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     "texte": "AVERTISSEMENT\nNous continuons strictement, avec l'élargissement né-\ncessaire, la campagne menée dans la Vogue en 1886-87 et\ndans la Revue indépendante en 1888.\nLes collaborateurs actuels de la Vogue entendent définir\net défendre leur idéal de Poème libre, de Drame, de Roman\net de Critique personnelle; durant le premier semestre, des\nnouvelles tiendront lieu de roman.\nConformément à ses traditions, la Vogue s'intéressera aux\nquestions d'érudition littéraire et d'art industriel.\nLa critique générale sera tenue par M. Gustave Kahn, le\nthéâtre par M. Henri de Régnier, la critique d'art par M. Félix\nFénéon, la critique musicale par M. Jean E. Schmitt. Sans\ns'engager à donner tous les mois un jeu complet de critiques,\nla Vogue étudiera de son point de vue spécial les phénomènes\nde vie et d'art intéressant les lettres.\nUne partie des deuxième, troisième et quatrième numéros\nsera consacrée à l'Exposition.\nNous comptons en outre publier avant janvier: de F. Vielé-\n1",
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     "texte": "2\nLA VOGUE\nGriffin, des fragments de Yeldis (poème), des notes sur Swin-\nburne, Tennyson, Morris; de H. de Régnier, Glorioles (suite\nde poèmes), le Château de Lucile (nouvelle); d'Adolphe Retté,\ndes fragments de la Forêt bruissante (poème), Polychromies,\ndix poèmes à l'adventure dont Fête de nuit, l'Alcôve nouvelle;\nde F. Poictevin, des études de Primitifs de Paul Adam, des\nfragments d'Essence de Soleil (roman); de J. Ajalbert, des\nfragments d'un poème; de Jean E. Schmitt, L'Onde, Le Mari\nbrutal, nouvelles; de Jean Thorel, la Joie éparse, poème ;\nde Gustave Kahn, des chansons tziganes, Panthalis, poèmes,\ndes études sur Corneille et Léon l'Hébreux, une leçon de phi-\nlosophie de Diogène, des traductions d'Hoffmann.\nL'édition de luxe contient au premier numéro un bois de\nCamille Pissarro.",
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     "texte": "TRIBULATIONS ÉLECTORALES\nUne élection départementale étant imminente dans ce pays où\nla haute situation industrielle de sa famille gardait les influences,\nLerys briguerait, selon les coutumes, cette charge politique.\nSi le sort lui adjugeait la réussite, son audace ne reculerait\npas à l'assaut des prévaricateurs, dût-il, pour ce, laisser sa vie\naux prestigieux spadassins qui excellent à supprimer les intelli-\ngences révélatrices.\nSes oncles, les maîtres des mines, agréèrent de si fermes\ndesseins, et promirent toute aide.\nLerys dépensa quelques jours à prendre en coutume l'inces-\nsant tapage des machines battantes, les cris des conducteurs,\nles sifflements aigus de la vapeur lâchée, le décor en briques\nrôties embues de fumées cendreuses et chevelues d'étincelles\njaillissantes.\nPuis il descendit au coron dans la cité minière, et pénétra les\ncellules de la ruche. Il apprit les intérieurs flamands soigneuse-\nment poudrés de sable vers le poêle gonflé de houille où chauf-\nfait la cafetière d'étain, consolation des femmes bavardes aux\nseins nus étirés par de voraces nourrissons. Il sut vite les mi-\nsères: le mâle, altéré par la poussière de charbon, buvant la\npaye; d'où le manque de hardes, de saine nourriture, de tout\nen somme, sauf le logis gratuit et l'abondance de combustible.\nDe deux heures en deux heures, les équipes remontaient de",
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     "texte": "4\nLA VOGUE\nla fosse. Ces robustes flamands, voûtés par l'étroitesse des gale-\nries de taille, envahissaient le lieu à boire, en secouant leurs\nhabits de toile, plaqués de noir, ainsi que les visages, les mains.\nL'esprit révolutionnaire des Flandres subsistait à leurs propos\nfarouches, non moins qu'une tendance d'atavisme aux corpora-\ntions fédératives où les membres eussent droit de vote et d'avis.\nAmèrement, ils se plaignirent de n'être point consultés sur les\nréformes. Les ingénieurs gâtaient la mine. En réduction de\nsalaire, en augmentation d'heures de travail, ils payaient, volés\nde plus par les fournisseurs d'aliments sans concurrence dans\nle coron.\n-\nBientôt la colère pourprait les visages, de lourds poings\nabattus sur les tables bousculaient les faïences à bière. Les\ncasques de cuir, les rudes encolures se courbaient au poids des\nmalheurs. Des profils féroces illustraient les vitres avec la me-\nnace du poing tendu vers les halls de fer en flammes, en\ntapage, gueules d'enfer où grinçait la descente de bannes suc-\ncessives. Lerys entreprit ses conférences et le remède. Il fit\nconsentir les houilleurs à l'abandon d'une minime somme sur\nles salaires quotidiens; moyennant quoi la Compagnie leur\ndistribua des repas abondants et peu coûteux. Il obtint aussi\nqu'on fixat un tarif, but de leurs vœux.\nVite ils changèrent leurs plaintes. Les males se dirent privés,\npar cette retenue, d'alcool, de tabac, qui soutiennent le cou-\nrage et tuent l'ennui. Bientôt ils insinuèrent que l'administration\ngagnait sur la cession des nourritures acquises ainsi en fortes\nquantités. Les petits marchands hostiles ouvrirent des crédits\nde boisson, endettèrent les mineurs, qui, harcelés par eux, com-\nmencèrent de courir en troupes dans les ruelles avec des cris\nde bétes. Difficilement, Lerys les calma par la preuve numéraire\ndu bénéfice que leur valait l'innovation. A ces poings levés, à",
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     "texte": "LA VOGUE\n5\nces hurlantes méfiances, à ces paroles barbares, rapides, sali-\nveuses, il comprit combien eux préféraient servir de proie aux\ndébitants, pauvres gens, leurs pareils, plutôt que de réaliser\nune économie avec le soupçon qu'un gain quelconque, si mi-\nnime fût-il, pût échoir au capital, à l'ennemi.\nPar hasard, l'extraction de la houille augmenta les semaines\nqui suivirent l'affichage du tarif fixe. Une trombe de colère se-\ncoua le coron. Le troupeau des mineurs engorgea les ruelles,\nchargea de vociférations les fumées. On dut fermer les grilles\nde la villa. Lerys leur précha. Encore qu'ils ne connussent point\nde raisons contraires à ses arguments, leur fureur s'accrût.\nAu retour de ces malencontreuses expéditions, Lerys heur-\ntait le sourire gouailleur des oncles. Les cousins le plaisan-\ntèrent franchement: En était-il encore à apprendre l'imbé-\ncillité du prolétaire? Quand il eût enrichi tous les herscheurs de\nla fosse, il ne resterait pas moins odieux à leur persuasion\nd'être par lui volés, trompés, tués. Eux, brutes haineuses et\négoïstes, n'imaginaient point qu'on s'inquiétât dans le but de\nservir leur sort. Ils se moquaient bien de la ruine ou de la for-\ntune de la Compagnie, eux. Et s'ils n'étaient trop laches pour\nrisquer la fusillade, depuis longtemps ils auraient assassiné les\nquatre administrateurs. »\nLe grand Georges l'entraînait au laboratoire sans autre souci\ndes mille faces barbues, atroces qui, écrasées contre les proches\ngrilles de la villa, hurlaient la mort. Le naturaliste découvrait\nde belles collections de coléoptères, la joaillerie des plumages, la\nlumière des formes aux oiseaux exotiques empaillés en apparat.\nL'autre, gaillard, intentait alors des expériences électriques, un\nnouveau système de lampe à mine, destinée à rendre moins pé-\nnible le travail couché.\nVers cette heure, l'oncle Junque, sanglé d'une lévite grise, sa",
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     "texte": "6\nLA VOGUE\nbarbe d'argent en belle cascade contre la gorge, le chapeau gris\nen bataille sur la chevelure neigeuse, sortait triomphalement\ndes remises, seul au haut d'un mail monumental attelé de\nquatre steppers. Et toute l'après-midi, sur le sable de la cour, il\ns'appliquait à faire des huit, des croix, des cercles tracés par le\nsillage des roues: figures remarquables de pureté géométrique\net prouvant la haute virtuosité de l'automédon.\nBien que la grève grognât à la grille, il ne se privait point de\nce sport. Même en veine d'insolence, sa chambrière fróla la haie\ndes visages; l'attelage passait aussi près que possible de la\nfoule admirative, en somme, de ce beau vieillard, de la lueur\nsombre aux immenses panneaux du mail où la colère publique\nréfléchie se déformait grimaçante et grotesque.\nLes mineurs aboyèrent ainsi plusieurs jours jusqu'à ce que\nles matât la famine. On satisfit du reste leur requête par le réta-\nblissement du premier état des choses. L'ivrognerie, un moment\nréfrénée, abattit les hommes dans les ruisseaux, pollua de nou-\nveau le coron de vomissures, de querelles, de rixes au pic; les\ncrânes s'entr'ouvrirent sous les poings des colosses, les enfants\ncrevèrent; les femmes se prostituèrent pour la nourriture\ncomme auparavant, mais tous avec la gloire d'être libres.\nToutefois, bien que la pratique des rénovations sociales ren-\ncontrât mauvais accueil chez les intelligences ouvrières, l'expli-\ncation des théories leur agréa fort. Aux conférences de Lerys,\nles mineurs assistèrent assidûment en physionomies attentives\net scellèrent de leurs bravos ses homélies contre la peine de\nmort, les octrois, l'injuste répartition de l'impôt, grevant les\nobjets de consommation usuelle pour épargner les produits de\nluxe, contre le droit d'héritage, le droit d'accaparement par le\ncapital et la vénalité de la justice civile. Il acquit parmi ses au-\nditeurs assez de réputation. L'enthousiasme secoua même plu-",
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     "texte": "LV VOGUE\n7\nsieurs fois la dure somnolence flamande, surtout quand les\npéroraisons de ses discours savaient honnir la criminelle insou-\nciance du parlement bourgeois et peindre brièvement ses\nhontes.\nL'oncle Tramène écoutail malignement le candidat lui dire\nses triomphes:\nC -\nMéfiez-vous des apparences. Vos belles paroles, vos\nattaques contre le bourgeois, vous valent seules ces témoignages:\nles électeurs ne comprennent rien au reste. Attendez-vous aux\nsurprises de la dernière heure, - quand vous déclarerez vos\nsympathies à la cause... »\nLui, gras sexagénaire, rouge et ras de tout poil, se couchait\nsur les coussins du fauteuil mécanique dont l'inclinaison se gra-\nduait en angles exacts, le long d'un sextant. La chemise sans\nempois permettait au gros mangeur une respiration facile et\ndigestive. Et Lerys admirait ce savant homme qui avait tant\nétudié les livres pour seule fin de soustraire son corps à tout\neffort inutile, d'en ménager la force et de le tenir en santé. Cette\nrare dévotion à la forme charnelle réglait tous les actes, l'horaire\ndes occupations diurnes.\nAprès le repos de méridienne, le vieillard, guétré par son do-\nmestique, sifflait deux petits bassets, et, le podomètre au ventre,\ngagnait dans le parc le tir aux lapins.\nSouvent Lerys le suivit. A son côté, il culbuta les queues\nblanches des bestioles. Entre temps venaient les conseils rail-\nleurs du robuste épicurien. Sans vergogne, ils niaient l'utilité\nde l'effort et bafouillaient ce sot orgueil qui peine de son agi-\ntation vaine pour modifier en quelque façon le cours des\nrythmes stellaires où virent la masse de la planète et ses créa-\ntures. Le déterminisme divin, la prescience, guidaient tout. Le\nseul but était de végétaliser la vie suivant de sûrs préceptes",
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     "texte": "8\nLA VOGUE\nphysiologiques; car la santé bonne égaye, désille les yeux\nleurrés par le décor, et concentre en elle-même les vigueurs de\nl'imagination dès lors multipliée.\nLa santé parfaite, jeune homme, la normale, et une\nbonne bibliothèque pour tremplin des évocations intellectuelles:\nvoilà la sagesse ! >\nEt d'un coup il s'arrête. Le podomètre marque 6,324 pas; un\neffort de plus serait fatigue et déperdition. A son appel, le do-\nmestique avance le bas sabot d'acajou attelé du poney d'Ir-\nlande, poilu comme un épagneul et dont la crinière balaie.\nLe petit trot de la bête les emmène vers les cultures des\nplaines.\nEnsemble Lerys et l'oncle travaillèrent les convictions poli-\ntiques des laboureurs : race aquiline, espagnole. Chez ces gens,\nl'instinct propriétaire inébranlablement se défendit. En vain\nl'oncle offrait-il, sur ses deniers, tout l'appareil du labourage à\nvapeur qui simplifierait la tâche et améliorerait la récolte. Il\nfallait seulement qu'ils consentissent à l'unité dans la direction\ndes travaux, à la communion de tous les labeurs pour l'œuvre\ntotale. Le bénéfice se répartirait ensuite, — selon l'apport pri-\nmitif de chaque agriculteur. On leur démontre les pertes de\ntemps, d'effort, d'engrais, exigées par le morcellement infini des\nterres, en telle sorte que le plus pauvre possède en bien le plus\ngrand nombre de morceaux épars aux quatre points cardinaux\ndu terroir. Mais cette même méfiance envers le metteur en pra-\ntique aussitôt se manifesta. Toute l'énergie de ces maigres\nmâles de somme peina pour refuser l'innovation, chacun tenant\nà son bien tel quel, à ses idées et à ses moyens de travail, si\ndéfectueux qu'ils parussent à leur franchise. Ils réclamaient la\nprotection contre la concurrence des céréales d'Amérique, des\nbetteraves d'Allemagne, le renchérissement du blé, le triplement",
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     "texte": "LA VOGUE\n9\ndes droits de douane, une sorte d'échelle mobile, tous les usages\nprotecteurs de l'ancien régime qui personnifiait pour eux les\ntemps prospères et le signe de richesse. Leur haine du neuf,\nl'amour de la routine, cet entêtement à persévérer aux mêmes\ncoutumes de jadis comme leurs bœufs au même sillon, les fit\ntrépigner de joie lorsque Lerys invoqua la prochaine restaura-\ntion de l'autel, du trône, du Roy.\n-\nAh! le décor des mots à la simplicité plébéienne! ceux-ci\nvous éliront contraire à leurs vœux, pour votre drapeau; et les\nmineurs auront de la peine à vous confier le mandat, si fervent\nque vous soyez à leur sort, à moins que les décide votre haine\ndu parlementarisme, bien différemment interprétée par leurs\ncœurs de sauvages.\nLes imbéciles! disait Lerys. Rien à tirer de ces bancs\nd'idiots agglomérés à leur marotte comme une colonie d'huitres\nau roc. Je comprends aujourd'hui les Tibère, les Néron, les\nCaligula! Tous trois tentèrent d'abord en leur intégrité les\nvertus du parfait prince; tous trois d'abord peinèrent à l'amé-\nlioration de l'humaine destinée. Mais l'idiotie des citoyens lassa\nleur courage. Affolés par l'apothéose du stupide, ils saignèrent\nles troupeaux civiques en rage de ne pouvoir les diviniser.\nQuelle joie de faire descendre des sénateurs dans l'arène! Oh!\nla tête de M. Ranc travesti en belluaire devant un tigre du\nBengale: l'enviable et rationnelle volupté de prince!\n- Mais, jeune homme, l'instruction laïque et obligatoire ?\n-\nElle sert uniquement à faire entrevoir aux misérables une\nplus grande quantité de plaisirs pour eux intangibles, à\naccroître donc, et cruellement, la torture de leurs appétits. ›\nMélancoliques, ils rentraient à la villa; mélancoliques, avec la\ncertitude de l'impuissance, ils y demeuraient. Quelles que fussent\nleur bienveillance et leur ardeur, la puérile fatuité et l'igno-",
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     "texte": "10\nLA VOGUE\nrance des plèbes les contraignirent, après chaque tentative de\nles satisfaire, à reprendre le régime de l'autorité pure; sinon les\nforges se fussent arrêtées avec les machines par le caprice\nconstant des grèves; et la famine eût tué cette masse de gens\ndépourvus de travail.\nLes choses reprirent le cours habituel. Pomponné, fleuri,\nl'oncle Junque compliqua avec une plus grande habileté les\ncourbes de son monumental attelage. Les cousins classaient les\npièces au laboratoire, parmi les titillations électriques et l'acre\nsenteur des combinaisons chimiques. Et puis, la voix vivante,\nrailleuse, une voix de femme quadragénaire filtrait à travers\nles battants de la bibliothèque, et l'épicurien lisait un texte de\nsceptique grec conforme à ses théories.\nLerys préparait ses discours pour les grandes réunions élec-\ntorales approchantes. Souvent, il laissait choir sa plume et\ns'essorer le rêve. Les temps enfuis renaissaient avec la splendeur\ndes amours, des chasses, des galas défunts.\nAh! misère des choses! Vanité de la vie dans le décor de la vie!\nInutilité de l'effort hors Dieu, hors la contemplation de Dieu !...\nLa première réunion politique arriva. Sous le hall de fonte,\non avait disposé des bancs et une estrade. Le jour livide s'im-\nmisçait par les verrières de la toiture à travers l'éternelle nue\nde fumée sombre et l'échevellement d'étincelles.\nA la cloche sonnante, les cabarets vomirent la foule bleue des\npaysans et des mineurs en blouses dominicales. Les têtes se\ndécouvrirent pataudes, barbues et brusques aquilines; rases\nfrisées, du côté des rustres brunis par l'air.\nLe comité conservateur, huit hommes de noblesse, d'allures\npauvres el mesquines, se place au fond de l'estrade. Deux\ns'avancèrent aux sièges d'assesseurs, et la présidence fut offerte\nà la belle barbe de l'oncle Junque.",
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     "texte": "LA VOGUE\n11\nL'auditoire cessa ses crachats et ses toux: les sabots finirent\nde rayer l'asphalte, et la parole, donnée en quelques mots brefs\nà l'orateur du comité, retraça les malheurs des temps: Dieu\nchassé de ses églises, de l'école, la charge des impòts, le malheur\nde l'agriculture.\nL'homme timide parlait bas, entendu seulement par les pre-\nmières rangées de paysans auxquels il promit d'une voix\ndoucereuse toutes les protections, tous les privilèges lors du\nretour du Roy, qui ne pouvait plus tarder. En tous lieux, la\npopulation réclamait son Roy bien-aimé en souffrance sur la\nterre d'exil. Et les grandes phrases bêtes, les mensonges connus,\nronflèrent sourdement hors de cette chétive créature lissée par\nla ruine et la dévotion. Les rustres d'applaudir. On avait compté\nsur cette disposition de places, pour que les mineurs, n'enten-\ndant rien, se contentassent d'applaudir aussi par esprit d'imita-\ntion. La supercherie ne manqua pas de réussir. D'autant que les\ncontre-maîtres surveillaient les auditeurs; et comme la Compa-\ngnie annonçait une prochaine épuration du personnel, aucun\nn'eut garde de mécontenter, en crainte du renvoi, de la misère.\nLerys, d'abord opposé à ce manège, heurta l'oncle Junque, lui\nrappelant l'insuccès de ses récentes expériences et l'idiotie de la\nmultitude.\nUn autre monsieur, encore plus timide, mais prétendu très\nfort en économie politique, succéda, qui, pendant une heure, fit\ndu calcul oral incompris de l'assistance, malgré la fréquence de\nses\névidemment ».\nLerys, à son tour, discourut. Sa voix plus forte parvint à\ntoutes les oreilles, ce qui suscita un mouvement d'aise générale.\nAccoutumés à sa figure, les électeurs témoignèrent de la syтра-\nthie, et les bravos s'écroulèrent.\nMais à voir, devant son geste, cet immense plant de crânes",
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     "texte": "12\nLA VOGUE\nobtus, de mâchoires bestiales, cette floraison d'yeux atones,\natrophiés par l'ivresse et le tabac, ces épaules tassées sous\nl'ennui, l'indifférence, la résignation à suivre les conseils de la\nCompagnie quels qu'ils fussent, afin de ne point encourir son\nhostilité, le courage de convaincre lui faillit.\nIl figurait le plan d'un phalanstère, décrivait les locaux, les\ncoutumes, la répartition du travail, les récompenses, les spec-\ntacles, et chiffrait les bénéfices aux réguliers tonnerres de bravos\nsuivant telle de ses inflexions vocales qui indiquait le désir de\nreprendre haleine. Enfin, il atteignit la phrase type et pivot de\nsa dialectique :\n‹ Or, Messieurs, l'organisation merveilleuse dont je viens de\nretracer les principes, une organisation conçue sur des plans si\npurement et si parfaitement socialistes (je veux dire conçus pour\nle bonheur du plus grand nombre d'après la formule : - A cha-\ncun selon ses capacités -) cette organisation fut mise en œuvre\npendant huit siècles, par les moines de l'abbaye de Saint-Wast,\ndont les ruines magnifiques dominent encore nos demeures.\n• Et c'est par cette preuve historique que j'entreprendrai de\nfaire paraitre l'excellence de l'Église et des théories catholiques\nappliquées au bien-être des citoyens sur la criminelle incapacité\net l'odieuse prévarication des gouvernants actuels.\n< Oui, Messieurs, le beau rêve du socialisme a été réalisé une\nfois, et c'est l'Église, et ce sont les monastères qui ont assumé\nla grande tâche de la félicité publique, cela parce que la devise\nde l'Église, comme celle du Christ, arbore ces infaillibles talis-\nmans du bonheur humanitaire: Amour et Charité. »\nIl s'arrėta. Les murmures bourdonnèrent parmi la foule des\nmineurs qui houla. Bientôt, leur ironie désigna sur l'estrade le\ncuré du canton, malpropre paysan en soutane, toujours rouge\nde digestions ou de fornications récentes.",
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     "texte": "LA VOGUE\n13\nA grand peine, Lerys put-il terminer dans le silence, encore\nqu'il eût protesté que l'indignité des ministres n'entachait point\nla splendeur du culte, encore qu'il eût annoncé comme infaillible\net prochaine la résurrection de la papauté endormie, prenant\nalors l'étendard de saint Pierre et tâchant par l'univers, selon sa\ndevise de charité, pour rétablir le socialisme religieux que pré-\nconisent les Grégoire de Tours, les saint Martin, les saint\nBernard et tous les apôtres des Gaules.\nMais pas un de ces arguments ne sut vaincre l'obstination\nplébéienne qui personnifiait l'Église entière dans l'ignoble\nemblémature de ce mauvais prêtre.\nDeux autres réunions, en des lieux différents, obtinrent le\nmême succès: une évidente indifférence des électeurs envers\ntoutes ces théories, pour eux incompréhensibles, et la simple\npersuasion qu'ils voteraient par peur et par besoin.\nD'ailleurs, Lerys constata que les prêtres, partout, tuaient la\nreligion avec une sûre tactique, soit qu'ils affichassent des\nmœurs de rouliers, soit que, nantis d'une austérité trop rude,\nils maltraitassent la faiblesse humaine, en sorte que les ouailles\nse dégoûtaient de commettre leur âme aux mains d'un goujat\nou de subir les injurieuses admonestations d'un dévôt acariatre.\nLa tournée finie, le comité conservateur déclara présenter\ncomme candidat l'oncle de Junque. La jeunesse de Lerys, la\nchaleur un peu vive de ses théories, ne concordaient pas avec le\nbesoin de discipline politique qu'exigeaient les graves circons-\ntances pour un parti de minorité où les moindres dissensions\neussent été funestes. Mais son grand talent d'orateur et de dia-\nlecticien le désignait comme le successeur de l'oncle de Junque\ndans la législature qui suivrait la restauration du Roy, lorsque\nla sagesse du souverain serait là pour maintenir l'ordre, et lors-\nqu'il serait besoin de statuer sur les principes d'une charte",
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     "texte": "14\nLA VOGUE\nconciliatrice entre le prestige du Trône très-chrétien et les\nrevendications populaires.\nLerys commanda des affiches de candidat indépendant.\nPuis courut les cabarets de mineurs, où il exalta le côté\npurement communiste de ses théories, aux dépens de la thèse\nlégitimiste, omise à dessein. Assez facilement, il se concilia les\npromesses de suffrages pour un programme qui mentionnerait\nle tarif raaximum, le minimum de travail, le droit à la retraite,\nla suppression du Sénat et l'assaut des prévaricateurs.\nD'abord le choix du comité surprit fort le vieux dandy de\nJunque. Il donna son adhésion sur les instances de l'oncle\nTramène, et il promit son désistement en faveur de Lerys par\nune manœuvre de la dernière heure.\nDes ordres venus de Paris enjoignaient aux comités provin-\nciaux de présenter des candidats sans valeur, mais très discipli-\nnables ou indifférents.\nCependant, le mirage de reconnaître les vieux amis du boule-\nvard et une ancienne maîtresse installée maintenant dans une\nlingerie de la rue de la Paix, troubla les propos de Junque qui\ncontinua de se montrer au peuple, sur le haut de son mail, au\ntrot cadencé des steppers, en un triomphe de conducteur de\nchar et de teneur de rênes.\nLe dimanche des élections le trouva présidant les distributions\nde bière à la porte du cabaret légitimiste. La taverne du gouver-\nnement réunissait les gens du commerce et leurs débiteurs; le\ncabaret radical, les mineurs renvoyés ou sûrs de l'être, et, dans\nces lieux humides, sombres, infects, des messieurs bien mis,\ncandidats et assesseurs, faisaient débonder les barriques, emplir\nles pintes, les triboulettes de faïence tôt vidées dans les gorges\nglougloutantes des électeurs en liesse.\nBientôt l'ivresse éructa dans le coron ses chansons obscènes,",
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     "texte": "LA VOGUE\n15\nses querelles, ses ripailles. Les malins ailaient successivement à\nchaque groupe et triplaient ainsi la joie de leur panse.\nLes murs de briques rôties riaient eux-mêmes de toutes leurs\naffiches multicolores, de leurs protestations exclamatives, et les\nfemmes, les filles, la marmaille suivant de loin les mâles titubant,\névoluaient pour obtenir une part de l'aubaine et fouiller vite les\npoches de l'ivrogne si sa malechance l'étendait sur le machefer\nde la rue.\nLerys souffrit à l'extrême de serrer les mains noires, humides,\nde sentir les suées et les haleines électorales. Son estomac nau-\nséeux se rebiffa. De Junque, juché sur le mail, haranguait, avec\nles vieux lazzis de 1830, une forfanterie camarade; et du doigt,\nà l'enthousiasme de la foule, il décapitait net le goulot des bou-\nteilles, vieille habitude du viveur de jadis, habitué des orgies\nromantiques de la Maison-d'Or. Le peuple riait, buvait, vomis-\nsait, tombait ivre-mort en criant: < Vive la Compagnie! Vive\nFerry! Vive la Sociale! pêle-mêle, l'esprit brouillé de toutes les\nchoses entendues depuis un mois. Les blouses bleues engor-\ngeaient les rues en croix jusque vers le drapeau de la mairie,\nloqueteux, sali des éternelles nues fumeuses, et roussi des\ngerbes d'étincelles. Et par-dessus le tumulte, l'enfer de la mine\nhocquetait à toute vapeur, avec la stridence de ses sifflets et le\ntonnerre des bannes de houilles versant leurs charges.\nLe fleuve des têtes se gonflait, roulait, se creusait, toujours\nplus dense à l'entour du mail où de Junque, décidément en\nverve, suscitait des ouragans de rire qui secouaient tous les\nflots de plèbe-bleue.\nQuatre heures sonnèrent. De Junque fit un signe. On hissa\ndes paniers de Champagne sur l'impériale du char.\nAlors, de tous les antres, de tous les cabarets désertés, les\nhommes accoururent la gueule béante à la promesse du liquide",
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     "texte": "16\nLA VOGUE\nrare. Et à mesure qu'ils recevaient la ration, les contre-maitres\nles groupaient dix par dix, leur fermaient les doigts sur les\nbulletins favorables portant les noms de Lerys et de Junque,\ndont ils devaient choisir. Ils les entraînaient au scrutin avec des\nrefrains obscènes. Toutes les faces aquilines et rases des\nrustres, tous les crânes obtus et barbus des Flamands défilèrent\nainsi devant les candidats concurrents. furieux, montrant le\npoing à la barbe neigeuse du dandy triomphateur sur les mon-\nceaux de bouteilles brisées.\nVive la volonté du peuple!\nLerys répétait cela avec une rage de voir tant d'abjection et\nde honte. L'ombre du soir s'abattit. La foule commença de for-\nniquer dans les angles. Des soupirs de brutes assouvies, des\nrires de filles vicieuses corrompaient la nuit ensanglantée\nd'étincelles, léchée de cinq flammes vives apparues aux cinq\ncheminées des bâtisses industrielles.\n-\n-\nDe Junque, candidat conservateur, élu!\nBah, mon cher ami, je suis si vieux que tu n'attendras\nplus longtemps mon siège parlementaire, fit-il à Lerys qui\nposait la question nette du désistement en sa faveur.\nPAUL ADAM",
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     "texte": "FRAGMENTS D'UN POÈME\nC'est tout et ce n'est rien\n-\nUne taille qui ploie un peu pendant la danse,\nla main qui s'abandonne,\nla main qui s'abandonne...\nLe regard ardent le plus intense,\nC'est tout et ce n'est rien\nAussi que j'avais peur que vous ne vinssiez pas !\nVous m'aviez dit oui d'une voix si basse!\nD'une voix si faible et si lasse\nQue je redoutais fort que vous ne vinssiez pas.\nCar toutes ont leurs soirs de jeunesse brutale,\nOù la décence, la vertu, cela détale\nParmi les magnétiques effluves de l'air,\nCar toutes ont leurs soirs de raison morte\nEt de pensée à la dérive qu'emporte\nLa tempête rouge du sang et de la chair.\nCar toutes ont des soirs de défaite facile -\nLa tête qui chancelle et le cœur qui vacille\nA force d'écouter la douceur des aveux\nCar toutes ont leurs soirs de langueur et de fièvre,\nLaissant tomber le mot - imploré de leurs lèvres,\nOu la fleur piquée à leurs cheveux.\nMais la minute est brève, et la fête enterrée,\nLes flambeaux éteints, l'orchestre aboli,",
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     "texte": "18\nVoici que les belles dorment dans l'oubli\nDes folles promesses évaporées,\nDans l'oubli facile des oui trop prompts,\nEt dans la volonté ferme de se reprendre,\nSi tant est qu'elles aient songé mème à se rendre.\nEt la candeur des cygnes neige sur leurs fronts...\nEt ce sont leurs petits jeux innocents - infâmes\nPromettre pour rire et ne pas tenir,\nQui me faisaient craindre que vous ne vinssiez pas !\nC'est si fragile la parole d'une femme,\nSurtout lorsqu'elle ne veut pas se souvenir...\nAussi, j'avais très peur que vous ne vinssiez pas...\nEn voyant que le quart d'heure passe...\nLorsque j'entends le clic-clac de votre pas,\nVous m'aviez dit oui d'une voix si basse!",
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     "texte": "I\nLe crépuscule a des lenteurs tristes d'adieu\nOù nous marchons muets l'un contre l'autre,\nMa pensée en allée au vague un peu,\nDans le vague en allée, aussi, la vôtre...\nVos doigts distraits défont les fleurs\nQue par les champs nous avions assorties,\nVos doigts effeuillent les pétales de couleurs...\nJe tranche à coups de canne les hautes orties...\nAh! que poignante est l'heure où va mourir le jour :\nIl semble qu'il s'envole de notre amour\nAux vents d'automne, aux vents d'opprobre...\nDes branches mortes craquent sous nos pas:\nEt je cherche tes yeux... qui ne regardent pas...\nSous ton chapeau fané comme un jardin d'octobre.\nII\nC'est la nuit sur nous, comme un deuil épars...\nToi, ta pensée, où va-t-elle,\nVers quels paysages de dentelles\nDe musiques et de fards...\nTes rêves en quête de meilleur,\nAppareillent vers quelles aventures,\nVers quelles histoires plus ou moins futures,\nVers quels chimériques ailleurs ?",
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     "texte": "20\n- le silence.\n- nonchalance -\nC'est terrible autant que l'Absence\nJe te dis: « A quoi penses-tu ? » Et\nPas même le mensonge que je voudrais bien,\nQuand jadis tu me répondais : « A toi» mensonge\nAussi, tu fais l'étonnée... A quoi je songe?\nMais à rien, je t'assure, à rien...\nJEAN AJALBERT",
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     "texte": "RONDE\nOù est la Marguerite,\nO gué, o gué, o gué,\nOù est la Marguerite,\nO gué, son chevalier?\nElle est dans son château de fleurs et de charmilles,\n- Ses yeux gris sont perdus aux brumes du lointain\nDoucement triste du rêve des jeunes filles,\nBlonde dans le matin.\nElle est dans son château des Tourelles graciles,\nAux terrasses fleuronnées;\nOù les heures sont lourdes qui semblent faciles,\nLentes et lourdes comme des années,\nLentes et si faussement pronées,\nLentes et languissamment sonnées.\nElle est dans son chateau qu'isole un bois de chênes\nSurgissant des hameaux vers les tours hautaines\nEt sur qui passe un vol, vers là-bas essoré;\nElle évoque en écho des chansons lointaines\nOù pleurait un cœur éploré\nEt joyeux de sa peine,\nQuelque chanteur lauré :\n< Sais-tu qu'il est une heure où ne s'irrite\n-",
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     "texte": "22\nPlus cœur ni ame, enfin lassés d'attendre?\nEn es-tu là? que ton désir s'abrite\nEn l'ombre qui se fait muette et tendre ?... >\nOù est, la Marguerite,\nOù est, la Marguerite,\nO gué, o gué, o gué,\nO gué, ton chevalier ?\n..\nOù est la Marguerite,\nO gué, o gué, o qué,\nOù est la Marguerite,\nO gué, son chevalier?\nElle est dans son verger sous les pommiers en neige,\nLégère, et que son rêve d'avril allège,\nSon rêve où l'amour passe en cortège\n- Et la toile sur l'herbe éblouit de soleil\nElle est dans son verger, toute troublée\nDes toxiques qu'avril a fleuris à la haie\nIl frissonne dans l'herbe une chanson tremblée\nEt son bonheur s'essore en un rire vermeil.\nElle est dans son verger fragrant et qui essaime\nEt bourdonne et murmure, ensorcelleur;\nRose de vague joie, ivre du vrai Poème,\nA demi craintive à l'oracle d'une fleur,\nMais croyant surtout ce qu'a dit de qui l'aime\nLe cierge bénit à la Chandeleur.",
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     "texte": "23\nElle rit d'elle-même\nEt regarde la route et de sa main s'abrite.....\nOù est, la Marguerite,\nO gué, o gué, o qué,\nOù est, la Marguerite,\nO qué, ton chevalier?\nOù est la Marguerite,\nO gué, o gué, o gué,\nOù est la Marguerite,\nO qué, son chevalier?\nElle est dans son couvent qui prie et pleure;\nElle est agenouillée et l'heure suit l'heure;\nElle est dans son couvent qui prie et qui pleure.\nElle prie en la pénombre de la veilleuse\nEt rève à l'amant de la cité merveilleuse,\nAu beau Christ mort dont elle est la pleureuse.\nElle est dans sa cellule qui pleure et prie,\nBelle, et qui s'offre au Dieu de son choix,\nJonchant des fleurs dont son âme est fleurie\nLe vieux chemin de la croix.\nComme un oiseau de mer, les ailes toutes grandes,\nSon âme est portée en l'ouragan des orgues\nEt plane éperdue en la brume encensée,",
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     "texte": "24\nLasse et pamée et livrant en offrandes\nAu Dieu de son choix toute son àme insensée.\nSon âme est emportée en l'ouragan des orgues,\nIvre de foi crédule à de vagues prodiges\nL'ostensoir ébloui rayonne ses prestiges\nSur les prêtres courbés, et leurs ors, et leurs morgues;\nToute son âme est prise de vertiges.\nEt son esprit de fille contre elle est ligué\n- Elle est perdue, elle est la néophite.\nOù est la Marguerite,\nOù est la Marguerite?\nO gué, o qué, o quẻ,\nElle est dans son chateau, cœur las et fatigué,\nElle est dans son hameau, cœur enfantile et gai,\nElle est dans son tombeau, semons-y du muguet,\nO gué, la Marguerite.\nFRANCIS VIELÉ-GRIFFIN",
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     "texte": "FACE DE JADIS\nAux ruines de Vie antérieure et morte\nAu fronton dominant l'ombre cave de la porte\nOù s'engouffrent les feuilles comme les ailes mortes\nDes vols de crêpe épars sur les étangs de moire!\nFace de doux relief et triste épiphanie\nDouble de songe et Frère de Mémoire\nEt sourire posthume qui se renie !\nMasque pále entre ses bandeaux annelés d'or\nSans funèbre laurier au front ni pierrerie\nLèvres de pourpre stricte où le silence crie\nEt les yeux clos comme des yeux d'enfant qui dort;\nMasque pâle sans au front une pierrerie\nNi funèbre laurier parmi ses bandeaux d'or\nQuelle parole est morte à la lèvre meurtrie\nDe quel aveu pour que la lèvre en saigne encor!\nMasque éperdu vers les étoiles\nSon intacte blancheur de marbre a vaincu l'ombre\nEt la face s'exhume éternelle de l'ombre\nBlanche et grave sous les étoiles.\nMasque plus påle que l'aurore\nEt la lune aux étangs mirée et faciale",
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     "texte": "26\nÉtrange et fruste et d'une douceur faciale\nAinsi qu'une lune d'aurore.\nMasque ébloui sous le soleil\nFixe et mate d'une candeur inaltérée\nNulle soif n'a disjoint la lèvre inaltérée\nRouge fruit gorgé de soleil.\nMasque sans larmes sous la pluie,\nOù la pluie aux soirs d'encre éperdûment ruisselle\nPaupières closes d'où rien autre ne ruisselle\nQue les froides larmes de pluie.\nMasque muet au vent qui passe\nAu vent qui passe et joue en les lèvres aphones\nA simuler la voix de ces lèvres aphones\nOù le mensonge du vent passe!\nJe t'ai connu vivant, hilare et nimbé d'or\nSous le triple laurier et sous la pierrerie,\nYeux à la vie et bouche loquace et mûrie\nPour le baiser et pour la colère qui mord.\nJ'ai vu vivre tes yeux, tes yeux, o pierreries,\nEt je sais le passé que ton silence dort\nQuand tu marchais vivant, en les idolatries,\nParmi les palmes et le sang et parmi l'or!\nHENRI DE RÉGNIER",
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     "texte": "FÈTE DE NUIT\nI\nLes beaux drapeaux flottaient en allégresse triomphale -\nenvol frissonnant loin du val\noù les chevaux du char divin paissaient des rêves\nque sur l'aile d'or d'un instant sonorant s'élève\nla harpe d'orgueil d'une Nuit des Rois.\nAdviennent la cité, les caravanes qui s'étonnent\ndes gerbes gemmées et des cascades d'arc-en-ciel:\nles dômes bleus se papelonnent\nde papillons d'argent de grands papillons irréels,\net le fleuve effaré, ce fleuve qui tournoie!\npour l'aduler les drapeaux frémissants inclineront leurs hampes,\net l'adule en un grêle hymne de joie\nla molle gamme de clartés modulée au long des rampes -\nmais tant d'ombre coulait au bas des rampes.......\n« Je viens d'un doux pays lointain\nen forêts nacrées en collines neigeuses\net de frais berceaux en des jardins\nchers aux palombes roucouleuses\nje viens d'un albe pays de lune,\n-\nDes cygnes y voguent sur un lac violet\noù se mirent des rêveries de saules",
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     "texte": "28\nun lac des cieux d'autrefois dont il fut le reflet,\net l'àme des naïades erre encore sous les saules\net je viens du vague pays\nque dorlotent des canzones assoupies. »\nBon attelage arrête, c'est la ville :\nd'arène barbare et du cuivre des balcons rèveurs je bâtirai\npour ceux qui s'en vont par cette ville\nun autel de miséricorde où vénérer\nle diadème en feu des mages\nLe masque noir troué d'étincelles des maisons montait\nc'étaient des têtes tournées toutes vers là-bas :\n« oh! voir s'illuminer nos antiques palais. »\net mes palais à moi ne s'éclaireront pas.......\nAh! rousseurs contournées, des fumées et des fumées -\nun glas de moi s'effarouchait parmi les cheminées....\nles heures boîtent et gyrent en se donnant la main\nquel cimetière a vu la danse de spectres de leur gaîté?\nles heures empennent contre eux les flèches de demain,\ncette Nuit ils ne voulaient que leur gaîté.\nSi l'aube fraternelle s'ouvre,\n◊ portes de l'Orient où naviguent mes cygnes,\nFerai-je largesse des œufs diamantés qu'elle couve\nà ceux-là dont le cœur saigne ?\nlaisse le char et les chevaux et ton manteau d'automne\net trouve-les dans les temples de leur attente.\n« J'apporte à votre fète une moisson d'aurore\nj'y joindrai l'encens mort des anciennes églises",
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     "texte": "29\net le vin lilial dont mes anges se grisent\nsi vous voulez écouter les notes de ma mandore\net cette chanson qui l'accompagne :\n« des pâtres cherchaient une Chimère\ndes pàtres épris de Savoir et de Dire ingénu,\nen grand courage ils gravissaient les cimes nues\net les gens d'en bas leur lançaient des pierres.....\nle refrain - fleur de ronce jetée aussi à votre face :\nle vent d'hiver n'a pas éteint toutes les lampes.... »\nCependant ils s'écartent dans l'épouvante et j'ai pris ma course.\n11\nJ'ai cherché les crêpes adoucis d'un printemps de brume\nj'ai marché vers l'ombre et quels déserts\nj'ai bu l'arome des flots où s'allument\nde fauves barques en voltes d'éclairs,\nles arbres mystérieux épandaient des caresses\net veloutaient le front des Belles de douceur,\nle vent nocturne aux chevelures palpitait comme un cœur,\non eût dit d'un amant dénouant de lentes tresses.\nMais suivre parmi les remous de fantômes étranges\ndes yeux tranquilles que nulle clameur ne change;\nsuivre - ah! l'éternel en-allé\nvers trop de mollesse en des yeux de femme,\net sous ces arbres jeunes sous ces arbres stellés\nde fruits d'or fabuleux où tremblotent des flammes\nboire l'effluve enfuie au fil de l'eau fuyarde et comparer:\nles couples gestes lents fondus vers trop de crépuscules,\neux regardaient et ne savaient pas les paroles\net tristes de la tristesse d'un dernier crépuscule -\nElles - riaient d'avoir oublié les paroles.",
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     "texte": "30\nTu le criais o voix éparse\n-\nque tous plaignaient pourtant les aurores perdues\nvainement départies, c'était la vie, mortes sans trace\nen lassitude d'errance, et tant d'efforts éperdus\nce rêve inapaisé d'unique vérité -\net c'était comme un couteau dans ma poitrine :\ndes quais irradiant un tumulte de gloire\nd'apres chansons de fleuve aux ponts, fluentes mandolines,\net des souffles félins crispant leurs étendards attentatoires,\nmais non: la faux stridente du soir par les lumières\nmais non: le dur sourire qu'un tendelet de satins stellaires\n-\nétendait en réprobation d'astres,\net que tous ont passé sans connaître les astres....\n« Je suis le semeur tout seul\némiant la flore en cendres lasses\ndes blancs soleils qu'enlinceule\nune ténèbre d'angoisse\npour vous\nVoulez-vous mes fleurs de mansuétude\nje les offre en semis d'étoiles\net voulez-vous un prélude\nau concert appali des violes mémoriales ?\nje suis le semeur tout seul\nPaix berceuse d'espaces calmes\nhavres immaculés\noù vos galères fatiguées\ndormiraient en grand calme,\nj'apporte aussi les pavots d'illusoire\nsemence de silence promise aux vieux espoirs -\nje suis le voyageur tout seul. >>>",
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     "texte": "31\nAh! si j'enivre l'infini\nqu'au moins chantent leurs soies pour moi seul miroitantes\net la coupe s'épancherait sur eux qu'un songe avait remplie\nsans s'élever hostie en sang d'une fierté d'attente\nmais non : les trainer plutôt folle foule inquiète\nliés aux roues fulgurantes du char d'or de mes fêtes\nvers la sérénité pardonnante des Nuits.\nVoici flamber la pourpre où se cabrent mes coursiers de songe,\nenvolés envolés déjà aux féeries vraies du seul mensonge\net la rouge Babel incendiait la Nuit\net mon grand char royal a roulé dans la Nuit.\nADOLPHE RETTÉ",
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     "texte": "SONNET\nNos ames sont des nécropoles\nOù reposent des rèves chers,\nRêves de cieux, rêves de chairs\nEt rêves de vaines idoles.\nLes regrets des fièvres frivoles,\nLes souvenirs des élans fiers,\nEt les brefs espoirs des hiers\nDonnent l'oubli des heures folles.\nMais il est pour ces trépassés\nQui remplissent nos cœurs glacés\nUn jour de fête et de mémoire.\nAlors leurs idéals tombeaux\nSont lavés de larmes de gloire,\nEt jonchés de lys triomphaux.\nGEORGES VANOR",
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     "texte": "L'AME MORTE\nQue ceci soit le champ des regrets, où j'élèverai une tombe à\nchacun des regrets, des infinis regrets!\nQue ceci soit ma plainte de survivant, aux beaux matins\nvivants qui furent à l'orée de ma vie!\nQue ceci soit la lente cantilène qui conte ma longue peine, qui\ndise ma plainte de survivant!\nMa petite âme entrait furtive et douce, pourquoi l'as-tu\nblessée? Elle ne demandait rien de toi, et ne voulait que\nt'adorer en silence, que t'aimer discrète et douce... Pourquoi\nl'as-tu blessée?\nEt dire que j'avais résumé le bonheur en une si courte for-\nmule, en une formule que je croyais toute simple à réaliser!...\nEt voilà que ce n'était pas cela, et tout a fui, tout est mort, tout\na disparu...\nQuand j'avais une âme, je n'étais pas heureux: trop de cha-\ngrins subtils me pénétraient; mais j'aimais ces chagrins, et bien\nchère m'était la languide jouissance que me donnait ainsi la\ncaresse de mes tristesses.\nMais aujourd'hui je n'ai plus d'âme...\nQuand je vivais, je n'étais pas heureux: trop de regrets me\n2",
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     "texte": "34\nLA VOGUE\nvenaient des harmonies éteintes, des aromes morts, des étoiles\nendormies; une mélancolie trop profonde me voilait d'ombre à\nla pensée que des sons avaient vécu, très suaves et très bons,\nbienfaisants aux âmes souffrantes, et qui pourtant avaient dù\nagoniser et mourir! Et aussi je me désolais trop, à me dire que\ndes parfums avaient souffert et que des soleils avaient aimé,\ndont rien plus ne restait, dont rien n'avait duré....\nEt j'avais mille peines comme ces peines, et d'autres, et\nencore d'autres...\nNon, quand je vivais, je n'étais pas heureux; mais si tendres\nétaient mes regrets, si voluptueuse parfois ma mélancolie, si\nrafraichissantes mes larmes, et si douce, oh! si douce, ma\ntristesse!\nEt voici maintenant que je n'ai plus d'âme !\nEt je regrette tant ma propre vie, que, voyez, j'ai fini par\nenvier ce qu'autrefois je redoutais: les consciences falotes, les\namours vacillantes, les espoirs mystérieux et vagues, la foi\nmenue, les désirs hésités poudrant à peine l'existence.\nCar moi, je n'ai plus rien, puisque mon âme est morte....\nEt voulez-vous que je vous dise comment a fui de moi ma\npauvre petite âme?...\nJ'aimais une enfant blonde, très jeune, aux yeux très purs;\nmais elle, restait insensible à mon amour, riait tout le jour et\nchantait aux légers nuages....\nUne fois, comme elle passait par le sentier qui longe les blés\nd'or, je crus qu'elle venait à moi qui me reposais au bord du\nchemin, sous le ciel bleu; mais elle marchait sans me voir,\nsuivait du regard les alouettes s'enfoncant aux lumineux loin-\ntains, souriait à l'extase de leur chant.",
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     "texte": "LA VOGUE\n35\nAlors, je fus pris d'un immense désir que mon âme se mělat\nenfin à celle de ma bien-aimée, et je concentrai l'effort total de\nma volonté, pour que cette chose se fit; et, en effet, tout d'un\ncoup, je la sentis, mon âme, qui glissait de mon corps, comme\nun oiseau s'échappe des doigts compatissants qui viennent de le\nréchauffer. - Mais l'oiselet regagne son nid, et ma pauvre âme,\nhélas! n'atteignit point ma bien-aimée, qui ne sut jamais que\nc'était pour elle que j'avais perdu mon âme...\nMon ame, qui est allée se perdre en les nuages et en les\nherbes, en les fleurs et en les airs, en les lumières et les rosées,\nen toutes les choses qui absorbent ainsi toutes les âmes perdues\ndes amants malheureux...\nEt moi, maintenant, je n'ai plus d'âme.\nJEAN THOREL",
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     "texte": "L'HOMME MAIGRE\nLa grande ville de l'Est qui vient de disparaître n'est pas celle\nde Venceslas, comme l'affirme le Temps, d'ordinaire mieux\ninformé, en vérité; non plus celle de Ménélas, quoique on ait pu\ns'y tromper; mais bien celle de Vladislas-le-bon-Roy. De plus, il\nest injuste et enfin bien inutile aujourd'hui de revendiquer la\nnationalité de cette ville qui aurait dû être francaise >: elle\nn'était ni française, ni allemande, ni belge, ni même suisse: elle\nétait de province. Cette grande ville, pour tout dire, était la\ncapitale de sa province, j'oserai même avancer qu'elle en était\nle symbole.\nMais voyez-vous cela! une si grande ville, soixante-quatorze\nmille cent septante-un habitants (et pas une ame!) avec une\nbanlieue de cent vingt-six mille nonante-un suburbains (et pas\nune seule àme!), tout, murs, ville et port (sur le canal-de-la-\nMarne-au-Rhin), et l'asile de mort aussi, brûlé, flambé, et fina-\nlement sauté! Mais voyez-vous cela !\nEt que personne n'en a rien su.\nOn n'ignore pas que la presse quotidienne - même la mieux\ninformée, celle dont la fonction est d'informer, tait souvent\nde graves et formidables événements, soit que ses correspon-\ndants particuliers, fils spéciaux, et autres, aient été englobés\ndans ce sinistre; soit que, pour des raisons supérieures, l'auto-\nrité, non moins supérieure, croie devoir dissimuler quelque",
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     "texte": "LA VOGUE\n37\ntemps la gravité, l'énormité, la totalité du sinistre; ceci à l'as-\ntucieuse fin de servir l'histoire par tranches, pour intéresser le\npeuple et détourner son attention des coups déplorables qu'elle\nmijote contre lui. Ici, je crois plutôt que les correspondants par-\nticuliers, fils spéciaux, etc... (présents sur les lieux bien avant\nla catastrophe, comme de juste), ont flambé et sauté avec la\npopulation, la ville et la campagne in extenso de Citod-en-\nIlor.\nSi pourtant je voulais produire chez vous une jolie petite sen-\nsation de terreur! je pourrais procéder selon les conseils de\ncertain humouriste américain du nom de Allan Poë, qui com-\nmençait toujours par induire ses lecteurs en noires perplexités,\nleur insinuant que de tout temps l'horreur, l'épouvante... et que\nd'effroyables crimes se perpétrèrent sous des prétextes en vérité\nfutiles. M. William Hughes (supplé: Leroux), qui connaît fort\nbien cet écrivain, puisqu'il l'a traduit! ne dissimule guère son\nsentiment, et même le mot « fatras sauta du bec de sa plume.\nNon. Qu'on n'attende rien tel de moi. Et puis, le temps presse;\nle temps est court, et c'est demain ou après-demain la Fin d'un\nMonde. Gaudeamus igitur, puisqu'il est temps encore. Dans peu\nde temps, il ne sera plus temps, et alors on saura que le temps\nest quelque chose d'infiniment plus précieux que le money.\nQuant à vous dévoiler comment j'ai connu les désolants\ndétails de la catastrophe, j'espère que vous ne l'espérez pas;\nd'ailleurs, c'est par un mystérieux concours de circonstances...\nincroyables! dont le récit pourrait vous troubler, et, comme je\nvous l'ai dit en amont, je ne veux pas vous troubler; ni avec\nmon histoire qui est vous m'entendez bien terrifiante!\net je vous dis tout de suite qu'elle est terrifiante, pour que vous\nayez ainsi le temps de vous préparer. Il n'est pas impossible,\nmême, que vous n'arriviez à jouir de cette discrète joie, seul\n-",
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     "texte": "38\nLA VOGUE\nrésultat désirable des œuvres d'art, a dit un tel, qui en est\nmort.\nPourtant, Citod-en-llor méritait de moi autre chose que des\nsarcasmes. C'était ma patrie! après tout, ma belle patrie! Mon\nenfance a fleuri sous les arceaux de sa Pépinière, flâné par ses\nplaces où statutionnaient sur des socles des messieurs en bronze\net en redingote; et j'ai mesuré tant de fois ses rues tellement\ntirées au cordeau! Ah! vous! vous pouvez dire: je suis de\nTélendroit; moi, je ne suis plus de nulle part; ma patrie a dis-\nparu; la route nationale traverse, là-bas, des terrains rigoureu-\nsement vagues.\nAh! si elle existait encore, bon! Il n'y aurait nul danger que\nj'y misse les pieds. Mais supposez que d'un jour à l'autre je\nrevienne du Tonkin; croyez-vous que ce serait drôle ? « D'où je\nsuis? je suis de nulle part; l'endroit d'où je suis n'existe pas... >\net ceci d'une voix où sangloteraient les détresses de l'exil, et les\nyeux brillants d'une incoercible lacrymation; et sûrement le\nquestionneur, si c'est un imbécile, murmurerait: <ivrogne »;\nsi c'est un être élevé : « Lohengrin ». Voilà où j'en suis.\nAu fond, très malheureux, très!\nMais il ne s'agit pas de tout cela. Voici (comme dit M. Leconte\nde Lisle, dans Qaïn) :\nLa Route-Nationale venue tout droit de Paris, conduite par\ndes peupliers de boites à joujoux d'un sou, la stricte et recti-\nligne route nationale, rigide et toujours la même, ayant tra-\nversé sans tourner la tête les gras pays de bétail, côtoyé les\ndorés pays de vignobles, froidement passé la montagne Ar-\nduinn, - la bonne route, assez blanche pour être ainsi qualifiée,\nayant sauté les rivières, dédaigné les bruyantes voies ferrées,\nlongé (sympathiquement, d'ailleurs) le placide Canal-de-la-Marne-\nau-Rhin (bien qu'il fit un peu trop de coudes), mais avec combien",
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     "texte": "LA VOGUE\n39\npeu de familiarité ! la Route-Nationale venue tout droit de Paris,\nsous prétexte d'aller autre part, s'harmoniait seulement là, vers\nCitod-en-Ilor et sa banlieue.\nIl faut que je vous décrive ce beau pays et la ville. Voici\n(comme redit M. Leconte de Lisle, dans Haïn):\nLa Route Nationale... (ici une parenthèse : il est bien certain\nque si vous me montriez des photographies de l'endroit, je vous\ndirais tout de suite: ça, c'est Machaiville; ça, c'est Lâchou; ça,\nc'est la Chapelle-octogone; ça, c'est la place Vladislas; et ainsi\nde suite, pour vous prouver que je connais admirablement le\npays et la ville, et que j'en suis!).... (ici une autre parenthèse :\nsi vous me demandiez par où il faut prendre pour aller d'ici à tel\npoint du pays ou de la ville, je vous répondrais rapidement : vous\nprenez telle rue, telle rue et telle rue, vous tournez à gauche et\nvous lombez sur...) la Route Nationale, disais-je en commençant\nce paragraphe. (mais, permettez cette parenthèse encore, pour\nm'excuser de ne pas entamer immédiatement ma description et\npour insister tout de suite sur ce fail: qu'il est infiniment dif-\nficile de décrire les lieux familiers et les choses qu'on connaît\ntrop bien; toutes les fois qu'un auteur vous raconte son pays\nnatal, vous pouvez être sûr que cela ne ressemble pas du tout,\ntravers dans lequel je voudrais ne pas tomber...) quant à la\nRoute Nationale, je vous ai dit plus haut ce qu'il en était.\nEt puis non, je ne tenterai pas une aussi ardue entreprise;\nen y pensant sainement, je dois reconnaître qu'il est formel-\nlement impossible de décrire Citod et l'llor. Car ce qui les carac-\ntérise, l'une et l'autre, c'est précisément de n'avoir aucun\ncaractère.\nDes monuments se dressaient dans la ville, c'est vrai! les\nflèches des églises s'élancaient au-dessus des toits! et des che-\nminées d'usines fumaient, certes; et même un vieux manoir (du",
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     "texte": "40\nLA VOGUE\ntemps des seigneurs) attirait des touristes, le dimanche, sur la\ncôte... mais... ni les voyageurs en coupé-lit, ni les voituriers\npérégrins, ni les pauvres piétons en quête ne se tournaient en\npassant vers les maisons, les flèches, les cheminées ou la côte,\ncar elles n'attiraient pas le regard, car elles étaient curieuse-\nment, infiniment, merveilleusement quelconques. Ces appa-\nrences signifiaient: nous sommes là, c'est bien; ne prenez garde,\nsoyez sans inquiétude. Et seuls s'arrétaient ceux qui pou-\nvaient affirmer: j'en suis! et seuls ils entraient dans la chère\nVille.\nTout ce que je puis vous dire, c'est que les rues étaient tirées\nau cordeau. Le Cordeau-de-la-Ville, rigide et inextensible, repo-\nsait au Musée Florain depuis le bon roy Vladislas; on le sortait\npour percer les rues nouvelles. Les rues s'ouvraient, larges,\npleines de lumière et de poussière, balayées par les vents s'en-\ngouffrant comme en pays conquis; et même le Conseil municipal\navait abattu les vieilles portes ducales, à cause de l'alignement,\net pour que le vent puisse balayer. Les places s'ouvraient, régu-\nlières et symétriques; les monuments se faisaient tous pen-\ndant; les militaires, les gens de plume, de robe, et les notables\nfabricants siégeaient (en bronze et redingote, comme je vous l'ai\ndit), avec de calmes poses, sur leurs stèles funéraires, au centre\ndes places. Deux fontaines en plomb, bien que symétriques,\nreprésentant Neptune et sa dame, rentrèrent dans l'harmonie\ngrâce à un enduit couleur d'habit moderne, à défaut de redin-\ngote et de bronze. Les promenades s'ouvraient, solennelles :\narceaux, allées sablées, jardins anglais, kiosque vers où, les\ndimanches et fêtes à musique militaire, processionnaient les\nnotables et bourgeois en beaux habits, déambulant avec leurs\ndames, solennels et honnêtement joyeux: lunettes, chales, om-\nbrelles-en-cas; et puis, des bandes de collégiens - et non pas",
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     "texte": "LA VOGUE\n41\ndes potaches; sans compter les jeunes élégants aux tables des\nterrasses, mais c'est de leur âge !\nComment ils étaient, je n'en sais rien; mais je les vois, vous\nles voyez: l'unique monsieur innombrablement multiple et co-\npropriétaire avec lui-même de cette unique bobine, de ce seul\nchapeau, de ce monomorphe habit; la dame, féminin du pré-\ncédent, mais asexué tout de même ; et le produit, consanguineus\nd'ailleurs, du couple. La semaine, aux mêmes heures matinales,\ns'empressaient ces gens vers leurs affaires, avec quelque som-\nnolence encore; et revenaient-ils vers les logis avec des airs de\nfaim; puis aux susdites affaires retournaient accompagnés de\ncure-dents; et rentraient au soir manger la soupe; et dormaient.\nla nuit. Les enfants leur survenaient sans convocation.\nHeureuses natures! heureuse ville! l'uniformité d'une suite\nd'événements toujours prévus berçait leur vie béate. Eux ! ils\nsavaient la vie, ils savaient comment les choses se tournent et\nles regardaient se tourner sans inquiétude, sans curiosité. Les\nlendemains étaient sûrs. Aux enfants, dans les bercelonettes\nnécessaires rythmant les vagissements comptés, sous l'œil pla-\ncide des mères fin grasses; aux petits enfants, les dents per-\nçaient les gencives vers telles époques prédites infailliblement;\net je pourrais vous noter les successifs états des langes, avec une\nlégère différence suivant que c'était petite fille ou petit garçon.\nLes mères n'avaient point de tendresses tragiques, c'était tant\nune affaire entendue! Et aussitôt les premiers pas, les premières\nrobes et les premières syliabes, elles envoyaient leurs progéni-\ntures faire des bâtons et des taches d'encre sur leurs robes, et\napprendre les fables du bon La Fontaine. Sur quoi, les taches\neffacées, les cahiers remplacés, les fables bégayées, elles les\nrenvoyaient devenir des petits prodiges, à quelle fin nul ne\nmanqua jamais. Vers les dix ans, toutes ces demoiselles jouaient",
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     "texte": "42\nLA VOGUE\nla Prière d'une Vierge (mais, c'est bien évident), et les jeunes\ngens avaient des dispositions aux beaux-arts et aux belles-let-\ntres; tous. De sorte que, ces derniers états persistant jusque\nvers la quinzième année, ces demoiselles rentraient dans leurs\nfamilles pour apprendre le ménage, et ces jeunes gens dans les\nMaisons de leurs papas pour apprendre le commerce, tous.\nAlors évoluait ce masculin vers l'état de bon commis, puis de\nsage négociant; alors se préparait, à travers les amusements\nd'une raisonnable jeunesse (il faut bien que jeunesse se passe);\nl'éclosion de l'homme sérieux, bon à marier, ayant perdu l'élé\ngante minceur des âges frivoles, de l'homme en chair donnant\nde rassurantes promesses d'engraissement ultérieur, de l'homme\ndigne de succéder à son père, enfin ! et des jeunes filles, un peu\nplus jeunes, mûres pour la cuisson d'un gigot et l'appariement\naux susdits successeurs, se trouvant toutes prêtes dotées, on\nappariait; et les pères, solennels devant les passives mères offi-\nciellement émues, signaient à la mairie le bon à tirer, - suffi-\nsant, d'ailleurs, en vertu d'une parthénogénèse, sans doute, pour\ndéterminer au bout de quelques mois les phénomènes apparents\nde la gestation.\nEt voulez-vous savoir où resplendissait la pure beauté de\ncette vie bienheureuse ? Voulez-vous connaitre les parfaits résul-\ntats de la plus parfaite morale non-évolutioniste? - Eh bien! aus-\nsitôt mariés, - les fonds de commerce étant apointés des dots\ncossues, les affaires bien assises, la vie tout à fait régularisée, -\nles bons époux, dans la paix d'un ménage sans cahots et sans\naccrocs, les dignes époux commençaient... à prendre de l'em-\nbonpoint.\nOh! d'abord peu de chose et peu à peu; le bien en chair s'as-\nsouplissait, les musculatures s'atténuaient dans le fondu de\nformes floues, les ventres flatulents fluaient à peine dans les",
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     "texte": "LA VOGUE\n43\nceintures et sous les buscs; puis, aux femmes, les épaules jam-\nbonnaient vers les avants-bras grêles et courts (les poignets\ntout de même grassouillets déjà), tandis qu'aux hommes se\ncreusait le sternum pour faire saillir le cap du nombril:\nles nuques mâles, petit à petit, se bourrelaient; les nuques\nfemelles (évidemment envieuses d'équilibrer aux sérieux appas),\nbombaient en molles loupes larges dominant une vallée, quelle\nvallée! et comment continuée!\nBref!...\nOu plutôt non. Parce qu'il ne faudrait pas déduire que de\nphénoménales jeunes personnes annoncées à l'intérieur ›\nrésultassent jamais d'un si louable élevage; c'eût été excessif,\npartant, regrettable et surtout hors de lieu. L'embonpoint\nbourgeoisait lui-même, et ne franchissait pas la borne afin qu'il\ndemeurât une limite; mais gloire à ceux qui frisaient cette\nborne! Gloire, et surtout honorifications : ceux-là étaient\nenvoyés au Sénat, jugés d'autant plus dignes quand leur em\nbonpoint se cheffait de calvitie et surtout de globisme.\nC'étaient des gens de bon sens, de sens rassis, de sens com-\nde sens commun.\nmun,\n-\nA propos de sens commun, il est peut-être bon de s'arrêter\nun petit à ce mot, trop décrié. Les bohèmes ont l'air de\nmépriser tout ce qui implique le sens commun. Au nom de\nquoi? et de quel droit ce mépris? Ne vaudrait-il pas mieux\nreconnaître quelle force est acquise à un sens par le fait seul\nqu'il est commun à tous? Doit-on négliger un facteur si puissant\nparce qu'il se manifeste rarement par des phénomènes exté-\nrieurs? Et quand il se manifeste, croyez-vous pas qu'il se rat-\ntrape? C'est alors que les choses vous prennent une petite tour-\nnure tragique! Non? Eh bien! et la prise de la Bastille! D'ailleurs\nj'ai des raisons, de particulières raisons que je vous commu-",
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     "texte": "44\nLA VOGUE\nniquerai tout à l'heure, pour croire que le sens commun est\nune matière inflammable et même explosible.\nC'étaient donc des gens de sens commun, et pas pour cela\ndes arriérés ou des routiniers. Dans chaque maison: eau, gaz,\ntéléphone à tous les étages; dans les rues : tramways, sergents\nde ville. Mais s'ils usaient du téléphone, du moins ne l'avaient-\nils pas inventé; et leur tramway fonctionnait comme partout :\non ne pouvait jamais le prendre. Quand une idée surgissait\nquelque part, les Citodéens commençaient par l'ignorer; quand\nelle leur arrivait à portée, ils la dédaignaient, ne consentant\njamais à entrer dans ces détails; au bout du temps nécessaire\naux utopies pour devenir des affaires, quelques mois, réalisée,\nmise en actions et cotée en bourse, elle prenait place parmi eux,\ndans leur vie, tout naturellement.\nEux aussi avaient un art national, un art ilorain, citodéen\nplutôt. École des beaux-arts d'llor, bosse, cours du soir, tradi-\ntions, professeurs, médailles. Un jeune homme du nom de\nKrol-Hanz, nourri avec des doctrines saines, dosait l'admiration\naux anciens maitres et dirigeait le judiciaire des membres du\nConseil municipal dans l'achat des œuvres modernes. C'est lui\nqui fit rejeter le portrait d'un compatriote dévoyé, par le peintre\nJean-François, et acheter à la place un tableau de l'École muni-\ncipale représentant un jeune homme de la ville et une jeune\nfille de la banlieue accoudés au garde-fou' d'un pont et con-\ntemplant une Vue du pays.\nJusqu'en leurs noms les llorains étaient équilibrés, et la\nnoblesse des vieilles familles se reconnaissait à l'équilibre\n1 Ce n'est pas le terme exact: il n'y eut jamais de fou à Citod; la maison\nd'aliénés, proche la ville, ne renfermait que des étrangers, lesquels dans l'air\ndu pays devenaient communément sensés, très-vite.",
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     "texte": "LA VOGUE\n45\ndes lettres du nom dans la série alphabétique. Ainsi Krol-\nHanz:\n11\nabcdefghijklmnopqrstuvxyz\n1\nVoyez comme les lettres de ce nom magique se font pendant!\nMais ce ne serait rien que toutes ces merveilles englouties.\nMieux aurait valu certes perdre trois mines d'or et quatorze\npuits de pétrole que la source de Sens-Commun jaillissant sous\nl'Hôtel de ville et qui fluait en ondes si légères par les rues ;\nmais plutôt que s'écroulât quelque haute montagne, que se\ndétournât le cours du Rhône, que se submergeassent toutes les\nIschia: l'équilibre général en eût été moins perturbé que des\ncatastrophes ci-après.\nLe plus pur produit de Citod, archetype des générations pas-\nsées et prototype des générations futures (alors encore présu-\nmables, hélas!) était M. Klamzon, - comme si tant de correcte\nnon évolution avait dû donner une fleur, une seule, et s'en tenir\nlà. - Ah! Never more!\nLe digne homme! Sa famille depuis longtemps était réputée\ncomme la plus ancienne, la plus iloraine de l'Ilor. Il portait\ntranquillement sa gloire; il avait été enfant, collégien, jeune\nhomme, cominis, mari, bien plus parfaitement que nul autre ne\nfut jamais; il était devenu le Monsieur Klamzon que nous\ntrouvons entouré d'une femme et d'enfants de différents sexes\n(nous savons qu'en penser), propriétaire d'une fabrique à cirage\nfondée par M. Klamzon père, à laquelle il avait ingénieusement\nadjoint une fabrique de confitures.\nMon Dieu! comme c'était donc un digne homme! et pas fier!",
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     "texte": "46\nLA VOGUE\nLes dimanches de belle saison, il s'en allait à sa maison de cam-\npagne, où il endossait un vieux veston, chaussait des sabots et\ncoiffait un chapeau de jonc; et là, occupé à des arrosements,\ndes émondages et de sages coups de sécateur, il saluait les pas-\nsants les plus humbles et fumait des cigares d'un sou,\ncigares d'un sou!\n-\ndes\nLa belle quarantaine fleurissait pour lui. Son noble ventre\ntendait la ceinture de ses pantalons, son triple menton glabre\nimposait, une promesse de calvitie éclairait son front discrète-\nment fuyant: c'était le plus merveilleux citodéen, la fleur de la\nplus parfaite bourgeoisie, sa gloire et son espoir, - bien que\ncertaines tendances, heureusement jamais suivies, eussent\ndonné parfois des inquiétudes à ses meilleurs amis et aux gens\nconséquents dont l'attention ne le quittait pas. Déjà, au moment\nde l'installation des chaudrons à confitures, on avait critiqué\ncette innovation dans l'industrie de ses ancêtres; mais bientôt\nil avait suffi de constater avec quelle pertinacité M. Klamzon\nemployait pour cette spécialité les matières inutilisables à la\nfabrication des anciens produits, pour que le monde en concût\nplutôt quelque admiration.\nPour quelles distinctions n'était-il pas élu, le cher homme! et\nquelle faveur aurait pu lui refuser la Fortune en le voyant\ns'avancer dans la vie, placide et corpulent, la poitrine creuse et\nle nombril pointu, les cuisses dissimulées sous la descente des\npannes, et si grave, si grave.\n< O puissances infinies, que vous avait fait cette province !\nPourquoi tout devait-il devenir si brutalement tragique et si\nregrettable à propos de celui-là, à propos de ce digne, juste,\ncalme, pur et définitif monsieur Klamzon! O puissances mysté-\nrieuses, vos coups sont cruels et bien inattendus, en effet. >",
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     "texte": "LA VOGUE\n47\n...\nL'observateur attentif et désintéressé portant son attention\nsur Citod-en-Flor, il y a quelques mois, à travers la tranquillité\nlimpide de cette vie de là-bas, eût pu discerner un vague\ntrouble, une inquiétude indéfinissable. Oh! peu de chose,\nquelques regards furtifs, quelques gestes vagues et inaccou-\ntumés, un peu d'indécision dans les démarches. Il y avait dans\nl'air, enfin, comme un soupçon d'angoisse. Il se passa même\nplusieurs faits d'une nature exceptionnelle, qu'on se rappela\nplus tard, trop tard!\ntels que la persistance où une jeune\nfemme s'entėta à jouer du piano après son mariage. D'ordinaire\nle jeune époux offrait à sa moitié un beau piano de la maison\nManchot, en délicate attention et pour la remercier des char-\nmantes heures de fiançailles où elle lui rejouait la Prière d'une\nVierge. Il couronnait l'exaucement de cette prière par ce cadeau.\nMais comme il était convenu que le meuble ne devait désormais\nplus servir, la maison Manchot construisait de délicieux buffets\nayant la forme des grands pianos droits de concert, en acajou\navec ornements en bronze doré, ou en vieux chêne à menues\ndécorations sculptées, convenables aux salles à manger. - Or,\nle jeune époux en question avait offert à sa femme un vrai\npiano. - Ces choses-là, voyez-vous, c'est peu, et c'est tout.\nDans les rues manufacturières, les groupes d'ouvriers entraient\naux fabriques, appelés par les cloches, en se concertant à voix\nbasse comme s'ils avaient eu à se communiquer des choses\nimportantes, mais ils ne se disaient rien. Parce qu'enfin on\nne savait pas encore, on n'était pas sûr. L'observateur attentif\net désintéressé aurait donc pu deviner que tout n'allait pas nor-\nmalement, mais il n'eût su découvrir la cause de ce trouble\ngrandissant et qui se généralisait. Méme les commères, leurs\ntrottoirs balayés, les commères taillant d'inutilisables bavettes,\nsemblaient à chaque instant prêtes à aborder certain sujet brû-",
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     "texte": "48\nLA VOGUE\nlant, et rentraient en leurs gorges des paroles évidemment\nurgentes, mais, peut-être, si fâcheuses aussi. Les conversations\ninjustifiées et dénuées de sujet, si nécessaires à ces ètres de pur\nquelconquisme, se raccourcirent, car il devenait sensible pour\neux qu'une certaine chose devait être dite; tous reculaient\ndevant le danger et, se méfiant de leurs langues, préféraient\nrenoncer à leur quotidienne portion de jacasseries.\nCe fut la femme qui précipita les catastrophes, donnant une\nsuite à cette vieille histoire d'arbre de science.\nMme Jorjonnais¹ croisa, au marché, Mme Jounodde. Ces dames\nse saluèrent, en souriant d'une façon génée, et toutes deux\neurent un imperceptible mouvement d'arrêt avec un mot sur la\nbouche. Mais leurs yeux se rencontrèrent, la même crainte\njaillit de chaque côté, et, preste! ces dames filèrent avec le sen-\ntiment d'échapper à un danger.\nVous comprenez bien que ça ne pouvait pas continuer;\nd'abord parce que si la situation s'était maintenue, il ne sub-\nsisterait pas de prétexte à vous conter ces choses-ci; ensuite\nparce que si ç'avait duré, la catastrophe aurait eu lieu tout de\nmême.\nCes dames se recroisèrent donc au marché, il y eut encore\nsaluts, sourires génés, collision des regards; mais emportées par\nune force intérieure trop longtemps comprimée, toutes deux\néclatèrent et, par leurs bouches crispées, ces paroles surgies du\nfond de leurs poitrines haletantes furent projetées, en duo,\npresque indistinctes :\nBonjour, chère Madame.\nPåles, tremblantes, défaillantes de la crainte d'avoir dit\nquelque chose, elles restèrent muettes un long moment jusqu'à\n1 Il n'est pas de moi, il est de Ponchon; les autres aussi.",
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     "texte": "LA VOGUE\n49\nce que leur revint quelque confiance en la nullité de leur salu-\ntation, qui, après tout, n'engageait à rien. Encore une fois,\nleur sembla-t-il, le danger était évité. Hélas! pauvres chères\nâmes, vous veniez de poser vos quatre bottines à la fois sur le\nplan incliné savonné qui conduit vers le fruit défendu, vers la\nconnaissance, le péché et la destruction des provinces, et vous\nne vous en doutâtes point.\nFallacieuse, cette confiance qui vous revint et vous fit sou-\npirer ensemble, presque rassurées :\nComment vous portez-vous, chère Madame?\nQui donc, d'ailleurs, eût osé inférer de si banales syllabes que\ndes paroles dangereuses allaient mettre le feu aux poudres?\nComment vous portez-vous? Mais c'était demander l'explica-\ntion de toutes ces transes où la ville rissolait depuis des\nsemaines. Car on avait toujours demandé comment vous por-\ntez-vous » sans motiver, par cette question, d'autre réponse\nque fort bien, et vous-même ?> suivie immédiatement de con-\nsidérations sur la climatérie actuelle, tandis que tout entravait\nla régularité des colloques accoutumés. Ici, ce fut la sensible\nMme Jounodde qui ajouta au mais fort bien, chère madame,\net vous-même? un circonspect :\n-\nUn peu chaudement...\n(C'était au mois de mai, le premier soleil faisait perler au\nfront du cher maitre quelques gouttes de sueur, et donnait à\nson visage cet air d'éternelle jeunesse qu'il a quelquefois.)\n-\nOui, n'est-ce pas? ajouta Mme Jorjonnais; le printemps est\nune bien douce chose; mais ne trouvez-vous pas que ces pre-\nmiers rayons de soleil donnent des...\n-\nDes idées ?\nOh !!... Ah?... Non, je voulais dire (avec un sourire modeste)\ndes... inquiétudes?",
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     "texte": "50\nLA VOGUE\n-\nVous aussi, chère Madame? C'est curieux! c'est comme\nmoi, figurez-vous. Et ne trouvez-vous pas (mystérieusement) :\non dirait que tout le monde est agité?\nMoi, cela m'a pris il y a quelque temps déjà; mais au der-\nnier bal de la sous-préfecture, je me suis sentie vraiment mal à\nmon aise. (Vous voyez, elle élude.)\n-\nOh! c'est curieux! c'est comme moi, figurez-vous, chère\nMadame. D'où vient le motif?\nVoyez la duplicité féminine. Elle savait fort bien, la bonne\nMmo Jounodde, d'où venait le motif. Seulement, comme toutes\nles femmes qui ne veulent jamais avoir l'air d'être au courant,\nelle préférait laisser aller son interlocutrice et tirer ainsi son\népingle du jeu. Quelle duplicité ! le motif était un leitmotif, et\nle nôtre! La pauvre Mme Jorjonnais ne sut refuser à l'invite;\npeut-être aussi se laissa-t-elle entrainer, engrener; enfin elle\nchantonna mélancoliquement :\nIl fait tant de peine à voir!\nQui? Pourquoi? Personne ne l'avait avoué encore. La mal-\nheureuse dame sentit trop tard la déplorable gaffe qu'elle ve-\nnait de commettre; elle se troubla, et, croyant la rattraper, ne\nfit que la consolider par une série d'autres qui cascadèrent en\nun vertigineux bafouillage.\n-\nOui, figurez-vous, chez les Dumaphis il était magnifique,\nson gilet craquait, chère Madame; il avait une si bonne figure\nréjouie, tout le monde lui trouvait une santé parfaite, on parlaſt\nmême de le nommer bientôt, et sa dame était entourée, vous\npensez! Malgré tout l'esprit de Mme Dumaphis, et pourtant elle\nen a de l'esprit, un esprit si piquant et si paradoxal! Et puis\nvoilà que chez Mine Sarecette il avait fermé son habit avec un\ndouble bouton!\n-\nMon Dieu! mon Dieu!",
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     "texte": "LA VOGUE\n51\n- Oui, Madame, fermé avec un double bouton! Pensez un\npeu! Personne n'en a rien dit, mais on l'a bien remarqué. Il y a\neu du froid. Madame avait l'air étonné qu'il y ait du froid autour\nd'elle, cela se comprend pourtant bien; elle aurait dù le com-\nprendre aussi. Mme Sarecette nous contait une scène charmante\nde Révoltée, une scène qui n'y est pas, mais qui aurait dû y\nêtre. Eh bien! malgré tout, on était géné. Mme Sarecette s'en est\naperçue elle-même.\n-\nOh! comme c'est étrange!\nMais oui, Madame. Enfin personne n'en disait rien, mais\ntout le monde jasait... et puis, vous ne savez pas? Voilà que\nchez cette mauvaise langue de Mme Reniant, pendant qu'elle nous\nracontait ses souvenirs de couvent en se moquant des bonnes\nsœurs qui l'avaient élevée, sans en avoir l'air, elle est affreu-\nsement sceptique, cette chère dame, malgré son petit air tout\nrond, nous voyons entrer qui? M. Klamzon lui-même, avec\nune mine! une mine!\n-\n-\nVous m'épouvantez.\nVous ne pouvez pas vous figurer l'effet que cela m'a fait !\nComme un coup.\nQu'est-ce qu'il avait?\nJe ne sais pas, mais j'en étais suffoquée. Et non seulement\nil avait un mine affreuse, mais il avait fermé son habit avec un\nsimple bouton.\n- Oh!...\n-\nEt, ce n'est pas tout: l'habit baillait!\nLa trop sensible Mme Jounodde n'en put, sans doute, entendre\nplus long; elle s'enfuit comme la biche légère, la tête entre les\nmains. Peut-être aussi que le désir de transmettre la nouvelle\nétait pour quelque chose dans cette fuite, car le reste, elle le\nsavait, l'impression déplorable de la soirée à la sous-préfecture,",
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     "texte": "52\nLA VOGUE\nle pâle effroi qui avait étendu ses ailes sombres sur la fête res-\nplendissante, les plus belles espérances bouleversées, etc...\nEt pour tout dire, M. Klamzon maigrissait! On avait hésité,\ndouté, refusé aux apparences les plus sérieuses la créance\nqu'elles méritent généralement; on avait reculé devant la vérité\nmalgré ses affirmations matérielles; toute l'idéalité absente de\nCitod-en-Ilor avait rejoint à ces ètres de raison pour combattre\nla réalité indiscutable d'un phénomène de plus en plus accusé,\ncar M. Klamzon, à force d'être le type de ces êtres, avait fini\npar être reconnu d'eux (voir Villiers de l'Isle-Adam), - et ces\nmalheureux en proie à un soupçon d'idée ne s'en pouvaient\nplus dépètrer.\nUne trainée de poudre! un incendie! voilà ce que suscita le\ndialogue des deux dames. Tout l'arriéré de bavettes, jacasse-\nries, commérages, bavardages, balayages; tout le stock de\nparoles rentrées; toute la constipation volontaire d'une ville de\nsoixante-quatorze mille et des habitants s'irrompit par les rues,\nles places, les cours, les allées et les boulevards; ce fut un\ncyclone de paroles creuses, une trombe de verbosité, une défla-\ngration de ventosités articulées, une fusillade d'interjections,\net dans cette bousculade effarée de mots et de mots, le nom de\nM. Klamzon sautait, cognait, pétaradait, tonnait, claquait, son-\nnait, clamait, avec un ensemble, que la troupe des meininger\nni celle de M. Antoine n'atteindront jamais.\nPourtant, vers le soir, un calme relatif tomba sur la ville\ntandis que la banlieue continuait en un immense écho l'im-\nmense rumeur de la journée. Le soulagement égalait presque\nl'effroi de la terrifiante nouvelle. Une terreur vague et continue\namène les gens à une tension que relâche, une fois connu, le\nmotif de cette terreur.\nLe lendemain, l'observateur attentif et désintéressé se fût",
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     "texte": "LA VOGUE\n53\ntrompé à la tranquillité revenue au sage pays d'llor. Or, cette\ntranquillité n'était que fatigue. Et puis la réflexion n'était pas\nencore née aux Ilorains, qui y mettent le temps. L'équilibre\ncompromis par le plus sûr d'entre eux avait altéré, sans qu'ils\ns'en rendissent compte tout de suite, la béatitude momifiée où\nils végétaient; ils avaient senti le vertige et n'avaient pas deviné\nl'abime: ce dernier baillait pourtant une gueule formidable et\nsombre comme le génie de V. Hugo.\nQuelques molles journées coulèrent. Le ciel se rasséréna. Un\nhorizon pur s'ouvrit. Mais tout cela, voyez-vous, tout cela était\nla fin de la fin. Une. insidieuse question, qui semblait devoir\nclore les agitations dernières, souleva le lac accalmi :\n• Pourquoi maigrissait-il? ›\nOui, pourquoi? Et de chercher dans sa vie, dans ses affaires,\nsa famille, un prétexte quelconque,\napparemment facile à\ndécouvrir, - une cause, une raison suffisante (sans aucune\npréoccupation de quadruple racine, cela va sans dire). On se\nrencontra tout d'abord au plus régulier fonctionnement souhai-\ntable d'une existence citodéenne. Alors on jeta la sonde, on\nsurveilla, on épia, on perscruta, on imagina même. Rien.\nSans doute, Madame se dérangeait? - Non. Le contrat ne portait\naucune égratignure. - Alors, c'est que tel enfant ne tournait\npas bien? - Non. La jeune fille jouait la Prière d'une Vierge et le\njeune homme secondait son père dans les odorants travaux de\nla ciragification des vieilles graisses.\nAlors, le jeu? les\nfemmes de mauvaise vie? Paris? la Bourse?\nNon, non, et non.\nTous renseignements pris, rien ne s'indiqua en causation. Les\nmédecins, consultés, se récusèrent, n'ayant rien observé d'anor-\nmal en dehors du dépérissement lui-même.\nAlors?\nVoilà une ville qui rechute dans les transes. Comment! pas",
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     "texte": "54\nLA VOGUE\nd'explications? Un homme qui donnait les plus belles espérances\ntombé en faillite morale sans que rien justifie cette dégéné-\nrescence? Alors tous pouvaient subir le même sort? Tous pou-\nvaient régresser, fondre, sécher sur pied, comme cela, à propos\nde bottes? Alors la sécurité publique ne comptait plus ? - Mais\nce Monsieur, ce Monsieur trompait tout le monde; ce Monsieur\ntenait là une conduite inqualifiable, enlevait à toute une popu-\nlation la garantie de son existence même. Et que faire contre\nlui? Parce qu'enfin il ne s'agissait pas d'en rester là.\nVous voyez d'ici le mouvement qui se crée dans les rues :\nles groupes de portières, les bandes inquiètes d'ouvriers aux\nportes des fabriques, les boutiquiers au seuil de leurs boutiques,\nles rentiers, par paires, s'arrêtant pour se jeter par-dessus leurs\nlunettes des regards méfiants et par-dessous des paroles enten-\ndues. Enfin, tous les gestes inutiles, tous les mouvements négli-\ngeables, toutes les conversations de perroquets accompagnant\ndes recherches sournoises autour du sujet, et l'effritement du\nmur de sa vie privée.\nOn le pesa, on le ceintura, on le toisa; on établit une courbe\ndont la direction effarante jeta le désespoir aux Facultés. De\ncomplicité avec sa femme, on le médicamenta. Il dut empiffrer\ndes féculents et de l'arsenic par quintaux; on lui administra de\nrobustes carminatifs pour obtenir des ballonnements, illusoires\nde la stéatopoièse pervertie, ballonnements éphémères résolus\nen salves tonitruantes. On désespéra de tout. Les troubles popu-\nlaires devinrent graves; les ouvriers cessèrent de travailler pour\ns'entretenir des évènements probables; les boulangers oublièrent\nla boulange; les cordonniers, leur cuir. Il n'y eut plus rien.\nChacun, comprenant que sa propre existence était menacée et\nn'arrivant ni à connaitre, ni à deviner par quoi, on préféra s'en\ntenir là que d'essayer la lutte contre l'ennemi mystérieux. Des",
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     "texte": "LA VOGUE\n55\nrésolutions furent prises, à tort et de travers, par ces gens déso-\nrientés. Lorsque enfin on aboutit à comprendre la nécessité de\ns'adresser à M. Klamzon lui-même pour avoir quelque rensei-\ngnement sérieux sur son état si inquiétant, M. Klamzon venait\nde quitter la ville et s'était retiré en sa maison de campagne.\nStupeur!\nCette porte de bois où se cassèrent le nez les premiers auda-\ncieux de l'interpellation directe les figea de stupeur. Glacial,\npénétrant, et bref, les pétrifia le trac. Une confusion nouvelle\ncompliqua la confusion où barbotait la ville, car les terreurs\nne se précisaient d'aucune certitude d'aveu; on savait bien que\nM. Klamzon maigrissait, mais, enfin, il n'avait pas dit lui-même :\n« Je maigris, et voici pourquoi. On comprit alors que s'il\nquittait ainsi sa maison, c'est que vraiment il n'osait plus porter\nsous le regard de ses concitoyens les marques de son infortune,\n-\nde son infamie, de sa dangereuse infamie. Une immense\ncolère souleva ces gens paisibles, d'autant plus immense et\ngénérale qu'on le savait exilé, qu'on le sentait moins dange-\nreux; et les jeunes gens les mieux élevés n'hésitèrent pas à se\nrépandre par les rues, en monomes et en front de bataille, hur-\nlant le célèbre refrain:\nC'est sa poir', sa poir', sa poi-re,\nC'est sa poi-re qu'il nous faut!\nOh! oh! oh! oh!\nDe leur côté, les ouvriers remplirent les marchands de vins de\nmétingues (jusqu'alors inconnus), de discours bruyants, de\nvotes contradictoires, de résolutions, d'ordres du jour où était\nflétrie la municipalité, etc...\nLes bourgeois, par paires, s'arrêtaient sur les trottoirs en\nbrandissant des parapluies, en éructant de sentencieuses bêtises,",
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     "texte": "56\nLA VOGUE\nrappelant aussi des prévisions très anciennes que tous avaient\neues, faisant bien comprendre les analogies avec telles et telles\népoques, etc. A tout hasard, les dames et les jeunes filles tiraient\nde la charpie.\nEnfin, un matin, des affiches annoncèrent une séance extraor-\ndinaire du Conseil municipal.\nIl était temps!\nLe peuple s'assembla sur la place Vladislas, près de l'hôtel de\nville, un peu calmé par les lambeaux de discours colportés où il\nétait question de manœuvres électorales, de surprises, de con-\nflits, de budget, que sais-je? mais pas du tout de M. Klamzon.\nLe peuple ne digéra pas longtemps ces vents creux. Il fit des\némeutes, cassa des réverbères, arbora des drapeaux de toutes\nles couleurs. Les vingt-trois sergents de ville ne suffirent pas à\narrêter les plus bruyants, emprisonnés à mesure que les pre-\nmiers pris étaient relâchés, pour faire nombre.\nUn autre Conseil fut nommé, puis un troisième, et les trois\nfonctionnèrent ensemble sans préjudice d'un tas de comités,\ncommissions, ligues, et tous prirent des résolutions variables.\nL'entente se fit sur un seul point: rappeler les sénateurs et\ndemander leur avis.\nLes doux vieillards débarquèrent dans la gare pavoisée et\nretentissante de fanfares, l'œil vague, soufflant leur asthme;\ndes serre-tête noirs dans les chapeaux pour protéger leurs cal-\nvities. Quand ils soulevaient ces chapeaux pour saluer, une\nfoule de papillons gris en sortaient et y rentraient précipitam-\nment quand les nobles vieillards se recouvraient.\nUn délire d'espérance énerva la ville, qui passa décidément\npar toutes les émotions en ces journées déplorables. La sagesse\ndevait évidemment sortir de ces ètres ventrus, imposants comme\nde vieux fromages. Le plus vieux présida la réunion de l'ancien",
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     "texte": "LA VOGUE\n57\nConseil, qu'on avait soigneusement renommé. Des discours de\nbienvenue furent proférés, des lignes de conduite politique ins-\ntituées, des projets de réformes dénoncés, des entreprises indi-\nquées; mais nulle parole ne fut une allusion à M. Klamzon. Ils\npataugeaient, s'échauffaient et s'insultaient, quand enfin un\nMirabeau bondit à la tribune (c'était une table), leur rugit des\nphrases énormes et leur montra l'horreur de la Contagion à\nleurs trousses. Rappelés violemment à la chose, les uns se four-\nrèrent sous leurs bancs, les autres à cor et à cri réclamèrent\nl'expulsion du Mirabeau; le gaga présidentiel somnolait en\nbalançant sa cloche, tandis que sur la place Vladislas le peuple\nroulait des vagues menaçantes.\nLa contagion ! Ce mot exaspéra. Ils se regardèrent avec une\nhaineuse méfiance en se jetant des injures comme pour effrayer\nl'esprit qui habitait peut-être les lipomes les plus sérieusement\nétablis; ils rappelaient des circonstances où quelque dégéné-\nrescence aussi avait pu se marquer chez tel ou tel; bref, la\nscène de Hamilcar à la réunion des Anciens n'est que de la\nSaint-Jean auprès de celle-ci. La vénérable salle du Conseil vit\nles hommes les plus graves bousculer ses meubles, taper avec\nses couteaux à papier, se conduire comme des conventionnels,\nenfin; elle vit aussi le plus spirituel d'entre eux, M. A***, monter\nà la tribune, y déployer une feuille de papier toute grande sur\nlaquelle était tracé en gros caractères le mot: COMMISSION, qui fit\ntomber brusquement le bruit et cesser la bousculade et le\ncarillon. Le fin M. A*** profita de l'instant pour leur faire remar-\nquer l'inopportunité de leur conduite et l'imprudence avec\nlaquelle ils dépensaient de précieuses minutes; il rappela en\nquelques paroles à double entente la tenue de plusieurs per-\nsonnes de l'antiquité, fort distinguées, en telles occurrences. Ces\nparoles légèrement lancées, comme autant de petites flèches,",
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     "texte": "58\nLA VOGUE\nlénifièrent plus qu'elles ne blessèrent, nul ne prenant pour lui\nles allusions. Le président mit aux voix la proposition de M. A\"\";\nelle fut votée à l'unanimité. A cette nouvelle, le peuple cessa de\nhouler sur la place, sortit de ses poches le pain, le saucisson et\nle vin des jours de queue, et s'assit en une foule de petits ronds\nfamiliers autour des mouchoirs déployés sous ces victuailles.\nAu bout d'un quart-d'heure, la place Vladislas était garnie d'une\ninfinite de papiers maculés, et des parties s'organisaient en\nattendant la nomination des membres de la Commission; puis,\ncomme le temps durait, le peuple, las de rire et de jouer, recom-\nmença de houler et de bruire.\nÇa ne marchait pas du tout, au Conseil. Le président demanda\nsi des conseillers enviaient l'honneur de faire partie de la Com-\nmission; personne ne répondit. Alors il proposa de voter; tout\nle monde accepta. Les urnes circulèrent: neuf membres, scrutin\nde liste; le spirituel M. A*** fut nommé le premier, mais il fit\nremarquer tout de suite qu'ayant contribué par sa proposition à\nrésoudre les difficultés, sa tâche était accomplie et qu'il enten-\ndait passer la main; le second s'excusa pour raisons de santé;\nle troisième allégua des rapports froids avec M. Klamzon; le\nquatrième demanda une assurance sur la vie et de formidables\nindemnités; les cinq autres avaient filé à l'anglaise. Complète-\nment désorienté, le président fit le geste de renoncer à toute\ntentative, et le bruit des discussions reprises grandissait déjà,\nquand une voix cria : « Au sort! C'était en effet la meilleure,\nla seule façon de s'en tirer. Les noms, jetés dans une boîte,\nfurent mêlés, puis le président lui-même tira, comme étant le\nplus près de l'enfance. A chaque nom sortant, le titulaire dispa-\nraissait: le premier par la porte, le second (de la Montagne) par\nla fenêtre, le troisième sous son pupitre, le quatrième sous la\ntribune (il était adjoint), le cinquième sous un faux nez, le",
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     "texte": "LA VOGUE\n59\nsixième s'élançait déjà, quand une terrible rumeur de la foule\ngronda par les couloirs; des cris: Lache! traitre! étaient pro-\nférés, et puis: A mort!»\n«\nFichtre! pensa le sixième, qui revint à son fauteuil.\nCes gens-là n'étaient pas plus bêtes que nous. Entre le danger\nimmédiat et le danger lointain, ils n'hésitaient jamais et choi-\nsissaient celui-ci. Les quatre qui restaient eurent des gestes\nnobles et d'acquiescement, malgré leur pâleur et leurs jambes\nflageollantes. Le nombre n'y étant plus, on vota de dépêcher\nune délégation de trois membres à M. Klamzon; les quatre\nrestants de la Commission réclamèrent l'honneur d'en être; les\ntrois derniers qui n'avaient pas eu le temps d'échapper, redou-\ntant la vindicte publique, protestèrent contre le n° 6. qui déclara\nvouloir les suivre quand même.\nBref, dans un silence, solennel après tant de tumulte et de\ncris, on remit à trois mois les résolutions. Mais le peuple mena-\nçant, qui avait envahi les couloirs, hurla: « Tout de suite! tout\nde suite! et les Trois s'engagèrent à partir tout de suite pour\nla campagne.\nForcés à de l'héroïsme, ils surent en déployer, haussèrent leur\ncourage à l'altitude des circonstances.\nIls boutonnèrent leurs noires redingotes comme s'ils avaient\nbouclé des cuirasses, assurèrent leurs tubes de soie comme des\nheaumes, gantèrent les gants du martyre.\nLe peuple, tout aussitôt, s'émut et s'apitoya.\nLe pauvre nº 6 eut l'inspiration de haranguer ce peuple tassé\ndans les couloirs.\n• Citoyens! clama-t-il (et ce mot n'avait jamais sonné en\nIlor), la destinée de notre beau pays est menacée par des agis-\nsements que je n'ai pas à désigner ici autrement que pour les\nregretter. Vous avez su montrer en des jours si sombres le",
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     "texte": "60\nLA VOGUE\ncalme et l'assurance des grands peuples qui sauront toujours\nretrouver la voie où depuis tant de siècles ils sont engagés pour\nn'en sortir jamais que momentanément et y réintégrer aussitôt\nque les évènements le permettent. Vous retrouverez cette voie\net vous y marcherez encore, et vous y marcherez toujours, car\nc'est la grande voie du progrès, du travail et de l'indus-\ntrie! >\nAcclamations! Chapeaux ! Les Trois, hiératiques ! Et soleil sur\nla ville! Ce fut la plus belle journée de l'Ilor.\nEt laissant en\nleurs fauteuils les sénateurs troner, les Trois fendirent le flot\npopulaire tassé dans les couloirs et sur le grand Escalier, débou-\nchèrent sous le péristyle au milieu de l'enthousiasme municipal,\nsaluèrent, et prirent la direction du faubourg conduisant à la\nmaison de campagne de M. Klamzon. Le triomphal nº 6 les\nprécédait en lachant d'emphatiques phrases, au milieu de la rue\nbordée d'une double haie vivante; à la porte, il les accompa-\ngnait en les soutenant du geste et de la voix; quand ils eurent\ndépassé les dernières maisons du faubourg, il les laissa s'a-\nvancer seuls, pour se mettre à la tête du peuple qui suivait à\ndistance de plus en plus respectueuse, tout attendri d'espoir.\nEt maintenant, au loin, les trois silhouettes noires soulèvent\nsur la Route Nationale blanche un petit nuage de poussière\ngrise, sous le soleil.\nIls tendaient vers le point de fuite, dans la perspective rigide\ndes peupliers réguliers.\nIls s'arrêtèrent devant une barrière verte, pousserent la porte,\nenfilèrent l'allée séparant des carrés d'oignons et de carottes\nentourés de roses, au bout de laquelle se dressait la petite\nmaison aux tuiles rouges, aux volets verts, eux aussi. Une poé-\ntique émotion souleva leurs trois poitrines, dont ce trio respec-\ntueux sortit (air connu) :",
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     "texte": "LA VOGUE\n61\nSalut, demeure calme et sûre, où se confine\nLa prestance d'un être à la taille trop fine.\nLe porte s'ouvrit, et, sur le seuil, apparut aux héros boule-\nversés, maigre, maigre, pâle, long, et froid, M. Klamzon lui-\nmėme, un sourire vague sur ses lèvres sèches et les yeux noyés\nde méditation. D'un geste aisé, il les accueillit :\n,\n< Veuillez prendre la peine d'entrer, Messieurs; soyez sans\nappréhension; je vous attendais.\nSa voix elle-même avait\nmaigri. Son pauvre corps flottait dans la pauvre vieille veste, et\nle pauvre vieux pantalon tirebouchonnait autour de ses jambes\njusque sur les sabots. Les Trois entrèrent dans une petite\nchambre meublée de murs tout nus, de quelques chaises, et\nd'une table chargée de papiers griffonnés.\n< Veuillez vous asseoir, Messieurs: je vous attendais; je sais\npourquoi vous venez. Ce que vous désirez savoir, je vais vous\nle dire; veuillez vous asseoir, je vous en prie; vous ne risquez\nrien ici. ›\nIls prirent des sièges, s'assirent posément, contemplant celte\nruine d'une gloire; - mais, malgré les paroles préalables et\nrassurantes de M. Klamzon, ils se levèrent brusquement quand\nils le virent enlever son vieux chapeau de jonc et découvrir une\nruisselante chevelure autour de son front lumineux. Tel, il\nsemblait un jeune poète de Paris dans les bonnes traditions,\nrejetant d'une secousse sa crinière; et ses yeux brillèrent dans\nson visage morne.\n• Soyez tout à fait rassurés, Messieurs; veuillez vous rasseoir\net me prêter quelque attention. ›\nAlors, devant ces trois délégués aux bouches scellées par les\nsoins d'une stupeur grandissante, érigeant sa sveltesse, et haut\nla tête, il allongea le bras et la main, et, d'une voix grèle",
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     "texte": "62\nLA VOGUE\nmais grave, teintée de bienveillance, nuancée d'urbanité, modu-\nlante et pénétrée, et si nouvelle! il articula :\n• Mes Frères... »\n• Oh oh!\nsursautèrent les Trois décidément interloqués.\n-\n‹ Mes Frères bien-aimés, vous me voyez affligé bien profon-\ndément de l'indifférence où vous demeurez à l'égard des mysté-\nrieuses Lois par qui le monde est ce qu'il est. Mais je sais que\nvotre quiétude est faite d'incuriosité, et me voici plein d'indul-\ngence à votre endroit.\nComme vous, j'ai vécu la vie tranquille\nde notre beau pays d'llor; j'ai goûté sans m'en apercevoir les\njoies inappréciables qui sont encore les võtres; aujourd'hui j'en\nconnais le néant, et je vais avoir l'honneur de vous commu-\nniquer le saint mépris de tout ce qui fait votre illusoire bon-\nheur. »\n• Oyoyoyoye... tressaillirent les Trois, avec le sentiment de\nperdre quelque chose qui fuyait sous eux.\n« Je n'avais rêvé jamais de rien, pensé à rien, ni rien réfléchi.\nVoici qu'un jour, cette question se posa devant moi: Pourquoi\nes-tu né? - Mes frères, la réponse qui me parut tout d'abord\nconvenir fut celle-ci: Pour faire du cirage. Mais en même temps\nje compris que si je n'étais pas né, je n'aurais jamais fait de\ncirage, et la question s'imposa plus profonde à mon inquiétude.\nAlors, je portai la lumière dans les évènements anciens de mon\nexistence pour y découvrir le prétexte de celle-ci, et je ne le\ndécouvris pas. Mais je compris, je compris et je sus que la plus\nmisérable circonstance (même pas une chose, un objet) aurait\npu m'empêcher de naître. Je vis le néant de ma raison suffi-\nsante, et je fus confondu de la ténuité du fil auquel est sus-\npendue toute existence humaine. »\n«\n.......\n› pensèrent les Trois, illuminés.\n• Mes pauvres vieux frères, qu'est-ce que vous voulez attendre",
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     "texte": "LA VOGUE\n63\nde la Vie, puisqu'elle n'est pas plus motivée que ça ! J'ai voulu\nsavoir le fin mot, voyez mes travaux sur cette table: je ne sais\nrien du tout; je ne saurai jamais rien. Et alors, pas la\npeine ! >\n« C'est qu'il a absolument raison, opinèrent lentement les\nTrois complétement persuadés. Mais lui, alors, lyrique et gesti-\nculant:\n< Mes frères! tout! plutôt que ne pas savoir de quoi il\nretourne! Tout ! plutôt que l'ignorance métaphysique! Et pour\nmoi, la Mort! la grande Mort est le seul médicament à cet état\nde choses! La Mort!>\n« La Mort! brandirent les Trois électrisés. < Il a raison!\npas la peine! Oh! nos pauvres frères qui ne savent pas encore\ncela! Et hop! en route! Il a raison! To to to to to to! La Mort!\nTout de même ! Voilà ce que c'est que de ne s'inquiéter de\nrien. Et ils plantent là M. Klamzon, franchissent le jardin,\nbondissent sur la route, galopent vers la foule poudroyante, là-\nbas, sous le soleil qui décline.\nIls la joignent, piétinent les harangues du glorieux n° 6 (qui\navait profité de tout ça pour chauffer son élection). Ils pro-\nclament:\n• O frères! songez que la moindre des circonstances pouvait\nnous empêcher de naître! Songez au néant des motifs qui nous\nfont exister! Nous vivons et nous ne savons même pas pourquoi\nnous sommes venus au monde! etc... La Mort seule... »\nO terres vierges! encéphales en friche! comme vivaces ger-\nmèrent ces semences que vous reçûtes là! Comme vous fûtes\nilluminées, naïves natures! Ils ont raison! fut votre cri. Et\ndans vos profondeurs, o foule enthousiasmée, les paroles de vos\nhéroïques Trois pénétraient comme un vent de gloire et de\ntempête et comme le souffle de la Mort. Et c'est ainsi que vous",
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     "texte": "64\nLA VOGUE\nvous engouffrâtes en votre ville, o foule, avec ce « bruit de foule\nqui tonne et qui roule, et tantôt s'écroule, et tantôt grandit,\ndans la clameur immense: Mourons! mourons! >\nIls se répandirent par les rues, les avenues et les places avec\nde vastes gestes brassant l'air plein de mystère et de sens\ncommun, avec de pâles regards dans leurs yeux larges, avec de\nblanches voix creuses modulant le « mourons d'une manière\nscandaleuse, enfin!\nVoilà qui est entendu, mourons.\nLes premiers qui moururent furent ceux que l'âge avait rendus\nassez vieux pour être complètement séniles et même moribonds.\nÇa tombait bien. Il n'y en eut que peu, et même aucun.\nQu'est-ce qu'attendaient tous les autres? Mes renseignements\nont une lacune: Je ne sais pas ce qu'ils attendaient. Mais voici\nce qui arriva.\nLes nobles vieillards, abandonnés à eux-mêmes en la salle du\nConseil, s'étaient tout d'abord endormis; puis, l'un, se réveillant,\nouït le bruit de foule et murmura : « Poum! » et un second, la\nfoule au loin bruissante, susurra : « Zozo», et, successivement\nréveillés, tous ils trainèrent leurs ventres par la salle, cherchant\nl'échelle et le saint Barthélemy à massacrer.\nIls trouvèrent une boîte d'allumettes.\nSCHMITT",
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     "texte": "PORTRAITS ANTIQUES\nLe disparate peuple qui commerçait, philosophait et paradait\nen Égypte sous les derniers Ptolémées, et sous la domination\nromaine avant les folies épiscopales des Théophile et des Cyrille,\nse perpétue, l'encaustique aidant, aux portraits de la collection\nGraf.\nDes lettres de voiture jointes à cette collection, il appert que\nla momie était un fort important article de transit; on la diri-\ngeait sur des nécropoles parfois lointaines. De Kerké et d'A-\nlexandrie, elle affluait aux cavernes mortuaires de Rubayat.\nComme les autres nécropoles égyptiennes, Rubayat fut saccagée\nau cours des siècles qui suivirent la chute de la civilisation\nalexandrine. Les Arabes déprédateurs arrachaient le portrait\nsur bois, fixé par des bandelettes à la tête de chaque momie, et\ns'emparaient des boucles d'oreilles, des épingles, des colliers.\nUne centaine de ces effigies ont été récemment retrouvées à\nRubayat, dans le sable. Elles sont la propriété d'un négociant\nviennois, M. Théodor Graf. M. Graf remit en circulation ces\nAlexandrins qui avaient déjà tant voyagé dans leur jeunesse de\nmomies. Munich, Berlin, Dresde, Bruxelles, les virent; ils s'ali-\ngnent maintenant aux murs de la salle de la Société d'encou-\nragement de l'industrie nationale, 44, rue de Rennes, en face\nde Saint-Germain-des-Prés.\nCes portraits, quelques-uns à la détrempe, presque tous à\nl'encaustique, ont pour auteurs des peintres grecs dont on\n3",
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     "texte": "66\nLA VOGUE\nignore les noms, et constituent le monument le plus notable qui\nnous reste de la peinture dans l'antiquité.\nAu petit bonheur de ses papotages, Pline l'ancien a écrit sur\nla peinture une phrase amphibologique (lib. XXXV, 140). Les\nsavants, à défaut d'autres textes, s'adonnèrent à cette phrase;\nelle leur fit les confidences qu'ils voulurent, touchant l'histoire\nde l'encaustique, mille contes. Il faut renoncer ici à une pré-\ncision décevante. Tantôt l'encauste, après avoir fait fondre ses\ncires colorées, les appliquait au pinceau sur le subjectile et là,\nvite refroidies, il les pouvait travailler encore au couteau (ces-\ntrum, verriculum). Tantôt il se servait seulement du couteau, la\ncire à froid ayant été amenée à la consistance d'un onguent par\nquelque essence. Dans les deux cas, il terminait en chauffant la\npeinture jusqu'à fusion superficielle pour en aplanir l'épiderme\net unir mieux les teintes. Ces procédés types ou des procédés inter-\nmédiaires pouvaient concourir simultanément à l'exécution d'un\nmême tableau. Quant au cestre ou verricule, les archéologues\nse sont ingéniés à en préciser la forme avec rigueur; mais il est\nprobable que cet instrument variait comme varie l'ébauchoir de\nnos modeleurs de glaise. - et sur le n° 45 de la collection Graf,\nles traces sont nettement visibles du pouce qui a pétri la figure.\nEn quelques siècles, un tableau à l'huile sombre dans les té-\nnèbres définitives. Deux mille ans n'altèrent pas la fraîcheur\nd'une peinture à l'encaustique. Au prix de celle-là, les autres\nqualités de la cire paraîtront négligeables: disons pourtant que\nla cire se marie volontiers à toutes les couleurs, tandis que\nl'huile de lin rélucte au conctact du vert-de-gris. des laques, du\ncarmin de cochenille, etc. 1.\n1. Lire l'Encaustique et les autres procédés de peinture ches les anciens,\npar MM. Henry Cros et Charles Henry. Paris, 1884, Librairie de l'Art, 1 vol.\nin-8°.",
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     "texte": "LA VOGUE\n67\nDes portraits exposés par M. Graf, tels ont pour analogues les\nenluminures dont s'illustrent les bâches foraines; d'autres sont\ncomparables aux œuvres les plus précieuses des portraitistes\nmodernes. D'après les particularités des costumes (la tresse\ntombante derrière l'oreille droite, la transversale écharpe\npourpre à boules d'argent et d'or, les couronnes de lauriers\nd'or, etc.), on déterminerait les conditions sociales: il y a là sans\ndoute des princes, des gouverneurs, des chefs militaires. Les\nraces se précisent nettement: voilà des Romains, des Grecs, des\nSémites (Juifs ou Syriens), des Égyptiens. Et, sous les carac-\ntères généraux de la race, s'accusent intenses ceux de l'indi-\nvidu. Des biographies seraient faciles, mais compromettraient\nles biographiés. Pour quelques faces sereines et énergiques,\nforce autres témoignent d'un abrutissement précoce, d'une stu-\npidité administrative, de vices déprimants; le n° 26 est affligé\nd'un raccourcissement du sterno-keidomastoïdien; le n° 23 est\nun eunuque. La série féminine est d'ordre plus élevé. Des yeux\nimmenses rêvent dans des beaux masques d'Hypathies et de\ncourtisanes. Ces femmes sont nos contemporaines, - et un pa-\nrangonage rendrait plausible cette proposition que l'intellec-\ntualité de la femme est restée stationnaire, alors que celle de\nl'homme progressait.\nFÉLIX FÉNÉON",
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   "ocr_source": "OCR HathiTrust, volume iau.31858045124157 (réimpression Slatkine, Genève, 1971), sans correction",
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     "texte": "CHRONIQUE\nLIVRES SUR LE Moi\nJe continue ici la campagne de critique menée durant l'an-\nnée 1888 à la Revue indépendante. J'apporte ici les mêmes\nadmirations, les mêmes sympathies, les mêmes amitiés, les\nmėmes mésestimes artistiques, aussi le même souci d'impar-\ntialité envers les aînés et les émules, et de cordialité envers les\nécrivains plus récents que moi; qu'on me comprenne bien, ce ne\nsont point ici des chroniques de combat¹. Considérant les\nœuvres d'art comme des symboles fragmentaires du circulus\nd'idées actuellement vivant, je tenterai d'en déterminer les\norigines, les consequences, les alliances et les alliages. La\nproduction s'effectue par le labeur des artistes originaux, des\nartistes adaptateurs, et des commis de librairie; je ne m'occu-\nperai que de la première de ces catégories de producteurs.\nDonc à toute œuvre, à tout nom qui m'occupera, j'attache une\nvaleur d'art, fût-elle infinitésimale, et surtout une valeur de\nreprésentation d'idées.\nC'est dans les poèmes, dans les\n-\n1 Je ne répondrai donc pas en cette revue aux articles mal informés de\nM. Anatole France, ni aux attaques impolies et malsonnantes de M. J.-H. Rosny.\nIl est curieux de voir la cheville ouvrière du manifeste des cinq attaquer en\nson patois les écrivains symbolistes qui ont pris la peine de renseigner dans\ndes opuscules critiques les lecteurs peu au courant.",
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     "fin_caractere_exclue": 1907,
     "texte": "LA VOGUE\n69\nméthodes scientifiques et les jeux métaphysiques, dans les ten-\ntatives nouvelles d'art plastique, dans les romans qui valent\nmieux que des romans, qu'on peut le plus facilement écouter\nl'âme du moment, l'âme de demain peut-être, les facettes\ndiverses et contradictoires en apparence, chaotiques même\nd'aspect, de ce devenir de tous les instants. Les agitations des\nfoules autour de leurs intérêts, leurs enthousiasmes autour de\nleurs caprices esthétiques, ne sont de nulle importance, même\npour les individus qui composent la foule; ils ne tiennent\naucunement à leurs obscures opinions, et nous ne pouvons,\nnous, lettrés, qu'étudier les amalgames de ces positions d'âme\nou de ces manières de sentir, et les comparer à nos volitions\npropres de création et de combativité. Parmi les œuvres des\nlettrés, encore une fois vrais lettrés, nous pouvons écouter des\nvoix intelligentes, nous disant de leur mieux, en une forme qui\njamais n'est difficile à déchiffrer, ce qu'elles pensent de l'heure\nprésente, de leur joie ou difficulté d'y vivre, ce qu'elles attendent\nde l'heure future.\nQu'un de ces livres, quel qu'il soit, contienne une révélation,\nc'est peu probable; qu'un livre présente une vue d'ensemble sur\ntout un horizon des vies et des choses, c'est peu probable; qu'il\ns'y trouve même un résultat net de vérité ou de beauté, capable\nde dévier le cours des esprits intellectuels, je ne le crois pas;\nnon plus, je ne pense qu'un livre nous donne la pensée, même\nentière, de son signataire; d'abord, et de par des nécessités\npratiques, les livres paraissent tous trop tard après leur exécu-\ntion, bien trop tard après leur conception. Ensuite, en tout\nhomme désireux de voir clair en lui, à côté, au-dessous des\nopinions présentes qu'il énonce, s'agitent au tréfonds les divi-\nnations destinées à construire ses opinions du lendemain;\nparfois, au moment de l'exécution de l'œuvre, peut s'agiter",
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     "texte": "70\nLA VOGUE\nautour de sa conscience tel fait de vie qui le mènerait à de\ncontradictoires trouvailles, à un mode plus net de pensée.\nL'homme est deux hommes au moins : celui qui s'apparaît, celui\nqui se prépare, et c'est toujours ce dernier, le plus intéressant,\nqu'il ne peut nous donner qu'à des coins de phrases, par l'emploi\nde vocables qui détonnent dans le tissu de son style, de rythmes\nqui dissonnent au long de l'armature de ses symboles. Nous ne\npouvons donc attribuer aux œuvres sincères des lettrés (en\ndehors de leurs beautés de construction, et de leurs raffinements\nd'imprévu et de forme) qu'une valeur de témoignage, valeur\ndosée par leur somme d'acquit et d'information, leur somme\nd'expériences et de formules nouvelles, et la situation mème, la\nmise en place de leurs recherches, dans l'étude métaphysique du\nsoi, et des autres que poursuit la littérature actuelle, en même\ntemps qu'elle affirme des renaissances de symboles, de rêves et\nde musique. Mais ces témoignages, s'ils sont de bonne foi, sont\ntableaux accrochés comme à une galerie des intuitions présentes,\navec les tentatives nouvelles d'art plastique, les méthodes scien-\ntifiques, et les jeux métaphysiques.\nUn livre n'est jamais un phénomène isolé; il tient par de\nprofondes attaches, pour les uns, aux livres anciens; pour les\nautres, à la vie physique et mentale qu'ils mènent. De toutes\nfaçons, des causes indépendantes de leur vouloir indiquent aux\nartistes des directions fatales; ils les peuvent suivre dans le\nsens vrai, possible, ou également dans l'absurde; c'est là la\nliberté de l'artiste avec aussi le choix des apparats, des agré-\nments dont il veut parer cette direction d'idées. Il peut, s'il veut,\nconsidérer aussi toutes les apparences et les contrastes de cette\nidée, se grandir à les concevoir toutes, se diminuer à n'en consi-\ndérer que quelques éléments qu'il traduirait isolément; mais le\nchamp même de la spéculation et de l'intuition artistique est",
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     "texte": "LA VOGUE\n71\npour tous le même : défriché seulement par des énergies et des\nméthodes différentes, l'étude des illusions du visible, des méta-\nmorphoses, des analogies, et des suggestions de l'inconscient.\nCela est si vrai, cette rencontre des lettrés sur le même\nterrain d'investigation, ce travail autour de la mème idée,\ninvestie par chacun d'eux d'une apparence toute diverse, que si\nl'on étudie un microcosme de quelques semaines, il est rare\nqu'on ne rencontre pas des livres qui s'appellent et se corres-\npondent dans des altitudes d'idées et des positions de principes\ndifférentes, mais sises au même degré et sur le même plan de\nl'investigation humaine. Et voici le cas que l'étude patiente du\nmoi, des reflets de ce moi sur la vie ambiante, et, réciproque-\nment, des responsabilités de ces moi envers eux-mêmes et envers\nautrui nous apparaissent étudiés à des points d'optique très\ndissemblables, dans les trois romans les plus importants de\ncette courte dernière période: Le Disciple, de M. Paul Bourgel;\nL'Homme Libre, de M. Maurice Barrès; Un caractère, de M. Léon\nHennique; non que je veuille dire qu'il y a entre ces œuvres\nsimilitude apparente, genèse en quoi que ce soit commune,\nrevêtement en quoi que ce soit pareil; mais très exactement elles\npartent d'une idée similaire, diversement orientée: DE LA\nSAUVEGARDE DU MOΙ.\nLe roman de M. Paul Bourget se décompose en cinq éléments:\n1° une préface; 2º un portrait de philosophe moderne, et\nl'esquisse de sa philosophie; 3º l'étude des états d'âme et des\nactes d'un jeune homme imbu de cette philosophie; 4º une aven-\nture judiciaire; 5º une question sur la responsabilité du maître",
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     "texte": "72\nLA VOGUE\nenvers l'élève, c'est-à-dire : des principes élaborés et développés\nde façon purement théorique par un beau penseur, et tombant\ndans une âme trop jeune pour les étreindre complètement dans\nleur essence, soit dans la sagesse que comporte leur création,\nces principes et ces théories occasionnant des faits regrettables\nen soi et envers l'état social; le théoricien est-il responsable\ndes actes de ses adeptes, actes contraires au fond, mais, en\napparence, issus de ses théories; en est-il responsable envers\nlui-même et envers autrui?\nCe philosophe, - Adrien Sixte: un sage, indifférent aux béné-\nfices de la vie, ayant établi son existence quotidienne à l'abri\ndes irrégularités douloureuses ou gaies; une vie monacale dans\nun quartier quasi-perdu, près de la Seine, avec les ombrages et\nles répertoires du Jardin-des-Plantes à la portée de sa prome-\nnade, qui peut s'étendre aussi jusqu'à la vie architecturale de\nNotre-Dame, le long du mouvement du fleuve, - ce philosophe\nprofesse un précis nihilisme; il a apporté dans l'étude de la\npsychique une rigoureuse méthode d'analyse qui équivaut à la\nnégation des mobiles et au complet déterminisme; sa morale\nserait commandée par cet axiome : « Tout acte n'est qu'une\naddition; dire qu'il est libre, c'est dire qu'il y a dans un total\nplus que dans les éléments additionnés - cela est aussi absurde\nen psychologie qu'en arithmétique. - › Aussi, enseigne-t-il\ncomme méthode : « Spinoza se vantait d'étudier les sentiments\nhumains comme le mathématicien étudie ses figures de géo-\nmétrie; le psychologue moderne doit les étudier, lui, comme\ndes combinaisons chimiques élaborées dans une cornue, avec\nle regret que cette cornue ne soit pas aussi transparente, aussi\nmaniable que celle des laboratoires. › La philosophie de\nM. Adrien Sixte est donc parallèle à celle des dernières années,\nqui se piqua de rigoureuses méthodes d'expérimentation d'un",
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     "texte": "LA VOGUE\n73\nminimum d'hypothèses, de rigueur scientifique. Il est fort\nsimple que, pour le penseur désintéressé, la condensation de la\nvie, dans la pure recherche philosophique, ait déterminé toutes\nles vertus négatives de l'homme, sa vertu agissante n'ayant en\nson cas particulier à se témoigner que par des œuvres. Cette\nvie, ce milieu de vie, les titres à lui prêtés évoquent l'idée de\nSpinoza; aussi, dans un autre mode, la première vie du Valentin\nde la Peau de Chagrin; l'ordonnance, en outre, du début de ce\nlivre, le Disciple, rappelle invinciblement les débuts de certains\ndes romans de Balzac, où le personnage principal est modelé\npar sa mise en milieu (quelques actes, la description exacte de\nson milieu de vie, inventaire des habitudes principales, etc.).\nOr, il arrive que ce penseur, dédié à sa recherche, vivant ses\nidéaux comme d'autres leurs aventures, ce penseur, qui a clos\nsa vie vivante en deux ou trois ponctualités, se trouve brus-\nquement mis face à face avec l'existence générale, et dans ce\nqu'elle a de plus brutal, de plus compliqué, de plus froissant\npour tout isolé : une question de responsabilité dans un débat\njudiciaire au criminel.\nLe propre des créatures isolées, sans famille et sans relations\neffectives, est d'accueillir avec plus de sympathie que tous\nautres les tâtonnements et les efforts des jeunes gens qui essaient\nleurs forces dans la voie qu'ils ont ouverte. Il y a là, en vérité,\ncomme un patronat spirituel. Adrien Sixte n'a pas échappé à\ncette inclination; et, au reçu d'un remarquable mémoire annon-\nciateur des aptitudes qu'il a cultivées en lui, il a correspondu\navec un jeune homme, Robert Greslou, l'a encouragé, lui a\nentrebâillé sa cellule, et l'a questionné sur ses projets de\nvie. C'est brusquement qu'il apprend que ce jeune métaphy-\nsicien est inculpé d'empoisonnement sur la personne d'une\njeune fille, et quasi-condamné de par sa contenance même et",
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     "texte": "74\nLA VOGUE\nson mutisme obstiné. La vie réelle apparait à M. Sixte, ainsi sous\nla figure d'une mère au cœur en souffrance, résolue à défendre\nl'intégrité de l'honneur de son fils, et qui vient vers M. Sixte\npour triompher, grâce à lui, du silence de ce fils - silence qu'elle\nattribue à des scrupules moraux. Elle vient au maître comme\nelle eût été au confesseur de son fils, aux temps de foi; et,\ndevant cette douleur et cette évocation du rôle qu'il a joué dans\ncette affaire, de cette responsabilité d'hommes dont les livres\nont nourri une cervelle et ont fait un homme tout neuf, de\nl'enfant indécis des premières années, M. Sixte s'engage à faire\nle possible et accepte de prendre communication d'un mémoire\nà lui adressé par le jeune Greslou. - Ce mémoire est une con-\nfession, et cette confession l'a vivement troublé.\nCar, en effet, cette étude des origines animales de la sensi-\nbilité se terminant à déclarer que tous les sentiments de l'homme\nactuel sont l'aboutissement d'instincts simples, propriétés de la\ncellule primitive, cette vision que l'homme n'est qu'un tréteau\nà phénomènes dont il ne peut ni créer ni modifier le point de\ndépart, et, conséquemment à la doctrine de M. Sixte, le point\nd'arrivée, cette doctrine a conquis le cerveau d'un enfant mal\néquilibré, mal pondéré dans son caractère ou plutôt doué d'un\ncaractère encore en formation. La froide logique, le désinté-\nressement vital, inhérent d'origine et d'habitude au vieil homme\nde pensée et qui lui a permis de n'être plus qu'un regard lucide,\nmanquent absolument à Robert Greslou, dont la jeunesse est\nencore trop prête à la sensation et la cervelle trop impérieu-\nsement méthodique et trop fraichement analysatrice pour la\nvie. De plus, l'expérience pour M. Sixte n'a jamais été qu'un\nregard. On le dit doué de cette dose d'intuition des hommes\nsupérieurs qui leur permet de théoriser logiquement et de\nn'appeler l'expérience qu'en contrôle, cette expérience, sou-",
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     "texte": "LA VOGUE\n75\nvent, se fondant seulement sur des indices et des rapproche-\nments suffisants pour des cervelles intuitives. Pour le jeune\nGreslou, au contraire, séide d'une foi qu'il n'a pas inventée, il\nest destiné à dépasser la mesure, et, pour apprendre, à instituer\ndes expériences.\nLe moi du jeune Greslou est ainsi présenté au moins dans ses\ngrandes lignes: un cerveau très ouvert, meublé précocement de\nconnaissances métaphysiques et psychologiques, des notions\nscientifiques superficielles de ceux qui ne se dévouent pas à la\nscience pure, cerveau meublé aussi des littératures romantiques\nqu'on absorbe à la quinzième année, idolatrées par satiété de\nla fausse interprétation des classiques qu'on donne à la jeu-\nnesse, par le défaut de vie générale, de résurrection suffisante\ndes littératures enseignées; ces littératures romantiques étant,\nd'ailleurs, pour les cerveaux jeunes et mal pondérés, un aliment\naussi fallacieux et propre à faire dévier par l'exclusivité avec\nlaquelle les jeunes gens de ces générations s'en nourrissaient,\nque les théories philosophiques purement abstraites, chez les\nmêmes cerveaux un peu plus mûrs. Le jeune Greslou a, de\nplus, l'âme portée à la méfiance; les premiers enseignements\nreligieux, les traditions professorales, la discipline maternelle,\nle système du fruit inutilement défendu, cette sensation qu'on\ndiplomatise trop avec l'enfance, et qu'on la trompe trop pour ne\npas savoir au juste quelle vérité solide lui enseigner, tout cela a\namené son adolescence au doute le plus complet sur tout ce\nqu'on lui a pu apprendre, et sur tout ce qu'il ne pourra, de lui-\nmême, en libre recherche, s'assimiler.\nDe plus, de par l'éducation de ces avant-dernières années,\néducation bien complémentaire de l'instruction alors courante,\nce jeune homme de sang et de nerfs a manqué de l'éducation\nphysique qui eût distribué ses jeux de force; il est anormalisé",
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     "texte": "76\nLA VOGUE\net déséquilibré dans un sens prématuré de recherches céré-\nbrales, - donc il aura, trop tôt et poussé trop loin, corollaire de\nce besoin acquis lors de l'évanouissement des croyances et tra-\nditions inculquées, le besoin d'agir uniquement selon sa pensée\npropre. Mis en contact avec la vie, il la considèrera comme un\nlivre, y raisonnera dans le sentiment des antagonismes de\npensée et de choses qui sont le contraste de la vie physique et\ngénérale avec la vie intellectuelle d'un moi; il est, par principe,\ndestiné à pécher par trop de rigueur de raisonnement en partant\nd'un principe dont rien ne lui permet d'éprouver la solidité; plus\nencore est-il destiné à partir d'une illusion dont il ne peut se\nrendre compte, car la clairvoyance du moi ne se fait que très\ntard, et se modèle d'après les antagonismes de la vie. Or, pour\néprouver son illusion, ce jeune homme ne possède aucun crité-\nrium possible, aucun livre ne pouvant donner l'expérience des\nchoses et du soi, qui est incommunicable.\nSi vous ajoutez\nque le défaut d'exercices dans la jeunesse met ce jeune homme\nen infériorité devant la caste des hommes plus physiques, sa\nsupériorité n'étant démontrable que beaucoup plus tard, de là,\ndes froissements d'orgueil que ne peut subir une âme jeune et\nque l'analyse d'un philosophe trop jeune aussi ne peut dé-\nmonter; si vous ajoutez encore que Robert Greslou, après l'in-\ncendie mental produit par les petits romantiques passionnels, à\nmesure et en même temps qu'il s'ouvrait aux goûts plus froids\ndes méthodes philosophiques, s'est familiarisé avec les analystes,\navec les psychologues, avec Stendhal surtout, et que son idéal,\nson frère par les livres doit se trouver, un long moment, le\nJulien Sorel, de Stendhal, vous pouvez vous figurer exactement\ndes points douloureux pour ce jeune homme dans son contact\navec la famille nobiliaire des Jussat-Randon, et par quel genre\nde supériorité, la seule voie qui puisse lui apparaître comme lui\n-",
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     "texte": "LA VOGUE\n77\nconférant un net simulacre de victoire, il tentera de se réhabi-\nliter à ses propres yeux de ses infériorités d'apparence et de\ncaste.\n-\nL'intrigue personnelle, le drame judiciaire, vous les trouverez\ndans le roman de M. Paul Bourget; les résumer serait d'une\ninutile sécheresse.\nIl nous suffit de savoir qu'au moment de\nmourir ensemble, lui, Robert Greslou et la jeune fille séduite,\nune défaillance physique l'a pris, aussi une illusion de pouvoir,\navec elle, continuer une vie heureuse, rapidement une joie de\ntriomphe, mais surtout peut-être de l'espérance (voir page 293,\nlignes 6-26). Il ne consent pas à mourir, et la jeune fille s'em\npoisonne seule, plus tard, après avoir connu à fond le caractère\nde son amant par un journal qu'il tenait de ses sensations et\npar son refus de mourir qu'elle qualifie de lâcheté.\nSur ce point, je voudrais faire observer à M. Paul Bourget que\nmaintes fois, dans cette partie du roman qu'il appelle confession\nd'un jeune homme, il a insisté, appuyé sur ce fait que le jeune\nGreslou se trouve réellement épris; il nous a fait assister à une\nscène sous bois, une scène de déclaration d'amour, où l'amou-\nreux spécifie sa complète sincérité; il nous a fait suivre un long\ntrajet de douleurs dans l'âme de ce jeune homme; il lui prête\nl'effective et formelle résolution de se tuer, si l'amour de\nMlle de Jussat ne répond pas au sien; il fait naître, il est vrai, le\ncommencement de cet amour dans une rivalité d'orgueil avec le\nfrère de la jeune fille, et fait batir par Greslou tout un plan de\nséduction. Mais admettons un instant qu'au lieu d'un personnage\nde roman et d'un roman, nous nous trouvions en présence d'un\npersonnage réel et d'une anecdote réelle : ce jeune homme mal\nprêt à la vie, pour qui à peine la sensation physique est née,\nmal née, et à coup sûr non développée, d'après les amourettes\nqu'on lui prête; ce jeune homme, qui a trouvé chez les roman-",
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     "fin_caractere_exclue": 1954,
     "texte": "78\nLA VOGUE\ntiques le mystère de la passion des amants, représenté comme\nun drame à fanfares, et, d'un autre côté, qui a rencontré chez\nles philosophes des analyses à priori de l'amour, excellentes\npeut-être pour étudier le phénomène passionnel en son exis-\ntence générale, mais toutes impropres à analyser des cas parti-\nculiers, ce jeune homme sait-il ce que c'est que la passion? et\nles phénomènes de naissance de passion qui se passent en lui\npeuvent-ils frapper son entendement assez nettement non-seule-\nment pour qu'il les analyse, mais qu'il les concoive? - Or, dans\nson journal, nous lisons que Mlle de Jussat était tout en délica-\ntesses et en demi-teintes, ce qui fait que cet amour peut être\nlent à naître; nous lisons aussi qu'à certains moments le héros\ndu livre se demande s'il n'a pas été complètement amoureux, au\nlieu d'être profond psychologue (au fond même, M. Bourget\nparaît perpétuellement, entre les lignes, le vouloir prouver). Or,\ndans ce cas, on ne se trouve plus en face d'un crime, même\nd'une conduite d'actes devant fatalement occasionner un crime,\net le roman de M. Bourget apparait comme n'étant pas, dans\nson allure, d'une rigoureuse logique, comme pouvant s'ériger,\nse conduire, et se conclure tout autrement. Car, si Robert\nGreslou a été simplement amoureux et aimé, si toute la ten-\ntative de séduction psychologique, le journal psychologique, ne\nsont qu'illusions de vingtième année, verbiage inutile d'une\nintelligence qui s'en fait accroire, parce que, trop littéraire et\npas assez conscient, Robert Greslou au lieu d'être, comme le\nbaptise M. Paul Bourget, un scélérat intellectuel, n'est qu'un\nhomme trop jeune, sans esprit de suite, et dont l'amour, un\ninstant triomphant, se conclut en un échec : l'impossibilité de le\nfaire durer. Je ne veux point prêter gratuitement à M. Paul\nBourget l'intention d'avoir voulu compliquer ce personnage, qu'il\ndéclare odieux, d'éléments d'intérêt; donc je suis forcé d'admettre",
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     "fin_caractere_exclue": 1933,
     "texte": "LA VOGUE\n79\nque, si M. Bourget l'eût voulu, le roman pouvait suivre un tout\nautre cours. Au lieu de rencontrer un nouveau Julien Sorel\n(dont le cas, d'ailleurs, est autrement présenté que celui de\nGreslou), au lieu d'assister à un crime commis sous l'influence\nde méthodes philosophiques, nous rencontrons un amour se\ndéveloppant chez un cerveau dont c'est la première passion, et\nqui ne peut ni la connaître ni la dominer; un amour dont la\ncomplexité s'augmente d'une question de caste et d'une diffi-\nculté de solution. Dans ce cas, Robert Greslou n'est pas un\nscélérat intellectuel, c'est un malheureux et un défaillant. Faute\nd'avoir nettement indiqué ce point, le roman de M. Bourget\ndemeure quelque peu arbitraire et cet arbitraire, cette indé-\ncision dans la position du problème rend encore plus complexe\nla question de responsabilité du maître.\nOu Robert Greslou s'est engagé dans un amour irréalisable\nde par sa position sociale, insoluble de par le caractère de\nMle de Jussat, et alors en quoi M. Sixte peut-il être responsable?\n(Tout au plus pourrait-on lui demander si, à sa connaissance, le\njeune Greslou était désintéressé, intelligent et irresponsable\ndevant sa conscience de ces malheurs) - évidemment non,\nou dans le cas de l'erreur judiciaire, savoir si sa conscience lui\ncommande oui ou non d'éclairer la justice, de lui révéler qu'elle\nse trouve en présence d'une mort volontaire, et non d'un crime;\nsa voie parait suffisamment tracée par sa simple citation comme\ntémoin. S'il pense autrement, ce sont subtilités de conscience,\nc'est à lui de choisir entre sauver le jeune Greslou, ou d'obéir à\nla prière expresse de garder le silence et de respecter la conte-\nnance que l'inculpé affecte devant la justice humaine. Que le cas\nne puisse être fort épineux pour une conscience de philosophe\net même d'homme quelconque, soit, mais là n'est pas la matière\nde casuistique morale que M. Paul Bourget prête à son philo-",
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     "fin_caractere_exclue": 1920,
     "texte": "80\nLA VOGUE\nsophe, - c'est expressément: cette sinistre histoire d'une sé-\nduction si bassement poussée, d'une trahison si noire, d'un sui-\ncide si mélancolique le mettant face à face avec la plus affreúse\nvision: celle de sa pensée agissante et corruptrice, lui qui avait\nvécu dans le renoncement volontaire avec un idéal quotidien de\npureté... Toute l'aventure de Robert Greslou lui montrait dans\nses livres les complices d'un hideux orgueil et d'une abjecte sen-\nsualité. ».\nUne des solutions ouvertes par M. Bourget au problème qu'il\npose serait cette phrase de Sixte : « Tant vaut l'ame, tant vaut\nla doctrine, » qu'on pourrait aussi écrire : « Tant vaut d'essence,\nde maturité et de préparation le moi, tant valent ses assimi-\nlations. > - M. Bourget lui prête aussi la sensation d'un mé-\ndecin apprenant qu'une de ses théories thérapeutiques vient de\nmettre à mort tous les malades d'une salle d'hôpital, - ces deux\nsolutions que présente M. Bourget, il les juxtapose sans conclure.\nC'est sur un mouvement nerveux, à la réception d'un journal,\nque M. Sixte se décide,\nc'est la présence d'un drame réel qui\nforce M. Sixte à se souvenir que le témoignage écrit, en sa pos-\nsession, peut sauver une tête. - C'est donc au deuxième des cas\nde responsabilité que j'indiquai plus haut que M. Sixte fait face:\nil empêchera une erreur judiciaire, et il décide que l'engagement\ntacite de silence qu'on lui impose devant la mort est nul.\nMais quant à la plus grosse question de responsabilité qui se\npose ainsi : les créateurs d'idées sont-ils responsables en leur\nconscience des erreurs auxquelles sont sujets des esprits trop\njeunes imbus de leurs idées? M. Bourget ne la résout pas; il\nnous semble qu'elle ne peut être résolue que par la négative, et\nqu'un fait n'existe pas dans le monde de l'idée.\nPrécisons: la garantie du créateur d'idées, sa certitude en\nune crise semblable peut absolument provenir, et à bon droit,",
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     "fin_caractere_exclue": 1894,
     "texte": "LA VOGUE\n81\ndu désintéressement de sa vie et de ses buts de créations. Si,\npar la façon abstraite dont ils considèrent le monde des idées et\nson revêtement de fait, les vrais savants et les poètes, émettant\ndes principes qui leur semblent fondamentaux, accomplissant\nleur devoir en en déduisant tous corollaires et toutes scolies, se\ntrouvent impliqués à se demander si dans tel cas semblable, ils\nse croient condamnables en leur conscience, ils n'ont qu'à\nscruter le désintéressement intrinsèque de leur pensée, et le té-\nmoignage brut de leur désintéressement social. On n'a pas à\nprévoir dans le monde des idées, des conséquences de faits pra-\ntiques; ces faits seront toujours isolés et, même nombreux, ne\nprouveraient rien contre une idée génératrice et son système de\nconséquences. Il serait puéril d'attribuer à Malthus des dis-\nparitions d'enfants ou des avortements, à Hobbes ou de Maistre,\nTodieux de mesures tyranniques, à Gœthe des suicides d'étu-\ndiants, etc., et, dans le sujet qui nous occupe, d'attribuer\nà M Sixte, la conduite de Robert Greslou, si, dans les deux\nversions possibles à l'entendement que présente le roman,\nRobert Greslou est coupable d'un crime moral'.\nCette indécision sur la formule vraie de l'acte Greslou, cette\nindécision sur la responsabilité de Sixte, sont les deux défauts\ncapitaux du livre de M. Bourget. Il se pourrait aussi que\nM. Bourget ait voulu par ces indécisions mêmes, nous indiquer\ncombien dans des cas, même nets, témoignés par des faits,\néclairés par des confidences complètes et logiques, il est difficile\nde savoir et de choisir, combien le moi conscient est tortueux,\nsombre, difficile à déchiffrer et pour soi et pour autrui;\n1 La responsabilité n'existerait en réalité que pour des négociants en roman-\nfeuilleton et les marchands de cantharides. - Or, pour ceux-ci, la question de\nresponsabilité en leur conscience ne se posera pas.\n3",
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     "fin_caractere_exclue": 1876,
     "texte": "82\nLA VOGUE\nl'idée serait certainement haute et philosophique, mais, nulle\npart, elle n'est suffisamment indiquée, et si la page finale\nsemble la contenir, elle n'est nullement corroborée, serait plutôt\ndémentie au cours du volume. Il y a là pour un lecteur désireux\nd'attacher au Disciple l'importance qu'il mérite, trop de vague\nautour de la solution de la thèse principale, comme il y en\na autour du problème.\nMalgré ces défauts, il ne faut contester à M. Bourget ni le\ngrand charme de lecture que possède son livre, ni un progrès\ndans sa carrière d'écrivain. De par la position du sujet, la plu-\npart de ses défauts ordinaires sont évités ; l'atmosphère sérieu-\nsement sentimentale, le milieu du problème, les détails philo-\nsophiques du décor confèrent à ce livre un intérêt sérieux pour\nles réfléchis. La langue (parfois dans un relief suffisant) est\nsobre, nette, adhérente aux crises décrites, adéquate aux cer-\nveaux qu'il évoque, au moment de ces cerveaux qu'il évoque en\nce roman.\nConsidéré uniquement en lui-même, ce roman ne nous donne-\nrait pas toute la substance de la pensée que M. Bourget vient de\nnous livrer, et ces notes seraient incomplètes si l'on oubliait la\npréface que lui adjoint M. Bourget, et qu'il dédie à un jeune\nhomme, - au jeune homme français de dix-huit à vingt-cinq ans,\n- envisagé par lui comme un inconnu, un X dont il est soucieux\nde dégager l'identité et la portée. Il est d'ailleurs naturel qu'un\nécrivain de sa génération commence à regarder derrière lui,\ns'inquiétant de savoir ce que peut penser la masse des individus\ndont il ne connait que quelques spécimens parmi toujours les\nplus affinés ou, en tout cas, ceux qui se destinent aux carrières\nimposant le plus d'affinement.\nEt M. Bourget, évoquant les\ndeuils de la patrie et les désastres de la guerre civile, après\navoir fait l'éloge de sa génération, demande à ce jeune homme\n-",
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     "texte": "LA VOGUE\n83\nidéal ce qu'il pense de la vie pratique, des devoirs humains, des\ndevoirs civiques, s'il a le respect absolu des maîtres, de la foi\net de l'espérance.\nA ceci, l'on pourrait répondre que la jeunesse na pas encore\nabsolument le respect des maîtres, et ceci, parce que beaucoup\nne sont pas incontestables, et que ceux que citent M. Bourget\nne le sont pas au même point. Il est probable que beaucoup ont\nplus de respect pour M. Leconte de Lisle, de sorte qu'une admi-\nration chez les uns, une très profonde estime y confinant chez\nd'autres, soit le sentiment général de cette génération de vingt-\ncinq ans.\nCette admiration est un peu moindre pour M. Taine, qui, après\nleur avoir servi d'émancipateur et leur avoir déroulé des possi-\nbilités vers la vingtaine, ne parait pas demeurer chez eux autre-\nment que comme un très durable souvenir. Ils en ont moins\nencore pour M. Dumas dont le métier de théâtre leur paraît brutal\nsouvent et faible. Et il est très certain que pour la majorité de\nla catégorie des jeunes gens qui admireraient M. Dumas, il est\ndétrôné par M. Henry Becque. D'autres sont plus influencés\npar M. de Goncourt, et un grand nombre par M. Émile Zola. Il\nfaudrait tenir compte d'une grande influence de M. Théodore de\nBanville sur toute une partie des intellectuels, - beaucoup sont\norientés vers des courants plus récents, et sont forcés, par la\nnouveauté des formules auxquelles ils se rallient, d'être moins\nadmiratifs envers les écrivains arrivés aux sommets de leur âge.\nD'ailleurs il est difficile de saisir, chez l'ensemble des jeunes\ngens de vingt à vingt-cinq ans, un grand courant compréhensif\nd'admiration pour des maîtres reconnus. Quant à l'idée de patrie,\nils la possèdent probablement, d'autant qu'ils sont presque tous,\nceux de cet âge occupés à la servir, dans cette fièvre militaire",
     "source": "OCR HathiTrust",
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     "fin_caractere_exclue": 1975,
     "texte": "84\nLA VOGUE\nqui semble, depuis plusieurs années, circuler dans les veines du\npays; aussi parce que beaucoup la servent dans les petites\npatries coloniales où, de par l'éloignement, aussi par la concen-\ntration dans un symbole guerrier, aussi par l'instinct de conser-\nvation qu'entretient la possibilité d'un combat, la métropole\nprend pour eux, dans son lointain, un peu de la grandeur et de\nla beauté qu'elle a pour les exilés, et du charme, des affections\nlaissées pour une longue période. - D'ailleurs il est difficile de\nsynthétiser les opinions d'une jeunesse en grande partie enrôlée,\nen grande partie disséminée dans des professions différentes\ndont l'exercice gradue soit leur respect pour la pensée française\net ses maitres ou dépositaires, soit leur affection pour la patrie en\ntant que symbole militaire et symbole d'union.\nA ces jeunes gens, peut-être indécis eux-mêmes de leurs désirs\net de leurs fonds d'âme, M. Bourget présente deux modèles à\nne pas suivre : le struggle-for-lifer résolu et le sceptique attentif.\n-\nCes deux manières d'être lui apparaissent comme redou-\ntables et funestes, ce qui me porte à conclure qu'il les croit\nrépandues et nombreuses, car, autrement, les croirait-il dange-\nreuses? - Il m'a été donné de voir passer, parmi les jeunes\ngens, des êtres également différents des deux types tracés par\nM. Bourget, et de les voir à peu près semblables dans des exer-\ncices de vie différents. Ce type du jeune homme possède, en\ngénéral, comme le struggle-for-lifer, une haute dose de comba-\ntivité, et ceci simplement et purement par instinct de force, parce\nque la défaite et la guerre civile sont loin de lui, qu'il se sent\nprêt à beaucoup de choses, qu'il s'ennuie de la gérontocratie\nrégnante qui le laisse inoccupé (ce qui est le secret de ses\nerreurs). Il a aussi du sceptique, du nihiliste délicat dont parle\nM. Bourget, beaucoup de doutes, car il se trouve, outre son\ninaction pratique par inutilisation, en lutte avec toutes les bar-",
     "source": "OCR HathiTrust",
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     "fin_caractere_exclue": 1998,
     "texte": "LA VOGUE\n85\nrières sociales. Et, peut-être jamais la difficulté de vivre n'ayant\nété si grande, avec moins de débouchés pour le libre jeu de ses\nforces mentales, il est sceptique envers le résultat possible de\nses efforts particuliers et n'attend guère de résultat profond que\nd'une secousse générale. Sur ce point, l'évolution Jui paraît trop\nlente, et il n'est guère de ces jeunes gens qui ne soient d'ame\nsocialistes pratiques, c'est-à-dire professant une des croyances\nsocialistes (anarchisme, possibilisme, etc.), soit socialistes impa-\ntients. Néanmoins, même pour ceux qui adhèrent à des opinions\npréchant le cosmopolitisme, l'idée de patrie est demeurée comme\nune idée provisoire, mais nécessaire. Ce n'est nullement, comme\nle demande M. Bourget, le souffle des conscrits de 92, qui ne\npourrait se renouveler qu'en un cas similaire; c'est la conception\nqu'un agrégat d'hommes, réunis en France sur une portion de\nterrain, acculés de trois côtés à la mer, d'un côté à des mon-\ntagnes et à une race inassimilable, n'a pour évoluer, selon les\nlois apparentes du mouvement des peuples, que sa longue fron-\ntière de l'Est et ses colonies. Ils conçoivent ce pays comme\nexistant en tant qu'unité économique à qui la victoire est un\nbesoin pour obtenir la vie large; ils le conçoivent comme ren-\nfermant la plus grande somme de la liberté qui leur est néces-\nsaire, aussi comme la sauvegarde de cette liberté contre les\nféodalités voisines, aussi comme le dépositaire d'une civilisation,\nd'une allure de l'esprit humain et d'une langue qu'ils aiment.\nChez cette race de jeunes hommes, également distincte du\nstruggle-for-lifer et du sceptique, les idées de patrie, de défense,\nle respect des maîtres, l'idéal, l'espérance, etc., apparaissent\ncomme de froides vérités temporaires auxquelles ils ont à se\nconformer et qu'ils ont à défendre,\net c'est, je crois, parmi\nl'élite, la nuance la plus répandue.\nJ'attribue ici le mot élite\nau caractère plus qu'à la profession et je ne garantis pas que ces\n-",
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     "fin_caractere_exclue": 1691,
     "texte": "86\nLA VOGUE\nidées soient chez tous également élucidées, mais il est suffisant\nqu'elles existent et qu'elles les mènent.\nParmi les plus lucides, il y aurait croyance plutôt à un soi\ngénéral qu'à des moi déterminés, ce qui, naturellement, les\nporte à plus de solidarité, plus de tolérance et plus de cohésion.\nQu'ils soient la majorité, qu'en peut-on savoir? Les pires\ncourants peuvent traverser la jeunesse et la traversent. En\napparence, des théories vagues comme l'occultisme chez les\nintellectuels, cette sorte de scepticisme qu'il faut appeler le « je\nm'en foutisme > chez la masse, auraient des adeptes nombreux;\nmais, au fond, il n'en est rien, et il faut tenir compte du pen-\nchant de la jeunesse à afficher des opinions dont elle n'a pas\nscruté le degré de profondeur dans son esprit, et admettre\nqu'au contact de la vie productive les théories vagues se dis-\nsipent et le scepticisme se réduit à n'être plus qu'un critérium\nde la vraie justice que doit exercer envers lui-même et autrui\nun cérébral.\nLe Moi qu'étudie M. Barrès dans Un Homme libre est un moi\nquelque peu frileux, soucieux surtout d'élégance, aussi de bien-\nétre, soucieux de la lucidité comme d'une propreté intellec-\ntuelle, un moi qui tient à être bien vêtu, à posséder un corps\ndiscipliné, à être meublé physiquement d'une façon commode,\net moralement d'idées certifiées bonnes et hygiéniques par l'ex-\npérience personnelle. Tout en cultivant cette personnalité et ne\nnégligeant pas les expériences, ce moi sent fort bien qu'il n'est\npas un phénomène isolé, que même s'il peut s'éloigner du\nmilieu vital ou se garer de ce milieu qui lui parait égoïste,\nbrutal et bien peu foncièrement hygiénique, il n'en tient pas",
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     "fin_caractere_exclue": 1983,
     "texte": "LA VOGUE\n87\nmoins à des ancêtres, à une race, à une autochtonie dans le\ntemps qu'il a en dehors des vivants, chez qui il se peut qu'une\nsimple déviation des rencontres ne lui permette pas de trouver\nson similaire ou son parent; qu'il a, dans les littératures et les\narts du passé, des alliés et des prédécesseurs; pour ce moi, dont\nun des devoirs principaux est de se cultiver puisqu'il se connaît,\nde s'entourer autant que possible des commodités favorables à\nson développement: l'acte est peu, le mobile est tout. Si cette\nthéorie peut aisément être combattue, elle est défendable.\nOn pourrait énoncer que si chez certains étres la pensée\nengendre l'acte, et il y a mobile, chez d'autres, l'acte plus ou\nmoins conscient est générateur d'une pensée d'affirmation ou\ningénieuse à se prouver l'opportunité de l'acte. Il y a bien des\nètres différents, et M. Barrès a absolument le droit de nous en\nmontrer un à qui le mobile est plus important que l'acte, et la\nrecherche de la sensation plus chère que la sensation, ce qui\ncomporte actuellement un très grand fonds de vérité tempo-\nraire. - On a parlé, à propos du livre de M. Barrès, de fumis-\nterie; les plus polis ont dit ironie..., c'est profondément différent:\n- de fumisterie, dans ce petit livre, je n'en vois pas l'ombre,\nsauf en certaines facons de parler, et c'est alors du dilettan-\ntisme. Si M. Barrès se reproche, et se pardonne, je l'espère, de\nne s'ètre pas procuré un fauteuil à oreillettes où il eût médité\nplus noblement », ce n'est qu'une forme expressive et un peu\ncaricaturale de sa pensée dite, d'ailleurs, à côté de cette belle\ndéclaration : « Les péchés par pensée sont les plus graves, car\nla pensée est l'homme même. D'ailleurs, un moi, certain de ne\njamais pécher en pensée, aurait des chances quasi-infaillibles\nde ne pas pécher par les actes. - Et puis, qu'est-ce que pécher?\n-\nPour M. Barrès, évidemment, c'est avoir tort dans des cas de\nsensibilité, de recherche idéologique et de défense de l'intégrité",
     "source": "OCR HathiTrust",
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     "fin_caractere_exclue": 1915,
     "texte": "88\nLA VOGUE\ndu moi. Ici, si cette conception est bien celle de M. Barrès, il\ntouche à un grand problème temporaire que son livre ne dégage\npas complètement, mais que très certainement il soulève, et non\nà l'insu de l'auteur.\nDevant les difficultés de vivre et les irrégularités des hommes,\nM. Barrès professe qu'il faut s'entourer d'une muraille de la Chine,\net cultiver ses sentiments en soi, ses jouissances en soi; il admet\nqu'il n'y a de joies et de douleurs qu'en soi, ce qui est sociale-\nment parfaitement vrai. Car il est fort difficile de se comprendre\nles uns les autres autrement qu'en des phénomènes de rythmes\ntrès généraux; il est superflu de compter sur des affections\naltruistes toujours en butte à des malentendus, à des travaux de\nvie, et ne régnant guère, dans le passé d'hier et d'aujourd'hui,\nque sous cette forme, la plus générale et la plus vague, des\nopinions communes.\nEt quelles divergence parmi les coalisés, sous l'étiquette d'une\nopinion commune ! Il est assez inutile de compter sur les assou-\nvissements de la passion, dans sa gamme élevée, soit la durée\nd'un accord entre des essences intellectuelles qui seraient vrai-\nment similaires et capables de préserver leur union contre\nl'ambiance. Et puis, ce phénomène passionnel exigeant que l'on\ncompte avec de fâcheux inconnus, point de départ des deux\nâmes, il y a plus de prudence à cultiver ses qualites et ses\nénergies génératrices qu'à s'atteler à des recherches démontrées\nchimériques par l'accumulation des expériences sociales. M. Barrès\npeut en somme dire: Elle n'est qu'un instant dansant que je\nvoulus adorer pour le plaisir d'humilier mes pensées. » M. Barrès\nest donc près d'aboutir à cet axiome: « Il n'y a de joies que les\njoies intellectuelles, et de recherches possibles que les recherches\nintellectuelles. Pour un être tel que celui qui est étudié dans\nun homme libre, c'est-à-dire un littérateur, c'est le meilleur des",
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     "fin_caractere_exclue": 1988,
     "texte": "LA VOGUE\n89\naxiomes de vie. M. Barrès a cru devoir envelopper sa thèse et le\nrécit des impressions ressenties en l'élucidation de cette thèse\ndans des formules quelque peu religieuses: un état de grâce,\nl'Église militante, l'Église triomphante; ces termes pourraient\nse prendre dans une acception toute laïque, ainsi que les mots\nde prière, etc., si ne se trouvaient imbriqués dans le texte le\nnom de Loyola et des pratiques liturgiques. Il est certain que\nM. Barrès a été surtout sensible à une mécanique bien trouvée\npour assoupir les âmes, il n'est nullement casuiste; mais cette\napparence est genante, car pour la recherche de la complète\nliberté de l'esprit, il est genant de s'appuyer sur des moyens\ntrouvés pour le réduire en servage, et en toute enquête de\nliberté, il faut rejeter toute formule procédant d'une croyance à\nune révélation. Cette religion d'un homme libre est d'ailleurs\nd'un ciel très ouvert, et la place y est pour Benjamin Constant\net le Sainte-Beuve de 1828. Benjamin Constant, rien de mieux,\net c'est plaisir d'entendre aussi disertement parler de lui; pour\nle Sainte-Beuve de 1828, ainsi que celui des années suivantes,\nj'ai persistance à croire qu'il est un peu petit seigneur en telle\ncompagnie, et que c'est un saint à ne mettre dans aucun ciel;\nmais enfin, chacun est libre dans le choix de ses saints. A côté\nde sa recherche des affinités mentales antérieures à son moi,\nM. Barrès a voulu étudier des mises en milieu des sensations, et\nl'impression que produisirent sur le développement de son moi les\npaysages de lieu et d'art qu'il traversait. Il y a là un captivant\nchapitre sur la vieille Lorraine malheureusement limitée à une\nportion exiguë de son terrain et de son caractère. Il eût été\ncurieux de voir l'écrivain parler de la Lorraine allemande, de la\nlarge bande de marche territoriale qui va de Thionville à Saverne,\nenglobant les forteresses comme Metz, et les petits fortins à\nsouvenirs héroïques, comme Bitche, Phalsbourg, etc. Il y a la\n3**",
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     "texte": "90\nLA VOGUE\nune autre gamme d'âme lorraine, ame plus faite de résistance,\nmurie d'un plus long contact avec l'ennemi. Il eût été curieux\nde voir l'auteur analyser ses sensations sur l'esplanade de Metz,\nlarge et vaste balcon, bandière d'une citadelle célèbre, balcon\nsur un champ de bataille des races, champ de bataille en ravins\net en plateaux, où tant de fois sont venues lutter les armées\nd'invasion contre la défense.\nAussi cette Lorraine contient dans ses rameaux vosgiens, en\ncontact avec l'Alsace, des linéaments de caractère, dont je ne\ntrouve pas de notations chez M. Barrès; peut-être d'ailleurs ces\nexamens étaient-ils exclus de son sujet, par un manque de\nparenté avec lui-même, car c'est strictement ces parentés des\nraces avec lui-même qu'il étudie.\n...\nPendant que M. Bourget étudie des moi dérangés par les\ncalculs et la responsabilité de la vie, que M. Barrès étudie des\nmoi qui cherchent leur voie en eux-mêmes, M. Léon Hennique\nnous présente le caractère d'un ètre qui a résolu sa vie par le\nrenoncement et par un retranchement en son intimité d'âme ;\nson passé, à lui, est l'époque du passé qu'il préfère.\nL'exposition du livre de M. Léon Hennique est des plus brèves\net des plus simples. Des gamins, issus de la nuit d'un village,\npénètrent dans un parc pour tenter d'y voir un vieillard mys-\ntérieux et quasi-légendaire. Dans le dédale du parc abandonné,\nsans allées ni clairières, une fenêtre apparait illuminée; brus-\nquement quelques vieux serviteurs s'emparent d'eux ; et lors ils\nvoient un grand vieillard à la face ravagée, moustaches en crocs,\nlongs cheveux blancs, vêtu d'une simarre en velours grenat\nchamarrée; le vieillard regarde ces enfants si jeunes et les fait",
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     "texte": "LA VOGUE\n91\nrelâcher, curieux d'avoir vu des enfants, lui qui vit là de l'âge\ndu siècle.\nLe marquis Agenor de Cluses, en effet, sest retiré comme en\nun rève, immobilisé loin de toutes fonctions, de toute activité\npar l'exil des Bourbons qu'il fut trop jeune pour servir. Veuf,\nabandonné, à mesure que sa vie s'aggravait d'années, par toutes\nses affections qui s'éteignaient, il contemple en lui la période\nséculaire qui est sa préférée: le XVIIe siècle, et il s'est dili-\ngemment entouré de tous les meubles, objets d'art, tableaux\nqui peuvent le mettre en l'atmosphère qu'il recherche. Des hallu-\ncinations lui montrent le duc de Beaufort périssant à Candie, et\ndes cortèges royaux, et toute la pompe du grand siècle. D'autres\nvisions hantent le marquis de Cluses. Veuf, il a gardé intacte la\nmémoire de sa seule grande affection, et un jour, après de longs\ntemps de douleur, ayant pénétré dans la chambre de la mar-\nquise de Cluses, gardée semblable avec un soin pieux, dans une\nnuit que pérennise la perpétuelle clôture des contrevents, il a\ncru voir la marquise lui apparaître. Dans ce grand décor sei-\ngneurial, du château entièrement XVIIe siècle, c'est l'évocation\nd'un conte de Poe que l'histoire de cette présence mixte qui se\nmėle à la vie d'Agenor de Cluses, avec toute la vie psychique,\nque les adeptes présents du magnétisme et du spiritisme con-\nfèrent aux apparitions: coups sonores presque immatériels,\npeuplant le silence du château, fleurs inconnues, fleurs vivantes\napportées et résistant de longues semaines à l'action du temps,\nprésence réelle dans la nuit...\nRésumer le livre de M. Léon Hennique est inutile, je me borne\nà insister sur quelques trouvailles principales: ce large et neuf\npéristyle où le vieillard en garde de son caractère, se trouve par\nle plus inopiné des hasards, en contact avec les éléments les\nplus turbulents de la vie; aussi, cette si fière mort de Beaufort.",
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     "texte": "92\nLA VOGUE\nÉtudier le cas psychique d'Agenor de Cluses dépasse les limites\nd'une critique littéraire; ces redoutables phénomènes, accueillis\nen observation par la science des Brown-Séquard et des Charles\nHenry, n'ont encore pas de terrain net sur lequel les lettrés\npuissent les confronter avec les précédentes expériences\nd'Hoffmann et de Poe. Si M. Hennique admet la réalité des phé-\nnomènes psychiques dont le marquis Agenor de Cluses est le\nthéâtre, nous n'insistons pas; si M. Hennique, faisant de plus en\nplus aboutir ce point de vue d'art impersonnel qui nous a valu\nl'accident de M. Hébert et la mort du duc d'Enghien, a voulu\nseulement nous donner l'érudition d'une âme empreinte de psy-\nchisme, il nous faut convenir de sa science absolue du mysti-\ncisme de la fin du XVIIIe siècle; il est curieux que la première\napparition de Thérèse au marquis de Cluses coïncide en son\nrythme de couleurs variées apparaissant en rais de lumière\navec un inédit de Casanova que M. Hennique ne peut pas con-\nnaitre. La liste des phénomènes idéologiques d'un être affectif\net sans vices se trouve entièrement délimitée dans son livre; il\ny a aussi dans ces pages une compréhension des vraies ten-\ndresses de la vie, inédite en tout naturalisme.\nPour les lettrés, il appert que M. Hennique et M. Céard n'ont\npas dans la vie littéraire la place qui leur revient.\nLe résultat de cette année, au Théâtre-Libre, fut certainement\nle succès complet de lettrés qu'obtinrent les Résignés et la Mort\ndu duc d'Enghien. Ces esprits libres du naturalisme, ayant con-\nservé de son contact un don d'impersonnalité, sont des plus\ncurieux dans la génération précédente. M. Léon Hennique, per-\nsonnellement, offre ce rare exemple d'un constant progrès et\nd'une réalisation absolue de son but. Le vice de son roman serait\ncette formule naturaliste qui exige que les personnages parlent\net agissent à l'imparfait de l'indicatif; de là, sur ce livre, un mo-",
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     "fin_caractere_exclue": 1729,
     "texte": "LA VOGUE\n93\nnotone tissu de phrases trop identiques, impardonnable à\nl'auteur bref du duc d'Enghien.\n..\nLes Précoces ne sont rien dans l'œuvre de Dostoïewsky. Mais\nla marque de cet écrivain, seul comparable à Poe et Hoffmann,\ns'imprime en ces caractères d'enfants précocement durcis, jouant\nla maturité jusqu'à la mort et se dissolvant en de brusques accès\nde tendresse et de pitié devant les ravages mortels de leurs\négoïsmes dans une conscience d'enfant. Que Dostoïewsky ait\nvoulu que l'égoïste vie d'une petite ville, la poursuite outran-\ncière d'un malheureux ayant manqué de courage pratique fût\nsévèrement jugée par les enfants, cette intention se manifeste en\nson livre, et la hauteur même de cette conception n'a d'analogie\nque la crise d'âme de Rodion Romanovitch et certaines paroles\névangéliques. Il est curieux d'évoquer comme rapprochement\nque Mme Karénine meurt presque inconsciemment couchée sur\ndes rails pour échapper à la curiosité des ambiants. Que Dos-\ntoïewsky ait voulu lutter avec son grand rival et prouver une\nfois de plus l'irresponsabilité de la vie, c'est possible; que Dos-\ntoïewsky ait simplement écrit des souvenirs d'enfance, c'est\nencore possible. Mais le premier point sûr à dégager de son\nlivre est celui-ci: Quels égoïstes et faux égoïstes les hommes\nfaits érigent dans l'adolescent; dans la gestation d'âme des\nadolescents, quelle condamnation des hommes faits; et pour\nque le capitaine Sneguiref n'ait plus de refuge qu'en l'affection\nexaspérée de son enfant, de témoins de sa vie que les camarades\nde son enfant, et cet entourage d'infirmes et de folles, et que\nDostoïewsky lui confère une exacte valeur d'âme, à quelle portes\nde misère, dans quels déserts civilisés a dû vivre Dostoïewsky?",
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     "texte": "94\nLA VOGUE\nJe ne pense pas que Parallèlement soit un des meilleurs livres\nde vers de Paul Verlaine; nous sommes prévenus d'ailleurs par une\nnote que ce sont là surtout des poèmes latéraux aux autres livres\nde vers du poète; on chercherait vainement en ce volume l'ana-\nlogue des belles pièces de Sagesse, de Lucien Létinois dans Amour,\net comme si, avec l'abandon de ses thèmes les plus particuliers,\net de ses idées les plus essentielles, Verlaine perdait une partie\nde sa netteté et de sa décision de rythmes, aussi de sa valeur\nexceptionnelle de producteurs de vers frappés et générateurs\nd'une marge de rêve, tout l'ensemble de ce recueil de poèmes\nne nous donne point la charmante sensation et le plaisir de\nlecture, auxquels les Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et\nnaguère Amour, nous avaient habitué; au courant des pages\nbien des séries de menues sensations élégamment traitées, amu-\nsantes, mais rien de plus, des dizains qui ne donnent pas une\nnote nouvelle des sonnets inférieurs à des sonnets déjà célèbres;\ndes rythmes trop facilement construits sur des points de sensa-\ntion peut-être moins dignes du rendu, et des choses monotones;\npourtant et comme toujours, en tout livre de Verlaine, de très\nbelles strophes émeuvent et frappent.\nLes morts que l'on fait saigner dans leur tombe\nSe vengent toujours.\nIls ont leur manière et plaignez qui tombe\nSous leurs grands coups sourds.\nMieux vaut n'avoir jamais connu la vie,\nMieux vaut la mort lente d'autres suivie,\nTant le temps est long, tant les coups sont lourds.",
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     "texte": "LA VOGUE\n95\nAilleurs :\nJe n'y veux rien croire. Mort, vous,\nToi dieu, parmi les demi-dieux.\nCeux qui le disent sont des fous.\nMort, mon grand péché radieux.\nMort, tout ce triomphe inoui\nRetentissant sans frein ni fin\nSur l'air jamais évanoui\nQue bat mon cœur qui fut divin.\nQuoi! le miraculeux poème\nEt la toute-philosophie,\nEt ma patrie et ma Bohême,\nMorts? allons done! tu vis ma vie!\nEncore, trouverez-vous de belles qualités d'art élégant et\nsubtil dans les Mains, l'Impudent, dans les Sonnets des Amies,\ndéjà connus dès longtemps, mais encore, pour retrouver, au lieu\ndu poète amusant de Parallèlement, le grand poète de Sagesse,\ndevrez-vous vous rapporter au fragment intitulé Chasteté qui\nannonce le prochain livre: Bonheur.\nUn nouveau roman de M. Guy de Maupassant n'apporte jamais\nde révélations nouvelles sur sa technique; c'est toujours la\nmême conception d'une tranche de vie assez brutalement déli-\nmitée, et, sous les yeux du lecteur, les personnages évoluent\ncomme en un drame. M. de Maupassant est de tous les natura-\nlistes celui qui se rallie le plus au roman d'aventures, avec ce\nsoin pris que ces aventures aient pour cycle de lieu et de temps\nune contemporanéité très rapprochée, si ce n'est même pré-",
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     "texte": "96\nLA VOGUE\nsente. Dans un récit coupé de courts dialogues, coupé de des-\ncriptions ou plutôt d'inventaires des choses ambiantes, - car\nM. de Maupassant, au rebours du maitre de l'école naturaliste,\nest le moins possible lyrique par plaques, et tente peu d'animer\nle décor d'une vie presque personnelle, dans cette forme de récit\nqui serait comme une longue conversation de l'auteur, avec\ncitations à l'appui, - M. de Maupassant arrive à créer une cer-\ntaine vie physique; non pas que les personnages de Fort comme\nla Mort soient le moins du monde spéciaux, qu'on sache exac-\ntement quelle conscience peut bien être le peintre Olivier\nBertin, ou qu'on voit vivre, à quelque endroit, Mme de Guilleroy\net sa fille Annette; non, ce peintre est tous les peintres avec\nhotel, succès de Salon, et de salons; c'est un peintre honnête\nhomme d'un talent sage et modéré, qui sait s'habiller, aller au\ncercle, causer d'autres choses que de son art avec des Parisiens\ndu Tout-Paris; mais si on ne perçoit ni sa conscience, ni ses\nœuvres, au moins distingue-t-on sa silhouette 1888. Mme de Guil-\nleroy, on la perçoit comme toute femme dont on ne connaitrait\nque l'allure et la physionomie, et de laquelle on apprendrait les\nsecrets dans ce qu'ils ont de plus général; les autres person-\nnages sont purement et simplement en silhouettes chargées des\nreparties.\nLe sentiment lui-même qui serait le thème et la raison d'être\nde ce roman; cet amour fort comme la mort, cet amour, le\nmème pour deux êtres similaires, qui deux fois s'est infiltré\nlentement et invinciblement dans une âme d'homme, n'apparait\nqu'en ses conséquences les plus immédiates: la peur de Mme de\nGuilleroy devant sa vieillesse imminente et les tristesses ner-\nveuses du sujet écartelé par les buts disparates de ses deux\naffections; que le peintre Bertin meure sous un omnibus, il n'y\na là que conclusion occasionnelle à l'aventure présentée; sans",
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     "texte": "LA VOGUE\n97\nce hasard de l'omnibus, le peintre Bertin eût pu, au choix de\nl'auteur, s'ankyloser dans sa vieille amitié ou se guérir de tout\namour; mais il était de toute nécessité, pour que ces vagues\neffigies de la passion devinssent dramatiques, qu'un des person-\nnages mourût de mort violente ou imprévue. Il était également\npossible que ce fût Mme de Guilleroy dont la vie fût abrégée.\nM. de Maupassant, d'ailleurs, écrit surtout pour cette vaste\ncatégorie de lecteurs qui dépêchent un roman, parfaitement\ninsoucieux de l'écriture, ne sentant pas les défauts de construc-\ntion et de mise en place, et qui désirent seulement ne pas s'en-\nnuyer aux deux premiers tiers du livre et ressentir quelque\nlégère fièvre, un petit semblant d'émotion vers les dernières\npages, et, comme ils disent, le dénouement. Le style cursif et\nsans arétes, la rapidité des incidents, la coupe même du roman\nsemi décrit, semi parlé, de M. de Maupassant est apte à les\nsatisfaire; et si, pour l'artiste, les livres de M. de Maupassant\nn'offrent nullement l'intérêt d'une architecture esthétique, au\nmoins ne le froisse-t-il pas par les prétentieux déploiements de\nbric à brac empiriques et sensationnels, si fort à la mode chez\nles néo-naturalistes.\n...\nPour discuter utilement la littérature de tout à l'heure de\nCharles Morice, il faudrait sans doute un massif volume, tant y\nsont cités de noms, évoquées d'idées, abrégées de nomencla-\ntures. M. Morice, d'ailleurs, nous avertit qu'il n'a voulu que\ndonner le point de départ critique de sa propre conception de\nl'œuvre poétique Je m'empresse de déclarer que bien des\nphrases de ce livre, sur la dignité de l'art, sur les reproches\nd'obscurité qu'on adresse à chaque génération aux nouveaux",
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     "texte": "98\nLA VOGUE\npoètes, sur la rapidité et la légèreté de travail qu'exige l'exécu-\ntion des fragments de l'œuvre, sur la nécessité de la joie artis-\ntique (celle même qu'il évoque), sont un peu les mêmes pensées\nque celles de tous les poètes novateurs. J'admets avec lui que\nl'art est un mysticisme, quoique ce mysticisme ait vraiment peu\nde chose à faire avec l'idée de Dieu, et soit simplement le\nrésultat d'une hypéresthésie commune à différents degrés à tous\nles lettrés, surtout aux poètes.\nL'art est religieux, oui, mais il est religieux par l'accent seul\nde l'artiste, libre de transporter cette religion, c'est-à-dire la\ngravité même de son être, sur telle gamme de mysticité qu'il lui\nplaît de délimiter en lui, ou qui s'impose à lui fatalement. Je ne\nle chicane pas sur son très arbitraire point de départ chronolo-\ngique, car M. Morice me répondrait qu'il n'avait pas conçu le\nprojet d'écrire une histoire de la littérature française; non plus\nne l'attaquerai-je sur cette déclaration que la véritable inspira-\ntion moderne est chrétienne, car vraiment il n'en sait rien, et\nen somme toute, faudrait-il s'entendre sur le sens du mot\nchrétien, qu'il me semble quelque part opposer au terme catho-\nlique; s'il veut dire que l'inspiration moderne est de tolé-\nrance, de charité, de solidarité et d'amour, j'accepterai cette\ndéfinition que l'inspiration moderne est humaine et philoso-\nphique, d'ailleurs le sémitisme, l'islamisme et le bouddhisme\nn'ont annoncé d'autres vérités sous d'autres latitudes; que\nM. Charles Morice ait restreint son étude à la littérature fran-\nçaise, et qu'il soit à la recherche d'un esprit purement français,\nsoit; quoique je puisse lui faire remarquer les perpétuels\néchanges d'influence qui se produisent à toute époque entre la\nFrance, l'Angleterre et l'Allemagne, et que je le fasse souvenir\nque l'Espagne et l'Italie ont laissé sur des œuvres durables\nd'autres pays des traces profondes. Enfin, là n'est pas la ques-",
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     "fin_caractere_exclue": 1824,
     "texte": "LA VOGUE\n99\ntion, j'accepte le livre de M. Morice, pour ce qu'il nous le pré-\nsente, une préface critique à son œuvre personnelle; je le juge\nplein de qualité, de sérénité, de tentatives vers la justice. Je me\nbornerai à l'attaquer vers quelques points sur lesquels je suis\nfàché de voir un bon esprit d'un autre avis que le mien.\nD'abord, pourquoi cette haine du XVIIIe siècle? J'étais fort\nheureux de voir un écrivain jeune, ayant l'occasion d'une cri-\ntique générale, dire son goût pour le XVIIe siècle, goût qui nous\nest commun à tous avec des différences. Je ne pense pas de\nCorneille et de Pascal ce qu'en pense M. Charles Morice, mais\nje suis fort heureux qu'il en parle admirativement, ainsi que du\nspécial talent de rythmiste de La Fontaine. Je le trouve un peu\nbien sévère pour La Rochefoucauld, dont le petit livre est certes\nun des plus vivants, captivants qui soient, bien, à mon avis,\ncomparable aux plus beaux chefs-d'œuvre, en sa valeur intrin-\nsèque, si sa forme sèche nécessairement, et nécessairement sans\nlyrisme, manque des agréments que nous demandons à des\nœuvres plus modernes; aimer moins que beaucoup d'autres\nchoses cette sévérité de l'idée et cet éclat métallique et bref du\nstyle ne pouvait que rendre la critique injuste pour les écrivains\nde cette lignée, car La Rochefoucauld est très orienté sur l'avenir,\nsans qu'il y pensat trop, et sur de très beaux esprits du\nXVIIIe siècle, le beau XVIIIe siècle dédaigné, son influence est\nprofonde, je la retrouve chez Chamfort; écrire pour caractériser\nChamfort, les méchancetés de Chamfort, c'est oublier des phrases\ntelles que: Ne tenir dans la main de personne, être l'homme\nde son cœur, de ses principes, de ses sentiments: c'est ce que\nj'ai vu de plus rare. »\n1 Prochainement, dans cette revue, je dirai ce que je crois devoir dire de\nCorneille.",
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     "texte": "100\nLA VOGUE\n« Qu'est-ce qu'un philosophe ? C'est un homme qui oppose la\nnature à la loi, la raison à l'usage, sa conscience à l'opinion, et\nson jugement à l'erreur.\n« La nature, en faisant naître à la fois la raison et les passions,\nsemble avoir voulu par le second présent aider l'homme à\ns'étourdir sur le mal qu'elle lui a fait par le premier, et ne le\nlaissant vivre que peu d'années après la perte de ses passions,\nsemble prendre pitié de lui, en le délivrant bientôt d'une vie qui\nle réduisait à sa raison pour toutes ressources >\nsont-ce des\nméchancetés? La polygraphie de Diderot, c'est une impiété; il y\na chez cet homme d'une magnifique ouverture d'esprit, des\nchoses telles que le Neveu de Rameau, le Réve de d'Alembert, et\ndes pages exquises de la Religieuse, et bien d'autres choses; et\nMarivaux un des exquis écrivains de la scène, que pour ma part\nje préfère ainsi que Beaumarchais à Molière que vous admettez\nabsolument? et ce doux Cazotte, et Voltaire, un imbécile? sérieu-\nsement, non. Je ne nie pas Joseph de Maistre, dont un\napophtegme tranchant annote l'opinion de l'auteur; mais,\ncertes, il faut goûter Voltaire, le Voltaire des contes et de\nquelques lettres; un dispersé peut-être, mais une intelligence\nouverte, rapide, alerte; et n'oublions pas que cette influence du\nXVIIIe siècle a créé Stendhal, que l'auteur de la littérature de\ntout à l'heure, admet comme un maître glorieux ; et citons\nencore Crébillon le fils et Mlle de Lespinasse, et des peintres tels\nque Watteau et Fragonard. Rien en musique française? mais\nalors Rameau. Je ne vous cite pas Gluck, que votre opinion sur\nla musique allemande ne me parait pas englober, pourtant\nRameau et Gluck, c'est, autant que Bach, l'acheminement à la\nmusique actuelle. Je crois avoir évoqué plus de dix sages en ce\nsiècle et j'en omets, Restif, par exemple, c'est donc un siècle\nsauvé; peut-être pour beaucoup d'intelligences, n'a-t-il pas",
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     "texte": "LA VOGUE\n101\nencore atteint le recul de temps nécessaire pour être définitive-\nment jugé. Puis y a-t-il vraiment, en dehors des temps de pro-\nfonde barbarie, il y a-t-il des siècles sans beauté?\nMichelet est-il autant que cela dépourvu d'influence sur\nl'avenir? Je croirais plutôt cette influence peu discernable que\nnon existante. Il est pour beaucoup, lui et son inséparable et\ntrop dédaigné Quinet, un de ceux qui ont le plus contribué à\nrépandre le goût de la légende historique et de la légende syn-\nthétique; une bonne part de l'idée générale de la France, telle\nque cette idée peut se tracer dans les jeunes générations, se\ndoit au chapitre initial du tome II de son histoire; il oriente plus\nque tout autre les curiosités sur le moyen âge, et, si cette\ninfluence est de date récente, elle n'en apparait déjà pas\nmoins nette dans certains livres, influence d'historien, menant à\nd'autres sources, menant à d'autres évocations, mais incontes-\ntable; sa façon neuve de traiter les foules et les personnages\nd'histoire, ainsi que le groupement de légendes lié par Quinet\ndans son Ahasverus, ne sont peut-être pas sans connexion avec\nla tentation de saint Antoine.\nPourquoi, en parlant des poètes récents, taxer leur réforme\nd'un melange du vers et de la prose? Quand j'écris, pour ma part,\nune strophe dont j'ai calculé les éléments, et que cette strophe\nse båtit de vers de deux syllabes et de vers de dix-sept, comine\ndit M. Morice, je ne crois nullement avoir mėlé de la prose à\ndes vers. La théorie de ma strophe, je l'ai indiquée ailleurs, et\nl'écrirai avec tous les développements nécessaires; mais, ici, je\nme borne à demander à M. Morice sur quoi il se fonde pour\naffirmer que le vers, unique émission du souffle humain, ne\npeut dépasser douze syllabes. Que l'Alexandrin soit un rhytme\npossible, fréquemment utilisable, flexible je le veux bien, el peu\nimporte, et tout poète l'emploie quand il en a besoin, mais cette",
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     "texte": "102\nLA VOGUE\nassertion que les bornes du souffle humain ne peuvent dépasser\ndouze syllabes, je la voudrais voir appuyée sur quoi que ce soit\nde scientifique; si même elle était vraie, l'allitération d'une\nsyllabe à une autre étant un repos, pourquoi un vers ne\ndemanderait-il pas, au besoin, l'émission de deux souffles suc-\ncessifs? je ne crois pas que de pareilles formules aient jamais\napparu aux musiciens; si la voix chantée devait se restreindre\nainsi, à des formes fixes, coupées d'après la respiration des\nchanteurs, il n'y aurait jamais eu de musique dramatique;\nl'unité du vers n'est nullement dans sa coupe, elle est dans son\nrythme, or, le rythme est la plus courte durée possible de\nsonorité; c'est par l'agrégat allitéré des rythmes inhérents à\nl'idée que le vers se peut construire; l'unité du vers est\npsychique, et nullement vocale; d'ailleurs, l'unité du vers\nn'existe qu'en rapport à la strophe où il est employé; il n'y a\npas de coupe de vers absolue.\nEncore un point; cette question de la race des écrivains à\nlaquelle M. Morice semble attacher une importance énorme. Les\nquestions d'ethnographie, en elles-mêmes, sont déjà des plus\nembrouillées; savoir jusqu'à quel point persiste l'instinct d'une\nrace à travers l'éducation niveleuse de notre siècle, est bien\ndifficile, et aucun résultat pratique, dans ce discernement vétil-\nleux, ne peut être atteint que par des expériences bien con-\nduites. M. Morice ne dément-il pas lui-même sa théorie en nous\nproposant lHenri Heine, sémite et rhénan, comme un pur Pari-\nsien; il eût pu ajouter à l'appui Moritz Hartmann, sémite et\nbohémien, pour se condamner davantage. Chamisso lui eût été\nun précieux sujet d'analyse; et que de cas à signaler parmi de\nplus obscurs. Que la tradition de la race compte chez l'écrivain\nplus ou moins consciemment, oui! qu'on puisse systématiser,\nnon. Et, qu'est-ce que l'esprit français? Les peuples ne peuvent",
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     "texte": "LA VOGUE\n103\nque gagner à s'agglomérer des éléments nouveaux de force, de\ncompréhension, d'interprétation.\nLa France, par sa position continentale, par l'existence litté-\nraire de Paris, par ses facilités de travail de bibliothèque, aussi\npar sa large somme de liberté individuelle dans ses grandes\nvilles, est destinée à englober de plus en plus les intelligents\ndes petits peuples, ceux qui n'apprennent originairement qu'une\nlangue sans diffusion, aussi les mécontents de tous les peuples,\ngrands ou petits. Ce ne sont pas que des lettrés qui viennent\ns'agréger à notre sol et se fondre à la race gallo-latine (si vous\nvoulez) déjà métissée de tant d'éléments. De toute manière, c'est\nlà un des points où l'esprit de classification poussée à outrance\nest des plus dangereux et risque de conduire à l'erreur.\nJ'aurais bien d'autres critiques à formuler, mais, je l'ai déjà dit,\nje ne fais pas la critique du livre de M. Morice ni de la position\nde ces idées. Je me suis borné à indiquer quelques points de\ndiscussion; je désire pourtant dire encore que, dans un livre sur\nla littérature, où l'on veut bien parler de peinture, il est inoui\nque le nom de Degas et celui de Camille Pissarro ne se ren-\ncontrent pas.\nGUSTAVE KAΗΝ",
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     "texte": "THÉATRE\nSi le nombre des poètes dont le mérite est digne de participer\nà la somme d'admiration humaine disponible est restreint à\nn'offrir qu'une brève tâche à qui est avide de disséminer son\ninvestigation sur quiconque fit ou fait œuvre bonne, - figure\nencore contemporaine ou visage lauré parmi l'ombre du passé, -\ncelui des dramaturges est moindre; car ils semblent, comme\nd'un commun accord, s'être d'eux-mêmes exclus de l'art, pour\nsuivre (et même outrepasser par un excès de zèle à se montrer à\nla hauteur du goût public) l'occulte devise moderne » que\ndénonça M. de Villiers de l'Isle-Adam: Surtout, pas de génie! >\nEn bons serviteurs de la médiocrité, qui les rétribue de leur\ncomplaisance par mille marques de cette estime si profitable\nque le bourgeois sait accorder à ses stipendiés, ainsi divorcés\nde l'élite qui les désapprouve et qu'ils font semblant de mé-\npriser, leur manière de divertisseurs se double de cette ruse\nqu'ils ont d'emprunter la qualité d'héroïsme, le faux poids de\nmorale, et les crimes ingénus de ceux qu'ils assument d'amuser\npar une justification ou une apothéose de leur propre mal.\nCes façons d'agir ont fait du théâtre une sorte de lieu méphi-\ntique, et il semble que cette contagion soit si inévitable et\nsubtile qu'elle a porté malheur à de bons esprits qui, en s'y\naventurant, même avec de très pures intentions, y ont perdu\nquelque chose d'eux-mêmes, et s'y sont montrés moins tels que",
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     "texte": "LA VOGUE\n105\nnous les aimons. Le malheureux et inepte Candidat, de Flaubert,\nest un illustre précédent qui suffirait à excuser chez d'autres les\nGerminie et les Renée.\nEt pourtant, il ne faudrait pas que ce sortilège décourageât ceux\nqu'une destination native a doués de l'aptitude dramatique et\nqui, par une compréhension nouvelle des admirables ressources\ndu théâtre, auront un jour l'honneur d'y restaurer l'Art banni.\nLes tentatives théâtrales s'indiqueraient donc pour certains\nqui portent en eux, refoulé encore et sourdement vital, un\nprincipe de rénovation, sans s'étonner de la résistance qu'oppo-\nseront à tout effort les détenteurs du lieu.\nLes accapareurs du droit d'être joués, pour sauvegarder leur\nmédiocrité, sont ligués d'avance contre quiconque apporterait\nun danger d'Art, et ils semblent assez bien symbolisés par la\nmartiale et attentive figure du Pompier de service qui veille,\nembusqué à l'angle des portants, pour signaler d'un timbre\navertisseur la toujours menaçante apparition du feu.\nEux aussi se tiennent à l'aguet contre qui viendrait secouer\nsur le tréteau quelque étincelle capable de propager un désastre\nau vieil édifice qu'ils exploitent: mais ce qu'il faut constater,\nc'est que cette occupation de la scène n'est que matérielle, et\nque, chaque soir, le théâtre ouvre désert de ce qui devrait s'y\nvoir, son prestige de gaz, de clarté et de décor!\nNul dégoût ne viendra-t-il donc à ceux-là du métier qu'ils font\net la bonne grâce de se démettre d'une fonction artistique qu'ils\nusurpent, et, plus encore, n'est-ce pas outrepasser le droit à\nl'impudence que détenir, hors une heure de notoriété nocturne,\nl'attention qu'ils sollicitent par des reprises périodiques, dont le\ndéfaut est d'enter la sottise passée sur la bêtise présente. Scribe\net Legouvé méritent-ils mieux qu'on s'en souvienne que des ma-\nchinistes qui montèrent leurs pièces?",
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     "texte": "106\nLA VOGUE\nIl est des talents trop négatifs pour avoir prétexte à survivre,\net ils devraient s'estimer heureux d'être pardonnés du crime\nd'avoir abusé du traditionnel et auditorial silence.\nDes noms représentent cet état de choses.\nExtrayons-en Ohnet et Sardou, et, si l'on veut, Augier, dont\nle faux naturalisme philippard et faux toupet date.\nQuelques œuvres diverses rendirent célèbres MM. Meilhac,\nDumas et Becque.\nM. Meilhac vaut par des finesses et d'inventives anecdotes.\nM. Dumas note des attitudes extrêmes de passion et des cas\nd'honneur mondain et social qui surprennent par la brièveté de\ndénoûments qui pourraient toujours, et pour un nombre égal\nd'équivalences, être contraires. Les personnages, bien articulés,\nse tiennent d'aplomb: excellents dans un mot, bons dans une\nphrase, exécrables dans une tirade.\nM. Becque définit des êtres retors et ironiques. Il possède un\njeu psychologique très subtil et un sens très unique de langage\nintentionnel.\nEn bonne foi, du nombre des auteurs qui convoquent nos\nsoirs à écouter leurs pièces, à combien est-on redevable d'une\nsensation d'art? Drames et comédies se succèdent sans tirer du\nspectateur, pour peu qu'il soit seulement autre qu'un banquier\nventru ou un mondain stérile, un frisson réel ou un rire vrai.\nQue dire des histoires que dialoguent ces pièces, sinon qu'au-\ncune ne mérite rien de plus que d'être cursivement échan-\ngée à l'oreille sous forme d'anecdote ou de brève épi-\ngramme, entre deux cigarettes, et leur inutilité frivole et\ngalante ne vaut certes pas l'honneur d'une transfiguration théâ-\ntrale.\nHors des genres dits sérieux, d'indignes farces ont escaladé\nla scène, qui devraient être reléguées au répertoire des forains,",
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     "texte": "LA VOGUE\n107\net le protagoniste de ces facéties où les rates bourgeoises se\ndésopilent fut Labiche.\nAilleurs, on a réduit à de simples exhibitions de maillots et à\ndes mystères de trucs l'admirable féerie où le langage décon-\nsidéré se galvaude en calembours. On a trop oublié que le\nthéâtre est ce lieu de fiction dont parle M. Mallarmé, et où\non ne doit montrer que ce qu'on ne voit nulle part ».\nOr, qu'y étale-t-on, sinon des faits divers mondains, bourgeois\nou populaires?\nCette défroque lassa et induisit par malaise les Naturalistes à\ny vouloir substituer la représentation de la Vie, telle qu'elle, et\nà faire, sur la scène percée aux deux bouts et déniaisée de toute\nPoésie, passer les pitiés, les misères, et l'horreur de la rue et du\nfoyer, sans autre souci sinon que le spectacle en soit conforme\naux apparences quotidiennes.\nDe successifs essais prouvèrent le néant de cet échappatoire,\nqui consistait à sortir des conditions essentielles du théâtre, et\nmontrèrent en sus combien l'opération était maladroitement\nfaite, car on put constater que les Naturalistes avaient gardé,\ncomme un filet, toutes les ficelles des vaudevillistes qu'ils\nniaient.\nM. Zola ne fournit rien de probant. M. Céard eut les Résignés,\net la grosse part revient à M. de Goncourt et à ses collaborateurs,\ncar si Germinie Lacerteux, par exemple, est une pièce contraire\nà la vraie esthétique théâtrale, elle vaut, au moins, par une\nsorte de marivaudage populaire. Du reste, il faut reconnaître\nque M. de Goncourt fut toujours soigneux du langage de scène,\net qu'il eut le louable désir d'une langue littéraire parlée »,\ncomme il le dit en la Préface d'Henriette Maréchal, et ce qui\nsauva la Patrie en danger fut de valoir par de belles pages\nhistoriques et des traces de lyrisme.",
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     "texte": "108\nLA VOGUE\nCependant (et notons-le à l'honneur de ceux qui l'attestèrent,\nde tentatives, qui n'eurent pas, malheureusement, d'influence\nalentour et restèrent isolées), quelques écrivains, comme déposi-\ntaires d'un instinct supérieur et momentanément éclipsé, main-\ntinrent qu'il pouvait encore y avoir un théâtre, par des pièces\nindicatrices qu'ils eurent en eux latent et trop rarement exprimé\ndu fait des circonstances qui les opprimèrent, un songe théâtral\ninsolite en cet âge, et qui participait à des antériorités dont il\nétait nécessaire de conserver la tradition.\nM. Théodore de Banville, au moyen d'un vers souvent mal fait\net périclitant à cause de sa texture lâche par où filtre et s'échappe\nparfois la valeur qu'il suggère, mais d'un timbre joyeux et clair,\net d'une expansion fleurie et gemmale, fit parader et enguir-\nlanda de légères figures païennes et romanesques: Florise, le\nForgeron, subsistent; Riquet à la Houppe subsistera!\nM. Leconte de Lisle, dont l'œuvre entière décèle un tempéra-\nment presque exclusivement dramatique et hautement! initié à\ndes sources très sûres, adapta de tragiques masques à des\nentités générales et légendaires et fit mouvoir au vent de graves\nfatalités, de larges draperies d'âme.\nUn vers d'une sonorité rude et pleine, que domine une rime\nstricte en tympanon, profère de sourdes amertumes, de vibrantes\ndétresses, et objurque, évocateur aussi, quand il le faut, d'une\nnetteté brusque et fruste! par lequel les Erinnyes s'imposent\nd'un bel exemple.\nCes exceptions prouvent une longévité occulte de l'Art du\nthéâtre, et une possible jouvence en attendant les coïncidences\nsociales et intellectuelles qui permettent les adjonctions musi-\ncales, mimiques et architecturales qu'y veut M. Stéphane\nMallarmé.\nM. Mallarmé scruta profondément l'Art du théâtre, et de son",
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     "texte": "LA VOGUE\n109\ninvestigation perspicace est sortie une conclusion à laquelle il\ns'est donné l'œuvre d'obéir.\nCette théorie est, avant tout, l'apanage de qui l'édifia et à qui\nrevient l'honneur de l'avoir songée et de ce fait inviolable selon\nque sa beauté prévue nous le commande.\nSerait-ce présomptueux d'induire de cette occasionnelle va-\ncance que par l'usage des ressources actuelles, en se servant sim-\nplement d'un procédé verbal et plastique, une prépondérance\nattendrait quiconque appliquerait son soin au théâtre et cela\nsemble évident à songer en quel oubli sont délaissés les pres-\ntiges ordinaires et ce que pourrait accomplir, en ce lieu de\nclarté, d'illusion et de silence, celui qui dispose avec le vers du\nsourire et du pleur d'une femme!\nHENRI DE RÉGNIER",
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     "texte": "NOTES ET NOTULES\nM. Émile Bergerat a lu au comité de réception de la Comédie-\nFrançaise cinq actes en vers tirés du Capitaine Fracasse de\n'Théophile Gautier. L'auteur, invoquant le jugement d'acteurs,\ns'est vu refusé. En dénombrant ces arbitres littéraires, il a\nconstaté qu'aucun d'eux six n'avait pu affronter les épreuves du\nbaccalauréat ès-lettres, ni du simple examen qui couronne les\nefforts des élèves de quatrième. Ces hommes ne savent pas plus\ndécliner leur responsabilité littéraire que rosa, la rose; ils n'ont\npoint même reçu à correction (malgré leur maison-mère) la\ncomédie, imitée par ses strophes comiques, de Scarron et de\nCyrano de Bergerat.\n..\nLe 20 juin dernier, on a célébré à Versailles, dans le Musée\ndu Jeu de Paume, les souvenirs de Bailly (depuis piédestalé),\nl'évocation de l'Assemblée nationale, la mémoire des immortels\nprincipes et autres lugubres facéties.\nLa Gomme, de Félicien Champsaur. Le duc de Trézel: M. le\nduc de Morny. - Montagnol: M. Francisque Sarcey, du Temps.",
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     "texte": "LA VOGUE\n111\n-\nMauvieuse: M. le prince de Sagan.\nex-sociétaire de la Comédie-Française.\n-\n-\nLautrec: Coquelin,\nThérèse Raïa :\nMme J. Feyghine, défunte. Lionette: Mine Rosa Brück.\nBlanche Aubert: Mme Émilie Broisat.\n-\nFérocement grimés, les moustaches zébrant les joues et rac-\ncrochant les cils inférieurs, le menton mouvant sous une barbe\nde terreur, drapés dans de fastueuses simarres, casqués de\nmenues pagodes, armés de sabres à poignées de diamants, les\nacteurs annamites se livrent à de chevaleresques passes d'armes\nou simulent les exploits d'une impériale épopée. Un coup de\ndarbouka ponctue chaque phrase; une aigre clarinette et deux\nsonores cymbales accompagnent leurs mélopiques clameurs.\nParmi eux circule, en arlequin extréme-oriental, le souffleur, un\nlettré qui bariole leur gravité tragique et soutient visiblement\nleur mémoire.\nUne prière précède le spectacle, implorant de la divinité la\nfaveur d'un auditoire sans mépris et d'un mouvement scénique\nsans défaillance.\nAvis à qui de droit : Il a été promulgué par un congrès litté-\nraire séant, dit-on, au Trocadéro, interdiction d'insérer dans\nune anthologie ou ailleurs les vers ou la prose d'un écrivain\nsans son autorisation formelle.\n:",
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     "texte": "112\nLA VOGUE\nOn lit dans un roman récent de M. Ernest Daudet: « Il était\nprêt à tout, à tuer encore s'il fallait tuer. Quand on a commencé\nà verser le sang de son semblable, quand on a mis le pied dans\nle crime, on est vertigineusement entraîné vers d'épouvantables\nconséquences qu'on (n') avait ni prévues ni soupçonnées. »\nInventions: le théâtrophone.\nUn réseau particulier sera établi dans les sous-sols des rues\nde Paris pour transmettre à domicile des auditions théâtrales.\nOn entendra Faust dans sa chambre, en évitant l'habit noir, le\nfiacre et l'ouvreuse.\n-\nM. Edison nous promet un appareil permettant de voir à\nquatre cents lieues.\n..\nAu troisième entr'acte d'Esclarmonde, quand les rosiers se\nréunissent en rideau pour masquer le labeur de Roland et de la\nmagicienne, alors que l'orchestre s'applique à traduire les\nmouvements des deux intéressés, la salle de l'Opéra-Comique\nest à considérer réjouissante: demoiselles inquiètes, dames\nrenseignées, et gaillards grivois battant des narines à l'éclat\ncymbalique et symbolique d'une trop impérieuse signification.\n..\nIl n'est point dans les souvenirs du moyen âge une chambre\nde torture plus terrifiante que cette cité de fer, cette Galerie des\nMachines, qu'on appellerait le Palais des Supplices. L'évocation\nsurgit immédiate d'une salle de question ordinaire, et l'on",
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     "texte": "LA VOGUE\n113\ncherche le bourreau aux mains rouges et l'inquisiteur aux\nimplacables prunelles. L'esprit s'effare à imaginer partout des\nhumains foulés sous des pistons, mordus par des scies, encagés\ndans des réductions d'édifices, chavirés sur des bascules, agrippés\npar des ongles d'agrafes, démembrés dans des engrenages,\nrapés par des chardons métalliques, exposés à l'appareil de\nglaces hyperradiant, déchirés par des grattoirs, soumis à de\ncraquantes tractions, étreints par des cordages, piqués à la\nmécanique, décortiqués, calendrés, vitrifiés, rabotés, dépecés,\nforés, divisés par tous ces engins progressistes destructeurs de\nchairs.\nDerrière une large étoile d'ombre, une mondaine campée en\namazone de l'amour carre son décolletage et brandit son éven-\ntail de guerre; un tourbillon de plumes voltige sur son chapeau-\npalette, et son sourire invite au Jardin de Paris, par le crayon\nlumineux de M. Chéret, signataire de cette affiche.\nToréadors, banderilleras, picadors, capéadors, alguazils,\nspadas et cuadrillas paradent en gala dans l'arène de la\nFédération. Leurs paillettes, dorures et passementeries étin-\ncellent sous l'ardeur solaire; ils caracolent avec emphase et\nsaluent avec gloire. Malgré leur bravoure et la furie de la bête,\naucun d'eux n'est éventré, aucun coursier n'oublie ses entrailles\nsur la piste. Et cette tauromachie anodine se fête, malgré les\nhautes protestations quotidiennes d'une dame sentimeuse qui\nse trouve mal près du taureau et\nbien près du toréro.\n-\nGEORGES VANOR",
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     "texte": "BIBLIOGRAPHIE\nChez TRESSE et STOCK: Léon HENNIQUE, Un Caractère.\nChez HAVARD: DOSTOIEWSKY, Les Précoces, traduction Halpérine.\nChez OLLENDORFF: Guy DE MAUPASSANT, Fort comme la Mort.\nChez PERRIN : Maurice BARRÈS, Un Homme libre.\nCharles MORICE, La Littérature de tout à l'heure.\nChez LEMERRE: Paul BOURGET, Le Disciple.\nChez VANIER: Paul VERLAINE, Parallèlement.\nDe ces livres, il est parlé plus haut.\nChez OLLENDORFF: Albert DelPit, Passionnément.\nChez DENTU: La Gomme, par MM. Félicien Rops, Jules Chéret,\nCaran d'Ache, Lucas, Gorguet, Gerbault, Lunel, José Roy,\nMars, Morin; musique inédite de MM. Massenet et Serpette,\n- dialogue de M. Félicien Champsaur:\nChez VANIER: une réédition de Sagesse.\nRobert DE LA VILLEHERVÉ: Toute la Comédie. Pierrot, Arlequin,\nCassandre, le Matamore, etc., alternent des strophes con-\nçues un peu selon le Fracasse de feu Gautier.\nPlus une comédie mussetique : l'Ile enchantée. De cet ensemble\nlégèrement confus se détache un agréable pantoum.",
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     "texte": "LA VOGUE\n115\nAuguste JEHAN : Les Sarcasmes. Dédicace à M. François Coppée.\nComme suite, l'auteur nous prévient que son livre « n'est\npas pour les petites filles dont... › (toujours Gautier). -\nM. Jehan croit, en outre, pouvoir se risquer à faire rimer\n< systématiquement ti avec tit, alors avec l'or, etc. › Dont\nacte; mais cela ne va-t-il pas compromettre M. Coppée ?\nLucien HUBERT: Rimes d'amour et d'épée avec une préface de\nM. Frédéric Bataille. On apprend parmi ces vers:\nPour-\nquoi nous aimons les blondes... › (C'est une opinion; ce-\npendant, n'est-il pas périlleux de pluraliser?) Il s'y révèle\naussi que : le soleil du Tonkin dessèche les jardins, etc.\nChez TRESSE et STOCK, vient de paraitre Joies, livre de vers\nIl en sera parlé dans la pro-\nde M. Francis Vielé-Griffin.\nchaine étude critique de Gustave Kahn.\nChez A. BEAUDELOT: J. A. RICAUD, La Grande République Amé\nricaine. Ce livre très documenté\nsept ans les États-Unis\n-\nl'auteur a habité dix-\ns'impose par la grande quantité\nde faits sobrement et nettement présentés qu'il contient.\nUn intérêt d'actualité s'en dégage surtout à cette heure, en\neffet, où le pays semble réclamer une révision. l'étude très\ndéveloppée que M. Ricaud consacre à la constitution Amé-\nricaine peut fournir de précieux éléments de comparaison.\n",
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     "texte": "DÉCISIONS PRISES PAR LE CONGRÈS LITTÉRAIRE\n1º Le droit de l'auteur sur une œuvre littéraire comprend le droit exclusif\nd'en faire ou d'en autoriser la traduction; en conséquence, l'auteur, ses héri-\ntiers et ayants cause ont le droit exclusif de traduction pendant le temps\nmême où ils ont le droit exclusif de reproduction.",
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     "texte": "116\nLA VOGUE\n20 Il n'y a pas lieu d'obliger l'auteur à indiquer par une mention quelconque\nsur l'œuvre originale qu'il se réserve le droit de la traduire.\n3º Il n'y a pas lieu d'impartir à l'auteur ou à ses ayants cause un délai quel\nqu'il soit pour faire la traduction.\nDans sa quatrième séance, le Congrès a adopté les résolutions suivantes :\n1º Le droit de traduction sera protégé de la même manière que le droit sur\nl'œuvre originale et pour le même temps.\n20 Il n'y a pas lieu d'imposer aux auteurs d'articles de journaux ou de\nrecueils périodiques l'obligation d'en interdire la reproduction.\n30 Nul ne peut reproduire des fragments des œuvres d'un auteur sans son\nconsentement, dans des chrestomathies, des anthologies, ou recueils de mor-\nceaux choisis.\n4º Le Congrès émet le vœu que les pays signataires de la convention s'en-\ntendent pour l'unification de leurs législations intérieures, de manière à as-\nsurer la complète et effective réciprocité sur tous les points.\n5º La transformation d'un roman en pièce de théatre, ou vice versa, sans le\nconsentement de l'auteur, et généralement ce qu'on appelle l'adaption, cons-\ntituent une reproduction illicite.\nLA VOGUE ne publie rien que d'inédit.\nLes manuscrits envoyés sont lus, et insérés s'il y a lieu.\nRédaction: le mercredi, de 3 à 4 heures, 9, place des Vosges.\nLA VOGUE se trouve chez MM. TRESSE et STOCK, BRASSEUR.\nMARPON et FLAMMARION, SEVIN, Léon VANIER, BEAUDELOT, ele.\nL'administrateur-gérant : ADOLPHE RETTÉ.",
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