. Les heurts du vagon\nqui se hâte vers le but, des cris de la locomotive en une\nchevauchée folle à travers des contrées où rien ne se\ndevine, un départ fantastique pour un pays d’où l’on\nne revient pas. — Autour de moi, mes compagnons sont\nendormis, comme s’il s’étaient dès longtemps résignés\nà cette fatalité mauvaise. Les paysages que j’entre­\nvoyais tantôt doucement lazulés de lune, se sont assou­\npis dans la torpeur, et au milieu de l’engourdissement\nqui me gagne, je sens monter des pensées puériles, des\ngonflements, des vanités ; il y a une ridicule petite voix\nqui me siffle : « parmi tous ceux-là que le sommeil\nemprisonne, toi seul tu restes libre ; tu es celui qui\nveille. » En vérité, je relève le front, et ma solitude se\nsent déjà grandie ; et elle grandit si bien qu’elle se met\nà philosopher : « Ils dorment, et n’est-ce pas toute leur\nvie ? fermer les paupières, ignorer. — Toi, tu veilles,\ntes yeux sont large ouverts et tu regardes, à travers\n l’ombre, passer les formes indistinctes. »\n    Mais ce lyrisme naissant meurt bientôt ; l’ombre\ngarde pour elle-même ses formes indistinctes, le silence\n du compartiment paraît plus lourd au milieu des petits\n cris rageurs du sifflet, et le tapage et le ronflement\n des roues et les soubresauts de ma banquette, les\n aveuglantes clartés apparues et disparues à chaque gare\n traversée peuplent décidément un abominable cauche­\n mar, lorsque soudain une main frôle mon épaule et\n m’éveille, la portière s’ouvre à l’air frais purifié par la\n neige et, sorti de la bousculade des gens qui se pressent\n"}, {"page_pdf": 10, "texte": "                       JANVIER 1895                       3\n\nautour de moi, me voici sur le pont du Rhin, à Bâle,\n dans la douce lumière d’un matin de soleil.\n   Du lointain horizon enveloppé de brumes, le fleuve\navient vers la ville ; sa marche puissante est sûre, et\nl’on sent en lui-même l’inébranlable force des montagnes\nqui l’enfantèrent.\n   Elles sont, là-bas, en amoncellement grandiose et\ntranquille. Une, avancée comme un cap, perce la morne\nmer qui l’entoure, mais ses sœurs majestueuses s’enfon­\ncent plus au loin, déjà presque uniformément noyées\npar la vapeur qui monte du fleuve. — La vapeur monte,\nde plus en plus elle monte, elle monte ; mais une\néclaircie s’est révélée dans un jet scintillant d’iris, et\nc’est à présent une longue bande de nuages suspendus,\nqui lentement gravissent la plus haute des cîmes.\n   Alors, longtemps resserrée dans la prison molle des\nbrouillards, une aurore les fait éclater soudain pour se\nrépandre en rivières dorées, et sur les pointes dressées\net les énormes blocs rejaillissent et croulent des splen­\ndeurs. La neige demeurée aux flancs des montagnes\nrépond à la lumière d’en haut ; la tonnante symphonie des\nclartés roule de pic en pic, elle rebondit d’une courbe\njusqu’à la courbe prochaine par tourbillons, de crête\nen crête, en nappes rayonnantes, en cataractes de pier­\nreries, — et c’est comme le fleuve lui-même, descendu\ndes Montagnes avec un souffle de leur harmonie, et qui\nparaît garder, en ses fourmillantes miroitures, les par­\ncelles brisés d’une âme de lumière.\n\n   Le fleuve s’est pâli en approchant de nous ; il n’a plus\nles transparences virides, que j’admirai jadis, mais sa\n"}, {"page_pdf": 11, "texte": "4                     LE RÉVEIL\n\nforce limoneuse ne montre point de violence. Il passe\nsous nos pieds. Son courant gonflé par des semaines de\nneige est formidable et sans vagues, pareil à ces anciens\nhommes d’Allemagne, — Schongauer, Wohlgemuth,\nDurer, Adam Krafft et Stosz, et l’ancêtre Guillaume et le\nmaître de Lyversberg, — ceux-là dont il baigna le grand\nsonge pacifique jusqu’à la lointaine Cologne, et que\nd’autres eaux, sœurs des siennes, sont allées rafraîchir\nen la féodale Nuremberg.\n   Au pied de la cathédrale rouge qui domine, là-haut,\nson vaste corps mobile, il se brise avec un petit sursaut\ncomme s’il s’étonnait d’être si près de Holbein, Holbein\nle grand qui, parmi les madones de son père, mena la\nronde des squelettes.\n   Mais tout de suite sa surface est redevenue paisible.\nLà-bas il se perd en une longue masse blonde ; il rentre\ndans son royaume de brumes et de montagnes, et l’on\npense aux campagnes, aux châteaux fameux, aux cités\nqu’il côtoie à travers les contrées de la Germanie,\njusqu’au fond des provinces de ces Hollandes tranquilles,\nauxquelles il apporte en ses eaux le souvenir des Cîmes\nqui le virent naître sous les glaces.\n\n                            II\n\n   Entre la France, la Suisse et l’Allemagne, Bâle n’est\nd’aucun pays. C’est comme un cap jeté bien avant dans\nles vagues et que deux mers battent avec leurs marées,\nrongent par leur courant, souillent de leur folle écume\nsans qu’il appartienne à nulle d’elles.\n"}, {"page_pdf": 12, "texte": "                        JANVIER 1 8 9 5                    5\n\n   L’aspect de la ville aussi, qui est pittoresque, colorée,\naccidentée et très belle par endroits, ajoute à cette im­\npression une preuve qui séduit les yeux.\n   Ce n’est point la grandeur théologale de Bruges, ni,\ncomme en Franconie, quelque vieux siècle longtemps\nimmobile qui se réveille et parle. Bâle est plus compo­\nsite. Ville allemande, certes en son caractère général,\nil s'y glisse aux détours des rues maint paysage d’une\nautre allure ; et certains coins y font penser, plus encore\nqu’aux images anciennes de la France, à des fuites de\nmaisons, à des assemblages de lignes compliquées et\npourtant douces comme il s’en voit en notre Liège\ncelto-germanique.\n   Une cité pareille, située par la force des choses à\nl’un des confluents de la pensée humaine, doit saisir\naisément l’idée nouvelle qui se glisse dans l’un ou\nl’autre des peuples qui la baignent ; mais il semble aussi\nque, prompte à s’enquérir de ce qui vient de naître,\nelle doive garder longtemps encore le souvenir de ce\nqui achève de vivre à ses pieds.\n   Ainsi Hans Holbein le jeune, dont on peut fixer\nl’image en ce décor où il vécut de 18 à 30 ans.\n    Il vint aussi au début d’un siècle neuf : celui où la foi\ns’inquiète, s’ébranle et se transforme, — où la Réforme\ns’annonce de loin, dès les premières années, avant de\nsonner ses trompettes formidables. Et, pour un peintre,\nquelle crise suprême que celle-là ! On le suppose ayant\nvécu dans la pensée religieuse des Vierges et des Saints\nqui couvraient les murs de l’atelier paternel. Une exis­\ntence pareille à celle du père s’ouvre devant lui comme\nune avenue de hauts arbres tranquilles : c’est le travail\nprobe, les songes de la douce croyance vivifiés en des\n"}, {"page_pdf": 13, "texte": "6                       LE RÉVEIL\n\nformes aimées de Saints, de Christs, de Madones, —\ntoujours les mêmes, mais que l’artiste a appris à chérir\nplus intimement, au fond de l’inconnu qui se cache en\nleurs traditionnelles lignes sans cesse renouvelées par le\ngénie d’un plus jeune voyant. C’est en la Vierge, en\nsaint Jérôme, en saint Jean, que se sont incarnées ses\nidées de pur amour, de force, de grâce juvénile.\n   Mais voici les années qui passent, et l’on appréhende\npresque le sacrilège de reproduire ainsi le culte des\nimages ; on ne sait s’il faut ou s’il ne faut pas croire ce\nqui se chuchote déjà partout, et, avec l’hésitation à\nchaque heure grandie, bientôt les formes autrefois pré­\nférées ne vivent plus assez en l’âme de l’artiste pour\n qu’il ose désormais les choisir comme la vêture de sa\npensée. Le panthéon des religieuses lignes est boule­\nversé ; le doute en a mutilé les statues. Alors le peintre\n cherche un instant en arrière et voit l’histoire antique ;\n puis il cherche longuement autour de lui et s’avise de\n modeler des images contemporaines.\n    Mais à un but nouveau il faut des moyens nouveaux.\n Si l’on ne peut plus, à présent, enclore la grâce et la\n force de la Foi dans les robes chastes de Marie, si le\n mystère n’a plus droit à la vie, faut-il donc con­\n server l’aspect même de ces rêves, lorsque ces rêves\n seront morts? La Vierge, le Christ et les Saints devaient\n apparaître, sensibles mais lointains, véritables mais\n irréels, et leur image surnaturelle n’avait été songée que\n pour orner le palais de Dieu. Des figures plus proches\n demandent désormais à survivre par la magie de l’art,\nmais l’art s’abaissera vers elles en leur donnant sa force.\n    La femme du bourgmestre remplace dans l’atelier\n Marie de Magdala ; mais elle n’a pas sa chevelure dorée,\n"}, {"page_pdf": 14, "texte": "                        J A N V IE R   I8 0 5             7\n\nni son front vaste, ni les courbes splendides de ses épau­\nles et de ses hanches fléchies ; — et, surtout, elle veut\nen son portrait retrouver son exacte semblance plutôt\nqu’une synthèse eurythmique de lignes. Ailleurs, depuis\nlongtemps déjà, les poëmes héroïques sont morts à\nl’avénement des immondes fableaux ; le signe de l’idéale\nBeauté s’efface sous le signe de la réalité.\n   L’artiste a perdu beaucoup de sa première foi ; au\nmoins est-il hésitant et le sent-il déjà. Alors il jette au\nloin, brusquement, le songe autrefois bienvoulu. A tra­\nvers la matérialité du métier il cherche en la transcrip­\ntion directe de la vie ce radieux but de perfection qui le\nfuit, et satisfait ainsi sa soif de travail et sa probité\nd’art. Le trait caractéristique, — et documentaire\nbientôt, — se substitue aux attitudes harmonieuses, aux\nsymboles. La nuance des glacis transparents et comme\nallégés se transforme en des pâtes solides où prétend se\nmontrer la chaleur de la chair. Voici la couleur, devenue\nplus souple et plus forte, mais voici surtout la tâche\nentreprise de renouveler sur la toile ce qui existait déjà :\nles formes gagnent des reliefs certains, ce bras, cette\njoue sont de la peau véritable, on y devine la lymphe\npasser entre les fibres, elle doit être douce et élastique\nsous la pression. La perspective sensible remplace de\nplus en plus la perspective idéale déjà souvent délaissée ;\n— le tableau de chevalet est né, et c’est pour la Pein­\nture, malgré tout le génie des premiers conquérants,\nune pompeuse chevauchée vers le trompe-l’œil contem­\nporain.\n   Cela s’est passé à Bâle, comme en d’autres cités ;\nmais je disais plus haut qu’une ville comme celle-ci\ndoit conserver longtemps le souvenir de ce qui achève\n"}, {"page_pdf": 15, "texte": "8                       LE RÉVEIL\n\nde vivre à ses pieds. Et à Bâle même, Hans Holbein le\njeune me semble l’affirmer de toute sa splendeur. Je ne\nveux point parler ici de sa célèbre danse de la Mort, ni de\nce terrible Christ aux lignes horizontales et roides, qui\ndépassent pourtant la seule réalité du cadavre. Mais\nune œuvre presque inconnue, effacée à demi et d’une\nétrangeté soudaine m’a longuement ému. Loin de tout\nréalisme une suite de grandes figures immobilise un\nrêve. Des faces d’hommes survivent ici glorieusement,\nsimples ou royales ; de proportions matériellement res­\ntreintes, elles sont immenses par leur âme cachée.\n   Ce sont, dit le catalogue, Roboam, les députés\nsamnites, des personnages divers, fragments d’une\npeinture murale et, par ces mots, l’intelligence créatrice\nde Holbein parait se révéler tout à coup. Il fut un\ngénie double, cet artiste qui était né à l’un des carre­\nfours des idées; et, avec une divination étrange, il sut\nappliquer sans faillir les règles de la vieille esthétique\ncomme celles de la nouvelle venue. Au portrait sur\nla toile, la vérité de la chair vivante, la solide couleur,\nles pâtes savoureuses ; mais si le pinceau doit reprendre\nson ancienne mission de suivre les lignes d’une archi­\ntecture, d’éclairer, d’agrandir encore les murs vastes\nd’une salle, les annales païennes ou bibliques ressusci­\nteront sous des formes lointaines, non plus faites de\nsang, de viandes, d’étoffes que l’on touche, non plus\ndessinées en détail sur des fonds de perspective pro­\nfonde et réelle, mais par de simples lignes, sommaires\nautant que décisives, et par larges tons plats qui\nn’arrêtent point la vue à une puérile illusion.\n   C’est ainsi que le Roi Roboam, par exemple, . devait\nsurgir sur la paroi. On ne le voyait pas prêt à sortir du\n"}, {"page_pdf": 16, "texte": "                       JANVIER 1895                       9\n\n\ncadre, ainsi que jargonnent les admirations d’à présent ;\non ne le voyait pas sous les apparences de la nature, —\ncar elles eussent fait de son ombre un personnage\nvivant mêlé ridiculement aux hommes qui s’agitaient à\nses pieds dans la salle du Conseil ; — mais il naissait loin\ndu regard, tel qu’un prince fabuleux, reculé, reculé au\nplus profond de la légende, et il semble que depuis tou­\njours les siècles ont tendu leur rideau devant son image,\npour le restituer ainsi tout entier à nos songes, sans\navoir pu ternir sa rayonnante couronne.\n                            III.\n   A Laufen, le Rhin qui court allègrement entre ses\ncollines, après la longue paresse du lac, précipite sou­\ndain la vitesse de ses eaux ; la terre manque sous lui,\net il s’abîme avec une profonde clameur en vomissant de\nl’écume.\n   C’est la chûte de Schaffhausen.\n   La fleuve est gonflé d’un lourd limon ; aux heurts du\ncourant il meut ses ondes jaunes et, comme un tonnerre\nétouffé, on écoute les vagues jaillir, et qui s’écroulent.\nMais il faut le dire, cela n’est point beau. La scène, de\nproportions presque géométriques, n’apparait pas très\nvaste malgré tout l’espace qu’elle occupe, et malgré\nqu’en ces jours d’hiver quelque large glaçon parfois se\ndresse, et fracassé, culbute. Des hôtels modernes con­\nstruits dans l’axe même de la chute, ôtent à ce tumulte\ntoute grandeur. Sans trop de romantisme on l’eût rêvé,\nle vieux colosse, effondrant sa vivante énergie dans\nune solitude reculée ; il eût fallu un décor d’une simpli­\ncité sauvage, une forêt sans allées ou au moins un vil-\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": "10                      LE RÉVEIL\n\n lage aux primitives maisons, avec des hommes rudes ; et\n l’on en veut un peu au fleuve qui, comme un cabotin\n vraiment, fait ses tours devant le public.\n    Mais plus bas sont d’autres chutes, moins célébrées.\n Ce n’est que la moitié du Rhin et, resserrée entre ses\n bords, l’eau ne peut y déployer toute son amplitude ;\n mais le paysage entier, avec ses habitations massées en\nun irrégulier village et les sommets découpés qui les\nentourent, ajoute à ce qu’on voit la force de son har­\nmonie.\n    Là-bas un bras du Rhin court dans l’immense vallée,\n étalé largement comme pour un triomphe de faciles con­\n quêtes. Au delà, c’est la courbe puissante des mou­\n tagnes, mais trop au loin déjà pour captiver tout l’hori­\nzon, et qui semblent fuir en levant leurs bras enchaînés.\nEt ici, en ligne verticale, une abrupte forêt sur des\nrocs, une crête aiguë, une fente qui s’ouvre, et soudain\nla chute en mamelons jusqu’à ce bras du fleuve où des\nrapides blanchissent, les eaux crient de colère et se\nheurtent et se cabrent et tout à coup bondissent avec\nun sursaut de folie.\n   Mais des blocs de rocher sont demeurés sous la tour­\nmente qui se précipite contre eux ; ils percent l’écume\nfollequand elle veut couvrir leurs hautes pointes, et les\nvagues sont tranchées en tumulte.\n    Or il y a dans l’action invariable de ces blocs, il y a\ndans cette lutte une sorte de figure d’héroïsme que l’on\ndoit regarder avec des yeux avides. Ce n’est point parce\nque les chocs des flots résonnent en nous-même avec\nun roulement guerrier de tambours ; mais si, d’un peu\nloin, on se retourne pour voir encore, en vérité l’âme\nest saisie par l’éloquente image de cet ilot, avec ses\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "                      J a n v ie r 1 8                        11\nhommes frustes et massifs, ses maisons comme eux-\nmêmes étrangères à notre âge, et sur cette pierre que le\nfleuve incessamment ronge et ébranle, la tour dressée et\nqui résiste, comme une immobile volonté.\n                                         A lbert M o ck el.\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "12                      LE RÉVEIL\n\n\n\n\n              F O N T A IN E D E V IE\n                                      à Stéphane Richelle.\n\n\nRêve, dans le sombre a\\ur endormi,\nFace furtive, et toi qui fuis,\nHôte, qu'amena le sourire d’une heure,\n‘B onheur, et toi dont l'aile effleure,\nSubtil Amour; —\nC’est une même fée ingénue et sans trace,\nQui nous échappe et nous déçoit,\n De son geste et de sa voix,\nE t dont le vol dans l'air miraculeux s'efface ;\nD e gemmes coiffée,\nLa même fée.\n Mais le cœur d'un bel enfant,\n— Comme son trône et sa couronne —\nPeut contenir un instant\nLe fée fuyante;\nCar pour son silence et sa beauté,\nSa fraîche innocence et sa clarté,\nIl est l'élu de cette heure de grâce,\nE t de bonheur :\nLa fée à la fontaine passe\nE t baigne ses mains lasses\n D’avoir cueilli des fleurs.\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                       JANVIER 1895                        13\n\n Maintenant, l’heure heureuse est passée,\nLa torche au cœur du bel enfant est renversée;\nLa flamme s’est éteinte au fo n d du lac dormant,\nE t c'est le soir qui tombe, avec apaisement.\n Mais l'ombre, l’air calme et le cœur pieux prolonge\nLa fuite au sommeil bleu de ta voile, ô blanc songe,\nE t sous la paupière où s’est captivé le jour\nTa merveilleuse fleur intérieure, A mourl\nDans la fontaine où le soir dort,\nVêtu de silence et de roses,\nL ’ombre, Enfant, de la fée encor,\nComme en un cœur, repose.\nLe passant, fatigué de l’âpre route sombre,\nE t mourant de sa lassitude et d'être seul,\nE t qui par la forêt et les halliers de l’ombre,\nCherche la lumière et le seuil,\n  Avec son pampre où rit l’automne,\nE t la joie et la paix que sa guirlande ordonne;\nCe soir mourant, pauvre, s'assoit\n A la source qu'il aperçoit\n Par les f euillages de la grotte au crépuscule.\n— E t là s’attarde et joue encor\nUn peu de crépuscule avec des cailloux d’or —\nTuis il se penche et boit; il tressaille et chancelle,..\nE t lève son visage où tout un ciel ruisselle;\nIl pâlit et s'étonne, et rit, et tombe, et crie :\nO mains de fé e ! O fleurs des eaux ! J ’ai bu la vie !\n                       C h arles   van   L erberghe.\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "14                      LE RÉVEIL\n\n\n\n\n         L E S D IS C IP L E S A S A IS .\n\n                                              (Fragment).\n\n\n\n\n   Il est bien hasardeux, reprit un autre, de vouloir\nainsi recomposer la nature à l’aide de ses forces et de\nses phénomènes extérieurs, et de la faire passer, tantôt\npour un feu monstrueux, tantôt pour un accident\nétrangement conformé, tantôt pour une dualité ou une\ntrinité ou pour quelqu’autre force singulière.\n   Il serait plus vraisemblable qu’elle fût le produit d’un\nincompréhensible accord d’êtres infiniment différents,\nle lien miraculeux du monde spirituel, le point de\njonction et de contact d’univers innombrables.\n   Eh bien ! qu’on le hasarde, dit un troisième. Plus le\nfilet que lance le hardi pêcheur est capricieusement\ntissé, plus la capture est abondante. Qu’on encourage\nsimplement tout homme à poursuivre sa route aussi\nloin que possible, et que chacun soit le bienvenu qui\nenveloppe les choses d’une fantaisie nouvelle. Ne\npensez-vous pas que ce sera précisément aux systèmes\nbien combinés que le futur géographe de la Nature\nempruntera les points de repère de sa grande carte de\n la Nature?\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                      JANVIER 1895                     15\n\n   Il les comparera entre eux ; et cette comparaison\nnous apprendra d’abord à connaître la terre singulière.\nMais la connaissance de la nature différera encore\nimmensément de l’interprétation qu’on en aura. Le\nmathématicien proprement dit en arrivera peut-être à\npouvoir susciter en même temps un plus grand nombre\nde forces de la nature, à mettre en mouvement des\nphénomènes plus grandioses et plus utiles. Il pourra\njouer de la Nature comme d’un gigantesque instrument ;\net cependant, il ne la comprendra pas. Ceci est le don\n de l’historien de la Nature, de celui qui connaît les\n temps, de celui qui, connaissant l’univers, cette scène\n supérieure de l’histoire naturelle, observe la significa­\n tion des choses et l’annonce d’avance. Ce domaine est\n encore inconnu et sacré. Seuls, des envoyés divins ont\n laissé tomber quelques paroles qui appartiennent à\n cette science supérieure, et il faut s’étonner que des\n esprits pleins de pressentiments aient négligé ces\n pressentiments-ci et aient voulu rabaisser la Nature à\n n’être qu’une machine uniforme, sans passé et sans\n avenir. Tout ce qui est divin a une histoire, et la\n Nature, le seul tout auquel l’homme puisse se comparer,\n ne serait pas, aussi bien que l’homme, comprise dans\n une histoire ou, ce qui revient au même, n’aurait pas\n d’esprit ?\n    La Nature ne serait pas la Nature si elle n’avait pas\n d’esprit, elle ne serait pas cette unique contre-épreuve\n de l’homme, elle ne serait pas l’indispensable réponse\n à cette question mystérieuse, ou la question de cette\nréponse infinie.\n    Seuls les poètes ont senti ce que la Nature peut être\n à l’homme, reprit un bel adolescent et l’on peut affirmer\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "16                     LE RÉVEIL\n\nque la plus parfaite la solution d’humanité se trouve\nen eux, et qu’ainsi chaque impression se propage avec\npureté, de tous côtés, en toutes ses modifications infi­\nnies, à travers le cristal et la mobilité de cette solution.\nIls trouvent tout dans la Nature.\n   C’est à eux seuls que son âme ne demeure point\nétrangère, et ce n’est pas en vain que dans les relations\nqu’ils ont avec elle, ils cherchent tous les bonheurs de\nl’âge d’or. La Nature a pour eux toute la variabilité d’un\ncaractère infini, et plus que l’homme le plus spirituel\net le plus plein de vie, elle surprend par ses trouvailles\net ses détours profonds, par ses rencontres et ses\ndéviations, par ses grandes idées et ses bizarreries.\nL’inépuisable trésor de ses fantaisies ne laisse aucun\nde ses familiers s’en aller les mains vides. Elle sait tout\nembellir, tout animer, tout confirmer ; et si, en quelques\ndétails, un mécanisme inconscient et sans signification\nparaît seul régner, l’œil qui regarde au fond des choses\naperçoit une merveilleuse sympathie avec le cœur\nhumain, dans la coïncidence et la suite des accidents\nparticuliers. Le vent est un mouvement de l’air qui peut\navoir maintes causes extérieures ; mais n’est-il pas autre\nchose pour le cœur solitaire et gonflé de désirs, lorsqu’il\npasse, provenu d’une contrée très chère, et qu’avec\nmille murmures mélancoliques et obscurs, il semble\nfondre la tranquille souffrance dans un profond et mélo­\ndieux soupir de la Nature entière ? Est-ce que le jeune\namant ne trouve pas exprimée, lui aussi, avec une\nvérité admirable, toute son âme lourde de fleurs, dans\nla jeune et pudique verdure des prairies printanières ?\nEt la luxuriance d’une âme qui vient de se baigner dans\nl’or du vin, parût-elle jamais plus précieuse et plus\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                      JANVIER l 8 9 5                      17\n\n\n riante que dans une grappe de raisins lourds et bril­\n lants, qui se cachent à demi sous les feuilles ? — On\n accuse les poètes d’exagération, on se contente de leur\n pardonner, en quelque sorte, leur langage impropre et\n imagé, on se contente, sans approfondir davantage,\n d’attribuer à leur fantaisie cette Nature merveilleuse qui\n entend et qui voit un grand nombre de choses que d’au­\n tres n’entendent ni ne voient, et qui dans un délire\n aimable traite le monde réel au gré de ses caprices ;\n mais il me semble que les poètes exagèrent encore bien\n trop timidement, qu’ils ne soupçonnent qu’obscurément\n les prestiges de cette langue, et qu’ils jouent avec la\n fantaisie comme un enfant avec la baguette magique de\n son père. Ils ne savent pas quelles forces leur sont sou­\n mises, quels univers doivent leur obéir. N’est-il donc\npas vrai que les pierres et les forêts obéissent à la\nmusique et que domptées par elle, elles se soumettent à\ntous les caprices comme des animaux domestiques ?\nEst-ce que réellement les plus belles fleurs ne fleuris­\nsent pas autour de la bien-aimée et ne se réjouissent-\nelles point de la parer ? Le ciel, pour elle, ne devient-il\npas plus serein, et la mer ne se calme-t-elle pas ? Toute\nla nature, aussi bien que le visage et les gestes, le pouls\net la couleur de la face, n’exprime-t-elle pas l’état de\ncet être supérieur et étrange que nous appelons\nl’homme ? Le rocher ne devient-il pas un toi véritable\ndans le moment que je lui parle ? Et que suis-je autre\nchose que le fleuve quand je regarde mélancoliquement\ndans ses flots, et que mes pensées se perdent dans son\ncours ? Seule, une âme tranquille et voluptueuse peut\ncomprendre le monde des plantes. Seul, l’enfant joyeux\nou le sauvage peut comprendre les animaux. Je ne sais\n                                                       3\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "18                      LE RÉVEIL\n\nsi quelqu’un comprit jamais les pierres et les étoiles ;\nmais celui qui les comprit dut être un être supérieur.\nCe n’est qu’en ces statues qui nous restent des temps\npassés de sa beauté humaine, que transparaissent ainsi\nl’esprit profond et la compréhension singulière du monde\nminéral ; et devant elles, le contemplateur recueilli se\nsent entourer d’une écorce de pierre qui semble se\ndévelopper vers l’intérieur. Le sublime pétrifie, et c’est\npourquoi il ne nous est pas permis de nous étonner\ndevant le sublime de la Nature et devant ses effets, ou\nd’ignorer où ce sublime se trouve. La nature ne pour­\nrait-elle pas s’être pétrifiée à la vue de la face de Dieu,\nou dans la terreur que lui causa l’arrivée des hommes ?\n    Ce discours plongea celui qui avait parlé le premier\ndans une méditation profonde. Les montagnes loin­\ntaines devenaient obscures, et le soir, avec une intimité\ndouce, s’étendait sur le paysage. Après un long silence\non l’entendit parler ainsi : Pour comprendre la Nature,\nil faut qu’on la laisse se développer intérieurement en\nson intégrité. Il faut qu’en cette entreprise on se laisse\nuniquement déterminer par l’aspiration divine vers des\nêtres qui nous sont égaux, et par les conditions néces­\nsaires à la perception de ceux-ci.\n    L’homme qui pense retourne à la fonction originelle\nde son être, à la contemplation créatrice, à ce point\nmême où produire et savoir ont les plus étranges rela­\ntions, à ce moment fécond de la jouissance proprement\ndite, de l’auto-conception intérieure. Lorsqu’il s’abîme\ntout entier dans la contemplation de ce phénomène pri­\n mitif, il voit se développer devant lui, en des temps et\n des espaces nouveau-nés, et tel qu’un spectacle illimité,\n l’histoire de la génération d e la Nature; et tout point\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                       JANVIER 1895                      19\n\nfixe qui se forme dans la fluidité sans bornes, devient\npour lui une manifestation nouvelle du génie de l’amour,\nun lien nouveau entre le toi et le moi.\n   La description soigneuse de cette histoire intérieure\nde l’univers, est la véritable théorie de la Nature.\n   De l’enchaînement de son monde spirituel en soi, et\nde son harmonie avec l’univers, se forme de lui-même\nun système de pensée qui devient l’image fidèle et la\nformule de l’Univers.\n   Oui, dit un autre, rien n’est plus remarquable que la\ngrande simultanéité de la Nature. Partout, la Nature\nsemble présente tout entière. Toutes les forces de la\nNature sont en activité dans la flamme d’une lumière ;\net ainsi, partout, elle se représente et se transforme sans\ncesse, fait naître en même temps des feuilles, des fleurs\net des fruits. Elle est, au milieu du temps, présente,\npassée et future à la fois, et qui sait en quel genre spé­\ncial de lointain, elle travaille de même. Qui sait si ce\nsystème de la nature n’est pas autre chose qu’un soleil\nuniversel, que rattachent une lumière, un courant et des\ninfluences, perçus d’abord par notre esprit et qui, hors\nde celui-ci, répandent sur cette nature l’esprit de l’uni­\nvers et distribuent à d’autres systèmes l’esprit de cette\nnature.\n   Quand le penseur, dit le troisième, devient un artiste\nactif, et que par une application adroite de ses mouve­\nments spirituels il cherche à réduire l’univers en une\nfigure simple et qui paraît énigmatique, et qu’avec des\nmots il décrit les lignes des mouvements, il faut que\nl’amant de la Nature admire cette entreprise audacieuse,\net qu’il se réjouisse du progrès des aptitudes humaines.\nC’est avec raison que l’artiste donne la première place\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "20                       LE RÉVEIL\n\nà l’activité, car son essence est de faire et de produire\navec science et volonté, et son art est de pouvoir em­\nployer en toutes choses son instrument, de pouvoir\nimiter l’univers à sa manière, et c’est pourquoi le prin­\ncipe de son univers devient l’activité, et son univers\ndevient son art. Ici aussi la Nature se manifeste dans\nune beauté nouvelle ; et seul l’homme qui ne pense pas\nrejette avec mépris les mots illisibles et étrangement\nmêlés.\n   Le prêtre dépose avec reconnaissance sur l’autel cette\nscience nouvelle et sublime à côté de l’aiguille magnéti­\nque qui jamais ne se trompa et qui ramena par les routes\nsans traces de l’océan d’innombrables vaisseaux aux\ncôtes coutumières et dans les ports de la patrie.\n   A côté du penseur, il y a encore d’autres amants du\nsavoir qui sans s’appliquer avant tout à produire par la\npensée, et sans vocation pour cet art, aiment mieux\ndevenir des disciples de la Nature, et trouvent plus de\njoie à apprendre qu’à enseigner, à éprouver qu’à faire,\nà reçevoir qu’à donner. Quelques-uns ne sont pas\ninactifs et, sachant l’omniprésence et les affinités uni­\nverselles de la Nature, et convaincus d’avance du\n caractère incomplet et de la continuité de toute chose\nparticulière, ils choisissent avec soin un phénomène,\net tiennent l’œil obstinément fixé sur l’esprit de ce\n phénomène qui revêt mille formes chan- geantes. Puis\n à l’aide de ce fil conducteur ils parcourent tous les\n recoins du laboratoire afin de pouvoir dresser la carte\n des routes de ce labyrinthe.\n    Lorsqu’ils ont achevé ce pénible travail, un esprit\n plus élevé les pénètre à leur insu, et il leur devient\n facile de raisonner de la carte qu’ils ont devant eux et\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                       JANVIER 18 9 5                    21\n\nde montrer le chemin à ceux qui cherchent. Leur tra­\nvail est d’une utilité inappréciable, et les contours de\nleur carte concorderont d’une façon surprenante avec\nle système du penseur ; à la grande consolation de\ncelui-ci, ils lui auront fourni involontairement la preuve\nvivante de ses théories abstraites. Ceux qui demeurent\noisifs, attendent, comme des enfants, qu’un être ami et\nsupérieur, qu’ils vénèrent ardemment, leur départe la\nconnaissance de la Nature qui leur est nécessaire. En\ncette vie si brève, ils ne veulent pas consacrer à. des\n occupations extérieures leur attention et leur temps, et\n les dérober au service de l’amour. Par une sainte vie ils\n ne cherchent qu’à acquérir de l’amour et à en répandre,\n sans se soucier du grand spectacle des forces. Ils remet­\n tent tranquillement leur destin aux mains de ces puis­\n sances, tandis que les remplit l’intime conscience de\n leur inséparabilité d’avec l’être supérieur, et que la\n Nature ne les touche qu’en tant qu’elle est l’image et la\n propriété de celui-ci. Qu’ont-elles besoin de savoir, ces\n âmes bienheureuses, qui ont choisi la part la meilleure,\n et qui, telles qu’une pure flamme d’amour en ce monde\n terrestre, ne resplendissent que sur le faîte des temples\n ou à la cîme des navires errants, en signe de feu céleste\n qui inonde toutes choses ? Bien souvent, ces enfants qui\n aiment, surprennent, en des heures sacrées, d’admi­\n rables secrets de la Nature, et les révèlent avec une\n ingénuité inconsciente. Le savant les suit à la trace\n pour recueillir tous les joyaux qu’en leur innocence et\n leur joie ils ont semé par les routes. Le poète qui sent ce\n  qu’ils sentent, rend grâce à leur amour, et cherche,\n  par ses chants, à transplanter cet amour, germe de\n  l’âge d’or, en d’autres temps et en d’autres contrées.\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "12                      LE RÉVEIL\n\n    Ah ! s’écria le jeune homme, les yeux étincelants,\nquel est l’homme dont le cœur ne tressaille de joie\nlorsque la vie intime de la Nature lui pénètre l’âme en\nsa plénitude ! Lorsque ce sentiment puissant, auquel la\nlangue humaine ne peut donner d’autres noms que les\nnoms de volupté et d’amour, s’étend en lui comme un\nparfum irrésistible, dissolvant toute chose ; lorsque\ntremblant d’une douce anxiété il s’abîme dans le sein\nobscur et attrayant de la Nature, que la pauvre person­\nnalité se perd dans les flots envahisseurs de la volupté,\n et que rien ne demeure, qu’un foyer de l’incommen­\n surable force génératrice, un tourbillon dévorant sur\n l’immense Océan!.. Quelle est donc cette flamme qui\njaillit de tous côtés ? Un intime embrassement, dont le\n doux fruit retombe en voluptueuse rosée. L’eau,\n enfant première-née de ces aériennes fusions, ne peut\n renier sa voluptueuse origine et, avec une toute puis­\n sance céleste, se montre en élément d’amour et d’union\n sur la terre. Ce n’est pas à tort que d’anciens sages ont\n cherché en elle l’origine des choses ; et vraiment ils\n ont parlé d’une eau plus sublime que l’eau des fontaines\n et des mers. En elle se manifeste le fluide originel, tel\n qu’il apparaît, et c’est pourquoi il faut que les hommes\n l’honorent toujours comme une déesse. Combien peu sont\n descendus jusqu’ici dans les mystères de la fluidité !\n Pour combien d’hommes, ce pressentiment de la jouis­\n  sance et de la vie suprême ne s’est jamais élevé tout au\n fond de l’âme enivrée ! Dans la soif se manifeste cette\n âme universelle, ce violent désir de la fluidité. Ceux\n qui sont ivres n’éprouvent que trop ces surnaturelles\n  délices de l’élément liquide ; et au fond, toutes les\n  sensations agréables, sont des liquéfactions diverses,\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                        ja n v ie r   1895              23\n\n\n\n des mouvements de cette invisible mer universelle,\n et le réveil est le commencement du reflux. Que\n d’hommes s’arrêtent au bord des cours d’eau enivrants\n et n’entendent point le doux chant de nourrice de ces\n eaux maternelles, et ne savent point jouir de l’adorable\njeu de leurs flots infinis. A l’âge d’or, nous vivions\ncomme ces flots ; dans les nuages multicolores, mers\nflottantes et sources de tout ce qui existe sur la terre,\naimaient et s’engendraient en des jeux éternels, les races\ndes humains ; et les enfants du ciel les y venaient\n visiter.\n    Ce n’est que lors de ce grand événement, que les\nlégendes sacrées appellent le déluge, que ce monde\nflorissant disparut. Une puissance ennemie rabattit la\nterre ; et seuls, quelques hommes, accrochés aux rochers\n des montagnes nouvelles, demeurèrent dans un univers\nétranger. Qu’il est étrange, que précisément les plus\n saints et les plus adorables phénomènes de la nature,\n demeurent entre les mains d’hommes aussi morts que\nle sont d’ordinaire les chimistes ! Ces phénomènes qui\néveillent puissamment le sens créateur de la Nature,\nces phénomènes qui devraient demeurer le secret des\namants et le mystère de l’humanité supérieure, sont fol­\nlement et effrontément provoqués par des esprits gros­\nsiers qui ne sauront jamais quels prodiges enveloppent\nleur vaisseau de verre ! Les poètes seuls devraient\npouvoir manier les liquides, et pourraient en parler à la\nJeunesse. Les laboratoires deviendraient des temples,\net les hommes honoreraient d’un culte nouveau leurs\nliquides et leurs flammes. Combien les villes que baigne\nla mer ou un grand fleuve s’estimeraient de nouveau\nheureuses ! Chaque fontaine redeviendrait l’asile de\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "24                       LE RÉVEIL\n\nl’amour, et le séjour des sages. C’est bien pour cela que\nrien plus que l’eau et le feu n’attire les enfants, et\ntoute rivière leur promet de les mener en des contrées\nplus belles. Ce n’est pas seulement un reflet du ciel que\nnous voyons dans l’eau, c’est un doux rapprochement,\nun signe de voisinage ; et quand la passion inapaisée\nveut s’élever vers les hauteurs sans bornes, l’amour\nheureux aime à descendre dans la profondeur sans limite.\n    Mais il est inutile de vouloir enseigner et prêcher la\n Nature. Un aveugle-né n’apprend pas à voir, malgré\n tout ce qu’on peut lui dire de la lumière, des couleurs et\n des formes. De même nul ne comprendra la Nature qui\n ne possède pas l’organe nécessaire, l’instrument inté­\n rieur qui crée et analyse ; nul ne la comprendra qui,\n spontanément, ne la distingue et ne la reconnaît en\ntoutes choses et qui, grâce à une joie innée d’engendrer\n et se sentant une intime et multiple affinité avec\n tous les corps, ne se mêle à tous les êtres de la nature,\n par l’intermédiaire de la sensation, et ne se retrouve,\n pour ainsi dire, en eux. Mais celui qui possède vrai­\n ment le sens de la Nature et qui l’a exercé, jouit de la\n Nature tandis qu’il l’étudie, et prend plaisir à sa com­\n plexité infinie, et à ses joies inexprimables. Il ne\n demande pas que l’on vienne troubler sa jouissance par\n des mots inutiles. Il lui semble au contraire qu’on ne peut\n agir assez secrètement avec elle, qu’on n’en peut parler\n trop discrètement, et qu’on ne peut la contempler avec\n une attention et un calme trop grands. Il se sent en\n elle, comme s’il reposait sur le sein d’une fiancée\n chaste, et ce n’est qu’à elle aussi, qu’aux douces heures\n confidentielles, il livre le fruit de ses recherches. Il est\n heureux ce fils, ce favori de la Nature, à qui elle permet\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "                      JA N V IE R 10 95\n\n\nde la contempler en sa dualité, sous la forme d’une\nforce mâle et femelle, et en son unité, sous la forme\nd’un hymen étemel et sans fin. Sa vie sera une pléni­\ntude de toutes les jouissances, une chaîne de voluptés,\net sa religion sera le véritable et essentiel Naturalisme.\n                                        N o v a l is\n                      (tra d . p a r M a u r ic e M a e t e r l in c k ).\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "                        LE RÉVEIL\n\n\n\n        L E S E S T U A IR E S D ’O M B R E .\n                                 Inhorruit unda tenebris\n                                        VIRGILE.\n\n                              I\nVaine aurore ! si les larmes voilent un rire,\nSont-elles en présage à nos fuites de joies\nQu'auraient les y e u x d'une autre à suivre un jeu de\n                                                   [soies\nEn frissons brefs au long des parois de porphyre ?\n Mais nul geste que l'aube encore ne s'y mire\n Au fantastique épars de ce que tu déploies,\nOu, verbe, ne s'y grave en hymnes, jeunes proies\nA promulguer : rien n’est qui soit, sinon écrire.\nUne brume vieillie agonise au pilier,\nE t s’y meurtrit la voix d’angoisse rauque étreinte\nTour s'y sentir naissante aux outrages lier.\n A u x hâvres d’or naguère où s'incurvait Corinthe\nN u l éphèbe ne vogue en vœux d’âme nouvelle\nVers les fauves toisons que l'aurorey révèle.\n                             II\nO P asteur, si de doigts trop fragiles tu lisses\nLa malsaine toison nocturne des brebis,\nOh ! c’est briller un rire au millier des rubis\nD ont l'aurore se stelle, et languides délices.\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                      JANVIER 1895                        27\n\nPourtant l’ombre. La nuit alourdit les mélisses.\nHeure d’arômes, nul ne sait si tu subis\nL ’angoisse, le faisceau d’angoisse où sont, fourbis,\nLes glaives acérés d’un piège où tu faiblisses.\nL ’ombre encore, et quelle aube eût pâli le ciel noir ?\nL ’ombre : sous la colline est la forêt, menace\nD e sortilèges prompts à terrasser l’espoir.\nDans la ténèbre, où tressaille l’horreur tenace\nDe l’âme qui fu t Toi, blond Pasteur, aux rumeurs\nEparses aux buissons de la N uit, tel tu meurs.\n\n                           III\nLe givre : vivre libre en l’ire de l’hiver,\n‘H umeur qui se retrait au regard d’une vitre\nOù, peut-être, frém it éphémère l’élytre\n D e tel vol ou d’un souffle épais de menu-vair.\nLe ciel gris s’est fanfare ! à soi-même entr’ouvert :\nN ' est-ce pas qu’y ruisselle au fro n t morne une mitre\nN on ! sénile noblesse où nul n’élude un titre\n A se mentir moins vil que ne rampe le ver.\nL'heure suit l’heure encore, aucune n’est la seule :\nPareille à soi, voici venir qui l’enlinceule\nPour brusque naître d’elle et pour mourir soudain.\nUn chardon bleu, pas même, au suaire, ni cirse\nOffrant, rêve chétif et dédain du jardin,\n N e fût-ce qu’une épine à s’en form er un thyrse\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "28                     LE   R É V E IL\n\n\n\n\n                            IV\nPeureux un airain rouge étouffe en la viorne\nLe sombre sanglot d'ombre d’où l’Unique écoute\nMonter un deuil d’angoisse aux rocs noirs de la route\nD ’une bombarde grave ou d’un morne cromorne.\n Mais du grave cromome à la bombarde morne\nL ’ouragan n’aura bu que le sang de mon doute ;\nEs-tu, debout, la M ort que le doigt à la voûte\nSuscite pour ma peur un vol de l’Unicorne ?\nL ’Espoir ! il n’en est plus dont les corolles sombres\nOuvraient un feu d’extase à l’aube de nosyeux,\nE t même ton sourire est d’un or soucieux ;\nL ’Espoir fum ant et vague, amas lourd de décombres,\nS ’exhale aux deux du soir en des souffles obscurs,\nE t la ronce croît seule à l’ombre des vieux murs.\n                              V\nRade aux frissons futurs des océans d’aurores,\nSera-ce en le reflet d'un lointain vespéral\nQue des vaisseaux cimés de leur azur astral\nA ttériront aux quais de tes jardins sonores?\nV ille, ô Toi, du triomphe et de fleurs, qui décores\nD e joie, avec ta foule en fête, un littoral\nOù des prêtres sans pompe et sans deuil augurai\nSe détournent de boire en d'impures amphores :\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "                      JANVIER 18 9 5                 29\nGarde l'orgueil de vivre et l'orgueil dans l'amour\nE t la douceur frémissante d'un songe chaste.\nOrgueil candide, aux y e u x vers la mer, sur la tour,\nVigile, des mâts d'ombre errent par la mer vaste;\nVent du large, menace sombre aux jardins clairs,\nCrains ce nuage gros de tempête et d’éclairs.\n                           VI\nFleurs, tout l’espoir des croix, et l’or roux y rutile,\nLeurs vœux, flottille ancienne au vent des deux marins\nS agenouillent au seuil d’où montent, Pèlerins,\n Avec vos voix les voix d’airain d'un campanile.\nL ’ennui quotidien de la vie inutile,\naimes d’amour, et par quels miracles sereins,\nEclôt, du triste champ qu’arrosaient vos chagrins,\nClaires corolles en guirlande au péristyle.\nLe fleuve d’oubli sombre où plongent nos cyprès\nRoule l’épais gravier du Rêve et des Regrets\nSous le miroir noirci de son obsidiane :\nDélaisse un songe vain et tes vœux insensés,\nEtranger qu’un exil fit pâtre en Sogdiane,\nLe rêve est malfaisant et vivre c’est assez.\n                          VII\n Mystérieuse d’un jardin où nul n’arrose\nLa grave éclosion surgissant du sentier,\nSeule tu vins fleurir, ô le sourire altier !\nLa chevelure lourde au pâle fro n t morose.\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "30                      LE RÉVEIL\n\nLes doigts au luth selon qu'il s’accorde à la prose,\nSongeur, il a vu naître aux pages du psautier,\nE t le précise, lent, à le feindre, un luthier,\nLe geste qui dédie à la Sainte une rose.\nCris et larmes encore au vent nu des ennuis\nSi la fleur nefu t prompte à calmer de nos nuits\nL ’arôme triste épars au ciel de psalmodie :\nSoudain tout le vitrail frissonne au clair matin;\nLa rose aux douceurs d’or qu’épanche un chant latin\n Méle un torrent d’extase et sa beauté hardie.\n                           V III\nJe songe à Toi. Frissons tristes dans l’ombre, l’ambre\nFrissonne au miroir nu de nos rêves frileux,\nLacs d’où n’émergeront vers les bords fabuleux\nLes lourds plumages gris des cygnes de décembre.\nLa maison du destin est sûre où l'A utre cambre\nLa mauvaise douceur de son idéal : eux\nQu'elle étrangla muets pour les mirages bleus\nN epourront pas renaître aux murs froids de ma\n                                                [chambre.\nE t Toi, car ton blason fu t d'a\\ur vieux et d'or,\nN ' es-tu de qui les doigts ont semé le trésor\n De leurs pétales clairs à la mer aux eaux mates ?\nN uit qu'un éclair — c'est Toi ! — brûle de brusques\n                                                   [fleurs,\nQuels fleuves d’oubli vert ont tû parmi les leurs\nLes voix de nos espoirs enivrés d’aromates ?\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                      JANVIER 1895                      31\n\n\n\n                          IX\nLe baudrier poudreux, qu'on l’accroche au pilastre.\nLe prendre, pour à ton tour le ceindre ! es-tu l'hoir\nL ’ultime d’un destin d'orgueil et de vouloir ?\nLes glaives haut ! le fruit mûrira du désastre.\nEn aigrette une rose où ton heaume l’encastre,\nSignale ta venue aux champs : seul ton manoir\nEst celui qu'empourprait de ses rayons, le soir,\nLa mâle fleur fumante aux pennons de Lancastre.\nL ’aube luira suprême au déclin des combats,\nLe soleil s’abolit, et vespéral là-bas\nLe golfe fatidique eut des sursants funèbres.\nVictorieux?peut-être, ô Manoir ! et du seuil\nSouriront les dieux à l'hoir de leur orgueil\nSi s'effeuille un cimier de pétales célèbres.\n                           X\nLe rêve vire et rit aux lèvres du premier\nDont la rivière riche exalta la venue\nEt, rivages, vos fleurs de belle pourpre nue\nSont à son fro n t l'orgueil insigne du cimier.\nCaducs soucis de lire et, labeur coutumier,\nTout l'espoir, l’exiler au col d’une cornue,\nD e vous laisser s’élance à la vie inconnue\nL'aile à l’amour éparse en des palmes, palmier !\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "32                      LE RÉVEIL\n\nL'heure vieillit et sombre, et la rive est mal sûre\nOù le soleil royal étale sa luxure\nE t s'abîme lascif aux ivresses des flots.\nL ’ombre oblique s'écoule au ras des estuaires,\nE t Toi qui d'un sourire à te survivre éclôs,\nDois s'effondrer floral l’astre où vierge tu erres.\n                                A n d r é F o n t a in a s\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                         JANVIER 1895                    33\n\n\n\n\n       LA D E M E U R E F A S T U E U S E .\n                              A mon ami Armand Knauff.\n\n\n    Il serait estival d’ériger aux confins de mon âme, une\n demeure où je pourrais aller saigner mon soûl après\n chaque meurtre commis, ou chaque meurtre dont en\nmon flanc je traînerais le pieu, — au flanc laissé par\nune main amie ! Mais cette demeure serait un temple et\npourtant elle resterait une humble demeure de souffrant.\nTemple, par son dehors d’inaccessible domaine indivi­\nduel et perdu, et demeure uniment secourable, par son\ndedans de seuil primitif de paix.\n   Individuel domaine, parce que je n’en accorderais\nl’accès à quiconque sur la terre, et perdu, parce qu’in­\ndividuelle retraite, moi seul m’y retirant, personne n’y\nvivrait pour ce monde, et moi-même mort au dehors de\nmoi-même, le monde m’ignorerait. Et ce serait aussi une\nhumble et secourable demeure, parce que la paix pre­\nmière y vivrait en la frugalité du pain noir et de l’eau\nclaire, et en la frugalité jamais tarie et toujours neuve\nde la lumière...\n   Le paysage, qui enclorait la demeure de mon âme,\nserait selon l’eurythmie de son essence ; de naïfs aspects\nd’arbres jeunes, et pauvres de feuilles rutilantes, mais\nsi riches du vert tendre de la sève d’un été, plaqueraient\nde l’ombre un peu, aux courbes diverses de la route et\ndes prés ; cette ombre serait bleue sur la terre et légère\naux yeux las de mon âme, — et les yeux de mon âme\n seront las chaque fois qu’elle habitera en sa demeure ; il\n                                                    3\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "34                      LE RÉVEIL\n\ny aurait des champs de blé et de seigle, pour le pain\nquotidien de la vie, et il y aurait aussi, autour, l’eau des\nsources musicales pour emplir l’écuelle qu’est la main\net ces sources seraient l’abreuvoir naturel à la soif\nde la vie ; et dès l’aube, de toutes parts, il y aurait\ndes perspectives d’uniforme et rassurante simplicité ; et\nla lumière serait souple aux accidentels hauts et bas de\nla plaine et de la route, car la lumière se reposerait par­\ntout ainsi qu’un tapis d’or cadmium : aux chutes des\nfossés, où bruissent des ruisselets, aux chutes des\nravins où les fleurs sont plus savoureuses, à l’orée des\nbois où le sol se détrempe, — de toutes parts, ainsi, la\nlumière serait joyeuse de rusticité et ondulerait vers\nmidi en un or plus cher ; puis à la vesprée, il y aurait\nau ciel des mirages éblouissants de nuées diaprées qui\ndéfailleraient, de nuances toujours plus fugitives d’éclats,\n en des effacements de fusées lumineuses plus pâles et\nplus harmonieusement effacées, toujours.\n   Et dès l’aube, les croisées grandes ouvertes à la\nlumière, la paix entrerait dans la maison pour toute la\njournée; à l’aube, aussi, mon âme se recueillerait sur la\nvie du jour précédent, elle mangerait le pain noir de la\ncontrition et elle boirait l’eau claire pour la rémission\nde son imprévoyance ; peu à peu l’espoir renaîtrait en\nses yeux que l’Abominable aurait scorifiés, les cata­\nractes de l’Erreur tomberaient et la paisible vision du\nsimple réintégrerait sa place due, au milieu d’une nou­\nvelle forme de la vie, qui serait une réincarnation\nd’elle-même ; les heures matinales passeraient comme\ncelles que j’ai vu passer, alors que j’étais enfant, à la\ncampagne, — les heures du temps où mon âme vivait\ninconsciente : des heures où l’on ne perçoit la vie, et\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                          JANVIER 1895                     35\n\nque l’on ne soupçonne en allées que de longs ans après.\n Et je m’accouderais à la croisée pour voir passer ces\n heures naïves, car les moments de l’enfance reviennent\nau jour, sans savoir : je les reconnaîtrais à la nouveauté\ndu déjà vu, et à la nouveauté neuve d’une seconde vie\nen une même existence.\n    Au seuil de la porte un banc accueillerait sa lassitude,\ncar des longs chemins faits conduisant à sa demeure,\nmon âme aurait les pieds endoloris; des chemins lourds\nde lenteur et lourds de la surcharge de mon âme, ses\npieds seraient en sang avant la halte de paix. Le banc\nrustique au seuil de la porte serait l’humble reposoir\nde la procession de mon âme ; elle y officierait en la lumière\ndu soleil ses contritions et ses repentirs résolus, et elle\ny percevrait aussi — plus tard, après les lustrales\nablutions — la jeune confiance revenue. L’encens qui\nnuagerait autour de ses prosternations angéliques, serait\n le fin brouillard levant sa guipure flottante au dessus des\nprés, et l’hostie blanche de l’Espoir, devant l’offertoire\nde la nature tranquille, émerveillerait l’âme de mon âme\nde sa fascinante Illusion.\n   En cette demeure d’humble foi, cette demeure de\npauvres gens qu’est mon âme, alors vivrait la sérénité\nde la pensée qui nait; et l’extase, irréelle presque,\nrayonnerait, autour d’elle, en des cercles espacés gra­\nduellement et diaphanes, comme si mon âme, qu’ils\nenclosent, était leur centre lumineux et laiteux, pareil\nau Saint-Sacrement qui luit parmi les champs, et le vir­\nginal baiser d’avant jadis, s’identifierait aux lèvres de\nmon âme, ainsi que la Promesse.\n   Et l’humble demeure de Foi et de Promesse, alors\nparadera tel qu’un temple fastueux, parce qu’en la\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "36                      LE RÉVEIL\n\ndemeure tout serait en harmonie, et que l’Harmonie\nserait en la demeure même ; les houles du passé déferle­\nront leurs poussées aux frêles brisants de mon âme\nrénovée; les passions ancestrales se heurteront au\nrevers de la main de la Confiance recouvrée, et les Mé­\nchants qui voudraient entrer seront gardés dehors.\n   Domaine de mon âme, mon âme y vivra seule, les\nyeux portés vers l’oubli d’elle même, en l’oubli de tous ;\nl’effigie du passé s’oblitérera sous l’usure perpétuelle\nde l’intention de bonne volonté, et plane sera le métal\naux nouvelles curves de la vie; les buissons ardents\ndes mauvaises amours tomberont en cendres au seuil\nd’apostolat de la purification et la veilleuse des nuits\nsereines consumera l’huile sainte de la Vérité.\n   Les désirs d’investigations sensorielles seront morts,\nils suffoqueront dans la fumée des réchauds et des amal­\ngames indignes ; derrière les auvents des postures\nhypocrites ils iront lamenter aux gémonies du néant de\nla Possession et la claironnade des joies coupables s’é­\nteindra dans les brumes de la Conscience.\n   Et ce sera en la demeure de mon âme, la primitive\nvie en sa vie primitive, le jour premier en sa naissance;\nce sera la lumière diffuse engendrée en la lumière\nirradiante ; car l’Epoque d’avant la lutte reviendra,\nvierge du martyrologe de la Vie et de la Pensée, époque\nd’insoupçonné mais ressouveneux bonheur, dont la\nmémoire hiéraldise mon âme : de champ d’azur et d’or,\net d’yeux enfants sertis.\n   Et le Faste sera la nouvelle naïveté de mon âme, le\njeune berceau et les langes de toile fraîche de mon âme ;\nle Faste sera le Commencement ; sur le paysage ce sera\nla neuve clarté des anciens jours, les voix simples, chan­\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                      JANVIER 1895                       37\n\ntantes de lèvres point punies, les yeux d’eaux sans trouble\nqui regardent sans voir; ce sera sur le paysage la gloire\nd’avant le glaive, la pré-essence du primordial, l’éveil de\nl’incarné; et en la demeure, la Demeure Fastueuse, enfin,\nce sera mon Ame, car elle sera en la demeure et la\ndemeure même sera mon âme.\n   1894.                             C\n                                     h arles    S\n                                                lu yts  .\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "38                            LE RÉVEIL\n\n\n\n\n          CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n\n\n\nH. R e b el l        Chants de la pluie et du soleil Paris Charles\nV il h e r s d e l ’I s l e A dam Morgane            B rux. Lacom blez\nW il l y             Une passade                     Paris E. Flammarion\nS. M a l l a r m é L a Musique et les Lettres        Paris Perrin\nR . d e G o u r m o n t Le Château singulier         Paris Mercure\nL ’I g n o r a n t e Sur les Golfes                  Brux. Lacomblez\nA l f . J arry Minutes de Sable Mémorial Paris Mercure\n\n  Il y a dans mon existence une grave lacune, dont nombre de\nmes confrères du Réveil ont à se plaindre également. L ’injuste\nDestinée a omis de me gratifier des quelques titres de rentes\nqu’elle a libéralement accordés à tant et tant d'autres. I l me faut\nainsi, pour satisfaire à de plus impérieuses exigences, remettre\nparfois à des jours meilleurs les projets de chroniques auxquels\nje souriais. L es plus lésés, dans tout cela, ce sont encore les\nauteurs. En est-il que j ’ai fait longtemps attendre ! Je me croirais\nle plus affreux muff des deux hémisphères si, avant de vous les\nprésenter aujourd’hui, je ne m’excusais auprès d'eux du fâcheux\nretard qu’il leur a fallu subir. Puissé-je notamment rentrer en\ngrâce auprès de M. Rebell dont le dernier livre date déjà de loin...\n   Ce n’est pourtant pas que les Chants de la pluie et du Soleil ne\nm’aient disposé favorablement à l’égard de l’écrivain qui les\nsigna. Dans son ensemble, le livre est de ceux auxquels je ne\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                          JA N V IER 1 8 95                       33\n\n saurais ne pas applaudir. L es lecteurs du Réveil qui veulent bien\nm’honorer de leur attention le comprendront sans peine si je leur\nd is que les proses en question exaltent tant qu’il se peut l’ivresse\nde vivre. Mais ce n’est pas ainsi que le vouloir de l'auteur se\npourrait préciser. Laissons-lui plutôt la parole. Ses intentions et\nses croyances, nous les trouvons exprimées tout au long dans une\nvigoureuse préface et les mots qu’il prononce — certains du\nmoins — sont de ceux qui viennent à leur heure I l est temps\nqu’un réveil décisif se manifeste parmi les jeunes gens de la\nnouvelle génération littéraire. « On a peine à se figurer, écrit\nM. Rebell, un amoureux des ténèbres, un homme qui se fait\nenfermer par plaisir dans un cachot. T el étais-je pourtant et tels\nsont encore beaucoup de mes contemporains... Pauvres prison­\nniers volontaires, poursuit-il, que je vous plains ! Vous imaginez\ndans votre nuit mille fantômes qui ne vous divertissent qu’à\ndemi ; vous vous créez un paradis futur qui a tout l ’éclat des\nvieilles toiles vingt fois retouchées, une âme idéale et gauche de\nJeune pensionnaire, une morale pour les anges, un état à l'usage\ndes impotents qui désirent prolonger leurs infirmités... Oh ! si\nvous n’étiez pas des aveugles, si vous connaissiez le vaste\nMonde... comme votre grave rêverie vous paraîtrait puérile, et\nvain, ce songe que vous faites chaque jour d’une humanité qui\nn’est pas humaine, d’une société qui n’est pas sociable. Alors\nvous rougiriez de vos mépris et vous ne flagelleriez pas votre\ncorps parce qu’il veut vivre, et vous ne maudiriez pas la Nature,\nparce qu’en réglant l’ordre des choses elle oublia de vous con­\nsulter. Vous laisseriez le vice et la vertu s’épanouir selon l’inten­\ntion divine et vous vénéreriez les héros comme les manifestations\nles plus complètes de la Beauté. »\n   Voilà qui est formel. Mettons qu’il y ait dans ces lignes quelque\nexagération. Disons que le Rêve a bien aussi sa grandeur et que\nle vouloir condamner au profit de l’humanité sociable c’est aller\nun peu loin. M. Rebell motive son jugement : « Certains artistes,\na-t-il dit, me reprocheront de ne pas les suivre dans leur tour\nd’ivoire et de me mêler aux luttes du forum. Est-il donc possible,\nleur répondrai-je, si l’on est un homme, de s’arracher aux passions\nde son temps ? » Pour lui, évidemment, tout est là. Je ne prétendrai,\npas qu’il a complètement tort. Mais, vo yez donc, lui-même sort\nde ce temps et volontiers se tourne vers les époques enfuies. Il y\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": " 40                           LE RÉVEIL\n\n a du reste en lui, autant que d’un homme d’aujourd’hui, l’âme\n d’un païen. Il aime la nature en pur panthéiste. « O monde,\n s’écrie-t-il, elles mentaient les voix du soir qui dirent au pilote\n que le grand Pan était m ort. \" Païenne encore, sa conception de\n la beauté. Païennes toujours, ses idées de religion : « L ’esprit de\n sévérité du Christianisme est tout opposé, fait-il, à ce bel esprit\n d’indulgence qui nous charme chez les Anciens, \" E t il déclare\n superlativement immorale l’image d’un crucifix parce qu'elle\n proscrit avec âpreté la satisfaction des instincts légitimes, parce\n qu’elle ordonne, comme pas une, de renoncer au sentiment de\n la vie. Ne pourrait-on reprocher à ces mots de s’entourer de trop\n de sensualité ? Cette sensualité, qui perce à plus d'un endroit,\n n ’est guère de nature à me plaire ; elle s’énonce avec tant de\n violence ! Je conçois cependant que cette violence puisse être la\n conséquence directe des efforts que le poète a dû faire pour\ns’échapper des ténèbres dont il fut prisonnier. C ’est, en tous cas,\nle combat que lui-même a livré, contre ses propres indolences,\nqui le fait proclamer si haut les mérites de la volonté. Il faut, à\nl’entendre, vouloir même avec frénésie. Cette idée, il la transpose\n dans une pièce où il appelle de tous ses vœ ux la venue d’un\n tyran, c’est-à-dire « d’une autorité réelle qui veuille sans faiblesse\n et sans transaction », qui ose balayer l’envahissante cohue des\nnullités égalitaires, qui guérisse les peuples du médiocre et du laid.\nIl est regrettable que, sous ce prétexte, l’auteur s’avise de crier\nsus à toute pitié. Je vois assez mal en quoi celle-ci est incon­\nciliable avec la nécessaire vigueur et la décision bien comprise.\nJe comprends moins encore en quoi elle pourrait empêcher la\nréalisation de choses puissantes et durables. D ’après M. Rebell,\ncette modalité psychique était utile sous le second empire ; elle\nn ’aurait plus de raison d’être à présent car « ce qu’il y avait à\nsoutenir — les intérêts des travailleurs pauvres — a été dit et les\nréformes suivront d’elles-mêmes. \" On serait fondé à s’exprimer\nde la sorte si la pitié consistait simplement à assurer à qui s’en\ntrouve privé le pain quotidien dont parle la belle prière chrétienne.\nMais alors ce ne serait plus une vertu ! L a pitié a une raison\nd’être de beaucoup plus noble, de beaucoup plus élevée. Les\nartistes devraient être les premiers non seulement à le savoir mais\nà le défendre.\n    Tenez, je me repens d’avoir poussé si avant l’examen de cette\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                           JANVIER 1895                          41\n\npartie des Chants de la Pluie et du Soleil. J'ai l’air de revenir sur\nce que je disais tout d’abord. Il n’en est rien. Dans son ensemble,\nai-je déclaré, le livre m’a souri — cela, je le maintiens. Que de\nchoses profondes dans ces petits poèmes d’ une langue souple,\nsûre d’elle-même; que de pensées vivaces, se dessinant en\ncurieuses arabesques dans des strophes en vers libres — ou\ns’affirmant, avec une remarquable concision, dans des proses\nheureusement rythmées. C'est la Beauté inconnue dont le poète\nse meurt. C ’est la douce enfant, au corps délicat et robuste, sa\nconsolation, sa charité. Ou bien il chante une petite âme qui\nchantait, morte gracieuse enfuie avec l’été et dont il se souvient.\nUne autre pièce commence : « Je demande des hommes, je\ncherche des hommes ». Une autre débute : « O uvrez les fenêtres !\nIl y a trop d’ombre et pas assez d’air ici ». Une autre encore nous\ndit : \" L a monogamie est impie ! Prostituons-nous à toutes les\nfemmes. Prostituons-nous aux animaux, aux plantes, aux fleurs.\nProstituons-nous aux choses, aux êtres. Prostituons-nous à toute\nla nature afin que tout notre être se réjouisse et chante l’hymne\ndivin ». Cet hym ne frémit vraim ent en celui que nous écoutons\nlorsqu’il prononce : « Sache que la tombe et le squelette sont de\nvaines apparences. Ne crois qu’à ton sourire, à ta chair fleurie,\nà la grâce de ta jeunesse ». Tournez la page, vous l'entendrez\nrendre hommage à ceux qui le précédèrent. « Oh ! que la pensée\ndes ancêtres m’accompagne, que je voie toujours avec moi les\nhommes des anciens âges ». A llez plus loin, il vante les Laboureurs\net leur vie simple ; il célèbre le paysan qui « garde peut-être les\npurs textes \". Passons. L ’âme simple du Chevrier maintenant le\nrequiert en un très-beau poème dont j ’entends encore en ma\nmémoire la fin mélancolique :\n\n               J e songe à Celle que je vis une fois\n               E t qui m’a pris mon cœur pour toujours\n\nPassons encore. Voici des strophes à une Locomotive : \" T u figures\nbien l’âme du siècle que je vois bondir et se précipiter vers\nl'Inconnu \" . Ailleurs, nous arrête ce conseil : \" Si vous avez une\nâme tournée vers l’Infini et qui s’exalte, et qui chante, abstenez-\nvous des foules \". A quoi le poète se répond, non sans tristesse :\n« Comme le soir vient vite sur nos livres \" .\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "42                           LE RÉVEIL\n\n   Il me faut bien m ’arrêter. Il n’est pas une page de ce livre qui\nne pourrait justifier une page de commentaires — lesquels, je le\nreconnais volontiers, seraient généralement favorables à l’écrivain.\nCelui-ci est un vrai poète; souvent aussi c’est un sage. Si l’on\nhésite, çà et là, à le suivre, jam ais on ne lui peut contester ce\nmérite peu banal d’avoir réfléchi à ce qu’il profère. Ce qu’il veut ?\n i On me croit plein de haine, dit-il, et je suis plein d’amour. Que\nchacun fasse sa lumière, je l’aime, mais je veux voir sa lumière ».\nSes énergies ne sont pas de celles qui succombent au premier\nobstacle. « Que l’on ne vienne pas en travers de ma route, avertit-\nil; j ’ai la force et l’audace de la mère qui porte son enfant dans\nses bras à travers la bataille ».\n\n\n\n\n    Ceux qui ignoreraient Villiers de l’Isle-Adam et son merveil    ­\neux talent auraient tort de vouloir se faire une opinion à cet\négard par la seule lecture de Morgane. Cette œuvre est une œuvre\nde jeunesse et elle n’annonce que vaguement les pages impéris­\nsables qui vinrent par après. Ce n’est pas à son propos que\nL ad y M ary L o y d , la traductrice du travail de M. Pontavice de\nHeussey, aurait pu comparer Villiers à Edgar Poe »fo r his power\no f dignifying the horrible ». Ce drame, toutefois, a bien sa valeur.\nL ’on peut dire qu’il domine l’époque où il fut publié comme le\nChatterton d’Alfred de V ign y est, d’une certaine manière, au\ndessus de son temps. A l’encontre d’Axel — le chef d’œuvre peut-\nêtre de Villiers — Morgane n’a rien d’hermétique. L e sujet se\nréduit même ici à peu de chose. Un complot se trame autour du\ntrône des Deux-Siciles, complot qui doit renverser le roi\nFerdinand 1er et élever à la dignité du sceptre Sergius d’Albamah,\nde la maison de Souabe, naguère prisonnier dans la forteresse de\nCittà L azzara et pour lequel la duchesse Morgane de Poleastro\ns’est éprise d une passion décidée. L a conspiration est sur le point\n d’aboutir, déjà les insurgés ont le dessus, lorsqu’une femme de\nl ’entourage de la reine — en persuadant à Morgane que Sergius\n la trompe — parvient à préserver la royauté en péril. Folle\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "                           JANVIER 1895                           43\n\nd'indignation, olle d’amour, Morgane, pour punir celui qu’elle\ncroit coupable, donne l’ordre à l’insurrection, dont elle tient les\nfils, de se rendre. Elle meurt bientôt après, empoisonnée, non\nsans avoir reconnu son erreur, et Sergius lui-même tombe frappé\nsous une décharge de mousqueterie....\n   Il va de soi que je ne donne ici que la grosse charpente du\ndrame. L a place me manque pour suivre l’œuvre scène par scène.\nA parler franc, j ’ai d’autres raisons pour me borner aux grandes\nlignes. L ’action toute entière se restreint, à mon sens, entre\nMorgane et celle dont l’habileté décide du dénouement. L ’une\nreprésente — je n’ose dire symbolise — la foi, l’enthousiasme,\nla ferveur, l’am our; l’autre personnifie l’astuce calme et\npatiente. E t cette autre, c’est Emma L y o n a Harte, L ad y\nHamilton, ambassadrice d’Angleterre. Etrange destinée que la\ndestinée de cette femme et comme on comprend qu’elle ait pu\nretenir un poète qui se doublait d'un penseur. Son histoire nous\nest contée en partie au premier acte. Originaire de Londres,\nd’abord servante de taverne, acoquinée tout-à-coup à un char­\nlatan avisé qui l'exhibe en prétendant obtenir, grâce à son\nintervention, la guérison des humains, pauvre limace ensuite des\nruelles sombres avoisinant Saint-Paul, celle que le peintre\n Romney eut immortalisée par son talent si elle même ne s’était\n imposée par toute sa vie, rencontra un matin un gentilhomme qui\n s’éprit de sa beauté et se chargea de dorer son existence. C ’est\n ainsi que nous la trouvons sous le ciel de Naples déjouant les\n projets de Morgane. Villiers semble s’être plu tout particulière­\n ment à établir ce personnage. Il l’a précisé avec peut-être plus de\n soin que la duchesse de Poleastro elle-même. E t pourtant celle-ci\n se révèle sous tous ses aspects. L'auteur nous fait descendre très\n avant dans son âme et dans son cœur. Cette âme n’est pas une\n âme d’aujourd'hui. Elle a ce je ne sais quoi de chevaleresque, cette\n vaillance et cette fierté d’autrefois se retrouvant chez un grand\n nombre des êtres que Villiers a fait agir dans ses œuvres.\n    Comme un homme d’autrefois nous apparait aussi Sergius\n d’Albamah qui prononce, à l’acte premier, une phrase pouvant\n servir à qualifier l’inoubliable auteur des Contes Cruels. « Se\n développer, dit Sergius, à travers ses passions et ses rêves, sans\n autre frein que soi-même, quoi qu’il puisse advenir et sans\n  remords, telle sera pour moi, désormais, la définition du D evoir. \"\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "44                            LE RÉVEIL\n\n Oui, ce fut toute la v ie de Villiers. Ce Sergius a d’ailleurs bien\n d'autres traits l'app aren tan t directement à l’écrivain. On sait que\n celui-ci, descendant des maréchaux de F rance, des Grands\n Maîtres de Rhodes et du héros qui arracha Malte à Charles-Quint,\n (M. Maurice Desombiaux nous l’apprit en un excellent article)\n avait la fierté de son origine. Réduit en quelque sorte à la misère,\n il a passé le front haut, comme Sergius, et il est mort, comme lui,\n sans abdiquer en rien sa dignité, sous les coups de ceux qui\n n’ont pas su le reconnaître.\n    D'autrefois encore, le page Léone — âme héroïque d’enfant en\n qui palpitent, comme un printemps de fête et de fastes, des vertus\n sublimes dont à présent nous savons à peine le nom. D ’autrefois\nenfin Sione de Saintos, exquise ingénue, qui aim a Sergius avant\n sa captivité — parce qu’il était silencieux. L a douce créature, oh!\n oui, répondant à Morgane, sa marraine, quand celle-ci la presse\nde lui révéler le nom de l'amant disparu : \" C ’est mon dernier\nsecret ; je vous le dirai dans le baiser d’adieu, sous le portail du\ncloître, un jour. » Car elle veut prendre le voile. Il faut bien prier,\nmurmure-t-elle, pour ceux qui restent dans le monde et je sais de\nsi belles prières !\n    J’ai à demi justifié, je pense, ce que j ’osais émettre en commen­\nçant. Ce drame dépasse également le temps où il parut par l ’éner­\ngie de ses scènes, par la parfaite réalisation de ses différentes\nphases. A l’acte II, lorsque Morgane dévoile aux conjurés les\nmesures auxquelles elle compte s’arrêter, pas une longueur\nn ’apparait — D ieu sait pourtant s’il était facile d’éviter ce\ntravers ! — chaque mot porte fortement et quelque chose d’à la\nfois sinistre et hardi remue étrangement. A l’acte III, qui se passe\nau palais de Naples, où les premiers bruits de la révolution\nviennent frapper désagréablement les oreilles royales, V illiers a\nprodigué les épisodes les p lus divers avec une habileté significative.\nL ’acte IV même, où le rideau se lève sur la Piazza Reggia, centre\nd’opérations des insurgés, ne manque ni de mouvement, ni de\ngrandeur. Mais il faut plus particulièrement vanter la scène entre\nL a d y Hamilton et Morgane, scène où l’ambassadrice vient\nréaliser le plan qu’elle s’est tracé pour sauver le roi. Celui qui\nécrivit à vingt-quatre ans ce dialogue si nuancé possédait incon­\ntestablement une connaissance parfaite de l’hypocrisie et de la\nfaiblesse humaines. Je donnerais pourtant cette scène pour celle\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "                           JANVIER 1895                             45\n\nd’amour (acte II) entre Sergius et Morgane. Immédiatement avant,\nMorgane, restée seule, s'écriait : \" Je bois à vous, fraîcheur des\nbois, herbes mouillées! A vous aussi, roses sauvages qui croissez\nsous les chênes, enivrées de la rosée qui tombe des lourds feuil­\n lages! A vous, plages de la mer, où flottent les senteurs salées des\n vagues remplies d’étoiles et qui vous étendez, comme moi, m agni­\n fiques et solitaires. Mon âme, renforcée de ses anciens élans vers\nvous, s’est recueillie, dans son amour! et si mon sein s’émeut et se\nsoulève, sous un poids immense, c’est qu’il me semble, en ce\nmoment, que je porte des cieux, des océans et des forêts dans ma\npoitrine! # Ainsi parle Morgane; et Sergius, sitôt après, dit à sa\nradieuse maîtresse : « Si tu portais le thyrse aux fleurs d’or, si tes\ncheveux étaient entrelacés de lierres, tu serais pareille à ces belles\nfaunesses qui couraient dans les bois et se laissaient tomber sur les\nmousses, avec toute la grâce des panthères cruelles, lèvres\nentr’ouvertes, joues touchées par les raisins sauvages, ivres\nd’amour, de liberté et de soleil. Que tu es belle! quand j ’écoute le\ntimbre sombre et charmant de ta voix, je crois entendre, au loin­\ntain, les appels de tam bour des bacchantes q u i dansent dans les clai­\nrières et qui sacrifient, sur des brasiers, des lys et des asphodèles\naux lueurs des étoiles ! » Ne croirait-on pas entendre Maurice de\nGuérin ? Mais bientôt l’accent de Villiers se retrouve lorsque\nSergius répond à Morgane : \" Pour ce cœur triste la pourpre des\nrois ne vaut pas celle de tes lèvres \" et lorsqu’il songe — comme\ndevait le faire plus tard A xel, en des phrases d’une indicible\nbeauté, comme le cher grand mort lui-même dut le faire souvent\n— au bonheur de fuir, là-bas, vers les Eldorados promis et les\nEdens rêvés : « Abandonnons les trésors de la Sicile ! Il est des\nîles merveilleuses, encore ! Il est de douces forêts où le vent\ncaresse le soir le feuillage humide, où, dans l’oubli des nuits\ndivines, les grandes fleurs de ces pays magnifiques épanchent les\nparfums qui font aimer ! Connais-tu les attraits de la mousse à\nl’ombre des lauriers-roses, près de la maison qui abrite l’exil, la\nmaison éloignée des palais ? Oh ! si tu savais les enchantements\ncréés par la solitude, la paix profonde et le rêve où l ’on marche\n ensemble ! »\n    Oui, ce fut là un des grands rêves de Villiers. Hélas ! il ne\nl’a jamais pu réaliser. Et lui, le grand artiste, qui portait,\n comme Morgane, un monde dans sa poitrine, dans son esprit,\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "46                                LE RÉVEIL\n\nest mort sans avoir pu visiter les îles merveilleuses, est mort\npauvrement, un jo u r d'été, dans une pauvre chambre aux murs\nblancs à l’hospice des frères de S t-Jean de Dieu.\n\n\n                                      * **\n   C’est mon excellent confrère Denis Lalieux qui a eu précédem­\nment le plaisir de vous entretenir de W illy — alias M. H enry\nGauthier-Villars. E n temps et lieu, il a été précisé pourquoi.\nMais voici que l’amusant docteur ès calembours s'avise de mor­\ndre à un genre nouveau. L e roman, la nouvelle, le conte drôla-\ntique, rien ne l’effraie. Ma foi, ce redébut, qu’il m’a été donné\nd’apprécier tout-à-l’heure, fait bien augurer de l’avenir. Une\nPassade a pris place dans la C o l l e c t io n d e s a u t e u r s g a i s . L'on\nse dit, à cette annonce, que ce sera tout le temps de la grosse\nfarce. Ne vous y fiez pas. Sous ses apparences je-m ’enfichistes,\ncette oeuvrette est empreinte je ne dirai pas de pessimisme mais\nà coup sûr d’une particulière mélancolie. L ’histoire n’a l’air de\nrien. Elle se doit à un de ces « caprices » d’amour qui durent ce\nque vivent les roses ou guère plus longtemps. Mais cela est dit,\nen dépit, je le répète, des drôleries éventuelles, avec une belle\nsincérité. On demande de la vie, on demande que les œuvres\nlittéraires s’attachent à mettre au jour des impressions ressenties,\ndes choses éprouvées. Soyez satisfaits, en voilà. Il suffit de vous\nbaisser ou plutôt de passer chez le libraire. L isez cette nouvelle\nqui est presque un petit roman, ce roman qui n’est peut-être\nqu’une longue nouvelle et vous y rencontrerez nombre d’obser­\nvations piquantes, prises sur le vif et qui, de près ou de loin, inté­\nressent chacun car elles se répètent au cours de la plupart des liai­\nsons. Lisez et tâchez de comprendre que ces pages sont la confession\nd’un faux sceptique, d’ un faux viveur, s’affligeant, je crois bien,\ndu rôle auquel il s’est condamné ou que les circonstances l'obli­\ngent à tenir. Ne parle-t-il pas notamment d e la gaîté qui, à l’heure\noù se lève l’aurore, après les nuits paisibles, inonde les cœurs\nvertueux ? Assurément, il doit en avoir vu de toutes les couleurs ;\nmais, quoiqu’il en dise, il a rarement laissé passer une heure\nsans réfléchir à ce que cette heure était et surtout à ce qu’elle\naurait pu être ..\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                          JANVIER 1895                            47\n\n   Je vous en prie, n’allez pas exagérer la portée de ce qui pré­\ncède. Je ne vous donne pas Une Passade pour un chef-d’œuvre.\nM. Henry G authier-Villars m’en voudrait lui-même si je le gra­\ntifiais de pareille tuile. Nous pourrions du reste lui adresser\naisément de menus reproches. Entendons-nous pourtant. Il n’y\na pas, dans cette Passade, l’ombre d’une incorrection. A u con­\ntraire, sauf un horrible « qui attendait après ! (185) ces pages\nont une netteté bien évidente. Mais je ne pardonnerais pas à\n W illy l’incroyable légèreté qu’il s’est parfois permise s’il n’y\navait tout lieu de croire qu’il est de ce fait fort excusable. Telles\nlignes de la page 199 me paraissent expliquer bien des choses.\nA u reste, ne poussons rien aux extrêmes. Signalons plutôt,\nparmi les bons passages du livre, la description si jolim ent\nimpressionniste d’ une foire aux pains d’épices.\n   Je m’étais promis de résorber les citations. C ’est plus fort que\n moi, je n’y puis résister. Laissons là les paragraphes épisodiques\n qui, détachés d’une œuvre comme celle-ci, obtenue par la mise\nbout-à-bout de particularités en elles-mêmes secondaires, ont\ntoujours l’inconvénient de se mal présenter. Mais savourez donc\nces petits aphorismes, ces dragées de camphre comme eut dit\nLaforgue : \" L ’emprise charnelle est violente et subite ; dès le\npremier baiser, on sent que l’on est à la merci d’un plaisir ou\nbien que l’accord ne s’est pas fait et ne pourra jam ais se faire...\n   Recherchez l'état d’âme de la Vénus de Milo, n ’êtes-vous point\nassuré qu’il est en dehors des conventions ?.... L e grand tort des\namants est de ne pas vouloir les mêmes choses au même moment\net d’interpréter de façon différente des événements et des\npaysages.... Nous avons ce fâcheux travers de vouloir rattacher\nà l’intelligence les naturelles inclinations de notre corps, de les\njustifier, de les magnifier par des exégèses psychologiques, si\nvaines. Alors l’amour propre entre en jeu et, derrière lui, la\njalousie; nous estimons que l’amante aurait dû se garder intacte\npour nous, dont elle ne soupçonnait pas la venue, pour nous qui\nla quitterons après avoir usé d’elle à notre fantaisie....\"\n   Pas de psychologie, nous dit W illy . Pourtant lui-même en fait\nou à peu près. Page 146, je lis : \" Egoïste intelligent je la veux\npour moi seul (il parle de Monna, l’héroïne de l’action) Dieu me\npardonne, je commence à l’aimer et même sérieusement \". D e là\nà la psychologie, il n’y a qu’un pas. Et l’auteur s’en rapproche\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "48                           LE RÉVEIL\n\ndavantage encore lorsqu’il nous dit qu’il n’aima jam ais autant\nMonna qu’au moment où il vit disparaître le commissionnaire\nportant à la.... délaissée un billet d’adieu.\n   L e volume se termine par une suite de courts récits. En\ncourant — est un bon croquis de joueur. La Machine à gouverner,\nune fantaisie d’un Mark Tw ain croisé de Villers. Injustes lois\nfait songer à Maupassant. Epiphanie moderne miiotte dans une\nsauce à la Rhamsès II. Le Squelette, que l’on mène faire des farces\nchez les petites hétaïres de la rue Colbert, est fort réjouissant mais\npas mal raide. Il y a encore un Conte de Noël où le petit Jésus se\nfait gentiment démocrate, des Mécomptes de fées où les contes\nidem se moralisent fin-de-sièclement, enfin deux morceaux qui\nne m’ont rappelé que quelque quatre-vingt-dix-neuf histoires\ntaillées dans la même étoffe et sur le même patron.\n\n\n\n\n   De W illy à M. Stéphane Mallarmé, quel saut ! A u fait, je ne\nm’en plains pas. Ce sont là, si l’on veut, les petits désagréments\nde la critique mais ce sont aussi ses menus plaisirs. A cette table\noù périodiquement je m’assieds, convive d'un toujours nouveau\n banquet, il m’arrive souvent de devoir passer sans transition\ndu potage à la poire — bien heureux encore lorsque le potage est\nonctueux et quand la poire n’est pas d’angoisse, bien heureux\nsurtout si, au sortir du repas, je ne me sens pas l’estomac (lisez\nl’esprit) plus vide qu’à l’entrée. A vec M. Mallarmé, il ne saurait\nen être ainsi car il est d’une générosité peu commune malgré\nses allures parcimonieuses.\n   La. Musique et les Lettres... une conférence, une lecture faite à\n Oxford et à Cambridge. A Oxford, ce fut « l’heure d’une fin de\njo u r d’ hiver, aux vastes fenêtres, pas l’ennui, qui frappa latérale­\nment une compagnie avec goût composée ». A Cambridge —\n« Poë eut lecturé devant W histler. Soir. L ’immense, celle du\nbow-window, draperie, au dos de l’orateur debout contre un siège\n et à une table qui porte l'argent d’une paire puissante de candé­\n labres, seuls, sous leur feux. L e mystère : inquiétude que, peut-\n être, on le déversa; et l'élite rendant, en l’ombre, un bruit\n d’attention respiré comme, autour des visages, leur voile ». T el\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                            JANVIER 1895                              49\n\nle décor. V oyons l’argument. E t c’est que la Musique et les\nLettres sont les attributs de la Poésie qui elle-même est le\ncontexte évolutif de l’Idée. Il n’y a pas de distinction à faire\nentre ces moyens réciproques du mystère. T o u t deux ont le\nmême aboutissant. \" L es grands, de magiques écrivains, appor­\ntent une persuasion de cette conformité \" .\n   Autour de ce tronc, s’enroulent en contournures élégantes\nmaintes pensées bien venues, M. Mallarmé, après avoir dit que\n« le vers est tout, dès qu’on écrit \", signale la modification que\nse sont efforcés d’apporter à la versification certains poètes con­\ntemporains. D u poème en prose « jouant avec ses timbres et\nencore les rimes dissimulées », on en est venu au vers libre. Ce\nvers, l’auteur de l ’Après-midi d'un Faune l'appelle \" une modula­\ntion individuelle parce que toute âme est un nœud rythm ique ».\nA son avis, l’on eut tort de croire que le vers libre entraînerait\nla suppression du vers régulier; mais il ne peut admettre, d'autre\npart, que du temps fut perdu à essayer dans ce sens des moyens\ninédits. De vraies œuvres ont jailli, constate-t-il, et maintenant\nle vers de toujours, fluide, restauré, peut s’élever de nouveau\navec des compléments peut-être suprêmes.\n   Je trouve encore dans ces feuillets une attrapade qui m’a bien\nréjoui. M. Max Nordau en fait les frais. Il hérite, je crois, du\ntitre de \" lamentable seigneur \" et se trouve accusé d’avoir\n« traité tout comme un déchet ». Changeant de chemin, M. Mal­\narmé dénonce l’injure opposée qui bégaie dans les journaux\nsous la forme de réticences laissant un soupçon toujours prêt à\npoindre. A vec finesse, il précise le procédé. . Je souhaiterais,\ndit-il, que l’on poussât \"un avis jusqu’à délaisser l’in sin u a tio n \".\nBravo ! Parlez franc ou ne parlez pas. L e conseil peut profiter\nà maint critique.\n   « L a littérature existe, ai-je lu page 41, et, si l ’on veut, seule,\nà l’exclusion de tout Accomplissement, du moins, à qui ne va\nnom mieux donné ». Ces mots-là résument les pages que vient\nde publier la maison Perrin. Mais cette défense de la littérature,\nM. Mallarmé ne l’a-t-il pas constamment poursuivie ? Ne le vîmes-\nnous pas constamment sur la brèche,accueillant to u t idée nouvelle,\nenthousiaste à la fois et réfléchi? Des gens à jugem ent borné\n nous objectèrent parfois, lorsque nous leur avouions notre\n                                                                  4\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "50                           LE RÉVEIL\n\nadmiration pour ce poète : Il n’a pas beaucoup produit ; ses poèmes\npeuvent se compter. L es simples ! Comme si la valeur d’une\nœuvre se mesurait à l’aune ainsi que la cotonnette débitée par\nM. Prudhomme. Mais j ’écarte les beaux vers qui sont sur toutes\nles lèvres des jeunes d’aujourd’hui et que ceux de demain répéte­\nront. En supposant que M. Mallarmé n’eut rien écrit, une place\nprépondérante lui reviendrait encore dans l’histoire des lettres du\ntemps pour les résultats extraordinaires de son enseignement. Que\nde poètes se formèrent, au sens entier du mot, par la fréquenta­\ntion des teas de la rue de Rome! Combien qui hésitaient à croire\ndurent à M. Mallarmé de relever la tête et de voir les étoiles !\n    Oui certes, la cause des lettres n ’eut pas de défenseur plus\nardent. Et, dans ce volume, il la défend encore à un point de vue\nspécial. Chacun sait que la loi limite à cinquante ans après la mort\ndes écrivains le revenu attribué à leurs ouvrages. Ce temps\nrévolu, l ’œuvre tombe dans le domaine public et se trouve à la\nmerci du premier venu qui la peut exploiter à sa guise.\nM. Mallarmé s’insurge contre celte situation. Il voudrait que les\néditions de l’espèce fussent frappées d’une taxe déterminée dont\nle produit servirait à alimenter un fonds nouveau, administré par\nl’Etat et permettant de venir en aide aux jeunes littérateurs —\nsoit sous forme de prix décernés à des travaux notoires, soit sous\nforme de subsides alloués en vue de la publication d’ouvrages\nmanuscrits. Aisément on agiterait à ce propos la question de la\npropriété littéraire. Je laisse aux juristes le soin d’ergoter là-\ndessus. L ’idée de M. Mallarmé me parait originale et généreuse.\nComme lui-même le dit, « de qui mieux ou plus fièrement\naccepter l’aide que d’aïeux par l’intelligence. » Si la jeunesse\npouvait compter sur un tel appui que d'œuvres grandes verraient\nle jour qui maintenant demeurent forcément à l’état de projet!\n \" L ’occasion est offerte, précise l’auteur, d’acheter à prix modique\n une situation tout-à-fait digne d’éloges. \" Les pouvoirs écoute­\n ront-ils cette vo ix et ne sera-ce pas dans le désert que nous l’aurons\n entendue clam er ? Espérons, espérons encore.\n    Faut-il vous répéter la conclusion de L a Musique et les Lettres?\n L a voici, dans son intégrité. « Si, dans l’avenir, en France,\n ressurgit une religion, ce sera l’amplification à mille joies de\n l’instinct de ciel en chacun; plutôt qu'une autre menace,\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                           JANVIER 1895                             51\n\nréduire ce jet au niveau élém entaire de la politique. Voter, même\npour soi, ne contente pas, en tant qu’expansion d’hym ne avec\ntrompettes intimant l’allégresse de n ’émettre aucun nom ; ni\nl’émeute, suffisamment, n’enveloppe de la tourmente nécessaire à\nruisseler, se confondre, et renaître, héros. »\n\n\n\n                                 ***\n\n    Le Château singulier est une mignonne plaquette, bien ordonnée\n  sauf que l’ornementation l’alourdit un peu. J'ai eu la curiosité...\n de la mesurer! L e texte imprimé a environ 0,06 x 0,06. A vec les\n blancs, 81 pages. En principe, je ne suis guère partisan de ces\n éditions malingres, réunissant à peine quelques courts chapitres.\n Mais je me garderais bien d’élever pareille objection dans l’occur­\n rence. L e peu d’espace réclamé cette fois par la publication de\n l’œuvre n’empêche pas que celle-ci est, à plus d’un titre, remar­\n quable. Si vous le voulez, c’est toute la v ie et tout l’amour que\n l’écrivain s’est plu à analyser.\n    L a Vie! Celle des uns, libre, réfléchie, soudeuse au silence\n berceur des grands horizons, vivifiée par l’harmonie des pensers\nqui élèvent. Ceux-là sont les élus. Ils se possèdent, ils se « déli­\nvrent de toutes les tyrannies inventées par les faibles pour\nrestreindre la volonté des forts. Il nient hardiment et noblement\ntout ce qui n’est pas en conformité avec leur nature essentielle... »\nPour eux, jam ais ne se lim itent les aspirations, jam ais ne se lasse\nle désir. Ils vont par le monde jo u ir de leur liberté.\n    Les autres? Ce sont les autres. Parfois ils ont approché du Rêve,\nils l’ont un moment entrevu mais la force d’y demeurer fidèles\nleur a manqué. Mieux leur a plu de se vautrer dans la fange avec\nla première venue que d’adorer la Beauté pour la seule volupté\nd’être à ses genoux. L e remords les visite-t-il, ils l’écartent lâche­\nment en se disant que \" l’ habitude de la boue atténue sa laideur,\nla bouc pouvant m êm e devenir douce si elle est tiède... Que\nl’ homme — proclament-ils — pour n’avoir pas honte de son\nanimalité, redevienne un animal simple et, pour perdre le désir\n malsain des étoiles, qu’il vive le long des chemins obscurs. \" C ’est\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "52                           LE RÉVEIL\n\nlà leur seule conviction. Ils sont de ceux pour qui le mystère est\ntoujours ridicule, de ceux pareils au cheval dont toute la psycho­\nlogie est écrite par les mots écurie, avoine, litière.\n   Ainsi peut-on résumer le principal panneau de l’œuvre de\nM. de Gourmont. L ’écrivain a voulu une opposition brutale entre\nce. Château singulier où Elade, son héroïne, habite d’abord, entre\nle vaste monde où elle s’enfonce plus tard sous la conduite de\nPsallus et la misérable cabane où Vitalis — un des autres et eux\ntous — peine durement à un métier de tisserand. Ecoutez m ain,\ntenant parler Vitalis : « Quand je vis pour la première fois celle\nqui est devenue mon épouse, elle venait de conduire à l’abattoir\nle troupeau de ses agneaux blancs ; je fis comme elle : j ’égorgea\ntous mes rêres et, devenus pareils l’ un à l’autre, nous nous\naimâmes. Pour l'élever jusqu’à moi, je me fis semblable à celle\nque j ’aimais et nous fûmes heureux. J’étais riche; peu à peu ma\nfortune a disparu, je ne la regrette pas : la richesse permet l’oisi ­\nv e té, l’oisiveté permet le rêve, le rêve ronge les muscles comme\nde malsaines vapeurs ; maintenant je travaille, cela vaut mieux\nque de penser. » Et comme on lui objecte : Mais vous êtes un\nesclave, révoltez-vous... il répond, en haussant les épaules:\n laissez-moi travailler comme un homme.\n    T o u t cela est bien amer. Sait-on jam ais quelles raisons déter­\n minent de pareilles chûtes ! Toute la volonté, toute la fierté, toute\n la noblesse même ne servent parfois de rien contre les influences\n délétères de certains m ilieux, contre les sollicitations de certaines\n heures. On ne fait pas toujours ce que l'on voudrait faire. E t, à\n tout prendre, ceux qui demeurent sur les hauteurs, fidèles à leur\n croyance première, n’ont peut-être droit pour cela même à aucun\n éloge. E u x aussi subissent la loi contre laquelle ils se seraient\n vainement insurgés. Ne me traitez pas de fataliste. De tout autres\n pensées m'occupent en ce moment. L es jugements exclusifs sont\n peu sages. Or M. de Gourmont s’est montré par trop exclusif.\n    Il est dans ce livre un autre point auquel je veux me consacrer.\n L ’am our... ai-je dit. Elade symbolise, en somme, la partie fémi­\n nine de l’humanité. Je pleure, avoue-t-elle, parce que j ’ai une âme\n de femme, parce que mon cœur est tendre, je sanglote parce que\n mon intelligence est douce et timide mais surtout je pleure et je\n sanglote parce que je n’ai pas de sexe. » Tels sont ses mots à\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                           JANVIER 1895                              53\n\nVitalis lorsque celui-ci a encore une âme. Mais cette déclaration\nimprudente éloignera le douteux amant. » Je veux, répond-il,\njouir de tes épaules et non de tes confidences. Maintenant que je\nme suis enivré de ton odeur tu n’as plus d’âme parce que je n’ai\nplus d’âme. » E t c’est vrai, souventefois vrai. Pour un Psallus que\nde Vitalis! Combien peu savent répondre à celle dont leurs yeux\ns’éprirent : \" Je ne suis pas venu vers toi en quête d’un spasme\n dont toute femme a le secret. \" Combien diront à l’élue, comme Ie\n chevalier Psallus à celle qu’il délivre de sa défiance envers soi-\n même, à celle qu’il métamorphose en femme : c Sois toi, Elade,\n et méprise tous ce qui s’éloigne de toi et brise tout ce qui s’oppose\n à ta volonté d’être libre. « E t M. de Gourmont n ’aborde-t-il pas le\n problème du sort actuel de la femme et de ce que ce sort pourrait\n être par des paroles comme celles-ci, de Psallus encore à Elade :\n \" L e salut est personnel ; deviens l’objet unique de ta propre\n charité; choisis ton plaisir, choisis ton amour, choisis ta morale\n et ne reçois d’autre commandement que celui qui s’élabore dans\n le mystère de tes cellules et qui profère son cri saint dans la\n vibration de tes nerfs. Intelligence, pourquoi te donner à com­\n  prendre? Comprends toi-même et ne t’inquiète pas des bruits du\n  dehors. Soi-absolue. Baisse l’épaule et dégage-toi, si quelqu’ un te\n  met la main sur l’épaule, et si un homme veut baiser tes lèvres,\n  mords-le : c’est un faible qui veut te prendre ta force, ton souffle\n  et peut-être ton âme. \"\n     Ce sont là de fières paroles. N’est-il facile de comprendre que\n  ce qu’elles veulent par dessus tout c’est prêcher la cause de la\n  liberté définitive, de la liberté plénière, contre toute convention,\n  contre toutes les servitudes, quelles qu’elles soient, quelles qu’elles\n  puissent être? N ’est-ce pas le procès de la société d’aujourd’hui\n  que M. de Gourm ont entreprit en ce petit livre, au profit d’une\n  société future (malheureusement, fais-je à part moi, si peu\n  altruiste) dont il se plaît à espérer et à attendre l'avénem ent?...\n\n\n                                  ***\n   Jouerais-je à l’homme bien informé? Généralement cela n’est\n pas mal reçu et déjà je devine votre curiosité en éveil. L ’igno­\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": " 54                            LE RÉV EIL\n\n  rante... qui est-ce? Une femme, jeu n e, jo lie? Un homme, ni\n  beau, ni laid ? Cette question ! Vous ne le saurez pas. L a pose\n  aujourd’hui ne me dit rien. L ’Ignorante, c’est l’ignorante, voilà\n   tout.\n     Pourtant, soyons bon prince — à demi. Oui, c'est une femme\n  et ce n'est p is la première venue. Elle a montré trop de modestie\n  en se servant, en guise d’éventail, du pseudonym e qu’elle a choisi.\n  Car elle sait beaucoup de choses. Ce n’est pas dans la plaquette\n  renseignée au som m aire de cette Chronique qu’il en faut chercher\n  la preuve. Mais Sur les Golfes fait suite à un volum e bien autre­\n  ment fourni (S ix mois en Italie) paru à Paris l’an dernier. J’ai\n  toujours raffolé de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un\n journal ou à des mémoires. Ce qui m’intéresse dans une œuvre,\n  c’est, en effet, autant l’écrivain que l'écriture. Je le cherche au\n détour de chaque phrase, je m'efforce de lui ravir, par toutes les\n subtilités que je puis trouver à mon service, le sésame qui m’ou.\n vrira les portes de son moi. Ce petit exercice réussit si bien avec\n le genre d’écrits dont je parle ! Barbey d 'A u re v illy a du reste dit\n cela avant moi ; et je suis de ceux, hélas ! chaque jour plus rares’\n qui croient que l’auteur des Diaboliques savait presque toujours\n ce qu’il disait.\n     Si vous pouvez me le démontrer, je consentirai à admettre que\n le goût auquel je viens de m’avouer enclin a pu me disposer trop\n favorablement à l'égard de S ix mois en Italie. D ’ici là, je me per­\n mets de trouver que ces pages sont bourré es de remarques ju d i­\ncieuses et d’aperçus curieux. L ’Ignorante nous décrit tour à tour\n Naples — la terre de l’oubli — ; Milan — si moderne ! — Rome —\nle monde! — ; O rviéto — où rien n’a chan gé depuis le moyen-âge\n— ; Sienne — qui res semble à un vieux rubis serti d’émeraudes — ;\nPérouse — la ville non des châteaux mais des couvents dor­\n m ants— ; Assise — évoquant la douceur de l ’âme la plus douce\nqui fut jam ais — ; Florence — l’hospitalière, la lieuse, la légère,\nla riche — ; Bologne — une ville de science, d'étude, de commerce,\nd’esprit moderne et matériel — ; Ravenne — la morte, avec son\naspect morne et désolé, d’où l’on revient com m e d’un songe — ;\nVérone — où vit encore partout la belle ép o q u e si brillante de\nRoméo et Juliette — ; P a d o u e — une de ces cités paisibles aux­\nquelles s’applique si bien le nom de p r o v in c e — ; Venise, enfin,\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                            J A N V IE R 1 8 9 5                     55\n\n où l’on marche en rêvant sans que rien ne vous choque ni ne\n vous presse...\n    Et toujours elle est intéressante. Elle raisonne, discute avec\nsoi-même, compare le ballet italien au ballet français, le clergé de\nRome à celui de Naples, la façon dont les hommes dévisagent les\n femmes à Rome (par flânerie, sans agression hardie) et à Florence\n  -le s Florentins, à son avis, sont les êtres les plus impertinents qui\nsoient. Qu’elle se trouve à la V ia Appia ou à San Vitale de\nRavenne, aux Cascines ou au L id o, — devant cette Adriatique\ndont George Sand a dit que celui-là ignore la volupté qui ne rêva\n un soir sur sa plage — , à la Scala ou à la Sixtine, à Pompéi ou aux\nOffices, devant le Capitale ou dans la Cathédrale d’Orviéto, sans\n cesse elle observe, analyse, cherche à scruter, cherche à com­\nprendre. E lle ne néglige rien, ni le M ichel A nge qui la ravit, ni\nles Botticellis — pour lesquels, par exemple, elle est fort injuste :\n ne dit-elle pas que notre esthétique moderne trouverait ces types\n forts laids ! — ni les bersaglieri qui lui font tourner la tête, ni les\nnounous romaines, à majestueux costume, lui arrachant des cris\n d’adm iration... E t comme elle dit bien ce qu’elle dit. L e style est\nvif, sautillant, léger, avec aussi de la vigueur et un charme\n voluptueux. On voudrait ne pas lire, il faudrait lire encore.\n Ses réflexions, parfois, respirent la gaîté d’ une écolière en maraude.\nA d’autres instants, elles sont d’une touchante bonté. Tantôt elle\n dira, avec une gentillesse d'enfant gâtée : \" J’ai été hier, en\nvoiture à deux chevaux, comme les princesses romaines, me pro­\nmener à la villa Doria Pamphili. \" Tantôt, comme une doctoresse,\n elle aligne gravement : « L a lumière espagnole exprime une\nnature énergique, sauvage, droite et fi ère, ne sachant pas plier.\n L a lumière italienne, au contraire, s'harm onise avec l'apaisement\nqui vient ici du climat, des gens et des choses \" Je voudrais pou­\nvoir vous mettre sous les yeux les pages qu’elle consacre à la\ncampagne romaine. Malheureusement c ’est impossible. Voici,\nPour en donner une idée, un simple croquis pris à une abbaye\nprès Rome : « L e silence, le parfum des fleurs, les lis, les pierres\nparlant d’artistes inconnus, quelques moines silencieux en sanda­\nles et en robes brunes... la route... et c’est tout. » N’est-il pas\nvrai que cette manière de dire à quelque chose de séduisant, de\n suggestif même ?\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "56                           L E R ÉV EIL\n\n    Dans S ix mois en Italie, par une de ces expressions caractéristi­\nques comme elle en trouve fréquemment, l’Ignorante appelait la\nnature du golfe de Naples « un cercueil rose, \" C ’est cette nature\nque nous découvre la plaquette parue chez Lacom blez. A u cours\nde ces feuillets complémentaires, l’érudition tient moins de place,\nl'enthousiasme en tient peut-être davantage. L ’auteur — préférez-\nvous l’authoresse, comme on commence à dire? — crie cette\nfois plus haut son goût pour les sites de là-bas. L es paysages\nde Capri, d'Ischia — qu’elle propose de placer au nombre des\nparadis terrestres — , de Salerne. d’Amalfi, aussi bien que la\n douce Sorrente, harmonieuse patrie du Tasse et terre d’élection de\n Lam artine, elle les peint d'un pinceau élégant, riche en couleurs.\n    Nous parlions tantôt d’enthousiasme ; c’est de l’admiration\nqu’il faudrait dire. Etant descendue, à Am alfi, dans un vieux\ncouvent de capucins transformé ou plutôt converti en auberge,\nl ’Ignorante nous dit, en décrivant sa chambre formée de deux\ncellules : « Un petit balcon de pierre s’ouvre sur la mer et je suis\nà comme au plus beau p rie-D ieu. \" C’est à ce prie-Dieu qu’on\ns ’imagine la voir constamment, extatique, contemplative. Et,\n d'autre part, l’on comprend qu’elle doit rendre exactement, la\n phrase par quoi s’achève Sur les Golfes : « L ’invisible Fée qui\nm’accompagnait... a mis dans le cœur de la pauvre et heureuse\npopulation de ces contrées, le sûr instinct que celle qui passait,\npassait le cœur plein de reconnaissance et de fraternité hum ai­\n nes. \"\n\n\n\n\n  Pour quiconque se pique de n’être pas un crétin — la modestie,\na dit John Keats, est la vertu des sots — il est pénible de devoir\navouer son incompréhension. Jugez si je joue de malheur, c’est\nquasiment à cela que j ’en suis réduit en ce qui concerne le livre\nde M. A lf. Jarry. De loin en loin, j ’ai surpris une grande clarté\net, courageusement, me suis mis en route vers la lumière sou­\ndain apparue. Mais bientôt l'ombre à nouveau descendait, plus\ndense, brouillant le peu qu’il m’avait été donné de discerner.\nL a définitive intention de l’auteur, la portée initiale de ces\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                            JANVIER 1895                           57\n\nproses, je me demande encore ce qu’elles peuvent bien être.\nA u demeurant, M. Jarry semble avoir subi en mal l’influence\ndes Chants de Maldoror. Je dis en mal car son livre apparait,\ndans certaines parties, comme une charge de l’œuvre du Comte\nde Lautréamont, œuvre déconcertante mais dont l'atmosphère\ngrise,      à la\n               q uelle il reste je ne sais quelle particulière séduction\nqui vous attire à nouveau, qui vous fait vous pencher encore\nsur l’épouvantable gouffre. Cette fois, le gouffre n’effraie même\nplus. A u lieu d’être drapés dans le faste loqueteux et la misère\nricanante de la folie, les fantoches qui passent ici — déployant\ndes gestes de pacotille et débitant d’une voix de fausset des\nimpossibilités outrancières — n’ont pas même le mérite d'être\ndrôles. Je pourrais, pour en préciser la ligne, faire appel à la\ncaricature française du dernier bâteau. Vous avez déjà vu, je\nprésume, des Jossiots. Vous savez alors comme moi que c’est\n parfois d'un art auquel il manque un rien pour tomber en\npleine confusion. Ce rien, M. Jarry s’est évertué à le réaliser.\n Comprenez-moi bien, je ne veux pas, ce disant, établir une rela­\n tion étroite entre l’un et l’autre de ces artistes. Je ne me place\n q u ’au point de vue de la facture et encore sous un angle isolé.\n    Ne nous payons pas de mots et restons courtois. J ’avoue sans\n détours que j'a i pu ne pas bouder tout le temps le livre en pré­\n sence. Que M. Jarry écrive (l'Opium) : « Suçant de mes lèvres\n brûlantes de fièvre le biberon lourd où dormait l’oubli, au fau­\n teuil béant mes mains de cadavre se crispèrent, et mes yeux\n agrandis, bésicles d’augure, volèrent au ciel blanc où les chevau­\n chantes W alkures tournent dans les spirales sonores des engou         ­\n levents... \" lorsque M. Jarry écrit ainsi, je veu x bien ne pas en\n  faire fi. Mais comment ne pas se récrier quand, dans une prose\n soi-disant française, on trouve des passages comme celui-ci :\n  « Elle ne le blesse point, la vieille amoureuse, ni ses griffes ne\n  l’écorchent : son doigt unique, col de fémur dont un fourmilier a\n  lapé la moelle, greffe son érection cordée aux tragus de l'écou­\n  teur. Sabot de cheval, bec d'éguisier, piaffe et farfouille aux\n  tragus qui, pour le métal instillé, t’encorbellent cinq minutes :\n  tes bourdonnements s’étouffent au cerumen dont tu t'es oinj\n  depuis des âges, copulant avec tout venant. E t les deux noires\n  sangsues pendent aux oreilles de l’écouteur. \"\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "58                             L E R É V E IL\n\n\n    Perfides, me direz-vous, ces citations. Détrompez-vous. L e\n livre est bourré d’incohérences semblables. M. Jarry l’a d’ailleurs\nvoulu et sait bien à quoi s’en tenir. Cela ressort à toute évidence\nde son \" Linteau \" — ce que vous et moi app ellerions une préface\n— où il est dit aussi qu’un auteur ne saurait être compris entière­\nment de ses lecteurs, les vibrations par lui éprouvées au moment\nde l’élaboration de l’œuvre ne pouvant se réper c uter chez ceux\nvenant à sa suite. J’admets qu’il y a du vrai dans cette remarque.\nQuelque soin que l ’on mette à se formuler, des choses restent for­\ncément dans l’ombre. Mais voyons la suite. Pour la raison qui\nvient d’être donnée, M. Jarry opine qu’il faut suggérer au lieu de\ndire et faire dans la route des phrases un carrefour de tous les\nmots. L a dissection ultérieure de l’œuvre exhume en somme tou­\njours quelque chose de nouveau. \" L e rapport de la phrase ver­\nbale, est-il stipulé page V , a tout sens qu’on y puisse trouver est\nconstant, \" C’est à ce credo que l ’on prétend nous convertir.\n    Hé bien ! je n’en veux à aucun prix. Comment, le fait d’écrire\nne consisterait donc plus à définir telles phases de la vie ou du\nrêve mais, par un assemblage m aladroit ou savant de vocables\nn’ayant entre eux que d’ incertaines liaisons, à éveiller — sous\nprétexte de prévoir tous les sens que peut trouver le lecteur — des\nsensations confuses, des idées absconses. Dans ce cas pourquoi\nne pas s’en tenir aux kaléidoscopes? Ce serait de tous points la\nmême chose.\n   E t qu’on ne vienne pas me dire qu’ il ne faut pas retrancher\nd’un livre les parties que soi-même l’on trouve non seulement\nhésitantes mais très-mauvaises \" parce que, pour un motif qui\nnous échappe, ces choses nous ont intéressé un instant puisque\nnous les avons écrites \". L e premier devoir d’un artiste est d’être\nprobe. E n voulant imposer à l’attention d’autrui des œuvres ou\ndes parties d ’œuvres qu’il ne juge pas dignes de vie, il trahit sa\nconscience ou se paie à trop bon compte la tête de ses contem­\nporains.\n                                                      A l b er t A rnay.\n\n  A U X PR O CH A IN S : E m il e V e r h a e r e n , les Villages Illusoi­\nres; — H e n r y M a u b e l , Ames de Couleur ; — C a m il l e M a u c l a ir ,\nSonatines d'Automne; — F r a n c is V i e l é -G r i f f i n , P àlai; —\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                                JANVIER 1895                                 59\n\nA l b e r t G ir a u d , Hors du siècle (II); — H e n r i B o r d e a u x , Antes\nModernes ; — C a m il l e L e m o n n ie r , L'ironique Amour; — L o u is\nD u m u r , L a Motte de Terre; — A n d r é e t M a u r ic e M a g r e ,\nE v eils;— J ea n C a s ie r , Flammes et Flammèches; — M a u r ic e\nL e b l o n d , Première Etape du Néophyte; — G u s t a v e K a h n ,\nDomaine de Fée; — G e o r g e s P o l t i , Les trente-six Situations\ndramatiques; — P a u l A r m a n d H ir s c h , Sonnets et Chansons ; —\nL éo n R io t o r , Sur deux Nomarques de lettres ; — Les Raisons de\nPascalin; — L 'Ami inconnu ; — P ie r r e L o u y s , Les chansons de\nBilitis; — A . H e in s , A Gand; — A . B o s c h o t , Faunesses et\nBacchantes; — Matin d’Automne; — L o u is D e l a t t r e , Les\nMiroirs de Jeunesse; — P a u l F o r t , Il y a là des cris; —\nA . F e r d in a n d H é r o l d , Le Victorieux; — etc.\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "60                            l.E RÉV EIL\n\n\n\n\n                     P O L É M IQ U E S .\n\n   C’est à vous, mon cher Friche, que je veux adresser ces quel­\nques lignes, car je viens protester contre ce que vous avez écrit\ndans le dernier N° du Réveil. Je sais que je ne puis mieux faire\nqu’en vous demandant à vous-même d’insérer un article où je\nveux vous combattre.\n   Je ne connais pas le rapport de M. Doutrepont sur le prix\ntriennal ; je le déclare d’avance avec vous détestable. E n revanche\nje connais un peu M. Doutrepont. C’est un philologue, un\nromanisant studieux, il a publié un bon recueil de Noëls W allons,\nune édition de la Clef d'Amors qui est des plus scrupuleuses,\nson savoir est estimable comme sa probité. Mais il n’est pas\nlittérateur oh pas du tout ! Vous l’attaquez personnellement,\nvotre verve trouve contre lui mille traits ; — eh bien vous vous\ntrompez, et votre indignation, pour belle et juvénile qu’elle soit,\nest une chose injuste.\n   J’ai toujours passé pour le plus extrême-gauche des extrêm e\ngauche, ce dont je tire gloire, et, par exemple, j ’ai été le premier\nici, et, très longtemps le seul à publier des vers libres et à en\nplaider l’esthétique. Il est vraim ent nécessaire de rappeler tout\ncela, car me voici devenu centrier, de la plaine et du marais : je\nvais défendre Gustave Frédérix !\n   Oui, Gustave Frédérix. Il a été voué aux bêtes à propos de la\nPrincesse Maleine ; mais, en vérité, les bêtes c’était nous. Ce vieux\nmonsieur fut chargé du rapport sur le concours d’art dramatique;\nil avait autour de lui un nuage, un treillis, une cotte de mailles\nfaite de ses admirations de jeunesse, une triple visière sur les\nyeux ; les épées fleuries de nos vers ne pouvaient le toucher. Il\nvivait depuis toujours dans l'atmosphère des comédies du\nthéâtre français. Ses idées étaient à la fois légères et surannées,\ncomme cet esprit parisien q u 'il sut à merveille apprécier. Il e u t\nau moins une qualité assez rare, celle d’écrire non pas en belge\n mais en français. Certes, en français, et d’ une très fine plume.\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                           JA N V IER 1895                         6l\n\n   Je me dépêche de le dire.il n’eut jam ais pour moi que l’aumône\ndu silence. C’était son droit; mais ce fut son droit aussi de juger\nla Princesse Maleine comme il le fit. Pouvions-nous exiger qu’un\nhomme de son âge, un homme dont le cerveau s’était modelé\nselon certaines formes depuis soixante années, se révélât soudain\ncomme un prophète de l’art nouveau, et qu’il acclamât un drame\ntel que celui de Maeterlinck? Point. Mais il prit l'œ uvre qu’on lui\napportait, la considéra avec curiosité; il n’en sut entendre chanter\nla grande âme de cygne mais il fit un effort pour discerner la\ncouleur et les lignes d’un poème qui cinglait au visage ses admira­\ntions passées; il y distingua des qualités, il y rencontra quelques\nmotifs à des critiques dont plusieurs me paraissent, comme à nous\ntous, mal justifiées. L ’ensemble de son rapport nous blessa, il\ndevait nous blesser, malgré qu’à de certains points de vue il\nméritât l’estime. Je suis persuadé pourtant que Gustave Frédérix\ns’était cru bienveillant II s’appliqua de son mieux à comprendre\nune œuvre qui devait le déconcerter; il la trouva digne du prix\nen formulant des réserves; il fat fidèle à soi-même et parla selon\nsa pensée. — Peut-être n’aurait-on pas dû le choisir? A h voilà,\nil ne fallait pas le choisir; mais nous ne pouvions exiger de sa\n bouche un mensonge.\n    L e cas de M. Doutrepont ressemble à celui-ci, à cela près que\nM. Doutrepont ne pouvait avoir d’idées préconçues, n’en ayant\njam ais eu d’aucune sorte sur la littérature contemporaine. C’est\n un travailleur que l’on doit estimer beaucoup, il fait un bon\ncours de phonétique à l’Université, mais enfin, H enry Maubel\net l'Etude de Jeune Fille, cela n’est pas sa partie. On l’a désigné\n comme rapporteur, — il a rédigé son rapport. Dans le ju ry\n triennal il fut un fonctionnaire et fonctionna consciencieuse­\n ment. Que les conclusions du rapport nous irritent, cela est cer­\n tain. Mais quoi de plus injuste que de prendre à partie un honnête\n homme, qui fit de son mieux la besogne étrangère dont on l’avait\n chargé. M. Doutrepont trouverait des conclusions très sensées,\n s’il y avait en Belgique un concours triennal pour les études qui\n le concernent. Il détonne dans la poésie ; ce n’est pas de sa faute.\n— Il ne fallait pas le choisir, voilà tout.\n    O r c’est ici, mon cher Friche, que je dois protester surtout\ncontre votre article, et je voudrais le faire de toutes les forces qui\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "62                           LE R ÉV EIL\n\n\nsont en moi. Une seule fois, une seule ! on choisit un homme,\nun professeur mais un lettré, qui n’était pas aveugle. Ce fut\nM. M a u r ic e W il m o t t e . Oui, je sais, on l’a injurié ; les plumes\nse sont faites aiguës contre lui et vous-même aujourd’hui vous\nle citez avec dédain ! A insi, l’homme qui, il y a dix années com­\nbattait pour l’A rt dans un morne milieu provincial, celui qui\ndans le ju ry même parla hautement pour les Poètes, celui-là\nn’est plus qu’un pédant bo rn é? Or je ne connais point d’esprit\nplus sagace, je ne connais pas de plus beau cerveau et de plus\npénétrante pensée que l’esprit, que le front, la pensée de Maurice\nW ilm otte. Il faut le dire avec énergie, aujourd’hui qu’il fut\ninjustement raillé : celui-ci est quelqu’un.\n   Réservons pour d’autres nos coups ; il ne manque pas d’imbé­\nciles en Belgique. Mais n'allons pas confondre un noble esprit\navec la sottise têtue, avec la quadrangulaire bêtise de ceux-là.\nJe ne sais rien de plus douloureux, rien qui suscite en moi plus\nd'indignation, de colère et de soif de bataille, que de voir\nun homme frappé par les hommes qu’il voulut défendre.\n   Assurément ce n’est point vous, mon cher Frîche, qui devez\n porter le poids de ce reproche. D ’autres avaient commencé; vous,\nvous êtes levé en faveur de vos amis, et certes vous eûtes vingt\nfois raison de protester, au nom de nous tous, contre l’absurde\ndécision du ju ry , mais si je romps aujourd’hui le silence, c’est\nque vos paroles étaient dites avec bonne intention sous un toit\nfraternel, dans cette accueillante maison du Réveil où je ne vou­\ndrais point rester si je ne pouvais à mon tour élever haut la voix\npour défendre un absent.\n   A ceux qui connaissent Maurice W ilm otte, il n’est pas besoin\nde déclarer qu'il ignore cette lettre. Peut-être ne voudra-t-il pas\nme la pardonner. Tant pis, j'aurai écrit ce que je pense.\n   Je sais, car il faut tout prévoir, on va m 'objecter que sans doute\nje dois quelque reconnaissance de vanité au « rapport » en ques­\ntion. Qu’on relise ce document officiel; on verrai Mais depuis\nquand donc, un critique doit-il parler d’après les idées de ceux\nqu’il juge et non point d’après sa pensée ? Allons-nous exiger que\nces hommes n'aient plus des goûts qui leur appartiennent, une\n voix qui chante en eux et leur cite des œuvres, des noms préférés?\n Cela est impossible !\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                            JA N V IER 1895                         63\n\n    Je n’admire pas d’un bout à l’autre le rapport de Maurice W il­\nmotte; il me déplait infiniment en telles de ses parties, et ce ne\nsont pas, je crois, celles qui ont amené les clameurs. Mais je sais\nque Maurice W ilm otte a fait son devoir en écrivant ce qu’il pen­\nsait Et, avec des qualités d’élégance, de pénétration, de clarté,\nson œuvre avait un grand mérite : celui de ne plus nous servir\nl ’idée saugrenue d’une ( littérature belge », et, si j ’ai bien com­\npris, de proclamer qu’il n’y a qu’ une seule littérature en français,\nla littérature française, dont la Flandre et la W allonie sont deux\nprovinces, — mais, là, deux provinces et non pas une seule, deux\nprovinces aussi éloignées peut-être l’ une de l’autre que la Bre­\ntagne est éloignée de la Provence. Elles ont chacune des carac­\ntères distincts qu’ il est intéressant de rechercher, de définir et\nqu’il faut certes jalousement garder puisqu’ils témoignent de notre\nrace et sont un peu de notre sang ; mais ces caractères ne sont pas\nles mêmes, — oh, pas du tout! — et, n’en déplaise à Demblon,\nil n ’y a pas plus de littérature belge que de littérature austro-\nhongroise. — Je me trompe, il en a existé une autrefois, mais on\nn'a jam ais bien su si elle était belge ou bien suisse, et voici quinze\nans qu'elle a disparu. Mais, j ’en reviens aux ju rys triennaux et\nquinquennaux, et à Gustave Frédérix, à Mr Doutrepont, à Mon­\nsieur W ilm otte.\n    Voilà donc trois hommes, bien différents et dont les noms\ns’étonnent d’être ici réunis. Tous trois ont écrit un rapport officiel\nsur la littérature française en Belgique, et nul d’entre eux n’a\npu nous satisfaire, bien qu’à deux reprises on ait apporté des\n palmes à l’un de nous. Je suis bien sûr que, malgré leur con­\nscience et leur variété, Mr Verlant et Mr Nautet n ’auraient pas\nréussi à nous contenter absolument. C’est qu’un lettré, ou même\n un phonétiste, ayant un cœur et une pensée à soi, un caractère\n déjà formé par mille jugements antérieurs, ne peut pas sentir,\n comprendre, décider, sans ce cœur, sans cette pensée et ce\n caractère qui forment un moment de son âme et lui soufflent ce\n qu’il doit dire. S ’il est sincère, il paraîtra injuste pour quelques\n un s; s’il ne l’est pas il sera méprisable et plus injuste encore\n Il n’est pas besoin d’un profond philosophe pour trouver cela.\n     Non, ce n’est pas les hommes qu’il faut changer, c’est l’organisa­\ntion de ses étonnantes machines quinqu ou triennales qu’on\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "64                           LE R ÉV EIL\n\n\nnomme les concours. Que les ju rys apportent la parole des artistes\net non celle du gouvernement. Et, puisque nous voioi dotés d'un\nsuffrage universel tout neuf, pourquoi ne pas en essayer ici les\neffets? Oh oui, c’est bête comme tout, le suffrage universel, c’est\nplat et brutal et bien d’autres choses encore, mais enfin il contient\nune ombre de justice. E t puis il ne s’agirait point, dans ce pro­\njet. de nous faire élire directement l’œuvre et l’auteur à cou.\nronner ; mais les littérateurs, tous les littérateurs ayant publié\nune plaquette, un livre, choisiraient ensemble le ju ry. E t le\nju ry jugerait tout simplement, m aison ne ferait plus de rapport\nofficiel, et nul homme ne serait désigné pour nous dire ce que le\ngouvernement pense ou ne pense pas de nos efforts.\n    Retouchez mon projet, arrangez-le de cent façons, mettez y la\nreprésentation proportionnelle et autres inventions de ce genre, rien\nde mieux ; mais je crois que ce moyen-ci est le bon, ou tout au\n  coins le plus acceptable. Car les prix sont une chose qu’il faut\n  onserver; beaucoup d’entre nous ne sont p as riches, notre art ne\npeut nous nourrir, fût-ce de pain sec, et cet argent donnerait à tel\n poète, à tel romancier, le repos nécessaire à l’œuvre nouvelle.\n Loin de supprimer les prix, j ’en voudrais m ille; cinq cents pour\n les savants, cinq cents pour les artistes de plume, de pinceau,\n d’ébauchoir, comme cela j ’en aurais un peut-être, — le cinq cen­\n tième — et j ’écrirais pour le Réveil une Ode à la Fortune.\n   Regardez bien l’aspect de mon idée ; déshabillez-la, palpez-la,\nauscultez-la. Elle n’a rien d'extraordinaire; elle n’était pas diffi­\ncile à trouver. C ’est peut-être l’idée de tout le monde ? Tant mieux,\nelle en sera plus vite adoptée et l’on ne verra plus alors un ju ry\ndéclarer qu’on ne doit point donner le prix lorsqu’il y a les\ndrames de Maetertinck, l'Etude de jeune Fille de Maubel et le\nPierrot Narcisse de Giraud.\n  E t puis, ce qui vaut presqu’autant. cela nous ôterait une occa­\nsion de polémiques. Votre protestation était je crois nécessaire, et\ntous ceux qui tiennent une plume, en Flandre, en W allonie, s’y\nassocieront par le cœur. Mais ne croyez-vous pas que c’est la plus\nlaide maladie de notre temps, et la plus ridicule aussi, ces batailles\nde lettres comme il s’en voit tous les jours, où l’on se perce à tort\nautant qu’à travers? L es mieux intentionnés et les plus chevale­\nresques peuvent se tromper, frapper pour atteindre le vil e t mécon-\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                            JANVIER 1895                            65\n\nnaître par exemple le noble talent de Godfroid K u rth . Encore\nest-ce grande fortune et provende bénie lorsque, comme vous,\nnous ne nous levons que pour défendre l’Art. A u Réveil, heureu­\nsement, hormis cela on s’abstient, et les \" toujours sur la brèche \"\nfont sourire. Mais autour de nous, ici comme en France, que de\nglaives levés, que de poignards dardés, et les cris et les déchirures !\nMoi-même qui fais ici le bon apôtre, oui moi-même (rarement par\nbonheur), j ’ai brandi autrefois de ridicules épées. Je m’en souviens\navec déplaisir.\n   Certes il ne faut pas être lâche et l'on doit pouvoir, comme\nvous, crier haut son indignation lorsqu’il en est besoin. Mais\nalors l’occasion l’impose. Frappons sur les idées et non pas sur\nles hommes.\n  Je crois que la Beauté veut des mains pacifiques ; je crois que\nnous tous, qui souhaitons d’en devenir les prêtres, nous devons\ngarder purs nos doigts comme nos fronts. Nous sommes si loin\nde la Terre Promise, et nous voulons déjà nous en disputer la\npossession !\n  Plus tard, je veux dire dans vingt ans, notre époque paraîtra\ncomme une de ces gouttes d’eau qui, dans les projections lumi­\nneuses, montrent de petits anim aux noirs qui grouillent et s’entre­\ndévorent. Alors on ne comprendra pas que nous tous, qui cher­\nchons patiemment, sincèrement, la même lumière, nous ne nous\nsoyons pas tenus fraternellement par la m ain; et l’on admirera\ndavantage ceux qui comme ces deux grands poètes, Em ile V er         ­\nhaeren et Maurice Maeterlinck, surent garder le silence.\n                                              A lb er t M ockel.\n\n\n  Hé certes, mon cher Mockel, j ’en conviens : les polémiques sont\nabominables! Moi aussi je les déteste, et les évitai de mon mieux\n(elles sont toujours inutiles, et que de temps perdu !) Mais pour\ncette question du prix triennal, — je ne croyais pas que l’on put\ndifférer d’avis : je ne voulais nullement examiner les mérites de\nMr Doutrepont ou Kurth, ni même leur compréhension des\nœuvres que nous aimons. N’ai-je pas simplement conté certains\n                                                               5\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "66                          L E RÉYBIL\n\n\ndébats fort irréguliers du ju ry , par lesquels furent évitées ces\nœuvres? A u rapport, elles reçoivent de grands éloges, et ces débats\nne sont point mentionnés. Donc le rapport est mensonger. Je ne\nprétendais pas démontrer autre chose, ni adresser, à ceux qui\nfurent les membres de ce ju ry aucun reproche de sentiment. Je ne\nles connais pas, du reste.\n    Une chicane encore : Vous le dites fort bien, Mr Doutrepont\nn'a jam ais eu d’idées d’aucune sorte sur la littérature d’aujour­\nd’hui, et nous n’avons pas à lui en vouloir pour cela. Mais,\ninvité à juger cette littérature d’aujourd’hui, la probité n'était-\nelle pas de s’ y refuser? Rien ne lui imposait ces fonctions où il\nn ’entendait rien. N’êtes-vous pas de mon avis? Nous voilà donc\ntout à fait d’accord, mon cher Mockel — aussi bien, nous n’a­\nvions jam ais cessé de l'être.                     F . F r ic h e .\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                            JA N V IER 1895                           67\n\n\n                        TA BLETTES.\n  Nous ferons paraître sous peu, pour février-mars, un numéro\ndouble accompagné d’un hors-texte de Georges Minne.\n                                     x\n  Feront désormais partie de notre sous-comité d’extension,\nMM. Georges Dwelshauvers, Fernand Khnopff, Georges Fiée,\nChrétien Flippen.\n                                     x\n  L e Mercure de France a inauguré brillamment l’année nouvelle,\npar ses deux numéros de janvier et lévrier, également remarqua          ­\n les : mentionnons des poèmes de Francis V ielé Griffin, Georges\n b\nRodenbach, Adolphe Rctté, et tout à côté, les remarquables étu­\ndes critiques et philosophiques de Gaston D an vil e, Hugues\nRebell, Pierre Quillard, d autres encore.\n  L e nombre mensuel des pages est porté à 130 environ, et une\nbelle reproduction hors texte ouvre chaque numéro.\n                                     x\n  L a Revue Blanche, elle aussi, s’agrandit, et devient bi-men          ­\nsuelle. A u premier numéro de cette nouvelle série, le maître\nStéphane Mallarmé, commence une série d'articles intitulés :\nVariations sur un sujet, et nous donne sur l’art d’écrire les plus\nprécieux avis :\n  ... Tu remarquas, on n'écrit pas, lumineusement, sur champ\nobscur, l ’alphabet des astres, seul, ainsi s'indique, ébauché ou inter­\nrompu ; l’homme poursuit noir sur blanc.\n   .. .L e pli de sombre dentelle, qui retient l'infini, tissé par mille,\nchacun selon le fil ou prolongement ignoré de signe, que le lettré sai­\nsisse ce ténu secret, ne le rompe malgré les entrelacs distants où se\nploie un luxe, pour l’inventorier, stryge, nœud, feuillages et le pré­\nsenter, sur imprimé, aux autres comme une invite à s'y intéresser.\n   Citons encore des lettres extrêmement curieuses d’Edgard Poe,\net de bonnes chroniques.\n                                    x\n   On avait annoncé, voici quelque temps, la transformation de\nL'Ermitage en un magazine illustré, et même, croyons-nous, sa\nfusion avec l'Album des Légendes, (qui continue, sous le titre : Le\nlivre des Légendes, à gâchonner de bonnes encres de couleur) H eu­\nreusement il n’en est rien, ainsi que nous l’attestent les premiers\nnuméros de l’année ; Henri Mazel dirige toujours l ’Ermitage,\navec talent et autorité. Sous le nom de Saint-Antoine, il a donné\nces temps-ci un excellent article sur l’ Union, si désirable, des\ntrois aristocraties. A u x sommaires MM. René B oylesve, Joseph\nDeclareuil, Yvanhoé Rambosson, etc. Mais faibles, faibles, les\nchroniques littéraires de M. Edmond Pilon !\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "68                          L E R ÉV EIL\n\n                                 X\n   L a Plume a consacré un numéro spécial à Pu vis de Chavaunes,\nà sa vie et à son œuvre. Malgré l’insuffisance fatale des reproduc­\ntions, ces grandes œuvres apparues même ainsi, comme elles\nretiennent longuement et émeuvent ! Ce numéro rend compte de\nla manifestation organisée en l’admiration et l’honneur de Puvis\nde Chavannes. Un album où chaque poète écrivit quelques vers,\na été remis au maître. Qu’il nous soit permis de dire ici les\nregrets de certains d’entre nous, priés trop tard d'y collaborer !\n                                    x\n   L a Société Nouvelle, qui est, pour la partie sociologique et phi­\nlosophique, la plus belle revue que nous connaissions, nous pré­\nsente un numéro de janvier extrêmement intéressant : il y faut\nciter surtout l'Inévitable Anarchie, de Kropotkine, L a Mort,\nd’Elie Reclus, L 'A sile, belle et forte prose d’Hubert Krains. Puis\nencore une t raduction de Nietsche, et la subtile critique La Vie\nmentale, que signe chaque mois Gustave Kahn.\n                                    x\n    A u dernier numéro de Stella nous avons lu quelques vers\ncharmants de Vielé Griffin, et un superbe poème de Charles Van\nLerberghe, L ’Initiation matinale.\n                                    x\n    Saluons un nouveau confrère : l'Art-Jeune, mensuel de littéra­\nture et d’art (Bruxelles, rue de Brabant, 134; le n° 60 centimes)-\nL e Programme qu’il se donne est vaillant et enthousiaste, et\n c’est ce qui importe surtout. (Mais il peut sembler excessif de\n citer Mr Pierron parmi les « Maîtres Belges t).\n    Un très beau poème d’Em ile Verhaeren ouvre le numéro de\n début de l'Art-Jeune, auquel nous souhaitons cordialement la\nbienvenue.\n                                     x\n    V ient de paraître au Réveil : Les Estuaires d’Ombre, par André\n Fontainas. De cette plaquette, tirée à un nombre très restreint\n d’exemplaires pour les amis de l’auteur, quelques-uns, en outre,\nseront à la proposition des personnes qui en feront la demande\n au Réveil, ou au Mercure de France.\n                                     x\n    A paraître dans la collection du Réveil :\n          L e 15 mars : Vers l'Ame, de Victor Remouchamps.\n          L e 15 avril : L ’Ame en exil, de Georges Marlow\n                         Paroles Intimes, de Léon Paschal.\n                   (voir à la 3e page de la couverture)\n                                     x\n    Dans les derniers jours de mars paraîtra chez Lacom blez : P a r\n les Chemins, un volum e de contes de Mr Paul Arden ; tiré à 300\n exemplaires.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                                                                                                                  Librairie de l’Art Indépendant, rue de\n           C O L L E C T I O N DU REVEIL\n\n   chez EDMOND DEMAN, libraire à Bruxelles\n\n\n\n\n                                                                                                                                  M. Kats, rue courte du Jour.\n\n\n\n\n                                                                                                                                    la Chaussée d’Antin, 11.\n                           Rue d’Arenberg, 16\n\n\n\n\n                                                                                                                                  Gnusé, rue du Pont d’île.\n                                                                                                                                  Heymans, rue du Bruul.\n\n\n\n                                                                                                                               Lettauer, Odeonsplatz.\n                               ONT PARU :\nM a u r ic e M a e t e r l in c k : Alladine et Palomides, Intérieur, la Mort\n                                   de Tintagiles, trois petits 'drames' pour\n                                   marionettes. (Troisième Edition.)\n                                   Un volume in-16 raisin sur fort papier\n                                   vélin teinté, orné de culs de lampe de\n\n\n\n\n                                                                                                                                             :\n                                   Georges M in n e .......................... Fr. 3,50\nF ernan d R o u ssel :             Le Bonheur Irréel.\n\n\n\n\n                                                                                                                               MALINES\n                                                                                                                               LIÈGE :\n\n                                                                                                                               PARIS :\n                                                                                                     DÉPOSITAIRES DU RECUEIL\n                                                                                                                               GAND :\n\n\n\n\n                                                                                                                                                                  MUNICH:\n                                   Un volume de proses, in-16 grand-mé­\n                                   dian, avec un frontispice de Charles\n                                   Doudelet ; tiré à 250 exemplaires nu­\n                                   mérotés sur papier de Hollande Van\n                                   G e ld e r ..................................... : Fr. 2,00\n\n               VIENNENT DE PARAITRE :\nE m il e V e r h a e r e n :       Les Villages illusoires.\n                                   Un volume de vers, in-16 grand-jésus,\n                                   tirage limité ; impression en deux cou­                                                     Société anonyme « l’Art », Avenue de\n                                   leurs sur fort vélin teinté ; orné de qua­\n                                                                                                                                                                 *\n\n\n\n\n                                   tre images par Georges Minne. F r. 3,00\nH en ry M a u b el :               Ames de Couleurs.\n                                   Un volume de proses, in-t6 royal,\n                                                                                                                               Doliger, Galeries de la Reine.\n\n\n\n\n                                   tirage limité, impression en deux cou­\n                                                                                                                               Deman, rue d'Arenberg, 16.\n\n\n\n\n                                                                                                                               Engelcke, rue des Foulons.\n\n\n\n\n                                   leurs, sur papier vergé de cuve Fr. 2,00\n                                                                                                                               Hoste, rue des Champs.\n\n\n\n\n          POUR PARAITRE LE 15 MARS :\n                                                                                                                                 la Toison d’Or, 56.\n                                                                                                                               Forst, Place de Meir.\n\n\n\n\nV ic t o r R em o u c h a m ps :   Vers l'Ame.\n                                   Un volume de proses, in-16 impérial;\n                                   tiré à 250 exemplaires numérotés sur\n                                   papier de Hollande Van Gelder. Fr. 3,50\n\n                               LE 15 AVRIL :\nG eo rg es M arlow :               D'une Ville exilée.\n                                   Un cahier de vers, in 12° raisin oblong,\n                                                                                                                                       :\n\n\n\n\n                                   tirage à 250 exemplaires numérotés,\n                                                                                                                                BRU XELLES\n\n\n\n\n                                   sur papier de cuve Ingres teinté.\n                                                                                                                                ANVERS :\n\n\n\n\n                                                                                         Fr.’ 3.00\nL éon P asch al :\n                                                                                                                                                                    :\n\n\n\n\n                                   Paroles intimes.\n                                    Un volume de proses, tirage limité,\n                                                                                                                                                                    GAND\n\n\n\n\n                                   format in-16°, sur papier français vergé\n                                   de c u v e .......................................... Fr. 2.00\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "    SOMMAIRE DU NUMÉRO DE JANVIER 1 8 9 5\n\n\n\n\n    Albert Mockel. Comme je passais en Germanie\n    Charles van Lerberghe Fontaine de Vie\n    NOVALIS (M. Maeterlinck trad.)\n                     Les Disciples à Sais\n    André Fontainas . Les Estuaires d'Ombre.\n    Charles Sluyts . . La Demeure fastueuse.\nAlbert Arnay : Chronique littéraire. — Albert Mockel,\n        F. Friche : Polémiques. — Tablettes.\n\n\n\n\n     Gand, Imprimerie centrale G. De Keukelaere, rue longue du Verger, 31\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 1, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1895-01", "signet_source": "Ve année - N°13 (nouvelle série) - Janvier 1895", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, PDF 6 (« Ve année, n° 13, nouv. série, janvier 1895 »). PDF 1 à 5 examinés : notice de l’ULB (1), reliure (2), pages de garde ornées (3, 4), page blanche (5), hors revue ; pdf_debut reste 6.", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}