{"numero_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "articles": [{"article_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3-201", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1887-000.pdf", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "2 e Année. — N° 3.", "ancre_fin": "QUAND MÊME.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 124, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 196, "texte": "2 e Année. — N° 3.                                                 15 Mars 1887.\n\n\n\n\n LA\n  WALLONIE\n                                               QUAND MÊME.\n\n\n\n\n                                 "}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3-202", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1887-000.pdf", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 124, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 196, "fin_caractere_exclue": 793, "texte": "SOMMAIRE :\n\n\n\n\n        G eorges Gi r r a n .        .   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Union postale : 6 fr. 5 0.\n\n                                              Ernest M a h a i m ,\n         Comité de Rédaction       Albert M o c k e l ,\n                                   Maurice SIVILLE.\n               Bureaux : rue St-Adalbert, 8, Liège.\n\n\n          "}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3-204", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1887-000.pdf", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L 'A R T", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 125, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 398, "fin_caractere_exclue": 1467, "texte": "L 'A R T M O D E R N F\n Revue critique des Arts & de la Littérature\n                 Paraissant le Dimanche\n            Abonnement : 10 francs par an\n    Administration : 26, rue de l’Industrie, Bruxelles.\n\n\n         LA        JE U NE                  B E L G IQ U E\n\nPalissant le ler de chaque mois en livraison de 32 pages\n             P r i x   «l’a b o n n e m e n t         7    f r a n c s\n\n   Administration : 26, rue de l’Industrie, Bruxelles.\n\n\n             D E L Z IR E                      M O B IS\n                          l ’ ar A r n o l d G O F F IN\n         chez Moens, galerie Bortier, Bruxelles,\n                    Prix : 2 francs.\n\n\n            L’A R T               E SP AG N O L\n                          P a r L u cie n S O LV A Y.\n\n                  chez R O U A M , éditeur, Paris.\n\n\n  LA       REVUE                  IN D É P E N D A N T E\n                  DE   L IT T É R A T U R E     ET        D’ART\n\n Paraissant tous les m ois en une livraison compacte\n           Abonnement 1 7 francs par an.\n         Bureaux : 79, rue Blanche, Paris.\n"}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3-001", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1887-000.pdf", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 109, "page_fin": 120, "titre_corps": "Luc Robert", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "G. 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Puis il\njeta son fusil sur l’épaule, enfonça son feutre sur sa tête et partit\nen sifflant Breuc.\n   Après avoir passé la porte charretière, comme poussé par une\nforce supérieure il fit un brusque crochet et se planta les yeux en\nl’air sous le châssis de la chambre de Lucienne. Et il se prit à son­\nger à des choses très douces et très nouvelles, étonné lui-même de\nsa rêverie vague qui montait comme un brouillard flottant vers la\nfenêtre de Lucienne, dans la paix du matin vermeil. Brusquement\nil sentit qu’il l’aimait comme une sœur cadette à qui l’on doit\naide et dévouement et il s’emplissait la tète de désirs héroïques\nde se sacrifier pour cette amie qui dormait là dans sa chambre de\njeune fille, sur son petit oreiller pâle. Il aurait voulu savoir à quoi\nelle rêvait, et il se sentit monter une brusque colère à l’idée\nqu’elle ne pensait pas à lui. Ce devait être le grand-père qui l’oc­\n cupait, le grand-père avec ses quatre-vingts ans couronnés de\nneige.\n  Et il restait immobile, absorbé dans ses idées songeuses, sans\nessayer de se raisonner.\n  Il baissa la tête et ses yeux tombèrent sur Breuc qui s’était\naccroupi près de lui, le nez en l’air, le regardant comme pour l’in­\nterroger. Alors il sembla s’éveiller. Tiens, qu’est-ce qu’il faisait là,\nest-ce qu’il allait monter la garde devant les fenêtres maintenant,\navec son fusil au dos? Il se railla d’un éclat de rire qui sonnait\n                                                                 8\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1989, "texte": "110\n\nfaux, remonta son camier d’un coup d’épaule et s’enfonça dans la\ncampagne.\n   Luc. pensif, le regardait s’éloigner avec une brusque inquiétude\nau cœur.\n   Lucienne descendue, un sonore baiser avec un “ bonjour cen­\nsier „ bien affectueux lui rendit son calme.\n   D’ordinaire, Lucien ne rentrait que le soir, déjeûnant au bois\nd’une tartine emportée le matin et fraternellement partagée avec\nBreuc.\n   On s’étonna de le voir revenir à midi. Il expliqua que s’étant rap­\nproché de la ferme en suivant un perdreau démonté, il avait pré­\nféré partager le dîner avec eux. Ils se mirent à, table, Luc et\nLucien soudainement mal à l’aise, Lucienne gagnée par leur\ngêne.\n   Lucien s’éloigna, le dernier morceau en bouche et rentra le soir,\nle carnier vide. Et comme le fermier avait un petit sourire mo­\nqueur, il protesta qu’il avait battu les meilleures parties et s’em­\nporta contre ses nouvelles cartouches à poudre de bois qui fusaient\ncomme si on les avait mouillées, n’osant pas avouer qu’il était\nresté toute l’après-midi à l’orée du bois d’Erwemont, les jambes\ncassées, le fusil entre les genoux, rêveur sans savoir pourquoi.\n   Après le repas, — toutes les journées se ressemblant au Culot\ndes Bois — ils se retirèrent dans la petite pièce où ils passaient\nleurs soirées. Luc raconta des histoires, rappelant du fond de ses\nquatre-vingts ans des souvenirs de jeunesse: le pays couvert de\nmoines, l’abbaye de Montfert pullulant de robes noires, comme\nune fourmilière, la richesse de l’ordre avec ses cent et trois fermes\ngroupées autour de lui et dont le nombre s’étendait toujours ron­\ngeant la terre à cinq lieues à la ronde comme un halo autour du\nresplendissement de ses toits d’ardoises, puis l’arrivée des gueux\n de France, comme il appelait les révolutionnaires, qui avaient\nsaccagé Montfert et n’avaient laissé du palais des moines que les\ntrois pans de murs noircis par l’incendie qui achevaient de\n crouler, là bas, dans l’enclos où paissaient les vaches du Culot\ndu Bois.\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2296, "texte": "                                                                 111\n\n    Lucienne, le coude sur la table et la tête dans les mains, l’écou­\ntait, intéressée toujours à ces histoires qui, racontées par Lucf\nprenaient les teintes patinées d’une tapisserie très ancienne dont\nles personnages auraient chanté des airs d’autrefois.\n    Lucien la regardait, ses grands yeux éveillés par l’attention\net les paroles du grand-père lui semblaient un murmure doux et\ninsaisissable qui berçait sa rêverie. Comme Lucienne se retour­\nnait, elle surprit son regard et elle y vit tant de douceur souf­\nfrante et cachée, qu’elle en fut remuée d’étrange façon.\n    Cela ne dura qu’un instant. Lucien s’était ressaisi et se forçait\nà présent à écouter Luc, avec des signes de tête et de grands\ngestes d’approbation, au fond, très grave. Quand, à “ l’au revoir, „\nLucienne prit la main de Lucien dans une pression amicale et pro­\n longée, il sembla brusquement à Luc que c’était son cœur à lui\nqu’elle serrait là dans sa petite main blanche.\n    Depuis ce soir, tous furent tristes, gênés de l’idée que quelque\n chose s’était dérangé dans le mécanisme régulier des habitudes.\n    Serrés à trois le soir autour de la lampe discrète sous son abat-\njour, ils se sentaient malheureux et contraints, sans qu’ils pussent\n reprocher à l’un d’eux cette tristesse noire tombée du ciel et qui\n les envahissait.\n    Lucienne songeait beaucoup, devenue grave. Des idées qu’elle\n avait eues autrefois lui revenaient, obsédantes. Parfois, quand elle\n  était seule le soir dans le calme de la chambre close, avec Luc,\n  elle avait souhaité du bruit, du mouvement, un événement, n’im­\n porte quoi, pourvu qu’elle eût une heure de distraction. Un mécon­\n tentement inavoué, vague, qu’elle refoulait avec des reproches,\n  avait parfois grondé en elle aux heures de solitude. Elle aurait\n voulu un coup de vent dans son paysage trop ensoleillé, un es­\n  poir ou une menace à son horizon inaltérablement bleu, éternel­\n  lement limpide et serein, sans un moutonnement de nuage, comme\n  un grand ciel de printemps désespérément radieux et clair, d’où\n  tombait une paresse lourde et une torpeur où s’endormaient d’un\n  sommeil forcé les ardeurs de ses dix-huit ans.\n     Elle s’était remise avec des désirs fébriles à son piano et s’é­\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2109, "texte": "112\n\n tourdissait le soir dans le rythme emporté et tournoyant des valses\n qu’elle martelait sur le clavier.\n    Un matin brumeux, comme Lucien se levait, le vacher accou­\n rut très rouge, tournant sa casquette entre ses doigts sales avec\n embarras, bégayant que Breuc était mort.\n    Lucien dont les nerfs surexcités étaient impressionnables au\n plus haut point se sentit un coup au cœur, et brusquement s’en\n fut au jardin, pour voir.\n    Breuc était mort dans la nuit, brutalement assommé par un\n coup de sang. Il avait battu la campagne et couru le lièvre tout\n le jour, redressant ses muscles détraqués dans une nerveuse\n tension de toutes ses forces, et, le soir, revenu épuisé, raidissant\n ses pattes dans la dernière fièvre avant-courrière de l’agonie, il\ns’était abattu devant sa niche, avait regardé désespérément avec\nun œil humain le flamboiement des fenêtres de la salle à manger\noù se rythmait une valse dans un éparpillement de notes sonores\n et, sans un gémissement, battant l’air de ses membres rigides et\nouvrant au large sa gueule, il s’était affaissé, les yeux tirés, le\ncorps tendu, seul sous le ciel noir. Et il dormait maintenant son\ngrand sommeil glacé et les fleurs du jardin qui L’aimaient et\ns’étaient accoutumées à le voir bondir parles petits sentiers pleu­\nraient sur lui leurs larmes de rosée.\n   Lucien était venu jusqu’à la porte de la salle à manger la face\ntirée, les yeux secs et brûlants et il avait crié : “ Mon pauvre\nBreuc est mort ! „\n   Lucienne et Luc se regardèrent avec une subite compassion et\ntristement on l’alla voir, déjà froid, le ventre affaissé, le poil\nsouillé, la tête dans un flot de bave et de sang. Quand ils revinrent,\nle déjeûner commença silencieusement : Lucienne attendrie,, Lu­\ncien nerveux et cachant son émotion. Puis, la gorge sèche, il avait\ndit au vacher qui larmoyait dans son sarreau : “ On ne pleure pas\npour les chiens „ et se levant brusquement de sa chaise, il s’était\nsauvé dans sa chambre, des larmes plein les yeux, toute sa poi­\ntrine d’homme secouée d’un sanglot.\n   Et la pluie tombait maintenant, lourde, froide; entêtée et le\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2261, "texte": "                                                                    113\n\n   cadavre raidi se mouillait sous l’ondée, inerte, barrant l’entrée de\n   la niche, dans une rigidité de statue jetée à terre, le collier et la\n   chaîne au cou comme si l’on craignait qu’on ne l’enfouît trop vite\n   dans la fosse brune, par ce triste matin d’automne.\n     Lucien ne put manger, il se planta devant la niche et, d’une\n  voix dolente, comme un infirme récitant sa complainte navrée, il\n  racontait à Luc comment Breuc s’était perdu un jour qu’il l’avait\n  emmené avec lui à Waremme; il avait bien cru que c’était fini,\n  il n’espérait plus le retrouver; mais Breuc avait battu trois jours\n  la Hesbaye et il l’avait retrouvé le soir du quatrième, les pattes\n en sang, tombé comme une masse devant sa porte, si épuisé qu’il\n  avait dû le porter dans ses bras jusqu’à la niche où il était resté\n  quinze jours à se remettre. Ah il l’aimait bien, son Breuc. C’était\n un fidèle, — N’est-ce pas, Breuc, disait-il doucement, se désespé­\n rant à l’idée qu’il ne l’entendait plus.\n     Vers dix heures, un varlet vint, balança le cadavre par les pat­\n tes et le jeta sur une brouette où il tomba inerte, puis il s’éloigna\n comme s’il eût charrié une bottée de trèfles. Lucien le regarda\n faire sans un mot, mais quand l’homme se fut enfoncé sous la\n porte charretière, de son pas indifférent et lourd, le dos courbé\n sous la lanière de la brouette, il se désespéra seul sur un banc et\n lentement, dans sa surexcitation nerveuse, une larme lui roula\n des paupières. Confus, il regardait si personne n’était là, quand\nun bras se glissa sous le sien et il vit Lucienne qui souriait à côté\n de lui, les yeux humides.\n    — Allons, Lucien, tu n’es pas raisonnable, fit-elle avec sa voix\n douce qu’elle grossissait maternellement.\n    — Vois-tu, Lucienne, il m’aimait bien, celui-là, fit-il en refou­\nlant ses larmes pour n’être pas ridicule.\n    Ils se turent, Lucienne brusquement songeuse. Une idée sin­\ngulière lui traversait la tête, et Lucien vit ses yeux s’obscurcir\ncomme si un nuage y avait passé. Alors, hésitante, cédant à une\nnécessité de parler, elle dit très vite avec un geste comme pour\nrattrapper ses paroles :\n    — Si je mourais, moi, tu ne serais pas aussi triste.\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2189, "texte": "114\n\n   Lucien était très pâle. Cette idée folle lui donna intérieurement\nune grande secousse. Jamais cette pensée que Lucienne pouvait\nmourir ne lui était venue et brusquement il sentit que ce n’ était\nplus comme une sœur qu’il l’aimait.\n   Il ne répondit pas ; mais Lucienne qui n’avait pas retiré son\nbras, le sentit trembler de la tête aux pieds. Émus de leur secret\nbrusquement deviné, ils s’éloignèrent, elle prétextant une lettre,\nlui s’en allant par la cour sous la pluie fine qui tombait, avec un\ngrand froid au cœur.\n   De la journée ils ne se parlèrent. Au dîner, ils s’assirent séparés\npar le grand-père, lui le cœur serré, et elle montrant une gaîté\nqu’elle n’avait pas, pour que lui ne vît rien.\n   Le soir tomba, triste et pluvieux. Pour les distraire, Luc ap­\nporta le damier, les installa, prit son journal et s’enfonça dans son\nfauteuil, rêveur plus que d’habitude, avec le pressentiment vague\nd’un malheur. L ’abat-jour d e la lampe faisait un rond de lumière\nblonde sur la table, éclairant le damier d’une flamme crue, écla­\nboussant de taches vives les angles des meubles, accrochant dans\nla pénombre des reflets clairs aux dossiers des chaises d’acajou.\n   Les jeunes gens poussaient leurs pions en silence, avec un glis­\nsement doux sur la planchette marquetée. Comme Lucien se dé­\nmasquait, inattentif, Lucienne oublia de prendre et ils restèrent\nsans jouer, les doigts sur le damier, immobiles, les yeux perdus\ndans l’obscurité par dessus l’abat-jour. Le grand-père paraissait\n dormir. La lampe charbonnait avec un grésillement sourd et mo­\n notone, rendant plus lourd le silence énorme qui semblait tomber\n des plis épais des rideaux.\n    Et de la cuisine monta la voix de la vachère qui traînaillait très\n bas une chanson wallonne, douce comme une plainte.\n    Brusquement Lucien eut un mouvement, laissa tomber ses yeux\n sur le damier et son regard rencontra celui de Lucienne fixé sur\n lui. Il y devina tant de choses qu’un coup de folie lui monta comme\n une bouffée au cerveau, fit battre à ses tempes une fièvre d’amour\n irrésistible, et par dessus le damier il prit dans ses mains la main\n de Lucienne et, les yeux dans les yeux, son souffle s’égarant dans\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2034, "texte": "                                                                115\n\nles boucles brunes éparses sur son front, il lui dit dans une longue\nadoration: “ Lucienne! „\n  Alors, très pâle, avec un grand battement de cœur, elle lui ré­\npondit: “ Je t’aime. „\n  Ils se retournèrent. Brusquement Luc venait de se lever. Il\navait toujours son bon sourire d’aïeul, mais ses lèvres étaient\nblanches et son bonsoir qu’il voulait rendre affectueux fut dit\nd’une voix où il y avait tant de navrement et presque d’épou­\nvante que Lucien et Lucienne se regardèrent avec l’idée soudaine\nqu’ils avaient fait quelque chose de coupable et d’exquis, pris de\nla soudaine peur de l’irrémédiable.\n\n                                IV.\n\n   Luc Robert arriva au palier sur lequel s’ouvraient les chambres\nde l’étage, fit quelques pas dans l’ombre et tomba assis sur son\nlit. Il fut quelques minutes à se ressaisir. De grands coups lui\nbattaient le crâne, comme des chocs sonores de marteaux sur\nl’enclume. Puis ils diminuèrent peu à peu et, lentement, il reprit\nconscience de lui-même. Les ténèbres lui faisaient du bien, il s’y\nbaignait comme dans une atmosphère d’oubli où il aurait noyé\n sa peine.\n   Mais peu à peu, à mesure qu’il se ressaisissait, montèrent du\nfond de sa mémoire deux notes qui s’éveillèrent en lui comme\nun souvenir désespéré, pénétrèrent dans son cerveau et se répé­\ntèrent avec l’obsédante régularité de l’inévitable.\n   Lourdement la grande horloge battait son tic tac éternel dans\nle silence de la chambre et il lui semblait que c’était elle qui lui\njetait ces deux mots rythmés au balancement du régulateur: “ Je\nt’aime, je t’aime! „\n   Alors il alla à la fenêtre, l’ouvrit au large et s’accouda sur le\n rebord de pierre, étendant son rêve douloureux sur la campagne\n endormie. La lune semblait s’éteindre dans le ciel noir sous un\n écroulement de nuages. Des brassées de feuilles s’envolaient, tour­\nnoyantes dans un coup de brise. Sous les rafales, les arbres aux\nteintes d’acajou se courbaient, jetant à l’hiver leur rousse toison\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2276, "texte": " 116\n\n d’automne et il songeait à l’amour de Lucienne qui avait été\n comme le rameau vert et gonflé de sève, greffé sur le chêne de\n sa vieillesse. Voilà qu’elle lui reprenait par lambeaux ce manteau\n d’affection dont il s’était réchauffé dix ans, et c’était l’autre qui\n s’en enveloppait et s’en couvrait comme d’une égide. Il eut un\n “ Bon Dieu ! „ désespéré, effrayé de son avenir de quatre-vingts\n ans perdu sans retour. Il écoutait passer les coups de vent qui\n couraient sur les sapinières en pente, du haut en bas, comme le\n souffle de l’invisible. “ Bon Dieu! cela était possible? „ et dans le\n bruissement dont frémissaient les cimes il reconnaissait le cri\n sans fin “ Je t’aime, je t’aime. „ Il semblait que la parole passion­\n née et brûlante que Lucienne avait murmurée à l’oreille de\n Lucien, dans le calme de la salle à manger, avait retenti dans les\n corridors, dans la maison entière, gagné la campagne immense, et\n que toutes les voix des choses le répétaient à présent en un écho\n universel, peu à peu renforcé et grandi en un alléluia d’amour for­\n midable qui montait vers le ciel noir.\n    Alors, pour échapper à ce cri qui battait ses tempes avec les\n bruits funèbres de la retombée des terres sur un cercueil au fond\n du trou béant, il ferma sa fenêtre et s’assit dans l’ombre, les yeux\n clos, essayant de s’isoler, avec la volonté de ne plus penser.\n Mais une révolte grondait en lui : voilà maintenant qu’ un\n étranger s’introduisait dans son bonheur et lui prenait sa fille,\n sa Lucienne, son sang, l’incarnation de toutes ses espérances et\n de toutes ses affections. Pourquoi donc avoir ouvert à ce serpent\nles portes de son Eden? Pourquoi, quand Lucienne était née,\navoir mis en elle sa vie, puisqu’un jour un passant devait d’un\nseul coup chasser son image du cœur où il croyait son souvenir\nancré, et s’y établir comme dans un refuge imprenable. Est-ce\nqu’elle n’avait plus assez de son amour? Est-ce qu’il ne suffisait\nplus à ses nécessités d’affection ? Il ne l’avait pas assez aimée\npeut-être. Dans son corps déjà rigide, son cœur avait pourtant\ngardé des ardeurs de jeunesse et se chauffait pour elle d’une\nintense flamme de passion. Elle était la borne qui marquait l’hori­\nzon de son bonheur et il ne demandait pas à en reculer la limite.\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2268, "texte": "                                                                   117\n\nDes souvenirs confus passaient sous son crâne comme une houle,\ndans un flux de pensées qui envahissait son cerveau. Il se rappe­\nlait qu’alors qu’elle était fillette, il avait pleuré de grosses larmes\ninvolontaires un jour que dans son naïf babil d’enfant, elle lui\navait dit qu’elle aimait mieux que lui le petit poulain de la ferme.\n   Un attendrissement le gagnait à présent : Pourquoi donc n’é­\ntait-elle pas restée la mignonne qu’il faisait danser sur ses genoux\net qu’il bourrait de confitures ? Et brusquement il se souvint de\nce coup de passion qui avait soufflé sur ses dix-huit ans par une\nclaire matinée d’avril et de son grand amour de jeunesse qui\nl’avait surpris au détour d’un chemin. Il l’avait donc crue\nd’une autre essence que la sienne? Alors il se trouva ridicule\nd’avoir rêvé cette affection égoïste se perpétuant dans l’éternel\nrecommencement des jours et des mois. Il n’avait donc pas con­\nscience de l’inévitable ? A présent le petit amour rose qui dormait\nau cœur de Lucienne s’était éveillé et chantait en elle d’impé­\nrieux désirs. Alors, il allait la perdre ? Et lui, vivre sans elle ?Eh\nbien non ! Il dirait à Lucien les paroles qui troublent et qui\néloignent, il allait lui montrer la plaie saignante qu’il lui avait\nmise au cœur, il lui crierait qu’il l’aimait plus que lui, qu’elle\nétait sienne, qu’il vivait d’elle depuis dix an?, et qu’on ne tuait\npas les vieux en leur volant leurs illusions d’octogénaires! Une\ntempête se déchaînait en lui, le secouait comme un navire désem­\nparé, sur l’orage de ses pensées.\n   Il voulait donc faire pleurer Lucienne !\n   “ Bon Dieu! „ et il s’abîma, tout son corps brisé de tremble­\nments. Ses dix ans de bonheur calme, ses rêves d’éternité lui\nsemblaient une chose d’autrefois, irrémédiablement perdue, qui\nlui revenait en souvenirs, par delà les horizons. Maintenant il\ncherchait à retrouver le sentiment de l’heure présente. Et lente­\nment il se faisait une conviction avec des hochements de tête\ncraintifs : une certitude entrait dans son esprit, implacable et\nlogique et brusquement il fut secoué d’une crise de sanglots,\ncriant de douleur dans la nuit.\n   Et l’horloge battait toujours son tic-tac rythmé et monotone;\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1676, "texte": "118\n\nles portraits, les bronzes de la cheminée — Pierrot embrassant\nColombine éternellement souriante — le balancier de l’horloge,\nles murs, les meubles, tout reprenait une voix qui grandissait,\nmontait, se grossissait en huées, le souffletait de ce cri qui se ren­\nforçait d’ironie: “ Je t’aime, je t’aime! „\n   Brusquement il fut mis debout par un coup frappé à sa porte.\nIl écouta un instant et reconnut la voix de Lucien, tandis que la\nlueur d’un bougeoir filtrait sous le joint de la porte.\n   — Vous n’êtes pas bien, grand-père?\n   Alors il eut un geste de redressement, affermit sa voix dans un\ngrand effort, et cria à travers la porte :\n   — Merci, mon ami, je vais dormir.\n   Le pas de Lucien s’éloigna dans le corridor. Luc Robert rouvrit\nsa fenêtre et mit son visage dans ses mains ridées. Un rayon de\nlune filtra jusqu’à lui, éclaira sa face ravagée et vieillie de dix\nans.\n   Alors simplement il se décida : Lucienne épouserait Lucien\npuisqu’elle l’aimait.\n                                   V.\n   “ Monsieur et Madame Léopold Dalbert ont l’honneur de vous\nfaire part du mariage de leur fils Lucien avec Mademoiselle\nLucienne Robert. „\n   “ Monsieur Luc Robert a l’honneur de vous faire part du\nmariage de sa petite-fille Lucienne avec Monsieur Lucien Dal­\nbert. „\n   — Voyez donc, grand-père, comme c’est soigné, dit Lucienne,\ntrès heureuse, en déballant les lettres de faire part que l’impri­\nmeur venait de rapporter.\n   — Très beau, dit Luc, qui lisait, tout pâle sous ses cheveux\nblancs.\n   — Oh! dit Lucienne, Lebon a la spécialité, grand-père, pour\nles lettres de faire part.\n   — Qui, Lebon? dit Luc distrait.\n   — Mais l’imprimeur, tu sais.\n   — Ah!....\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2150, "texte": "                                                                   119\n\n   Puis changeant de ton :\n   — Alors, tu es heureuse, petite ?\n   Elle ne répondit pas, riant de son beau rire, la figure douce et\ncalme, avec son tranquille bonheur de fiancée. Dehors, la coutu­\nrière des robes de noces l’appelait. Elle partit légère, avec un bon\nsourire pour Luc.\n   La porte fermée, il resta immobile, la lettre en mains, relisant\nsans comprendre. Ainsi c’était fini : sa Lucienne partait : dans trois\nsemaines ils seraient mariés! il se disait cela tous les jours depuis\nque le mariage s’était décidé, depuis le soir terrible où il avait cru\nmourir et il ne pouvait se convaincre, s’entêtant dans l’impossible\nespoir qu’il avait rêvé.\n    Devant Lucienne, il avait toujours ses bons yeux indulgents et\nson calme sourire d’aïeul, mais les journées étaient longues et cha­\n cune le vieillissait d’une année. Dans son égoïsme exalté jusqu’à\nla sainteté, il avait compris qu’il était temps qu’il fit place et qu’il\nse rangeât sur le côté, — comme allait s’ouvrir bientôt la foule à\n l’église, le jour du mariage — pour laisser passer les fiancés.\n    Et il s’était mis à l’écart, avec le mépris de ses quatre-vingts\n ans sonnés, grandi par le sacrifice, tué par la mort de ses illusions\n et de ses rêves d’éternité. Il agonisait avec des sourires, regret­\n tant l’hiver, car il aurait aimé mourir au printemps pour voir une\n fois encore l’ universelle éclosion des choses. La dernière phrase\n de Lucienne lui revenait comme un son de cloche: “ Il a la spé­\n cialité des lettres de faire part, grand-père      des lettres de faire\n part, grand-père       „\n    Et brusquement il eut un triste sourire et dit : J’ai fait mon\n temps. Puis il aperçut à travers les carreaux de la chambre les\n branches des noyers qu’il avait plantés et qui grandiraient encore\n après lui.\n    Alors il alla à la fenêtre, mit sur la vitre constellée d’arabesques\n de givre son front glacé et longuement regarda, les yeux perdus\n sur la campagne où décembre avait jeté sa blanche et épaisse toi­\n son de neige.\n    Et il rêvait que son linceul serait plus blanc et plus froid que ce\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 394, "texte": "120\n\nmanteau d’hiver quand il dormirait là-bas au petit cimetière où\nl’attendaient ses fils.\n   Et comme il songeait toujours il entendit dans la chambre voi­\nsine Lucienne qui faisait admirer à la couturière ses lettres de\nmariage et répétait avec son beau rire : “ Il a la spécialité des\nlettres de faire part. „\n                                               G. GIRRAN.\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3-002", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1887-000.pdf", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 120, "page_fin": 120, "titre_corps": "Le vieux miroir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LE VIEUX MIROIR.  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Morne est mon lendemain,\n Muets, mes horizons. — Oh! la douce demeure\n Par le rêve promise à ceux dont l’âme pleure\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 851, "texte": "122\n\n        Et qui m’attend là-bas, Dieu sait où. dans les prés,\n        Dans la lande, peut-être, aux lointains expirés,\n        Mais suave, à coup sûr, de calme et de mystère !\n        O douceur ! se cloîtrer en le logis austère\n        Et la vie à mi-voix qu’y mènerait le coeur !\n        S’évaporer l’esprit de subtile langueur,\n        Et, lentement, ouvrir des œuvres surannées\n        Pour respirer la mort de leurs grâces fanées ;\n        O douceur! s’incliner dans la fuite du jour\n        Vers celle qui console et se taire d’amour !\n        Se taire ou simuler la tremblante innocence\n        Lorsqu’on s’est de longtemps en allé vers Byzance,\n        Ne s’aimer que des yeux en le doux seul à seul,\n        Mon rêve ! 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Et, comme je me glissais\nau travers des futaies, entre les arbres noyés d’ombre, j ’ai cru\nentendre tout près de moi, le rire moqueur de quelque nymphe\n attardée et sentir dans mes cheveux le souffle tiède d’une\nhaleine. Sous vos fenêtres aux persiennes closes, les oiseaux vous\n donnaient une aubade exaspérée. C’était un concert harmonieux\n de trilles perlés et stridents, un orchestre de voix claires et\n fraîches ! La campagne lentement se dégageait de son voile de\n brumes, tandis que le soleil dorait de ses flèches aiguës les mai-\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2128, "texte": "                                                                   123\n\nsons éparses dans la plaine et que, sur la nappe immobile de\nl’étang, s’allumaient des milliers d’étincelles.\n   Et vous rêviez peut-être, ô vous qui êtes tout ce que j ’aime, à\nquelque idéale chimère, à quelque région sereine où les fleurs\nseraient plus odorantes et les étoiles plus lumineuses, à quelque\nparadis d’amour où l’on s’adore avec des tendresses sans cesse\nrenaissantes et des espérances toujours accrues, où les illusions\nne s’effeuillent pas, pétale par pétale, sous le souffle implacable\nde la réalité, où l’on se grise éternellement des mêmes béatitudes\net des mêmes délices.\n   Hélas! que ne puis-je m’envoler avec vous vers quelque divine\nthébaïde, pour y vivre du rêve qui m’obsède et me ravit, qui me\ncharme et me désole, le rêve qui me donne l’illusion d’un bonheur\ninconnu en ce monde!\n                                  *\n                                 * *\n   Je suis revenu plus tard, en visiteur familier dont la venue\nn’émeut ni n’étonne.\n   Sous la vive lumière de l’atelier, au milieu d’un fouillis d’objets\nétranges et disparates, votre taille superbe se détachait en clair\nsur la pourpre d’une tenture aux plis maniérés. Combien vous\nétiez jolie, enveloppée comme d’un nuage, dans votre robe\nlongue et gracieuse ; combien il se dégageait de mystère et de\ncharme de votre regard perdu dans je ne sais quelle rêverie loin­\ntaine, de vos admirables cheveux plus fins que des écheveaux de\nsoie, de votre tête blonde s’appuyant, très lasse, au dossier du\nfauteuil.\n  Et, tandis que le peintre, là-bas, à coups de pinceaux fiévreux,\nécrasait sur la toile des traînées de couleur, tandis qu’il s’acharnait\nà saisir la lueur étrange, si subtile, qui brille dans vos yeux de\nmadone, j ’eus la sensation très nette que cet homme vous adorait\net il me sembla que dans mon cœur se creusait une plaie cruelle\ndont s’échappaient, avec mes chimériques espérances, mon sang\net ma vie. Et je souffris, en une seconde, la plus abominable\ntorture qui se puisse concevoir.\n   Certes, il n’est pas de poison plus perfide et plus lâche, de souf­\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2045, "texte": "124\n\nfrance plus douloureuse et plus inguérissable que celle qui me\ntroua le cœur, comme un coup de couteau, que cette jalousie\nmaudite qui disperse en un instant, aux quatre vents du ciel,\ntoutes les joies et toutes les croyances, tous les espoirs et toutes\nles tendresses, pour ne laisser dans l’âme qu’amertume et désen­\nchantement !\n   Il avait fui bientôt le rêve qui m’obsède et me ravit, qui me\ncharme et me désole, le rêve qui me donne l’illusion d’un bonheur\ninconnu en ce monde !\n                                  *\n                                  * *\n   Voici que la nuit est venue, une nuit d’automne, lumineuse et\nfraîche, où les arbres, sous la blafarde clarté de la lune, ont des\nsilhouettes fabuleuses, des allures détraquées, extravagantes.\n   Déjà tourbillonne dans les allées obscurcies de vagues ténèbres,\nla ronde des feuilles mortes emportées par le vent. Et les dernières\nfleurs qui se flétrissent sous le souffle humide, exhalent une odeur\ngrisante, un arôme capiteux et troublant. Le grand silence des\nsolitudes que traverse parfois l’appel strident des grives s’enivrant\nde sorbier.\n   Avec des précautions infinies, je repris le chemin déjà suivi à\nl’aube, en escaladant, ainsi qu’un maraudeur qui se cache, la haie\nde votre jardin. Les moindres secousses, les branches qui se heur­\ntaient en grinçant, le vol rapide d’un oiseau effrayé, fuyant dans\nles taillis, le bruit de mes pas sur les fougères sèches, me glaçaient\nd’effroi.\n   Là bas, derrière un rideau circulaire de grands arbres, la porte\nde la terrasse, ouverte à deux battants, trouait l’obscurité d’un\nlarge rayon lumineux.\n   Et je vous vis soudain, mon amour, sous la discrète et molle\nclarté de la lampe voilée d’un abat-jour de dentelles, achevant de\nvos doigts de fée, quelque merveilleuse broderie où s’éparpillent,\nde çi, de là, des églantines sauvages.\n   D’un salon voisin, arrivaient les accords assourdis de je ne sais\nquelle valse au rythme passionnant qui, dans les plaines hon­\ngroises, détraquent comme des possédés, les Bohémiens et les\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 900, "texte": "                                                                125\n\n Tziganes. Vous écoutiez, pensive, cette musique endiablée, et\n parfois vos yeux regardaient par delà la masse mouvante de ver­\n dure, dans la nuit qui se faisait plus sombre et plus mystérieuse.\n   Et je voyais, comme si j ’eusse été tout près de vous, vos grands\nyeux agrandis par le rêve, vos belles dents, blanches à rendre\njalouses les perles les plus éclatantes, et votre chère bouche\nrieuse. Je vous voyais toute, depuis les frisons soyeux de votre\nchevelure jusqu’à vos petits pieds chaussés de mules toutes\npointues et qui battaient la mesure.\n   Oh! que vous étiez bien l’inoubliable et je me sentis repris par\nle rêve qui m’obsède et me ravit, qui me charme et me désole, le\nrêve qui me donne l’illusion d’un bonheur inconnu en ce monde.\n    Watermael, septembre 1886.                  M. CANTONI.\n\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3-006", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1887-000.pdf", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 125, "page_fin": 126, "titre_corps": "Calme lunaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Aug. Vierset", "ancre_debut": "CALME LUNAIRE               E S rougeurs du soir, l’hor", "ancre_fin": "puits d’oubli! A ug . VIERSET.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "PROFILS PE R V E R S.                                  Doch e in e W u n d e b ra n n t’ i", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 142, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 900, "fin_caractere_exclue": 1759, "texte": "CALME LUNAIRE\n\n             E S rougeurs du soir, l’horizon se farde,\n             D\n\n              Et dans le ciel gris d’où le jour s’enfuit\n              Lentement, voici la lune blafarde.\n             Astre diaphane, œil pur de la Nuit,\n             Verse-nous avec ta clarté sereine\n             La clémente paix qui chasse l’ennui.\n\n             Une heure oublions la funeste arène\n             Où le cœur vaincu s’est ensanglanté;\n             Oublions la Femme, implacable reine,\n\n             Au puissant regard par le mal hanté.\n             Pour calmer ce soir l’âme inassouvie,\n             Verse-nous le rêve, ô globe argenté!\n\n             Déchirant le voile obscur de la vie,\n             Fais-nous entrevoir, en un vaste éclair,\n             Le Bonheur, chimère en vain poursuivie,\n                                                           9\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 792, "texte": "126\n\n               O rivages bleus où chante un flot clair!\n               Pays parfumés du subtil arôme\n               Des troublantes fleurs, encensoirs de l’air!\n\n               Forêts où jamais la sève ne chôme;\n               Où vit tout un monde, en la profondeur\n               Des mystiques nefs au merveilleux dôme !\n\n               Océan houleux dont le flux grondeur\n               Roule, va, s’épanche, et blanchitles grèves\n               Reflétant du ciel la rouge splendeur!\n\n                Eternisez l’heure aux voluptés brèves\n                Qui ravive enfin notre front pâli.\n                Pures visions, extatiques rêves,\n                Où le Passé plonge en un puits d’oubli!\n                                                    A ug . VIERSET.\n\n\n\n                   "}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3-007", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1887-000.pdf", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 126, "page_fin": 137, "titre_corps": "Profils pervers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Mockel", "ancre_debut": "PROFILS PE R V E R S.                                  Doch e in e W u n d e b ra n n t’ i", "ancre_fin": "l b e r t MOCKEL.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LE VIEILLARD GIVRE.                                                A Madame H . de II.       ’D      UNE   main", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 143, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 792, "fin_caractere_exclue": 1772, "texte": "PROFILS PE R V E R S.\n                                 Doch e in e W u n d e b ra n n t’ ihm in d e r Seite.\n    A Mon Gheur.                                                 R . W AGNER.\n\n                                   I.\n\nC     ’ e s t une intéressante figure, Jean Virdagne. L ’œil bleu,— un\n     bleu profond, — de velours et d’étincelles, luit sombrement\n     lorsqu’une passion vient à s’y refléter. Le front est blanc et\npresque transparent, les lèvres rouges et bien dessinées, le nez\ndroit, aux ailes mobiles mais à la pointe quasi trop amincie. Le\nteint, d’une sorte de pâleur ardente, s’harmonise rêveusement\navec une belle chevelure blonde, fine et légère. De l’ensemble de\nson être s’exhale une distinction souffrante, alliée à je ne sais\nquelle inquiétude sensuelle : un sourd parfum de regret, une\napparence de désir étouffé.\n   Jean Virdagne est très diversement apprécié. Quelques-uns lui\n\n\n\n\n                                                                 )\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2022, "texte": "                                                                   127\n\nattribuent un cœur bouillant; d’autres le disent impassible. Nul\nn’a jamais su réellement ce qu’il voulait.\n   Jean Virdagne est une intelligence aristocratique. Mais fuyant\nles esprits qu’il devine ses semblables, il se lie à des êtres qui lui\nsont inférieurs. Orgueilleux, il veut les dominer. Il exerce sur eux\nses facultés d’analyste et, sans doute, les juge impitoyablement.\nMais il ne peut, quoi qu’il fasse, se placer à leur niveau; ou bien\nil les heurte par sa hauteur, ou bien il les froisse en se diminuant\noutre mesure : toujours il les tient à distance.\n   Il est parfois si difficile de paraître médiocre !\n   Le plus souvent, il feint une bonhomie railleuse, des manières\nplacides et des parleries satisfaites comme en étalent les vul­\ngaires bons-vivants. . Beaucoup de ses amis, trop petits, ou trop\nmyopes, regardent ce nerveux passionné comme un fat préten­\ntieux, un poseur sans consistance, un monsieur tout rond et\npas très malin qui voudrait se faire prendre pour quelqu’un.\n “ Mais, ajoutent-ils, nul ne s’y laisse tromper; nous avons percé\nà jour ce monsieur Jourdain qui pose au lord Byron... „\n    Quant à moi, je lui parle toujours, à dessein, sur un ton de\nfamiliarité blagueuse. Mais, malgré moi, je tâche de déchiffrer\nen lui l’énigme d’une poignante ironie...\n    C’est un étrange.\n                                 II.\n\n   De retour à Liège après une absence de deux ans, j ’allai le\nvoir. Il s’était marié depuis peu, lui, l’artiste enivré d’indépendance\nqui affichait jadis une dédaigneuse pitié pour cet encombrant\nbibelot qu’on appelle une jeune fille. L ’incident m’avait étonné;\nmais on disait sa femme jolie et frêlement délicate : profitant de\nl’intimité qui nous avait unis, Virdagne et moi, deux ans au­\nparavant, je me rendis chez lui.\n   — Bravo ! m’écriai-je en le félicitant. Tu te ranges. Je me\nréjouis de te contempler en pantoufles et robe de chambre, por­\ntant flanelle.\n   Virdagne sourit vaguement.\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1890, "texte": " 128\n\n    — Mais qui diable se fût attendu à te voir renoncer à la liberté\n du célibataire, toi, toi...\n    Je pressai vivement sa main — avec, au coin des lèvres, ce\n pli de moquerie apitoyée et narquoise que font naître les tris­\n tesses menteuses et les doléances d’héritiers. Il fixa sur moi la\n douceur de scn regard et m’observa sans répondre, penchant la\n tète, montrant une joie contrainte. Puis reprenant son ton de\njovialité bourgeoise :\n   — Oui, moi, moi, fit-il enfin en secouant le silence de son\n embarras. Que veux-tu, c’est une épidémie. Après Gervoix, cet\n animal de Damblaux, puis Morsette et d’autres encore; Jusse­\n nelle seul échappe. La vie nous tend de ces pièges et j ’y suis pris :\n marié, c’est vrai, j ’ai la corde au cou !\n    — Pauvre diable !\n   — Plaît-il ?\n   L ’ami Virdagne esquissa une grimace singulière, presque dou­\nloureuse.\n   — Supprime “ pauvre diable „ je te prie, reprit-il sèchement.\n   — Soit. Quand a eu lieu la crise ?\n   Jean Virdagne eut une moue soucieuse : il hésitait avec bizar­\nrerie ; puis il tira ses manchettes, enleva d’une chiquenaude une\ntraînée de poussière sur le revers de sa redingote, déposa deux\nmorceaux de sucre dans sa tasse de café, les écrasa méthodi­\nquement avec sa cuiller et dirigea sur mes yeux son regard\nacéré; un regard qui vit d’une vie intense. Sans doute il lut\nsur ma physionomie quelques signes de sympathie ou d’intérêt\nsincère. Il se décida à parler.\n   \" Voici, dit-il :\n   “ C’était l’an dernier... „\n   Ici mon ami Jehan Virdagne se leva, prit une caisse de cigares,\nm’en offrit, en choisit un, l’alluma, et exhala son histoire entre\ndes bouffées de fumée.\n   “ Il y a un peu plus d’un an. Je passais l’été dans ma petite\nmaison de campagne de Garloise, à deux pas de Comblain; tu\nsais cette fragile et mignonne habitation perchée dans les bois où\nnous avons fait de si bonnes parties, ja deux ans.\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2350, "texte": "                                                                129\n\n   Là, je gentilhommais à ma guise, le corps libre dans de vieux\nvêtements, la pipe à la bouche et d’énormes semelles ferrées alour­\n dissant mes grosses bottines de citadin fait rustre. Je pêchais la\n truite, je chassais et vagabondais : de larges trouées de prome­\nnades à travers les villages et les bois. Je soignais ma bête,\n comme nous disions alors, et franchement j ’en avais besoin, car\n la bête avait durement fatigué, l’hiver et le printemps.\n   Je vivotais là haut comme un ours et je me refaisais du sang\n depuis un mois déjà. Cela veut dire que je commençais à regretter\nLiège; même je pensais sans trop d’horreur à une villégiature à\n Ostende. Or, vers cette époque, on parla beaucoup chez les paysans\n d’une dame Cargilenne, — une liégeoise, comme son nom l’in­\n dique, — une veuve qui voulait se faire appeler la providence de\nGarloise et avait transplanté ses trois jeunes filles dans un\nchalet voisin de ma propre maisonnette. On disait la dame\ntrès bien et les fillettes charmantes. Je faillis les honorer de\nmes visites, qu’autorisaient d’ailleurs la proximité de nos habi­\ntations et ma situation exceptionnelle de maître du “ château „.\nMais j ’y renonçai bientôt; c’était me créer de nouvelles relations\npeut-être désagréables, gênantes sans doute, et bien sûr nul­\nlement indispensables à ma quiétude de gentleman farmer. „\n   Mon ami Jehan Virdagne but une mince gorgée de café, ral­\nluma son cigare et reprit, tandis que j ’approuvais de la tête :\n   “ Oui, mais le sort est un maître gaillard, et la chance a la\npoigne solide. A donc, il advint ce que point ne cherchais, comme\ndisent les vieilles chroniques. Un jour, j ’arrivais à la lisière du\nbois de Comblain, en tournée de chasse au lièvre, et j ’allais m’en­\ngager dans le chemin creux, tu sais, l’endroit que nous avons bap­\ntisé la croix des Géhennes. Tout à coup j ’entends un cri terrible.\nJe cours vers le cri à grandes enjambées, et je trouve une dame\nétendue de tout son long dans la boue. Trois jeunes filles autour\nd’elle : les trois Grâces. Je me précipite au secours de la dégrin­\ngolée, je la relève, elle me raconte sa chute de l’un des talus sur\nla route, je la console, je tâche de lui persuader qu’elle ne s’est\nfait aucun mal. Mais elle se plaint, craint des lésions internes et\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2076, "texte": "130\n\nje lui offre mon bras pour la reconduire jusqu’à son chalet. Je\nl’avais deviné bien vite, je venais de rencontrer mes nouvelles\nvoisines.\n   “ En route, nous faisons connaissance, j ’annonce une visite\nqu’on attend avec faveur, je m’attendris fort sur l’accident de la\nmère et je cause cependant avec les filles, lesquelles vraiment\nétaient très gentilles. Moi je faisais assez piteuse mine sous mes\nhabits de paysan balouri et pataugeux ; mon fusil me gênait pour\nsoutenir cette bonne madame Cargilenne, et les trois demoiselles\nCargilenne lançaient des regards narquois à ma gibecière vide.\n J’étais bêtement placé parmi tant de Cargilenne, et malgré cela\nje tâchais de garder fière contenance, fort amusé d’ailleurs par la\n causette. Bref, lorsque je quittai ces dames Cargilenne, je m’a­\nperçus que le temps m’avait semblé court, l’ancêtre charmante et\n les descendantes adorables.\n    “ Je retournai chez elles. La mère me fit bon visage et les jeunes\nfilles m’accueillirent avec de petits cris de plaisir; un peu comme\nun chaperon ingambe, un chaperon de vingt-huit ans qui pourrait\n se rendre utile. Et j ’ai Chaperonné, mon cher, chaperonné pen­\ndant plusieurs semaines cette jeunesse dans les bois de Garloise,\nen de grandes excursions où la gaieté bruyante de ces pension­\nnaires déridait mon spleen de vieux garçon. La maman tolérait\n ces longues escapades et fermait les yeux avec indulgence sur\nles volants chiffonnés ou les polonaises trouées de “ cinq „ ;\n d’ailleurs elle avait raison. „\n   Ici, l’ami Jehan ralluma de nouveau son cigare, repoussa la\ntasse vide, exprima du fond de sa poitrine un drôle de petit\n soupir, et reprit le fil de son histoire.\n    “ Et bien oui, c’est ainsi que je l’ai épousée...\n    — Qui ça, la mère ?\n    — Non, la fille aînée. — Nouveau soupir aussi drôlet.\n    “ Oui, la fille aînée, Lucy Cargilenne ! Petit à petit, à la faveur\n de l’intimité que provoquaient ces promenades lointaines, nous\n avions, Lucy et moi, entrepris une campagne de flirtation très\n gaie, mais assez dangereuse. Et, lorsque moi, ton compagnon de\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1738, "texte": "                                                                 131\n\nplaisir, moi, l’incorrigible célibataire, le pitoyable René blasé sur\nles jouissances et bien à l’abri d'une surprise, je me soumis à un\nexamen de conscience — il n’était plus temps, mon cher. „\n   Encore un petit soupir. Il devait digérer mal.\n   — Comment cela, dis-je, voyant qu’il se taisait.\n   — Oui, j ’étais pincé.\n   — Pincé !\n   — Parfaitement.\n   — D’amour... à ton âge! — Il avait vingt-huit ans.\n   — D’amour, répondit-il d’une voix grave, avec un air singulier.\n   Et, tandis que de nouveau j ’entendais le soupir douloureux,\nJean se leva brusquement : “ Viens, dit-il; il faut que je te\nprésente à Lucy. „\n                                   III.\n  Au salon, où Jean Virdagne me fit passer.\n  Dans le plein jour d’une fenêtre, et caressée de la clarté\nchaudement enveloppante qui imprègne l’air à la fin des après-\nmidi d’été, roulée en pelote au fond d’un fauteuil et laissant\nses yeux errer sur le vague des choses, telle m’apparut Lucy\nVirdagne. Elle se leva moelleusement à mon approche et fit tom­\nber sur ma personne son regard mol et froid, étincelant d’éclairs\nd’acier, et cependant velouté d’une douceur sensuelle : un regard\nénigmatique que romantisait l’étrangeté des prunelles un peu\ndivergentes. Le corps aux inflexions serpentines avait des sou­\nplesses de chatte paresseuse et des attitudes alanguies que\nbrusquement brisait la dureté d’un mouvement nerveux.\n  Et les narines étaient battantes, les lèvres rouges et passion­\nnément avides....\n                               IV.\n\n\n  — Comment as-tu trouvé Virdagne ? reprit Jussenelle en vidant\nson verre de kirsch.\n  — Virdagne, mais....\n  — Mal, va, dis mal ! Il maigrit.\n  — C’est vrai.\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1485, "texte": "132\n\n  — Et puis il se préoccupe; sa figure a toujours l’air d’annoncer\nmauvaise nouvelle. Il se mange les sangs, cet homme.\n  — Lui ?\n  — Mais oui, son mariage... Tout ne marche pas très bien de ce\ncôté, et cela se voit, pardi, cela se voit!\n   — Que lui a fait le mariage ?\n  — Tu sais, cela nous a toujours semblé drôle. Virdagne part\ngarçon pour la campagne, puis revient marié sans prévenir per­\nsonne.. et pas un chat invité à la noce, mon cher. Un secret de\ncarbonari !\n  — Tiens, tiens, tiens !..\n  — Après tout, cela m’est bien égal; bonsoir mon bon.\n  — Bonsoir Jussenelle.\n                                 V.\n   Elle avait laissé tomber sur ma personne l’étrangeté romanesque\nde son regard : un étincellement d’éclairs d’acier que veloutait\nl’imprévu d’une sensuelle douceur.\n   Douceur magnétique du regard...\n   O perfidie enchanteresse !\n\n\n                                VI.\n   Lundi, j ’exécutais une promenade hygiénique dans la matinée\net je grillais un figaro en faisant un “ carré „ .\n   Passa Jussenelle.\n   — Viens, dit-il, et causons.\n   Il me prit par le bras, et m’entraîna chez lui. Son air grave, le\nsérieux de son attitude et jusqu’à cette voix tremblée, tous ses\nmouvements me frappèrent.\n  — Que se passe-t-il ? mais parle donc !\n  — Voici. Virdagne te demande de lui servir de témoin.\n  — Entendu. Maintenant conte-moi l’affaire.\n  — Ecoute, mais n’interromps pas, je remonte à la source.\n\"Virdagne, tu te le rappelles, s’est marié brusquement.\n  — Oui.\n"}, {"page_pdf": 150, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2020, "texte": "                                                                     133\n\n    — Trop brusquement. Cet amour coup de foudre nous semblait\n louche; il l’était. Il a dû te dire l’histoire de ses fiançailles ?\n    — Parfaitement : une dame Cargilenne charmante avec trois\n adorables filles ; un flirt, un coup de passion et la mairie. C’est\n bien cela ?\n    — Oui, sauf les détails. Cette dame Cargilenne est la veuve\n d’un rastaquouère endetté, aventurière elle-même et pourvue de\ntrois filles de rastaquouère qu’il fallait caser. On est allé passer\nles vacances à Garloise, par raison d’économie ; on y a rencontré\nVirdagne et l’on a jeté dessus l’épervier. Mais voici où cela cesse\nd’être net.\n   “ Il y avait là, à Garloise, un grand diable de cousin qui servait\nde protecteur aux jeunes filles : un beau garçon bien rablé\net ferme de poigne qui accompagnait ces dames dans leurs\nexcursions. Or, lorsqu’ils ont vu notre ami tendre la bouche à\nl’hameçon, la maman, le cousin et les sœurs se sont arrrangés\npour le laisser toujours seul avec Lucy qui paraissait lui plaire.\nLucy elle-même a sans doute aidé au jeu, si bien qu’un jour le\ncousin, la mère et les sœurs ont surpris Virdagne cherchant sur\nles lèvres de Lucy... tu comprends.\n   “ Ils ont fait de ça une affaire, des hauts cris, des récriminations\naigres avec des insinuations perfides. Un coup monté, tu sens\nbien ! Bref, ils ont manœuvré et intrigué jusqu’à forcer Virdagne\nà épouser la jeune fille. Du reste, il l’eût fait malgré tout, j ’en suis\nsûr, car il paraît ivre d’amour.\n   “ Mais ici tout se gâte. Cette Lucy Cargilenne aux yeux lim­\npides était, paraît-il, un petit monstre d’angélique perversité...\n   Il s’arrêta.\n   — Je la déteste, cette femme, appuya-t-il.\n   Puis continuant :\n   — Voici l’histoire en deux mots. Le cousin a précédé Virdagne,\ncomprends-tu ? Et celui-ci, déjà inquiet après son mariage, a\ndeviné certain mystère qui lui tord la poitrine de révolte. Enfin il\na compris le rôle infâme du Cargilenne..\n   — Alors il sait tout ?\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1695, "texte": "134\n\n   — Il ignore le nom de l’amant qui a succédé au cousin....\nPourquoi me regardes-tu ainsi ?\n  — Moi ? dis-je, frissonnant malgré l’effort de ma volonté.\n   — Oui, toi, ton regard défiant, presque effrayé... Explique-toi\nclairement.\n   — Mais, mon cher, je n’ai rien à expliquer, je t’assure, tu te\ntrompes. Continue.\n   Jussenelle me lança un coup d’œil soucieux.\n   — J’ai fini, conclut-il. Virdagne m’a chargé de. te demander le\nservice convenu; il faut nous rendre chez son adversaire qu’il a\nsouffleté à deux mains, tantôt en plein Canterbury.\n   — Diable, diable !\n   Je secouai la tête, nerveux malgré moi; et je vis se contracter\nla face de Jussenelle. Brusquement, il se leva.\n   — Allons chez ce Cargilenne.\n   Nous sortîmes.\n                                 VII.\n   Le duel eut lieu à Eupen, frontière allemande, par un petit jour\ngris de novembre. Tout se passa correctement. Le Cargilenne eut\nl’aîne traversée d’un coup d’épée sur un \" feinte de coup droit,\ntirez en ligne basse „ mal paré en quinte.\n   Et il tomba, avec un regard pour le mari vengé, un regard\nblanc de haine douloureuse et vipérine, d’où s’épanchait un froid\nde pierre — un regard comme en ont les prunelles mystérieuses\ndes sphinx.\n   Jussenelle ébaucha vaguement un sourire involontaire, bientôt\ncontraint en une impassibilité de glace.\n   Et une angoisse de satisfaction rageuse me serrait la gorge.\n\n                              VIII.\n   Le lendemain, les exigences des affaires me forçaient à partir\npour un voyage de longue durée. Au retour, je me rendis chez\nJean Virdagne. Sa pâle beauté s’était voilée d’une matité souf­\nfrante et son œil assombri de passion semblait caresser des rêves\nplaintifs.\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2170, "texte": "                                                                   135\n\n   Il me reçut avec des effusions gênantes ; mais sa figure ner­\nveusement triste, l’embarras de ses paroles et les regards intenses\nqu’il fixa sur moi avec une persistance obstinée, m’intriguèrent.\n   Je résistai quelque temps à mon envie de le questionner, et,\navec une cruauté paisible, lui parlai de sa femme et du procès en\nséparation qui était pendant.\n   Il m’apprit la mort du Cargilenne, emporté par la fièvre à la\nsuite de sa blessure, puis il continua la conversation commencée;\nmais l’incertitude empruntée de ses réponses me frappa davantage.\n   A la fin, je m’en ouvris franchement à lui.\n   — Tu me caches quelque chose, je le sens.\n    — Eh bien oui ; écoute.\n   Alors vint le récit poignant d’un drame intime, un drame de\ntortures lancinantes : l’opinion publique le forçant à répudier\navec les mépris derniers cette femme qu’il aimait, qu’il voulait ;\nson cœur, sa chair luttant contre ces entraves mises par le\nmonde aux exigences de leur passion. Et les conseils des amis\nqui venaient lui dire nettement leur pensée, et la réprobation\nqu’il lisait dans les yeux appesantis sur lui..., — un supplice\nhorrible:\n    Et sous les phrases, tendues comme des lambeaux d’étoffes pour\n cacher des plaies, j ’entrevoyais, je devinais des maux immenses : la\nhideur sataniquement belle — mais soucieuse et troublée — de la\nfemme qui subissait avec des transports cet homme qui avait tué\nl’homme bienvoulu, le mari qui avait tué l’amant. Et je sondais\nl’angoisse du recommencement de la vie à deux, et surtout les\n dédains, les dédains cruels de la femme coupable à laquelle l’ar­\n dente magnanimité de l’homme pardonnait. Et encore je voyais\n leurs nuits, leurs nuits de joies féroces, leurs nuits de baisers\nfiévreux entremêlés, peut-être, de coups de dents, avec la pensée\n de l’autre, du MORT, faisant comme un mur de glace entre leurs\n deux corps... Et cette idée lugubre : Je veux la chair qui fut à\n un autre avant moi, je veux une chair menteuse, une chair qui\n me hait, une chair qui aime une CHAIR MORTE....\n    — Oui j ’ai souffert, oui je souffre encore, dit Virdagne ;une bles­\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1914, "texte": "136\n\nsure me brûle au cœur. Je souffre et j ’ai soif de ma souffrance. On\nme blâme, on me conspue, on me honnit. Mes amis me lançent des\nregards froids et Jussenelle, qui a été mon témoin, ne me salue\nplus. Mais je persiste, malgré tout, poussé contre ma propre\nvolonté par la force plus puissante des choses et la fatalité bru­\ntale de mon sang.\n   Il marchait, tapant le plancher de coups de talons, avec des\nheurts d’accent bref.\n   — Oh, je le sais, on me dit coupable, on me nomme lâche ; je suis\nmalheureux. Car la passion me tenaille les muscles et me courbe\nles membres; quoi que je fasse, cette femme, il me la faut. Nos\ncorps ont soif l’un de l’autre, et il faut que je la garde; il le faut,\nil le faut !\n   Il continua, parlant haut et dur, pour lui plus que pour moi, et\ns’exaltant avec des reliefs de voix rude et mordante.\n   — Et elle aime toujours cet AUTRE ! oh, elle l’aime,... elle\nl’aime... La pauvre !\n   Un instant de silence.\n   — Ce misérable ! Et son regard, lorsqu’il est tombé... Infâme !\nIl me poursuit, me prend la gorge dans un étau d’angoisse, et la\nnuit m’ apparaît...\n   Ses yeux se dilatèrent sous une terreur, et soudain, ses doigts\ncrispés sur mon poignet,\n   — Il est là, te dis-je, il est là, je le vois ! oh, ces yeux, ce regard\nmort et de haine perverse ! V a-t’en, LACHE FANTOME, va-t’en !..\nIl me parle, il me dit : “ Elle m’aime, tu ne la possèdes point. Tu\n„ es l’instrument vil qui exécute, je suis l’esprit qui dompte et\n„ commande, je suis I’I n i t i a t e u r . „ — Horrible.\n   Des paroles entrecoupées.\n    — Lâche; ....; va-t-en, va-t-en. Misérable !\n   Il suivait dans l’espace l’imaginaire vision, les joues trem­\nblantes, le visage contracté. Soudain il laissa retomber mon bras.\n    — Ah, il part, il est parti... Mon Dieu !\n   Ses traits exprimèrent un apaisement, et, ployant le Cou, il\nbaissa le front, le chef appuyé sur la main, les paupières sèches et\n"}, {"page_pdf": 154, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1165, "texte": "                                                                137\n\nfouettant fiévreusement les sourcils. Puis il releva la tête et, sur\nmes yeux assombris de remords, darda son regard de ténèbres où\ns’affolait un désespoir.\n                              IX.\n\n   Au Canterbury. Gervoix, Morsette, Jussenelle et moi, autour\nd’une table. On vient à parler de Jean Virdagne.\n   — Pauvre garçon, me dit Morsette. Tu sais qu’il est fou, une\nfolie mélancolique.\n   — Le malheureux !\n   Mais Gervoix, intervenant :\n   — Lui, fou ? ce grand impassible? Eh ! mon cher, il pose pour\nla souffrance comme il posait pour l’étrangeté.\n   — C’est un Sganarelle, après tout.\n   — Ou un petit Sitnikof de province...\n   — Non, c’est un douloureux ironique.\n   Un moment de silence s’appesantit sur nous.\n   Alors Jussenelle, sortant d’une torpeur alourdie devant son bol\nde punch :\n   — Ce que cela m’est égal !\n   Puis Morsette :\n   — Après tout, nous n’avons rien à y voir ; n’est-ce pas,\nJussenelle ?\n   Et celui-ci, laconique, les lèvres nerveuses, avec un geste de\nbrusquerie farouche :\n   — Non.\n                                          A l b e r t MOCKEL.\n\n\n\n\n             "}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3-008", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1887-000.pdf", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 137, "page_fin": 138, "titre_corps": "Le vieillard givré", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "W.-A. 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Je n’aime que le jeune et doux zéphir qui an printemps\nme balance tendrement de son souffle embaumé ! ,,\n   — “ Oh ! je t’aime, disait le vieillard, sois à moi et je te ferai\nriche et belle comme une reine, brillante comme une fée. Je suis\nriche, bien riche ! Je n’ai qu’à ouvrir mon écrin pour te couvrir de\npierres fines qui resplendiront d’un éclat dont seront jaloux les\nbrillants rayons du soleil. „\n   — Et la pauvre branchette se laissa prendre aux promesses du\nvieillard qui l’enlaça de ses bras blancs et diaphanes; mais elle\nse tordit bientôt de désespoir en sentant son cœur se glacer sous\nles bijoux dont la parait son triste époux ; et lentement elle\nploya, et le frisson de la mort parcourut son corps de vierge.\n   — Au printemps, le zéphir pleura en vain sur la branchette qui\nne se couvrit plus de feuilles. — Chaque hiver seulement, le corps\ndesséché de la pauvre mariée est couvert de bijoux étincelants\npar le givre, ce riche qui l’a tuée sous ses baisers de vieillard.\n                                         W.-A. 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Sa mère vient de contracter un\n second mariage. Aussitôt elle éloigne l’enfant pour n’avoir pas\n toujours devant elle la vivante image de son mari assassiné. Lors,\n durant les nuits interminables passées en les tristes dortoirs du\n pensionnat, l’imagination d’André travaille. Malgré lui, déses­\n pérément, un tableau cruel le hante : “ celui de l’intimité de l’être\n qu’il aime le plus au monde avec l'homme qu’il hait le plus. „\n    Au sortir du lycée, il se trouve entièrement libre. Il veut voir\n de près l’éternel carnaval des intrigues mondaines, comédies\ngrotesques où tous laissent ce qui leur reste de native pudeur ;\nil use sans ménagements de toutes les soi-disant jouissances de la\nvie de jeune homme; il a des écuries, entretient des filles, demande\nl’oubli aux tables de jeu, se vautre dans les débauches qui\nrépugnent le plus à sa fière nature. Vaines tentatives ! Toujours,\navec des alternances d’intensité, la vision de son père le poursuit\net crie vengeance. Il entreprendra la lutte; rien désormais\nn’abattra cet adolescent vieilli par la préoccupation constante\nd’arriver au but qu’il s’est juré d’atteindre ; il saura le nom de\nl’assassin, dût-il y laisser sa vie.\n   Et les recherches commencent : une à une, il reprend les pistes\nrelevées par la justice lors de l’enquête ouverte pour établir\nl’identité du prétendu Rochdale. Des mois se passent sans résultat.\n   Enfin ! Il découvre le nœud de cette inexplicable énigme :\nl’assassin c’est Jacques Termonde son beau-père. Doit-il hésiter ?\nNon ; il ne se départira pas de la ligne de conduite qu’il s’est\ntracée. Il forcera M. Termonde à se tuer. Celui-ci résiste; il\nsupplie, il demande grâce, il veut vivre six mois encore de ce\nbonheur qu’il n’a pas craint d’acheter au prix d’un crime. Mais\npour André le devoir s’impose; il poignarde le lâche qui lui a volé\n\n  (*) Henri de Seignelais. Oh ! ou i, saignez-le !\n"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2056, "texte": "140\n\n le cœur de sa mère. Scène d’un effet saisissant où l’auteur a usé\n de tous les ressorts de son vigoureux talent de dramaturge, où il\nnous montre Termonde près d’expirer trouvant en sa volonté de\nfer la force d’écrire un billet pour sauver l’enfant et ainsi ne\nternir pas chez une femme qu’il adore le souvenir de son invincible\namour.\n   André Cornélis est une œuvre forte, personnelle, d’un intérêt\nqui se soutient jusqu’au bout, palpitant en son excessive acuité,\npoignante jusqu’à en faire souffrir. C’est une étude de caractères\nsupérieurement tracés par le jeune écrivain passé maître en\nanatomie morale où son talent descriptif se montre sous un jour\nnouveau — telle la peinture des souffrances de la vie de collège\net du délicieux intérieur de la tante Louise —- où sa psychologie\nse révèle plus précise, plus profonde, dégagée du “ vague „ qui\nenveloppait ses premiers romans.\n   Et cette étude attachante, d’un noir pessimisme, clôt sur cette\npensée navrante.\n    “ Est-ce qu’il y a un Dieu, un bien, un mal, une justice ? Rien,\nrien, rien, rien. Il n’y a qu’une destinée impitoyable qui pèse sur\nla race humaine, inique, absurde, distribuant au hasard la douleur\net la joie. „                               MAURICE SIVILLE.\n\n  L ’abondance de copie nous force à remettre à la livraison\nprochaine le compte rendu de Delzire Moris, l’œuvre suggestive\nde notre collaborateur Arnold Goffin.\n\n             LE MORT, par Camille LEMONNIER.\n   C’est une heureuse nouvelle que la réédition du Mort de Camille\nLemonnier, à Paris. Bien que Un Mort, Happe-Chair et La\nBelgique soient les œuvres qui semblent caractériser le mieux le\npuissant maître belge, beaucoup ont accueilli Le Mort comme son\nchef-d’œuvre. La vérité est que Le Mort n’est ni supérieur ni\ninférieur aux œuvres précitées, il est autre. Les Lettrés doivent\nposséder ce livre noir, aux âpres sculptures tragiques : tout en\ngardant une intense saveur lemonnienne, il est d’une sobriété\nde facture exceptionnelle et pittoresquement concis comme un\nFlaubert. Un grand livre impérissable!\n"}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1887-03-15-n3-205", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1887-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1887-000.pdf", "ocr_sha256": "8f82f7cb61045976a6663aba8c978e5e1906e4fe656b37f1b3033b70ba6aae2b", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "PHOTOGRAPHIE INSTANTANÉE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 158, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1654, "texte": "PHOTOGRAPHIE INSTANTANÉE\n                            H.        Z E Y E N .\n            137, boulevard de la Sauvenière, 137\n                                   L IÈ G E .\n\n     Spécialité d ’agrandissement à la lumière électrique.\n\n    FABRIQUE DE PIPES DE HENRI ZUBRODT,\n             Place du Théâtre, 11, Liège.\nPorte-cigares en écum e de mer, ambre et racine de bruyère.\n  — Pièces de com mande, Écussons, Initiales, Portraits,\n  exécutés en 24 heures.\n                   RACCOMMODAGES.\n\n\n\n INDE M SERRURIER-B0VY\nPERSE RUE DE L ’UNIVERSITÉ, 38\nCHINE A R TIC LE S L I È ORFÈVRERIE\n                         G E\n\n\nJAPON MENAGE             ARGENTEE\n                                      DE\n\n\n\n\n              H.        FO N D E R -B U R N E T ,\n                         48, rue du Pont-d’Ile, Liège,\n      AGENT        GÉNÉRAL           POUR       LA     B E L G IQ U E     DE    LA\n\n                  P E IN T U R E             F R A N Ç A IS E .\n   Cette Peinture, préparée à base de céru se et d ’ huile de lin , est toute prête à\ne m p lo y e r; elle est brillante et sicca tiv e. Sa qualité ne laisse rien à désirer, son\nm élange étant absolum ent com p osé com m e celu i fait par les peintres les plus\nexpérim entés. Son em ploi sur b oiseries, m urs, m eubles de fer ou b o is, grosses\nvoitures, e t c ., la place à la portée de toutes les personnes désireuses de co n se r­\nver en bon état leur m atériel a gricole, industriel ou autres.\n  L ’assortiment se compose de 42 nuances, en boîtes de 1, 2 et\n5 kilog., à fr. 1-10.\nAllum ettes Suédoises (Kaiser-Holzer), 20 fr. les 1000 boîtes\n     »      Nilson, bout noir,      fr. 9-50 les 1000 boîtes.\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1123, "texte": "   T o u s v o u d r o n t v o i r sourire, attirante, intensément,\n\navec sa lourde chevelure que retient l’or d’ un peigne fixé\n\ntrès haut, sa bouche m i-ouverte sous le retroussis gamin\n\nde ses narines rosées, en une adorable pose, la femme dont\n\nCarpeaux fit « l e J o u r ».\n\n   T o u s , aux heures où la pensée s’égare en rêveries\n\nindécises, penseront voir les folles B a c c h a n t e s — repro­\nduites en plâtre imitant les tons si fins des bronzes de\n\nPom peï — descendre de leur socle d’ébène pour venir\n\nleur mettre aux lèvres la sensation d’une voluptueuse\n\nivresse.\n\n   T o u s v o u d r o n t v o i r , surmontant les cases de leur\n\nbibliothèque emplie de bouquins empoussiérés, l’inou­\n\nbliable D o n    Q u i c h o t t e brandissant, d’ une main, son\n\ninoffensive épée, et tenant, de l’autre, le livre dont la\n\nlecture fait se crisper sa face anguleuse.\n\n  T o u s v o u d r o n t v o i r , com me preuve du prodigieux\n\ntalent des grecs, les s t a t u e t t e s r e t r o u v é e s en 1870 à\n\nT a n a g r a en Béotie,\n\n\n\n                      actuellement échouées\n\n\n\n               RUE DU PONT-D’ILE, 39.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 124, "texte": "2 e Année. — N° 3.                                                 15 Mars 1887.\n\n\n\n\n LA\n  WALLONIE\n                                               QUAND MÊME.\n\n\n\n\n                                 SOMMAIRE :\n\n\n\n\n        G eorges Gi r r a n .        .   Luc R obert (fin).\n        F. S e v e r i n .    .     .    V ers.\n        M. C a n t o n i .    .     .    L’ inoubliable.\n        Aug. V IE R S E T     .     .    Calme lunaire.\n        Albert M o c k e l .        .    Profils pervers.\n        W .-A . M a c e d o n s k i .    Le vieillard giv re.\n         Chronique littéraire :\n        Maurice S i v i l l e .     .     A ndré C ornélis.\n\n\n\n\n                 L a livraison 5 0 centimes.\n\n\n                              D es p r e s s e s d e H . V a illa n t-C a rm a n n e , à L iè g e\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "  2e ANNÉE, N° 3.\n\n            L A W A L L O N IE\n REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE ET D’ART\n    A b o n n e m e n t : 5 fr. par an. Union postale : 6 fr. 5 0.\n\n                                              Ernest M a h a i m ,\n         Comité de Rédaction       Albert M o c k e l ,\n                                   Maurice SIVILLE.\n               Bureaux : rue St-Adalbert, 8, Liège.\n\n\n          L 'A R T M O D E R N F\n Revue critique des Arts & de la Littérature\n                 Paraissant le Dimanche\n            Abonnement : 10 francs par an\n    Administration : 26, rue de l’Industrie, Bruxelles.\n\n\n         LA        JE U NE                  B E L G IQ U E\n\nPalissant le ler de chaque mois en livraison de 32 pages\n             P r i x   «l’a b o n n e m e n t         7    f r a n c s\n\n   Administration : 26, rue de l’Industrie, Bruxelles.\n\n\n             D E L Z IR E                      M O B IS\n                          l ’ ar A r n o l d G O F F IN\n         chez Moens, galerie Bortier, Bruxelles,\n                    Prix : 2 francs.\n\n\n            L’A R T               E SP AG N O L\n                          P a r L u cie n S O LV A Y.\n\n                  chez R O U A M , éditeur, Paris.\n\n\n  LA       REVUE                  IN D É P E N D A N T E\n                  DE   L IT T É R A T U R E     ET        D’ART\n\n Paraissant tous les m ois en une livraison compacte\n           Abonnement 1 7 francs par an.\n         Bureaux : 79, rue Blanche, Paris.\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                                                                       109\n\n                      LUC ROBERT.\n                              (S u ite e t fin .)     A L éop old G a rn ir.\n\n\n                                   III.\n\n       six\n       A heures, Lucien fut debout, éveillé par les bruits de la\n       ferme. En bas, il rencontra Luc invariablement levé avec le\n       soleil, se promenant dans la cour et regardant avec l’œil du\nmaître les chevaux qui sortaient, courbés sous les portes basses\ndes écuries. Lucien déjeuna seul dans la grande chambre tran­\nquille, car Luc ne se mettait jamais à table sans Lucienne. Puis il\njeta son fusil sur l’épaule, enfonça son feutre sur sa tête et partit\nen sifflant Breuc.\n   Après avoir passé la porte charretière, comme poussé par une\nforce supérieure il fit un brusque crochet et se planta les yeux en\nl’air sous le châssis de la chambre de Lucienne. Et il se prit à son­\nger à des choses très douces et très nouvelles, étonné lui-même de\nsa rêverie vague qui montait comme un brouillard flottant vers la\nfenêtre de Lucienne, dans la paix du matin vermeil. Brusquement\nil sentit qu’il l’aimait comme une sœur cadette à qui l’on doit\naide et dévouement et il s’emplissait la tète de désirs héroïques\nde se sacrifier pour cette amie qui dormait là dans sa chambre de\njeune fille, sur son petit oreiller pâle. Il aurait voulu savoir à quoi\nelle rêvait, et il se sentit monter une brusque colère à l’idée\nqu’elle ne pensait pas à lui. Ce devait être le grand-père qui l’oc­\n cupait, le grand-père avec ses quatre-vingts ans couronnés de\nneige.\n  Et il restait immobile, absorbé dans ses idées songeuses, sans\nessayer de se raisonner.\n  Il baissa la tête et ses yeux tombèrent sur Breuc qui s’était\naccroupi près de lui, le nez en l’air, le regardant comme pour l’in­\nterroger. Alors il sembla s’éveiller. Tiens, qu’est-ce qu’il faisait là,\nest-ce qu’il allait monter la garde devant les fenêtres maintenant,\navec son fusil au dos? Il se railla d’un éclat de rire qui sonnait\n                                                                 8\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "110\n\nfaux, remonta son camier d’un coup d’épaule et s’enfonça dans la\ncampagne.\n   Luc. pensif, le regardait s’éloigner avec une brusque inquiétude\nau cœur.\n   Lucienne descendue, un sonore baiser avec un “ bonjour cen­\nsier „ bien affectueux lui rendit son calme.\n   D’ordinaire, Lucien ne rentrait que le soir, déjeûnant au bois\nd’une tartine emportée le matin et fraternellement partagée avec\nBreuc.\n   On s’étonna de le voir revenir à midi. Il expliqua que s’étant rap­\nproché de la ferme en suivant un perdreau démonté, il avait pré­\nféré partager le dîner avec eux. Ils se mirent à, table, Luc et\nLucien soudainement mal à l’aise, Lucienne gagnée par leur\ngêne.\n   Lucien s’éloigna, le dernier morceau en bouche et rentra le soir,\nle carnier vide. Et comme le fermier avait un petit sourire mo­\nqueur, il protesta qu’il avait battu les meilleures parties et s’em­\nporta contre ses nouvelles cartouches à poudre de bois qui fusaient\ncomme si on les avait mouillées, n’osant pas avouer qu’il était\nresté toute l’après-midi à l’orée du bois d’Erwemont, les jambes\ncassées, le fusil entre les genoux, rêveur sans savoir pourquoi.\n   Après le repas, — toutes les journées se ressemblant au Culot\ndes Bois — ils se retirèrent dans la petite pièce où ils passaient\nleurs soirées. Luc raconta des histoires, rappelant du fond de ses\nquatre-vingts ans des souvenirs de jeunesse: le pays couvert de\nmoines, l’abbaye de Montfert pullulant de robes noires, comme\nune fourmilière, la richesse de l’ordre avec ses cent et trois fermes\ngroupées autour de lui et dont le nombre s’étendait toujours ron­\ngeant la terre à cinq lieues à la ronde comme un halo autour du\nresplendissement de ses toits d’ardoises, puis l’arrivée des gueux\n de France, comme il appelait les révolutionnaires, qui avaient\nsaccagé Montfert et n’avaient laissé du palais des moines que les\ntrois pans de murs noircis par l’incendie qui achevaient de\n crouler, là bas, dans l’enclos où paissaient les vaches du Culot\ndu Bois.\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                                                                 111\n\n    Lucienne, le coude sur la table et la tête dans les mains, l’écou­\ntait, intéressée toujours à ces histoires qui, racontées par Lucf\nprenaient les teintes patinées d’une tapisserie très ancienne dont\nles personnages auraient chanté des airs d’autrefois.\n    Lucien la regardait, ses grands yeux éveillés par l’attention\net les paroles du grand-père lui semblaient un murmure doux et\ninsaisissable qui berçait sa rêverie. Comme Lucienne se retour­\nnait, elle surprit son regard et elle y vit tant de douceur souf­\nfrante et cachée, qu’elle en fut remuée d’étrange façon.\n    Cela ne dura qu’un instant. Lucien s’était ressaisi et se forçait\nà présent à écouter Luc, avec des signes de tête et de grands\ngestes d’approbation, au fond, très grave. Quand, à “ l’au revoir, „\nLucienne prit la main de Lucien dans une pression amicale et pro­\n longée, il sembla brusquement à Luc que c’était son cœur à lui\nqu’elle serrait là dans sa petite main blanche.\n    Depuis ce soir, tous furent tristes, gênés de l’idée que quelque\n chose s’était dérangé dans le mécanisme régulier des habitudes.\n    Serrés à trois le soir autour de la lampe discrète sous son abat-\njour, ils se sentaient malheureux et contraints, sans qu’ils pussent\n reprocher à l’un d’eux cette tristesse noire tombée du ciel et qui\n les envahissait.\n    Lucienne songeait beaucoup, devenue grave. Des idées qu’elle\n avait eues autrefois lui revenaient, obsédantes. Parfois, quand elle\n  était seule le soir dans le calme de la chambre close, avec Luc,\n  elle avait souhaité du bruit, du mouvement, un événement, n’im­\n porte quoi, pourvu qu’elle eût une heure de distraction. Un mécon­\n tentement inavoué, vague, qu’elle refoulait avec des reproches,\n  avait parfois grondé en elle aux heures de solitude. Elle aurait\n voulu un coup de vent dans son paysage trop ensoleillé, un es­\n  poir ou une menace à son horizon inaltérablement bleu, éternel­\n  lement limpide et serein, sans un moutonnement de nuage, comme\n  un grand ciel de printemps désespérément radieux et clair, d’où\n  tombait une paresse lourde et une torpeur où s’endormaient d’un\n  sommeil forcé les ardeurs de ses dix-huit ans.\n     Elle s’était remise avec des désirs fébriles à son piano et s’é­\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "112\n\n tourdissait le soir dans le rythme emporté et tournoyant des valses\n qu’elle martelait sur le clavier.\n    Un matin brumeux, comme Lucien se levait, le vacher accou­\n rut très rouge, tournant sa casquette entre ses doigts sales avec\n embarras, bégayant que Breuc était mort.\n    Lucien dont les nerfs surexcités étaient impressionnables au\n plus haut point se sentit un coup au cœur, et brusquement s’en\n fut au jardin, pour voir.\n    Breuc était mort dans la nuit, brutalement assommé par un\n coup de sang. Il avait battu la campagne et couru le lièvre tout\n le jour, redressant ses muscles détraqués dans une nerveuse\n tension de toutes ses forces, et, le soir, revenu épuisé, raidissant\n ses pattes dans la dernière fièvre avant-courrière de l’agonie, il\ns’était abattu devant sa niche, avait regardé désespérément avec\nun œil humain le flamboiement des fenêtres de la salle à manger\noù se rythmait une valse dans un éparpillement de notes sonores\n et, sans un gémissement, battant l’air de ses membres rigides et\nouvrant au large sa gueule, il s’était affaissé, les yeux tirés, le\ncorps tendu, seul sous le ciel noir. Et il dormait maintenant son\ngrand sommeil glacé et les fleurs du jardin qui L’aimaient et\ns’étaient accoutumées à le voir bondir parles petits sentiers pleu­\nraient sur lui leurs larmes de rosée.\n   Lucien était venu jusqu’à la porte de la salle à manger la face\ntirée, les yeux secs et brûlants et il avait crié : “ Mon pauvre\nBreuc est mort ! „\n   Lucienne et Luc se regardèrent avec une subite compassion et\ntristement on l’alla voir, déjà froid, le ventre affaissé, le poil\nsouillé, la tête dans un flot de bave et de sang. Quand ils revinrent,\nle déjeûner commença silencieusement : Lucienne attendrie,, Lu­\ncien nerveux et cachant son émotion. Puis, la gorge sèche, il avait\ndit au vacher qui larmoyait dans son sarreau : “ On ne pleure pas\npour les chiens „ et se levant brusquement de sa chaise, il s’était\nsauvé dans sa chambre, des larmes plein les yeux, toute sa poi­\ntrine d’homme secouée d’un sanglot.\n   Et la pluie tombait maintenant, lourde, froide; entêtée et le\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                                                                    113\n\n   cadavre raidi se mouillait sous l’ondée, inerte, barrant l’entrée de\n   la niche, dans une rigidité de statue jetée à terre, le collier et la\n   chaîne au cou comme si l’on craignait qu’on ne l’enfouît trop vite\n   dans la fosse brune, par ce triste matin d’automne.\n     Lucien ne put manger, il se planta devant la niche et, d’une\n  voix dolente, comme un infirme récitant sa complainte navrée, il\n  racontait à Luc comment Breuc s’était perdu un jour qu’il l’avait\n  emmené avec lui à Waremme; il avait bien cru que c’était fini,\n  il n’espérait plus le retrouver; mais Breuc avait battu trois jours\n  la Hesbaye et il l’avait retrouvé le soir du quatrième, les pattes\n en sang, tombé comme une masse devant sa porte, si épuisé qu’il\n  avait dû le porter dans ses bras jusqu’à la niche où il était resté\n  quinze jours à se remettre. Ah il l’aimait bien, son Breuc. C’était\n un fidèle, — N’est-ce pas, Breuc, disait-il doucement, se désespé­\n rant à l’idée qu’il ne l’entendait plus.\n     Vers dix heures, un varlet vint, balança le cadavre par les pat­\n tes et le jeta sur une brouette où il tomba inerte, puis il s’éloigna\n comme s’il eût charrié une bottée de trèfles. Lucien le regarda\n faire sans un mot, mais quand l’homme se fut enfoncé sous la\n porte charretière, de son pas indifférent et lourd, le dos courbé\n sous la lanière de la brouette, il se désespéra seul sur un banc et\n lentement, dans sa surexcitation nerveuse, une larme lui roula\n des paupières. Confus, il regardait si personne n’était là, quand\nun bras se glissa sous le sien et il vit Lucienne qui souriait à côté\n de lui, les yeux humides.\n    — Allons, Lucien, tu n’es pas raisonnable, fit-elle avec sa voix\n douce qu’elle grossissait maternellement.\n    — Vois-tu, Lucienne, il m’aimait bien, celui-là, fit-il en refou­\nlant ses larmes pour n’être pas ridicule.\n    Ils se turent, Lucienne brusquement songeuse. Une idée sin­\ngulière lui traversait la tête, et Lucien vit ses yeux s’obscurcir\ncomme si un nuage y avait passé. Alors, hésitante, cédant à une\nnécessité de parler, elle dit très vite avec un geste comme pour\nrattrapper ses paroles :\n    — Si je mourais, moi, tu ne serais pas aussi triste.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "114\n\n   Lucien était très pâle. Cette idée folle lui donna intérieurement\nune grande secousse. Jamais cette pensée que Lucienne pouvait\nmourir ne lui était venue et brusquement il sentit que ce n’ était\nplus comme une sœur qu’il l’aimait.\n   Il ne répondit pas ; mais Lucienne qui n’avait pas retiré son\nbras, le sentit trembler de la tête aux pieds. Émus de leur secret\nbrusquement deviné, ils s’éloignèrent, elle prétextant une lettre,\nlui s’en allant par la cour sous la pluie fine qui tombait, avec un\ngrand froid au cœur.\n   De la journée ils ne se parlèrent. Au dîner, ils s’assirent séparés\npar le grand-père, lui le cœur serré, et elle montrant une gaîté\nqu’elle n’avait pas, pour que lui ne vît rien.\n   Le soir tomba, triste et pluvieux. Pour les distraire, Luc ap­\nporta le damier, les installa, prit son journal et s’enfonça dans son\nfauteuil, rêveur plus que d’habitude, avec le pressentiment vague\nd’un malheur. L ’abat-jour d e la lampe faisait un rond de lumière\nblonde sur la table, éclairant le damier d’une flamme crue, écla­\nboussant de taches vives les angles des meubles, accrochant dans\nla pénombre des reflets clairs aux dossiers des chaises d’acajou.\n   Les jeunes gens poussaient leurs pions en silence, avec un glis­\nsement doux sur la planchette marquetée. Comme Lucien se dé­\nmasquait, inattentif, Lucienne oublia de prendre et ils restèrent\nsans jouer, les doigts sur le damier, immobiles, les yeux perdus\ndans l’obscurité par dessus l’abat-jour. Le grand-père paraissait\n dormir. La lampe charbonnait avec un grésillement sourd et mo­\n notone, rendant plus lourd le silence énorme qui semblait tomber\n des plis épais des rideaux.\n    Et de la cuisine monta la voix de la vachère qui traînaillait très\n bas une chanson wallonne, douce comme une plainte.\n    Brusquement Lucien eut un mouvement, laissa tomber ses yeux\n sur le damier et son regard rencontra celui de Lucienne fixé sur\n lui. Il y devina tant de choses qu’un coup de folie lui monta comme\n une bouffée au cerveau, fit battre à ses tempes une fièvre d’amour\n irrésistible, et par dessus le damier il prit dans ses mains la main\n de Lucienne et, les yeux dans les yeux, son souffle s’égarant dans\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                                                                115\n\nles boucles brunes éparses sur son front, il lui dit dans une longue\nadoration: “ Lucienne! „\n  Alors, très pâle, avec un grand battement de cœur, elle lui ré­\npondit: “ Je t’aime. „\n  Ils se retournèrent. Brusquement Luc venait de se lever. Il\navait toujours son bon sourire d’aïeul, mais ses lèvres étaient\nblanches et son bonsoir qu’il voulait rendre affectueux fut dit\nd’une voix où il y avait tant de navrement et presque d’épou­\nvante que Lucien et Lucienne se regardèrent avec l’idée soudaine\nqu’ils avaient fait quelque chose de coupable et d’exquis, pris de\nla soudaine peur de l’irrémédiable.\n\n                                IV.\n\n   Luc Robert arriva au palier sur lequel s’ouvraient les chambres\nde l’étage, fit quelques pas dans l’ombre et tomba assis sur son\nlit. Il fut quelques minutes à se ressaisir. De grands coups lui\nbattaient le crâne, comme des chocs sonores de marteaux sur\nl’enclume. Puis ils diminuèrent peu à peu et, lentement, il reprit\nconscience de lui-même. Les ténèbres lui faisaient du bien, il s’y\nbaignait comme dans une atmosphère d’oubli où il aurait noyé\n sa peine.\n   Mais peu à peu, à mesure qu’il se ressaisissait, montèrent du\nfond de sa mémoire deux notes qui s’éveillèrent en lui comme\nun souvenir désespéré, pénétrèrent dans son cerveau et se répé­\ntèrent avec l’obsédante régularité de l’inévitable.\n   Lourdement la grande horloge battait son tic tac éternel dans\nle silence de la chambre et il lui semblait que c’était elle qui lui\njetait ces deux mots rythmés au balancement du régulateur: “ Je\nt’aime, je t’aime! „\n   Alors il alla à la fenêtre, l’ouvrit au large et s’accouda sur le\n rebord de pierre, étendant son rêve douloureux sur la campagne\n endormie. La lune semblait s’éteindre dans le ciel noir sous un\n écroulement de nuages. Des brassées de feuilles s’envolaient, tour­\nnoyantes dans un coup de brise. Sous les rafales, les arbres aux\nteintes d’acajou se courbaient, jetant à l’hiver leur rousse toison\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": " 116\n\n d’automne et il songeait à l’amour de Lucienne qui avait été\n comme le rameau vert et gonflé de sève, greffé sur le chêne de\n sa vieillesse. Voilà qu’elle lui reprenait par lambeaux ce manteau\n d’affection dont il s’était réchauffé dix ans, et c’était l’autre qui\n s’en enveloppait et s’en couvrait comme d’une égide. Il eut un\n “ Bon Dieu ! „ désespéré, effrayé de son avenir de quatre-vingts\n ans perdu sans retour. Il écoutait passer les coups de vent qui\n couraient sur les sapinières en pente, du haut en bas, comme le\n souffle de l’invisible. “ Bon Dieu! cela était possible? „ et dans le\n bruissement dont frémissaient les cimes il reconnaissait le cri\n sans fin “ Je t’aime, je t’aime. „ Il semblait que la parole passion­\n née et brûlante que Lucienne avait murmurée à l’oreille de\n Lucien, dans le calme de la salle à manger, avait retenti dans les\n corridors, dans la maison entière, gagné la campagne immense, et\n que toutes les voix des choses le répétaient à présent en un écho\n universel, peu à peu renforcé et grandi en un alléluia d’amour for­\n midable qui montait vers le ciel noir.\n    Alors, pour échapper à ce cri qui battait ses tempes avec les\n bruits funèbres de la retombée des terres sur un cercueil au fond\n du trou béant, il ferma sa fenêtre et s’assit dans l’ombre, les yeux\n clos, essayant de s’isoler, avec la volonté de ne plus penser.\n Mais une révolte grondait en lui : voilà maintenant qu’ un\n étranger s’introduisait dans son bonheur et lui prenait sa fille,\n sa Lucienne, son sang, l’incarnation de toutes ses espérances et\n de toutes ses affections. Pourquoi donc avoir ouvert à ce serpent\nles portes de son Eden? Pourquoi, quand Lucienne était née,\navoir mis en elle sa vie, puisqu’un jour un passant devait d’un\nseul coup chasser son image du cœur où il croyait son souvenir\nancré, et s’y établir comme dans un refuge imprenable. Est-ce\nqu’elle n’avait plus assez de son amour? Est-ce qu’il ne suffisait\nplus à ses nécessités d’affection ? Il ne l’avait pas assez aimée\npeut-être. Dans son corps déjà rigide, son cœur avait pourtant\ngardé des ardeurs de jeunesse et se chauffait pour elle d’une\nintense flamme de passion. Elle était la borne qui marquait l’hori­\nzon de son bonheur et il ne demandait pas à en reculer la limite.\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                                                                   117\n\nDes souvenirs confus passaient sous son crâne comme une houle,\ndans un flux de pensées qui envahissait son cerveau. Il se rappe­\nlait qu’alors qu’elle était fillette, il avait pleuré de grosses larmes\ninvolontaires un jour que dans son naïf babil d’enfant, elle lui\navait dit qu’elle aimait mieux que lui le petit poulain de la ferme.\n   Un attendrissement le gagnait à présent : Pourquoi donc n’é­\ntait-elle pas restée la mignonne qu’il faisait danser sur ses genoux\net qu’il bourrait de confitures ? Et brusquement il se souvint de\nce coup de passion qui avait soufflé sur ses dix-huit ans par une\nclaire matinée d’avril et de son grand amour de jeunesse qui\nl’avait surpris au détour d’un chemin. Il l’avait donc crue\nd’une autre essence que la sienne? Alors il se trouva ridicule\nd’avoir rêvé cette affection égoïste se perpétuant dans l’éternel\nrecommencement des jours et des mois. Il n’avait donc pas con­\nscience de l’inévitable ? A présent le petit amour rose qui dormait\nau cœur de Lucienne s’était éveillé et chantait en elle d’impé­\nrieux désirs. Alors, il allait la perdre ? Et lui, vivre sans elle ?Eh\nbien non ! Il dirait à Lucien les paroles qui troublent et qui\néloignent, il allait lui montrer la plaie saignante qu’il lui avait\nmise au cœur, il lui crierait qu’il l’aimait plus que lui, qu’elle\nétait sienne, qu’il vivait d’elle depuis dix an?, et qu’on ne tuait\npas les vieux en leur volant leurs illusions d’octogénaires! Une\ntempête se déchaînait en lui, le secouait comme un navire désem­\nparé, sur l’orage de ses pensées.\n   Il voulait donc faire pleurer Lucienne !\n   “ Bon Dieu! „ et il s’abîma, tout son corps brisé de tremble­\nments. Ses dix ans de bonheur calme, ses rêves d’éternité lui\nsemblaient une chose d’autrefois, irrémédiablement perdue, qui\nlui revenait en souvenirs, par delà les horizons. Maintenant il\ncherchait à retrouver le sentiment de l’heure présente. Et lente­\nment il se faisait une conviction avec des hochements de tête\ncraintifs : une certitude entrait dans son esprit, implacable et\nlogique et brusquement il fut secoué d’une crise de sanglots,\ncriant de douleur dans la nuit.\n   Et l’horloge battait toujours son tic-tac rythmé et monotone;\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "118\n\nles portraits, les bronzes de la cheminée — Pierrot embrassant\nColombine éternellement souriante — le balancier de l’horloge,\nles murs, les meubles, tout reprenait une voix qui grandissait,\nmontait, se grossissait en huées, le souffletait de ce cri qui se ren­\nforçait d’ironie: “ Je t’aime, je t’aime! „\n   Brusquement il fut mis debout par un coup frappé à sa porte.\nIl écouta un instant et reconnut la voix de Lucien, tandis que la\nlueur d’un bougeoir filtrait sous le joint de la porte.\n   — Vous n’êtes pas bien, grand-père?\n   Alors il eut un geste de redressement, affermit sa voix dans un\ngrand effort, et cria à travers la porte :\n   — Merci, mon ami, je vais dormir.\n   Le pas de Lucien s’éloigna dans le corridor. Luc Robert rouvrit\nsa fenêtre et mit son visage dans ses mains ridées. Un rayon de\nlune filtra jusqu’à lui, éclaira sa face ravagée et vieillie de dix\nans.\n   Alors simplement il se décida : Lucienne épouserait Lucien\npuisqu’elle l’aimait.\n                                   V.\n   “ Monsieur et Madame Léopold Dalbert ont l’honneur de vous\nfaire part du mariage de leur fils Lucien avec Mademoiselle\nLucienne Robert. „\n   “ Monsieur Luc Robert a l’honneur de vous faire part du\nmariage de sa petite-fille Lucienne avec Monsieur Lucien Dal­\nbert. „\n   — Voyez donc, grand-père, comme c’est soigné, dit Lucienne,\ntrès heureuse, en déballant les lettres de faire part que l’impri­\nmeur venait de rapporter.\n   — Très beau, dit Luc, qui lisait, tout pâle sous ses cheveux\nblancs.\n   — Oh! dit Lucienne, Lebon a la spécialité, grand-père, pour\nles lettres de faire part.\n   — Qui, Lebon? dit Luc distrait.\n   — Mais l’imprimeur, tu sais.\n   — Ah!....\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                                                                   119\n\n   Puis changeant de ton :\n   — Alors, tu es heureuse, petite ?\n   Elle ne répondit pas, riant de son beau rire, la figure douce et\ncalme, avec son tranquille bonheur de fiancée. Dehors, la coutu­\nrière des robes de noces l’appelait. Elle partit légère, avec un bon\nsourire pour Luc.\n   La porte fermée, il resta immobile, la lettre en mains, relisant\nsans comprendre. Ainsi c’était fini : sa Lucienne partait : dans trois\nsemaines ils seraient mariés! il se disait cela tous les jours depuis\nque le mariage s’était décidé, depuis le soir terrible où il avait cru\nmourir et il ne pouvait se convaincre, s’entêtant dans l’impossible\nespoir qu’il avait rêvé.\n    Devant Lucienne, il avait toujours ses bons yeux indulgents et\nson calme sourire d’aïeul, mais les journées étaient longues et cha­\n cune le vieillissait d’une année. Dans son égoïsme exalté jusqu’à\nla sainteté, il avait compris qu’il était temps qu’il fit place et qu’il\nse rangeât sur le côté, — comme allait s’ouvrir bientôt la foule à\n l’église, le jour du mariage — pour laisser passer les fiancés.\n    Et il s’était mis à l’écart, avec le mépris de ses quatre-vingts\n ans sonnés, grandi par le sacrifice, tué par la mort de ses illusions\n et de ses rêves d’éternité. Il agonisait avec des sourires, regret­\n tant l’hiver, car il aurait aimé mourir au printemps pour voir une\n fois encore l’ universelle éclosion des choses. La dernière phrase\n de Lucienne lui revenait comme un son de cloche: “ Il a la spé­\n cialité des lettres de faire part, grand-père      des lettres de faire\n part, grand-père       „\n    Et brusquement il eut un triste sourire et dit : J’ai fait mon\n temps. Puis il aperçut à travers les carreaux de la chambre les\n branches des noyers qu’il avait plantés et qui grandiraient encore\n après lui.\n    Alors il alla à la fenêtre, mit sur la vitre constellée d’arabesques\n de givre son front glacé et longuement regarda, les yeux perdus\n sur la campagne où décembre avait jeté sa blanche et épaisse toi­\n son de neige.\n    Et il rêvait que son linceul serait plus blanc et plus froid que ce\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "120\n\nmanteau d’hiver quand il dormirait là-bas au petit cimetière où\nl’attendaient ses fils.\n   Et comme il songeait toujours il entendit dans la chambre voi­\nsine Lucienne qui faisait admirer à la couturière ses lettres de\nmariage et répétait avec son beau rire : “ Il a la spécialité des\nlettres de faire part. „\n                                               G. GIRRAN.\n\n\n\n                  LE VIEUX MIROIR.\n I L évoquait du fond des pénombres d’oubli,\n    Dont noyait son cristal l’évasion des ères,\n    La vague vision d’un mort enseveli.\n\n       Des joyaux couronnaient ses ondes séculaires\n       Et bien qu’il s’imprégnât de l’ambiante nuit,\n       Parfois il revivait en fulgurances claires.\n\n       Comme nous, dont les vers sont des roses d’ennui,\n       Ce pâle confident des beautés abolies\n       Se mourait à l’écart de dégoût d’aujourd’hui.\n\n      “ O doux passé natal, mes amours, tu m’oublies !\n        Et voici que je sens m’étreindre dans le soir\n        Le morne esseulement des splendeurs avilies. „\n\n        Ainsi se lamentait le regret du miroir.\n      “ J ’ai miré dans mon lac mainte de ces amantes\n        Qui dénouent à jamais les liens du devoir ; „\n\n      “ Et des toisons d’or fauve, à cette heure dormantes,\n        Et la fleur des beautés aux multiples senteurs,\n        J’ai miré tout cela de mes ondes aimantes. „\n\n      “ Et pour qui n’en croit pas mes avis chuchotteurs,\n        Je garde tout au fond de mon eau de mystère\n        Un reste agonisant des mirages menteurs. „\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                                                          121\n\nLors se tut le miroir dans la pénombre austère.\nEt je ne voulus pas vers ce songe effacé\nAbaisser mes regards de chercheur solitaire\nDe peur d’exaspérer mes désirs du passé.\n\n\n       LES DIEUX JALOUX.\n\nAGUÈRE allumés par des esclaves noirs,\nN\n  Sur les fleurs et l’oubli coutumiers aux beaux soirs,\n  Allongent les flambeaux, le sang de leurs crinières.\n  Joyeux, mais conscient des voluptés dernières\n  S’enivre Balthazar dans le temple de Bel\n  Au murmure assoupi de l’amoureux Nebel.\n  Et sous lui la cité déroule vers le fleuve\n  Evoquant de silence une douleur de veuve,\n  Rue en l’horrible joie où les grands sont vautrés.\n  Fléchissant du fardeau des temples et mitres,\n  Sur la placidité des faces long-barbues\n  Contemplent se pâmer les belles femmes nues\n  Dans l’étreinte d’azur de la froide Tanit\n  De grands taureaux émus de rut en leur granit.\n  Car le parfum d’aimer ensuavit la vie\n  Et le Dieu de granit voit l’homme ivre et l’envie...\n\n\n            LES SOUHAITS.\n\n ON rêve! Où t’exaucer des charmes du linceul?\n M\n Où m’enclore d’oubli dans un doux seul à seul\n Avec les livres chers et l’épouse espérée ?\n Où m’enivrer les yeux de l’auguste vesprée,\n A la croisée ouverte, une Bible à la main?...\n J'hésite, je ne sais... Morne est mon lendemain,\n Muets, mes horizons. — Oh! la douce demeure\n Par le rêve promise à ceux dont l’âme pleure\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "122\n\n        Et qui m’attend là-bas, Dieu sait où. dans les prés,\n        Dans la lande, peut-être, aux lointains expirés,\n        Mais suave, à coup sûr, de calme et de mystère !\n        O douceur ! se cloîtrer en le logis austère\n        Et la vie à mi-voix qu’y mènerait le coeur !\n        S’évaporer l’esprit de subtile langueur,\n        Et, lentement, ouvrir des œuvres surannées\n        Pour respirer la mort de leurs grâces fanées ;\n        O douceur! s’incliner dans la fuite du jour\n        Vers celle qui console et se taire d’amour !\n        Se taire ou simuler la tremblante innocence\n        Lorsqu’on s’est de longtemps en allé vers Byzance,\n        Ne s’aimer que des yeux en le doux seul à seul,\n        Mon rêve ! Où t’exaucer des charmes du linceul ?...\n                                        F er nand SEVERIN.\n\n\n                  L ’INOUBLIABLE.\n\n    E matin, presqu’à l’aube, — les dernières étoiles s’effaçaient\n\n\nL     dans le ciel et déjà les appels claironnants des coqs retentis­\n      saient dans la cour des fermes voisines, — je suis venu sous\n    vos fenêtres, mon Adorée, tandis que l’horizon se teintait de\nlueurs opalines et qu’une buée tiède montait de la terre impré­\ngnée de rosée.\n   Comme le cœur m’abattu en escaladant, ainsi qu’un maraudeur\nqui se cache, la haie de votre jardin? Et, comme je me glissais\nau travers des futaies, entre les arbres noyés d’ombre, j ’ai cru\nentendre tout près de moi, le rire moqueur de quelque nymphe\n attardée et sentir dans mes cheveux le souffle tiède d’une\nhaleine. Sous vos fenêtres aux persiennes closes, les oiseaux vous\n donnaient une aubade exaspérée. C’était un concert harmonieux\n de trilles perlés et stridents, un orchestre de voix claires et\n fraîches ! La campagne lentement se dégageait de son voile de\n brumes, tandis que le soleil dorait de ses flèches aiguës les mai-\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                                                                   123\n\nsons éparses dans la plaine et que, sur la nappe immobile de\nl’étang, s’allumaient des milliers d’étincelles.\n   Et vous rêviez peut-être, ô vous qui êtes tout ce que j ’aime, à\nquelque idéale chimère, à quelque région sereine où les fleurs\nseraient plus odorantes et les étoiles plus lumineuses, à quelque\nparadis d’amour où l’on s’adore avec des tendresses sans cesse\nrenaissantes et des espérances toujours accrues, où les illusions\nne s’effeuillent pas, pétale par pétale, sous le souffle implacable\nde la réalité, où l’on se grise éternellement des mêmes béatitudes\net des mêmes délices.\n   Hélas! que ne puis-je m’envoler avec vous vers quelque divine\nthébaïde, pour y vivre du rêve qui m’obsède et me ravit, qui me\ncharme et me désole, le rêve qui me donne l’illusion d’un bonheur\ninconnu en ce monde!\n                                  *\n                                 * *\n   Je suis revenu plus tard, en visiteur familier dont la venue\nn’émeut ni n’étonne.\n   Sous la vive lumière de l’atelier, au milieu d’un fouillis d’objets\nétranges et disparates, votre taille superbe se détachait en clair\nsur la pourpre d’une tenture aux plis maniérés. Combien vous\nétiez jolie, enveloppée comme d’un nuage, dans votre robe\nlongue et gracieuse ; combien il se dégageait de mystère et de\ncharme de votre regard perdu dans je ne sais quelle rêverie loin­\ntaine, de vos admirables cheveux plus fins que des écheveaux de\nsoie, de votre tête blonde s’appuyant, très lasse, au dossier du\nfauteuil.\n  Et, tandis que le peintre, là-bas, à coups de pinceaux fiévreux,\nécrasait sur la toile des traînées de couleur, tandis qu’il s’acharnait\nà saisir la lueur étrange, si subtile, qui brille dans vos yeux de\nmadone, j ’eus la sensation très nette que cet homme vous adorait\net il me sembla que dans mon cœur se creusait une plaie cruelle\ndont s’échappaient, avec mes chimériques espérances, mon sang\net ma vie. Et je souffris, en une seconde, la plus abominable\ntorture qui se puisse concevoir.\n   Certes, il n’est pas de poison plus perfide et plus lâche, de souf­\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "124\n\nfrance plus douloureuse et plus inguérissable que celle qui me\ntroua le cœur, comme un coup de couteau, que cette jalousie\nmaudite qui disperse en un instant, aux quatre vents du ciel,\ntoutes les joies et toutes les croyances, tous les espoirs et toutes\nles tendresses, pour ne laisser dans l’âme qu’amertume et désen­\nchantement !\n   Il avait fui bientôt le rêve qui m’obsède et me ravit, qui me\ncharme et me désole, le rêve qui me donne l’illusion d’un bonheur\ninconnu en ce monde !\n                                  *\n                                  * *\n   Voici que la nuit est venue, une nuit d’automne, lumineuse et\nfraîche, où les arbres, sous la blafarde clarté de la lune, ont des\nsilhouettes fabuleuses, des allures détraquées, extravagantes.\n   Déjà tourbillonne dans les allées obscurcies de vagues ténèbres,\nla ronde des feuilles mortes emportées par le vent. Et les dernières\nfleurs qui se flétrissent sous le souffle humide, exhalent une odeur\ngrisante, un arôme capiteux et troublant. Le grand silence des\nsolitudes que traverse parfois l’appel strident des grives s’enivrant\nde sorbier.\n   Avec des précautions infinies, je repris le chemin déjà suivi à\nl’aube, en escaladant, ainsi qu’un maraudeur qui se cache, la haie\nde votre jardin. Les moindres secousses, les branches qui se heur­\ntaient en grinçant, le vol rapide d’un oiseau effrayé, fuyant dans\nles taillis, le bruit de mes pas sur les fougères sèches, me glaçaient\nd’effroi.\n   Là bas, derrière un rideau circulaire de grands arbres, la porte\nde la terrasse, ouverte à deux battants, trouait l’obscurité d’un\nlarge rayon lumineux.\n   Et je vous vis soudain, mon amour, sous la discrète et molle\nclarté de la lampe voilée d’un abat-jour de dentelles, achevant de\nvos doigts de fée, quelque merveilleuse broderie où s’éparpillent,\nde çi, de là, des églantines sauvages.\n   D’un salon voisin, arrivaient les accords assourdis de je ne sais\nquelle valse au rythme passionnant qui, dans les plaines hon­\ngroises, détraquent comme des possédés, les Bohémiens et les\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                                                                125\n\n Tziganes. Vous écoutiez, pensive, cette musique endiablée, et\n parfois vos yeux regardaient par delà la masse mouvante de ver­\n dure, dans la nuit qui se faisait plus sombre et plus mystérieuse.\n   Et je voyais, comme si j ’eusse été tout près de vous, vos grands\nyeux agrandis par le rêve, vos belles dents, blanches à rendre\njalouses les perles les plus éclatantes, et votre chère bouche\nrieuse. Je vous voyais toute, depuis les frisons soyeux de votre\nchevelure jusqu’à vos petits pieds chaussés de mules toutes\npointues et qui battaient la mesure.\n   Oh! que vous étiez bien l’inoubliable et je me sentis repris par\nle rêve qui m’obsède et me ravit, qui me charme et me désole, le\nrêve qui me donne l’illusion d’un bonheur inconnu en ce monde.\n    Watermael, septembre 1886.                  M. CANTONI.\n\n\n\n\n                  CALME LUNAIRE\n\n             E S rougeurs du soir, l’horizon se farde,\n             D\n\n              Et dans le ciel gris d’où le jour s’enfuit\n              Lentement, voici la lune blafarde.\n             Astre diaphane, œil pur de la Nuit,\n             Verse-nous avec ta clarté sereine\n             La clémente paix qui chasse l’ennui.\n\n             Une heure oublions la funeste arène\n             Où le cœur vaincu s’est ensanglanté;\n             Oublions la Femme, implacable reine,\n\n             Au puissant regard par le mal hanté.\n             Pour calmer ce soir l’âme inassouvie,\n             Verse-nous le rêve, ô globe argenté!\n\n             Déchirant le voile obscur de la vie,\n             Fais-nous entrevoir, en un vaste éclair,\n             Le Bonheur, chimère en vain poursuivie,\n                                                           9\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "126\n\n               O rivages bleus où chante un flot clair!\n               Pays parfumés du subtil arôme\n               Des troublantes fleurs, encensoirs de l’air!\n\n               Forêts où jamais la sève ne chôme;\n               Où vit tout un monde, en la profondeur\n               Des mystiques nefs au merveilleux dôme !\n\n               Océan houleux dont le flux grondeur\n               Roule, va, s’épanche, et blanchitles grèves\n               Reflétant du ciel la rouge splendeur!\n\n                Eternisez l’heure aux voluptés brèves\n                Qui ravive enfin notre front pâli.\n                Pures visions, extatiques rêves,\n                Où le Passé plonge en un puits d’oubli!\n                                                    A ug . VIERSET.\n\n\n\n                   PROFILS PE R V E R S.\n                                 Doch e in e W u n d e b ra n n t’ ihm in d e r Seite.\n    A Mon Gheur.                                                 R . W AGNER.\n\n                                   I.\n\nC     ’ e s t une intéressante figure, Jean Virdagne. L ’œil bleu,— un\n     bleu profond, — de velours et d’étincelles, luit sombrement\n     lorsqu’une passion vient à s’y refléter. Le front est blanc et\npresque transparent, les lèvres rouges et bien dessinées, le nez\ndroit, aux ailes mobiles mais à la pointe quasi trop amincie. Le\nteint, d’une sorte de pâleur ardente, s’harmonise rêveusement\navec une belle chevelure blonde, fine et légère. De l’ensemble de\nson être s’exhale une distinction souffrante, alliée à je ne sais\nquelle inquiétude sensuelle : un sourd parfum de regret, une\napparence de désir étouffé.\n   Jean Virdagne est très diversement apprécié. Quelques-uns lui\n\n\n\n\n                                                                 )\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                                                                   127\n\nattribuent un cœur bouillant; d’autres le disent impassible. Nul\nn’a jamais su réellement ce qu’il voulait.\n   Jean Virdagne est une intelligence aristocratique. Mais fuyant\nles esprits qu’il devine ses semblables, il se lie à des êtres qui lui\nsont inférieurs. Orgueilleux, il veut les dominer. Il exerce sur eux\nses facultés d’analyste et, sans doute, les juge impitoyablement.\nMais il ne peut, quoi qu’il fasse, se placer à leur niveau; ou bien\nil les heurte par sa hauteur, ou bien il les froisse en se diminuant\noutre mesure : toujours il les tient à distance.\n   Il est parfois si difficile de paraître médiocre !\n   Le plus souvent, il feint une bonhomie railleuse, des manières\nplacides et des parleries satisfaites comme en étalent les vul­\ngaires bons-vivants. . Beaucoup de ses amis, trop petits, ou trop\nmyopes, regardent ce nerveux passionné comme un fat préten­\ntieux, un poseur sans consistance, un monsieur tout rond et\npas très malin qui voudrait se faire prendre pour quelqu’un.\n “ Mais, ajoutent-ils, nul ne s’y laisse tromper; nous avons percé\nà jour ce monsieur Jourdain qui pose au lord Byron... „\n    Quant à moi, je lui parle toujours, à dessein, sur un ton de\nfamiliarité blagueuse. Mais, malgré moi, je tâche de déchiffrer\nen lui l’énigme d’une poignante ironie...\n    C’est un étrange.\n                                 II.\n\n   De retour à Liège après une absence de deux ans, j ’allai le\nvoir. Il s’était marié depuis peu, lui, l’artiste enivré d’indépendance\nqui affichait jadis une dédaigneuse pitié pour cet encombrant\nbibelot qu’on appelle une jeune fille. L ’incident m’avait étonné;\nmais on disait sa femme jolie et frêlement délicate : profitant de\nl’intimité qui nous avait unis, Virdagne et moi, deux ans au­\nparavant, je me rendis chez lui.\n   — Bravo ! m’écriai-je en le félicitant. Tu te ranges. Je me\nréjouis de te contempler en pantoufles et robe de chambre, por­\ntant flanelle.\n   Virdagne sourit vaguement.\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": " 128\n\n    — Mais qui diable se fût attendu à te voir renoncer à la liberté\n du célibataire, toi, toi...\n    Je pressai vivement sa main — avec, au coin des lèvres, ce\n pli de moquerie apitoyée et narquoise que font naître les tris­\n tesses menteuses et les doléances d’héritiers. Il fixa sur moi la\n douceur de scn regard et m’observa sans répondre, penchant la\n tète, montrant une joie contrainte. Puis reprenant son ton de\njovialité bourgeoise :\n   — Oui, moi, moi, fit-il enfin en secouant le silence de son\n embarras. Que veux-tu, c’est une épidémie. Après Gervoix, cet\n animal de Damblaux, puis Morsette et d’autres encore; Jusse­\n nelle seul échappe. La vie nous tend de ces pièges et j ’y suis pris :\n marié, c’est vrai, j ’ai la corde au cou !\n    — Pauvre diable !\n   — Plaît-il ?\n   L ’ami Virdagne esquissa une grimace singulière, presque dou­\nloureuse.\n   — Supprime “ pauvre diable „ je te prie, reprit-il sèchement.\n   — Soit. Quand a eu lieu la crise ?\n   Jean Virdagne eut une moue soucieuse : il hésitait avec bizar­\nrerie ; puis il tira ses manchettes, enleva d’une chiquenaude une\ntraînée de poussière sur le revers de sa redingote, déposa deux\nmorceaux de sucre dans sa tasse de café, les écrasa méthodi­\nquement avec sa cuiller et dirigea sur mes yeux son regard\nacéré; un regard qui vit d’une vie intense. Sans doute il lut\nsur ma physionomie quelques signes de sympathie ou d’intérêt\nsincère. Il se décida à parler.\n   \" Voici, dit-il :\n   “ C’était l’an dernier... „\n   Ici mon ami Jehan Virdagne se leva, prit une caisse de cigares,\nm’en offrit, en choisit un, l’alluma, et exhala son histoire entre\ndes bouffées de fumée.\n   “ Il y a un peu plus d’un an. Je passais l’été dans ma petite\nmaison de campagne de Garloise, à deux pas de Comblain; tu\nsais cette fragile et mignonne habitation perchée dans les bois où\nnous avons fait de si bonnes parties, ja deux ans.\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                                                                129\n\n   Là, je gentilhommais à ma guise, le corps libre dans de vieux\nvêtements, la pipe à la bouche et d’énormes semelles ferrées alour­\n dissant mes grosses bottines de citadin fait rustre. Je pêchais la\n truite, je chassais et vagabondais : de larges trouées de prome­\nnades à travers les villages et les bois. Je soignais ma bête,\n comme nous disions alors, et franchement j ’en avais besoin, car\n la bête avait durement fatigué, l’hiver et le printemps.\n   Je vivotais là haut comme un ours et je me refaisais du sang\n depuis un mois déjà. Cela veut dire que je commençais à regretter\nLiège; même je pensais sans trop d’horreur à une villégiature à\n Ostende. Or, vers cette époque, on parla beaucoup chez les paysans\n d’une dame Cargilenne, — une liégeoise, comme son nom l’in­\n dique, — une veuve qui voulait se faire appeler la providence de\nGarloise et avait transplanté ses trois jeunes filles dans un\nchalet voisin de ma propre maisonnette. On disait la dame\ntrès bien et les fillettes charmantes. Je faillis les honorer de\nmes visites, qu’autorisaient d’ailleurs la proximité de nos habi­\ntations et ma situation exceptionnelle de maître du “ château „.\nMais j ’y renonçai bientôt; c’était me créer de nouvelles relations\npeut-être désagréables, gênantes sans doute, et bien sûr nul­\nlement indispensables à ma quiétude de gentleman farmer. „\n   Mon ami Jehan Virdagne but une mince gorgée de café, ral­\nluma son cigare et reprit, tandis que j ’approuvais de la tête :\n   “ Oui, mais le sort est un maître gaillard, et la chance a la\npoigne solide. A donc, il advint ce que point ne cherchais, comme\ndisent les vieilles chroniques. Un jour, j ’arrivais à la lisière du\nbois de Comblain, en tournée de chasse au lièvre, et j ’allais m’en­\ngager dans le chemin creux, tu sais, l’endroit que nous avons bap­\ntisé la croix des Géhennes. Tout à coup j ’entends un cri terrible.\nJe cours vers le cri à grandes enjambées, et je trouve une dame\nétendue de tout son long dans la boue. Trois jeunes filles autour\nd’elle : les trois Grâces. Je me précipite au secours de la dégrin­\ngolée, je la relève, elle me raconte sa chute de l’un des talus sur\nla route, je la console, je tâche de lui persuader qu’elle ne s’est\nfait aucun mal. Mais elle se plaint, craint des lésions internes et\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "130\n\nje lui offre mon bras pour la reconduire jusqu’à son chalet. Je\nl’avais deviné bien vite, je venais de rencontrer mes nouvelles\nvoisines.\n   “ En route, nous faisons connaissance, j ’annonce une visite\nqu’on attend avec faveur, je m’attendris fort sur l’accident de la\nmère et je cause cependant avec les filles, lesquelles vraiment\nétaient très gentilles. Moi je faisais assez piteuse mine sous mes\nhabits de paysan balouri et pataugeux ; mon fusil me gênait pour\nsoutenir cette bonne madame Cargilenne, et les trois demoiselles\nCargilenne lançaient des regards narquois à ma gibecière vide.\n J’étais bêtement placé parmi tant de Cargilenne, et malgré cela\nje tâchais de garder fière contenance, fort amusé d’ailleurs par la\n causette. Bref, lorsque je quittai ces dames Cargilenne, je m’a­\nperçus que le temps m’avait semblé court, l’ancêtre charmante et\n les descendantes adorables.\n    “ Je retournai chez elles. La mère me fit bon visage et les jeunes\nfilles m’accueillirent avec de petits cris de plaisir; un peu comme\nun chaperon ingambe, un chaperon de vingt-huit ans qui pourrait\n se rendre utile. Et j ’ai Chaperonné, mon cher, chaperonné pen­\ndant plusieurs semaines cette jeunesse dans les bois de Garloise,\nen de grandes excursions où la gaieté bruyante de ces pension­\nnaires déridait mon spleen de vieux garçon. La maman tolérait\n ces longues escapades et fermait les yeux avec indulgence sur\nles volants chiffonnés ou les polonaises trouées de “ cinq „ ;\n d’ailleurs elle avait raison. „\n   Ici, l’ami Jehan ralluma de nouveau son cigare, repoussa la\ntasse vide, exprima du fond de sa poitrine un drôle de petit\n soupir, et reprit le fil de son histoire.\n    “ Et bien oui, c’est ainsi que je l’ai épousée...\n    — Qui ça, la mère ?\n    — Non, la fille aînée. — Nouveau soupir aussi drôlet.\n    “ Oui, la fille aînée, Lucy Cargilenne ! Petit à petit, à la faveur\n de l’intimité que provoquaient ces promenades lointaines, nous\n avions, Lucy et moi, entrepris une campagne de flirtation très\n gaie, mais assez dangereuse. Et, lorsque moi, ton compagnon de\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                                                                 131\n\nplaisir, moi, l’incorrigible célibataire, le pitoyable René blasé sur\nles jouissances et bien à l’abri d'une surprise, je me soumis à un\nexamen de conscience — il n’était plus temps, mon cher. „\n   Encore un petit soupir. Il devait digérer mal.\n   — Comment cela, dis-je, voyant qu’il se taisait.\n   — Oui, j ’étais pincé.\n   — Pincé !\n   — Parfaitement.\n   — D’amour... à ton âge! — Il avait vingt-huit ans.\n   — D’amour, répondit-il d’une voix grave, avec un air singulier.\n   Et, tandis que de nouveau j ’entendais le soupir douloureux,\nJean se leva brusquement : “ Viens, dit-il; il faut que je te\nprésente à Lucy. „\n                                   III.\n  Au salon, où Jean Virdagne me fit passer.\n  Dans le plein jour d’une fenêtre, et caressée de la clarté\nchaudement enveloppante qui imprègne l’air à la fin des après-\nmidi d’été, roulée en pelote au fond d’un fauteuil et laissant\nses yeux errer sur le vague des choses, telle m’apparut Lucy\nVirdagne. Elle se leva moelleusement à mon approche et fit tom­\nber sur ma personne son regard mol et froid, étincelant d’éclairs\nd’acier, et cependant velouté d’une douceur sensuelle : un regard\nénigmatique que romantisait l’étrangeté des prunelles un peu\ndivergentes. Le corps aux inflexions serpentines avait des sou­\nplesses de chatte paresseuse et des attitudes alanguies que\nbrusquement brisait la dureté d’un mouvement nerveux.\n  Et les narines étaient battantes, les lèvres rouges et passion­\nnément avides....\n                               IV.\n\n\n  — Comment as-tu trouvé Virdagne ? reprit Jussenelle en vidant\nson verre de kirsch.\n  — Virdagne, mais....\n  — Mal, va, dis mal ! Il maigrit.\n  — C’est vrai.\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "132\n\n  — Et puis il se préoccupe; sa figure a toujours l’air d’annoncer\nmauvaise nouvelle. Il se mange les sangs, cet homme.\n  — Lui ?\n  — Mais oui, son mariage... Tout ne marche pas très bien de ce\ncôté, et cela se voit, pardi, cela se voit!\n   — Que lui a fait le mariage ?\n  — Tu sais, cela nous a toujours semblé drôle. Virdagne part\ngarçon pour la campagne, puis revient marié sans prévenir per­\nsonne.. et pas un chat invité à la noce, mon cher. Un secret de\ncarbonari !\n  — Tiens, tiens, tiens !..\n  — Après tout, cela m’est bien égal; bonsoir mon bon.\n  — Bonsoir Jussenelle.\n                                 V.\n   Elle avait laissé tomber sur ma personne l’étrangeté romanesque\nde son regard : un étincellement d’éclairs d’acier que veloutait\nl’imprévu d’une sensuelle douceur.\n   Douceur magnétique du regard...\n   O perfidie enchanteresse !\n\n\n                                VI.\n   Lundi, j ’exécutais une promenade hygiénique dans la matinée\net je grillais un figaro en faisant un “ carré „ .\n   Passa Jussenelle.\n   — Viens, dit-il, et causons.\n   Il me prit par le bras, et m’entraîna chez lui. Son air grave, le\nsérieux de son attitude et jusqu’à cette voix tremblée, tous ses\nmouvements me frappèrent.\n  — Que se passe-t-il ? mais parle donc !\n  — Voici. Virdagne te demande de lui servir de témoin.\n  — Entendu. Maintenant conte-moi l’affaire.\n  — Ecoute, mais n’interromps pas, je remonte à la source.\n\"Virdagne, tu te le rappelles, s’est marié brusquement.\n  — Oui.\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                                                                     133\n\n    — Trop brusquement. Cet amour coup de foudre nous semblait\n louche; il l’était. Il a dû te dire l’histoire de ses fiançailles ?\n    — Parfaitement : une dame Cargilenne charmante avec trois\n adorables filles ; un flirt, un coup de passion et la mairie. C’est\n bien cela ?\n    — Oui, sauf les détails. Cette dame Cargilenne est la veuve\n d’un rastaquouère endetté, aventurière elle-même et pourvue de\ntrois filles de rastaquouère qu’il fallait caser. On est allé passer\nles vacances à Garloise, par raison d’économie ; on y a rencontré\nVirdagne et l’on a jeté dessus l’épervier. Mais voici où cela cesse\nd’être net.\n   “ Il y avait là, à Garloise, un grand diable de cousin qui servait\nde protecteur aux jeunes filles : un beau garçon bien rablé\net ferme de poigne qui accompagnait ces dames dans leurs\nexcursions. Or, lorsqu’ils ont vu notre ami tendre la bouche à\nl’hameçon, la maman, le cousin et les sœurs se sont arrrangés\npour le laisser toujours seul avec Lucy qui paraissait lui plaire.\nLucy elle-même a sans doute aidé au jeu, si bien qu’un jour le\ncousin, la mère et les sœurs ont surpris Virdagne cherchant sur\nles lèvres de Lucy... tu comprends.\n   “ Ils ont fait de ça une affaire, des hauts cris, des récriminations\naigres avec des insinuations perfides. Un coup monté, tu sens\nbien ! Bref, ils ont manœuvré et intrigué jusqu’à forcer Virdagne\nà épouser la jeune fille. Du reste, il l’eût fait malgré tout, j ’en suis\nsûr, car il paraît ivre d’amour.\n   “ Mais ici tout se gâte. Cette Lucy Cargilenne aux yeux lim­\npides était, paraît-il, un petit monstre d’angélique perversité...\n   Il s’arrêta.\n   — Je la déteste, cette femme, appuya-t-il.\n   Puis continuant :\n   — Voici l’histoire en deux mots. Le cousin a précédé Virdagne,\ncomprends-tu ? Et celui-ci, déjà inquiet après son mariage, a\ndeviné certain mystère qui lui tord la poitrine de révolte. Enfin il\na compris le rôle infâme du Cargilenne..\n   — Alors il sait tout ?\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": "134\n\n   — Il ignore le nom de l’amant qui a succédé au cousin....\nPourquoi me regardes-tu ainsi ?\n  — Moi ? dis-je, frissonnant malgré l’effort de ma volonté.\n   — Oui, toi, ton regard défiant, presque effrayé... Explique-toi\nclairement.\n   — Mais, mon cher, je n’ai rien à expliquer, je t’assure, tu te\ntrompes. Continue.\n   Jussenelle me lança un coup d’œil soucieux.\n   — J’ai fini, conclut-il. Virdagne m’a chargé de. te demander le\nservice convenu; il faut nous rendre chez son adversaire qu’il a\nsouffleté à deux mains, tantôt en plein Canterbury.\n   — Diable, diable !\n   Je secouai la tête, nerveux malgré moi; et je vis se contracter\nla face de Jussenelle. Brusquement, il se leva.\n   — Allons chez ce Cargilenne.\n   Nous sortîmes.\n                                 VII.\n   Le duel eut lieu à Eupen, frontière allemande, par un petit jour\ngris de novembre. Tout se passa correctement. Le Cargilenne eut\nl’aîne traversée d’un coup d’épée sur un \" feinte de coup droit,\ntirez en ligne basse „ mal paré en quinte.\n   Et il tomba, avec un regard pour le mari vengé, un regard\nblanc de haine douloureuse et vipérine, d’où s’épanchait un froid\nde pierre — un regard comme en ont les prunelles mystérieuses\ndes sphinx.\n   Jussenelle ébaucha vaguement un sourire involontaire, bientôt\ncontraint en une impassibilité de glace.\n   Et une angoisse de satisfaction rageuse me serrait la gorge.\n\n                              VIII.\n   Le lendemain, les exigences des affaires me forçaient à partir\npour un voyage de longue durée. Au retour, je me rendis chez\nJean Virdagne. Sa pâle beauté s’était voilée d’une matité souf­\nfrante et son œil assombri de passion semblait caresser des rêves\nplaintifs.\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                                                                   135\n\n   Il me reçut avec des effusions gênantes ; mais sa figure ner­\nveusement triste, l’embarras de ses paroles et les regards intenses\nqu’il fixa sur moi avec une persistance obstinée, m’intriguèrent.\n   Je résistai quelque temps à mon envie de le questionner, et,\navec une cruauté paisible, lui parlai de sa femme et du procès en\nséparation qui était pendant.\n   Il m’apprit la mort du Cargilenne, emporté par la fièvre à la\nsuite de sa blessure, puis il continua la conversation commencée;\nmais l’incertitude empruntée de ses réponses me frappa davantage.\n   A la fin, je m’en ouvris franchement à lui.\n   — Tu me caches quelque chose, je le sens.\n    — Eh bien oui ; écoute.\n   Alors vint le récit poignant d’un drame intime, un drame de\ntortures lancinantes : l’opinion publique le forçant à répudier\navec les mépris derniers cette femme qu’il aimait, qu’il voulait ;\nson cœur, sa chair luttant contre ces entraves mises par le\nmonde aux exigences de leur passion. Et les conseils des amis\nqui venaient lui dire nettement leur pensée, et la réprobation\nqu’il lisait dans les yeux appesantis sur lui..., — un supplice\nhorrible:\n    Et sous les phrases, tendues comme des lambeaux d’étoffes pour\n cacher des plaies, j ’entrevoyais, je devinais des maux immenses : la\nhideur sataniquement belle — mais soucieuse et troublée — de la\nfemme qui subissait avec des transports cet homme qui avait tué\nl’homme bienvoulu, le mari qui avait tué l’amant. Et je sondais\nl’angoisse du recommencement de la vie à deux, et surtout les\n dédains, les dédains cruels de la femme coupable à laquelle l’ar­\n dente magnanimité de l’homme pardonnait. Et encore je voyais\n leurs nuits, leurs nuits de joies féroces, leurs nuits de baisers\nfiévreux entremêlés, peut-être, de coups de dents, avec la pensée\n de l’autre, du MORT, faisant comme un mur de glace entre leurs\n deux corps... Et cette idée lugubre : Je veux la chair qui fut à\n un autre avant moi, je veux une chair menteuse, une chair qui\n me hait, une chair qui aime une CHAIR MORTE....\n    — Oui j ’ai souffert, oui je souffre encore, dit Virdagne ;une bles­\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "136\n\nsure me brûle au cœur. Je souffre et j ’ai soif de ma souffrance. On\nme blâme, on me conspue, on me honnit. Mes amis me lançent des\nregards froids et Jussenelle, qui a été mon témoin, ne me salue\nplus. Mais je persiste, malgré tout, poussé contre ma propre\nvolonté par la force plus puissante des choses et la fatalité bru­\ntale de mon sang.\n   Il marchait, tapant le plancher de coups de talons, avec des\nheurts d’accent bref.\n   — Oh, je le sais, on me dit coupable, on me nomme lâche ; je suis\nmalheureux. Car la passion me tenaille les muscles et me courbe\nles membres; quoi que je fasse, cette femme, il me la faut. Nos\ncorps ont soif l’un de l’autre, et il faut que je la garde; il le faut,\nil le faut !\n   Il continua, parlant haut et dur, pour lui plus que pour moi, et\ns’exaltant avec des reliefs de voix rude et mordante.\n   — Et elle aime toujours cet AUTRE ! oh, elle l’aime,... elle\nl’aime... La pauvre !\n   Un instant de silence.\n   — Ce misérable ! Et son regard, lorsqu’il est tombé... Infâme !\nIl me poursuit, me prend la gorge dans un étau d’angoisse, et la\nnuit m’ apparaît...\n   Ses yeux se dilatèrent sous une terreur, et soudain, ses doigts\ncrispés sur mon poignet,\n   — Il est là, te dis-je, il est là, je le vois ! oh, ces yeux, ce regard\nmort et de haine perverse ! V a-t’en, LACHE FANTOME, va-t’en !..\nIl me parle, il me dit : “ Elle m’aime, tu ne la possèdes point. Tu\n„ es l’instrument vil qui exécute, je suis l’esprit qui dompte et\n„ commande, je suis I’I n i t i a t e u r . „ — Horrible.\n   Des paroles entrecoupées.\n    — Lâche; ....; va-t-en, va-t-en. Misérable !\n   Il suivait dans l’espace l’imaginaire vision, les joues trem­\nblantes, le visage contracté. Soudain il laissa retomber mon bras.\n    — Ah, il part, il est parti... Mon Dieu !\n   Ses traits exprimèrent un apaisement, et, ployant le Cou, il\nbaissa le front, le chef appuyé sur la main, les paupières sèches et\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                                                                137\n\nfouettant fiévreusement les sourcils. Puis il releva la tête et, sur\nmes yeux assombris de remords, darda son regard de ténèbres où\ns’affolait un désespoir.\n                              IX.\n\n   Au Canterbury. Gervoix, Morsette, Jussenelle et moi, autour\nd’une table. On vient à parler de Jean Virdagne.\n   — Pauvre garçon, me dit Morsette. Tu sais qu’il est fou, une\nfolie mélancolique.\n   — Le malheureux !\n   Mais Gervoix, intervenant :\n   — Lui, fou ? ce grand impassible? Eh ! mon cher, il pose pour\nla souffrance comme il posait pour l’étrangeté.\n   — C’est un Sganarelle, après tout.\n   — Ou un petit Sitnikof de province...\n   — Non, c’est un douloureux ironique.\n   Un moment de silence s’appesantit sur nous.\n   Alors Jussenelle, sortant d’une torpeur alourdie devant son bol\nde punch :\n   — Ce que cela m’est égal !\n   Puis Morsette :\n   — Après tout, nous n’avons rien à y voir ; n’est-ce pas,\nJussenelle ?\n   Et celui-ci, laconique, les lèvres nerveuses, avec un geste de\nbrusquerie farouche :\n   — Non.\n                                          A l b e r t MOCKEL.\n\n\n\n\n             LE VIEILLARD GIVRE.\n                                               A Madame H . de II.\n\n\n    ’D\n     UNE   main paresseuse,, l’aube pâle écartait lentement les\n     sombres voiles d’une longue nuit de janvier. — La forêt sécu­\n     laire s’éclairait d’une lueur qui teintait de verts reflets le\nblanc tapis neigeux dont le sol était couvert.\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "138\n\n   —Le vieillard givre promenait son existence de désœuvré parmi\nles brumes matinales, et amoureusement embrassait les branches\ndéfeuillées qui ployaient sous son étreinte glaciale. — Blanc et\nscintillant, il couvrait de brillantes paillettes les arbres de la\nforêt qui devenait féeriquement belle.\n   — Seule une branchette née au printemps, qui n’avait vu\nqu’un été, s’écartait doucement des perfides embrassements du\nvieillard : “ Laisse-moi, disait-elle, tu es vieux, ton souffle glace,\ntes caresses tuent et moi je suis jeune, je ne veux pas de ton\namour! Je n’aime que le jeune et doux zéphir qui an printemps\nme balance tendrement de son souffle embaumé ! ,,\n   — “ Oh ! je t’aime, disait le vieillard, sois à moi et je te ferai\nriche et belle comme une reine, brillante comme une fée. Je suis\nriche, bien riche ! Je n’ai qu’à ouvrir mon écrin pour te couvrir de\npierres fines qui resplendiront d’un éclat dont seront jaloux les\nbrillants rayons du soleil. „\n   — Et la pauvre branchette se laissa prendre aux promesses du\nvieillard qui l’enlaça de ses bras blancs et diaphanes; mais elle\nse tordit bientôt de désespoir en sentant son cœur se glacer sous\nles bijoux dont la parait son triste époux ; et lentement elle\nploya, et le frisson de la mort parcourut son corps de vierge.\n   — Au printemps, le zéphir pleura en vain sur la branchette qui\nne se couvrit plus de feuilles. — Chaque hiver seulement, le corps\ndesséché de la pauvre mariée est couvert de bijoux étincelants\npar le givre, ce riche qui l’a tuée sous ses baisers de vieillard.\n                                         W.-A. MACEDONSKI.\n\n\n\n            GHRONIQUE L IT T E R A IR E .\n                       ANDRÉ CORNÉLIS.\n\n\nC     ERTAINS ont accusé Paul Bourget d’avoir cherché un succès\n       de librairie en tirant le canevas de son livre d’un procès\n       tristement célèbre.\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                                                                  139\n\n    Un autre (*) y voit “ du pédantesque et du pointu dans le\n licencieux. „ Il reconnaît toutefois “ que les incidents ne sont pas\n trop mal arrangés et que les deux dernières pages sont assez\n belles. „\n    Les pauvres ! ils n’ont pas compris combien suggestif apparaît\n le drame, ainsi présenté.\n    André Comélis a neuf ans. Sa mère vient de contracter un\n second mariage. Aussitôt elle éloigne l’enfant pour n’avoir pas\n toujours devant elle la vivante image de son mari assassiné. Lors,\n durant les nuits interminables passées en les tristes dortoirs du\n pensionnat, l’imagination d’André travaille. Malgré lui, déses­\n pérément, un tableau cruel le hante : “ celui de l’intimité de l’être\n qu’il aime le plus au monde avec l'homme qu’il hait le plus. „\n    Au sortir du lycée, il se trouve entièrement libre. Il veut voir\n de près l’éternel carnaval des intrigues mondaines, comédies\ngrotesques où tous laissent ce qui leur reste de native pudeur ;\nil use sans ménagements de toutes les soi-disant jouissances de la\nvie de jeune homme; il a des écuries, entretient des filles, demande\nl’oubli aux tables de jeu, se vautre dans les débauches qui\nrépugnent le plus à sa fière nature. Vaines tentatives ! Toujours,\navec des alternances d’intensité, la vision de son père le poursuit\net crie vengeance. Il entreprendra la lutte; rien désormais\nn’abattra cet adolescent vieilli par la préoccupation constante\nd’arriver au but qu’il s’est juré d’atteindre ; il saura le nom de\nl’assassin, dût-il y laisser sa vie.\n   Et les recherches commencent : une à une, il reprend les pistes\nrelevées par la justice lors de l’enquête ouverte pour établir\nl’identité du prétendu Rochdale. Des mois se passent sans résultat.\n   Enfin ! Il découvre le nœud de cette inexplicable énigme :\nl’assassin c’est Jacques Termonde son beau-père. Doit-il hésiter ?\nNon ; il ne se départira pas de la ligne de conduite qu’il s’est\ntracée. Il forcera M. Termonde à se tuer. Celui-ci résiste; il\nsupplie, il demande grâce, il veut vivre six mois encore de ce\nbonheur qu’il n’a pas craint d’acheter au prix d’un crime. Mais\npour André le devoir s’impose; il poignarde le lâche qui lui a volé\n\n  (*) Henri de Seignelais. Oh ! ou i, saignez-le !\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "140\n\n le cœur de sa mère. Scène d’un effet saisissant où l’auteur a usé\n de tous les ressorts de son vigoureux talent de dramaturge, où il\nnous montre Termonde près d’expirer trouvant en sa volonté de\nfer la force d’écrire un billet pour sauver l’enfant et ainsi ne\nternir pas chez une femme qu’il adore le souvenir de son invincible\namour.\n   André Cornélis est une œuvre forte, personnelle, d’un intérêt\nqui se soutient jusqu’au bout, palpitant en son excessive acuité,\npoignante jusqu’à en faire souffrir. C’est une étude de caractères\nsupérieurement tracés par le jeune écrivain passé maître en\nanatomie morale où son talent descriptif se montre sous un jour\nnouveau — telle la peinture des souffrances de la vie de collège\net du délicieux intérieur de la tante Louise —- où sa psychologie\nse révèle plus précise, plus profonde, dégagée du “ vague „ qui\nenveloppait ses premiers romans.\n   Et cette étude attachante, d’un noir pessimisme, clôt sur cette\npensée navrante.\n    “ Est-ce qu’il y a un Dieu, un bien, un mal, une justice ? Rien,\nrien, rien, rien. Il n’y a qu’une destinée impitoyable qui pèse sur\nla race humaine, inique, absurde, distribuant au hasard la douleur\net la joie. „                               MAURICE SIVILLE.\n\n  L ’abondance de copie nous force à remettre à la livraison\nprochaine le compte rendu de Delzire Moris, l’œuvre suggestive\nde notre collaborateur Arnold Goffin.\n\n             LE MORT, par Camille LEMONNIER.\n   C’est une heureuse nouvelle que la réédition du Mort de Camille\nLemonnier, à Paris. Bien que Un Mort, Happe-Chair et La\nBelgique soient les œuvres qui semblent caractériser le mieux le\npuissant maître belge, beaucoup ont accueilli Le Mort comme son\nchef-d’œuvre. La vérité est que Le Mort n’est ni supérieur ni\ninférieur aux œuvres précitées, il est autre. Les Lettrés doivent\nposséder ce livre noir, aux âpres sculptures tragiques : tout en\ngardant une intense saveur lemonnienne, il est d’une sobriété\nde facture exceptionnelle et pittoresquement concis comme un\nFlaubert. Un grand livre impérissable!\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "PHOTOGRAPHIE INSTANTANÉE\n                            H.        Z E Y E N .\n            137, boulevard de la Sauvenière, 137\n                                   L IÈ G E .\n\n     Spécialité d ’agrandissement à la lumière électrique.\n\n    FABRIQUE DE PIPES DE HENRI ZUBRODT,\n             Place du Théâtre, 11, Liège.\nPorte-cigares en écum e de mer, ambre et racine de bruyère.\n  — Pièces de com mande, Écussons, Initiales, Portraits,\n  exécutés en 24 heures.\n                   RACCOMMODAGES.\n\n\n\n INDE M SERRURIER-B0VY\nPERSE RUE DE L ’UNIVERSITÉ, 38\nCHINE A R TIC LE S L I È ORFÈVRERIE\n                         G E\n\n\nJAPON MENAGE             ARGENTEE\n                                      DE\n\n\n\n\n              H.        FO N D E R -B U R N E T ,\n                         48, rue du Pont-d’Ile, Liège,\n      AGENT        GÉNÉRAL           POUR       LA     B E L G IQ U E     DE    LA\n\n                  P E IN T U R E             F R A N Ç A IS E .\n   Cette Peinture, préparée à base de céru se et d ’ huile de lin , est toute prête à\ne m p lo y e r; elle est brillante et sicca tiv e. Sa qualité ne laisse rien à désirer, son\nm élange étant absolum ent com p osé com m e celu i fait par les peintres les plus\nexpérim entés. Son em ploi sur b oiseries, m urs, m eubles de fer ou b o is, grosses\nvoitures, e t c ., la place à la portée de toutes les personnes désireuses de co n se r­\nver en bon état leur m atériel a gricole, industriel ou autres.\n  L ’assortiment se compose de 42 nuances, en boîtes de 1, 2 et\n5 kilog., à fr. 1-10.\nAllum ettes Suédoises (Kaiser-Holzer), 20 fr. les 1000 boîtes\n     »      Nilson, bout noir,      fr. 9-50 les 1000 boîtes.\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "   T o u s v o u d r o n t v o i r sourire, attirante, intensément,\n\navec sa lourde chevelure que retient l’or d’ un peigne fixé\n\ntrès haut, sa bouche m i-ouverte sous le retroussis gamin\n\nde ses narines rosées, en une adorable pose, la femme dont\n\nCarpeaux fit « l e J o u r ».\n\n   T o u s , aux heures où la pensée s’égare en rêveries\n\nindécises, penseront voir les folles B a c c h a n t e s — repro­\nduites en plâtre imitant les tons si fins des bronzes de\n\nPom peï — descendre de leur socle d’ébène pour venir\n\nleur mettre aux lèvres la sensation d’une voluptueuse\n\nivresse.\n\n   T o u s v o u d r o n t v o i r , surmontant les cases de leur\n\nbibliothèque emplie de bouquins empoussiérés, l’inou­\n\nbliable D o n    Q u i c h o t t e brandissant, d’ une main, son\n\ninoffensive épée, et tenant, de l’autre, le livre dont la\n\nlecture fait se crisper sa face anguleuse.\n\n  T o u s v o u d r o n t v o i r , com me preuve du prodigieux\n\ntalent des grecs, les s t a t u e t t e s r e t r o u v é e s en 1870 à\n\nT a n a g r a en Béotie,\n\n\n\n                      actuellement échouées\n\n\n\n               RUE DU PONT-D’ILE, 39.\n"}], "calendrier": {"precision": "jour", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1887-03-15", "signet_source": "2ème année - N°3 - 15 mars 1887", "preuve": "Couverture (PDF 124, OCR) : « 2 e Année. — N° 3. 15 Mars 1887. 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