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     "texte": "PERSÉE ET ANDROMÈDE\nOU LE PLUS HEUREUX DES TROIS\n1\nO patrie monotone et imméritée!...\nL'île seule, en dunes grises, sous des ciels migrateurs,\net puis partout la mer bornant la vue, les cris et l'es-\npérance. La mert de quelque côté qu'on la surveille,\ndes heures et des heures, à quelque moment qu'on la\nsurprenne, toujours elle-même, jamais en défaut, tou-\njours seule, empire de l'insociable, grande histoire\nmuette, cataclysme résigné; - Comme si l'état liquide\noù nous la voyons n'était qu'une déchéance. Et les\njours où elle se met à secouer cet état (liquide)! Et\nceux plus intolérables où elle prend des tons de\nplaie qui n'a personne! La mer, toujours la mer sans\nun instant de défaillance, bref pas l'étofle d'une amie\n(oh, vraiment ! renoncer à cette idée, et même à l'es-",
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     "texte": "290\nLa Vogue.\npoir de partager ses rancunes après confidences, si\nseul à seul qu'on soit depuis des temps avec elle).\n-\nO patrie monotone et imméritée !... Quand donc\ntout cela finira-t-il?\nEh quoi! en fait d'infini, l'es-\npace monopolisé par la seule mer indifféremment illi-\nmitée, le temps exprimé par les seuls ciels en traver-\nsées indifférentes de saisons avec migrations d'oiseaux\ngris, criards et inapprivoisables!\nEh que compre-\nnons-nous à tout cela, que pouvons-nous à tout cela?\nAutant mourir tout de suite alors, ayant reçu un bon\ncœur sentimental de naissance.\n-\nLa mer, cette après-midi, est quelconque, vert-\nsombre à perte de vue, moutonnement à perte de vue\nd'innombrables écumes si blanches s'allumant, s'étei-\ngnant, se rallumant, comme un innombrable troupeau\nde brebis qui nagent, et se noient, et reparaissent, et\njamais n'arrivent. Et par là-dessus les ébats des quatre\nvents, leurs ébats pour l'amour de l'art, pour le plaisir\nde passer cette après-midi à fouetter, en poussières\nqui s'irisent, les crètes d'écume, car qu'un rayon de\nsoleil passe et c'est sur le dos des vagues la caresse\nd'un arc-en-ciel comme une riche dorade qui a monté\nun instant et aussitôt replonge, stupidement méfiante.\nEt c'est tout; O patrie imméritée et monotone !...\nJusque dans la petite anse aux deux grottes feutrées\nde duvets d'eider et de pâles litières de goemons, la\nmer vient panteler et ruisseler. Mais sa plainte ne\ncouvre pas les petits gémissements, les petits gémisse-\nments aigus et rauques d'Andromède qui, là à plat-\nventre, et accoudée face à l'horizon, scrute sans y\npenser le mécanisme des flots, des flots en ballets à\nperte de vue. Andromède gémit sur elle-même. Elle\ngémit; mais soudain elle s'avise que sa plainte fait",
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     "texte": "La Vogue.\n291\nchorus avec celles de la mer et du vent, deux êtres\ninsociables, deux compères qui ne la regardent nulle-\nment. Elle s'arrête séchement, et puis cherche autour\nd'elle à quoi se prendre. Elle appelle :\n-\n-\n-\n-\n-\nMonstre !...\nBébé ?...\nEh! Monstre!...\nBébé?...\nQue fais-tu encore là?\nLe Monstre-Dragon, accroupi à l'entrée de sa\ngrotte, l'arrière-train à demi dans l'eau se retourne en\nfaisant chatoyer son échine riche de toutes les joail-\nleries des Golcondes sous-marines, soulève avec com-\npassion ses paupières frangées de soies multicolores,\ndécouvre deux énormes prunelles d'un glauque aqueux,\net dit (d'une voix d'homme distingué qui a eu des mal-\nheurs):\n-\nTu le vois, Bébé, je concasse et polis des galets\npour ta fronde; nous aurons encore des passages d'oi-\nseaux avant le coucher du soleil.\n-\nCesse, ce bruit me fait mal. Et je ne veux plus\ntuer les oiseaux qui passent. Oh! qu'ils passent, et\nrevoient leurs pays: - O vols migrateurs qui passez\nsans me voir, & hordes des flots toujours arrivant pour\nmourir sans rien m'amener, que je m'ennuie! Ah! Je\nsuis bien malade, cette fois-ci... Monstre?...\n-\nBébé?\n-\n- Dis, pourquoi tu ne m'apportes plus de pierre-\nries depuis quelque temps? Qu'est-ce que je t'ai fait,\ndis, mon oncle?\nLe Monstre hausse somptueusement les épaules,\ngratte le sable à sa droite, soulève un galet et prend\nune poignée de perles roses et d'anémones cristalli-",
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     "texte": "292\nLa Vogue.\nsées, qu'il tenait en réserve pour un caprice; il les\ndépose sous le nez d'Andromède. Andromède, toujours\nà plat-ventre accoudée, soupire sans se déranger :\n-\nEt si je les refuse avec dureté, avec une inexpli-\ncable dureté?\nLe Monstre reprend son trésor et l'envoie sombrer\nvers les natales Golcondes sous-marines.\nEt Andromède se roule dans le sable, et gémit, ra-\nmenant ses cheveux sur son visage dans un désordre\npathétique :\n-\nOh! mes perles roses, mes anémones cristal-\nlisées! Oh! J'en mourrai, j'en mourrai! Et ce sera ta\nfaute.\nMais elle se calme tout aussitôt, et vient, rampante,\ns'étaler, selon sa câlinerie familière, sous le menton du\nMonstre, dont elle entoure le cou de ses bras blancs,\nle cou visqueusement violacé. Le Monstre hausse\nsomptueusement les épaules, et, toujours bon, se met\nà sécréter du musc sauvage de tous les points où il\nsent passer ces petits bras de chair, ces petits bras de\nla chère enfant, qui soupire encore :\n-\nΟ Monstre, & Dragon, tu dis que tu m'aimes, et\ntu ne peux rien pour moi. Tu vois que je dépéris d'en-\nnui et tu n'y peux rien. Comme je t'aimerais si tu pou-\nvais me guérir, faire quelque chose !...\n-\nO noble Andromède, fille du roi d'Ethiopie! le\nDragon malgré lui, le pauvre monstre ne peut te ré-\npondre que par un cercle vicieux: Je ne te guérirai\nque lorsque tu m'aimeras, car c'est en m'aimant que tu\nme guériras.\n- Toujours le même rébus fatidique! Mais, quand\nje te dis que je t'aime bien !\n-\nJe n'y crois pas plus que toi. Mais laissons cela;",
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     "texte": "La Vogue.\n293\nje ne suis encore qu'un pauvre monstre de Dragon,\nun infortuné Catoblepas.\n-\nSi du moins tu voulais me prendre sur ton dos,\net me transporter dans des pays où l'on trouve de la\nsociété. (Ah, je voudrais tant me lancer dans le monde!)\narrivés là, je te donnerai bien un vrai petit baiser pour\nta peine.\n-\nJe t'ai déjà dit que c'est impossible. Ici doivent\nse dénouer nos destinées.\n-\n-\nOh! dis, dis, qu'en sais-tu?\nJe n'en sais pas plus que toi, & noble Andromède\naux cheveux roux.\n-\nNos destinées, nos destinées! Mais je vieillis\nchaque jour, moi! Oh, ça ne peut plus durer comme\nça!\n-\nmer?\n-\nVeux-tu que nous fassions une petite partie en\nAhl je les connais vos petites parties en mer. Il\nserait temps de trouver autre chose.\nAndromède se rejette à plat-ventre dans le sable,\nqu'elle griffe et laboure le long de ses deux flancs\naſſamés, et puis reprend ses petits gémissents, ses gé-\nmissements aigus et rauques.\nLe Monstre croit à propos de prendre la voix de\nfausset de cette pauvre enfant qui mue, pour railler\nses doléances romanesques, et il commence d'un ton\ndétaché :\n- Pyrame et Thisbé. Il était une fois...\n-\ntue!\n-\nNon! non! pas d'histoires mortes, ou je me\nEnfin, voyons, qu'est-ce que cela? Il faut se se-\ncouer ! Va à la pêche, à la chasse, assemble des rimes,\njoue de la conque aux quatre points cardinaux, renou-",
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     "texte": "294\nLa Vogue.\nvelle ta collection de coquillages; ou, tiens, grave des\nsymboles sur des pierres récalcitrantes (c'est ça qui\nfait passer le temps!)...\n-\nà rien.\nJe ne peux pas, je ne peux pas; je n'ai plus goût\n- Tiens, tiens! Bébé ! regarde là-haut. Oh! veux-\ntu ta fronde?\nc'était depuis le matin la troisième bande d'oiseaux\nmigrateurs d'automne; le triangle passait d'une même\npalpitation réglée, sans traînards. Ils passaient, et ce\nsoir ils seraient bien loin...\n-\nOh! aller où ils vont! Aimer, aimer!... crie la\npauvre Andromède.\nEt la petite possédée est sur pied d'un saut, et hur-\nlante dans les rafales, et par galops bondissants, dispa-\nraît à travers les dunes grises de l'île.\nLe Monstre sourit débonnairement, et se remet à po-\nlir ses galets;\ntel le sage Spinoza devait polir ses\nverres de lunettes.\n-\nII\nComme un petit animal blessé, Andromède galope,\ngalope d'un galop grêle d'échassier dans un pays\nd'étangs; plus affolée encore d'avoir à rejeter sans cesse\nses longs cheveux roux que le vent lui plaque dans les\nyeux et la bouche. Où va-t-elle ainsi, ô puberté, puberté !\npar le vent et les dunes, avec des abois de blessée ?\nSes pieds nus dans des espadrilles de lichen, un col-\nlier de coraux bruts enfilés d'une fibre d'algue au cou,\nnue et inflexible, elle a poussé ainsi, dans les galops,\nles rafales, les soleils, les baignades, la belle étoile.",
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     "texte": "La Vogue.\n295\nElle n'a pas la face et les mains plus ou moins blanches\nque le reste du corps; toute sa petite personne, à la\nchevelure roux soyeux tombant jusqu'aux genoux, est\ndu même ton terre cuite lavée. Oh, ces bonds! ces\nbonds! Tout armature et tout ressort et toute hâlée,\ncette puberté sauvageonne, avec ses jambes étrangement\nlongues et fines, ses hanches droites et fières s'amincis-\nsant en taille juste au-dessus des seins, une poitrine\nenfantine, deux soupçons de seins, si insuffisants que la\nrespiration au galop les soulève à peine (et quand et\ncomment auraient-ils pu se former, toujours à aller\nainsi contre le vent, le vent salé du large, et contre les\ndouches furieusement glacées des vagues?) et ce long\ncou, et cette petite tête de bébé, toute hagarde dans sa\ntoison rousse, avec ses yeux tantôt perçants comme\nceux des oiseaux de mer, tantôt ternes comme les eaux.\nBref une jeune fille accomplie. Oh! ces bonds, ces\nbonds! et ces abois de petite blessée qui a la vie dure !\nElle a poussé ainsi vous dis-je, nue et inflexible et hâlée,\navec sa toison rousse, dans les galops, les rafales, les\nsoleils, les baignades, la belle étoile.\nMais où va-t-elle ainsi, ô puberté, puberté ?\nTout au bout, en promontoire, voici une singulière\nfalaise; Andromède l'escalade par un labyrinthe de\nrampes naturelles. De la plateforme elle domine l'île\net la solitude mouvante qui l'isole. Au milieu de cette\nplateforme les pluies ont creusé une cuvette, Andro-\nmède l'a pavée de galets d'ivoire noir et y entretient\nune eau pure; et c'est là son miroir, depuis le prin-\ntemps, et son unique secret au monde.\nPour la troisième fois aujourd'hui elle revient s'y\nmirer. Elle ne s'y sourit pas, elle boude, elle cherche\nà approfondir le sérieux de ses yeux, et ses yeux ne se",
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     "texte": "296\nLa Vogue.\ndépartent pas de leur profondeur. Mais sa bouche! Elle\nne se lasse pas d'adorer l'innocence de sa bouche. Oh!\nqui comprendra jamais sa bouche?\n-\nComme j'ai l'air mystérieuse tout de même !\nsonge-t-elle.\nEt puis elle prend tous les airs.\nEt voilà, c'est moi ni plus ni moins; c'est à prendre\nou à laisser.\nEt puis elle songe, comme elle est sans distinction au\nfond. Mais elle revient à ses yeux. Ah! ses yeux sont\nbeaux, touchants, et bien à elle. Elle ne se lasse pas de\nfaire leur connaissance; elle resterait là à les interroger\njusqu'aux dernières lueurs du jour. Ah ! qu'ont-ils donc\nà se tenir si infinis ainsi? Ou, que n'est-elle un autre,\npour passer sa vie à les épier, à rêver de leur secret,\nsans faire de bruit!...\nMais elle a beau se mirer, tout comme elle-même,\nson visage attend toujours, sérieux et lointain.\nAlors elle se prend à sa rousse toison, elle essaye\nvingt combinaisons de coiffures, mais qui n'aboutissent\nqu'à des choses trop surchargées pour sa petite tête.\nEt voici venir des nuées pluvieuses, qui vont troubler\nson miroir. Elle a là, sous une pierre, une peau de pois-\nson séchée, qui lui sert de lime à ongles. Elle s'assied\net fait ses ongles. Les nuées arrivent, les nuées crèvent\ndans une grande rumeur de déluge. Andromède dégrin-\ngole la falaise, et reprend son galop vers la mer, et\npiaule dans l'averse :\nAh! qu'il fût un remède\nAu bobo d'Andromède!\nHissao!\nAu bobo.",
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     "texte": "La Vogue.\n297\nDes larmes lui ruissellent sur sa poitrine enfantine,\ntant cet air et triste. Et l'averse est déjà loin, et le vent\nébouriffe ses cheveux, et tout est rafales...\nHissaô!\nPuisque nul ne m'vient en aide,\nJe vais me fiche à l'eau!\nHissaß!\nMais c'est une baignade, elle court prendre une\nsimple baignade. D'ailleurs, au moment de piquer son\nplongeon, elle se détourne. Se baigner, encore et tou-\njours! Elle est si lasse de jouer avec ses sœurs potelées\nles vagues, dont elle connaît à satiété la peau et les\nmanières. Et la voilà qui s'étale sur le dos dans le sable\nsubmergé, les bras en croix, face au flot déferlant.\nC'est bien mieux ainsi, elle n'a qu'à attendre un bon\npaquet d'eau. Après un va et vient de menaces, une\nvolute cabrée accourt, et lui saute dessus. Les yeux\nclos, Andromède la reçoit ferme, avec un long sanglot\nd'égorgée, et se tord à retenir de tous ses membres cet\noreiller glacé et mouvant, qui s'écoule, et ne lui laisse\nrien entre les bras...\nElle s'assied, hébétée, regarde ses chairs piteuses et\nruisselantes, épluche sa toison des brins d'algues que\ncette douche y a emmêlées.\nEt puis elle se jette décidément à l'eau; elle bat les\nflots comme d'un moulin, plonge, et remonte, et souffle,\net fait la planche; une nouvelie bordée de vagues arrive,\net voilà la petite possédée, qui, d'abord bousculée, fait\ndes sauts de carpe, veut enfourcher ces crêtes! Elle en\nattrape une par la crinière, et la chevauche, un instant,\navec des abois cruels, une autre accourt en traître qui",
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     "texte": "298\nLa Vogue.\nla désarçonne, mais elle se raccroche à une autre; et\npuis toutes se dérobent trop vite sous elle, ne sachant\npas attendre. Puis, la mer qui se pique au jeu, devient\nintenable; et Andromède fait l'épave, elle se laisse échouer\néchevelée sur le sable, elle rampe hors d'atteinte du flot,\net reste là, un peu enfoncée dans le sable mouvant, à plat-\nventre. Et voici une nouvelle nappe d'averses qui passe\nsur l'île. Andromède ne bouge pas, et toute gémissante\nsous la grande rumeur diluvienne, elle reçoit l'averse,\nla glapissante averse, qui rigole dans la ravine de son\ndos et fait des bulles. Elle sent le sable détrempé céder\npeu à peu, et elle se tord pour enfoncer d'avantage.\n(Oh! que je sois submergée, que je sois enterrée vi-\nvante!) Mais les nuées de déluge s'en vont comme elles\nétaient venues, la rumeur s'éloigne, c'est la solitude\nmarine de l'île. Andromède s'assied, et regarde l'horizon,\nl'horizon qui s'éclaircit sans rien d'insolite. Que faire?\nQuand le vent a bien essuyé son pauvre être, elle esca-\nlade de nouveau, un peu épuisée, sa falaise en promon-\ntoire, où du moins quelqu'un d'intelligent, son miroir\nl'attend. Mais la vilaine pluie a troublé la pureté de son\ntriste miroir. Andromède se détourne, elle va fondre en\nlarmes, mais voici un grand oiseau de mer qui arrive à\npleines voiles, comme droit vers l'île, vers la falaise,\npour elle peut-être! Elle pousse un long piaulement\nd'appel, et s'affaisse contre le roc, les bras en croix, et\nferme les yeux. Oh! que cet oiseau fonde sur sa petite\npersonne prométhéenne exposée là par les dieux, et,\nperché sur ses genoux, commence, d'un bec implaca-\nblement salutaire, à lui retirer le brûlant noyau de son\nsexe! Mais elle sent le vol du grand oiseau qui passe;\nelle rouvre les yeux, il est déjà loin, préoccupé de cha-\nrognes autrement intéressantes sans doute.",
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     "texte": "La Vogue.\n299\nPauvre Andromède, on voit qu'elle ne sait par où\nprendre son être pour l'exorciser.\nQue faire? sinon recontempler la mer si bornée et\ncependant si ouverte à l'espérance... Mais encore, que\nson tourment est infini en face de cette solitude à perte\nde vue! D'une lame, la mer peut l'assouvir à mort;\nmais elle, petite en chair grêle, apaiser et réchauffer la\nmer! Ah! elle aurait beau étendre le bras... Et puis\nqu'elle est lasse! Autrefois elle galopait tout le jour\ndans son domaine, maintenant les palpitations de cœur...\n-\nEncore un de ces grands oiseaux de mer qui passe.\nElle voudrait tant en adopter un, le bercer. Aucun ne\nfait halte sur l'île. Il faut les tuer à coup de fronde pour\nles voir de près.\nBercer, être bercée, la mer ne berce pas assez per-\nsonnellement. Cet éternel mécanisme des ballets des\nvagues..... Le vent est tombé, et c'est les accalmies,\net l'horizon qui fait table rase mélancolique pour la\ncérémonie du couchant, Bercer, être bercée, et la petite\ntête lasse d'Andromède s'emplit de rythmes; et lui\nrevient le seul rythme humain qu'elle ait, la légende La\nVérité sur le cas de tout, petit poëme sacré dont le\nDragon son gardien a bercé son enfance.\n« Au commencement était l'Amour, loi organisatrice uni-\n« verselle, inconsciente, infaillible. Et c'est, immanente aux\n« tourbillons solidaires des phénomènes, l'aspiration infinie à\n« l'idéal.\n« Le Soleil en est pour la Terre la clef de voûte, le Reser-\n« voir, la Source.\n« C'est pourquoi le matin et le printemps sont de bonheur,\n« pourquoi le crépuscule et l'automne sont de mort. (Mais\n<< comme rien n'est plus chatouilleux aux organismes supé-\n* rieurs que se sentir mourir tout en sachant qu'il n'en sera",
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     "texte": "300\nLa Vogue.\n« rien, le crépuscule et l'automne, le drame du soleil et de\n« la mort sont esthétiques par excellence.\n« L'impulsion d'Idéal est donnée depuis toujours, et depuis\n« toujours, dans l'espace infini, s'objective en innombrables\n« mondes qui se forment, ont leur évolution organique aussi\n« élevée que le permettent leurs éléments, et puis se désa-\n« grégent pour de nouvelles combinaisons.\n« L'inconscient initial, lui, n'a à s'occuper que de monter\n« plus haut, il a ses travaux particuliers, qu'il surveille sur\n« quelques mondes plus vivaces; rien ne le distrait de son\n« rêve de demain.\n« Et les planètes qui n'ont pas assez de fonds pour servir,\n« après avoir parcouru l'évolution déjà acquise à l'incons-\n« cient, servir de laboratoire à l'être de demain, l'Iscons-\n« cient ne s'en occupe pas; leurs petites évolutions se font\n<< fatalement, par suite de l'impulsion donnée, comme autant\n« d'épreuves idem et négligeables d'un cliché acquis et\n<< archiconnu.\n« Et donc, de même que l'évolution fatale humaine, dans\n« le sein de la mère, est une miniature reflexe de toute l'évo-\n« lution terrestre, l'évolution terrestre n'est qu'une miniature\n« reflexe de la Grande Evolution Inconscience dans le Temps.\n« Autre part, autre part, dans l'espace infini, l'Inconscient\n« est plus avancé!\n« La Terre, dût-elle même donner encore des supérieurs à\n« l'Homme, n'est qu'une épreuve idem et négligeable d'un\n« cliché d'apprentissage.\n« Mais la bonne Terre descendue du Soleil, nous est tout,\n« parce que nous avons cinq sens, et que toute la Terre\n« y répond. O succulences, émerveillements plastiques, sen-\n« teurs, rumeurs, étonnements à perte de vue, Amour! O vie\n« à moil\n* L'Homme n'est qu'un insecte sous les cieux; mais qu'il",
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     "texte": "La Vogue.\n301\n« se respecte, et il est bien Dieu. Un spasme de la créature\n<< vaut toute la nature. »\nAinsi psalmodie maussadement Andromède devant\nencore un soir qui tombe; et ce n'est que la douceur\ndes leçons apprises. Ah! elle s'étire et gémit.\n-\nOui, mais quand je ne sais quel sixième sens in-\nconnu veut éclore, et que rien, rien n'y répond ! ah! -\nLe fond de tout cela c'est que je suis bien seule, et bien\nà part, et que je ne sais trop comment tout cela finira.\nElle caresse ses bras, puis, exaspérée, grince des\ndes dents, et se griffe, et se balafre doucement avec\nun éclat de silex qui s'est trouvé là.\n-\nJe ne puis pourtant pas m'éventrer, ô dieux !...\nElle pleure.\n- Non, non; on me délaisse trop! Maintenant on\naurait beau venir me chercher, m'emmener; je garderai\nrancune toute ma vie.\n(A suivre.)\nJULES LAFORGUE.\n38",
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     "texte": "UNE SAISON EN ENFER\n(Suite.)\nMAUVAIS SANG\nLe sang païen revient ! L'Esprit est proche, pourquoi\nChrist ne m'aide-t-il pas, en donnant à mon âme\nnoblesse et liberté. Hélas! l'Évangile a passé! l'Évan-\ngile! l'Évangile.\nJ'attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race\ninférieure de toute éternité.\nMe voici sur la plage armoricaine. Que les villes\ns'allument dans le soir. Ma journée est faite; je quitte\nl'Europe. L'air marin brûlera mes poumons, les climats\nperdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe, chasser,\nfumer surtout; boire des liqueurs fortes comme du\nmétal bouillant, - comme faisaient ces chers ancêtres\nautour des feux.\nJe reviendrai, avec des membres de fer, la peau\nsombre, l'œil furieux: sur mon masque, on me jugera\nd'une race forte. J'aurai de l'or: je serai oisif et bru-\ntal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des\npays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques.\nSauvé.",
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     "texte": "La Vogue.\n303\nMaintenant je suis maudit, j'ai horreur de la patrie.\nLe meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la grève.\n*\nOn ne part pas. - Reprenons les chemins d'ici,\nchargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de\nsouffrance à mon côté, dès l'âge de raison\nau ciel, me bat, me renverse, me traîne.\nqui monte\nLa dernière innocence et la dernière timidité. C'est\ndit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahi-\nsons.\nAllons! La marche, le fardeau, le désert, l'ennui et\nla colère.\nA qui me louer! Quelle bête faut-il adorer? Quelle\nsainte image attaque-t-on? Quels cœurs briserai-je ?\nQuel mensonge dois-je tenir?\nDans quel sang\nmarcher?\n-\nPlutôt, se garder de la justice. - La vie dure, l'abru-\ntissement simple, - soulever, le poing desséché, le cou-\nvercle du cercueil, s'asseoir, s'étouffer. Ainsi point de\nvieillesse, ni de dangers : la terreur n'est pas française.\n-\nAh! je suis tellement délaissé que j'offre à n'im-\nporte quelle divine image des élans vers la perfection.\nO mon abnegation, ô ma charité merveilleuse! ici-\nbas, pourtant!\nDe profundis Domine, suis-je bête!\n*\nEncore tout enſant, j'admirais le forçat intraitable\nsur qui se referme toujours le bagne; je visitais les\nauberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour;",
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     "texte": "304\nLa Vogue.\nje voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de\nla campagne; je flairais sa fatalité dans les villes. Il\navait plus de force qu'un saint, plus de bon sens qu'un\nvoyageur - et lui, lui seul! pour témoin de sa gloire\net de sa raison.\nSur les routes, par des nuits d'hiver, sans gîte, sans\nhabits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé :\n<<< Faiblesse ou force: te voilà, c'est la force. Tu ne sais\nni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds\nà tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre. >>>\nAu matin j'avais le regard si perdu et la contenance si\nmorte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être\npas vu.\nDans les villes la boue m'apparaissait soudainement\nrouge et noire, comme une glace quand la lampe cir-\ncule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la\nforêt ! Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer\nde flammes et de fumée au ciel; et, à gauche, à droite,\ntoutes les richesses flambant comme un milliard de ton-\nnerres.\nMais l'orgie et la camaraderie des femmes m'étaient\ninterdites. Pas même un compagnon. Je me voyais de-\nvant une foule exaspérée, en face du peloton d'exécu-\ntion, pleurant du malheur qu'ils n'aient pu comprendre,\net pardonnant! - Comme Jeanne d'Arc ! - « Prêtres,\nprofesseurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant\nà la justice. Je n'ai jamais été de ce peuple-ci; je n'ai\njamais été chrétien; je suis de la race qui chantait dans\nle supplice; je ne comprends pas les lois; je n'ai pas\nle sens moral, je suis une brute: vous vous trompez: »\nOui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une\nbête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de\nfaux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Mar-",
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     "texte": "La Vogue.\n305\n-\nchand, tu es nègre; magistrat tu es nègre; général,\ntu es nègre; empereur, vieille démangeaison, tu es\nnègre: tu as bu d'une liqueur non taxée, de la fabrique\nde Satan.\nCe peuple est inspiré par la fièvre et le\ncancer. Infirmes et vieillards sont tellement respec-\ntables qu'ils demandent à être bouillis.\nLe plus malin\nest de quitter ce continent, où la folie rôde pour pour-\nvoir d'otages ces misérables. J'entre au vrai royaume\nde Cham.\n-\n-\nConnais-je encore la nature? me connais-je ? Plus\nde mots. J'ensevelis les morts dans mon ventre. Cris,\ntambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même\npas l'heure où, les blancs débarquant, je tomberai au\nnéant.\nFaim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !\n*\nLes blancs débarquent. Le canon! Il faut se sou-\nmettre au baptême, s'habiller, travailler.\nJ'ai reçu au cœur le coup de la grâce. Ah! Je ne l'a-\nvais pas prévu !\nJe n'ai point fait le mal. Les jours vont m'être légers,\nle repentir me sera épargné. Je n'aurai pas eu les tour-\nments de l'âme presque morte au bien, où remonte la\nlumière sévère comme les cierges funéraires. Le sort\ndu fils de famille, cercueil prématuré couvert de lim-\npides larmes. Sans doute la débauche est bête, le vice\nest bête; il faut jeter la pourriture à l'écart. Mais l'hor-\nloge ne sera pas arrivée à ne plus sonner que l'heure\nde la pure douleur! Vais-je être enlevé comme un en-\nfant, pour jouer au paradis dans l'oubli de tout le mal-\nheur !",
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     "texte": "306\nLa Vogue.\n-\nVite ! est-il d'autres vies? Le sommeil dans la\nrichesse est impossible. La richesse a toujours été bien\npublic. L'amour divin seul octroie les clefs de la science,\nJe vois que la nature n'est qu'un spectacle de bonté.\nAdieu chimères, idéals, erreurs.\n-\nLe chant raisonnable des anges s'élève du navire\nsauveur: c'est l'amour divin.\nDeux amours I je puis\nmourir de l'amour terrestre, mourir de dévouement.\nJ'ai laissé des âmes dont la peine s'accroîtra de mon\ndépart! Vous me choisissez parmi les naufragés; ceux\nqui restent sont-ils pas mes amis?\nSauvez-les !\nLa raison m'est née. Le monde est bon. Je bénirai\nla vie. J'aimerai mes frères. Ce ne sont plus des pro-\nmesses d'enfance. Ni l'espoir d'échapper à la vieillesse\net à la mort. Dieu fait ma force, et je loue Dieu.\n*\nL'ennui n'est plus mon amour. Les rages, les dé-\nbauches, la folie, dont je sais tous les élans et les dé-\nsastres, tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans\nvertige l'étendue de mon innocence.\nJe ne serais plus capable de demander le reconfort\nd'une bastonnade. Je ne me crois pas embarqué pour\nune noce avec Jésus-Christ pour beau-père.\nJe ne suis pas prisonnier de ma raison. J'ai dit :\nDieu. Je veux la liberté dans le salut: comment la\npoursuivre? Les goûts frivoles m'ont quitté. Plus be-\nsoin de dévouement ni d'amour divin. Je ne regrette\npas le siècle des cœurs sensibles. Chacun a sa raison,\nmépris et charité: je retiens ma place au sommet de\ncette angélique échelle de bon sens.",
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     "texte": "La Vogue.\n307\nQuant au bonheur établi, domestique ou non... non,\nje ne peux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie\nfleurit par le travail, vieille vérité: moi, ma vie n'est\npas assez pesante, elle s'envole et flotte loin au-dessus\nde l'action, ce cher point du monde.\nComme je deviens vieille fille, à manquer du cou-\nrage d'aimer la mort!\nSi Dieu m'accordait le calme celeste, aérien, la\nprière, - comme les anciens saints. - Les saints! des\nforts ! les anachorètes, des artistes comme il n'en faut\nplus!\nFarce continuelle! Mon innocence me ferait pleurer.\nLa vie est la farce à mener par tous.\n*\nAssez ! Voici la punition. - En marche !\nAh! les poumons brûlent, les tempes grondent ! la\nnuit roule dans mes yeux, par ce soleil! le cœur... les\nmembres...\nOù va-t-on? au combat? Je suis faible! les autres\navancent. Les outils, les armes.... le temps !...\nFeu! feu sur moi! Là ! ou je me rends. Lâches !\nJe me tue! Je me jette aux pieds des chevaux !\nAh !...\n-\n-\nJe m'y habituerai.\n-\nCe serait la vie française, le sentier de l'honneur !",
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     "texte": "308\nLa Vogue.\nNUIT DE L'ENFER\nJ'ai avalé une fameuse gorgée de poison. - Trois\nfois béni soit le conseil qui m'est arrivé ! - Les en-\ntrailles me brûlent. La violence du venin tord mes\nmembres, me rend diſſorme, me terrasse. Je meurs de\nsoif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle\npeine ! Voyez comme le feu se relève ! Je brûle comme\nil faut. Va, démon !\nJ'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur,\nle salut. Puis-je décrire la vision, l'air de l'enfer ne\nsouffre pas les hymnes ! C'était des millions de créa-\ntures charmantes, un suave concert spirituel, la force\net la paix, les nobles ambitions, que sais-je ?\nLes nobles ambitions !\n-\nEt c'est encore la vie ! Si la damnation est éter-\nnelle ! Un homme qui veut se mutiler est bien damné,\nn'est-ce pas? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est\nl'exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon bap-\ntême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez\nfait le vôtre. Pauvre innocent !\nL'enfer ne peut atta-\nquer les païens. - C'est la vie encore! Plus tard, les\n-",
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     "texte": "La Vogue.\n309\ndélices de la damnation seront plus profondes. Un\ncrime, vite, que je tombe au néant, de par la loi hu-\nmaine.\nTais-toi, mais tais-toi !... C'est la honte, le reproche,\nici: Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère\nest affreusement sotte. - Assez !... Des erreurs qu'on\nme souffle, magies, parfums ſaux, musiques puériles.\nEt dire que je tiens la vérité, que je vois la justice:\nj'ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la per-\nfection... Orgueil. - La peau de ma tête se dessèche.\nPitié! Seigneur, j'ai peur. J'ai soif! Ah! Oisif!\nl'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair\nde lune quand le clocher sonnait douze... le diable est\nau clocher, à cette heure. Marie! Sainte-Vierge !...\n-\nHorreur de ma bêtise.\nLà-bas, ne sont-ce pas des âmes honnêtes, qui me\nveulent du bien... Venez... J'ai un oreiller sur la\nbouche, elles ne m'entendent pas, ce sont des fantômes,\nPuis, jamais personne ne pense à autrui, Qu'on n'ap-\nproche pas. Je sens le roussi, c'est certain.\nLes hallucinations sont innombrables. C'est bien ce\nque j'ai toujours eu: plus de fois en l'histoire, l'oubli\ndes principes. Je m'en tairai: poëtes et visionnaires se-\nraient jaloux. Je suis mille fois le plus riche, soyons\navare comme la mer.\n-\nAh ça! l'horloge de la vie s'est arrêtée tout à l'heure.\nJe ne suis plus au monde.\nLa théologie est sérieuse,\nl'enfer est certainement en bas - et le ciel en haut.\nExtase, cauchemar, sommeil dans un nid de flammes.\n-\nQue de malices dans l'attention dans la campagne...\nSatan, Ferdinand, court avec les graines sauvages...\nJésus marche sur les ronces purpurines, sans les cour-\nber... Jésus marchait sur les eaux irritées. La lanterne",
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     "texte": "310\nLa Vogue.\nnous le montra debout, blanc et des tresses brunes, au\nflanc d'une vague d'émeraude...\nJe vais dévoiler tous les mystères; mystères reli-\ngieux ou naturels, mort, naissance, avenir, passé, cos-\nmogonie, néant. Je suis maître en fantasmagories.\nÉcoutez!.....\nJ'ai tous les talents! - Il n'y a personne ici et il y a\nquelqu'un: je ne voudrais pas répandre mon trésor. -\nVeut-on des chants nègres, des danses de houris? Veut-\non que je disparaisse, que je plonge à la recherche de\nl'anneau? Veut-on? Je ferai de l'or, des remèdes.\n-\nFiez-vous donc à moi, la foi soulage, guide, guèrit.\nTous, venez,\nmême les petits enfants, - que je vous\nconsole, qu'on répande pour vous son cœur, - le cœur\nmerveilleux!\nPauvres hommes, travailleurs! Je ne\ndemande pas de prières; avec votre confiance seule-\nment, je serai heureux.\n-\n-\nEt pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le\nmonde. J'ai de la chance de ne pas souffrir plus. Ma\nvie ne fut que folies douces, c'est regrettable.\nBah! faisons toutes les grimaces imaginables.\nDécidément, nous sommes hors du monde. Plus\naucun son. Mon tact a disparu. Ah! mon château, ma\nSaxe, mon bois de saules. Les soirs, les matins, les\nnuits, les jours... Suis-je las!\nJe devrais avoir mon enfer pour la colère, mon enfer\npour l'orgueil, - et l'enfer de la caresse; un concert\nd'enfers.\nJe meurs de lassitude. C'est le tombeau, je m'en vais\naux vers, horreur de l'horreur! Satan, farceur, tu veux\nme dissoudre, avec tes charmes. Je réclame. Je réclame!\nun coup de fourche, une goutte de feu.\nAh! remonter à la vie! Jeter les yeux sur nos diffor-",
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     "texte": "La Vogue.\n311\nmités. Et ce poison, ce baiser mille fois maudit! Ma\nfaiblesse, la cruauté du monde! Mon Dieu, pitié,\ncachez-moi, je me tiens trop mal! Je suis caché et\nje ne le suis pas.\n-\nC'est le feu qui se relève avec son damné.",
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     "texte": "312\nLa Vogue.\nDÉLIRES I. - VIERGE FOLLE\nL'ÉPOUX INFERNAL\nÉcoutons la confession d'un compagnon d'enfer :\n« O divin Époux, mon Seigneur, ne refusez pas la\nconfession de la plus triste de vos servantes. Je suis\nperdue. Je suis soûle. Je suis impure. Quelle vie !\n<< Pardon, divin Seigneur, pardon! Ah! pardon !\nQue de larmes ! Et que de larmes encore plus tard,\nj'espère !\n<< Plus tard, je connaîtrai le divin Époux ! Je suis\nnée soumise à Lui.\nL'autre peut me battre mainte-\nnant!\n-\n« A présent, je suis au fond du monde! O mes\namies !... non, pas mes amies... Jamais délires ni tor-\ntures semblables... Est-ce bête !\n<< Ah! je souffre, je crie. Je souffre vraiment. Tout\npourtant m'est permis, chargée du mépris des plus mé-\nprisables cœurs.\n1\n<< Enfin, faisons cette confidence, quitte à la répéter\nvingt autres fois, - aussi morne, aussi insignifiante !\n<< Je suis esclave de l'Époux infernal, celui qui a\nperdu les vierges folles. C'est bien ce démon-là. Ce",
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     "texte": "La Vogue.\n3'3\n-\nn'est pas un spectre, ce n'est pas un fantôme. Mais moi\nqui ai perdu la sagesse, qui suis damnée et morte au\nmonde, - on ne me tuera pas! Comment vous le\ndécrire ! Je ne sais même plus parler. Je suis en deuil,\nje pleure, j'ai peur. Un peu de fraîcheur, Seigneur, si\nvous voulez, si vous voulez bien!\n-\n<< Je suis veuve... - J'étais veuve...\nmais oui,\nj'ai été bien sérieuse jadis, et je ne suis pas née pour\ndevenir squelette!... - Lui était presque un enfant...\nSes délicatesses mystérieuses m'avaient séduite. J'ai\noublié tout mon devoir humain pour le suivre. Quelle\nvie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au\nmonde. Je vais où il va, il le faut. Et souvent il s'em-\nporte contre moi, moi, la pauvre âme. Le Démon!\nC'est un démon, vous savez, ce n'est pas un homme.\n-\n<<< Il dit : « Je n'aime pas les femmes. L'amour est à\nréinventer, on le sait. Elles ne peuvent plus que vou-\nloir une position assurée. La position gagnée, cœur et\nbeauté sont mis de côté : il ne reste que froid dédain,\nl'aliment du mariage, aujourd'hui. Ou bien je vois des\nfemmes, avec les signes du bonheur, dont, moi, j'aurai\npu faire de bonnes camarades, dévorées tout d'abord\npar des brutes sensibles comme des bûchers... »\n-\n« Je l'écoute faisant de l'infamie une gloire, de la\ncruauté un charme. « Je suis de race lointaine: mes\npères étaient Scandinaves: il se perçaient les côtes,\nbuvaient leur sang.\nJe me ferai des entailles partout\nle corps, je me tatouerai, je veux devenir hideux\ncomme un Mongol : tu verras, je hurlerai dans les rues.\nJe veux devenir bien fou de rage. Ne me montre ja\nmais de bijoux, je ramperais et me torderas sur le\ntapis. Ma richesse, je la voudrais tachée de sang par-\ntout. Jamais je ne travaillerai... » Plusieurs nuits, sn",
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     "texte": "314\nLa Vogue.\n-\ndémon me saisissant, nous nous roulions, je luttais avec\nlui!\nLes nuits, souvent, ivre, il se poste dans les\nrues on dans des maisons, pour m'épouvanter mortel-\nlement.\n<< On me coupera vraiment le cou; ce sera\ndégoûtant » oh! Ces jours où il veut marcher avec\nl'air du crime!\n<< Parfois il parle, en une façon de patois attendri, de\nla mort qui fait repentir, des malheureux qui existent\ncertainement, des travaux pénibles, des départs qui\ndéchirent les cœurs. Dans les bouges où nous nous\nenivrions, il pleurait en considérant ceux qui nous\nentouraient, bétail de la misère. Il relevait les ivrognes\ndans les rues noires. Il avait la pitié d'une mère mé-\nchante pour les petits enfants. — Il s'en allait avec des\ngentillesses de petite fille au catechisme. - Il feignait\nd'être éclairé sur tout, commerce, art, médecine. - Je\nle suivais, il le faut!\n<< Je voyais tout le décor dont, en esprit, il s'entou-\nrait; vêtements, draps, meubles : je lui prétais des\narmes, une autre figure. Je voyais tout ce qui le tou-\nchait, comme il aurait voulu le créer pour lui. Quand il\nme semblait avoir l'esprit inerte, je le suivais, moi, dans\ndes actions étranges et compliquées, loin, bonnes ou\nmauvaises: j'étais sûre de ne jamais entrer dans son\nmonde. A côté de son cher corps endormi, que d'heures\ndes nuits j'ai veillé, cherchant pourquoi il voulait tant\ns'évader de la réalité. Jamais homme n'eut pareil vœu.\nJe reconnaissais, sans craindre pour lui, qu'il\npouvait être un sérieux danger dans la société. - Il a\npeut-être des secrets pour changer la vie? Non, il ne\nfait qu'en chercher, me répliquais-je. Enfin sa charité\nest ensorcelée, et j'en suis la prisonnière. Aucune autre\nâme n'aurait assez de force, - force de désespoir! -",
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     "texte": "La Vogue.\n315\npour la supporter, - pour être protégée et aimée par\nlui. D'ailleurs, je ne me le figurais pas avec une autre\nâme: on voit son Ange, jamais l'Ange d'un autre, -\nje crois. J'étais dans son âme comme dans un palais\nqu'on a vidé pour ne pas voir une personne si peu noble\nque vous: voilà tout. Hélas! je dépendais bien de lui.\nMais que voulait-il avec mon existence terne et lâche?\nIl ne me rendait pas meilleure, s'il ne me faisait pas\nmourir! Tristement dépitée, je lui dis quelquefois :\n<< Je te comprends. » Il haussait les épaules.\n« Ainsi, mon chagrin se renouvelant sans cesse, et\nme trouvant plus égarée à mes yeux, - comme à tous\nles yeux qui auraient voulu me fixer, si je n'eusse été\ncondamnée pour jamais à l'oubli de tous! - j'avais de\nplus en plus faim de sa bonté. Avec ses baisers et ses\nétreintes amies, c'était bien un ciel, un sombre ciel, où\nj'entrais, et où j'aurais voulu être laissée, pauvre,\nsourde, muette, aveugle. Déjà j'en prenais l'habitude.\nJe nous voyais comme deux bons enfants, libres de se\npromener dans le Paradis de tristesse. Nous nous\naccordions. Bien émus, nous travaillions ensemble.\nMais, après une pénétrante caresse, il disait : « Comme\nça te paraîtra drôle, quand je n'y serai plus, ce par\nquoi tu as passé. Quand tu n'auras plus mes bras sous\nton cou, ni mon cœur pour t'y reposer, ni cette bouche\nsur tes yeux. Parce qu'il faudra que je m'en aille, très\nloin, un jour. Puis il faut que j'en aide d'autres : c'est\nmon devoir. Quoique ce ne soit guère ragoûtant...\nchère âme... » Tout de suite je me pressentais, lui\nparti, en proie au vertige, précipitée dans l'ombre la\nplus affreuse: la mort. Je lui faisais promettre qu'il ne\nme lâcherait pas. Il l'a faite vingt fois, cette promesse\nd'amant. C'était aussi frivole que moi lui disant :",
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     "texte": "316\nLa Vogue.\n<< Je te comprends. >>>\n<< Ah! je n'ai jamais été jalouse de lui. Il ne me\nquittera pas, je crois. Que devenir? Il n'a pas une\nconnaissance; il ne travaillera jamais. Il veut vivre\nsomnambule. Seules, sa bonté et sa charité lui donne-\nraient-elles droit dans le monde réel? Par instants,\nj'oublie la pitié où je suis tombée : lui me rendra forte,\nnous voyagerons, nous chasserons dans les déserts,\nnous do rmirons sur les pavés des villes inconnues, sans\nsoins, sans peines. Où je me réveillerai, et les lois et\nles mœurs auront changé, - grâce à son pouvoir\nmagique, - le monde, en restant le même, me laissera\nà mes désirs, joies, nonchalances. Oh! la vie d'aven-\ntures qui existe dans les livres des enfants, pour me\nrécompenser, j'ai tant souffert, me la donneras-tu? Il\nne peut pas. J'ignore son idéal. Il m'a dit avoir des\nregrets, des espoirs : cela ne doit pas me regarder.\nParle-t-il à Dieu? Peut-être devrais-je m'adresser à\nDieu. Je suis au plus profond de l'abîme, et je ne sais\nplus prier.\n<< S'il m'expliquait ses tristesses, les comprendrais-je\nplus que ses railleries ? Peut-être Il m'attaque, il passe\ndes heures à me faire honte de tout ce qui m'a pu tou-\ncher au monde, et s'indigne si je pleure.\n«\n-\nTu vois cet élégant jeune homme, entrant dans\nla belle et calme maison: il s'appelle Duval, Dufour,\nArmand, Maurice, que sais-je ? Une femme s'est dé-\nvouée à aimer ce méchant idiot: elle est morte, c'est\ncertes une sainte au ciel, à présent. Tu me feras mou-\nrir comme il a fait mourir cette femme. C'est notre sort,\nà nous, cœurs charitables... » Hélas! il avait des jours\noù tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets\nde délires grotesques: il riait affreusement, longtemps.",
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     "texte": "La Voguc.\n317\n-\nPuis, il reprenait ses manières de jeune mère, de\nsœur aimée. S'il était moins sauvage, nous serions\nsauvés ! Mais sa douceur est aussi mortelle. Je lui suis\nsoumise.\n-\nAh! je suis folle !\n<< Un jour peut-être il disparaîtra merveilleusement;\nmais il faut que je sache, s'il doit remonter à un ciel,\nque je voie un peu l'assomption de mon petit ami! »\nDrôle de ménage!\n(A suivre.)\nARTHUR RIMBAUD.",
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   "ocr_source": "OCR HathiTrust, volume iau.31858045124140 (réimpression Slatkine, Genève, 1971), sans correction",
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     "texte": "HYPERION\n(Suite.)\nJuste au même battement des larges ailes du Temps\nHyperion se laissait glisser dans l'air au léger frémisse-\nment.\nEt Saturne gagnait avec Théa ce lugubre lieu.\nOù Cybèle et les Titans meurtris pleuraient.\nC'était une caverne où aucune lumière ne venait insulter\nDe son éclat importun à leurs larmes; de leurs propres\ngémissements.\nIls sentaient la douleur, mais ils ne s'entendaient pas,\ncar on n'entendait que le pétrien grondement\nDe tonnantes chûtes d'eau, que la voix rauque de torrents\nDéversant leur déluge éternel d'où venaient ces\nbruits, on ne savait.\n-\nRochers se projetant sur les rochers, rocs semblant\nToujours comme s'ils venaient de sortir d'un sommeil,\nFront contre front élevaient leurs monstrueuses cornes;\nEt ainsi dans leurs mille énormités fantastiques,\nComme d'un toit, ils abritaient ce nid du malheur.\nAu lieu de trônes, le dur silex leur était sièges.",
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     "texte": "La Vogue.\n319\nDes lits de pierres rugueuses, les arêtes des bancs\nd'ardoises\nDures comme le fer.\n-\nTous n'étaient pas réunis :\nQuelques-uns enchaînés dans les chaînes de la torture,\nquelques-uns errants,\nCœus et Cygès et Bréaréus\nTyphon et Dolor et Porphyrion,\nEt bien d'autres, les plus terribles à l'attaque,\nSe pressaient en ces lieux où l'on ne respirait qu'avec\npeine;\nDans ces cachots à l'air lourd, ils gardaient\nLeurs dents serrées, toujours serrées, et tous leurs\nmembres\nEn gangués comme les veines du métal, recroquevillés et\ntordus;\nSans un mouvement,\nénorme\nseul le battement de leur cœur\nSe soulevant de douleur et horriblement convulsionné\nPar le bouillonnement et l'afflux fiévreux du sang au\npouls.\nMnemosyne errait par le monde;\nLoin de sa lune, Phœbé s'en était allée;\nEt beaucoup d'autres étaient libres d'errer au loin,\nExcepté ceux des puissants Titans qui avaient ici trouvé\nune sombre retraite.\nA peine des images de vie, l'une ici, l'autre là.\nGisent énormes, étendues de toute leur longueur, - tel\nle morne cirque.\nDes pierres druidiques sur la bruyère abandonnée,\nQuand la pluie glacée commence à la tombée du soir.\nDans le sombre novembre, quand leur voûte de sanc-\ntuaire,\nLe ciel lui-même, demeure invisible durant toute la nuit.",
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     "texte": "320\nLa Vogue.\nChacun gardait son suaire, aucun ne donnait à son\nvoisin\nNi parole, ni regard, ni geste de désespoir.\nCreüs était l'un, sa pesante masse d'armes de fer\nGît à côté de lui, et fracassé, un bloc de rochers\nDisait quelle avait été sa fureur, avant qu'il ne fût ainsi\nabattu et torturé\nIapetus un autre : dans son éteinte.\nLe cou fangeux d'un serpent: sa langue acérée\nSortant de sa gorge, et toute sa longueur déroulée,\nMorte\nla créature ne pouvait plus cracher\n-\nSon venin aux yeux de Jupiter vainqueur.\nPuis Cottus: étendu sur la terre, il gît, la tête relevée,\nComme souffrant une horrible peine : et toujours sur la\npierre,\nFurieux, il grince les dents, la bouche béante,\nLes yeux horribles, attentifs à une horrible besogne\nPrès de lui\nAsia, née de l'énorme Caf.\nAsia qui coûta à sa mère Fellus, des douleurs plus\ncruelles,\nBien que femme, qu'aucun de ses autres fils.\nPlus de pensée que de souffrance était en sa facc\nsombre,\nCar elle prévoyait sa gloire;\nEt, dans sa vaste imagination, devant elle se tenaient\nDes temples ombragés de palmiers, et des sanctuaires\nélevés, rivaux entre eux.\nPrès d'Oxus, dans les îles sacrées du Gange,\nPareille à l'Espérance s'appuyant sur son ancre,\nAsia s'appuyait moins belle, sur une défense\nDu plus immense de ses éléphants\nAu-dessus d'elle, sur l'escarpement abrupt d'un rocher,",
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     "texte": "La Vogue.\n321\nSur son coude se soulevait, le reste du corps sur la\nterre étendu,\nEncelade noyé dans l'ombre; jadis bon et doux\nComme le bœuf paissant paisiblement par les prés,\nMaintenant avec les fureurs du tigre, les instincts du\nlion, irrité,\nIl méditait, machinait, et même maintenant\nIl brandissait des monts pour cette seconde guerre,\nQui ne devait pas tarder et ferait fuir les jeunes Dieux\nEt les forcerait de se cacher en des corps de quadru-\npèdes et de volatiles.\nNon loin de là Atlas; et près de lui étendu\nPhorcus, le père des Gorgones. Et tout près d'eux\nOceanus, et Téthys, sur le sein de laquelle\nSoupirait Clymène, cachée dans ses cheveux en dé\nsordre,\nEt au milieu d'eux tous Themis, aux pieds\nD'Ops, la reine, qu'un nuage cachait aux yeux.\nPas de forme visible, pas plus que lorsque\nL'épaisse nuit confond le sommet des pins avec les\nnuages,\nEt bien d'autres étaient, dont les noms ne peuvent être\ndits,\nCar lorsque les ailes de la muse prennent leur essor\nvers les plaines aériennes\nQui peut retarder son vol? Et la muse doit parler\nDe Saturne et de son guide, qui maintenant étaient\nmontés\nA travers l'humidité, à pas glissants, d'une profondeur\nPlus horrible encore. Au-dessus d'un lugubre roc\nLeurs têtes apparurent et leur stature grandit\nJusqu'à ce que sur le plateau élevé ils aient pu poser\nleurs pieds.",
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     "texte": "322\nLa Vogue.\nAlors Théa étendit ses bras tremblants\nSur les frontières de ce nid de la douleur,\nPuis de côté elle fixa ses yeux sur la face de Saturne;\nSur ce visage elle lut la plus terrible lutte : ce Dieu\nsuprême\nEn lutte avec toute la vanité de la douleur,\nDe la rage, de la peur, de l'anxiété, de la vengeance,\nDu remords, de l'ennui, de l'espérance, et par dessus\ntout de la désespérance.\nContre ces maux il luttait en vain; car la Destinée\nAvait versé une huile mortelle sur sa tête,\nL'avait oint du poison du malheur et Théa\nEffrayée, s'arrêta et le laissa passer\nLe premier, pour qu'il pénétrât parmi la tribu des\nTitans tombés.\nDe même que pour nous mortels, notre cœur débor-\ndant de douleur\nEst encore plus oppressé, encore plus enfiévré\nQuand nous approchons de la triste demeure\nOù d'autres cœurs souffrent des mêmes tourments,\nAinsi Saturne, à mesure qu'il avançait au milieu d'eux,\nSe sentait défaillir et il se serait parmi eux abattu.\nN'était qu'il rencontra l'œil d'Encelade ;\nEt la puissance de cet œil, la terreur respectueuse qui\nbrillait en cet œil, soudainement\nLui fut une inspiration : et il clama :\n« Titans, voyez votre Dieu. »\nA ce cri les uns de\npousser un sourd gémissement,\nD'autres en pieds de se lever; d'autres aussi de clamer;\nQuelques-uns de pleurer, d'autres de geindre, tous de\nse courber en signe de respect.\nEt Ops soulevant les noirs plis de son voile,\nMontra ses joues âples et son blême front,",
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     "texte": "La Vogue.\n323\nSes fins sourcils noirs de jais et ses yeux caves,\nIl court un grondement parmi les vieux pins, au corps\nnoir décharné,\nQuand l'Hiver parmi eux élève sa voix; il court un bruit\nParmi les immortels quand un Dieu fait un signe,\nDe son doigt ordonnant le silence et dit qu'il va charger\nSa langue de tout le poids de la pensée infinie,\nDe tonnerre, d'harmonie et de majesté :\nEt ce bruit est pareil au grondement parmi les vieux\npins au corps noir décharné ;\nQuand ce grondement cesse en ce monde montagneux\nAucun autre son ne lui succède ! mais lorsque le bruit\ncessa ici,\nParmi ces Dieux tombés, la voix de Saturne\nSe leva comme la voix d'un orgue, qui reprend à nou-\nveau\nSes accords, quand d'autres harmonies, arrêtées subi-\ntement\nLaissent l'air agité vibrant des vibrations argentines.\nEt la voix de Saturne grandit ainsi : « Non, dans la\ntristesse de mon propre cœur,\nQui est à lui-même son juge et son inquisiteur,\nJe ne puis trouver pourquoi vous seriez ainsi :\nNon, dans les légendes des premiers jours,\nÉtudiées dans les feuillets dictés par les esprits, dans\nce vieux livre\nQu'Uranus étoilé, de son doigt brillant\nArracha aux rivages des ténèbres, alors que les vagues\nAu loin retirées, le cachaient encore dans l'obscurité\nde leurs eaux peu profondes,\nCe livre que, vous le savez, j'ai toujours gardé\nComme mon tabouret à la solide base...\nImpuissant! -\n-\nAh!",
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     "texte": "324\nLa Vogue.\nLà non plus, dans aucun signe, aucun symbole, aucune\nprophétie\nDes éléments, de la terre, de l'eau, de l'air et du feu.\nEn guerre, en paix ou luttant entre eux\nUn contre un, ou deux, ou trois, ou tous,\nChacun seul contre les trois autres,\n-\nComme le feu avec l'air luttant avec fracas quand les\ndéluges de pluie\nNoient et le feu et l'air et les précipitent tous deux\ncontre la terre,\nOù, rencontrant le soufre, ils se livrent une quadruple\nlutte\nQui désagrège ce pauvre monde; - non même dans\ncette lutte\nOù je prends d'étranges connaissances, où je puis lire\nprofondément,\nJe ne puis trouver pourquoi vous seriez ainsi.\n(Traduit de KEATS, par M. J. J. RÉTHORÉ )\n(A suivre.)\n30\nL'Administrateur-Gérant:\nGUSTAVE KAHN.",
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