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PAUL ]ANSSENS.\nPsyché ma jeune sœur                              CHARLES FRAPPART.\nCoin de Village . . .                             ]EAN LAENEN.\nBurch Mitsu (suite et fin)                        GEORGES EEKHOUD.\nChronique Littéraire                              H. LE BœuF.\nGrappillages .                                    x. x.\n"}]}, {"article_id": "ulb-revue-rouge-1893-05-n5-003", "volume": "ELB-KBR-a098-1892-1893-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a098-1892-1893-001.pdf", "ocr_sha256": "45283282f29285f31e8b2fbe6d787c23797e165e07f8d821ec8641dcc552d062", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 121, "page_fin": 121, "titre_corps": "Les rues sinistres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile VERHAEREN.", "ancre_debut": "Les rues sinistres          Un tumulte de gens en rut", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 156, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1353, "texte": "Les rues sinistres\n         Un tumulte de gens en rut\n         — Chair terrible, morne pensée —\n         Travaillent leur fièvre attisée\n         D ’ivresse lourde et d’instinct brut.\n\n         Dans un bouge de date ancienne.\n         Sous la poterne, ou deux marions\n         Se disputent à gestes fous,\n         Un enfant nu tête une chienne.\n\n         Des femelles chauves, la peau\n         Molle et blette, comme des gommes,\n         Se promènent, en habits d’hommes,\n         Les pieds chaussés de crasse et d ’eau.\n\n         On boxe et hurle au fond des caves,\n         Les seuils barrés, les volets clos,\n         E t les poings nus cassent les os\n         Des torses durs, sanglants et haves.\n\n         Des fillettes dont l ’âge ment,\n         Fixent la passante attardée,\n         Avec leurs yeux de chair fardée\n         P ar les trous noirs du vêtement.\n\n         Le gin chauffe et marine l'ombre,\n         E t donne à l ’atmosphère un goût;\n         Des ivrognes choient dans l’égoût\n         A u x coins tournants du square sombre.\n\n         Mais des minstrels dansent clownesquement;\n         Des globes mats semblent brûler du plâtre\n         E t des trépieds de feux, debout sur un théâtre,\n         Lèchent de nitre et d’or l'encre du firmament.\n\n(1887)                                             E m ile V e r h a e r e n .\n"}]}, {"article_id": "ulb-revue-rouge-1893-05-n5-004", "volume": "ELB-KBR-a098-1892-1893-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a098-1892-1893-001.pdf", "ocr_sha256": "45283282f29285f31e8b2fbe6d787c23797e165e07f8d821ec8641dcc552d062", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 122, "page_fin": 124, "titre_corps": "Obsession", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. 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Le soir, en rentrant, lui qui n ’avait\n jamais eu peur, frissonnait à présent en sondant les ténèbres du cor­\n ridor. Une tache plus pâle dans l’obscurité lui semblait une apparition.\n Et il allait tan tô t sentir une main brûlante se poser sur la sienne, des\n lèvres froides et visqueuses se coller à sa bouche, une voix molle et\n éteinte, une voix d’outre-tom be, lui dire à l’oreille, d’une haleine\n glacée, de m ortuaires et horribles syllabes. En lisant, à la lueur d’une\n lampe, dont Pabat-jour m énageait dans la chambre silencieuse des\n masses d’ombre, il scrutait tous les coins d’un œil fugace et inquiet.\n Le crépitem ent de la chaise, sur laquelle il était assis et qu’il pro­\n duisait lui-même par les m ouvem ents spasmodiques et inconscients\n que l’effroi lui arrachait; le tic-tac de l’horloge prenant un autre\n timbre, à cause d’un dérangem ent tem poraire dans le mécanisme;\nune mouche bourdonnant soudain contre la vitre; la flamme du\nquinquet pétillant avec un petit bruit sec, tout cela le faisait frissonner\nd’une angoisse indicible. Et pâle, les yeux agrandis, les tempes hu­\nmides d’une sueur froide, un trem blotem ent nerveux sur les doigts,\nil interrogeait les endroits obscurs de la place.\n     Mais, où com m ençait véritablement son supplice, c’est lorsqu’il\ndevait m onter se coucher dans sa mansarde, entourée d’autres réduits\ndu même genre et de greniers, tous vides, et dans lesquels les esprits\navaient la place nécessaire pour se livrer à leurs plus macabres ébats.\nL ’escalier, qui ne présentait que quelques m arches, lui paraissait une\néternité de terreur à franchir. La lumière lugubre de la bougie qu’il\ntenait en main jetait de fumeuses et sinistres clartés sur le crépi, se\ndétachant par plaques et m ettant à nu les lambourdes. Et, instinctive­\nm ent, il lançait un regard par la porte entrebâillée du premier grenier\ndevant lequel il devait passer. Dans la fourmillante ténèbre, traversée\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2735, "texte": "                            LA REVUE RO UGE                             123\n\n\n\nvaguem ent par la lueur glauque et incertaine filtrant de la lucarne,\ndes linges, mis à sécher sur une corde, lui semblaient autant de vête­\nm ents chimiques, tissés dans les laboratoires des esprits. Et, talonné\npar un effroi sans nom, il déguerpissait vivem ent, craignant l’attaque\nde toute une cohue de hurlants fantômes. Dans la chambre, qu’il\nn ’osait ferm er à clef de crainte de ne pouvoir s’enfuir à la m oindre\nm anifestation suspecte, et qu’il appréhendait de laisser ouverte afin\nde ne point livrer passage aux spectres, c’était plus épouvantable\nencore. Il est vrai que le lieu, par lui-même, n ’avait rien de rassurant.\nC ’était une grande place, haute de plafond, aux murs nus, et meublée\nseulem ent du lit, d ’une chaise et d’un coffre noir en forme de cer­\ncueil; dans un coin, gisait un paquet de hardes de toutes les couleurs,\nqui prenait, dans la nuit, de singuliers aspects.\n   C ’était avec un trem blem ent de tous ses membres, qu’il glissait le\nbras sous le lit, afin de saisir le pot et de satisfaire à un besoin de la\nnature. Il avait cette peur horrifiante d’être retenu par des mains\nfluides, au contact innommable. Pour se déshabiller, il s’asseyait au\nbord de la couchette; à mesure que ses vêtem ents tom baient, il les\njetaient au hasard sur le plancher, fièvreusement. Puis, d’un m ouve­\nm ent brusque, il sautait sous les couvertures, qu’il rem ontait jusqu’au-\ndessus de ses yeux, pour ne rien percevoir. Mais les spectres traversent\ntout de leur substance vaporeuse.\n   Et c’étaient alors d’horribles instants, pendant lesquels une sueur\natroce le baignait. Les apparitions se dressaient devant lui. T antôt,\nc’était une noyée, ayant longuem ent séjourné dans les eaux, les\npieds to u t blancs et ratatinés ; la face verdâtre, pourrie, laissant tom ­\nber des lambeaux de chair; le regard vitreux, fixe, épouvantable; la\nchevelure, à mèches ruisselantes, entremêlée d’algues et de m ousse;\nsa robe se collant en plis mouillés sur ses membres rigides. Puis,\nc’était le cadavre de son grand-père, étendu de son long dans la\nbière, les mains jointes, la tête gonflée, le nez tombé de côté, la\nbouche laissant fl uer, en un gargouillis continu, une rouge et pesti ­\nlente liqueur. Ensuite, une m orne tête de décapité flottait devant lui,\nexsangue, livide, retenue aux cheveux par des doigts invisibles. Les\nyeux étaient fermés par des paupières bleuies, la m oustache se hé­\nrissait tristem ent au-dessus des lèvres blêmes, dont la commissure\nétait garnie d’un peu d’écume desséchée.\n   Puis les visions se succédaient rapidement. Les fantômes devenaient\nà présent des êtres animés, aux longs vêtem ents flottants, qui rem-\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 747, "texte": "                              LA REVUE ROUGE\n\n\n\n\nplissaient la chambre d’un bruissem ent lugubre et inarticulé, pareil\nau vent de m inuit dans les cimetières. En passant devant lui, ils le\ncontem plaient du regard voilé et indiciblement triste de leurs yeux\nm orts, et poussaient un hurlem ent sinistre, en levant leurs bras au\nciel. Soudain, ils disparaissaient par la fenêtre, ram ant l’air de leurs\nmains décharnées et jetant des cris aigus dans la nuit. Et quatre\nsquelettes, accroupis à demeure dans les coins, les doigts entrelacés\nsur les tibias, le fixaient, de leurs creuses orbites et faisaient entendre\nun geignem ent continu jusqu’au matin...\n                                                              P . J anssens.\n\n\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-revue-rouge-1893-05-n5-005", "volume": "ELB-KBR-a098-1892-1893-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a098-1892-1893-001.pdf", "ocr_sha256": "45283282f29285f31e8b2fbe6d787c23797e165e07f8d821ec8641dcc552d062", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 124, "page_fin": 125, "titre_corps": "Psyché, ma jeune sœur", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles FRAPPART.", "ancre_debut": "Psyché, m a je u n e s œ u r               Psyché, ma jeune sœur, allo", "ancre_fin": "p p a r t .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Coin de Village                                                                      A . P. Ja nssens.     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Le soir empreint de tes mélancolies,\n              A u seuil de nos vallons s’affaisse sans te voir,\n              Le grand chemin courant par les plaines fleuries\n              Attend le pas lassé de ton blanc nonchaloir.\n\n              Viens mirer ta candeur, ô sœur, et ta tristesse;\n              Ton œil s’étonnera de ta pâle beauté\n              E t ton cœur renaissant au rêve de tendresse\n              S ’enivrera d ’amour et de félicité.\n"}, {"page_pdf": 160, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 665, "texte": "                            LA REVUE ROUGE                                          125\n\n\n              Tout sera de bonheur et la tristesse vaine\n              Fuira vers la montagne avec l’eau des ruisseaux.\n              Un bel amant, venu lentement de la plaine,\n              Ornera ton front pur de fleurs et de joyaux.\n\n              Viens mirer ta candeur, ô sœur, et ta jeune âme,\n              S 'il est un rêve doux, timide et lilial,\n              Quel amant à ce seul rêve dont il sé pâme\n              Ne chassera l ’ennui de ton cœur virginal.\n\n                                               C h a r le s   F   r a p p a r t .\n\n\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-revue-rouge-1893-05-n5-006", "volume": "ELB-KBR-a098-1892-1893-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a098-1892-1893-001.pdf", "ocr_sha256": "45283282f29285f31e8b2fbe6d787c23797e165e07f8d821ec8641dcc552d062", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 125, "page_fin": 126, "titre_corps": "Coin de village", "titre_sommaire": "Coin de Village", "rubrique": "", "signature_source": "Jean LAENEN.", "ancre_debut": "Coin de Village                                                                      A . P. Ja nssens.     C ’est la fête", "ancre_fin": "a e n e n .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "B u rc h M its u                              ( s u it e   et   f in )      Elles faisa", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 160, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 665, "fin_caractere_exclue": 2216, "texte": "Coin de Village\n                                                                     A . P. Ja nssens.\n    C ’est la fête au village.\n    Dans l’ombre du cabaret, les deux chanteurs se tiennent debout sur\n une planche, que supportent des tonneaux. Le premier est un gamin\n déjà vicieux, mince, la peau grisâtre, piquée de son, l’œil aqueux\n plein d’une expression cynique, les cheveux pendant sur le front en\n accroche cœ ur gaillards, la casquette dans la nuque, l’échancrure de\n la veste remplie de la blancheur débordante d’un énorme foulard, la\n bouche s’ouvrant comme un gouffre et m ontrant des tissus rougis et\n corrodés par l’usage précoce du vitriol.\n   Le second est un grand bougre efflanqué, le buste conique serré\n dans un veston de couleur déteinte et pisseuse, la face enluminée par\n force consom m ations, le nez sébacéen, la prunelle flaquante et striée\nde rouge. Dans le chant, il exhibe un ratelier dém antelé, couvert\nd’une affreuse couche de tartre. Une molaire absente est remplacée\npar une chique, dont la noire liqueur macule sa lèvre flétrie. En\nm êm e tem ps que sa mélodie éraillée, il vous envoie la pestilence\nammoniacale de son haleine fortem ent imprégnée d’alcool.\n   Le joueur d’accordéon, svelte, les formes arrondies et presque fémi­\nnines, le teint bronzé par la vie libre et large des grands chemins, le\nchapeau m ou et rouillé posé sur une chevelure broussailleuse, semble\nde nature plus éthérée que ses copains patibulaires. La tête au ciel,\nl’œ il rempli de je ne sais quelle mystérieuse mélancolie, il tire de\n"}, {"page_pdf": 161, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1175, "texte": "126                         LA RE VUE RO UGE\n\n\n\n\nson instrum ent la musique incomparable, celle qui contient les pleurs\ndes malheureux, laisse fluer la plainte navrante et étouffée des viols,\névoque l’écarlate coulée des meurtres.\n   A utour des musiciens, la foule est ameutée.\n   En habits des dimanches, la casquette en pointe, les mains dans les\npoches, l’œil immobile et stupide pareil à celui du crapaud, la bouche\nouverte, bavant comme leur bétail à force de contention, les patauds\nécoutent la tragique ballade.\n   La chanson a exercé son magnétism e habituel. O n s’empresse de\nl’acheter pour la somme m odique de dix centimes. Elle servira à occu­\nper les navrantes veillées d’hiver, dans les lumières rouges et fumeuses\nde l’âtre, tandis que, au dehors, sur les routes inhospitalières et\nbalayées par la bise, geignent les arbres et hurlent les chiens perdus.\n   Après une vente fructueuse, qui crève leur face d’un large sourire\nbéat, les musiciens s’apprêtent à une nouvelle édition de leur chant,\npendant que l’accordéon entam e la ritournelle mélancolique...\n                                                        Jean L a e n e n .\n\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-revue-rouge-1893-05-n5-007", "volume": "ELB-KBR-a098-1892-1893-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a098-1892-1893-001.pdf", "ocr_sha256": "45283282f29285f31e8b2fbe6d787c23797e165e07f8d821ec8641dcc552d062", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 126, "page_fin": 134, "titre_corps": "Burch Mitsu (suite et fin)", "titre_sommaire": "Burch Mitsu (suite et fin)", "rubrique": "", "signature_source": "Georges EEKHOUD.", "ancre_debut": "B u rc h M its u                              ( s u it e   et   f in )      Elles faisa", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 161, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1175, "fin_caractere_exclue": 2258, "texte": "B u rc h M its u\n                             ( s u it e   et   f in )\n\n\n   Elles faisaient jurer aux hommes de s’opposer jusqu’à la m ort à la\nvente du poisson de provenance étrangère, et pour donner plus de\nportée à ce serment, tous le prêtaient sur la tête de leurs enfants. L’une\nde ces désespérées, tendant au-dessus de l’eau le nourrisson qu’elle\nportait à la mamelle, menaçait de le noyer plutôt que de subir plus\nlongtem ps ces spoliations.\n   L ’occasion se présenta de m ettre leur rancune à l’épreuve : Un cha­\nlutier de Ram sgate ne s’est-il pas avisé de braver l’animosité des\npêcheurs d’O stende et d’entrer au port avec sa cargaison de marée !\nO n lui a bientôt fait passer le goût de cette provocation.\n   Sur les estacades, d’où la gent fashionable et oisive, pêcheurs pour\nrire, flirteurs et flirteuses s’étaient empressés de déguerpir dès la pre­\nmière bagarre, déferlaient à présent des flots de révoltés munis de\npierres et de projectiles de toute espèce, dont une grêle incessante mi­\ntrailla le pont du bateau anglais, à peine eût-il enfilé le goulet du port.\n"}, {"page_pdf": 162, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2668, "texte": "                             LA REVUE RO UGE                            127\n\n\n    Les femmes, hors d’elles-mêmes, effrénées, éperdues, s’étaient pous­\n sées aux premiers rangs. S’écroulant sur les escaliers des débarcadères,\n penchées par dessus les garde-fous, tordant des bras que la frénésie\n allongeait et dotait de l’élasticité des pieuvres, quelques-unes, armées de\n gaffes et de harpons, les yeux roulant dans les orbites et semblant sur\nle point d’en être projetés comme d’une fronde, la brise faisant claquer\net siffler des nœ uds de vipères autour de leur masque de gorgones,\nl’effort de leurs hurlem ents déposant sur leurs lèvres une écume plus\n âcre que celle des vagues rongeant les pilotis, leur aspect fut tellem ent\n implacable que les Anglais, après s’être aventurés à quelques mètres\n dans le chenal, rem irent le cap vers la pleine mer, littéralem ent affolés\n par cette vision dantesque, dont les huées les poursuivirent jusqu’au\n large.\n    Cette scène ém ouvante déterm ina enfin la régence à parlem enter\n avec les m utins et, en conséquence, ceux-ci députèrent à l’hôtel de\n ville les plus populaires de leur confrérie.\n    En revenant de la jetée, j’appris par Burch, un des négociateurs,\n qu’ils avaient obtenu un com m encement de satisfaction : on ne ven­\n drait plus, jusqu’à nouvel ordre, de poisson étranger; les bateaux\n anglais seraient reconduits en pleine m er; on suspendrait pendant\nquelque temps le service des bateaux excursionnistes vers Blanken ­\nberghe; enfin, le hideux petit paquebot dont se plaignaient les cha ­\nloupiers et les loueurs de canots, regagnerait au plus vite les eaux de\nl’Escaut et la rade d’Anvers.\n    C’était m oins par humanité, par sollicitude pour la cause de ses\npauvres administrés que dans le but de ne pas léser les gros intérêts\ndes hôteliers et des boutiquiers que le m agistrat souscrivait à ces con­\nditions.\n    Il était temps de conjurer le désastre. Déjà les locataires des villas\nsituées au nord de la digue, dans le voisinage de l’ancien phare et des\nbassins, refluaient, consternés, vers le Kursaal. Beaucoup avaient\ndemandé leur note, bouclé leur malle et pris le train. Les blêmes maîtres\nd’hôtel et les concierges, atteints dans leur cupidité, torturaient rageu­\nsem ent leurs favoris en grom m elant : « Ces sales gens auraient bien\npu attendre la fin de la saison ! » Pour enrayer l’exode général, à peine\nl’arrangem ent eût-il été conclu, des proclamations rassurantes et\npaternes furent affichées. Les journaux publièrent des communiqués de\nce genre : « O n a beaucoup exagéré le récit de ces émeutes ; pas un\nétranger n ’en a été importuné, et sur la digue comme aux environs du\n"}, {"page_pdf": 163, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2671, "texte": "128                          LA REVUE ROUGE\n\n\n\n\n splendide K ursaal, on ne se fût pas douté qu’il y eût une émotion popu­\n laire.. Sur la plage, les enfants jouaient et se livraient à la construction\n des forts comme le montre notre dessin. » Et le texte veule et philistin\n renvoyait, en effet, le lecteur à une de ces ineptes quelconqueries du\n fluent crayonneux Mars.\n    Cependant, en dépit de la pacification officielle, le bourgm estre\n avait convoqué la garde civique, et la garnison était consignée dans\n ses casernes. Pour ce qui me concerne, j’étais loin d’être rassuré. « T o u t\n est donc fini, avais-je dit à Burch Mitsu, et vous allez vous tenir tran­\n quilles? — O ui, tout est fini! » avait-il répondu, mais d’un ton rauque\net avec un sourire énigm atique qui donnaient une signification plus\ninquiétante que conciliante à ses paroles. Je lui trouvai l’air farouche\net en quelque sorte absent, l’occulte prestige que dégageait sa per­\nsonne me paraissait approcher d’une m anifestation définitive. Un\ncrispant silence nous séparait, un secret le détachait de moi. « Je ne\nm ’appartiens plus ! m urm ura-t-il très bas, comme en rêvant, et bientôt\npersonne, sur terre, n ’aura influence sur moi! » Quoique nous ne\nfussions qu’à deux dans son humble chambre, il semblait s’adresser\nà un confident invisible. Ses chers yeux aussi ne me regardaient plus;\nils fixaient, ils scrutaient j’ignore quel au-delà!\n    M aintenant que je l’avais rejoint, j’étais ferm em ent résolu à ne plus\nle quitter. Je l’empêcherais coûte que coûte de se com prom ettre dans\n de nouvelles échauffourées. C’était bien assez du sac des poissonneries\nDuvyvre et Valckeniers, pour lequel il serait sans doute inquiété et\npoursuivi comme principal meneur.\n    Il sortit et, sans qu’il fit attention à moi, je marchai à côté de lui. Au\ndehors, j’éprouvai un réel soulagem ent en constatant qu’une sorte\nd’apaisement se produisait dans la population. La fureur faisait place à\nune exubérance fiévreuse. Une bande, précédée du peu subversif\ndrapeau tricolore, se prom enait par les rues de la ville, en chantant\nune conciliante Brabançonne. Allons, ce n’était décidément pas encore\nle grand branle-bas! Les patrons de m on auberge jugeaient bien cette\nrace : des enfants débonnaires dont les tardives colères étaient prom p­\ntem ent calmées par de feintes et leurrantes concessions. En me faisant\ncette réflexion, je regardai Burch, espérant que sa physionom ie con­\nfirmerait m on optimisme. Au contraire, il me suffit de le dévisager\npour pressentir une irréparable catastrophe. Elle ne se fit pas attendre\nlongtem ps.\n   Comme le cortège débouchait sur le quai, soudain une poussée se\n"}, {"page_pdf": 164, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2627, "texte": "                            LA REVUE ROU GE                            129\n\n\n produisit, la musique cessa de jouer, la Brabançonne s’arrêta dans la\n gorge des chanteurs, et quoique j’eusse pris le bras de Burch en\n m ’effaçant le plus possible sur le trottoir, nous fûmes entraînés dans\n le tourbillon, bousculés et séparés l’un de l’autre. La Constantia, un\n des sloops ostendais attendus depuis le matin, venait de rentrer au\n port et la foule entourait avidement les pêcheurs qui racontaient comme\n quoi ayant rencontré le chalutier reconduit en pleine mer, les Anglais,\n sans provocation aucune, avaient tiré sur eux. G ust Mitsu, qui faisait\n partie de l’équipage, avait été atteint au bras et, la m anche retroussée,\nil étalait aux regards de ses camarades une blessure non encore pansée\n d’ou le sang ne cessait de couler.\n   En un instant la colère s’empara de nouveau de la foule; le feu qui\ncouvait, mal éteint, se rem it à flamber. Ils rêvent d’immédiates repré­\nsailles. Mais qui frapper? Ils se rappellent que les deux bateaux de\npêche anglais qui ont provoqué les troubles, savoir la chaloupe\nMeredith de Grinsby et le chalutier Pacific de Berwick, se trouvent\nencore dans le premier bassin. Il s’agit de les en faire sortir au plus\nvite. Com mandés par les deux frères Mitsu, voilà que tous se préci­\npitent de ce côté.\n   L’artillerie de la garde civique, tenue sous les armes pour faire face\nà toute éventualité, débouche au même m om ent du pont faisant com­\nm uniquer ce bassin avec l’écluse de marée. Les m utins se voient\ndisputer le passage. Le com m andant les somme de s’éloigner du quai.\nLoin d’obtem pérer à cet ordre, les pêcheurs résistent et tiennent tête\naux artilleurs. Ceux-ci m ettent la baïonnette au canon et s’apprêtent\nà charger. Les pêcheurs viennent résolûm ent à la rencontre des\ngardes, se découvrent la poitrine et, em poignant la pointe des armes,\nfont le geste de l’enfoncer dans leur chair.\n   La garde civique parvient enfin à refouler le gros du rassemblement\nà quelque distance du quai. Toutefois, elle n ’a pu empêcher quelques\nintrépides et lestes gaillards de sauter sur le Meredith, amarré au\nquai, ou, comme Burch et Gust Mitsu, de se jeter dans deux embarca­\ntions de plaisance d’où ils gagnent à force de rames le chalutier\nmouillé à une cinquantaine de m ètres de la rive.\n   Le com m andant les hèle : « Revenez sur le champ! — Jamais d e la\nvie — Allez-vous débarquer! — A vous autres de nous déloger d’ici! »\n   E t les crânes lurons de narguer la garde civique avec le mépris de\ngens ayant le pied marin, pour ceux qui n ’ont jamais foulé que le\nplancher des vaches.\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "130                          LA REVUE R O U G E\n\n\n\n\n   Burch, les mains en poches, se m it même à danser une bourrée\ndont il sifflait la mélodie. La grâce féline et presque quintessencielle\nm arquant d’un cachet suprême sa copieuse et plastique beauté, me\nfaisait oublier l’heure farouche et les ambiances sanguinaires.\n   Le commissaire l’interpella : « Voyons, vous, Burch, soyez raison­\nnable, ne faites pas le polisson ! Donnez plutôt l’exemple aux autres\net remettez pied à terre comme un bon sujet! » Burch, faisant la sourde\noreille, le personnage devint solennel, entam a une harangue. Les\nclameurs et les rires couvraient sa voix et on n ’entendait ronfler de\ntem ps en temps que ces gros m ots : légalité, justice, rapports interna­\ntionaux, respect de la propriété, fraternité universelle. Burch n ’inter­\nrom pit même pas ses ébats chorégraphiques. Son hum eur gouailleuse\net badine se com m uniquait à ses copains. Ils paraissaient ne pas\ndouter un instant de leur absolue sécurité.\n   Ces gardes civiques n’étaient-ils pas des O stendais comme eux?\nLes uniformes neufs, les sabres fourbis, les fusils astiqués, les buffle-\nteries bien blanches de ces « soldats citoyens » ne leur im posaient pas\nplus aujourd’hui que les dimanches au retour de l’exercice, lorsque,\nmusique en tête, ces masques débouchaient sur la place d’armes et\nqu’après le sacramentel « Rompez les rangs » ils envahissaient les ter­\nrasses des cafés où ils s’attardaient, pintant et piaffant, histoire d’exhi­\nber le plus longtem ps possible leur déguisem ent hebdomadaire. Les\npêcheurs reconnaissaient des fils d’armateurs et de gros poissonniers\net les appelaient à leur tour par leur nom , familièrement : « Hé, Mijn ­\nheer Chaarel ! Hé, Mijnheer Luik ! »\n   Puis, n ’accordant pas plus d’attention à ces fichus poseurs, nos\ngaillards se m irent à inspecter leurs prises. Ils faisaient jouer les agrès,\nles poulies, les cordages, déployaient ou carguaient les voiles, éprou­\nvaient la solidité des filets; d’aucuns descendaient dans les cabines et\nà fond de cale; d’autres grim paient aux haubans.\n   En batifolant ainsi, une idée vint tout à coup à l’un d’eux :\n   — Hé, dites donc, vous autres, si nous levions l’ancre pour du bon ?\n   — C’est ça, reconduisons nous-m êm es ces maudits Anglais en\npleine mer!\n   — Il y a mieux encore! intervint Burch. Appareillons tout simple­\nm ent pour la pêche en em pruntant les bateaux de nos acharnés con­\ncurrents! Hein, qu’en dites-vous?\n   — Bravo Burch ! En route ! Lié, hisse ! Hé, hisse !\n   Et tous de se trém ousser. Sur le quai, les pêcheurs qui avaient\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2437, "texte": "                             LA REVUE ROU GE                             131\n\n\n\n entendu la mirifique proposition de Burch ne trouvaient pas la farce\n m oins capitale et se tordaient de désopilation.\n    — Gust Mitsu com m andera le sloop et Burch le chalutier!\n    — Entendu ! Partageons-nous les hommes !\n    — Chauffons la machine! Aux voiles! dépêchons!\n    En effet, ils se séparaient en deux équipages et se m ettaient en\n devoir de lever l’ancre et de dém arrer incontinent, la chaloupe rem or­\n quée par le chalutier à vapeur. Telle était leur désinvolture, qu’elle\n finissait par endorm ir mes appréhensions. La police et la garde civique\n elles-mêmes semblaient désarmées par le piquant et l’originalité de\n cette plaisanterie.\n    La drôle de grimace que feraient ces sacrés Goddams, réfugiés en ce\nm om ent chez leur consul, lorsqu’ils s’aviseraient de rem onter à bord!\n    Le tour serait complet.\n    Un silence expectant s’était fait sur le quai. Les spectateurs ne per­\ndaient plus un m ouvem ent, plus une parole de ces impayables lurons.\n    Déjà, on guindait l’ancre du chalutier :\n    — Un instant, s’écria Burch, il est entendu que nous naviguons\n sous pavillon belge !\n    Il détache de la hampe le drapeau tricolore prom ené tout à l’heure\npar la ville et, tenant un coin de l’étoffe entre les dents, il grimpe au\ngrand m ât pour y arborer les couleurs nationales.\n    Une immense acclamation, une clameur brève mais frénétique cé­\nlèbre ce raffinement de prouesse. Les pêcheurs exultent jusqu’au\ndélire.\n    Burch m onte, m onte toujours, mais en prenant son tem ps; parfois\nil s’embarasse dans les plis du drapeau, d’autres fois il affourge une\nvergue et se repose pour échanger de là-haut une grosse bourde\navec un autre flambart qu’il démêle dans le grouillem ent de la foule.\nT ous les regards le couvent anxieusem ent et le caressent de leur sym ­\npathie, de leur solidarité.\n   Enfin il arrive à la pomme du mât. Pour aller plus vite, il en arrache\nle drapeau britannique.\n   La huée féroce et étourdissante qui approuve cet attentat rappelle les\nautorités au sentim ent de leur rôle. D ’ailleurs, la foule devient par\ntrop rem uante et pèse tellem ent sur les gardes civiques que ceux-ci\nrisquent à to u t instant d’êtres jetés à l’eau. Il faut absolument en finir.\n   T rès pâle, nerveux, blessé dans son im portance d’officier amateur,\nle com m andant, après s’être concerté avec le commissaire, ordonne\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2432, "texte": "132                         LA RE VUE ROUGE\n\n\n\n\nau premier rang de coucher en joue les envahisseurs des bateaux\n anglais. En même temps le second rang s’est retourné vers la cohue,\n et crosse en l’air s’efforce de la faire reculer.\n    — Pour la dernière fois, allez-vous descendre? clame l’officier à\n Burch Mitsu.\n    Pour toute réponse, le jeune homme esquisse du geste une ithy ­\n phalique parodie du salut militaire.\n    — Feu! gronde l’officier, dom inant et étranglant le rire égrillard de\nla multitude.\n    Les balles s’égarent; mais ils ont tiré tout de m êm e! Vrai, ces m us­\ncadins, ces « fils de famille », comme on dit en style bourgeois, — ce\nqui ferait supposer que ce qu’on appelle famille n’existe pas pour les\ndéshérités, — ces dadais pommadés, au visage poupin, ont été munis\nde poudre et de balles! Les doigts leur dém angeaient de s’en servir, si\nbien que les fusils seront partis tout seuls !\n    Mes yeux dévoraient Burch. Le grand m om ent imminait. Je voulus\nm ’élancer, le conjurer par un cri. Impossible! Mes jambes étaient\n paralysées, j’étais pressé dans les étaux de la cohue; et suffoquant\n d’angoisse, je ne pouvais plus tirer un son de la gorge.\n    Q uant à lui, mon héros, il ne s’était pas seulement détourné à la\n détonation; il n ’avait même pas tressailli. Il continuait tranquillem ent\nde substituer le drapeau belge au pavillon britannique, et il officiait\navec ces bonheurs d’attitudes et ces trouvailles de gestes dont il me\nrégalait en appareillant, lorsque nous partions en excursion. Sa\nsilhouette inoubliable se détachait sur un de ces couchers de soleil\nqui exacerbent encore l’hystérie de l’équinoxe et les spasmodiques\nmirages de septembre. Les reflets de l’horizon Péclairaient avec une\nsorte de volupté ; des feux Saint-Elme papillonnaient dans les frisons\nde sa chevelure : il n ’avait plus l’air d’un simple vivant, il éblouissait\ncomme u n ressuscité.\n   L’aigre com m andem ent traversa une seconde fois l’espace léthar­\ngique.\n   C ’en était fait. Ils firent feu pour de bon, cette fois, en visant de\nleur mieux, faut-il croire, comme s’il s’agissait de tirer au pigeon et de\nrapporter quelques couverts d’argent à leurs ménagères.\n   T rois corps s’abattirent sur le pont. Dans l’un je reconnus Gust\nMitsu. Burch, du moins, était sain et sauf! Mon illusion ne dura pas\nplus longtem ps qu’un soupir.\n   Je le vis chanceler. L’une d’après l’autre, ses mains lâchèrent prise;\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2661, "texte": "                            LA REVUE R O U G E                        133\n\n\n\n\nil porta la gauche à la poitrine, perdit pied et, comme il dem eurait sus­\npendu dans le vide, tournant plusieurs fois sur lui-même, il s’enroula\ndans les plis du drapeau mal attaché à la drisse, de sorte que lorsqu’il\ns’abattit sur le dos, non loin du grand frère, sa tête blonde, appâlie, sa\ndouce figure de novice ém ergeait seule du linceul tricolore. Ce que\nm ’avaient prédit l’autre été la mer phosphorescente et, hier encore,\nles sanglots de l’accordéon durant la nuit d’insomnie, c’étaient donc\nles pantèlem ents furieux de cette noble poitrine! Peu à peu, aux flots\nde sang giclant du poum on perforé, le drapeau national se teignait en\nun prophétique étendard rouge.\n   Alors, se redressant sur ses coudes, dans la posture d’une vigie\nfidèle, Burch dirigea ses yeux m ourants vers l’horizon où l’édifice des\nnuages lui représenta le phare de la Révolution promise...\n   Q uelle cause m ’empêcha de chercher le trépas à sa suite? Une pu­\ndeur difficile à définir, une vague conscience de mon indignité, la peur\nde mêler un sang profane à cet holocauste agréable à l’avenir. Avant\nde dépouiller la vie, était-ce que je devais mieux m ’im prégner de\nl’âme populaire? Me fallait-il concourir d’une m anière plus efficace que\npar une fin prématurée, un m artyre encore im mérité, au bonheur de\nceux que je prétendais tant chérir! T el un catéchumène des âges\névangéliques ne recevait que bien longtem ps après les autres le sacre­\nm ent de la m ort violente.\n   Si m a place n ’avait jamais été parmi les tourm enteurs directs des\nmisérables, elle n ’était pas encore parmi les persécutés! Un jour peut-\nêtre serai-je digne des pauvres et des parias! Q uand j’aurai confessé\net expurgé mes intim es préjugés sociaux, que je me serai affranchi des\ndernières conventions profitables aux affameurs, quand aucune des\nim postures du progrès et de la civilisation ne me faussera plus la cons­\ncience, je mériterai sinon de m ourir avec les interdits et les anathèmes,\ndu moins de m ’im moler pour faire place à leur postérité.\n   La vanité et la présom ption suprêmes de notre part ne consiste -\nraient-elles pas à nous croire, nous, les rêveurs angoissés, les pâles\naugures des prochains cataclysmes, appelés à jouer encore un rôle\ndans l’édification du m onde nouveau?\n   Bientôt c’en sera fini des présages et des avertissem ents de la\npériode comminatoire. Ne ferions-nous pas mieux de disparaître avec\nceux que nous avons condamnés et flétris, nous autres transfuges de\ncette civilisation, de ces m œ urs abolies; nous autres, gravats qui\nencom breraient le chantier anarchiste?\n"}, {"page_pdf": 169, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2137, "texte": "134                        LA   revue   rouge\n\n\n\n\n    A utant partir sans récriminer. Laissons passer la justice de Caïn!\n Faisons place à des âmes sans remords et sans passé. Les meilleurs, les\n plus jeunes d’entre les bourgeois sont inaptes aux récoltes des jours\n prochains, c’est à peine s’ils prêteront une main utile aux semailles,\n ils servirons tout au plus aux amendements. Nous serions gauches,\n maladroits, fatalement désorbités. Car nous ressemblons aux brous­\n sailles couvrant les novales et que le défricheur réduit en cendres\n pour les restituer sous forme d’engrais au sol épuisé dont elles étaient\nles parasites.\n    Et ce sont eux, tous ceux que nous chérissons, qui sans le savoir,\nen se jouant, parce que la fatalité, le destin les aura enivrés et leur\naura poussé le bras, ce sont les élus qui nous im m oleront pour leur\nplus grand bien.\n    T ro p de bonheurs et de privilèges nous entachent et nous dégénè­\nrent pour que nous soyons dignes de com m unier dans la m ort avec\nles doux et sublimes parias !\n    R ésignons-nous, au jour des représailles et des cataclysmes, à\ntom ber confondus avec les mauvais riches. C’est pour donner aux\naimés la plus intense preuve de notre tendresse que nous devons\nconsentir à cette m éconnaissance, à cette méprise. Il nous faut accep­\nter toute la cruauté de ce sort, et cela sans espérer que jamais nos jus­\nticiers nous pleurent; au contraire, avec le désir que jamais — pour\nqu’ils n ’en éprouvent d ’oiseux et inutiles remords — ils sachent à\nquelle extrémité, à quel paroxysme nous les chérissions! Il faut, afin\nque rien ne trouble leur œ uvre sereine et régénératrice, qu’ils conti­\nnuent de nous croire coupables.\n    Afin qu’ils conservent la foi et l’espérance, puissent-ils ne douter\njamais de leur charité!\n    Mais pour nous, quelle volupté dépassant toutes les autres : celle de\nm ourir de leurs mains immaculées. C’était toujours à l’épée de ses\naffranchis, gladiateurs violents et candides, que César dem andait le\ncoup de grâce. Et pour m ourir, réconcilié, Amfortas attend Parsifal.\n\n                                                Georges E e k h o u d .\n"}]}, {"article_id": "ulb-revue-rouge-1893-05-n5-008", "volume": "ELB-KBR-a098-1892-1893-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a098-1892-1893-001.pdf", "ocr_sha256": "45283282f29285f31e8b2fbe6d787c23797e165e07f8d821ec8641dcc552d062", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 135, "page_fin": 137, "titre_corps": "L’Évolution symboliste I", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. Le B.", "ancre_debut": "L ’E v o lu tio n Sym boliste                                A PROPOS D’UN LIVRE NOUVE", "ancre_fin": "école. H. Le B. 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O n peut préférer la m arm oréenne clarté des Impas­\nsibles, la poésie fouillée et correcte des Parnassiens, le réalisme banal\net bourgeoisem ent restreint de Coppée; mais ce serait m ontrer un\nparti-pris trop absolu que de nier l’existence actuelle d'un groupe\nnom breux, dont Villiers de l’Isle-Adam, Verlaine et Mallarmé furent\nles premiers porte-drapeaux, et qui, oubliant totalem ent Baudelaire, le\nprincipal initiateur, semble s’attarder et s’affaiblir en de mesquines et\nétroites querelles intimes. Ces tendances peuvent n ’être qu’intéres­\nsantes; elles n ’en sont pas moins dignes d’étude.\n   « Le Symbolisme, a dit l’un d’eux, est au bout du bâton dont le\nnaturalisme est l’autre bout. » Et c’est bien dans cette définition, plus\ningénieuse que suffisante, que l’on peut trouver la raison de cette\nlevée de boucliers, de cette réaction révoltée de jeunes idéalisés contre\nle m atérialisme naturaliste, dont les excès leur semblaient être la\nm ort de toute conception poétique. C’est dans Mallarmé que nous\ntrouverons une définition complète du symbolisme, la seule peut-être,\net la meilleure : En poésie, « je pense qu’il faut qu’il n ’y ait qu’allusion.\nLa contem plation des objets, l’image s’envolant des rêveries susci­\ntées par eux, sont le chant : les Parnassiens, eux, prennent la chose\nentièrem ent et la m ontrent; par là, ils m anquent de m ystère; ils\nretirent aux esprits cette joie délicieuse de croire qu’ils créent. Nommer\nun objet, c’est supprim er les trois quarts de la jouissance du poème,\nqui est faite du bonheur de deviner peu à peu; le suggérer, voilà\nle rêve. C ’est le parfait usage de ce m ystère qui constitue le symbole :\névoquer petit à petit un objet pour évoquer un état d’âme, ou inver­\nsem ent, choisir un objet et en dégager un état d’âme, par une série\nde déchiffrements. »\n\n  (1)    A   p a ra ître trè s p ro ch a in e m e n t, Chansons Tristes J e P au l S a in t B rig itte . C h e z L . d   A . G o d en n e ,\nà M a lin e s .\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "136                                             LA REVUE ROU GE\n\n\n\n\n   Voilà qui est plus explicatif et concluant; et, bien que les derniers\nm ots semblent une sorte de « recette » peu claire, nous retiendrons\nde l’ensemble l’expression qui le résume : Evoquer et suggérer l’objet,\nvoilà le rêve. — M. Mallarmé ajoute plus loin : « Il doit y avoir to u ­\njours énigm e en poésie, et c’est le but de la littérature, — il n’y en a\npas d’autres, — d’évoquer les objets ( 1). »\n   P our l’esprit qui considère en spectateur l’évolution littéraire con­\ntem poraine, ce sont là luttes curieuses et intéressantes théories. Ce\ngroupe parisien, au sein duquel naissent et se précisent tant de diver­\ngences et de rivalités jalouses, sera-ce lui qui donnera à la langue\npoétique future sa véritable impulsion ? Ces idées nouvelles, sortiront-\nelles du chaos agité où elles se heurtent l’une l ’autre, pour s’accuser\nen principes définitifs ? L’évocation idéale d’un rêve chanté vaincra-\nt-elle le m atérialisme positiviste des grands auteurs de notre siècle,\nou verrons-nous se former et se développer un divorce grandissant\nentre la prose philosophique et la poésie idéaliste? — L’avenir pourra\nnous l’apprendre; mais devant ces aigres disputations de multiples\nchapelles, cette unanim ité pitoyable qui fait se déchirer l’un l’autre\ntous les roitelets de ces écoles, il nous est permis d’en douter. —\nVienne à présent un Ronsard ou un Hugo dont la plume laborieuse,\nle talent fécond rassemble ces petites forces éparses, secoue l’indiffé­\nrence ambiante et jette avec éclat son cri d’attaque, dès lors, le petit\ngroupe pourra devenir puissante école, et ce sera pour la littérature\nfrançaise une évolution nouvelle.\n   Ce n ’est pas au milieu des symbolistes contem porains que l’on\ndécouvrira ce chef dom inateur, capable de s’imposer au m onde litté­\nraire : Verlaine est un fantasque; Mallarmé, un dilettante peu pressé\nd’écrire, aim ant un repos délicat; Moréas relit ses vers plutôt que\nd’en écrire de nouveaux; Henri de Régnier, l’un des plus loyalement\nconvaincus, cisèle dans une retraite m odeste, ses poésies si char­\nm antes; Charles Morice, l’un des plus savants, est trop indépendant;\net les autres? Vignier, Gourm ont, ont du talent parfois; Saint Pol\nRoux, Réné Ghil s’amusent.\n   En Belgique, le symbolisme a ses adeptes, mais les acides querelles\ndu groupe français n ’y rencontrent aucun écho. Nous examinerons\nde façon aussi générale et succincte, en notre num éro prochain, quels\n\n\n ( 1) H u r e t , E n q u ê te litté ra ire .\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 424, "texte": "                             LA REVUE RO UGE                                          137\n\n\n\nsont les principaux symbolistes de nos Lettres nationales, et nous\nétudierons en quoi les Chansons tristes, l’œ uvre première d’un débu­\ntan t en littérature, Paul Sainte Brigitte, peuvent être classées dans\ncette école.\n                                                         H. Le B.\n   (A suivre.)\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-revue-rouge-1893-05-n5-009", "volume": "ELB-KBR-a098-1892-1893-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a098-1892-1893-001.pdf", "ocr_sha256": "45283282f29285f31e8b2fbe6d787c23797e165e07f8d821ec8641dcc552d062", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 137, "page_fin": 140, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "Chronique littéraire", "rubrique": "", "signature_source": "H. 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Lem onnier. O n peut affirmer que cette photographique\nreproduction de quelques caractères choisis avec une justesse habile,\nprésente une garantie plus sûre de vérité dans l’étude; la copie exacte\nde types connus et croqués en brèves caricatures, peut leur donner\nun certain relief vivant, une allure plus accusée et réelle; mais pour\nétudier la vie humaine, de façon large et désintéressée, la m éthode est\ninsuffisante et pernicieuse, car elle restreint sur quelques personnages,\nl’observation attentive que l’écrivain eût développée plus aisément\ndans une création personnelle et généralisée. — J ’ajouterai que, pour\ncertains rom ans, elle est déplaisante parfois, car on soupçonne tout\nd’abord, dans ce complet étalage de m ystères théâtraux qui attirent\ntoujours le public, un léger souci de spéculation intéressée. — Mais\nce n ’est pas le cas pour Claudine Lamour; et le lecteur se détrompe\nbientôt. M. Lem onnier a voulu faire œ uvre d ’art en choisissant comme\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2641, "texte": "138                         LA REVUE RO UGE\n\n\n\n\ntype d ’étude une divette parisienne dont le talent savamment naturel\net les célèbres gants noirs ont fait l’étoile de la moderne chanson ; et\nc’est en considérant la loyauté de cette tentative qu’il convient de la\ndiscuter ici.\n   L’intrigue est nulle. M. Lemonnier a pris dans la vie de son héroïne\nune période de quelques années; il nous dépeint son milieu, nous\nprésente son entourage, nous explique avec de nombreux détails les\nbizarreries de son caractère. Puis, après nous avoir m ontré le succès\ngrandissant autour de l’artiste'acclamée, il la laisse en pleine gloire,\ntriomphante d’une cabale jalouse, mais pressentant au milieu de ses\nivresses présentes, les amertumes à venir dans un mot : « Encore un\nan... puis tout sera dit, je ne serai plus que la vieillesse d’une étoile. »\n   Le roman se présente sous la forme de courts chapitres détachés,\nsortes de tableaux successifs et inégaux qui nous montrent sous\ndifférentes faces, l’esprit de la divette, et souvent se terminent par une\npointe un peu voulue. Les Goncourt chérissaient assez cette coupe\nirrégulière, qui a de l’originalité; mais combien l’éparpillement des\nimpressions et observations est nuisible à l’unité de l’œuvre, à la\nvision d’ensemble du personnage se détachant à peine, de ces cadres\nmultiples! Cette confusion délayée est excessive, d’autant plus que\ncertains de ces morceaux n ’apportent aucune idée neuve, retardent\ninutilement l’avancement régulier de l’existence de Claudine et affai­\nblissent dangereusement l’attention.\n   Rassemblons ces sensations éparses et examinons l’héroïne telle\nqu’elle nous est montrée. Claudine Lamour est la gamine rieuse et\nintelligente, grandie en plein ruisseau populaire, et que son irrésistible\ninstinct conduit peu à peu aux gloires les plus étourdissantes du café-\nconcert. Elle est élevée et formée par un maître de la caricature,\nPoiron, fort justement typé et mis au point, l’une des meilleures\nfigures de tout le roman. Avec sa blague féroce et ses amicales bour­\nrades, il la soutient dans ses défaillances et refroidit d’un m ot sec ses\nrares accès de vanité naïve.\n   M. Lemonnier s’est attaché à fixer en pleine lumière les deux carac­\ntères principaux de la chanteuse : le grand amour de son art, qui la\nfait étudier des jours entiers l’intonation d’un mot, qui la force à\ncourir dans tout Paris en quête d’une type particulier, dont l’imitation\nest nécessaire à la vérité de sa chanson; — une curieuse ignorance de\nl’amour, une virginité de fait chez une femme immorale en conscience,\nà peine échauffée par l’ardente passion d’un collégien qui s’est battu\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2722, "texte": "                             LA REVUE RO UGE\n                                                                        139\n\n  pour elle sans la connaître. — Ce sont là deux traits principaux,\n  logiquem ent développés, bien que la m ultitude des détails empêche\n  une forte concentration.\n     Claudine et Poiron, tels sont avec Rosarès, les seuls personnages\n  dont l’originalité est assez m oderne et nouvelle. Et encore, j’aime\n  peu ce Rosarès, ce ténébreux espagnol, dont le m ystère est peu\n  attachant et semble puéril. Il est d’une vision beaucoup moins précise,\n  et le rôle baroque qu’il joue dans l’action détone et déplaît.\n     Q uant au monde de Claudine, journalistes, cabors, rivalesdes jalouses,\n et aussi les quelques « gens du monde » assidus de ses jeudis, tout\n cela nous était connu : ce n ’est, en effet, qu’une reproduction papil­\n lotante de l’entourage de N ana, et bien moins vivante et puissante.\n Il semble, en outre, que les personnalités évidentes qui parsèment\n l’ouvrage soient assez déplaisantes, par le moindre souci d’art qu’elles\n accusent : T o u t lecteur des chroniques du Temps reconnaîtra sans\n peine le gros Rollion, qui commence ainsi son article : « La dernière\n création de Mlle Lam our m ’a fait passer un soir tout à fait agréable. »\n Ce n ’est plus là qu’un amusement.\n    C ’est dans ce monde que vit Claudine, et elle l’observe et le juge\n en quelques phrases incisives, d’une profondeur inconsciente, parfois\n trop justes et logiques pour être réelles.\n    Il serait malaisé de définir exactement le genre du roman. M. L e­\nm onnier, dont la grande facilité à se plier à toutes les règles explique\nla variété de ses oeuvres, semble s’être préoccuppé d’un réalisme plus\nserré et naturaliste dans la première partie; puis, les caractères posés,\nil s’est élevé en visions moins précises, plus symboliques, comme le\ncauchemar de Claudine, cette étonnante page, véritable débauche de\nmots et d’expressions dont l’accumulation délayée est d’un effet pénible\net d ’une intensité bien affaiblie. Mais la première partie renferme des\nscènes très justes, plus accusées et librement écrites, et qui typent plus\nfortem ent les caractères : la journée de Claudine à la campagne, ses\nquerelles avec Mme Lamour, l’interview de Ducrotois, l’engagem ent\navec La Bourdeille. Ce sont là de bonnes pages qui vivent et plaisent\net où l’auteur a su voir la réalité d’un point de vue original et per­\nsonnel.\n    M. Lem onnier, suivant en cela le système de Zola, affectionne en son\nstyle le substantif abstrait au lieu du m ot concret et habituel. Il dira :\n« des jeunesses d’âme, des fraîcheurs, des éveils; — le mépris d’une\ngrande femme aux yeux froids se leva de dessus un lot d’étoffes; —\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1248, "texte": " 140                             LA REVUE ROUGE\n\n\n\n\n Claudine, ouvrant le frémissement de son petit nez levé, flairait la\n surprise et le renouveau de cette odeur de nature qui la grisait. »\n   Cette méthode, employée discrètement, est louable, car elle\naugmente la force de l’idée que Pépithète aurait affaiblie; mais\nM. Lem onnier en abuse vraiment trop, et cet excès, ce retour perpétuel\ndu substantif fatigue au plus haut point par sa m onotonie. Et pourtant,\nil dispose d’un riche vocabulaire et l’augmente encore de néologismes\nsavants ou d ’archaïsmes adroitement exhum és; mais sa langue est\ntrop trav aillée et s’il arrive parfois à réaliser des images d ’une heu­\nreuse exactitude, ses recherches constantes n ’aboutissent pas toujours\navec le m êm e bonheur; et ces demi-impressions, longuem ent recher­\nchées, alourdissent la phrase ou l’obscurcissent au-delà de toute licence.\n   Claudine Lamour, est une œ uvre curieuse, bigarrée pour être forte;\nmais sa lecture offre de l’intérêt par les modernes personnalités qu’on\ny retrouve et dont la peinture intim e présente un peu l’alléchante\nsaveur d’un recueil de mémoires.\n                                                                 H. L e B oeu f .\n\n\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-revue-rouge-1893-05-n5-010", "volume": "ELB-KBR-a098-1892-1893-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a098-1892-1893-001.pdf", "ocr_sha256": "45283282f29285f31e8b2fbe6d787c23797e165e07f8d821ec8641dcc552d062", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 140, "page_fin": 141, "titre_corps": "Grappillages", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "G rappillages    L e num éro de m ai de l’Ermi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 175, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 1248, "fin_caractere_exclue": 2385, "texte": "G rappillages\n   L e num éro de m ai de l’Ermitage contiendra un référendum à la fois artis­\ntique et social, sur la question suivante :\n   « Q uelle est la m eilleure condition du B ien social, un e org an isatio n libre\net spontanée, ou bien une organisation disciplinée et m éthodique ? V ers\nlaquelle de ces conceptions sociales doivent aller les p références de l’a r­\ntiste ? »\n   L es réponses ém anent des m eilleurs écrivains de la je u n e génération,\ncelle dont l’âge avoisine la trentièm e année de la n g u e , ta n t française\nqu’étrangères.\n   Il sera intéressan t de voir en quel sens, lib éral ou au to ritaire, se p ro n o n ­\ncera la m ajorité de cette je u n e élite littéraire internationale.\n  L e Mercure de France publie des lettres de V incen t v an G ogh.\n   U n bo n article dans le Drapeau, sur la Pruderie dans la formation littéraire des\njeunes gens.\n   D ans Floréal, du V erhaeren, du G érard y , du L u cien de B usscher, du\nP ierre Olin, du A rn ay et du R assenfosse.\n   D ans Le Réveil, une p rose : Le prêche de Cam ille L em o n n ier; des vers de\nSérasquiez, K lingsor et P a u l S ainte Brigitte.\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1499, "texte": "                             LA Rn·uE ROUGE\n\n\n\n  En notre prochain numéro, une nouvelle inédite de notre arn:i Eekhbul:t,\net des fragments inédits d'un livre à paraître prochainement, de Eug.\nDemolder.\n  Ultérieurement une prose de M. Hubert Krains.\n\n  Vient de s'ouvrir au Musée ' Moderne, l'exposition de la Presse ancienne\net moderne, organisée par l'assoc-iation de la Presse périodique belge.\n  Particulièrement intéressant, le salon de la presse ancienne, -dont la\ndécoration, bien conçue et bien stylée      t due à M. Paul Delhez, - un\njeune.       ·\n  De lui également un grand panneau allégorique, représentant la Presse.\n  Bref, une exposition fort curieuse, et d'un haut intérêt, dont le succès\nest assuré, malgré la stupidi) et mesquine hostilité de certains de la Presse\nquotidienne.                   ·\n  Aussi nous y reviendrons.                                        X. X.\n\n  En notre prochain numéro, nous parlerons de la Duchesse de 1\\tia!fi, la tra-\ngédie de Webster, excellemment traduite par G. Eekhoud.\n  Egalement étude critique sur les campagms hallucinées de Verhaeren.\n\n  P. S. - Nous demandons à nos abonnés et nos lecteurs de vouloir bien\nexcuser le retard assez sensible apporté dans l'envoi de la Revzte Rouge; et à\nceux qui se délectent au malin plaisir de pronostiquer la mort prochaine de\nnotre publication, nous disons un énorme zut, dont l'avenir prouvera l'élo-\nquence et la vitalité.\n                                                         P. Ste B. et S. P.\n"}]}, {"article_id": "ulb-revue-rouge-1893-05-n5-011", "volume": "ELB-KBR-a098-1892-1893-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a098-1892-1893-001.pdf", "ocr_sha256": "45283282f29285f31e8b2fbe6d787c23797e165e07f8d821ec8641dcc552d062", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Cours complet", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 177, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 911, "texte": "Cours complet         )OUr    },\" ::ssleur~ '       Dames   a   Enfants\n            Ouvert tous les jours. àe 6 à ro heures du soir\n                   et le dimanche, de 2 a 4 heures\n\n\n              3 francs par mois, jusqu'à l'âge de r-5 ans;\n               5   »       »         passé cet âge ;\n            r,5o   »       »         pour le cours d'ensemble.\n\n\n\n\nEX-PROFESSEUR DE LL. AA. RR. LES PRINCES BAUDOUIN ET\n                       ALBERT DE BELGIQUE\n\n         Rue de Wauthier, 93, à Laeken\n                           (PI: OVISO!REMEI\\T)\n\n\n\n   N. B. Les inscriptions sont reçues au domicile du Professeur.\n\n\n\n\n    Pour paraître tres procluinement, chez les éditeurs\nL. & A. GoDENNE, à Malines :\n                                '·   ·.\n\n               Chansons .Tristes           ·......\n\n\n\nun beau volume de vers, in-r6, sur papier de luxe, carac-\ntères elzéviriens.\n    On souscrit par car~e postale.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 154, "texte": "Deuxième Année -   No 5\n                                               MAI 1893\n\n\n                              .•\n\n\n\n\n        LA                                 .· 't,e\n\n                                     MENSUf LE\n                          be 1Ltttérature, b'Brt & b'Jêconomte-\n                                         poltttque\n\n\n\n\n              Le Numéro : 2S Centimes\n\n\n\n\n       Rue                                Bruxelles\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "                La Revue Rouge\n  :'.I:ENSUELLE DE LITTERATURE, D'ART ET n'ECONOMIE POLITIQUE\n\n\n\n\n                     Secrétaires de Rédaction :\n\n         Paul SAINTE BRIGITTE       a Sander PIERRON\n\n                       ABONNEMENTS:\n\n          Belgique : ·un an, 3 francs; six ·mois, fr 1.75\n          Etranger      >>   4    »         »      » 2.25\n                    Le numero     25 centimes\n\n\n                 COLL.A'BO<J(.ATEU<J(S:\n\n   Georges Eekhoud - Emile Verhaeren- Camille Lemonnier -\nEugène Demolder - Hubert Krains -Joseph Desgenêts -Louis\nDelattre - Emile Vandervelde - Dr Charbonnier - Rodrigue Se·\nrasquier - Lucien de Busscher - Frans D~lbastée - Elslander -\nMathias Robert - Henry Le Bœuf - Henry Ketels - Géo Mauvère\n- Lucien Jottrand- Charles Frappart- Frédéric Friche - Pierre\nArmen - Paul Janssens -Jean Laenen -Jacques Patient, etc.\n\n\n\n                             SOMMAIRE\nLes rues sinistres                                EMILE VERHAEREN.\nObsession . . .                                   PAUL ]ANSSENS.\nPsyché ma jeune sœur                              CHARLES FRAPPART.\nCoin de Village . . .                             ]EAN LAENEN.\nBurch Mitsu (suite et fin)                        GEORGES EEKHOUD.\nChronique Littéraire                              H. LE BœuF.\nGrappillages .                                    x. x.\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "          Les rues sinistres\n         Un tumulte de gens en rut\n         — Chair terrible, morne pensée —\n         Travaillent leur fièvre attisée\n         D ’ivresse lourde et d’instinct brut.\n\n         Dans un bouge de date ancienne.\n         Sous la poterne, ou deux marions\n         Se disputent à gestes fous,\n         Un enfant nu tête une chienne.\n\n         Des femelles chauves, la peau\n         Molle et blette, comme des gommes,\n         Se promènent, en habits d’hommes,\n         Les pieds chaussés de crasse et d ’eau.\n\n         On boxe et hurle au fond des caves,\n         Les seuils barrés, les volets clos,\n         E t les poings nus cassent les os\n         Des torses durs, sanglants et haves.\n\n         Des fillettes dont l ’âge ment,\n         Fixent la passante attardée,\n         Avec leurs yeux de chair fardée\n         P ar les trous noirs du vêtement.\n\n         Le gin chauffe et marine l'ombre,\n         E t donne à l ’atmosphère un goût;\n         Des ivrognes choient dans l’égoût\n         A u x coins tournants du square sombre.\n\n         Mais des minstrels dansent clownesquement;\n         Des globes mats semblent brûler du plâtre\n         E t des trépieds de feux, debout sur un théâtre,\n         Lèchent de nitre et d’or l'encre du firmament.\n\n(1887)                                             E m ile V e r h a e r e n .\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": " 122                         LA REVUE ROU GE\n\n\n\n\n                           Obsession\n      Auparavant, il ne croyait qu’aux choses dont il pouvait se rendre\n  compte au m oyen de ses sens. Mais, au sortir d’un livre de spiritisme,\n  la crainte, qui ne l’abandonna plus depuis, lui était venue de tout\n  l’inconnu effrayant qui nous entoure. Lorsque, même en plein jour,\n  il se trouvait, à la campagne, dans un endroit quelque peu solitaire et\n sinistre, il appréhendait la survenue des spectres. Et le bruissement\n d’une feuille, le grattem ent occasionné par un insecte, lui faisaient\n dresser les cheveux sur la tête. Le soir, en rentrant, lui qui n ’avait\n jamais eu peur, frissonnait à présent en sondant les ténèbres du cor­\n ridor. Une tache plus pâle dans l’obscurité lui semblait une apparition.\n Et il allait tan tô t sentir une main brûlante se poser sur la sienne, des\n lèvres froides et visqueuses se coller à sa bouche, une voix molle et\n éteinte, une voix d’outre-tom be, lui dire à l’oreille, d’une haleine\n glacée, de m ortuaires et horribles syllabes. En lisant, à la lueur d’une\n lampe, dont Pabat-jour m énageait dans la chambre silencieuse des\n masses d’ombre, il scrutait tous les coins d’un œil fugace et inquiet.\n Le crépitem ent de la chaise, sur laquelle il était assis et qu’il pro­\n duisait lui-même par les m ouvem ents spasmodiques et inconscients\n que l’effroi lui arrachait; le tic-tac de l’horloge prenant un autre\n timbre, à cause d’un dérangem ent tem poraire dans le mécanisme;\nune mouche bourdonnant soudain contre la vitre; la flamme du\nquinquet pétillant avec un petit bruit sec, tout cela le faisait frissonner\nd’une angoisse indicible. Et pâle, les yeux agrandis, les tempes hu­\nmides d’une sueur froide, un trem blotem ent nerveux sur les doigts,\nil interrogeait les endroits obscurs de la place.\n     Mais, où com m ençait véritablement son supplice, c’est lorsqu’il\ndevait m onter se coucher dans sa mansarde, entourée d’autres réduits\ndu même genre et de greniers, tous vides, et dans lesquels les esprits\navaient la place nécessaire pour se livrer à leurs plus macabres ébats.\nL ’escalier, qui ne présentait que quelques m arches, lui paraissait une\néternité de terreur à franchir. La lumière lugubre de la bougie qu’il\ntenait en main jetait de fumeuses et sinistres clartés sur le crépi, se\ndétachant par plaques et m ettant à nu les lambourdes. Et, instinctive­\nm ent, il lançait un regard par la porte entrebâillée du premier grenier\ndevant lequel il devait passer. Dans la fourmillante ténèbre, traversée\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                            LA REVUE RO UGE                             123\n\n\n\nvaguem ent par la lueur glauque et incertaine filtrant de la lucarne,\ndes linges, mis à sécher sur une corde, lui semblaient autant de vête­\nm ents chimiques, tissés dans les laboratoires des esprits. Et, talonné\npar un effroi sans nom, il déguerpissait vivem ent, craignant l’attaque\nde toute une cohue de hurlants fantômes. Dans la chambre, qu’il\nn ’osait ferm er à clef de crainte de ne pouvoir s’enfuir à la m oindre\nm anifestation suspecte, et qu’il appréhendait de laisser ouverte afin\nde ne point livrer passage aux spectres, c’était plus épouvantable\nencore. Il est vrai que le lieu, par lui-même, n ’avait rien de rassurant.\nC ’était une grande place, haute de plafond, aux murs nus, et meublée\nseulem ent du lit, d ’une chaise et d’un coffre noir en forme de cer­\ncueil; dans un coin, gisait un paquet de hardes de toutes les couleurs,\nqui prenait, dans la nuit, de singuliers aspects.\n   C ’était avec un trem blem ent de tous ses membres, qu’il glissait le\nbras sous le lit, afin de saisir le pot et de satisfaire à un besoin de la\nnature. Il avait cette peur horrifiante d’être retenu par des mains\nfluides, au contact innommable. Pour se déshabiller, il s’asseyait au\nbord de la couchette; à mesure que ses vêtem ents tom baient, il les\njetaient au hasard sur le plancher, fièvreusement. Puis, d’un m ouve­\nm ent brusque, il sautait sous les couvertures, qu’il rem ontait jusqu’au-\ndessus de ses yeux, pour ne rien percevoir. Mais les spectres traversent\ntout de leur substance vaporeuse.\n   Et c’étaient alors d’horribles instants, pendant lesquels une sueur\natroce le baignait. Les apparitions se dressaient devant lui. T antôt,\nc’était une noyée, ayant longuem ent séjourné dans les eaux, les\npieds to u t blancs et ratatinés ; la face verdâtre, pourrie, laissant tom ­\nber des lambeaux de chair; le regard vitreux, fixe, épouvantable; la\nchevelure, à mèches ruisselantes, entremêlée d’algues et de m ousse;\nsa robe se collant en plis mouillés sur ses membres rigides. Puis,\nc’était le cadavre de son grand-père, étendu de son long dans la\nbière, les mains jointes, la tête gonflée, le nez tombé de côté, la\nbouche laissant fl uer, en un gargouillis continu, une rouge et pesti ­\nlente liqueur. Ensuite, une m orne tête de décapité flottait devant lui,\nexsangue, livide, retenue aux cheveux par des doigts invisibles. Les\nyeux étaient fermés par des paupières bleuies, la m oustache se hé­\nrissait tristem ent au-dessus des lèvres blêmes, dont la commissure\nétait garnie d’un peu d’écume desséchée.\n   Puis les visions se succédaient rapidement. Les fantômes devenaient\nà présent des êtres animés, aux longs vêtem ents flottants, qui rem-\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "                              LA REVUE ROUGE\n\n\n\n\nplissaient la chambre d’un bruissem ent lugubre et inarticulé, pareil\nau vent de m inuit dans les cimetières. En passant devant lui, ils le\ncontem plaient du regard voilé et indiciblement triste de leurs yeux\nm orts, et poussaient un hurlem ent sinistre, en levant leurs bras au\nciel. Soudain, ils disparaissaient par la fenêtre, ram ant l’air de leurs\nmains décharnées et jetant des cris aigus dans la nuit. Et quatre\nsquelettes, accroupis à demeure dans les coins, les doigts entrelacés\nsur les tibias, le fixaient, de leurs creuses orbites et faisaient entendre\nun geignem ent continu jusqu’au matin...\n                                                              P . J anssens.\n\n\n\n\n           Psyché, m a je u n e s œ u r\n              Psyché, ma jeune sœur, allons vers la fontaine,\n              Tes yeux sont encor bleus de l ’azur du matin,\n              E t regrettant l ’amour d’une terre lointaine,\n              Ta douce lèvre éclot en sourire enfantin.\n\n              L a brise qui parfume un trésor de corolles\n              E n souffles vient baiser l’or blond de tes cheveux.\n              N u l ne te chantera de plus tendres paroles :\n              Laisse fleurir ton cœur au charme des aveux.\n\n              M irant en l’eau qui dort ta candeur ingénue,\n              Tu verras ton front ceint de calmes nénuphars.\n              Des voix célébreront à ta lente venue\n              Le triomphal printemps de tes rêves épars.\n\n              Allons. Le soir empreint de tes mélancolies,\n              A u seuil de nos vallons s’affaisse sans te voir,\n              Le grand chemin courant par les plaines fleuries\n              Attend le pas lassé de ton blanc nonchaloir.\n\n              Viens mirer ta candeur, ô sœur, et ta tristesse;\n              Ton œil s’étonnera de ta pâle beauté\n              E t ton cœur renaissant au rêve de tendresse\n              S ’enivrera d ’amour et de félicité.\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "                            LA REVUE ROUGE                                          125\n\n\n              Tout sera de bonheur et la tristesse vaine\n              Fuira vers la montagne avec l’eau des ruisseaux.\n              Un bel amant, venu lentement de la plaine,\n              Ornera ton front pur de fleurs et de joyaux.\n\n              Viens mirer ta candeur, ô sœur, et ta jeune âme,\n              S 'il est un rêve doux, timide et lilial,\n              Quel amant à ce seul rêve dont il sé pâme\n              Ne chassera l ’ennui de ton cœur virginal.\n\n                                               C h a r le s   F   r a p p a r t .\n\n\n\n\n                   Coin de Village\n                                                                     A . P. Ja nssens.\n    C ’est la fête au village.\n    Dans l’ombre du cabaret, les deux chanteurs se tiennent debout sur\n une planche, que supportent des tonneaux. Le premier est un gamin\n déjà vicieux, mince, la peau grisâtre, piquée de son, l’œil aqueux\n plein d’une expression cynique, les cheveux pendant sur le front en\n accroche cœ ur gaillards, la casquette dans la nuque, l’échancrure de\n la veste remplie de la blancheur débordante d’un énorme foulard, la\n bouche s’ouvrant comme un gouffre et m ontrant des tissus rougis et\n corrodés par l’usage précoce du vitriol.\n   Le second est un grand bougre efflanqué, le buste conique serré\n dans un veston de couleur déteinte et pisseuse, la face enluminée par\n force consom m ations, le nez sébacéen, la prunelle flaquante et striée\nde rouge. Dans le chant, il exhibe un ratelier dém antelé, couvert\nd’une affreuse couche de tartre. Une molaire absente est remplacée\npar une chique, dont la noire liqueur macule sa lèvre flétrie. En\nm êm e tem ps que sa mélodie éraillée, il vous envoie la pestilence\nammoniacale de son haleine fortem ent imprégnée d’alcool.\n   Le joueur d’accordéon, svelte, les formes arrondies et presque fémi­\nnines, le teint bronzé par la vie libre et large des grands chemins, le\nchapeau m ou et rouillé posé sur une chevelure broussailleuse, semble\nde nature plus éthérée que ses copains patibulaires. La tête au ciel,\nl’œ il rempli de je ne sais quelle mystérieuse mélancolie, il tire de\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "126                         LA RE VUE RO UGE\n\n\n\n\nson instrum ent la musique incomparable, celle qui contient les pleurs\ndes malheureux, laisse fluer la plainte navrante et étouffée des viols,\névoque l’écarlate coulée des meurtres.\n   A utour des musiciens, la foule est ameutée.\n   En habits des dimanches, la casquette en pointe, les mains dans les\npoches, l’œil immobile et stupide pareil à celui du crapaud, la bouche\nouverte, bavant comme leur bétail à force de contention, les patauds\nécoutent la tragique ballade.\n   La chanson a exercé son magnétism e habituel. O n s’empresse de\nl’acheter pour la somme m odique de dix centimes. Elle servira à occu­\nper les navrantes veillées d’hiver, dans les lumières rouges et fumeuses\nde l’âtre, tandis que, au dehors, sur les routes inhospitalières et\nbalayées par la bise, geignent les arbres et hurlent les chiens perdus.\n   Après une vente fructueuse, qui crève leur face d’un large sourire\nbéat, les musiciens s’apprêtent à une nouvelle édition de leur chant,\npendant que l’accordéon entam e la ritournelle mélancolique...\n                                                        Jean L a e n e n .\n\n\n\n\n                      B u rc h M its u\n                             ( s u it e   et   f in )\n\n\n   Elles faisaient jurer aux hommes de s’opposer jusqu’à la m ort à la\nvente du poisson de provenance étrangère, et pour donner plus de\nportée à ce serment, tous le prêtaient sur la tête de leurs enfants. L’une\nde ces désespérées, tendant au-dessus de l’eau le nourrisson qu’elle\nportait à la mamelle, menaçait de le noyer plutôt que de subir plus\nlongtem ps ces spoliations.\n   L ’occasion se présenta de m ettre leur rancune à l’épreuve : Un cha­\nlutier de Ram sgate ne s’est-il pas avisé de braver l’animosité des\npêcheurs d’O stende et d’entrer au port avec sa cargaison de marée !\nO n lui a bientôt fait passer le goût de cette provocation.\n   Sur les estacades, d’où la gent fashionable et oisive, pêcheurs pour\nrire, flirteurs et flirteuses s’étaient empressés de déguerpir dès la pre­\nmière bagarre, déferlaient à présent des flots de révoltés munis de\npierres et de projectiles de toute espèce, dont une grêle incessante mi­\ntrailla le pont du bateau anglais, à peine eût-il enfilé le goulet du port.\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "                             LA REVUE RO UGE                            127\n\n\n    Les femmes, hors d’elles-mêmes, effrénées, éperdues, s’étaient pous­\n sées aux premiers rangs. S’écroulant sur les escaliers des débarcadères,\n penchées par dessus les garde-fous, tordant des bras que la frénésie\n allongeait et dotait de l’élasticité des pieuvres, quelques-unes, armées de\n gaffes et de harpons, les yeux roulant dans les orbites et semblant sur\nle point d’en être projetés comme d’une fronde, la brise faisant claquer\net siffler des nœ uds de vipères autour de leur masque de gorgones,\nl’effort de leurs hurlem ents déposant sur leurs lèvres une écume plus\n âcre que celle des vagues rongeant les pilotis, leur aspect fut tellem ent\n implacable que les Anglais, après s’être aventurés à quelques mètres\n dans le chenal, rem irent le cap vers la pleine mer, littéralem ent affolés\n par cette vision dantesque, dont les huées les poursuivirent jusqu’au\n large.\n    Cette scène ém ouvante déterm ina enfin la régence à parlem enter\n avec les m utins et, en conséquence, ceux-ci députèrent à l’hôtel de\n ville les plus populaires de leur confrérie.\n    En revenant de la jetée, j’appris par Burch, un des négociateurs,\n qu’ils avaient obtenu un com m encement de satisfaction : on ne ven­\n drait plus, jusqu’à nouvel ordre, de poisson étranger; les bateaux\n anglais seraient reconduits en pleine m er; on suspendrait pendant\nquelque temps le service des bateaux excursionnistes vers Blanken ­\nberghe; enfin, le hideux petit paquebot dont se plaignaient les cha ­\nloupiers et les loueurs de canots, regagnerait au plus vite les eaux de\nl’Escaut et la rade d’Anvers.\n    C’était m oins par humanité, par sollicitude pour la cause de ses\npauvres administrés que dans le but de ne pas léser les gros intérêts\ndes hôteliers et des boutiquiers que le m agistrat souscrivait à ces con­\nditions.\n    Il était temps de conjurer le désastre. Déjà les locataires des villas\nsituées au nord de la digue, dans le voisinage de l’ancien phare et des\nbassins, refluaient, consternés, vers le Kursaal. Beaucoup avaient\ndemandé leur note, bouclé leur malle et pris le train. Les blêmes maîtres\nd’hôtel et les concierges, atteints dans leur cupidité, torturaient rageu­\nsem ent leurs favoris en grom m elant : « Ces sales gens auraient bien\npu attendre la fin de la saison ! » Pour enrayer l’exode général, à peine\nl’arrangem ent eût-il été conclu, des proclamations rassurantes et\npaternes furent affichées. Les journaux publièrent des communiqués de\nce genre : « O n a beaucoup exagéré le récit de ces émeutes ; pas un\nétranger n ’en a été importuné, et sur la digue comme aux environs du\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": "128                          LA REVUE ROUGE\n\n\n\n\n splendide K ursaal, on ne se fût pas douté qu’il y eût une émotion popu­\n laire.. Sur la plage, les enfants jouaient et se livraient à la construction\n des forts comme le montre notre dessin. » Et le texte veule et philistin\n renvoyait, en effet, le lecteur à une de ces ineptes quelconqueries du\n fluent crayonneux Mars.\n    Cependant, en dépit de la pacification officielle, le bourgm estre\n avait convoqué la garde civique, et la garnison était consignée dans\n ses casernes. Pour ce qui me concerne, j’étais loin d’être rassuré. « T o u t\n est donc fini, avais-je dit à Burch Mitsu, et vous allez vous tenir tran­\n quilles? — O ui, tout est fini! » avait-il répondu, mais d’un ton rauque\net avec un sourire énigm atique qui donnaient une signification plus\ninquiétante que conciliante à ses paroles. Je lui trouvai l’air farouche\net en quelque sorte absent, l’occulte prestige que dégageait sa per­\nsonne me paraissait approcher d’une m anifestation définitive. Un\ncrispant silence nous séparait, un secret le détachait de moi. « Je ne\nm ’appartiens plus ! m urm ura-t-il très bas, comme en rêvant, et bientôt\npersonne, sur terre, n ’aura influence sur moi! » Quoique nous ne\nfussions qu’à deux dans son humble chambre, il semblait s’adresser\nà un confident invisible. Ses chers yeux aussi ne me regardaient plus;\nils fixaient, ils scrutaient j’ignore quel au-delà!\n    M aintenant que je l’avais rejoint, j’étais ferm em ent résolu à ne plus\nle quitter. Je l’empêcherais coûte que coûte de se com prom ettre dans\n de nouvelles échauffourées. C’était bien assez du sac des poissonneries\nDuvyvre et Valckeniers, pour lequel il serait sans doute inquiété et\npoursuivi comme principal meneur.\n    Il sortit et, sans qu’il fit attention à moi, je marchai à côté de lui. Au\ndehors, j’éprouvai un réel soulagem ent en constatant qu’une sorte\nd’apaisement se produisait dans la population. La fureur faisait place à\nune exubérance fiévreuse. Une bande, précédée du peu subversif\ndrapeau tricolore, se prom enait par les rues de la ville, en chantant\nune conciliante Brabançonne. Allons, ce n’était décidément pas encore\nle grand branle-bas! Les patrons de m on auberge jugeaient bien cette\nrace : des enfants débonnaires dont les tardives colères étaient prom p­\ntem ent calmées par de feintes et leurrantes concessions. En me faisant\ncette réflexion, je regardai Burch, espérant que sa physionom ie con­\nfirmerait m on optimisme. Au contraire, il me suffit de le dévisager\npour pressentir une irréparable catastrophe. Elle ne se fit pas attendre\nlongtem ps.\n   Comme le cortège débouchait sur le quai, soudain une poussée se\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": "                            LA REVUE ROU GE                            129\n\n\n produisit, la musique cessa de jouer, la Brabançonne s’arrêta dans la\n gorge des chanteurs, et quoique j’eusse pris le bras de Burch en\n m ’effaçant le plus possible sur le trottoir, nous fûmes entraînés dans\n le tourbillon, bousculés et séparés l’un de l’autre. La Constantia, un\n des sloops ostendais attendus depuis le matin, venait de rentrer au\n port et la foule entourait avidement les pêcheurs qui racontaient comme\n quoi ayant rencontré le chalutier reconduit en pleine mer, les Anglais,\n sans provocation aucune, avaient tiré sur eux. G ust Mitsu, qui faisait\n partie de l’équipage, avait été atteint au bras et, la m anche retroussée,\nil étalait aux regards de ses camarades une blessure non encore pansée\n d’ou le sang ne cessait de couler.\n   En un instant la colère s’empara de nouveau de la foule; le feu qui\ncouvait, mal éteint, se rem it à flamber. Ils rêvent d’immédiates repré­\nsailles. Mais qui frapper? Ils se rappellent que les deux bateaux de\npêche anglais qui ont provoqué les troubles, savoir la chaloupe\nMeredith de Grinsby et le chalutier Pacific de Berwick, se trouvent\nencore dans le premier bassin. Il s’agit de les en faire sortir au plus\nvite. Com mandés par les deux frères Mitsu, voilà que tous se préci­\npitent de ce côté.\n   L’artillerie de la garde civique, tenue sous les armes pour faire face\nà toute éventualité, débouche au même m om ent du pont faisant com­\nm uniquer ce bassin avec l’écluse de marée. Les m utins se voient\ndisputer le passage. Le com m andant les somme de s’éloigner du quai.\nLoin d’obtem pérer à cet ordre, les pêcheurs résistent et tiennent tête\naux artilleurs. Ceux-ci m ettent la baïonnette au canon et s’apprêtent\nà charger. Les pêcheurs viennent résolûm ent à la rencontre des\ngardes, se découvrent la poitrine et, em poignant la pointe des armes,\nfont le geste de l’enfoncer dans leur chair.\n   La garde civique parvient enfin à refouler le gros du rassemblement\nà quelque distance du quai. Toutefois, elle n ’a pu empêcher quelques\nintrépides et lestes gaillards de sauter sur le Meredith, amarré au\nquai, ou, comme Burch et Gust Mitsu, de se jeter dans deux embarca­\ntions de plaisance d’où ils gagnent à force de rames le chalutier\nmouillé à une cinquantaine de m ètres de la rive.\n   Le com m andant les hèle : « Revenez sur le champ! — Jamais d e la\nvie — Allez-vous débarquer! — A vous autres de nous déloger d’ici! »\n   E t les crânes lurons de narguer la garde civique avec le mépris de\ngens ayant le pied marin, pour ceux qui n ’ont jamais foulé que le\nplancher des vaches.\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": "130                          LA REVUE R O U G E\n\n\n\n\n   Burch, les mains en poches, se m it même à danser une bourrée\ndont il sifflait la mélodie. La grâce féline et presque quintessencielle\nm arquant d’un cachet suprême sa copieuse et plastique beauté, me\nfaisait oublier l’heure farouche et les ambiances sanguinaires.\n   Le commissaire l’interpella : « Voyons, vous, Burch, soyez raison­\nnable, ne faites pas le polisson ! Donnez plutôt l’exemple aux autres\net remettez pied à terre comme un bon sujet! » Burch, faisant la sourde\noreille, le personnage devint solennel, entam a une harangue. Les\nclameurs et les rires couvraient sa voix et on n ’entendait ronfler de\ntem ps en temps que ces gros m ots : légalité, justice, rapports interna­\ntionaux, respect de la propriété, fraternité universelle. Burch n ’inter­\nrom pit même pas ses ébats chorégraphiques. Son hum eur gouailleuse\net badine se com m uniquait à ses copains. Ils paraissaient ne pas\ndouter un instant de leur absolue sécurité.\n   Ces gardes civiques n’étaient-ils pas des O stendais comme eux?\nLes uniformes neufs, les sabres fourbis, les fusils astiqués, les buffle-\nteries bien blanches de ces « soldats citoyens » ne leur im posaient pas\nplus aujourd’hui que les dimanches au retour de l’exercice, lorsque,\nmusique en tête, ces masques débouchaient sur la place d’armes et\nqu’après le sacramentel « Rompez les rangs » ils envahissaient les ter­\nrasses des cafés où ils s’attardaient, pintant et piaffant, histoire d’exhi­\nber le plus longtem ps possible leur déguisem ent hebdomadaire. Les\npêcheurs reconnaissaient des fils d’armateurs et de gros poissonniers\net les appelaient à leur tour par leur nom , familièrement : « Hé, Mijn ­\nheer Chaarel ! Hé, Mijnheer Luik ! »\n   Puis, n ’accordant pas plus d’attention à ces fichus poseurs, nos\ngaillards se m irent à inspecter leurs prises. Ils faisaient jouer les agrès,\nles poulies, les cordages, déployaient ou carguaient les voiles, éprou­\nvaient la solidité des filets; d’aucuns descendaient dans les cabines et\nà fond de cale; d’autres grim paient aux haubans.\n   En batifolant ainsi, une idée vint tout à coup à l’un d’eux :\n   — Hé, dites donc, vous autres, si nous levions l’ancre pour du bon ?\n   — C’est ça, reconduisons nous-m êm es ces maudits Anglais en\npleine mer!\n   — Il y a mieux encore! intervint Burch. Appareillons tout simple­\nm ent pour la pêche en em pruntant les bateaux de nos acharnés con­\ncurrents! Hein, qu’en dites-vous?\n   — Bravo Burch ! En route ! Lié, hisse ! Hé, hisse !\n   Et tous de se trém ousser. Sur le quai, les pêcheurs qui avaient\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                             LA REVUE ROU GE                             131\n\n\n\n entendu la mirifique proposition de Burch ne trouvaient pas la farce\n m oins capitale et se tordaient de désopilation.\n    — Gust Mitsu com m andera le sloop et Burch le chalutier!\n    — Entendu ! Partageons-nous les hommes !\n    — Chauffons la machine! Aux voiles! dépêchons!\n    En effet, ils se séparaient en deux équipages et se m ettaient en\n devoir de lever l’ancre et de dém arrer incontinent, la chaloupe rem or­\n quée par le chalutier à vapeur. Telle était leur désinvolture, qu’elle\n finissait par endorm ir mes appréhensions. La police et la garde civique\n elles-mêmes semblaient désarmées par le piquant et l’originalité de\n cette plaisanterie.\n    La drôle de grimace que feraient ces sacrés Goddams, réfugiés en ce\nm om ent chez leur consul, lorsqu’ils s’aviseraient de rem onter à bord!\n    Le tour serait complet.\n    Un silence expectant s’était fait sur le quai. Les spectateurs ne per­\ndaient plus un m ouvem ent, plus une parole de ces impayables lurons.\n    Déjà, on guindait l’ancre du chalutier :\n    — Un instant, s’écria Burch, il est entendu que nous naviguons\n sous pavillon belge !\n    Il détache de la hampe le drapeau tricolore prom ené tout à l’heure\npar la ville et, tenant un coin de l’étoffe entre les dents, il grimpe au\ngrand m ât pour y arborer les couleurs nationales.\n    Une immense acclamation, une clameur brève mais frénétique cé­\nlèbre ce raffinement de prouesse. Les pêcheurs exultent jusqu’au\ndélire.\n    Burch m onte, m onte toujours, mais en prenant son tem ps; parfois\nil s’embarasse dans les plis du drapeau, d’autres fois il affourge une\nvergue et se repose pour échanger de là-haut une grosse bourde\navec un autre flambart qu’il démêle dans le grouillem ent de la foule.\nT ous les regards le couvent anxieusem ent et le caressent de leur sym ­\npathie, de leur solidarité.\n   Enfin il arrive à la pomme du mât. Pour aller plus vite, il en arrache\nle drapeau britannique.\n   La huée féroce et étourdissante qui approuve cet attentat rappelle les\nautorités au sentim ent de leur rôle. D ’ailleurs, la foule devient par\ntrop rem uante et pèse tellem ent sur les gardes civiques que ceux-ci\nrisquent à to u t instant d’êtres jetés à l’eau. Il faut absolument en finir.\n   T rès pâle, nerveux, blessé dans son im portance d’officier amateur,\nle com m andant, après s’être concerté avec le commissaire, ordonne\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "132                         LA RE VUE ROUGE\n\n\n\n\nau premier rang de coucher en joue les envahisseurs des bateaux\n anglais. En même temps le second rang s’est retourné vers la cohue,\n et crosse en l’air s’efforce de la faire reculer.\n    — Pour la dernière fois, allez-vous descendre? clame l’officier à\n Burch Mitsu.\n    Pour toute réponse, le jeune homme esquisse du geste une ithy ­\n phalique parodie du salut militaire.\n    — Feu! gronde l’officier, dom inant et étranglant le rire égrillard de\nla multitude.\n    Les balles s’égarent; mais ils ont tiré tout de m êm e! Vrai, ces m us­\ncadins, ces « fils de famille », comme on dit en style bourgeois, — ce\nqui ferait supposer que ce qu’on appelle famille n’existe pas pour les\ndéshérités, — ces dadais pommadés, au visage poupin, ont été munis\nde poudre et de balles! Les doigts leur dém angeaient de s’en servir, si\nbien que les fusils seront partis tout seuls !\n    Mes yeux dévoraient Burch. Le grand m om ent imminait. Je voulus\nm ’élancer, le conjurer par un cri. Impossible! Mes jambes étaient\n paralysées, j’étais pressé dans les étaux de la cohue; et suffoquant\n d’angoisse, je ne pouvais plus tirer un son de la gorge.\n    Q uant à lui, mon héros, il ne s’était pas seulement détourné à la\n détonation; il n ’avait même pas tressailli. Il continuait tranquillem ent\nde substituer le drapeau belge au pavillon britannique, et il officiait\navec ces bonheurs d’attitudes et ces trouvailles de gestes dont il me\nrégalait en appareillant, lorsque nous partions en excursion. Sa\nsilhouette inoubliable se détachait sur un de ces couchers de soleil\nqui exacerbent encore l’hystérie de l’équinoxe et les spasmodiques\nmirages de septembre. Les reflets de l’horizon Péclairaient avec une\nsorte de volupté ; des feux Saint-Elme papillonnaient dans les frisons\nde sa chevelure : il n ’avait plus l’air d’un simple vivant, il éblouissait\ncomme u n ressuscité.\n   L’aigre com m andem ent traversa une seconde fois l’espace léthar­\ngique.\n   C ’en était fait. Ils firent feu pour de bon, cette fois, en visant de\nleur mieux, faut-il croire, comme s’il s’agissait de tirer au pigeon et de\nrapporter quelques couverts d’argent à leurs ménagères.\n   T rois corps s’abattirent sur le pont. Dans l’un je reconnus Gust\nMitsu. Burch, du moins, était sain et sauf! Mon illusion ne dura pas\nplus longtem ps qu’un soupir.\n   Je le vis chanceler. L’une d’après l’autre, ses mains lâchèrent prise;\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                            LA REVUE R O U G E                        133\n\n\n\n\nil porta la gauche à la poitrine, perdit pied et, comme il dem eurait sus­\npendu dans le vide, tournant plusieurs fois sur lui-même, il s’enroula\ndans les plis du drapeau mal attaché à la drisse, de sorte que lorsqu’il\ns’abattit sur le dos, non loin du grand frère, sa tête blonde, appâlie, sa\ndouce figure de novice ém ergeait seule du linceul tricolore. Ce que\nm ’avaient prédit l’autre été la mer phosphorescente et, hier encore,\nles sanglots de l’accordéon durant la nuit d’insomnie, c’étaient donc\nles pantèlem ents furieux de cette noble poitrine! Peu à peu, aux flots\nde sang giclant du poum on perforé, le drapeau national se teignait en\nun prophétique étendard rouge.\n   Alors, se redressant sur ses coudes, dans la posture d’une vigie\nfidèle, Burch dirigea ses yeux m ourants vers l’horizon où l’édifice des\nnuages lui représenta le phare de la Révolution promise...\n   Q uelle cause m ’empêcha de chercher le trépas à sa suite? Une pu­\ndeur difficile à définir, une vague conscience de mon indignité, la peur\nde mêler un sang profane à cet holocauste agréable à l’avenir. Avant\nde dépouiller la vie, était-ce que je devais mieux m ’im prégner de\nl’âme populaire? Me fallait-il concourir d’une m anière plus efficace que\npar une fin prématurée, un m artyre encore im mérité, au bonheur de\nceux que je prétendais tant chérir! T el un catéchumène des âges\névangéliques ne recevait que bien longtem ps après les autres le sacre­\nm ent de la m ort violente.\n   Si m a place n ’avait jamais été parmi les tourm enteurs directs des\nmisérables, elle n ’était pas encore parmi les persécutés! Un jour peut-\nêtre serai-je digne des pauvres et des parias! Q uand j’aurai confessé\net expurgé mes intim es préjugés sociaux, que je me serai affranchi des\ndernières conventions profitables aux affameurs, quand aucune des\nim postures du progrès et de la civilisation ne me faussera plus la cons­\ncience, je mériterai sinon de m ourir avec les interdits et les anathèmes,\ndu moins de m ’im moler pour faire place à leur postérité.\n   La vanité et la présom ption suprêmes de notre part ne consiste -\nraient-elles pas à nous croire, nous, les rêveurs angoissés, les pâles\naugures des prochains cataclysmes, appelés à jouer encore un rôle\ndans l’édification du m onde nouveau?\n   Bientôt c’en sera fini des présages et des avertissem ents de la\npériode comminatoire. Ne ferions-nous pas mieux de disparaître avec\nceux que nous avons condamnés et flétris, nous autres transfuges de\ncette civilisation, de ces m œ urs abolies; nous autres, gravats qui\nencom breraient le chantier anarchiste?\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "134                        LA   revue   rouge\n\n\n\n\n    A utant partir sans récriminer. Laissons passer la justice de Caïn!\n Faisons place à des âmes sans remords et sans passé. Les meilleurs, les\n plus jeunes d’entre les bourgeois sont inaptes aux récoltes des jours\n prochains, c’est à peine s’ils prêteront une main utile aux semailles,\n ils servirons tout au plus aux amendements. Nous serions gauches,\n maladroits, fatalement désorbités. Car nous ressemblons aux brous­\n sailles couvrant les novales et que le défricheur réduit en cendres\n pour les restituer sous forme d’engrais au sol épuisé dont elles étaient\nles parasites.\n    Et ce sont eux, tous ceux que nous chérissons, qui sans le savoir,\nen se jouant, parce que la fatalité, le destin les aura enivrés et leur\naura poussé le bras, ce sont les élus qui nous im m oleront pour leur\nplus grand bien.\n    T ro p de bonheurs et de privilèges nous entachent et nous dégénè­\nrent pour que nous soyons dignes de com m unier dans la m ort avec\nles doux et sublimes parias !\n    R ésignons-nous, au jour des représailles et des cataclysmes, à\ntom ber confondus avec les mauvais riches. C’est pour donner aux\naimés la plus intense preuve de notre tendresse que nous devons\nconsentir à cette m éconnaissance, à cette méprise. Il nous faut accep­\nter toute la cruauté de ce sort, et cela sans espérer que jamais nos jus­\nticiers nous pleurent; au contraire, avec le désir que jamais — pour\nqu’ils n ’en éprouvent d ’oiseux et inutiles remords — ils sachent à\nquelle extrémité, à quel paroxysme nous les chérissions! Il faut, afin\nque rien ne trouble leur œ uvre sereine et régénératrice, qu’ils conti­\nnuent de nous croire coupables.\n    Afin qu’ils conservent la foi et l’espérance, puissent-ils ne douter\njamais de leur charité!\n    Mais pour nous, quelle volupté dépassant toutes les autres : celle de\nm ourir de leurs mains immaculées. C’était toujours à l’épée de ses\naffranchis, gladiateurs violents et candides, que César dem andait le\ncoup de grâce. Et pour m ourir, réconcilié, Amfortas attend Parsifal.\n\n                                                Georges E e k h o u d .\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                                                   LA REVUE ROUGE                                                                  13 5\n\n\n\n\n                    L ’E v o lu tio n Sym boliste\n                               A PROPOS D’UN LIVRE NOUVEAU ( 1)\n\n\n                                                                   I\n\n   O n peut n ’être pas partisan du symbolisme, désapprouver ce m ou­\nvem ent, par simple réaction instinctive ou par discussions critiques\net raisonnées. O n peut préférer la m arm oréenne clarté des Impas­\nsibles, la poésie fouillée et correcte des Parnassiens, le réalisme banal\net bourgeoisem ent restreint de Coppée; mais ce serait m ontrer un\nparti-pris trop absolu que de nier l’existence actuelle d'un groupe\nnom breux, dont Villiers de l’Isle-Adam, Verlaine et Mallarmé furent\nles premiers porte-drapeaux, et qui, oubliant totalem ent Baudelaire, le\nprincipal initiateur, semble s’attarder et s’affaiblir en de mesquines et\nétroites querelles intimes. Ces tendances peuvent n ’être qu’intéres­\nsantes; elles n ’en sont pas moins dignes d’étude.\n   « Le Symbolisme, a dit l’un d’eux, est au bout du bâton dont le\nnaturalisme est l’autre bout. » Et c’est bien dans cette définition, plus\ningénieuse que suffisante, que l’on peut trouver la raison de cette\nlevée de boucliers, de cette réaction révoltée de jeunes idéalisés contre\nle m atérialisme naturaliste, dont les excès leur semblaient être la\nm ort de toute conception poétique. C’est dans Mallarmé que nous\ntrouverons une définition complète du symbolisme, la seule peut-être,\net la meilleure : En poésie, « je pense qu’il faut qu’il n ’y ait qu’allusion.\nLa contem plation des objets, l’image s’envolant des rêveries susci­\ntées par eux, sont le chant : les Parnassiens, eux, prennent la chose\nentièrem ent et la m ontrent; par là, ils m anquent de m ystère; ils\nretirent aux esprits cette joie délicieuse de croire qu’ils créent. Nommer\nun objet, c’est supprim er les trois quarts de la jouissance du poème,\nqui est faite du bonheur de deviner peu à peu; le suggérer, voilà\nle rêve. C ’est le parfait usage de ce m ystère qui constitue le symbole :\névoquer petit à petit un objet pour évoquer un état d’âme, ou inver­\nsem ent, choisir un objet et en dégager un état d’âme, par une série\nde déchiffrements. »\n\n  (1)    A   p a ra ître trè s p ro ch a in e m e n t, Chansons Tristes J e P au l S a in t B rig itte . C h e z L . d   A . G o d en n e ,\nà M a lin e s .\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "136                                             LA REVUE ROU GE\n\n\n\n\n   Voilà qui est plus explicatif et concluant; et, bien que les derniers\nm ots semblent une sorte de « recette » peu claire, nous retiendrons\nde l’ensemble l’expression qui le résume : Evoquer et suggérer l’objet,\nvoilà le rêve. — M. Mallarmé ajoute plus loin : « Il doit y avoir to u ­\njours énigm e en poésie, et c’est le but de la littérature, — il n’y en a\npas d’autres, — d’évoquer les objets ( 1). »\n   P our l’esprit qui considère en spectateur l’évolution littéraire con­\ntem poraine, ce sont là luttes curieuses et intéressantes théories. Ce\ngroupe parisien, au sein duquel naissent et se précisent tant de diver­\ngences et de rivalités jalouses, sera-ce lui qui donnera à la langue\npoétique future sa véritable impulsion ? Ces idées nouvelles, sortiront-\nelles du chaos agité où elles se heurtent l’une l ’autre, pour s’accuser\nen principes définitifs ? L’évocation idéale d’un rêve chanté vaincra-\nt-elle le m atérialisme positiviste des grands auteurs de notre siècle,\nou verrons-nous se former et se développer un divorce grandissant\nentre la prose philosophique et la poésie idéaliste? — L’avenir pourra\nnous l’apprendre; mais devant ces aigres disputations de multiples\nchapelles, cette unanim ité pitoyable qui fait se déchirer l’un l’autre\ntous les roitelets de ces écoles, il nous est permis d’en douter. —\nVienne à présent un Ronsard ou un Hugo dont la plume laborieuse,\nle talent fécond rassemble ces petites forces éparses, secoue l’indiffé­\nrence ambiante et jette avec éclat son cri d’attaque, dès lors, le petit\ngroupe pourra devenir puissante école, et ce sera pour la littérature\nfrançaise une évolution nouvelle.\n   Ce n ’est pas au milieu des symbolistes contem porains que l’on\ndécouvrira ce chef dom inateur, capable de s’imposer au m onde litté­\nraire : Verlaine est un fantasque; Mallarmé, un dilettante peu pressé\nd’écrire, aim ant un repos délicat; Moréas relit ses vers plutôt que\nd’en écrire de nouveaux; Henri de Régnier, l’un des plus loyalement\nconvaincus, cisèle dans une retraite m odeste, ses poésies si char­\nm antes; Charles Morice, l’un des plus savants, est trop indépendant;\net les autres? Vignier, Gourm ont, ont du talent parfois; Saint Pol\nRoux, Réné Ghil s’amusent.\n   En Belgique, le symbolisme a ses adeptes, mais les acides querelles\ndu groupe français n ’y rencontrent aucun écho. Nous examinerons\nde façon aussi générale et succincte, en notre num éro prochain, quels\n\n\n ( 1) H u r e t , E n q u ê te litté ra ire .\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                             LA REVUE RO UGE                                          137\n\n\n\nsont les principaux symbolistes de nos Lettres nationales, et nous\nétudierons en quoi les Chansons tristes, l’œ uvre première d’un débu­\ntan t en littérature, Paul Sainte Brigitte, peuvent être classées dans\ncette école.\n                                                         H. Le B.\n   (A suivre.)\n\n\n\n                          Les Livres\n                Claudine Lam our, d e C a m ille L e m o n n ie r\n                                                                    P a r is , D e ntu.\n\n\n\n   On a soulevé, dans le domaine du roman de m œ urs, une question\nhautem ent intéressante et violem ment controversée, dont la solution\nne saurait être affirmée sans conteste, influencée qu’elle est diverse­\nm ent par les œ uvres, les talents et les goûts : L ’écrivain doit-il\nreproduire, trait pour trait, dans la peinture des tem péram ents, des\npersonnages réellement rencontrés dans le monde vrai, ou créer de\ntoutes pièces d ’imaginatives figures, sortes de typiques généralisations\nd ’une vertu ou d ’un vice, auxquelles il faut toute la généreuse puis­\nsance du génie pour acquérir avec suffisamment d’intensité, une illu­\nsoire apparence de vie factice?\n   La première m éthode, celle du rom an à clé, tel qu’il sévissait au\nX V IIe siècle, est aussi celle que nous retrouvons dans la Claudine\nLamour de M. Lem onnier. O n peut affirmer que cette photographique\nreproduction de quelques caractères choisis avec une justesse habile,\nprésente une garantie plus sûre de vérité dans l’étude; la copie exacte\nde types connus et croqués en brèves caricatures, peut leur donner\nun certain relief vivant, une allure plus accusée et réelle; mais pour\nétudier la vie humaine, de façon large et désintéressée, la m éthode est\ninsuffisante et pernicieuse, car elle restreint sur quelques personnages,\nl’observation attentive que l’écrivain eût développée plus aisément\ndans une création personnelle et généralisée. — J ’ajouterai que, pour\ncertains rom ans, elle est déplaisante parfois, car on soupçonne tout\nd’abord, dans ce complet étalage de m ystères théâtraux qui attirent\ntoujours le public, un léger souci de spéculation intéressée. — Mais\nce n ’est pas le cas pour Claudine Lamour; et le lecteur se détrompe\nbientôt. M. Lem onnier a voulu faire œ uvre d ’art en choisissant comme\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "138                         LA REVUE RO UGE\n\n\n\n\ntype d ’étude une divette parisienne dont le talent savamment naturel\net les célèbres gants noirs ont fait l’étoile de la moderne chanson ; et\nc’est en considérant la loyauté de cette tentative qu’il convient de la\ndiscuter ici.\n   L’intrigue est nulle. M. Lemonnier a pris dans la vie de son héroïne\nune période de quelques années; il nous dépeint son milieu, nous\nprésente son entourage, nous explique avec de nombreux détails les\nbizarreries de son caractère. Puis, après nous avoir m ontré le succès\ngrandissant autour de l’artiste'acclamée, il la laisse en pleine gloire,\ntriomphante d’une cabale jalouse, mais pressentant au milieu de ses\nivresses présentes, les amertumes à venir dans un mot : « Encore un\nan... puis tout sera dit, je ne serai plus que la vieillesse d’une étoile. »\n   Le roman se présente sous la forme de courts chapitres détachés,\nsortes de tableaux successifs et inégaux qui nous montrent sous\ndifférentes faces, l’esprit de la divette, et souvent se terminent par une\npointe un peu voulue. Les Goncourt chérissaient assez cette coupe\nirrégulière, qui a de l’originalité; mais combien l’éparpillement des\nimpressions et observations est nuisible à l’unité de l’œuvre, à la\nvision d’ensemble du personnage se détachant à peine, de ces cadres\nmultiples! Cette confusion délayée est excessive, d’autant plus que\ncertains de ces morceaux n ’apportent aucune idée neuve, retardent\ninutilement l’avancement régulier de l’existence de Claudine et affai­\nblissent dangereusement l’attention.\n   Rassemblons ces sensations éparses et examinons l’héroïne telle\nqu’elle nous est montrée. Claudine Lamour est la gamine rieuse et\nintelligente, grandie en plein ruisseau populaire, et que son irrésistible\ninstinct conduit peu à peu aux gloires les plus étourdissantes du café-\nconcert. Elle est élevée et formée par un maître de la caricature,\nPoiron, fort justement typé et mis au point, l’une des meilleures\nfigures de tout le roman. Avec sa blague féroce et ses amicales bour­\nrades, il la soutient dans ses défaillances et refroidit d’un m ot sec ses\nrares accès de vanité naïve.\n   M. Lemonnier s’est attaché à fixer en pleine lumière les deux carac­\ntères principaux de la chanteuse : le grand amour de son art, qui la\nfait étudier des jours entiers l’intonation d’un mot, qui la force à\ncourir dans tout Paris en quête d’une type particulier, dont l’imitation\nest nécessaire à la vérité de sa chanson; — une curieuse ignorance de\nl’amour, une virginité de fait chez une femme immorale en conscience,\nà peine échauffée par l’ardente passion d’un collégien qui s’est battu\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                             LA REVUE RO UGE\n                                                                        139\n\n  pour elle sans la connaître. — Ce sont là deux traits principaux,\n  logiquem ent développés, bien que la m ultitude des détails empêche\n  une forte concentration.\n     Claudine et Poiron, tels sont avec Rosarès, les seuls personnages\n  dont l’originalité est assez m oderne et nouvelle. Et encore, j’aime\n  peu ce Rosarès, ce ténébreux espagnol, dont le m ystère est peu\n  attachant et semble puéril. Il est d’une vision beaucoup moins précise,\n  et le rôle baroque qu’il joue dans l’action détone et déplaît.\n     Q uant au monde de Claudine, journalistes, cabors, rivalesdes jalouses,\n et aussi les quelques « gens du monde » assidus de ses jeudis, tout\n cela nous était connu : ce n ’est, en effet, qu’une reproduction papil­\n lotante de l’entourage de N ana, et bien moins vivante et puissante.\n Il semble, en outre, que les personnalités évidentes qui parsèment\n l’ouvrage soient assez déplaisantes, par le moindre souci d’art qu’elles\n accusent : T o u t lecteur des chroniques du Temps reconnaîtra sans\n peine le gros Rollion, qui commence ainsi son article : « La dernière\n création de Mlle Lam our m ’a fait passer un soir tout à fait agréable. »\n Ce n ’est plus là qu’un amusement.\n    C ’est dans ce monde que vit Claudine, et elle l’observe et le juge\n en quelques phrases incisives, d’une profondeur inconsciente, parfois\n trop justes et logiques pour être réelles.\n    Il serait malaisé de définir exactement le genre du roman. M. L e­\nm onnier, dont la grande facilité à se plier à toutes les règles explique\nla variété de ses oeuvres, semble s’être préoccuppé d’un réalisme plus\nserré et naturaliste dans la première partie; puis, les caractères posés,\nil s’est élevé en visions moins précises, plus symboliques, comme le\ncauchemar de Claudine, cette étonnante page, véritable débauche de\nmots et d’expressions dont l’accumulation délayée est d’un effet pénible\net d ’une intensité bien affaiblie. Mais la première partie renferme des\nscènes très justes, plus accusées et librement écrites, et qui typent plus\nfortem ent les caractères : la journée de Claudine à la campagne, ses\nquerelles avec Mme Lamour, l’interview de Ducrotois, l’engagem ent\navec La Bourdeille. Ce sont là de bonnes pages qui vivent et plaisent\net où l’auteur a su voir la réalité d’un point de vue original et per­\nsonnel.\n    M. Lem onnier, suivant en cela le système de Zola, affectionne en son\nstyle le substantif abstrait au lieu du m ot concret et habituel. Il dira :\n« des jeunesses d’âme, des fraîcheurs, des éveils; — le mépris d’une\ngrande femme aux yeux froids se leva de dessus un lot d’étoffes; —\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": " 140                             LA REVUE ROUGE\n\n\n\n\n Claudine, ouvrant le frémissement de son petit nez levé, flairait la\n surprise et le renouveau de cette odeur de nature qui la grisait. »\n   Cette méthode, employée discrètement, est louable, car elle\naugmente la force de l’idée que Pépithète aurait affaiblie; mais\nM. Lem onnier en abuse vraiment trop, et cet excès, ce retour perpétuel\ndu substantif fatigue au plus haut point par sa m onotonie. Et pourtant,\nil dispose d’un riche vocabulaire et l’augmente encore de néologismes\nsavants ou d ’archaïsmes adroitement exhum és; mais sa langue est\ntrop trav aillée et s’il arrive parfois à réaliser des images d ’une heu­\nreuse exactitude, ses recherches constantes n ’aboutissent pas toujours\navec le m êm e bonheur; et ces demi-impressions, longuem ent recher­\nchées, alourdissent la phrase ou l’obscurcissent au-delà de toute licence.\n   Claudine Lamour, est une œ uvre curieuse, bigarrée pour être forte;\nmais sa lecture offre de l’intérêt par les modernes personnalités qu’on\ny retrouve et dont la peinture intim e présente un peu l’alléchante\nsaveur d’un recueil de mémoires.\n                                                                 H. L e B oeu f .\n\n\n\n\n                            G rappillages\n   L e num éro de m ai de l’Ermitage contiendra un référendum à la fois artis­\ntique et social, sur la question suivante :\n   « Q uelle est la m eilleure condition du B ien social, un e org an isatio n libre\net spontanée, ou bien une organisation disciplinée et m éthodique ? V ers\nlaquelle de ces conceptions sociales doivent aller les p références de l’a r­\ntiste ? »\n   L es réponses ém anent des m eilleurs écrivains de la je u n e génération,\ncelle dont l’âge avoisine la trentièm e année de la n g u e , ta n t française\nqu’étrangères.\n   Il sera intéressan t de voir en quel sens, lib éral ou au to ritaire, se p ro n o n ­\ncera la m ajorité de cette je u n e élite littéraire internationale.\n  L e Mercure de France publie des lettres de V incen t v an G ogh.\n   U n bo n article dans le Drapeau, sur la Pruderie dans la formation littéraire des\njeunes gens.\n   D ans Floréal, du V erhaeren, du G érard y , du L u cien de B usscher, du\nP ierre Olin, du A rn ay et du R assenfosse.\n   D ans Le Réveil, une p rose : Le prêche de Cam ille L em o n n ier; des vers de\nSérasquiez, K lingsor et P a u l S ainte Brigitte.\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                             LA Rn·uE ROUGE\n\n\n\n  En notre prochain numéro, une nouvelle inédite de notre arn:i Eekhbul:t,\net des fragments inédits d'un livre à paraître prochainement, de Eug.\nDemolder.\n  Ultérieurement une prose de M. Hubert Krains.\n\n  Vient de s'ouvrir au Musée ' Moderne, l'exposition de la Presse ancienne\net moderne, organisée par l'assoc-iation de la Presse périodique belge.\n  Particulièrement intéressant, le salon de la presse ancienne, -dont la\ndécoration, bien conçue et bien stylée      t due à M. Paul Delhez, - un\njeune.       ·\n  De lui également un grand panneau allégorique, représentant la Presse.\n  Bref, une exposition fort curieuse, et d'un haut intérêt, dont le succès\nest assuré, malgré la stupidi) et mesquine hostilité de certains de la Presse\nquotidienne.                   ·\n  Aussi nous y reviendrons.                                        X. X.\n\n  En notre prochain numéro, nous parlerons de la Duchesse de 1\\tia!fi, la tra-\ngédie de Webster, excellemment traduite par G. Eekhoud.\n  Egalement étude critique sur les campagms hallucinées de Verhaeren.\n\n  P. S. - Nous demandons à nos abonnés et nos lecteurs de vouloir bien\nexcuser le retard assez sensible apporté dans l'envoi de la Revzte Rouge; et à\nceux qui se délectent au malin plaisir de pronostiquer la mort prochaine de\nnotre publication, nous disons un énorme zut, dont l'avenir prouvera l'élo-\nquence et la vitalité.\n                                                         P. Ste B. et S. P.\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": " Cours complet         )OUr    },\" ::ssleur~ '       Dames   a   Enfants\n            Ouvert tous les jours. àe 6 à ro heures du soir\n                   et le dimanche, de 2 a 4 heures\n\n\n              3 francs par mois, jusqu'à l'âge de r-5 ans;\n               5   »       »         passé cet âge ;\n            r,5o   »       »         pour le cours d'ensemble.\n\n\n\n\nEX-PROFESSEUR DE LL. AA. RR. LES PRINCES BAUDOUIN ET\n                       ALBERT DE BELGIQUE\n\n         Rue de Wauthier, 93, à Laeken\n                           (PI: OVISO!REMEI\\T)\n\n\n\n   N. B. Les inscriptions sont reçues au domicile du Professeur.\n\n\n\n\n    Pour paraître tres procluinement, chez les éditeurs\nL. & A. GoDENNE, à Malines :\n                                '·   ·.\n\n               Chansons .Tristes           ·......\n\n\n\nun beau volume de vers, in-r6, sur papier de luxe, carac-\ntères elzéviriens.\n    On souscrit par car~e postale.\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 8, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1893-05", "signet_source": "Deuxième année - N°5 - Mai 1893", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, PDF 154", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}