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C’étaient Hermogène fils de Charmidas, Ménippe\nle Satiriste, Cresphonte de Gaza, le médecin Arétas, Castus\nPius, rhéteur illustre, et les poètes Euphorion et Philodème\nde Gadara.\n\n\n   ( 1) E x tra it du M iroir des Légendes, p o u r p a ra ître en ja n v ie r, chez\nA. L e m e rre,\n\n                                                                            25\n"}, {"page_pdf": 377, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1804, "texte": " 346                                          la Wallonie.\n\n\n\n   Ceints de roses et d'hyacinthes, oints de baumes précieux,\n ils célébraient la délicatesse des mets offerts et tandis que\n des enfants fardés, choisis parmi les plus beaux, laissaient,\n goutte à goutte, tomber des rhytons perforés, les perles san­\nglantes des vins issus de contrées lointaines, ils louaient la\ngénérosité de leur hôte. L ’odeur du thérébinthe dont se par­\nfument les outres, se mêlait aux buées capiteuses de la\nmyrrhe fumant en les brasiers d’or, et la crépitation des jets\nd’eaux retombant sur le marbre, s’entendait malgré le chant\nde la flûte dont jouait l’ambubaia.\n  Cependant, les esclaves venaient d’enlever le septième\nservice, et les convives du marchand, renversés sur les péri­\nclinia drapés d’argent, suivaient d’un œil rêveur les ondu­\nlations lascives des danseuses, lorsque Castus Pius, le rhé­\nteur, qui faisait emplir d’eau sa patère, par un adolescent\naux cheveux frisés, fit un geste qui demandait le silence, et\nsur un signe d’Archy tas, les danses cessèrent et les har­\nmonies se turent.\n  — Ne pensez-vous, dit- Castus Pius, que, justement, on\npourrait dire que nous sommes gloutons comme des foulques,\nsi, au festin d’Archytas, nous nous contentions de la satis­\nfaction passagère que procurent l’ivresse des vins et le charme\ndes mets.\n   — Encore qu’il y ait beaucoup à dire, pour prôner ce\nplaisir que tu méprises, Pius, tes paroles n’en sont pas moins\njudicieuses, répondit le médecin Arétas. Mais, je voudrais que\ntu précisasses ta pensée, et nul d’entre nous ne s’en plain­\ndrait, car tu es subtil entre les subtils.\n  — Le vin de Ptélea, que tu parais goûter, Arétas, a donc\nobscurci ta cervelle, répliqua Ménippe. Si tu ne pénètres pas\nmieux les aphorismes du vénérable H ippocrate, que tu\n"}, {"page_pdf": 378, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1607, "texte": "     la L y r e .                                          347\n\n\n\nne saisis le désir de Pius, tes malades doivent se plaindre de\nton art.\n  — Ta verve est facile, Ménippe, fit Arétas; mais ceux qui\ncomprenaient les arguments d’Isocrate, les lui faisaient\ndévelopper pour accroître leur joie.\n  — Tu sais flatter, Arétas, et la flatterie est si douce, même\naux blasés, que tu m’obliges à parler, répartit Castus Pius.\nAu banquet qu’illustra le divin Socrate, Alcibiade ne ren­\nvoya-t-il pas les saltatrices, pour permettre aux convives\nde causer librement d’Eros et d’Antéros? L ’exemple est bon\nà suivre, et je vois autour de moi, assez de savants esprits,\npour que le plaisir de leurs discours, supplée à l ’incitation,\naprès tout facile, des mimiques et des attitudes.\n  — Voudrais-tu disserter de l’amour, demanda Hermogène ?\n  — Socrate a tout dit, observa Cresphonte.\n   — On n’a jamais tout dit, remarqua Castus Pius, et Arétas\nlui-même saurait trouver une définition nouvelle.\n   — E t toi, questionna Arétas ?\n  — J ’en saurai peut-être trouver plusieurs.\n  — L ’amour vous intéresse-t-il au point d’en faire l’unique\nobjet de vos débats, fit Eupliorion ?\n  — Sans doute, trouvent-ils que c’est le seul sujet digne de\nquelques hommes qui ont amplement bu et mangé, dit\nPhilodème.\n  — Proposez-nous un autre thème, insinua Ménippe.\n   — Et lequel plus beau que la poésie, répondirent Eupho­\nrion et Philodème ?\n   — Pourquoi pas la médecine, protesta Arétas ?\n  — Parce que peu d’entre nous pourraient te suivre,\nArétas, et que nous devons tous participer à l’art des arts, à\nla Poésie éternelle.\n «\n"}, {"page_pdf": 379, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1599, "texte": "348                                           la W a llo n ie.\n\n\n\n  — Bien répondu, Pius ! Tu sais que les attraits d’Homère\nsont plus universels que ceux de Gallien et de Celse, fit\nCresphonte.\n  — Oui, car le médecin n’est qu’un artisan plus ou moins\nhabile, et le Poète est le roi immortel des hommes, l’égal des\ndieux jaloux, dit Philodème.\n  — Pourquoi jaloux, interrogea Hermogène ?\n  — Parce qu’ils ne permettent pas qu’on emprunte leur\nvoix, et ils vouent au malheur ceux qui veulent ravir la Lyre,\nproféra Euphorion.\n  •— Ceux qui la veulent prendre pour le mal.\n  — Ceux-là aussi, qui la saisissent en vue du bien, ô Pius,\nproclama Philodème.\n  — Explique-toi, Philodème.\n  — Je ne sais pas discourir selon les règles, Pius; les lois\ndes sophismes me sont étrangères. Il faut que je revête ma\npensée du manteau pompeux des images, et que je l’ enclose\ndans des mythes parfois obscurs comme les nuits en proie au\nmystère, parfois clairs comme des aubes d’été.\n  — Chante donc, Philodème, nul de nous, certes, n ’en sera\nfâché.\n  — Qu’il en soit fait selon vos désirs.\n  Et un instant accoudé au lit d’écaille, Philodème médita,\npuis, d’une voix vibrante, il parla ainsi :\n  “ En les ténèbres de Thrace, le fleuve a frémi, le fleuve\ndont les ondes répercutent les clameurs des Mimallones qui\nont hurlé sur les montagnes, dans les ténèbres de Thrace.\n  Les flots ont tressailli, de porter la tête divine qui gît sur\nla Lyre délaissée, comme un amant mort aux bras de\nl’amante; l’amante éternelle qui doit survivre au désespoir et\nrequérir d’autres amants. Oh! l’Hebre en deuil, l ’Hebre dont\n"}, {"page_pdf": 380, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1827, "texte": "     la L y r e .                                            34 9\n\n\n\nle miroir refléta la torche des Bachantes et la foudre du Dieu\nfurieux; l’Hebre endeuillé dont les roseaux palpitent au\nsouffle de la bouche violette que la L yre présente aux cieux.\n   Bouche vivante encore malgré la mort cruelle, le fleuve\ns’arrête en écoutant ta plainte, et lentement, car les eaux\ncaptives des chants proférés la retiennent, la tête glorieuse\ns’avance vers la mer qui l ’entend et qui bientôt tressaille de\nla porter.\n  Et le voyage est lent aussi, le voyage par les mers séduites,\nles mers dont la houle profonde se tait devant la douleur de\nla Lyre veuve et de la tête encore éprise des poèmes qu’elle\nenfanta et qu’elle dit : Voyage lent et de morne tristesse,\nqu’accompagnent les déesses marines, vierges pitoyables\nessuyant de leur chevelure les yeux mélancoliques d’Orphée.\n  Cortège dolent qui chevauche la vague ceinte de perles,\nfleurie d’inconnus diamants qui déferlent sur les flancs de la\nLyre, et se confondent avec ses pleurs. L ’océan autour de toi\nse lamente, il répand les immémoriales pierreries de ses\nlarmes, et le glauque manteau des Néreides pâlit de leur\nplacide éclat. L e vieil Océan se souvient d’Argo insensible\nque fit marcher ta voix fascinatrice, époux d’Eurydice que\nvoulut garder le Hadès.\n  L e rivage s’aperçoit de l’île aux voluptés tristes, de Lesbos\ncouronnée de myrtes et les Tritons          embouchent leurs\nconques parées d’algues moelleuses et vertes. Les conques\njusqu’alors muettes retentirent pour annoncer ta venue, Aéde\nfascinateur du dragon. Conques lugubres, encore les échos\nde Lesbos s’émeuvent, ils jettent votre voix aux espaces, et\nla mémoire des rochers se réveille, elle fait revivre le matin\nfabuleux qui vit Orphée.\n  Un vent morose effeuilla les jasmins et les troënes, un vent\n"}, {"page_pdf": 381, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1700, "texte": "350                                          la Wallonie.\n\n\n\nfarouche saccagea les jardins vêtus de roses nouvelles, un\nvent bienveillant sema les corolles sur la plage, poussa les\ncalices mutilés sur les eaux, et la tête marcha que soutenaient\nles fleurs.\n   Tout se tait dans Lesbos; sur le versant des collines, les\narbres font des gestes de silence; les arbres aux verdures\nimmortelles, propices gardiens des étreintes d’amour. Nul\nsoupir dans Lesbos ne s’essore; Echo pensive écoute le san­\nglot de la roche, qui s’entrouvrit pour le chef du royal\nOrphée.\n  R oc verdissant de mousse séculaire, tu t’empourpras du\nsang qu’arrêtèrent les ondes du fleuve Thrace et l’embrun\ndes mers plaintives. Sang clair aux gemmes rutilantes, sang\nlustral de la L yre; O sang holocauste de Zeus, sang\nd’Orphée.\n  Les cordes vibrent dans le soir et le soir se recueille et\ndans le soir le sol gémit, le sol où le sang pleure, le sang\ntriste d’Orphée dont la bouche palpite: regret des rhythmes\nde jadis, douleur des strophes enfuies, quand, au linceul des\nnuits fleuries d’étoiles, le corps de l’Aéde fut jeté par les\nvierges furieuses, Lysiennes délirantes et soumises au dieu\nporteur de thyrse, Bacliant suprême mitré d’or.\n  Pourquoi, les sons merveilleux que propagea le crépuscule,\nvinrent-ils assaillir ta demeure, roi de Lesbos? Les Destins\nvoilés les conduisirent près de ta couche, fils de Pittacus,\njeune homme audacieux, et tu les entendis.\n  Tu les entendis, les sons immuables, que Linus lui-même\nn’avait pu capter ; les sons éternels qui s’évadèrent quand se\nbrisa l’œuf d’argent du monde; les sons que seul dompta le\ngrand geste d’Orphée.\n  R oi de Lesbos, Néanthès, tu entendis les sons. Fatals,\n"}, {"page_pdf": 382, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1874, "texte": "     la L y r e .                                            351\n\n\nirrésistibles, ils te guidèrent vers le rivage, et la clameur de\nton cortège chassa les pâles nymphes qui veillaient la tête;\nla tête couronnée de lys glorieux et de roses franches ; la\ntête que venaient baiser les vagues océanes.\n  Tu accourus sur ton char jonché d’hyacinthes, entouré\nd'éphèbes aux robes lâches, et d’équivoques vierges dont les\nyeux glauques s’allumaient de perverses lueurs. Les essieux\ndu char criaient plaintivement sur la grève, les roues du\nchar s’enfonçaient dans le sable aux ondulations molles, et\ndes aigypans, soûls de grappes mûres, s’étaient joints à ton\nescorte insolente, roi Néanthès, ô fils de Pittacus.\n   Dans l’air matinal tes chevaux s’ébrouèrent, et leur crinière\ns’effara, laissant choir la parure des guirlandes, quand ils\nvirent la Lyre haut-dressée sur le roc. Et tes chevaux se\ncabrèrent devant la Lyre, la Lyre qui pleurait solitaire,\ndélaissée aux bords des maternelles mers.\n  Ivres des brises nouvelles, les blancs étalons brisèrent leurs\ntraits. Ils s’enfuirent vers les écumes, contre la roche ils\ns’affrontèrent, et de leurs hommages, tristement sourit la\nbouche d’Orphée. Le char resta immobile, qu’avaient aban­\ndonné les étalons blancs.\n  R oi Néanthès, tu descendis de ton siège inutile, et les\nbandelettes de ta chevelure se dénouèrent quand tu marchas.\nTes pieds choquaient les buccins épars sur la plage ; tes pieds\ninsoucieux faisaient revivre en eux les hymnes des plaines\nmarines; tes pieds que conduisait l’inflexible sort.\n  Les pipeaux joyeux des satyres menaient le chœur des\njeunes hom m es, jeunes gardiens du roi. Amants et amou­\nreuses, vous dansiez vos danses frivoles, et l ’âme de Syrinx\nenamourée, palpitait aux lèvres des chèvre-pieds complices\nde vos danses et de vos jeux. R oi Néanthès tu viens, conduit\npar le sort inflexible.\n"}, {"page_pdf": 383, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1785, "texte": "352                                              la Wallonie.\n\n\n\n  Tu viens vers les destins, et vers la mort, et vers la nuit, et\ntu gravis les rochers q u i s’ agitèrent sous ton pas violateur; les\nroch ers que sacra le sang du héros. Rien ne t’arrêta dans ton\nsacrilège : ni l ’émoi de la pierre, ni la voix des nymphes, ni\nle regard d’Orphée. Tu tendis tes mains spoliatrices vers la\nL yre divine, sous le regard d’Orphée.\n   Pour conduire la théorie des vierges et des éphèbes, tu as\npris la Lyre, roi de Lesbos; la Lyre victorieuse des Syrènes,\nla Lyre qui recèle les secrets des Dieux. Tes doigts inhabiles\nerrèrent sur les cordes ; les vagues étonnées se ruèrent des\nhorizons, les cieux se voilèrent, et les larmes jaillirent des\nyeux éperdus d’Orphée.\n Tes doigts ont éveillé les échos des bois touffus, et quelle\nmeute aboie aux flancs des lointaines collines ; couples de\nchiens lancés par les pentes des monts chenus. O meute ven­\ngeresse ! Voici la nuit, roi Néanthès. V oici la mort et les\ndestins.\n  Les molosses ont renversé le char, ils ont dispersé le\ncortège; les Aigypans se sont enfuis. Aux coquillages des\nrives, se mêlent le lierre et le jasmin des couronnes; les\nflûtes rustiques des satyres jonchent les sables roux. Les\nmalhabiles doigts ne souillent plus la Lyre.\n  Il fut terrible ton cri d’agonie, ô fils de Pittacus, jeune\nhomme audacieux. Tu appelas Orphée qui détourna de toi\nses prunelles, pour contempler la L yre reconquise, et la dent\ncruelle des chiens vengea les dieux bafoués ; les chiens qui\nhurlent encore dans les plaines ; les plaines de Lesbos pro­\ntectrices d’Orphée. »\n  Et Philodème de Gadara s’accouda de nouveau au lit\nd’écaille; encore il médita un instant, et grave il proféra:\n  « Ainsi mourut Néanthès, pour avoir touché la Lyre. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1891-11-n11-002", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1891-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1891-000.pdf", "ocr_sha256": "485fd18d9d613e663d02ae34a90cb52bb95e043ba4e3edbd34469b1268e492fc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 353, "page_fin": 358, "titre_corps": "La lyre : Marsyas", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Le poète s’était tu et dans la salle", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 384, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 314, "fin_caractere_exclue": 1335, "texte": "L e poète s’était tu et dans la salle qu’épaississait l’opaque\nbrouillard des      encens émanés, les convives, laissant se\ndéfeuiller les roses de leurs fronts, rêvaient dans un silence\naustère que rompit la voix de Castus Pius:\n   — Tu as bien dit, Philodème, et tu nous as montré l’impie\nque châtia la colère dos bienfaisants immortels. Mais n’y eut-\nil pas de pieux rhapsodes, dont le sort fut enviable et doux ?\n  — Homère mourut aveugle et vagabond, murmura Philo­\ndème.\n  — Les mains dés Ménades déchirèrent Orphée, dit Eu­\nphorion.\n  — Eschyle fut bafoué par ses fils, reprit Philodème.\n   — Sapho vit se tendre vers elle les bouches de la mer,\najouta Euphorion.\n  — Sont-ils les seuls aèdes, demanda Castus Pius ?\n  — Entends, rhéteur, proclama Euphorion, entends et tu\nsauras la jalousie des dieux. Et se levant du périclinia fleuri\nde corolles, il parla ainsi :\n  « Olympus, que ton nom soit cher à nos mémoires, car tu\nas enseveli le satyre, près de Nysa, ville de l’Orgiaste, au\nbord du fleuve des douleurs.\n"}, {"page_pdf": 385, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1778, "texte": "354                                            la Wallonie.\n\n\n\n  Pleurs des Nymphes et pleurs des Aigypans, sang du\njoueur de flûte, de vous naquit le fleuve, le fleuve mélanco­\nlique des sanglots. Larmes, perpétuelles et moroses larmes\njaillies au pied de l ’arbre qui fléchit sous le poids du corps\ndéchiré, ceux qui vous écoutent sauront la légende du chan­\nteur triste de l’Ida. Ecoutez les larmes qui sont les eaux.\n  O chèvre-pied naïf, pourquoi n’es-tu resté paisible, errant\nau flanc des montagnes, parmi les troupeaux amis ? Le jour,\ncouché sur le pouliot et le cytise, tu poursuivais le blanc\ncortège de tes songes et, la nuit, tu dormais au lit moelleux\nque te faisait la toison pourpre des brebis. Vagabond Mar­\nsyas que le destin guettait.\n  Aïeul de ceux qui chantent aux bords des ruisseaux\njaillissants, l’heure te fut mauvaise, où tu ravis à la Tritonide\ngardienne les maléfiques pipeaux qu’Athènè délaissa. Les\npipeaux dormaient au fond du lac clair. Ecoutez les eaux qui\nsont les larmes.\n   Marsyas a dérobé la flûte prisonnière et l’âme de Marsyas\nest maintenant captive des sons ressuscités. Ses doigts dévo­\ntieux effleurent les trous d'ombre et ses lèvres s’unissent aux\nlèvres des pipeaux. Baiser premier dont les vallons s’émurent,\nbaiser victimaire et sacré. Ecoutez les larmes, écoutez les\neaux.\n   Aux rocs qui protègent le sommeil des ondes, pourtant\nviolées, le Satyre s’est appuyé. Il a gonflé ses joues, il a pen­\nché la tête, l’harmonie s’est évadée et il s’arrête extasié. Les\neaux pleurent qui furent ton sang.\n  Marsyas, tu dis la joie des yeux et le triomphe du jour.\nTu dis le bruissement des prairies, la chanson des sources\nvives, l ’hymne orgueilleux de la sylve et la clameur des\nmonts. Voix hautaines et voix touchantes, voix rudes et\n"}, {"page_pdf": 386, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1808, "texte": "    la Lyre.                                               355\n\n\n\n\ncraintives voix, vous naissez à l’appel du chanteur surpris\nqui perpétue vos rythmes et vos cadences, et désormais vous\nallez vivre de l’éternelle vie. Ton sang pleure, ô Satyre, ton\nsang pleure dans les eaux.\n  Tu as fui les tendres bocages et désormais tu vagabondes,\nrhapsode fugitif que la Déesse tourmente pour venger sa\nhonte et sa laideur dont les dieux ont ri. Célébrer Pan qui\npalpite au plus obscur des brins d’herbe, ne suffit plus à tes\ndésirs : tu as rencontré la Phrygienne ; ton cœur amolli s’est\népris d’amour. Amant tu as rencontré la Phrygienne.\n  Douceur des aveux, mystère des baisers, émoi des plaintes\nexhalées, celui qui vous subit se plut à vous redire, et les\nstrophes langoureuses ont troublé les chevriers attentifs :\npenchés sur le cristal des fontaines. Marsyas, Cybèle t’écouta.\nL ’âme de tes baisers frissonne dans les eaux.\n   Mais l’amante s’enfuit; celle qui te trompa, l’oublieuse et\nla mauvaise qui gémit de la mort d’Atys. Mais l’amante s’en­\nfuit et tu as suivi l ’amante, et la flûte a résonné pour tes\ndouleurs et tes regrets. J ’entends les eaux qui pleurent, qui\npleurent de tes plaintes.\n  Chanteur divin, aïeul de ceux qui souffrent, tu déployas,\npour les hommes éblouis, le manteau diapré du monde et le\nmonde vécut : ton geste le créa. Tu nous as révélé les obscures\ntendresses, ta voix nous instruisit de nos affres confuses»\nelle nous enseigna le candide pardon. Satyre douloureux,\naïeul de ceux qui souffrent, aïeul aussi de ceux-là qui par­\ndonnent.\n  Ceux qui furent tes disciples, et Olympus qui te fut cher,\ndisent que tu pâlis, quand, devant toi, se dressa la ville\nOrgiastique, Nysa qu’entoure le fleuve des sanglots. Sans\ndoute tu compris que la cité marmoréenne était le lieu d’asile\n"}, {"page_pdf": 387, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1845, "texte": " 356                                            la Wallonie.\n\n\n\nque t’avaient dévolu les Moires, et tu t’assis près de la porte\nmi-close, et tu gémis jusqu’au matin. Les échos de Nysa\nredisent ta détresse.\n  Les constellations blêmirent, les chevaux de l’aurore se\ncabrèrent à l’horizon, dans les cieux leurs sabots d’or se\nruèrent et leur crinière rose s’agita, illuminant les espaces.\nTu fermas les yeux, Marsyas : près des vantaux entr’ouverts,\ntu avais vu le Dieu et tu franchis le seuil, car tu ne voulais\npas éluder le sort. L e fleuve a conservé la pâleur de ta\nface.\n  Tu avais vu le Dieu ! Près de lui, tu passas sans baisser les\npaupières ; tu suivis lentement les voies dallées de marbre,\npuis, sur le Pnyx, tu t’arrêtas. Tu t’accoudas au socle d’une\nstatue; c’était l’Aphrodite Uranienne, dont les regards bien­\nveillants accueillirent ta venue ; tu pris ta flûte et tu chantas.\nOh ! les eaux ont gardé ton religieux prélude.\n  Le souvenir de la Phrygienne chère, hanta un instant (on\nesprit ; la Phrygienne déprise de toi et qu’Apollon avait con­\nquise. Nul regret et nulle haine ne survivaient en ton cœur.\nTu te contais à toi-même l ’allégresse des aubes heureuses;\ncependant, tu les savais disparues et disparus aussi les soirs\nde bonne quiétude, où tu suivais la reine de tendresse par les\nvenelles fleuries et les sentes embaumées d’odeurs vibrantes.\nLe murmure des eaux évoque leur mémoire.\n  Holocauste choisi des Olympiens tutélaires, victime consa­\ncrée, Apollon s’avança vers toi. Il se mêla à la foule qui t’en­\ntourait; tu l’aperçus et Thanatos au calme visage le suivait ;\nlevant contre toi la main. Alors tu proclamas ton renonce­\nment et ton sacrifice ; la Phrygienne adorée cédée au dieu\nrival et la flûte, désormais ta seule amante : la flûte mysté\".\nrieuse dont la voix dit d’innumérables et profondes et infinies\n"}, {"page_pdf": 388, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1879, "texte": "     la L y r e .                                             357\n\n\nparoles, la flûte fidèle et tendre, la flûte que le fleuve\nouït encore.\n  Rhapsode impavide,, tu as provoqué l ’Archer royal. Apol­\nlon a souri, à son geste sont descendus les Kamènes, sœurs\nvigilantes, juges intègres du combat. Quelles mélodies presti­\ngieuses furent les tiennes, Marsyas, hostie suprême que\npleurent les poètes ! le dieu lui-même t’écouta charmé. Tris­\ntement il te tendit la souveraine Lyre, car les destins\navaient parlé. Rebelle te fut le plectre et rebelles te furent\nles cordes ; elles gémirent sous tes doigts et le Musagète\nineffable, après toi, saisit l'écaille glorieuse qui épandit ses\ntriomphales harmonies. Satyre douloureux, les eaux mémo­\nrables frémissent, elles frémissent de ton désespoir.\n    Marsyas est vaincu, les Muses se lamentent. Marsyas offre\nses mains aux inévitables liens ; l’esclave scythe s’approche,\nl ’arbre du supplice avance ses rameaux. Marsyas est vaincu,\nles Muses se lamentent. L ’esclave a dévêtu le joueur de flûte,\nau tronc funeste il a lié ses membres ; le roseau aigu mord la\nchair, il fend la poitrine et la gorge et le sang jaillit, le\nsang expiatoire de celui qui voulut s’égaler au dieu tout-puis­\nsant. Les Aigypans et les Nymphes, les pasteurs des plaines\net les chevriers des collines ont voulu assister Marsyas. Ils\nsanglotent au néfaste spectacle, les chevriers et les Nymphes,\nles pasteurs et les Aigypans. Les eaux pleurent de leurs\nlarmes, les eaux pleurent de ton sang.\n  Marsyas est mort au crépuscule, Marsyas est mort qui fut\nvaincu. Marsyas a revécu dans nos mémoires ; Marsyas aïeul\nde ceux qui chantent, aïeul de ceux qui souffrent et de ceux\nqui pardonnent; chèvre-pied heureux qui renonça l’amour. On\najeté la flûte aux ondes frivoles du Méandre ; et la peau du chan­\nteur, que garda la piété des hommes, s’agite quand les pi­\n"}, {"page_pdf": 389, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 534, "texte": "358                                         la Wallonie.\n\n\n\npeaux s’éveillent, mais elle reste morne et silencieuse quand\nrésonne la Lyre victorieuse et cruelle. Marsyas est mort au\ncrépuscule. Ecoutez les larmes, écoutez le sang.\n  Et toi Olympus, que ton nom nous soit cher, car tu as ense­\nveli le Satyre, près de Nysa, ville de l’Orgiaste, au bord du\nfleuve des douleurs.\n  Euphorion s’arrêta, il s’assit sur le periclinia semé de\npétales et, regardant Castus Pius, il dit :\n  “ Ainsi mourut Marsyas, pour avoir touché la Lyre. „\n"}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1891-11-n11-003", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1891-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1891-000.pdf", "ocr_sha256": "485fd18d9d613e663d02ae34a90cb52bb95e043ba4e3edbd34469b1268e492fc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 359, "page_fin": 380, "titre_corps": "Les initiés", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Bernard Lazare", "ancre_debut": "LES INITIÉS (1). A la très chère mémoire d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 390, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 1160, "texte": "LES INITIÉS (1).\n\n                                           A la très chère mémoire d'E p hraï m Mickael.\n\n\n                                TROISIÈME PARTIE.\n\n\n Un bois au bord de la mer. C'est la fin de la nuit, des brumes\n    claires palpitent déjà à l'horizon; peu à peu le jour naît.\n\n\n                        C h œ u r d ’E s p r i t s n o c t u r n e s .\n\n\n  Nous sommes ceux qui hantent les ténèbres, nous, par­\ncourons les sylves qu’émeut le vent nocturne,. nous dansons\npar les carrefours délaissés, et sur les rives des étangs\nmuets, nous évoquons Hecatè redoutable aux mortels. Nous\ntroublons le sommeil des hommes, vers les couches de vain\nrepos, nous guidons le cortège des visions moroses et des\nfantômes effrayants. Mais, parfois, nous rencontrons de\nsubtils devins, dont les pièges habiles nous retiennent. Au­\njou rd’hui, nul de nous ne manque; grâce à la déesse triple\n\n\n   ( 1) Ces fra g m e n ts s o n t e x tra its d ’u n poèm e d ra m a tiq u e , com posé de\ntro is p a rtie s , a v ec , in c lu s, u n m y stè re o rp h iq u e. Ce poèm e, à peu p rè s\nte rm in é , s e ra p u b lié u lté rie u re m e n t.\n"}, {"page_pdf": 391, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1521, "texte": "360                                              la Wallonie.\n\n\n\nnous avons évité les embûches. Maintenant, les voiles bien­\nveillants de la nuit se dissipent, les clartés bruyantes accou­\nrent : fuyons! Le rhombe des magiciennes ne retentit plus;\ndispersons-nous. (Ils s'en vont.)\n\n\n  (Des lueurs roses voltigent dans les cieux et se posent sur la\ncîme des vagues, comme des oiseaux las. Les étoiles disparais­\nsent, les flots sombres pâlissent, s'éclairent et chantent. Les\narbres s'agitent, ils bruissent, des murmures confus courent\nçà et là, des appels, des rumeurs joyeuses se font entendre\nLes premiers rayons du soleil jaillissent et chacun d'eux\nparaît être la source d'une harmonie. Au milieu des écumes,\non voit blanchir des formes qui se précisent, et des Néréides\nsurgissent, tordant leurs longs cheveux.\n\n                       les    N é r é id e s .\n\n\n  Hélios, salut! Tu as quitté le lit de notre reine, et la divine\nAmphitrite se lamente. Elle nous envoie errer par les mers\nvermeilles, pour te surveiller, frivole amant. Nous te suivrons\ndans ta course, épiant tes regards et tes pas, et sur ton char,\nnous fixerons toujours nos prunelles vigilantes.\n\n\n                       des    D a u p h in s .\n\n\n  Venez, vierges. Comme des esclaves nous vous porterons,\net notre récompense sera de sentir sur nous le doux poids\nde votre corps.\n                        des    T r it o n s .\n\n\n  Vos prières sont inutiles, Dauphins, et Amphitrite a choisi\npour son époux d’étranges gardiennes. Déjà les sournoises\n"}, {"page_pdf": 392, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1635, "texte": "     les Initiés.                                            361\n\n\n\nse laissent courtiser par le Dieu. Elles tendent vers lui leur\ngorge, et voluptueusement elles frémissent sous les caresses\nqu’il leur distribue indifféremment.\n\n                       les    N é r é id e s .\n\n  Hélios, nous nous sommes parées pour toi des plus riches\nparures. Au plus profond des abîmes, nous avons ravi des\ngemmes ignorées et nous les avons répandues sur nos che­\nvelures et sur nos seins. Tu es beau, Phoïbos, nous t’aimons ;\ntandis que gémit notre maîtresse, réjouis-nous de tes baisers.\nTu lui appartiens pendant les nuits trop longues ; sois à nous\nmaintenant.\n\n  DES RUISSEAUX (à demi desséchés ; ils essaient d'atteindre\n                           le rivage).\n\n  En vain nous tentons d’arriver jusqu’à vous, amantes aux\nyeux glauques, un plus puissant que nous arrête notre course.\nVous riez de nos efforts, et cependant nous mourons d ’amour.\nApollon jaloux nous crible de ses flèches, il nous empêche\nde vous rejoindre, nymphes marines dont nous sommes les\népris rebutés et vaincus.\n\n                        des    L a it u e s .\n\n  Nous avons pitié de vous, ruisseaux dolents. Venez près de\nnous, détournez vos eaux sur nos feuilles, nous apaiserons\nvotre tendresse dédaignée. Venez, déjà nous avons consolé\ndes déesses illustres, et quand mourut Adonis, nous servîmes\nde couche à la blonde Aphrodite. Nous l’avons bercée de nos\nchansons, et nous avons endormi ses regrets.\n\n  Les Néréides s'éloignent vers la haute mer ; les ruisseaux\ndésolés les accompagnent de leurs sanglots.\n                                                        24\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1745, "texte": "362                                            la W allon ie.\n\n\n\n  Une clairière dans le lois. Un rais lumineux passe à travers\nles branches, il vient frapper un grand cédratier, et l'on\naperçoit, sur le sol, Antiphos et Kalaithis endormis. L e rayon\ncaresse lentement la jeune fille, il tisse d’or ses vêtements et\nvient expirer sur sa bouche.\n\n\nKA L AITHIS ( elle fa it un mouvement, s'éveille, mais n'ouvre\n                         pas les yeux).\n\n\n  Encore! Embrasse-moi, Antiphos. (Le rayon s'éloigne.) Tu\nrefuses? Vois, je dors, mes paupières sont closes. Je vais\nlester immobile, silencieuse, et de nouveau je sentirai ton\nbaleine sur mes lèvres. (Elle se tait un instant.) Rien ? Tu es\ndonc fâché ! (Elle se dresse, regarde autour d’elle et aperçoit\nAntiphos endormi.) Comment il dort! et moi qui le suppliais!\n(Avec dépit.) Si une nymphe eût été cachée parmi les citron­\nniers, elle aurait ri de moi. Cependant j ’ai senti une caresse;\nma bouche en est encore chaude. Quel est l’insolent ?... (E lle\nse tourne brusquement, et le rayon de soleil frappe sa joue.\nElle reste extasiée.) C’est toi ?... Recommence... Phoibos\nserait-il amoureux de moi ?... Pourquoi pas ?... Il a aimé des\nmortelles. (Elle réfléchit un instant, puis, avec regret:) Non, il\nvaut mieux que tu me délaisses. V a, tu trouveras, dans la\nforêt des Hamadryades accueillantes. J ’aime Antiphos,\nprends un dernier baiser et va-t-en.(L e rayon se perd au milieu\ndes branches). II est parti, et maintenant je le regrette!\n(Contemplant l'éphèbe qui dort toujours.) Je me sacrifie pour cet\namant endormi... Il est très laid ainsi. Si je partais? Je trou­\nverai des Aigypans pour me reconduire... Non, ce serait\ndangereux. On les dit sans pudeur, et, bien qu’Antiphos soit\n"}, {"page_pdf": 394, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1881, "texte": "     les Initiés.                                               363\n\n\n\ndésagréable, je ne yeux pas lui être trop infidèle. Que dirait-il\ns’il ne me trouvait plus à son réveil... Une idée.\n    (Elle se dissimule derrière le cédratier, cueille des fleurs et\nles jette une à une sur le visage d’Antiphos)\n\n\n                    A n t ip h o s   (s'éveillant).\n\n\n  Kalaithis! (U n e la voit pas et se dresse, surpris.) Elle n’est\nplus là    hier je lui avais promis de la réveiller en la cou­\nvrant de fleurs.... J ’avais juré de ne pas m’endormir, pour la\nmieux garder, et j ’ai dormi. (Il appelle.) Kalaithis ! Elle est\nsans doute allée chercher des roses, ou bien, dans la fontaine\ncalme, sous les grenadiers, elle se baigne... Si je l ’allais épier?\nelle doit être si belle, au milieu de l’onde limpide, avec des\ngouttelettes plein ses cheveux blonds... Je vais marcher dou­\ncement, je la surprendrai, je cacherai ses vêtements et je me\nréjouirai de son effroi, quand elle sera sur le gazon avec,\npour parure, les clairs diamants des eaux, moins blancs que\nsa gorge. (Il fa it un pas, mais il aperçoit les fleurs que Kalai­\n this a jetées et qui ont roulé jusqu'à la place où dormait la\njeune fille.) Tiens, des calices à peine éclos. (Il les ramasse.)\n Quelqu’un aurait-il emmené mon amante ? Oui, peut-être\n quelque chèvre-pied, encore saoul de vendange, profitant de\nmon sommeil m’aura desservi, calomnié et le lascif et vilain\n satyre aura offert ses consolations.... Non, Kalaithis m’aime.\nAlors, ces fleurs ?.... Les aurait-on lancées, sur moi.... Une\nnymphe qui m’aura vu passer le soir parles sentes parfumées\n.... Si elle était là ?.... J ’adore Kalaithis, mais je ne serais pas\nfâché de cette aventure. (Pendant qu'il dit ces paroles, Kalai­\nthis se glisse sous les arbres. Antiphos aperçoit sa robe blanche.)\nJe vois là-bas une blancheur confuse... mon cœur bat, je vou­\n"}, {"page_pdf": 395, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1328, "texte": "3G4                                             la Wallonie.\n\n\n\ndrais m'approcher sans bruit (Kalaithis se dissimule.) Je ne la\nvois plus... elle a fui... Je vais à sa recherche. (Comme il s’en\nva, Kalaithis surgit brusquement devant lui.) Kalaithis !\n\n                          K a l a it h is .\n\n  Où vas-tu, Antiphos ?\n                           A n t ip h o s .\n\n   Te voilà, mauvaise ! Tu m’as délaissée pour courir dans la\nforêt mouillée.\n                          K a l a it h is .\n\n  V oyez-vous, l’amant follement épris! Après avoir juré de\ncomposer des vers sur la beauté de mes prunelles, il s’endort\nprès de moi. Tu devais m’éveiller par tes baisers et me cou­\nvrir de corolles embaumées. Mais laissons cela... Où vas-tu,\nAntiphos ?\n                          A n t ip h o s .\n\n  Ne le sais-tu ? Ne t’étais-tu enfuie ? J ’allais vers toi.\n\n                          K a l a it h is .\n\n  Tu ne cherchais, par les fourrés et par les grottes, aucune\nnymphe ?\n                           A n t ip h o s .\n\n  Je les cherchais toutes, puisque je te cherchais.\n\n                          K a l a it h is .\n\n Les paroles menteuses te coûtent peu, Antiphos. Je sais\nmaintenant tes serments d’amom\", et, pour y répondre, tu\npeux quérir d’autres lèvres que les miennes.\n\n                          A n t ip h o s .\n  Que dis-tu ?\n"}, {"page_pdf": 396, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1299, "texte": "     les Initiés.                                           865\n\n\n                            K a l a it h is .\n\n  Là, derrière cet arbre, je m’étais cachée...j’ai tout entendu.\nNe reste pas auprès de moi ! au fond des antres tu sauras\nséduire les Oréades, et, parmi les lialliers obscurs, tu\nembrasseras les Dryades folles.\n\n                             A n t ip h o s .\n\n  Oh! Kalaithis, ne t’avais-je donc pas vue, te dissimulant\nmalicieuse et souriante, pour me lapider de fleurs ? Ne t’ai-je\npas suivie, à travers le vert rideau du bois? et n’ai-je pas,\npour te surprendre, marché à ta rencontre et vers ton baiser ?\n                            K a l a it h is .\n\n  Tu mens, Antiphos! Je te déteste et je te défends de me\nsuivre. (Elle s'éloigne.)\n                             A n t ip h o s .\n\n  Je t’en supplie, Kalaithis, ne sois pas ainsi méchante.\n\n                            K a l a it h is .\n\n  Garde tes mots de tendresse ; je pars.\n\n                             A n t ip h o s .\n\n  Voyons, ma petite colombe.\n\n                            K a l a it h is .\n  Non !\n                             A n t ip h o s .\n\n  Je vais me mettre à tes pieds.\n\n                            K a l a it h is .\n\n  Inutile; je ne marcherai pas sur toi. Adieu! (Elle disparaît\nen courant dans la forêt.) '\n"}, {"page_pdf": 397, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1535, "texte": "3GG                                                  la Wallonie.\n\n\n\n               A n t i p h o s . (Il la suit en criant.)\n\n\n  Kalaithis ! Kalaithis !\n\n          (Dans le bois les Cigales commencent à chanter.)\n\n                          les    Cig a l e s .\n\n  De l ’aurore au crépuscule, nous chantons. Nous avons\nreconnu que tout était vain, sauf composer des poèmes et,\nperpétuellement, les dire. Nous ne requérons nul public au­\ntour de nous. Si les oiseaux et les bêtes des bois veulent nous\nécouter, ils le peuvent, mais, pour eux, nous n’ajouterons pas\nune strophe, nous ne changerons un mot. Jadis, nous étions\ndes hommes, et la joie saisit nos âmes tristes, quand les Héli­\nconides apparurent. Nous modelâmes nos voix sur leurs\nvoix adorables, et pour célébrer le triomphe des Kamènes,\nnous mourûmes en chantant. Délivrés des besoins humains,\nnous revivons pour glorifier leur naissance, en des hymnes\nsans fin et, parfois, des mortels, trop rares, demandent à venir\nparmi nous, tel le fils de Priamos.\n\n          DES F o o r m is    (elles surgissent du sol).\n\n\n  N’écoutons pas ces folles, qui dissipent leurs jours à se\nréjouir sans travailler. Elles passeraient, sans les voir, à côté\ndes trésors les plus fastueux. Nous, suivons les voies droites,\ntraçons des routes, bâtissons des maisons, détournons les\nfleuves, pour amasser de l’or. Fouillons la terre, elle recèle\nles métaux précieux et les gemmes flamboyantes, qui doivent\nnous appartenir. Bienheureux ceux qui meurent sur le mon­\nceau des richesses entassées.\n"}, {"page_pdf": 398, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1357, "texte": "     les Initiés.                                         367\n\n\n\n                            les   Ci g a l e s .\n\n  L ’or et les perles, les pierres inouïes et lès joyaux somp­\ntueux, que nous importe! Nous ne désirons rien. Nous trouvons\nnos joies en nous-mêmes, dans nos propres œuvres : une\nharmonie neuve, un rythme ign oré, un son plus subtil,\nvoilà les seules richesses que nous recherchons.\n\n                            les   F o u r m is .\n\n\n  Qu’on éloigne d’ici les jeunes; elles pourraient se laisser\npervertir par ces discours insensés. Tous les habitants des\nforêts devraient s’unir et chasser ces vagabondes qui veulent\néchapper aux lois établies.\n\n                    d es A b e ille s   qui passent.\n\n  On ne peut se soustraire aux règles. Tout doit marcher\nsuivant des principes sévères, selon des théorèmes démontrés\net des axiomes reconnus par d’infrangibles majorités. Si des\nperturbateurs contestent ces vérités anciennes, il les faut\nexpulser, et sans les entendre ; peut-être feraient-ils   des\ndisciples.\n                            un    Se r p e n t .\n\n\n  Si vous voulez faire fuir ces chanteuses, je viens avec\nvous; elles me sont odieuses.\n\n                            une   Tortue.\n\n\n  Je me joins à votre troupe. Je n’ai pas eu encore à me\nplaindre des cigales, mais je prévois qu’un jour elles trou­\nbleront ma tranquillité.\n"}, {"page_pdf": 399, "page_imprimee": 368, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1406, "texte": "368                                                        la Wallonie.\n\n\n\n                           un       Cr a pa u d .\n\n  Je suis votre allié. Ces musiciennes chantent faux; elles\nne suiventpas les règles solides d e la musique ; par des chemins\nabsurdes, elles vont à la recherche de mélodies prétendues\nnouvelles. Cela nous déplaît et nous irrite, car nous nous\nsommes assemblés en un corps sérieux, chargé de maintenir\nnotre art dans d’inviolables limites, à l’aide d’immuables\ndécrets.\n                        Tous e n s e m b l e .\n  Escaladons les arbres,marchons contre elles, exterminons-\nles par le poison ou par les dards. Faisons disparaître les\nrebelles qui veulent se soustraire aux volontés du plus grand\nnombre. Nous devons être égaux.\n\n                         u n e      V e r v e in e .\n\n  Au nom de Zeus, calmez-vous; ne troublez pas de vos\nclameurs mauvaises le calme de la Sylve. Laissez les cigales,\nles Piérides les protègent ; craignez de provoquer une colère\nqui vous serait funeste. Allez, oubliez vos querelles ; d’ailleurs,\nvous perdez votre temps.\n\n             les   A b e il l e s     et   les    F o u r m is .\n\n\n  Elle a raison : hâtons-nous de travailler.\n\n   Tous se dispersent. — Antiphos et Kalaithis paraissent,\ntendrement enlacés.\n                             A n t ip h o s .\n\n  Ainsi, tout est oublié ?\n\n                            K a l a it h is .\n  Tout !\n"}, {"page_pdf": 400, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1220, "texte": "    les Initiés.                                              369\n\n\n                          A n t ip h o s .\n\n\n  Tends-moi tes lèvres, je leur dirai que tu as pardonné.\n\n\n                          K a l a it h is .\n\n\n   Donne ta bouche; je        murmurerai près d’elle que je\nt’aime.\n                          A n t ip h o s .\n\n\n   Les vers que je devais composer pour célébrer ta beauté,\nje te les chanterai maintenant. Voilà, ceux-ci sont pour la\ngloire de ton front. (Il pose des baisers sur le front de la jeune\nfille et fa it de même après chaque phrase.) Ceux-là, plus beaux,\nproclament le triomphe de tes yeux clairs, et voici pour\nadorer tes lèvres sanglantes. Allons tous les deux vers les\nclairières paisibles, tous les deux unis.\n\n\n                          K a l a it h is .\n\n\n   Viens plutôt par les vignes saccagées, où traîne encore'”\nl’amoureuse odeur des grappes fraîches.\n\n                           A n t ip h o s .\n\n\n  Je te suivrai partout. Au milieu des fourrés profonds, sous\nles pampres bienveillants, je te dirai les strophes que je fis\nsur ta gorge divine, sur tes hanches harmonieuses et sur tes\npieds d’argent.\n                          K a l a it h is .\n\n\n  Je t’aime, mon doux Antiphos.\n"}, {"page_pdf": 401, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1493, "texte": "370                                                   la Wallonie.\n\n\n\n                             A n t ip h o s .\n\n  Je t ’adore, Kalaithis. Allons. (Ils s'éloignent, toujours\nenlacés.)\n\n\n  Dans les arbres, des rumeurs naissent,               vagues d’abord,\npresque indistinctes ; peu à peu, elles se précisent et des voix\ns'entendent.\n\n            Ch œ u r   d ’A r b r e s   et   d e   Plantes.\n\n  Autrefois, nous avons vécu. Sous une forme humaine, nous\navons erré par les plaines et les collines. Nous avons aimé,\nnous avons souffert, et nous aimons encore, de nouveau nous\nsouffrons: moins souvent. Parfois, le souvenir s’éveille de\nnotre existence passée ; de là notre tristesse. Mais bientôt\nelle disparaît; nous rions sous le soleil et nous caressons la\nterre de nos feuillages.\n            UN F IG U IE R    à une vigne qui l'enlace.\n\n  Serre-moi plus fort, enroule tes pampres à mes branches,\nque tes ceps m ’étreignent; ainsi m’étreignait Dionysos quand\nj ’étais la Nymphe Suké. Je défaille sous tes caresses,\n redouble tes baisers. Je t’aime.\n\n                           une    M ouche.\n\n   Brr, Brr, Brr. On vous regarde; cessez vos ébats, on va\nrire de vous. (Elle s’envole.) J ’aime à troubler les amants,\ncela me fait oublier la mort de mon bien-aimé Endymion.\n\n                         une     H y a c in t h e .\n\n   Ai, ai. Tu m’as chéri, Apollon, et je suis mort, atteint par\nles flèches du cruel Boréas. Tu m’as redonné la vie et sur\nmes fleurs, tu écrivis tes regrets.\n"}, {"page_pdf": 402, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1450, "texte": "    les Initiés.                                          371\n\n\n                      une     M enthe.\n\n  Aides, je t’ai adoré et Perséphonè, la jalouse, m’a frappée.\nMa tendresse était si profonde, que désormais l ’arôme de\nmes feuilles suffît à exciter les époux indolents.\n                      des     R oseaux.\n\n   Depuis les temps lointains, les hommes écoutent les lamen­\ntations de Syrinx que Pan a poursuivie. Sur les monts\nchevelus les pâtres pleurent la Nymphe, et sur le bord des\nfleuves elle murmure ses douleurs.\n                         un   L ie r r e\n\n   Cissos, jeune homme cher au fils de Sémelé, les Aigypans\nfarouches te donnèrent le coup mortel, mais, par la volonté\ndu Dieu, tu revis éternellement vert, perpétuellement beau et\nfort.\n                    LE CHŒUR reprenant.\n\n  L ’amour nous a tué, l ’amour nous a fait renaître : nous ne\nmourrons jamais. Dans la sève de nos rameaux palpite notre\nâme ancienne; les corps que nous avons quittés se sont dis­\npersés, ils se sont unis à d’autres, ils servent de demeure à\ndes âmes nouvelles. L a mort n’existe pas.\n\n      DES OISEAUX. (Ils traversent l'air rapidement.)\n\n  Taisez-vous, un homme apppoche. ( Tous se taisent.)\n\n   Un vieillard paraît, il s’arrête, reste immobile et semble\nécouter avec recueillement.\n\n                       le   So l i t a i r e .\n\n  Les feuillages profèrent de douces paroles, les ruisseaux\nsanglotent éperdument, les vagues ricanent, des bruits\n"}, {"page_pdf": 403, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1669, "texte": "372                                                       la Wallonie.\n\n\n\nd’ailes et de voix résonnent dans les espaces. (Des harmonies\nmystérieuses et troublantes se fon t entendre autour du solitaire\net l'enveloppent comme d'une musicale caresse. I l reste en\nextase.) Partout la vie palpite, en moi, hors moi surtout et,\nseul dans le monde privé d’hommes, je ne serais pas isolé.\nDans le moindre grain de sable, j ’ai saisi l’Esprit. Dans\nles bêtes des bois, dans les orangers qui s’inclinent sous\nles baisers du vent, dans la pierre muette en ses rêves, dans\nl’eau, dans l’air, des âmes frissonnent.\n\n              Ch œ u r   d ’E s p r i t s i n v i s i b l e s .\n\n\n  Salut, frère qui nous connais. Nous t’aimons, toi qui as\ndeviné un souffle dans l’apparente mort de la nature. Les\nliens de chair t’enserrent encore, console-toi, tu viendras\nbientôt parmi nous. Si nous ne sommes pas libres, notre pri­\nson est moins rude et l’heure sonnera, où nous l’échangerons\npour une demeure plus subtile, jusqu’au jour de la finale et\nbienheureuse délivrance.\n\n                         le   So l it a ir e .\n\n  Mon cœur bondit dans ma poitrine, le sang de mes artères\nbouillonne comme au premier matin. L ’ivresse de vivre me\nsaisit et il se mêle à mon extase un désir de mourir.\n\n               DES V O IX presque insaisissables.\n\n  Parce que la mort est le degré le plus intense de la vie.\n\n                         l e S o lita ir e .\n\n  Quelles ineffables paroles viennent de retentir ! Chaque\nmot murmuré par ces êtres mystérieux, me remplit de joie.\nQui êtes-vous, vous dont la voix lointaine, arrive à mes\noreilles en étrange musique ? A quel monde appartenez-vous?\n"}, {"page_pdf": 404, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1558, "texte": "      les Initiés.                                                    373\n\n\n\n                                L E S V O IX .\n\n\n  Sur le seuil du suprême édifice, nous sommes assis, ou\nassises, comme tu le voudras, car pour nous ont disparu toutes\nvaines distinctions de sexe. Nous participons du mâle et de la\nfemelle et nous ne sommes ni mâle, ni femelle, ni androgyne\nnon plus. Tu peux, sur nous, exercer ta pensée, tu ne pourras\ncomprendre quelle est notre nature. Si tu le comprenais, tu\ncesserais d’être toi.\n                         le      S o l it a ir e .\n\n   Parlez encore, je vous l’ordonne                  Non, je ne puis avoir\nd’autorité sur vous.\n                               L E S V O IX .\n\n\n   Tu ne peux avoir d’autorité que sur les Esprits pénétrés\nde matière, tels ceux qui, tout à l’heure, se manifestèrent à\ntoi. Ils te sollicitent sous la forme mâle ou sous la forme\nfemelle; l ’un ou l’autre sexe leur appartient, non les deux,\nnon l’absence des deux.\n\n                         l e    S o l it a ir e .\n\n\n  Je vous supplie alors, dites, êtes-vous les Essences der­\nnières ?\n                               L E S V O IX .\n\n\n   Si nous étions ce que tu dis, tu ne nous entendrais pas.\nC’est parce qu’à notre être le corporel est encore mêlé, que\ntu nous peux ouïr. Nous sommes les dernières Essences que\ntu peux concevoir et non les Essences dernières. Celles-là, tu\nne les connaîtras pas, et nous-mêmes ne les connaissons pas ;\ncomme le tien, notre savoir est borné.... Résignons-nous. (L es\nvoix s'éloignent peu à peu et se taisent.)\n"}, {"page_pdf": 405, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1663, "texte": "374                                                     la Wallonie.\n\n\n\n                         L E S O L IT A IR E .\n\n  Elles se sont tues. Je ne puis les suivre par l’éther incor­\nruptible et bon. Quand cesserai-je de vivre la vie misérable\net coutumière, pour participer à l’universelle et intelligente\nexistence ? (Machinalement il coupe une branche de lotus, et un\nliquide rose s’ épanche goutte à goutte.) Arbre, toujours coule\nen tes veines le sang de Dryopé. (Il laisse tomber son bâton\nsur un rocher et l'on entend un gémissement.) Pardonne, je t’ai\nfait souffrir. Il est des heures où je n’ose fouler la terre de\nmes pieds : je crains de blesser un être.\n\n            C h œ u r d ’E s p r i t s   s o u t e r r a in s .\n\n\n  Tu auras alors pitié de nous, car nous rampons tristement\ndans les ténèbres désolées. Jamais nous n’avons vu la lumière,\nle jour consolant nous est inconnu. Nous voudrions monter\njusqu’à toi. Aide-nous, si tu en as la puissance, délivre-\nnous de la nuit ; la clarté doit être si belle.\n\n                         le     S o l it a ir e .\n\n  Hélas, je ne puis rien, pauvres âmes. En écoutant vos\nplaintes lamentables, mon cœur saigne ; vous êtes mes sœurs\net mes frères malheureux. (Une trépidation ébranle le sol, des\nsouffles parcourent l’air.) Vous fuyez, pourquoi vous éloigner\nde moi ? Restez, ne me laissez pas seul.\n\n  Kratidas paraît. Le solitaire se dissimule derrière un rocher.\n\n                              K r a t id a s .\n\n  L e bois s’endort sous le soleil ; les arbres, vêtus d’un royal\nmanteau d’or, sont immobiles ; sur les rocs, l’eau glisse sans\nbruit, elle tombe en gouttes discrètes, et les gazons épais ne\n"}, {"page_pdf": 406, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1656, "texte": "     les Initiés.                                                375\n\n\n\ngémissent pas; la mer n’agite plus sa blonde chevelure\nd’écume ; les nuages lourds interrompent leur course dans\nles cieux. Tout est mort. L a solitude m’épouvante; il me\nsemble que je donne un peu de ma vie aux êtres inanimés\nqui m’entourent. Les orangers tendent vers moi leurs\nrameaux, comme des ennemis prêts à saisir mon souffle : je\nles sens morts et vivant du désir de vivre. J ’ai peur.... (d’une\nvoix très basse) Simaitha, où es-tu ? (Il s’arrête effrayé)\nQuel nom ai-je prononcé ?... Faut-il encore que l’image\nchérie vienne m’obséder en mes moments de trouble. (Il se\ntait un instant) Elle m’a attendu l’autre soir, et quand\nl’heure est venue, mon cœur s’est serré à la pensée que la\ndouce créature était seule dans l’ombre épaisse, au milieu de\nla forêt silencieuse, parmi les arbres instigateurs des effrois.\nAu crépuscule, je suis sorti; j ’ai erré par la ville, et, conduit\npar d’invisibles dieux, je suis arrivé à la porte do marbre.\nLà, je me suis arrêté, j ’ai compris que je marchais vers elle,\nj ’ai reculé, et je ne l’ai point vue ce soir là.... Clinias, tu avais\nraison, je n’avais pas vaincu. L a lutte a recommencé plus\nviolente. Les jours anciens déroulent autour de moi leurs\nlongues théories ; le douloureux cortège des regrets m’as­\nsaille, et je ne sais si je pourrai encore résister.... A h , quel\nmagicien éloignera de mes lèvres la coupe où j ’ai bu sans\nme désaltérer et qui m’attire toujours ?\n\n\n                      C l i n i a s apparaissant.\n\n   Conx Ompax.\n                             K r a t id a s .\n\n\n   Clinias, c’est toi que j ’attendais.\n"}, {"page_pdf": 407, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1443, "texte": "376                                            la Wallonie.\n\n\n\n                              Cl in ia s .\n\n  Enfant, je suis heureux de te voir souffrir. Tu croyais\narracher de toi tous les liens chers, sans que ton cœur fût\ndéchiré. Tons ceux qui, te précédant, ont tenté la même\nœuvre, tous eurent cette fallace croyance, et comme toi, tous\nont pleuré. Tous ont ressenti les nécessaires douleurs qui te\nrendront insensible aux émotions prochaines, ainsi le poison\nrend rebelle au poison.\n                            K r a t id a s .\n\n   Quand tu es à mes côtés, tout m’est facile. Ma volonté\ns’ aggrave de ta foi et triomphe alors. Je ne te quitterai plus.\n\n                              Cl in ia s .\n  L ’heure est proche.\n                            K r a t id a s .\n  Que veux-tu dire ?\n                              Cl in ia s .\n\n  Tu le sauras ; mais avant, as-tu réfléchi sur les mystères ?\n\n                            K r a t id a s .\n\n  Je me suis efforcé à les pénétrer, et j ’ai besoin de tes\nparoles, pour saisir les vérités cachées sous les symboles.\n\n                             C l in ia s .\n\n  Une à une tu les posséderas. Nous allons partir, et sur les\nchemins je t’instruirai. Nous irons visiter les sanctuaires\nsacrés, et nous entrerons un jour dans les temples surannés\noù les paroles dernières seront proférées à tes oreilles. Désor­\nmais, tu as compris que le Dieu jusqu’alors révéré par toi\nn’était pas le vrai Dieu.\n"}, {"page_pdf": 408, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1290, "texte": "     les Initiés.                                           377\n\n\n\n                           K r a t id a s .\n\n  Depuis longtemps je ne vénérais plus Zeu3.\n\n                             Cl in ia s .\n\n  Zeus n’est pas vénérable, il est l ’inflexible maître, le père\nde la douleur. Il est la force brutale,. dominatrice pour un\ntemps de l’Esprit et que la foule adore. Toi, laisse la tourbe\nse courber devant la puissance aveugle; subis-la, et ne\nt’incline pas aux pieds des vains autels.\n\n                           K r a t id a s .\n  Dois-je la subir ?\n                             C l in ia s .\n\n  Oui, car tu as péché, il faut que tu sois puni. Comment, tu\nvivais de l’éternelle vie bienheureuse, et tu as désiré être!\nDes siècles sans nombre de châtiment et de remords sont\nnécessaires pour te purifier de ce désir. Dans l’existence tu\nexpies l’existence.\n                           K r a t id a s .\n\n  Tout espoir est-il inutile ?\n\n                            Cl in ia s .\n\n\n  Non, car Zagreus n’est pas mort. Adore-le, Kratidas, crois\nen lui. Il n’est pas mort, l’Adorable; en chaque homme palpite\nune parcelle de son âme; il ne vit pas égoïstement unique et\nsolitaire, il vit en tout et par tous.\n\n                          K r a t id a s .\n\n\n  Je le supplierai donc de me délivrer.\n"}, {"page_pdf": 409, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1355, "texte": "378                                            la Wallonie.\n\n\n\n                           C l in ia s .\n\n\n  Seul, tu peux briser les chaînes. Puisque tu possèdes l ’âme\nd’un Dieu, c’est à toi qu’il appartient de la libérer des prisons\ncharnelles. Voilà pourquoi les voluptés sont mauvaises, et\nbonnes l’abstinence et la virginité; voilà pourquoi tu dois\ndétruire toute transitoire tendresse et exalter l ’universel\namour; l’amour des hommes, qui n’est que l’ amour du Dieu\nqu’ils recèlent et détiennent. Alors tu ne seras plus étranger\nau milieu des êtres, partout tu trouveras un frère dans l’homme\ncomme dans l’animal, dans l’arbre comme dans la pierre.\nN ’oublie jamais que nous transmigrons en des corps divers,\net cela jusqu’au jour où tombera le Zeus méchant, anéanti\npar Zagreus que nous aurions dû ressusciter.\n\n                          K r a t id a s .\n\n\n Partons, Clinias, chaque minute qui s’écoule retarde le\nmoment bienvenu où je saurai.\n\n                            Cl in ia s .\n\n\n   Tu laisses sans regrets, Naxos aux cités opulentes ? Sans\nregrets, tu abandonnes ceux que tu aimas, pour suivre\nl’étranger venu d’hier.\n\n                          K r a t id a s .\n\n\n  Depuis que tu vins sur ma route, les autres me sont étran­\ngers. Nul regret ne me trouble.\n\n                            C l in ia s .\n\n\n  Ce soir nous quitterons la ville.\n"}, {"page_pdf": 410, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1441, "texte": "    les Initiés.                                                      379\n\n\n\n                              K r a t id a s .\n\n\n  Demain se lèvera l’aurore d’une vie nouvelle.\n\n\n  (Ils s’en vont. L e solitaire les regarde s’éloigner, puis il reste\nimmobile et écoute.)\n\n\n           Ch œ u r    d es   E s p r it s   s o u t e r r a in s .\n\n\n\n  Quand viendra pour nous le crépuscule ? Combien sera\nbeau le soir dernier, précurseur d’un matin nouveau. Peut-\nêtre cesserons-nous de ramper dans la ténèbre, et, tels ceux-\nlà, heureux et qui pourtant se plaignent, nous marcherons sous\nles cieux clairs. Depuis des jours innumérables, nous atten­\ndons le soleil, et chaque jour écoulé accroît notre angoisse.\nOh les blés mûrs bercés par les vents paisibles, les ceps ver­\ndoyants ivres de chaleur, et les flots qui reflètent les astres-!\n\n                          les     Cig a l e s .\n\n\n  Courage, âmes captives,tendez toujours vers les sommets.\nVoyez, la volonté de voler a fait pousser nos ailes.\n\n               Ch œ u r   d es    E s p r it s    a é r ie n s .\n\n\n\n  Ils gémissent tous, les formes inférieures et les hommes,\ncependant ils n ’ont jamais su le bonheur. Nous l’avons eu un\ninstant, et cette brève et fugitive conquête nous a fait\nconvoiter des jouissances plus hautes. Nous ignorons la joie,\npour l’avoir connue. Plus le rang est élevé, plus vive est la\nsouffrance, plus poignante est l’envie du mieux... parfois du\npire, hélas!\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 990, "texte": "3S0                                                  la Wallonie.\n\n\n\n                         les       C ig a l e s .\n\n\n  Esprits malheureux,n’attendez pas des autres votre félicité.\nElle gît en votre substance, non hors vous. La vie est mau­\nvaise que créent les désirs.\n\n                           l e s     V o ix .\n\n\n  Nous sommes affranchis des voluptés, et sans secousses,\nsans souffrances, nous sommes conduits aux régions supé­\nrieures. Bientôt nous connaîtrons le secret des existences.\nNous attendons, avec       une humble patience, l’adorable\nmoment. L a béatitude nous enveloppe, l’essence divine\ns’émeut autour de nous. Nous vivons et nous créons les\nharmonies de l’univers. Nous sommes heureux.\n\n\n\n  On entend des mélodies puissantes et douces qui planent au-\ndessus de la forêt et de la mer. Elles grandissent, éclatent,\npuis elles s'apaisent, s’affaiblissent et s'éteignent. Le solitaire\nrêve, muet.\n\n                                                Bernard   LA Z A R E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1891-11-n11-204", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1891-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1891-000.pdf", "ocr_sha256": "485fd18d9d613e663d02ae34a90cb52bb95e043ba4e3edbd34469b1268e492fc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "De nos collaborateurs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "de nos Collaborateurs :", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 412, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 45, "fin_caractere_exclue": 4121, "texte": "de nos Collaborateurs :\n\nA * ................................................................     Chantefable un peu naïve.\nH e c t o r C h a in a y e . . . .                                       l’Ame des choses.\nA c h il l e D e l a R o c h e . . .                                    Aénor (à paraître prochainement).\nCé l e s t in D e m b l o n                          . . .               Contes mélancoliques.\n                                                                        le Roitelet.\nA . - F . H é r o l d ...................................               l'Exil de Harini.\n                                                                         la Joie de Maguelonne.\nG u s t a v e K a h n .............................                     les Palais nomades.\n                                                                         Chansons d'Amant.\nB ernard L azare . . . .                                                le M iroir des Légendes (à paraître).\nC a m il l e L e m o n n ie r . . .                                      le Possédé.\nCh a r l e s V a n L e r b e r g h e .                                   les Flaireurs.\nG r é g o ir e L e R o y                                                mon Cœur pleure d’autrefois.\nM a u r ic e M a e t e r l in c k . .                                    Serres chaudes,\n                                                                        la Princesse Maleine.\n                                                                         les Aveugles. l'Intruse,\n                                                                        les sept Princesses.\nStéph a n e Mallarm é                                                    Poèmes d'Edgar Poe.\n                                                                          Villiers de l'ïsle Adam.\n                                                                        Pages.\nSt u a r t M e r r il l                        .      \".                 les Gammes.\n                                                                        les Fastes.\nJ ean M oréas.                           .        .           .          les Cantilènes.\n                                                                        le Pèlerin passionné.\nG a b r ie l M o u r e y                       .      .                 Flammes- mortes,\nP i e r r e -M . O l i n .                    .       .                 mes Mémoires,\n                                                                        des Visions.\n                                                                        Légendes puériles (à paraître).\nP ie r r e Q u il l a r d                     .       .                 la F ille aux mains coupées,\n                                                                        la Gloire du Verbe.\nH e n r i d e R é g n ie r                                .             Episodes et Sites.\n                                                                        Poèmes anciens et romanesques.\nAd olphe R ett é.                              .          .              Cloches en la Nuit.\n                                                                        Thulé des Bruines.\nA l b e r t S a i Nt - P a u l                            .             Scènes de Bal.\n                                                                       Pétales de nacre,\nF e r n a n d S e v e r in .                          .                le Lys.\n                                                                       le Don d'Enfance.\nE m il e V e r h a e r e n .                          .                 les Soirs, les Débâcles.\n                                                                       les Flambeaux Noirs.\n                                                                       les Apparus dans mes Chemins.\nF r a n c is         V ie l é -G r i f f in .                     .    Joies.\n                                                                       Diptyque.\n                                                                       les Cygnes (sous presse).\n"}]}, {"article_id": "ulb-wallonie-1891-11-n11-205", "volume": "ELB-ULB-o12105205-1891-000", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-ULB-o12105205-1891-000.pdf", "ocr_sha256": "485fd18d9d613e663d02ae34a90cb52bb95e043ba4e3edbd34469b1268e492fc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "6e A N N É E , N o 11. 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L A     L y re :\n\n                                                   N é a n th è s\n\n                                                   M arsy as.\n\n                                          les      I n i t i é s , p o è m e d ra m a tiq u e .\n\n\n\n\n                       Ce n u m é r o         50     c e n tim e s.\n\n\n\n\n                                   des Presses de I I . V a illa n t - C a r m a n n e , à L iége.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 374, "texte": "    Num\n      éroconsacréà1, BernardLazare\n\n\n\n\n         LA\nWALLONIE\n\n\n          Novembre 1891.\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": "                              AVIS\nLA WALLONIE désire racheter 1rs nos suivants de sa\n  collection : 1886 juillet — 1887 novembr e — 1888\n  décembre. P ou r conditions écrire 307, avenue Louise,\n  Bruxelles.\n\n              V o y e z c h e z M U R A I L L E , L iè g e\n\n\n   SC È N E S H IN D O U E S\n      Poèm\n         e symphonique à grand orce\n                                  h stre\n                        p a r É rasm e    R AW AY\n\n        Réduction pour piano                 à quatre mains.\n\nla R e v u e b la n c h e , 60, rue de l’Ouest, L iége.\nl ’A r t m o d e r n e , 34, rue de l’Industrie, Bruxelles,\nla J e u n e B e lg iq u e , 64, rue Potagère, Bruxelles,\nla C on q ue, 49, rue Vineuse, Paris,\nla P lu m e , 39, boulevard d’Arago, Paris.\nR e v u e in d é p e n d a n te , 12, rue des Pyramides, id.\nM e r c u r e d e F r a n c e , 15, rue de l’Echaudé, st-Germain.\nl'E r m ita g e , 5, rue Gay Lussac.\nC h im ère, 52, cours Gambetta, Montpellier.\nE n tr e tie n s p o litiq u e s e t lit t é r a ir e s , 11, chaussée d’Antin,\n  Paris.\n\n\n                          Vont paraître :\n\n     LES CYGNES\n                        NOU VEAU X         POÈMES\n                                    PAR\n\n               F r a n c is V I E L É - G R I F F I N .\n"}, {"page_pdf": 376, "texte": "                           LA LY RE (1)\nA José Maria de H érédia,\n\n                                         I.\n\n\n                                NÉANTHÈS.\n\n                                 Regarde : j’ ai le rh ythme et le divin contour.\n\n                                                                L éon D ie u x .\n\n\n\n   C’était dans les jardins de Daphné, où les lauriers-roses\ns’enlacent aux cyprès, mêlant leurs corolles claires au sombre\nfeuillage de l ’arbre cher à Aphrodité ; dans les jardins de\nDaphné où retentit la fraîche voix des mille sources naissant\nau fond des grottes et dont les eaux s’ épandent. parmi les\nmélancoliques asphodèles des prés.\n   Archytas le marchand, pour célébrer le cinquième lustre\nde ses fonctions publiques, avait réuni ses amis en sa villa\net, dans la salle des festins, couchés sur les lits d’écaille, les\nconvives s’égayaient aux gestes des mimes et aux bonds des\nballerines. C’étaient Hermogène fils de Charmidas, Ménippe\nle Satiriste, Cresphonte de Gaza, le médecin Arétas, Castus\nPius, rhéteur illustre, et les poètes Euphorion et Philodème\nde Gadara.\n\n\n   ( 1) E x tra it du M iroir des Légendes, p o u r p a ra ître en ja n v ie r, chez\nA. L e m e rre,\n\n                                                                            25\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": " 346                                          la Wallonie.\n\n\n\n   Ceints de roses et d'hyacinthes, oints de baumes précieux,\n ils célébraient la délicatesse des mets offerts et tandis que\n des enfants fardés, choisis parmi les plus beaux, laissaient,\n goutte à goutte, tomber des rhytons perforés, les perles san­\nglantes des vins issus de contrées lointaines, ils louaient la\ngénérosité de leur hôte. L ’odeur du thérébinthe dont se par­\nfument les outres, se mêlait aux buées capiteuses de la\nmyrrhe fumant en les brasiers d’or, et la crépitation des jets\nd’eaux retombant sur le marbre, s’entendait malgré le chant\nde la flûte dont jouait l’ambubaia.\n  Cependant, les esclaves venaient d’enlever le septième\nservice, et les convives du marchand, renversés sur les péri­\nclinia drapés d’argent, suivaient d’un œil rêveur les ondu­\nlations lascives des danseuses, lorsque Castus Pius, le rhé­\nteur, qui faisait emplir d’eau sa patère, par un adolescent\naux cheveux frisés, fit un geste qui demandait le silence, et\nsur un signe d’Archy tas, les danses cessèrent et les har­\nmonies se turent.\n  — Ne pensez-vous, dit- Castus Pius, que, justement, on\npourrait dire que nous sommes gloutons comme des foulques,\nsi, au festin d’Archytas, nous nous contentions de la satis­\nfaction passagère que procurent l’ivresse des vins et le charme\ndes mets.\n   — Encore qu’il y ait beaucoup à dire, pour prôner ce\nplaisir que tu méprises, Pius, tes paroles n’en sont pas moins\njudicieuses, répondit le médecin Arétas. Mais, je voudrais que\ntu précisasses ta pensée, et nul d’entre nous ne s’en plain­\ndrait, car tu es subtil entre les subtils.\n  — Le vin de Ptélea, que tu parais goûter, Arétas, a donc\nobscurci ta cervelle, répliqua Ménippe. Si tu ne pénètres pas\nmieux les aphorismes du vénérable H ippocrate, que tu\n"}, {"page_pdf": 378, "texte": "     la L y r e .                                          347\n\n\n\nne saisis le désir de Pius, tes malades doivent se plaindre de\nton art.\n  — Ta verve est facile, Ménippe, fit Arétas; mais ceux qui\ncomprenaient les arguments d’Isocrate, les lui faisaient\ndévelopper pour accroître leur joie.\n  — Tu sais flatter, Arétas, et la flatterie est si douce, même\naux blasés, que tu m’obliges à parler, répartit Castus Pius.\nAu banquet qu’illustra le divin Socrate, Alcibiade ne ren­\nvoya-t-il pas les saltatrices, pour permettre aux convives\nde causer librement d’Eros et d’Antéros? L ’exemple est bon\nà suivre, et je vois autour de moi, assez de savants esprits,\npour que le plaisir de leurs discours, supplée à l ’incitation,\naprès tout facile, des mimiques et des attitudes.\n  — Voudrais-tu disserter de l’amour, demanda Hermogène ?\n  — Socrate a tout dit, observa Cresphonte.\n   — On n’a jamais tout dit, remarqua Castus Pius, et Arétas\nlui-même saurait trouver une définition nouvelle.\n   — E t toi, questionna Arétas ?\n  — J ’en saurai peut-être trouver plusieurs.\n  — L ’amour vous intéresse-t-il au point d’en faire l’unique\nobjet de vos débats, fit Eupliorion ?\n  — Sans doute, trouvent-ils que c’est le seul sujet digne de\nquelques hommes qui ont amplement bu et mangé, dit\nPhilodème.\n  — Proposez-nous un autre thème, insinua Ménippe.\n   — Et lequel plus beau que la poésie, répondirent Eupho­\nrion et Philodème ?\n   — Pourquoi pas la médecine, protesta Arétas ?\n  — Parce que peu d’entre nous pourraient te suivre,\nArétas, et que nous devons tous participer à l’art des arts, à\nla Poésie éternelle.\n «\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": "348                                           la W a llo n ie.\n\n\n\n  — Bien répondu, Pius ! Tu sais que les attraits d’Homère\nsont plus universels que ceux de Gallien et de Celse, fit\nCresphonte.\n  — Oui, car le médecin n’est qu’un artisan plus ou moins\nhabile, et le Poète est le roi immortel des hommes, l’égal des\ndieux jaloux, dit Philodème.\n  — Pourquoi jaloux, interrogea Hermogène ?\n  — Parce qu’ils ne permettent pas qu’on emprunte leur\nvoix, et ils vouent au malheur ceux qui veulent ravir la Lyre,\nproféra Euphorion.\n  •— Ceux qui la veulent prendre pour le mal.\n  — Ceux-là aussi, qui la saisissent en vue du bien, ô Pius,\nproclama Philodème.\n  — Explique-toi, Philodème.\n  — Je ne sais pas discourir selon les règles, Pius; les lois\ndes sophismes me sont étrangères. Il faut que je revête ma\npensée du manteau pompeux des images, et que je l’ enclose\ndans des mythes parfois obscurs comme les nuits en proie au\nmystère, parfois clairs comme des aubes d’été.\n  — Chante donc, Philodème, nul de nous, certes, n ’en sera\nfâché.\n  — Qu’il en soit fait selon vos désirs.\n  Et un instant accoudé au lit d’écaille, Philodème médita,\npuis, d’une voix vibrante, il parla ainsi :\n  “ En les ténèbres de Thrace, le fleuve a frémi, le fleuve\ndont les ondes répercutent les clameurs des Mimallones qui\nont hurlé sur les montagnes, dans les ténèbres de Thrace.\n  Les flots ont tressailli, de porter la tête divine qui gît sur\nla Lyre délaissée, comme un amant mort aux bras de\nl’amante; l’amante éternelle qui doit survivre au désespoir et\nrequérir d’autres amants. Oh! l’Hebre en deuil, l ’Hebre dont\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "     la L y r e .                                            34 9\n\n\n\nle miroir refléta la torche des Bachantes et la foudre du Dieu\nfurieux; l’Hebre endeuillé dont les roseaux palpitent au\nsouffle de la bouche violette que la L yre présente aux cieux.\n   Bouche vivante encore malgré la mort cruelle, le fleuve\ns’arrête en écoutant ta plainte, et lentement, car les eaux\ncaptives des chants proférés la retiennent, la tête glorieuse\ns’avance vers la mer qui l ’entend et qui bientôt tressaille de\nla porter.\n  Et le voyage est lent aussi, le voyage par les mers séduites,\nles mers dont la houle profonde se tait devant la douleur de\nla Lyre veuve et de la tête encore éprise des poèmes qu’elle\nenfanta et qu’elle dit : Voyage lent et de morne tristesse,\nqu’accompagnent les déesses marines, vierges pitoyables\nessuyant de leur chevelure les yeux mélancoliques d’Orphée.\n  Cortège dolent qui chevauche la vague ceinte de perles,\nfleurie d’inconnus diamants qui déferlent sur les flancs de la\nLyre, et se confondent avec ses pleurs. L ’océan autour de toi\nse lamente, il répand les immémoriales pierreries de ses\nlarmes, et le glauque manteau des Néreides pâlit de leur\nplacide éclat. L e vieil Océan se souvient d’Argo insensible\nque fit marcher ta voix fascinatrice, époux d’Eurydice que\nvoulut garder le Hadès.\n  L e rivage s’aperçoit de l’île aux voluptés tristes, de Lesbos\ncouronnée de myrtes et les Tritons          embouchent leurs\nconques parées d’algues moelleuses et vertes. Les conques\njusqu’alors muettes retentirent pour annoncer ta venue, Aéde\nfascinateur du dragon. Conques lugubres, encore les échos\nde Lesbos s’émeuvent, ils jettent votre voix aux espaces, et\nla mémoire des rochers se réveille, elle fait revivre le matin\nfabuleux qui vit Orphée.\n  Un vent morose effeuilla les jasmins et les troënes, un vent\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": "350                                          la Wallonie.\n\n\n\nfarouche saccagea les jardins vêtus de roses nouvelles, un\nvent bienveillant sema les corolles sur la plage, poussa les\ncalices mutilés sur les eaux, et la tête marcha que soutenaient\nles fleurs.\n   Tout se tait dans Lesbos; sur le versant des collines, les\narbres font des gestes de silence; les arbres aux verdures\nimmortelles, propices gardiens des étreintes d’amour. Nul\nsoupir dans Lesbos ne s’essore; Echo pensive écoute le san­\nglot de la roche, qui s’entrouvrit pour le chef du royal\nOrphée.\n  R oc verdissant de mousse séculaire, tu t’empourpras du\nsang qu’arrêtèrent les ondes du fleuve Thrace et l’embrun\ndes mers plaintives. Sang clair aux gemmes rutilantes, sang\nlustral de la L yre; O sang holocauste de Zeus, sang\nd’Orphée.\n  Les cordes vibrent dans le soir et le soir se recueille et\ndans le soir le sol gémit, le sol où le sang pleure, le sang\ntriste d’Orphée dont la bouche palpite: regret des rhythmes\nde jadis, douleur des strophes enfuies, quand, au linceul des\nnuits fleuries d’étoiles, le corps de l’Aéde fut jeté par les\nvierges furieuses, Lysiennes délirantes et soumises au dieu\nporteur de thyrse, Bacliant suprême mitré d’or.\n  Pourquoi, les sons merveilleux que propagea le crépuscule,\nvinrent-ils assaillir ta demeure, roi de Lesbos? Les Destins\nvoilés les conduisirent près de ta couche, fils de Pittacus,\njeune homme audacieux, et tu les entendis.\n  Tu les entendis, les sons immuables, que Linus lui-même\nn’avait pu capter ; les sons éternels qui s’évadèrent quand se\nbrisa l’œuf d’argent du monde; les sons que seul dompta le\ngrand geste d’Orphée.\n  R oi de Lesbos, Néanthès, tu entendis les sons. Fatals,\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": "     la L y r e .                                            351\n\n\nirrésistibles, ils te guidèrent vers le rivage, et la clameur de\nton cortège chassa les pâles nymphes qui veillaient la tête;\nla tête couronnée de lys glorieux et de roses franches ; la\ntête que venaient baiser les vagues océanes.\n  Tu accourus sur ton char jonché d’hyacinthes, entouré\nd'éphèbes aux robes lâches, et d’équivoques vierges dont les\nyeux glauques s’allumaient de perverses lueurs. Les essieux\ndu char criaient plaintivement sur la grève, les roues du\nchar s’enfonçaient dans le sable aux ondulations molles, et\ndes aigypans, soûls de grappes mûres, s’étaient joints à ton\nescorte insolente, roi Néanthès, ô fils de Pittacus.\n   Dans l’air matinal tes chevaux s’ébrouèrent, et leur crinière\ns’effara, laissant choir la parure des guirlandes, quand ils\nvirent la Lyre haut-dressée sur le roc. Et tes chevaux se\ncabrèrent devant la Lyre, la Lyre qui pleurait solitaire,\ndélaissée aux bords des maternelles mers.\n  Ivres des brises nouvelles, les blancs étalons brisèrent leurs\ntraits. Ils s’enfuirent vers les écumes, contre la roche ils\ns’affrontèrent, et de leurs hommages, tristement sourit la\nbouche d’Orphée. Le char resta immobile, qu’avaient aban­\ndonné les étalons blancs.\n  R oi Néanthès, tu descendis de ton siège inutile, et les\nbandelettes de ta chevelure se dénouèrent quand tu marchas.\nTes pieds choquaient les buccins épars sur la plage ; tes pieds\ninsoucieux faisaient revivre en eux les hymnes des plaines\nmarines; tes pieds que conduisait l’inflexible sort.\n  Les pipeaux joyeux des satyres menaient le chœur des\njeunes hom m es, jeunes gardiens du roi. Amants et amou­\nreuses, vous dansiez vos danses frivoles, et l ’âme de Syrinx\nenamourée, palpitait aux lèvres des chèvre-pieds complices\nde vos danses et de vos jeux. R oi Néanthès tu viens, conduit\npar le sort inflexible.\n"}, {"page_pdf": 383, "texte": "352                                              la Wallonie.\n\n\n\n  Tu viens vers les destins, et vers la mort, et vers la nuit, et\ntu gravis les rochers q u i s’ agitèrent sous ton pas violateur; les\nroch ers que sacra le sang du héros. Rien ne t’arrêta dans ton\nsacrilège : ni l ’émoi de la pierre, ni la voix des nymphes, ni\nle regard d’Orphée. Tu tendis tes mains spoliatrices vers la\nL yre divine, sous le regard d’Orphée.\n   Pour conduire la théorie des vierges et des éphèbes, tu as\npris la Lyre, roi de Lesbos; la Lyre victorieuse des Syrènes,\nla Lyre qui recèle les secrets des Dieux. Tes doigts inhabiles\nerrèrent sur les cordes ; les vagues étonnées se ruèrent des\nhorizons, les cieux se voilèrent, et les larmes jaillirent des\nyeux éperdus d’Orphée.\n Tes doigts ont éveillé les échos des bois touffus, et quelle\nmeute aboie aux flancs des lointaines collines ; couples de\nchiens lancés par les pentes des monts chenus. O meute ven­\ngeresse ! Voici la nuit, roi Néanthès. V oici la mort et les\ndestins.\n  Les molosses ont renversé le char, ils ont dispersé le\ncortège; les Aigypans se sont enfuis. Aux coquillages des\nrives, se mêlent le lierre et le jasmin des couronnes; les\nflûtes rustiques des satyres jonchent les sables roux. Les\nmalhabiles doigts ne souillent plus la Lyre.\n  Il fut terrible ton cri d’agonie, ô fils de Pittacus, jeune\nhomme audacieux. Tu appelas Orphée qui détourna de toi\nses prunelles, pour contempler la L yre reconquise, et la dent\ncruelle des chiens vengea les dieux bafoués ; les chiens qui\nhurlent encore dans les plaines ; les plaines de Lesbos pro­\ntectrices d’Orphée. »\n  Et Philodème de Gadara s’accouda de nouveau au lit\nd’écaille; encore il médita un instant, et grave il proféra:\n  « Ainsi mourut Néanthès, pour avoir touché la Lyre. »\n"}, {"page_pdf": 384, "texte": "     la L y r e .                                                       353\n\n\n\n\n                                 II\n\n\n\n                           MAESYAS.\n\n\n                            Car la peau du S a tyre est le jo u e t du veut.\n\n                                                   J. M . DE H E R EDIA.\n\n\n\n   L e poète s’était tu et dans la salle qu’épaississait l’opaque\nbrouillard des      encens émanés, les convives, laissant se\ndéfeuiller les roses de leurs fronts, rêvaient dans un silence\naustère que rompit la voix de Castus Pius:\n   — Tu as bien dit, Philodème, et tu nous as montré l’impie\nque châtia la colère dos bienfaisants immortels. Mais n’y eut-\nil pas de pieux rhapsodes, dont le sort fut enviable et doux ?\n  — Homère mourut aveugle et vagabond, murmura Philo­\ndème.\n  — Les mains dés Ménades déchirèrent Orphée, dit Eu­\nphorion.\n  — Eschyle fut bafoué par ses fils, reprit Philodème.\n   — Sapho vit se tendre vers elle les bouches de la mer,\najouta Euphorion.\n  — Sont-ils les seuls aèdes, demanda Castus Pius ?\n  — Entends, rhéteur, proclama Euphorion, entends et tu\nsauras la jalousie des dieux. Et se levant du périclinia fleuri\nde corolles, il parla ainsi :\n  « Olympus, que ton nom soit cher à nos mémoires, car tu\nas enseveli le satyre, près de Nysa, ville de l’Orgiaste, au\nbord du fleuve des douleurs.\n"}, {"page_pdf": 385, "texte": "354                                            la Wallonie.\n\n\n\n  Pleurs des Nymphes et pleurs des Aigypans, sang du\njoueur de flûte, de vous naquit le fleuve, le fleuve mélanco­\nlique des sanglots. Larmes, perpétuelles et moroses larmes\njaillies au pied de l ’arbre qui fléchit sous le poids du corps\ndéchiré, ceux qui vous écoutent sauront la légende du chan­\nteur triste de l’Ida. Ecoutez les larmes qui sont les eaux.\n  O chèvre-pied naïf, pourquoi n’es-tu resté paisible, errant\nau flanc des montagnes, parmi les troupeaux amis ? Le jour,\ncouché sur le pouliot et le cytise, tu poursuivais le blanc\ncortège de tes songes et, la nuit, tu dormais au lit moelleux\nque te faisait la toison pourpre des brebis. Vagabond Mar­\nsyas que le destin guettait.\n  Aïeul de ceux qui chantent aux bords des ruisseaux\njaillissants, l’heure te fut mauvaise, où tu ravis à la Tritonide\ngardienne les maléfiques pipeaux qu’Athènè délaissa. Les\npipeaux dormaient au fond du lac clair. Ecoutez les eaux qui\nsont les larmes.\n   Marsyas a dérobé la flûte prisonnière et l’âme de Marsyas\nest maintenant captive des sons ressuscités. Ses doigts dévo­\ntieux effleurent les trous d'ombre et ses lèvres s’unissent aux\nlèvres des pipeaux. Baiser premier dont les vallons s’émurent,\nbaiser victimaire et sacré. Ecoutez les larmes, écoutez les\neaux.\n   Aux rocs qui protègent le sommeil des ondes, pourtant\nviolées, le Satyre s’est appuyé. Il a gonflé ses joues, il a pen­\nché la tête, l’harmonie s’est évadée et il s’arrête extasié. Les\neaux pleurent qui furent ton sang.\n  Marsyas, tu dis la joie des yeux et le triomphe du jour.\nTu dis le bruissement des prairies, la chanson des sources\nvives, l ’hymne orgueilleux de la sylve et la clameur des\nmonts. Voix hautaines et voix touchantes, voix rudes et\n"}, {"page_pdf": 386, "texte": "    la Lyre.                                               355\n\n\n\n\ncraintives voix, vous naissez à l’appel du chanteur surpris\nqui perpétue vos rythmes et vos cadences, et désormais vous\nallez vivre de l’éternelle vie. Ton sang pleure, ô Satyre, ton\nsang pleure dans les eaux.\n  Tu as fui les tendres bocages et désormais tu vagabondes,\nrhapsode fugitif que la Déesse tourmente pour venger sa\nhonte et sa laideur dont les dieux ont ri. Célébrer Pan qui\npalpite au plus obscur des brins d’herbe, ne suffit plus à tes\ndésirs : tu as rencontré la Phrygienne ; ton cœur amolli s’est\népris d’amour. Amant tu as rencontré la Phrygienne.\n  Douceur des aveux, mystère des baisers, émoi des plaintes\nexhalées, celui qui vous subit se plut à vous redire, et les\nstrophes langoureuses ont troublé les chevriers attentifs :\npenchés sur le cristal des fontaines. Marsyas, Cybèle t’écouta.\nL ’âme de tes baisers frissonne dans les eaux.\n   Mais l’amante s’enfuit; celle qui te trompa, l’oublieuse et\nla mauvaise qui gémit de la mort d’Atys. Mais l’amante s’en­\nfuit et tu as suivi l ’amante, et la flûte a résonné pour tes\ndouleurs et tes regrets. J ’entends les eaux qui pleurent, qui\npleurent de tes plaintes.\n  Chanteur divin, aïeul de ceux qui souffrent, tu déployas,\npour les hommes éblouis, le manteau diapré du monde et le\nmonde vécut : ton geste le créa. Tu nous as révélé les obscures\ntendresses, ta voix nous instruisit de nos affres confuses»\nelle nous enseigna le candide pardon. Satyre douloureux,\naïeul de ceux qui souffrent, aïeul aussi de ceux-là qui par­\ndonnent.\n  Ceux qui furent tes disciples, et Olympus qui te fut cher,\ndisent que tu pâlis, quand, devant toi, se dressa la ville\nOrgiastique, Nysa qu’entoure le fleuve des sanglots. Sans\ndoute tu compris que la cité marmoréenne était le lieu d’asile\n"}, {"page_pdf": 387, "texte": " 356                                            la Wallonie.\n\n\n\nque t’avaient dévolu les Moires, et tu t’assis près de la porte\nmi-close, et tu gémis jusqu’au matin. Les échos de Nysa\nredisent ta détresse.\n  Les constellations blêmirent, les chevaux de l’aurore se\ncabrèrent à l’horizon, dans les cieux leurs sabots d’or se\nruèrent et leur crinière rose s’agita, illuminant les espaces.\nTu fermas les yeux, Marsyas : près des vantaux entr’ouverts,\ntu avais vu le Dieu et tu franchis le seuil, car tu ne voulais\npas éluder le sort. L e fleuve a conservé la pâleur de ta\nface.\n  Tu avais vu le Dieu ! Près de lui, tu passas sans baisser les\npaupières ; tu suivis lentement les voies dallées de marbre,\npuis, sur le Pnyx, tu t’arrêtas. Tu t’accoudas au socle d’une\nstatue; c’était l’Aphrodite Uranienne, dont les regards bien­\nveillants accueillirent ta venue ; tu pris ta flûte et tu chantas.\nOh ! les eaux ont gardé ton religieux prélude.\n  Le souvenir de la Phrygienne chère, hanta un instant (on\nesprit ; la Phrygienne déprise de toi et qu’Apollon avait con­\nquise. Nul regret et nulle haine ne survivaient en ton cœur.\nTu te contais à toi-même l ’allégresse des aubes heureuses;\ncependant, tu les savais disparues et disparus aussi les soirs\nde bonne quiétude, où tu suivais la reine de tendresse par les\nvenelles fleuries et les sentes embaumées d’odeurs vibrantes.\nLe murmure des eaux évoque leur mémoire.\n  Holocauste choisi des Olympiens tutélaires, victime consa­\ncrée, Apollon s’avança vers toi. Il se mêla à la foule qui t’en­\ntourait; tu l’aperçus et Thanatos au calme visage le suivait ;\nlevant contre toi la main. Alors tu proclamas ton renonce­\nment et ton sacrifice ; la Phrygienne adorée cédée au dieu\nrival et la flûte, désormais ta seule amante : la flûte mysté\".\nrieuse dont la voix dit d’innumérables et profondes et infinies\n"}, {"page_pdf": 388, "texte": "     la L y r e .                                             357\n\n\nparoles, la flûte fidèle et tendre, la flûte que le fleuve\nouït encore.\n  Rhapsode impavide,, tu as provoqué l ’Archer royal. Apol­\nlon a souri, à son geste sont descendus les Kamènes, sœurs\nvigilantes, juges intègres du combat. Quelles mélodies presti­\ngieuses furent les tiennes, Marsyas, hostie suprême que\npleurent les poètes ! le dieu lui-même t’écouta charmé. Tris­\ntement il te tendit la souveraine Lyre, car les destins\navaient parlé. Rebelle te fut le plectre et rebelles te furent\nles cordes ; elles gémirent sous tes doigts et le Musagète\nineffable, après toi, saisit l'écaille glorieuse qui épandit ses\ntriomphales harmonies. Satyre douloureux, les eaux mémo­\nrables frémissent, elles frémissent de ton désespoir.\n    Marsyas est vaincu, les Muses se lamentent. Marsyas offre\nses mains aux inévitables liens ; l’esclave scythe s’approche,\nl ’arbre du supplice avance ses rameaux. Marsyas est vaincu,\nles Muses se lamentent. L ’esclave a dévêtu le joueur de flûte,\nau tronc funeste il a lié ses membres ; le roseau aigu mord la\nchair, il fend la poitrine et la gorge et le sang jaillit, le\nsang expiatoire de celui qui voulut s’égaler au dieu tout-puis­\nsant. Les Aigypans et les Nymphes, les pasteurs des plaines\net les chevriers des collines ont voulu assister Marsyas. Ils\nsanglotent au néfaste spectacle, les chevriers et les Nymphes,\nles pasteurs et les Aigypans. Les eaux pleurent de leurs\nlarmes, les eaux pleurent de ton sang.\n  Marsyas est mort au crépuscule, Marsyas est mort qui fut\nvaincu. Marsyas a revécu dans nos mémoires ; Marsyas aïeul\nde ceux qui chantent, aïeul de ceux qui souffrent et de ceux\nqui pardonnent; chèvre-pied heureux qui renonça l’amour. On\najeté la flûte aux ondes frivoles du Méandre ; et la peau du chan­\nteur, que garda la piété des hommes, s’agite quand les pi­\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": "358                                         la Wallonie.\n\n\n\npeaux s’éveillent, mais elle reste morne et silencieuse quand\nrésonne la Lyre victorieuse et cruelle. Marsyas est mort au\ncrépuscule. Ecoutez les larmes, écoutez le sang.\n  Et toi Olympus, que ton nom nous soit cher, car tu as ense­\nveli le Satyre, près de Nysa, ville de l’Orgiaste, au bord du\nfleuve des douleurs.\n  Euphorion s’arrêta, il s’assit sur le periclinia semé de\npétales et, regardant Castus Pius, il dit :\n  “ Ainsi mourut Marsyas, pour avoir touché la Lyre. „\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": "                              LES INITIÉS (1).\n\n                                           A la très chère mémoire d'E p hraï m Mickael.\n\n\n                                TROISIÈME PARTIE.\n\n\n Un bois au bord de la mer. C'est la fin de la nuit, des brumes\n    claires palpitent déjà à l'horizon; peu à peu le jour naît.\n\n\n                        C h œ u r d ’E s p r i t s n o c t u r n e s .\n\n\n  Nous sommes ceux qui hantent les ténèbres, nous, par­\ncourons les sylves qu’émeut le vent nocturne,. nous dansons\npar les carrefours délaissés, et sur les rives des étangs\nmuets, nous évoquons Hecatè redoutable aux mortels. Nous\ntroublons le sommeil des hommes, vers les couches de vain\nrepos, nous guidons le cortège des visions moroses et des\nfantômes effrayants. Mais, parfois, nous rencontrons de\nsubtils devins, dont les pièges habiles nous retiennent. Au­\njou rd’hui, nul de nous ne manque; grâce à la déesse triple\n\n\n   ( 1) Ces fra g m e n ts s o n t e x tra its d ’u n poèm e d ra m a tiq u e , com posé de\ntro is p a rtie s , a v ec , in c lu s, u n m y stè re o rp h iq u e. Ce poèm e, à peu p rè s\nte rm in é , s e ra p u b lié u lté rie u re m e n t.\n"}, {"page_pdf": 391, "texte": "360                                              la Wallonie.\n\n\n\nnous avons évité les embûches. Maintenant, les voiles bien­\nveillants de la nuit se dissipent, les clartés bruyantes accou­\nrent : fuyons! Le rhombe des magiciennes ne retentit plus;\ndispersons-nous. (Ils s'en vont.)\n\n\n  (Des lueurs roses voltigent dans les cieux et se posent sur la\ncîme des vagues, comme des oiseaux las. Les étoiles disparais­\nsent, les flots sombres pâlissent, s'éclairent et chantent. Les\narbres s'agitent, ils bruissent, des murmures confus courent\nçà et là, des appels, des rumeurs joyeuses se font entendre\nLes premiers rayons du soleil jaillissent et chacun d'eux\nparaît être la source d'une harmonie. Au milieu des écumes,\non voit blanchir des formes qui se précisent, et des Néréides\nsurgissent, tordant leurs longs cheveux.\n\n                       les    N é r é id e s .\n\n\n  Hélios, salut! Tu as quitté le lit de notre reine, et la divine\nAmphitrite se lamente. Elle nous envoie errer par les mers\nvermeilles, pour te surveiller, frivole amant. Nous te suivrons\ndans ta course, épiant tes regards et tes pas, et sur ton char,\nnous fixerons toujours nos prunelles vigilantes.\n\n\n                       des    D a u p h in s .\n\n\n  Venez, vierges. Comme des esclaves nous vous porterons,\net notre récompense sera de sentir sur nous le doux poids\nde votre corps.\n                        des    T r it o n s .\n\n\n  Vos prières sont inutiles, Dauphins, et Amphitrite a choisi\npour son époux d’étranges gardiennes. Déjà les sournoises\n"}, {"page_pdf": 392, "texte": "     les Initiés.                                            361\n\n\n\nse laissent courtiser par le Dieu. Elles tendent vers lui leur\ngorge, et voluptueusement elles frémissent sous les caresses\nqu’il leur distribue indifféremment.\n\n                       les    N é r é id e s .\n\n  Hélios, nous nous sommes parées pour toi des plus riches\nparures. Au plus profond des abîmes, nous avons ravi des\ngemmes ignorées et nous les avons répandues sur nos che­\nvelures et sur nos seins. Tu es beau, Phoïbos, nous t’aimons ;\ntandis que gémit notre maîtresse, réjouis-nous de tes baisers.\nTu lui appartiens pendant les nuits trop longues ; sois à nous\nmaintenant.\n\n  DES RUISSEAUX (à demi desséchés ; ils essaient d'atteindre\n                           le rivage).\n\n  En vain nous tentons d’arriver jusqu’à vous, amantes aux\nyeux glauques, un plus puissant que nous arrête notre course.\nVous riez de nos efforts, et cependant nous mourons d ’amour.\nApollon jaloux nous crible de ses flèches, il nous empêche\nde vous rejoindre, nymphes marines dont nous sommes les\népris rebutés et vaincus.\n\n                        des    L a it u e s .\n\n  Nous avons pitié de vous, ruisseaux dolents. Venez près de\nnous, détournez vos eaux sur nos feuilles, nous apaiserons\nvotre tendresse dédaignée. Venez, déjà nous avons consolé\ndes déesses illustres, et quand mourut Adonis, nous servîmes\nde couche à la blonde Aphrodite. Nous l’avons bercée de nos\nchansons, et nous avons endormi ses regrets.\n\n  Les Néréides s'éloignent vers la haute mer ; les ruisseaux\ndésolés les accompagnent de leurs sanglots.\n                                                        24\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": "362                                            la W allon ie.\n\n\n\n  Une clairière dans le lois. Un rais lumineux passe à travers\nles branches, il vient frapper un grand cédratier, et l'on\naperçoit, sur le sol, Antiphos et Kalaithis endormis. L e rayon\ncaresse lentement la jeune fille, il tisse d’or ses vêtements et\nvient expirer sur sa bouche.\n\n\nKA L AITHIS ( elle fa it un mouvement, s'éveille, mais n'ouvre\n                         pas les yeux).\n\n\n  Encore! Embrasse-moi, Antiphos. (Le rayon s'éloigne.) Tu\nrefuses? Vois, je dors, mes paupières sont closes. Je vais\nlester immobile, silencieuse, et de nouveau je sentirai ton\nbaleine sur mes lèvres. (Elle se tait un instant.) Rien ? Tu es\ndonc fâché ! (Elle se dresse, regarde autour d’elle et aperçoit\nAntiphos endormi.) Comment il dort! et moi qui le suppliais!\n(Avec dépit.) Si une nymphe eût été cachée parmi les citron­\nniers, elle aurait ri de moi. Cependant j ’ai senti une caresse;\nma bouche en est encore chaude. Quel est l’insolent ?... (E lle\nse tourne brusquement, et le rayon de soleil frappe sa joue.\nElle reste extasiée.) C’est toi ?... Recommence... Phoibos\nserait-il amoureux de moi ?... Pourquoi pas ?... Il a aimé des\nmortelles. (Elle réfléchit un instant, puis, avec regret:) Non, il\nvaut mieux que tu me délaisses. V a, tu trouveras, dans la\nforêt des Hamadryades accueillantes. J ’aime Antiphos,\nprends un dernier baiser et va-t-en.(L e rayon se perd au milieu\ndes branches). II est parti, et maintenant je le regrette!\n(Contemplant l'éphèbe qui dort toujours.) Je me sacrifie pour cet\namant endormi... Il est très laid ainsi. Si je partais? Je trou­\nverai des Aigypans pour me reconduire... Non, ce serait\ndangereux. On les dit sans pudeur, et, bien qu’Antiphos soit\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "     les Initiés.                                               363\n\n\n\ndésagréable, je ne yeux pas lui être trop infidèle. Que dirait-il\ns’il ne me trouvait plus à son réveil... Une idée.\n    (Elle se dissimule derrière le cédratier, cueille des fleurs et\nles jette une à une sur le visage d’Antiphos)\n\n\n                    A n t ip h o s   (s'éveillant).\n\n\n  Kalaithis! (U n e la voit pas et se dresse, surpris.) Elle n’est\nplus là    hier je lui avais promis de la réveiller en la cou­\nvrant de fleurs.... J ’avais juré de ne pas m’endormir, pour la\nmieux garder, et j ’ai dormi. (Il appelle.) Kalaithis ! Elle est\nsans doute allée chercher des roses, ou bien, dans la fontaine\ncalme, sous les grenadiers, elle se baigne... Si je l ’allais épier?\nelle doit être si belle, au milieu de l’onde limpide, avec des\ngouttelettes plein ses cheveux blonds... Je vais marcher dou­\ncement, je la surprendrai, je cacherai ses vêtements et je me\nréjouirai de son effroi, quand elle sera sur le gazon avec,\npour parure, les clairs diamants des eaux, moins blancs que\nsa gorge. (Il fa it un pas, mais il aperçoit les fleurs que Kalai­\n this a jetées et qui ont roulé jusqu'à la place où dormait la\njeune fille.) Tiens, des calices à peine éclos. (Il les ramasse.)\n Quelqu’un aurait-il emmené mon amante ? Oui, peut-être\n quelque chèvre-pied, encore saoul de vendange, profitant de\nmon sommeil m’aura desservi, calomnié et le lascif et vilain\n satyre aura offert ses consolations.... Non, Kalaithis m’aime.\nAlors, ces fleurs ?.... Les aurait-on lancées, sur moi.... Une\nnymphe qui m’aura vu passer le soir parles sentes parfumées\n.... Si elle était là ?.... J ’adore Kalaithis, mais je ne serais pas\nfâché de cette aventure. (Pendant qu'il dit ces paroles, Kalai­\nthis se glisse sous les arbres. Antiphos aperçoit sa robe blanche.)\nJe vois là-bas une blancheur confuse... mon cœur bat, je vou­\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "3G4                                             la Wallonie.\n\n\n\ndrais m'approcher sans bruit (Kalaithis se dissimule.) Je ne la\nvois plus... elle a fui... Je vais à sa recherche. (Comme il s’en\nva, Kalaithis surgit brusquement devant lui.) Kalaithis !\n\n                          K a l a it h is .\n\n  Où vas-tu, Antiphos ?\n                           A n t ip h o s .\n\n   Te voilà, mauvaise ! Tu m’as délaissée pour courir dans la\nforêt mouillée.\n                          K a l a it h is .\n\n  V oyez-vous, l’amant follement épris! Après avoir juré de\ncomposer des vers sur la beauté de mes prunelles, il s’endort\nprès de moi. Tu devais m’éveiller par tes baisers et me cou­\nvrir de corolles embaumées. Mais laissons cela... Où vas-tu,\nAntiphos ?\n                          A n t ip h o s .\n\n  Ne le sais-tu ? Ne t’étais-tu enfuie ? J ’allais vers toi.\n\n                          K a l a it h is .\n\n  Tu ne cherchais, par les fourrés et par les grottes, aucune\nnymphe ?\n                           A n t ip h o s .\n\n  Je les cherchais toutes, puisque je te cherchais.\n\n                          K a l a it h is .\n\n Les paroles menteuses te coûtent peu, Antiphos. Je sais\nmaintenant tes serments d’amom\", et, pour y répondre, tu\npeux quérir d’autres lèvres que les miennes.\n\n                          A n t ip h o s .\n  Que dis-tu ?\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "     les Initiés.                                           865\n\n\n                            K a l a it h is .\n\n  Là, derrière cet arbre, je m’étais cachée...j’ai tout entendu.\nNe reste pas auprès de moi ! au fond des antres tu sauras\nséduire les Oréades, et, parmi les lialliers obscurs, tu\nembrasseras les Dryades folles.\n\n                             A n t ip h o s .\n\n  Oh! Kalaithis, ne t’avais-je donc pas vue, te dissimulant\nmalicieuse et souriante, pour me lapider de fleurs ? Ne t’ai-je\npas suivie, à travers le vert rideau du bois? et n’ai-je pas,\npour te surprendre, marché à ta rencontre et vers ton baiser ?\n                            K a l a it h is .\n\n  Tu mens, Antiphos! Je te déteste et je te défends de me\nsuivre. (Elle s'éloigne.)\n                             A n t ip h o s .\n\n  Je t’en supplie, Kalaithis, ne sois pas ainsi méchante.\n\n                            K a l a it h is .\n\n  Garde tes mots de tendresse ; je pars.\n\n                             A n t ip h o s .\n\n  Voyons, ma petite colombe.\n\n                            K a l a it h is .\n  Non !\n                             A n t ip h o s .\n\n  Je vais me mettre à tes pieds.\n\n                            K a l a it h is .\n\n  Inutile; je ne marcherai pas sur toi. Adieu! (Elle disparaît\nen courant dans la forêt.) '\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "3GG                                                  la Wallonie.\n\n\n\n               A n t i p h o s . (Il la suit en criant.)\n\n\n  Kalaithis ! Kalaithis !\n\n          (Dans le bois les Cigales commencent à chanter.)\n\n                          les    Cig a l e s .\n\n  De l ’aurore au crépuscule, nous chantons. Nous avons\nreconnu que tout était vain, sauf composer des poèmes et,\nperpétuellement, les dire. Nous ne requérons nul public au­\ntour de nous. Si les oiseaux et les bêtes des bois veulent nous\nécouter, ils le peuvent, mais, pour eux, nous n’ajouterons pas\nune strophe, nous ne changerons un mot. Jadis, nous étions\ndes hommes, et la joie saisit nos âmes tristes, quand les Héli­\nconides apparurent. Nous modelâmes nos voix sur leurs\nvoix adorables, et pour célébrer le triomphe des Kamènes,\nnous mourûmes en chantant. Délivrés des besoins humains,\nnous revivons pour glorifier leur naissance, en des hymnes\nsans fin et, parfois, des mortels, trop rares, demandent à venir\nparmi nous, tel le fils de Priamos.\n\n          DES F o o r m is    (elles surgissent du sol).\n\n\n  N’écoutons pas ces folles, qui dissipent leurs jours à se\nréjouir sans travailler. Elles passeraient, sans les voir, à côté\ndes trésors les plus fastueux. Nous, suivons les voies droites,\ntraçons des routes, bâtissons des maisons, détournons les\nfleuves, pour amasser de l’or. Fouillons la terre, elle recèle\nles métaux précieux et les gemmes flamboyantes, qui doivent\nnous appartenir. Bienheureux ceux qui meurent sur le mon­\nceau des richesses entassées.\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "     les Initiés.                                         367\n\n\n\n                            les   Ci g a l e s .\n\n  L ’or et les perles, les pierres inouïes et lès joyaux somp­\ntueux, que nous importe! Nous ne désirons rien. Nous trouvons\nnos joies en nous-mêmes, dans nos propres œuvres : une\nharmonie neuve, un rythme ign oré, un son plus subtil,\nvoilà les seules richesses que nous recherchons.\n\n                            les   F o u r m is .\n\n\n  Qu’on éloigne d’ici les jeunes; elles pourraient se laisser\npervertir par ces discours insensés. Tous les habitants des\nforêts devraient s’unir et chasser ces vagabondes qui veulent\néchapper aux lois établies.\n\n                    d es A b e ille s   qui passent.\n\n  On ne peut se soustraire aux règles. Tout doit marcher\nsuivant des principes sévères, selon des théorèmes démontrés\net des axiomes reconnus par d’infrangibles majorités. Si des\nperturbateurs contestent ces vérités anciennes, il les faut\nexpulser, et sans les entendre ; peut-être feraient-ils   des\ndisciples.\n                            un    Se r p e n t .\n\n\n  Si vous voulez faire fuir ces chanteuses, je viens avec\nvous; elles me sont odieuses.\n\n                            une   Tortue.\n\n\n  Je me joins à votre troupe. Je n’ai pas eu encore à me\nplaindre des cigales, mais je prévois qu’un jour elles trou­\nbleront ma tranquillité.\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": "368                                                        la Wallonie.\n\n\n\n                           un       Cr a pa u d .\n\n  Je suis votre allié. Ces musiciennes chantent faux; elles\nne suiventpas les règles solides d e la musique ; par des chemins\nabsurdes, elles vont à la recherche de mélodies prétendues\nnouvelles. Cela nous déplaît et nous irrite, car nous nous\nsommes assemblés en un corps sérieux, chargé de maintenir\nnotre art dans d’inviolables limites, à l’aide d’immuables\ndécrets.\n                        Tous e n s e m b l e .\n  Escaladons les arbres,marchons contre elles, exterminons-\nles par le poison ou par les dards. Faisons disparaître les\nrebelles qui veulent se soustraire aux volontés du plus grand\nnombre. Nous devons être égaux.\n\n                         u n e      V e r v e in e .\n\n  Au nom de Zeus, calmez-vous; ne troublez pas de vos\nclameurs mauvaises le calme de la Sylve. Laissez les cigales,\nles Piérides les protègent ; craignez de provoquer une colère\nqui vous serait funeste. Allez, oubliez vos querelles ; d’ailleurs,\nvous perdez votre temps.\n\n             les   A b e il l e s     et   les    F o u r m is .\n\n\n  Elle a raison : hâtons-nous de travailler.\n\n   Tous se dispersent. — Antiphos et Kalaithis paraissent,\ntendrement enlacés.\n                             A n t ip h o s .\n\n  Ainsi, tout est oublié ?\n\n                            K a l a it h is .\n  Tout !\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "    les Initiés.                                              369\n\n\n                          A n t ip h o s .\n\n\n  Tends-moi tes lèvres, je leur dirai que tu as pardonné.\n\n\n                          K a l a it h is .\n\n\n   Donne ta bouche; je        murmurerai près d’elle que je\nt’aime.\n                          A n t ip h o s .\n\n\n   Les vers que je devais composer pour célébrer ta beauté,\nje te les chanterai maintenant. Voilà, ceux-ci sont pour la\ngloire de ton front. (Il pose des baisers sur le front de la jeune\nfille et fa it de même après chaque phrase.) Ceux-là, plus beaux,\nproclament le triomphe de tes yeux clairs, et voici pour\nadorer tes lèvres sanglantes. Allons tous les deux vers les\nclairières paisibles, tous les deux unis.\n\n\n                          K a l a it h is .\n\n\n   Viens plutôt par les vignes saccagées, où traîne encore'”\nl’amoureuse odeur des grappes fraîches.\n\n                           A n t ip h o s .\n\n\n  Je te suivrai partout. Au milieu des fourrés profonds, sous\nles pampres bienveillants, je te dirai les strophes que je fis\nsur ta gorge divine, sur tes hanches harmonieuses et sur tes\npieds d’argent.\n                          K a l a it h is .\n\n\n  Je t’aime, mon doux Antiphos.\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": "370                                                   la Wallonie.\n\n\n\n                             A n t ip h o s .\n\n  Je t ’adore, Kalaithis. Allons. (Ils s'éloignent, toujours\nenlacés.)\n\n\n  Dans les arbres, des rumeurs naissent,               vagues d’abord,\npresque indistinctes ; peu à peu, elles se précisent et des voix\ns'entendent.\n\n            Ch œ u r   d ’A r b r e s   et   d e   Plantes.\n\n  Autrefois, nous avons vécu. Sous une forme humaine, nous\navons erré par les plaines et les collines. Nous avons aimé,\nnous avons souffert, et nous aimons encore, de nouveau nous\nsouffrons: moins souvent. Parfois, le souvenir s’éveille de\nnotre existence passée ; de là notre tristesse. Mais bientôt\nelle disparaît; nous rions sous le soleil et nous caressons la\nterre de nos feuillages.\n            UN F IG U IE R    à une vigne qui l'enlace.\n\n  Serre-moi plus fort, enroule tes pampres à mes branches,\nque tes ceps m ’étreignent; ainsi m’étreignait Dionysos quand\nj ’étais la Nymphe Suké. Je défaille sous tes caresses,\n redouble tes baisers. Je t’aime.\n\n                           une    M ouche.\n\n   Brr, Brr, Brr. On vous regarde; cessez vos ébats, on va\nrire de vous. (Elle s’envole.) J ’aime à troubler les amants,\ncela me fait oublier la mort de mon bien-aimé Endymion.\n\n                         une     H y a c in t h e .\n\n   Ai, ai. Tu m’as chéri, Apollon, et je suis mort, atteint par\nles flèches du cruel Boréas. Tu m’as redonné la vie et sur\nmes fleurs, tu écrivis tes regrets.\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "    les Initiés.                                          371\n\n\n                      une     M enthe.\n\n  Aides, je t’ai adoré et Perséphonè, la jalouse, m’a frappée.\nMa tendresse était si profonde, que désormais l ’arôme de\nmes feuilles suffît à exciter les époux indolents.\n                      des     R oseaux.\n\n   Depuis les temps lointains, les hommes écoutent les lamen­\ntations de Syrinx que Pan a poursuivie. Sur les monts\nchevelus les pâtres pleurent la Nymphe, et sur le bord des\nfleuves elle murmure ses douleurs.\n                         un   L ie r r e\n\n   Cissos, jeune homme cher au fils de Sémelé, les Aigypans\nfarouches te donnèrent le coup mortel, mais, par la volonté\ndu Dieu, tu revis éternellement vert, perpétuellement beau et\nfort.\n                    LE CHŒUR reprenant.\n\n  L ’amour nous a tué, l ’amour nous a fait renaître : nous ne\nmourrons jamais. Dans la sève de nos rameaux palpite notre\nâme ancienne; les corps que nous avons quittés se sont dis­\npersés, ils se sont unis à d’autres, ils servent de demeure à\ndes âmes nouvelles. L a mort n’existe pas.\n\n      DES OISEAUX. (Ils traversent l'air rapidement.)\n\n  Taisez-vous, un homme apppoche. ( Tous se taisent.)\n\n   Un vieillard paraît, il s’arrête, reste immobile et semble\nécouter avec recueillement.\n\n                       le   So l i t a i r e .\n\n  Les feuillages profèrent de douces paroles, les ruisseaux\nsanglotent éperdument, les vagues ricanent, des bruits\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": "372                                                       la Wallonie.\n\n\n\nd’ailes et de voix résonnent dans les espaces. (Des harmonies\nmystérieuses et troublantes se fon t entendre autour du solitaire\net l'enveloppent comme d'une musicale caresse. I l reste en\nextase.) Partout la vie palpite, en moi, hors moi surtout et,\nseul dans le monde privé d’hommes, je ne serais pas isolé.\nDans le moindre grain de sable, j ’ai saisi l’Esprit. Dans\nles bêtes des bois, dans les orangers qui s’inclinent sous\nles baisers du vent, dans la pierre muette en ses rêves, dans\nl’eau, dans l’air, des âmes frissonnent.\n\n              Ch œ u r   d ’E s p r i t s i n v i s i b l e s .\n\n\n  Salut, frère qui nous connais. Nous t’aimons, toi qui as\ndeviné un souffle dans l’apparente mort de la nature. Les\nliens de chair t’enserrent encore, console-toi, tu viendras\nbientôt parmi nous. Si nous ne sommes pas libres, notre pri­\nson est moins rude et l’heure sonnera, où nous l’échangerons\npour une demeure plus subtile, jusqu’au jour de la finale et\nbienheureuse délivrance.\n\n                         le   So l it a ir e .\n\n  Mon cœur bondit dans ma poitrine, le sang de mes artères\nbouillonne comme au premier matin. L ’ivresse de vivre me\nsaisit et il se mêle à mon extase un désir de mourir.\n\n               DES V O IX presque insaisissables.\n\n  Parce que la mort est le degré le plus intense de la vie.\n\n                         l e S o lita ir e .\n\n  Quelles ineffables paroles viennent de retentir ! Chaque\nmot murmuré par ces êtres mystérieux, me remplit de joie.\nQui êtes-vous, vous dont la voix lointaine, arrive à mes\noreilles en étrange musique ? A quel monde appartenez-vous?\n"}, {"page_pdf": 404, "texte": "      les Initiés.                                                    373\n\n\n\n                                L E S V O IX .\n\n\n  Sur le seuil du suprême édifice, nous sommes assis, ou\nassises, comme tu le voudras, car pour nous ont disparu toutes\nvaines distinctions de sexe. Nous participons du mâle et de la\nfemelle et nous ne sommes ni mâle, ni femelle, ni androgyne\nnon plus. Tu peux, sur nous, exercer ta pensée, tu ne pourras\ncomprendre quelle est notre nature. Si tu le comprenais, tu\ncesserais d’être toi.\n                         le      S o l it a ir e .\n\n   Parlez encore, je vous l’ordonne                  Non, je ne puis avoir\nd’autorité sur vous.\n                               L E S V O IX .\n\n\n   Tu ne peux avoir d’autorité que sur les Esprits pénétrés\nde matière, tels ceux qui, tout à l’heure, se manifestèrent à\ntoi. Ils te sollicitent sous la forme mâle ou sous la forme\nfemelle; l ’un ou l’autre sexe leur appartient, non les deux,\nnon l’absence des deux.\n\n                         l e    S o l it a ir e .\n\n\n  Je vous supplie alors, dites, êtes-vous les Essences der­\nnières ?\n                               L E S V O IX .\n\n\n   Si nous étions ce que tu dis, tu ne nous entendrais pas.\nC’est parce qu’à notre être le corporel est encore mêlé, que\ntu nous peux ouïr. Nous sommes les dernières Essences que\ntu peux concevoir et non les Essences dernières. Celles-là, tu\nne les connaîtras pas, et nous-mêmes ne les connaissons pas ;\ncomme le tien, notre savoir est borné.... Résignons-nous. (L es\nvoix s'éloignent peu à peu et se taisent.)\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "374                                                     la Wallonie.\n\n\n\n                         L E S O L IT A IR E .\n\n  Elles se sont tues. Je ne puis les suivre par l’éther incor­\nruptible et bon. Quand cesserai-je de vivre la vie misérable\net coutumière, pour participer à l’universelle et intelligente\nexistence ? (Machinalement il coupe une branche de lotus, et un\nliquide rose s’ épanche goutte à goutte.) Arbre, toujours coule\nen tes veines le sang de Dryopé. (Il laisse tomber son bâton\nsur un rocher et l'on entend un gémissement.) Pardonne, je t’ai\nfait souffrir. Il est des heures où je n’ose fouler la terre de\nmes pieds : je crains de blesser un être.\n\n            C h œ u r d ’E s p r i t s   s o u t e r r a in s .\n\n\n  Tu auras alors pitié de nous, car nous rampons tristement\ndans les ténèbres désolées. Jamais nous n’avons vu la lumière,\nle jour consolant nous est inconnu. Nous voudrions monter\njusqu’à toi. Aide-nous, si tu en as la puissance, délivre-\nnous de la nuit ; la clarté doit être si belle.\n\n                         le     S o l it a ir e .\n\n  Hélas, je ne puis rien, pauvres âmes. En écoutant vos\nplaintes lamentables, mon cœur saigne ; vous êtes mes sœurs\net mes frères malheureux. (Une trépidation ébranle le sol, des\nsouffles parcourent l’air.) Vous fuyez, pourquoi vous éloigner\nde moi ? Restez, ne me laissez pas seul.\n\n  Kratidas paraît. Le solitaire se dissimule derrière un rocher.\n\n                              K r a t id a s .\n\n  L e bois s’endort sous le soleil ; les arbres, vêtus d’un royal\nmanteau d’or, sont immobiles ; sur les rocs, l’eau glisse sans\nbruit, elle tombe en gouttes discrètes, et les gazons épais ne\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "     les Initiés.                                                375\n\n\n\ngémissent pas; la mer n’agite plus sa blonde chevelure\nd’écume ; les nuages lourds interrompent leur course dans\nles cieux. Tout est mort. L a solitude m’épouvante; il me\nsemble que je donne un peu de ma vie aux êtres inanimés\nqui m’entourent. Les orangers tendent vers moi leurs\nrameaux, comme des ennemis prêts à saisir mon souffle : je\nles sens morts et vivant du désir de vivre. J ’ai peur.... (d’une\nvoix très basse) Simaitha, où es-tu ? (Il s’arrête effrayé)\nQuel nom ai-je prononcé ?... Faut-il encore que l’image\nchérie vienne m’obséder en mes moments de trouble. (Il se\ntait un instant) Elle m’a attendu l’autre soir, et quand\nl’heure est venue, mon cœur s’est serré à la pensée que la\ndouce créature était seule dans l’ombre épaisse, au milieu de\nla forêt silencieuse, parmi les arbres instigateurs des effrois.\nAu crépuscule, je suis sorti; j ’ai erré par la ville, et, conduit\npar d’invisibles dieux, je suis arrivé à la porte do marbre.\nLà, je me suis arrêté, j ’ai compris que je marchais vers elle,\nj ’ai reculé, et je ne l’ai point vue ce soir là.... Clinias, tu avais\nraison, je n’avais pas vaincu. L a lutte a recommencé plus\nviolente. Les jours anciens déroulent autour de moi leurs\nlongues théories ; le douloureux cortège des regrets m’as­\nsaille, et je ne sais si je pourrai encore résister.... A h , quel\nmagicien éloignera de mes lèvres la coupe où j ’ai bu sans\nme désaltérer et qui m’attire toujours ?\n\n\n                      C l i n i a s apparaissant.\n\n   Conx Ompax.\n                             K r a t id a s .\n\n\n   Clinias, c’est toi que j ’attendais.\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": "376                                            la Wallonie.\n\n\n\n                              Cl in ia s .\n\n  Enfant, je suis heureux de te voir souffrir. Tu croyais\narracher de toi tous les liens chers, sans que ton cœur fût\ndéchiré. Tons ceux qui, te précédant, ont tenté la même\nœuvre, tous eurent cette fallace croyance, et comme toi, tous\nont pleuré. Tous ont ressenti les nécessaires douleurs qui te\nrendront insensible aux émotions prochaines, ainsi le poison\nrend rebelle au poison.\n                            K r a t id a s .\n\n   Quand tu es à mes côtés, tout m’est facile. Ma volonté\ns’ aggrave de ta foi et triomphe alors. Je ne te quitterai plus.\n\n                              Cl in ia s .\n  L ’heure est proche.\n                            K r a t id a s .\n  Que veux-tu dire ?\n                              Cl in ia s .\n\n  Tu le sauras ; mais avant, as-tu réfléchi sur les mystères ?\n\n                            K r a t id a s .\n\n  Je me suis efforcé à les pénétrer, et j ’ai besoin de tes\nparoles, pour saisir les vérités cachées sous les symboles.\n\n                             C l in ia s .\n\n  Une à une tu les posséderas. Nous allons partir, et sur les\nchemins je t’instruirai. Nous irons visiter les sanctuaires\nsacrés, et nous entrerons un jour dans les temples surannés\noù les paroles dernières seront proférées à tes oreilles. Désor­\nmais, tu as compris que le Dieu jusqu’alors révéré par toi\nn’était pas le vrai Dieu.\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "     les Initiés.                                           377\n\n\n\n                           K r a t id a s .\n\n  Depuis longtemps je ne vénérais plus Zeu3.\n\n                             Cl in ia s .\n\n  Zeus n’est pas vénérable, il est l ’inflexible maître, le père\nde la douleur. Il est la force brutale,. dominatrice pour un\ntemps de l’Esprit et que la foule adore. Toi, laisse la tourbe\nse courber devant la puissance aveugle; subis-la, et ne\nt’incline pas aux pieds des vains autels.\n\n                           K r a t id a s .\n  Dois-je la subir ?\n                             C l in ia s .\n\n  Oui, car tu as péché, il faut que tu sois puni. Comment, tu\nvivais de l’éternelle vie bienheureuse, et tu as désiré être!\nDes siècles sans nombre de châtiment et de remords sont\nnécessaires pour te purifier de ce désir. Dans l’existence tu\nexpies l’existence.\n                           K r a t id a s .\n\n  Tout espoir est-il inutile ?\n\n                            Cl in ia s .\n\n\n  Non, car Zagreus n’est pas mort. Adore-le, Kratidas, crois\nen lui. Il n’est pas mort, l’Adorable; en chaque homme palpite\nune parcelle de son âme; il ne vit pas égoïstement unique et\nsolitaire, il vit en tout et par tous.\n\n                          K r a t id a s .\n\n\n  Je le supplierai donc de me délivrer.\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "378                                            la Wallonie.\n\n\n\n                           C l in ia s .\n\n\n  Seul, tu peux briser les chaînes. Puisque tu possèdes l ’âme\nd’un Dieu, c’est à toi qu’il appartient de la libérer des prisons\ncharnelles. Voilà pourquoi les voluptés sont mauvaises, et\nbonnes l’abstinence et la virginité; voilà pourquoi tu dois\ndétruire toute transitoire tendresse et exalter l ’universel\namour; l’amour des hommes, qui n’est que l’ amour du Dieu\nqu’ils recèlent et détiennent. Alors tu ne seras plus étranger\nau milieu des êtres, partout tu trouveras un frère dans l’homme\ncomme dans l’animal, dans l’arbre comme dans la pierre.\nN ’oublie jamais que nous transmigrons en des corps divers,\net cela jusqu’au jour où tombera le Zeus méchant, anéanti\npar Zagreus que nous aurions dû ressusciter.\n\n                          K r a t id a s .\n\n\n Partons, Clinias, chaque minute qui s’écoule retarde le\nmoment bienvenu où je saurai.\n\n                            Cl in ia s .\n\n\n   Tu laisses sans regrets, Naxos aux cités opulentes ? Sans\nregrets, tu abandonnes ceux que tu aimas, pour suivre\nl’étranger venu d’hier.\n\n                          K r a t id a s .\n\n\n  Depuis que tu vins sur ma route, les autres me sont étran­\ngers. Nul regret ne me trouble.\n\n                            C l in ia s .\n\n\n  Ce soir nous quitterons la ville.\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "    les Initiés.                                                      379\n\n\n\n                              K r a t id a s .\n\n\n  Demain se lèvera l’aurore d’une vie nouvelle.\n\n\n  (Ils s’en vont. L e solitaire les regarde s’éloigner, puis il reste\nimmobile et écoute.)\n\n\n           Ch œ u r    d es   E s p r it s   s o u t e r r a in s .\n\n\n\n  Quand viendra pour nous le crépuscule ? Combien sera\nbeau le soir dernier, précurseur d’un matin nouveau. Peut-\nêtre cesserons-nous de ramper dans la ténèbre, et, tels ceux-\nlà, heureux et qui pourtant se plaignent, nous marcherons sous\nles cieux clairs. Depuis des jours innumérables, nous atten­\ndons le soleil, et chaque jour écoulé accroît notre angoisse.\nOh les blés mûrs bercés par les vents paisibles, les ceps ver­\ndoyants ivres de chaleur, et les flots qui reflètent les astres-!\n\n                          les     Cig a l e s .\n\n\n  Courage, âmes captives,tendez toujours vers les sommets.\nVoyez, la volonté de voler a fait pousser nos ailes.\n\n               Ch œ u r   d es    E s p r it s    a é r ie n s .\n\n\n\n  Ils gémissent tous, les formes inférieures et les hommes,\ncependant ils n ’ont jamais su le bonheur. Nous l’avons eu un\ninstant, et cette brève et fugitive conquête nous a fait\nconvoiter des jouissances plus hautes. Nous ignorons la joie,\npour l’avoir connue. Plus le rang est élevé, plus vive est la\nsouffrance, plus poignante est l’envie du mieux... parfois du\npire, hélas!\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "3S0                                                  la Wallonie.\n\n\n\n                         les       C ig a l e s .\n\n\n  Esprits malheureux,n’attendez pas des autres votre félicité.\nElle gît en votre substance, non hors vous. La vie est mau­\nvaise que créent les désirs.\n\n                           l e s     V o ix .\n\n\n  Nous sommes affranchis des voluptés, et sans secousses,\nsans souffrances, nous sommes conduits aux régions supé­\nrieures. Bientôt nous connaîtrons le secret des existences.\nNous attendons, avec       une humble patience, l’adorable\nmoment. L a béatitude nous enveloppe, l’essence divine\ns’émeut autour de nous. Nous vivons et nous créons les\nharmonies de l’univers. Nous sommes heureux.\n\n\n\n  On entend des mélodies puissantes et douces qui planent au-\ndessus de la forêt et de la mer. Elles grandissent, éclatent,\npuis elles s'apaisent, s’affaiblissent et s'éteignent. Le solitaire\nrêve, muet.\n\n                                                Bernard   LA Z A R E .\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                                             de nos Collaborateurs :\n\nA * ................................................................     Chantefable un peu naïve.\nH e c t o r C h a in a y e . . . .                                       l’Ame des choses.\nA c h il l e D e l a R o c h e . . .                                    Aénor (à paraître prochainement).\nCé l e s t in D e m b l o n                          . . .               Contes mélancoliques.\n                                                                        le Roitelet.\nA . - F . H é r o l d ...................................               l'Exil de Harini.\n                                                                         la Joie de Maguelonne.\nG u s t a v e K a h n .............................                     les Palais nomades.\n                                                                         Chansons d'Amant.\nB ernard L azare . . . .                                                le M iroir des Légendes (à paraître).\nC a m il l e L e m o n n ie r . . .                                      le Possédé.\nCh a r l e s V a n L e r b e r g h e .                                   les Flaireurs.\nG r é g o ir e L e R o y                                                mon Cœur pleure d’autrefois.\nM a u r ic e M a e t e r l in c k . .                                    Serres chaudes,\n                                                                        la Princesse Maleine.\n                                                                         les Aveugles. l'Intruse,\n                                                                        les sept Princesses.\nStéph a n e Mallarm é                                                    Poèmes d'Edgar Poe.\n                                                                          Villiers de l'ïsle Adam.\n                                                                        Pages.\nSt u a r t M e r r il l                        .      \".                 les Gammes.\n                                                                        les Fastes.\nJ ean M oréas.                           .        .           .          les Cantilènes.\n                                                                        le Pèlerin passionné.\nG a b r ie l M o u r e y                       .      .                 Flammes- mortes,\nP i e r r e -M . O l i n .                    .       .                 mes Mémoires,\n                                                                        des Visions.\n                                                                        Légendes puériles (à paraître).\nP ie r r e Q u il l a r d                     .       .                 la F ille aux mains coupées,\n                                                                        la Gloire du Verbe.\nH e n r i d e R é g n ie r                                .             Episodes et Sites.\n                                                                        Poèmes anciens et romanesques.\nAd olphe R ett é.                              .          .              Cloches en la Nuit.\n                                                                        Thulé des Bruines.\nA l b e r t S a i Nt - P a u l                            .             Scènes de Bal.\n                                                                       Pétales de nacre,\nF e r n a n d S e v e r in .                          .                le Lys.\n                                                                       le Don d'Enfance.\nE m il e V e r h a e r e n .                          .                 les Soirs, les Débâcles.\n                                                                       les Flambeaux Noirs.\n                                                                       les Apparus dans mes Chemins.\nF r a n c is         V ie l é -G r i f f in .                     .    Joies.\n                                                                       Diptyque.\n                                                                       les Cygnes (sous presse).\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "6e A N N É E , N o 11.\n\n\n                                 LA W ALLONIE\nREVUE MENSUELLE DE LIT TÉ R A T U R E ET D ’ART\n\n\n\n\n    Directeurs : A l b e r t           MOCKEL, P i e r r e -M .                 OLIN\n                        et H e n r i    d e   RÉGNIER.\n\n\n                  Bureaux : rue St-Adalbert, 8, L iége.\n\n   Adresser les communications 307, Avenue Louise, Bruxelles,\n                    et 6, rue Boccaclor, Paris,\n\n\n    A b o n n e m e n t : 5 f r . p a r a n . U n io n p o s ta le : 6 f r . 5 0 .\n\n\n\n\n                                 SOMMAIRE :\n\n\nB ernard L azare.             . . .     L A     L y re :\n\n                                                   N é a n th è s\n\n                                                   M arsy as.\n\n                                          les      I n i t i é s , p o è m e d ra m a tiq u e .\n\n\n\n\n                       Ce n u m é r o         50     c e n tim e s.\n\n\n\n\n                                   des Presses de I I . V a illa n t - C a r m a n n e , à L iége.\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1891-11", "signet_source": "6ème année - N°11 - Novembre 1891", "preuve": "Numéro lu sur l'en-tête de la couverture, PDF 413 (« 6e Année, N° 11 »), conforme au signet ; le mois n'y est pas lu. Le sommaire imprimé (Bernard Lazare : La Lyre : Néanthès, Marsyas ; Les Initiés, poème dramatique) attribue les trois pièces à Lazare. PDF 374 (couverture) et 375 (Avis, annonces) hors notices.", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}