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     "texte": "W erther réhabilité\nAiWWWVW^\nTl est toujours a propos do rompre une lance en l'honneur\nde Werther. L’admiration de sentimentaux adolescents d’une\npart; de l’autre le jugement sévère sur lui porté par tout ce\nque la société compte d’hommes scientifiques, positifs, « sé\nrieux » comme fisse nomment d’un seul mot, suffisent pour\ninduire en erreur la pluralité du public. Il n’est pas de carac\ntère que Goethe ait présenté avec plus de clarté : il n’en est\npas non plus qui soit méconnu davantage. Du livre, on estime\nla langue et la composition. Tout ce qu’il contient de hors-\nd’œuvre, — Lotte coupant des tartines, l’insensé qui cher\nche des Heurs en plein hiver, la cour du presbytère avec ses\nnoyers antiques, — est devenu lieu commun pour les gens\nde quelque culture. Sur l’importance do ce roman dans l’his\ntoire littéraire, on trouve en foule de savants traités. Et nulle\npart, pas même chez Carlyle qui fouille si profondément d’or\ndinaire, je n’ai vu estimé avec libre et pleine intelligence le\ncaractère du héros dont Goethe a dit : « Vous ne pouvez lui\nrefuser volve amour ni voire admiration. » Autant qu’avec\nbrièveté il est possible de le faire, je voudrais tenter de mon\ntrer par quelle voie on accède à cet amour et cette admi\nration.\nExceptionnels sont les dons que possède Werther; et deux\ntraits suffisentpour décrire sa physionomie intellectuelle; c’est,\npositivement, la délicatesse cl la vigueur de sa réceptivité; et\nson médiocre pouvoir de plasticité, négativement. Son carac\ntère, on le définit d’un seul mot, — tant ce sentiment les em\nbrasse tous dans son océanique ampleur — : une absolue,\npassionnée sincérité. Qu’une personnalité semblable, venant\nî\\ naître parmi notre société moderne, soit vouée à la souf\nfrance, nul ne le nie. Il est par contre absurde de regarder\nWerther comme un esprit faible et malade. Sain, il l’est essen\ntiellement, avec un caractère fort et qui a besoin d’amour.\nAvec cela, de merveilleuses aptitudes à toutes choses. Et ce\nqui complète cet homme, enfin, c’est que,— savant et artiste,\nphilologue cl paysagiste, — il possède eu même temps une\nj3",
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     "texte": "intelligence pénétrante d’une rare acuité psychologique. Lui\nun songe-creux? Non pas. Tel qu’un Shakespeare, il regarde\njusqu’au fond du cœur de chaque être humain qu’il rencontre.\nIl suffit d’un regard : et voici qu’il le connaît et désormais le\nfixe dans sa mémoire, qu’il s’agisse d’un valet de ferme rac\ncommodant une charrue au bord de la route, tout autant\ncomme d’Albert, à qui est attribué un si grand rôle dans scs\ndestinées. Ce regard s’étend, à l’extérieur, jusqu’à l’exacte\ncompréhension du sens caché, — puis-je ainsi dire? — de la\nplus muette créature, et, à l’intérieur, jusqu’à une impitoya\nble autopsie des mouvements de son Ame. La puissance de ce\nregard fait de Werther mieux qu’un homme bien doué : un\nhomme de génie. En ce point comparable à Ilamlet, il sur\npasse de vingt coudées tout son entourage. Et en ceci encore\nil est comparable à Ilamlet, que malgré scs rares dispositions,\n— rares, mais de moindre prix pratique, — il n’cùt connu\nen ce monde qu’une existence médiocre, sans l’événement\nextraordinaire qui lui imposa celte alternative : Mourir ou\nMentir.\nCet événement, c’était Yamour absolu. Point n’est capable\nun petit esprit d’aimer ainsi qu’un Werther. Au caractère fai\nble, — et cela toujours signifie insincère, — de se tourner et\nse retourner de côté et d’autre pour finalement se dérober :\nun Werther n’avait pas le choix. La force géniale de scs im\npressions, son essentielle sincérité, aboutissaient à une in\nvincible contrainte. Nous faire compatir à cette contrainte,\nnous persuader que Werther n’a pas eu recours à la mort\npar aliénation d’esprit ou par faiblesse, mais parce que\nses destinées l’exigeaient impérieusement, parce qu’il était\nassez sublime pour ne pas autrement pouvoir: voilà pour\nquoi Goethe a écrit son livre, et il a pu l’écrire seulement\nparce qu’il ressentait l’irrécusable nécessité de la situation\navec tant de force, qu’il avouait encore dans sa vieillesse avoir\nmanqué défaillir sous le tragique do cette action. Un Goethe\nno se inet pas en peine de sensations si profondes pour un jou\nvenceau sentimental ou à demi foui La deuxième question\ncardinale se pose donc : qu’en est-il de cet amour?\nLe pur désir sensuel n’a pas de force coercitive; si violent\nqu’il soit, il est aussi facilement satisfait et détourné. C’est\navec les yeux que l’on tombe amoureux et c’est « aveuglé\nment » pourtant, comme les anciens, en lions observateurs,\nl’avaient remarqué déjà. La vue peut être définie le sens de la",
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     "texte": "surface et partout où elle intervient — même dans l’amour,\n— il reste quclquo chose de superficiel et de périssable, si\naux impressions de l’œil ne s’ajoute pas le regard de l’esprit.\nC’est celui-là qui est le véritable organe visuel de l’homme,\net il emprisonne l’objet comme de mille tentacules, avec d’au\ntant plus de force que ce regard est plus perçant et qu’il a\ndavantage conscience de ce qu’il embrasse. Un esprit génia-\nlcmcnt doué et parvenu, grâce à sa culture et aux circon\nstances de sa vie, à un haut développement est capable d’un\namour qui ne peut provenir du seul instinct sexuel. Une soli\ntude do tous les jours, de toutes les heures excite la passionna-\nbilité; la claire certitude du jugement cxallela volonté. L’i\nmage (pii s’impose et pénètre de force dans sa vie est bien\ndifférente de celle qui pousse les sens jusqu’au furieux désir\nde posséder telle femme : dans ce dernier cas il s’agit seule\nment d’une suggestion que l’on peut, avec Schopenhauer,\nregarder comme une manifestation de l’esprit général, anti-\nindividuel (pii gouverne le sexe ; au lieu que là nous\nsommes en présence d’une affirmation absolue de l’individua\nlité en opposition au sexe. Abélard et Héloïse ne s’aiment\npas moins passionnément, pas moins « pour toujours » après\nla castration cruelle ; dans de telles amours l’instinct sexuel\nsert, il no commande pas. De même que,d’après une loi phy\nsique connue, la force d’adhésion entre deux corps augmente\navec la grandeur des surfaces qui se louchent et avec la per\nfection de leur poli, de mémo deux êtres de l’élile humaine\nsont attachés l’un à l’autre par une gamme des sensations, si\ndélicatement et presque jusqu’à l’infini nuancée — depuis le\nsimple contact de l’épiderme jusqu’aux suprêmes affinités in\ntellectuelles, — qu’il n’est amour si passionné entre êtres hu\nmains inférieurement doués qui puisse donner une idée de la\npuissance de cette homogénéité. Aussi Tristan, héros de l’a\nmour absolu, est-il de toute antiquité présenté comme un\nesprit d’élite et comme un homme de haute culture. Enfant\nencore, « il apprend autant de livres en un temps très court\nqu’aucun autre enfant plus âgé, » il parle plusieurs langues,\njoue de divers instruments, compose des vers, et souvent\nquitte la cour, où il brille comme un astre de première gran\ndeur, pour se retirer dans la solitude. Voilà sur quel sol peut\ncroître un amour de la violence et de la durée que nous avons\ndites : nulle part ailleurs il ne pourra naître, sauf en Yseull,\nde qui les dons égalent ceux de Tristan. — Et Gœlhc, main-",
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     "texte": "i48\ntenant, sous le frac bleu et les culottes jonquille île l’an 177/1»\n— je vous prie, ne mésestimez pas le penchant à l’élégance,\n— cachait un de ces esprits extraordinaires. Werther n’est ni\nun monomane ni un névrosé, ni une victime de l’auto-sug-\ngestion. Il ne fuit pas le inonde : deux traits saillants de son\ncaractère sont un grand amour des enfants et le goût des mœurs\nsimples, patriarcales, traditionnelles. Il est sain de corps et no\nparle des malades qu’avec une sorte de répugnance; il cher\nche les personnes qui répandent autour d’elles « amour, joie,\nchaleur»; il est sensible à la séduction féminine et parle\ndans sa première lettre d’une précédente liaison ; et sa passion\nmeme pour Lotte n’cmpôche qu’il s’intéresse vivement à Mlle\nB... : voilà un garant que cette passion n’est pas aveugle,\nmais résulte d’un véritable jugement. Par les moyens les\nplus simples, et néanmoins avec un art infini, Goethe a\nconduit Werther dans des situations qui le livrent tout entier\nà lui-même, c’est-à-dire à sa sensibilité et à son clair regard.\nPoint de lien de famille, point de devoir professionnel pour le\ndistraire de lui-même. Aussi quand l’amour vrai pénètre dans\nsa vie lui est-il aussi irrémédiablement livré que Tristan du\nrant le long voyage dé mer. Et comme toujours, c’est la\nfemme, ici encore, qui offre, ignorante, le breuvage d’amour.\n« Elle ne sent ni. ne voit qu'elle prépare un poison qui me\nfera périr; et moi, avec une suprême volupté, je vide la\ncoupe qu'elle m'off're pour ma perle. » 11 y aurait eu un\nremède : si Lotte n’eût aimé Werther. Mais elle l’aime. Avec\nune adorable finesse, Gœthe a su le mettre hors de doute, sans\nsoulever les voiles de cette Ame chaste. L’amour enthousiaste\ndes enfants pour Werther est décisif, car en toute occa\nsion ces enfants nous sont présentés comme ne vivant que\npar Lotte et en Lotte. La scène soiralc du début corres\npond à la scène funèbre de la fin où les enfants se jettent sur\nle corps do l’agonisant et pressent leurs lèvres contre les\nsiennes : faisant ainsi ce que Lotte ne pouvait faire; leur pure\nAme enfantine confessait avec innocence la vérité. Aussi déci\nsif que ce témoignage est pour Je cœur, un autre l’est pour\nl'esprit : Albert lit avec Lotte « et son cœur ne bal pas aux\nendroits d'un livre aimé, oà Werther et Lotte sentaient, pal\npiter le leur ensemble. » Et là nous voyons l’ancre ferme (pii\njamais ne cède : en lisant au même livre Paolo et Francesca\nconnurent que mourir vaut mieux qu’être séparés....\nGomment Werther cùt-il pu vivre encore? La remarque",
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     "texte": "i4o\nd’un des plus célèbres biographes de Gœlhe : Que quand on\naime la nature autant que Werther on y doit aussi trouver\nune consolation, cl. que, donc, le romancier a commis une\nerreur psychologique, — cette remarque est d’une pitoya\nble faiblesse. Seules des Ames de Philistins sont capables d’a\nvaler sous forme de pilules ce qu’ils nomment « nature » afin\nde régler la sécrétion de leur bile. Celui (pii, à l’aspect d’une\nbelle vallée, s’est écrié joyeusement : « L’univers <jui m'en\ntoure repose dans mon ùmc comme l’image d’une femme\naimée ! » apercevra plus tard à scs côtés dans la même val\nlée « l’àbtme de la lombe éternellement ouverte ». Les deux\npensées sont également vraies, toutes deux également génia\nles. Une seule chose, à mon avis, pouvait rendre la vie pos\nsible à un homme si richement doué et si sincère : donner\nune forme à scs impressions, réaliser et celte femme et ce\ntombeau. C’est ainsi que s’était sauvé Gœthc lui-même. A\ntous scs degrés l’amour doit créer, c’est une loi nécessaire.\nSans quoi il dévore la vie. Peut-être par la possession de\nLotte, Werther fùt-il devenu capable de ces réalisations? Je\nne sais. Pour lui, il le croit quand il se plaint d’un « vide\ndans son cœur » et qu’il s’écrie : « Ah! si lu la pouvais pres\nser contre celte poitrine, comme ce vide serait aussitôt\ncomblé! » Mais voilà maintenant qu’il souffre de sentir\n« tonies choses flotter vaguement devant son ùmc, sans qu’il\nréussisse à discerner aucun contour certain ». Et ce n’est\npas défaut d’intelligence, moins encore de volonté; ce qui lui\nmanque c’est une force de réalisation correspondant à l’exces\nsive puissance de ses impressions.\nQue l’on se place à un point de vue purement psychique\nd’où les détails de la destinée apparaissent dans leur contin\ngence, et ce conflit entre la puissance des impressions et l’in\ncapacité de les dominer en leur donnant une forme se pré\nsente comme le conflit vraiment tragique dans Werther. C’est\nde quoi meurt le héros Gœlhicn. 11 meurt de la trop grande\nrichesse de ses qualités, de la force sublimement virile de sa\npassion, de la pénétration de son jugement, et de la trop\ncristalline sincérité de son caractère.\nC’est pourquoi, avec Gœthc, nous ne lui voulons refuser\nnotre amour ni notre admiration.\nHouston Stewart Chamberlain .\n(Traduction de Jacques Bainyille.)\nt'i.",
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     "texte": "Le père Maland\nDroit, l’œil vif, le soulier lustré, monsieur Malancl descen\ndait lentement la rue du Pont-Levis, appuyé sur sa canne\nd’ébène.\nAu bout delà rue, le soleil rosé veloutait, jusqu’à mi-hau\nteur, le clocher lourd de 1’églisc. L’air du soir avait une\nimmense douceur. De petites filles barbouillées, assises sur le\nbord du trottoir, tenaient au creux de leurs robes leurs\nécuellcs pansues et vernies, remplies de soupe. Le père\nMaland sortait du café, comme tous les soirs, et rentrait\ndîner.\nPichet, l’idiot, l’aperçut, et accourut en traînant la jambe.\n— Te voilà, Pichet!... fit le père Maland.\nPichet remua sa bouche qui bavait, ôta son chapeau grais\nseux et le tendit, en poussant des cris do joie rauques.\nLe père Maland déboutonna sa redingote d’alpaga, prit un\nsou et le jeta dans le chapeau do Pichet. Et il vit au fond du\nchapeau briller, sur la doublure de satin noir, ces deux lettres\ndorées : A. M.\nLe père Maland pinça les lèvres.\nA. M... Augustin Maland... Regagnant sa maison, le père\nMaland songeait qu’il avait retrouvé un de scs vieux chapeaux\ndans les mains de Pichet. Cette idée lui était pénible.\nIl monta dans sa chambre, accrocha dans son armoire sa\nredingote, revêtit son veston usé. Puis il mit la clef de l’ar\nmoire dans sa poche.\nIl entra dans la salle à manger, et il dit à sa femme :\n— Pauline, c’est toi qui as fait cadeau à Pichet de mon\nvieux chapeau noir, d’il y a trois ans?\nMadame Maland, qui disposait des poires dans un compo\ntier, regarda son mari.\n— Eli! Bonnes gens!... Je n’ai point cru mal faireI dit-\nelle.\n— Je ne te blâme pas, répartit le père Maland. Je ne veux",
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     "texte": "151\npas te mortifier. Mais tu me feras plaisir en ne détournant\nplus mes effets.\nMadame Maland sortit dans le couloir, et en allant à la\ncuisine clic soupira.\n¥\nLe père Maland était l’homme le plus correct, le plus\npropre, et le plus [calme de Saint-Junien.\nCongédiant une servante, il .avait dit une fois avec amer\ntume :\n— Avant vous, ma fille, il n’y avait pas eu de poussièro\ndans ma vie.\nLa maison Maland était blanche, étroite, serrée entre les\nmaisons voisines, sous sa vieille toiture débordante. On n’y\nvoyait au rez-de-chaussée qu’une fenêtre ogivale, seule à côté\nde la porte. Le père Maland vivait derrière cette fenêtre, —\ndans la salle à manger —, la plus grande partie du jour. En\nface habitait Bernard le notaire; sous son balcon luisaient scs\npanonceaux dorés, entr’ouverts et vides. A droite on aperce\nvait le feuillage rond d’un tilleul, au bout de la place Victur-\nnicn lloch, bienfaiteur de la ville.\nSur cette place, le jour de la foire, on vendait la volaille.\nCe jour-là, exaspéré par les discussions dos criardes paysannes,\net par les claquements de sabots, le père Maland s’allongeait\ndans son fauteuil; il fermait les yeux, et battait du pied le\nlapis, où gisait un dessin à grandes fleurs bizarres, pareilles\nà des tranches d’énormes fleurs confites.\nLes autres jours, il regardait dans la rue.\nIl lui avait enfin semblé que la rue lui appartenait un peu...\nLos rares passants qui frôlaient sa fenêtre étaient devenus\npour lui autant d’ofïcnscs. Leurs ombres le faisaient tressail\nlir. Leurs pieds tachaient le trottoir. Un pensionnat de petites\nfilles, guidé par des religieuses bleues, défilait en bavardant\nsur ce trottoir, quatre fois par semaine. Madame Maland fut\ntrouver les sœurs; le pensionnat défila au milieu de la rue.\nLe père Maland donnait lui-même, tous les mois, dix sous au\nfacteur, cinq sous au gamin chargé de vendre le Petit Pari\nsien, à condition qu’il ne les vît jamais sur son trottoir.\n★\nQuelques jours après sa rencontre avec Pichet, le père Ma",
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     "texte": "102\nland fut à Limoges acheter un chapeau d’été. A son retour, il\ndécouvrit dans son armoire un chapeau de feutre hors d’u\nsage.\nQu’en faire? Que faire désormais de ses vieux chapeaux?...\n11 pourrait n’en rien faire, et les laisser sur le haut rayon\nde son armoire. C’était là vraiment du désordre, et du bien\nperdu... Mais il ne voulait pas davantage les donner à Pierre\nou à Jacques !....\nQuand lui venaient ces idées, il les tournait, les retournait,\nen s’irritant, et il répondait distraitement à sa femme.\n— Enfin qu’as-tu donc sur le cœur?... disait-elle.\n— Rien du tout !...\n— Tu semblés faire bouche cousue. Tu as bien quelque\nappréhension.\nElle nourrissait la pensée de le mener à confesse.\nMais un soir <[uc le père Maland était tout seul derrière sa\nfenêtre, il sourit et se leva.\nIl monta dans sa chambre et prit dans son armoire le vieux\nchapeau de feutre. Il gratta, de son canif, les deux initiales\nde carton doré, collées dans la coiffe. 11 se mit devant son\narmoire à glace, et il enferma le chapeau entre sa poitrine et\nsa redingote boulonnée par-dessus. Le chapeau lui faisait une\npoitrine monstrueuse. Il secoua la tète, reprit le chapeau, et\nrêva. Puis il saisit un journal, enveloppa le chapeau; le paquet\nsous son bras, il sortit sur le bout des pieds.\nIl marcha négligemment dans sa rue, et regarda si personne\nne venait. Il s’engagea dans une ruelle qui tournait brusque\nment à droite, et au bout de laquelle on voyait le ciel des\ncendre entre les arbres d’un sentier. Auprès d’un champ de\nverts topinambours, clos d’une palissade, il s’arrêta. Il exa\nmina l’horizon (h; toutes parts, ne vit aucune figure.\nAlors il ouvrit le papier, lira son vieux chapeau, le'glissa\nentre deux piquets, bien visible, cl bien tenu, pour que lèvent\nne l’enlevât point. Et il revint, sans se retourner, vers,les\nmaisons, escamotant le journal dont il bourra la poche de son\npantalon.\nDe la sorte, son vieux chapeau ne serait pas perdu. Un\ninconnu en ferait son profit. Et bonsoir!...\nLe père Maland était joyeux.\n11 s’appliquait à marcher lentement, comme s’il se fût pro\nmené par curiosité. Il vit de longs nuages couleur de feu, (pii\ns’étendaient à l’occident, au-dessus des grandes collines",
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     "texte": "ï 53\nfraîches et boisées. II remarqua, dans une cour, un petit\ncochon rose et crasseux qui mangeait de l’eau noire en gro\ngnant, ; et il sentit en même temps une telle odeur de purin\nqu’il fronça le nez.\nIl se rendit à son café, tout fredonnant.\n★\nDeux années tranquilles se passèrent.\nUn soir, après avoir présidé une séance de l’Archieonfrcrie\nde Notre-Dame-des-Agonisants, madame Mnland était rentrée\ndans sa maison lorsqu’on frappa deux coups à la porte.\nMadame Mnland ouvrit, et reconnut dans le crépuscule une\nfemme qui venait chez elle couler la lessive.\n— C’est la Regondou. Qu’y a-t-il, ma bonne?...\n— Ah! Madame, dit la Regondou en lui donnant un cha\npeau noir, c’est-il point là le chapeau de monsieur Mnland,\nque je lui avais brossé l’autre jour, que votre servante était en\nville?...\n— Que dites-vous ?...\nMadame Mnland trotta jusqu’à le fenêtre de la cuisine, re\ntourna le chapeau, et vit la coiffe de satin noir... Elle vit le\nnom du marchand, la trace des initiales grattées, où brillait\nun point d’or.\n— Le chapeau d’Augustin! Seigneur!...\nLa llegondou avait suivi madame Mnland.\n— Voyez-vous! cria-t-elle, Madame, je l’ai trouvé campé\nsur un pieu, dans le chemin de Chàtelard. Je remontais de la\nrivière. C’est il Dieu possible qu’un malheur soit arrivé!...\nDe loin je ne voyais point ce que c’était, avec mes méchants\nyeux... Hé! j’ai dit, c’est un chapeau noir!... A présent, me\nvoilà peut-être au Tribunal!\n— Anna, dit avec angoisse madame Maland, quel chapeau\nportait-il, quand il est sorti?,..\nLa servante Anna, sensible fille de campagne, n’en savait\nrien. Elle fixait sur le chapeau des yeux stupides.\n— Et son armoire dont il tient la clef, disait madame Ma\nland. Ma fille, courez au café Charpy, voir si Monsieur n’y est\npas! Courez vite!...\nAnna partit en courant. Madame Maland sortit sur le seuil\nde sa porte. La Regondou, auprès d’elle, bavardait d’une voix\ndésolée.",
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     "texte": "154\nMonsieur Plumilhac, le percepteur, passait. Il sourit, cl vint\nsaluer madame Maland. Quand il sut la nouvelle, il proféra\ndes exclamations étonnées. Ils regardaient tous les (rois la\nplace Victurnicn-Roch et la rue du Pont-Levis, dont les toits\nlégèrement enfumés étaient dorés par le soleil du soir. Ils\nvirent apparaître la servante Anna, courant toujours.\n— Non, Madame, on ne l’y a point vu. Il n’y est point, dit\nla servante.\nEt soudain, haletante, elle éclata en larmes dans scs bras\nnus.\n— Parlez donc! malheureuse!... Est-il noyé?... balbutia\nmadame Maland.\nAnna jeta les hauts cris, et s'accota au mur en sanglotant.\nPuis elle se calma un peu, et dit qu’on ne l’avait point vu, et\nqu’elle n’en savait pas plus long.\n— Madame, dit le percepteur, je vais aux informations.\nAllcndcz-moi !... Ce n’est pas la première fois que je vois un\nmalentendu !...\nIl inclina un peu la tête, sourit tristement, et parlit avec\nfermeté.\nUne minute après, le père Maland, appuyé sur sa canne d’é\nbène, se montra au bas de la rue du Pont-Levis, ainsi que\ntous les soirs.\n— lié!... P auvre I... Le voilà !... dit la Rcgondou.\nLa servante Anna, en le reconnaissant, avait lancé un cri,\net elle avait couru pleurer de soulagement dans la cuisine.\n— Suis-je un peu en retard?... dit le père Maland. Comme\nj’allais au café, Dunoailles me héla de sa terrasse. Le sergent\nest revenu de Madagascar...\nMonsieur Maland remarqua soudain que sa femme était\ntoute pâle :\n— Qu’as-tu?... Que fais-tu?...\n— Ah! Augustin!... dit-elle.\n— Ah! bon Monsieur!... dit la Rcgondou.\nElle s’approcha et conta l’histoire au père Maland. Il com\nprit bien vite. Ce soir-là, il avait été exposer non loin de la\nville un vieux chapeau d’hiver, comme il le faisait, on riant\nsous cape, depuis deux ans.\nAlors le père Maland fut envahi par une colère inconnue\net puissante.\n— Voyez la sotte!... cria-t-il à la Rcgondou, (pii invoqua\nla Sainte Vierge, puis s’en fut en joignant les mains.",
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     "texte": "— Bon ami ! Bon ami!... disait madame Maland. Mais tu\nn’as qu’à regarder ce chapeau... Le percepteur s’y est pris\ncomme nous-mêmes.\nLe père Maland, qui s’était assis dans son fauteuil, surgit :\n— Le percepteur?... Tu ns fait du scandale?...\n— Seigneur non!... dit madame Maland, effrayée. Le per\ncepteur passait dans la rue, je lui ai dit tout uniment que tu\nétais un peu en retard, que je m’inquiétais.\n— Allons! je ne suis pas un enfant ! dit le père Maland. Tu\naurais bien pu m’attendre en paix. Quoi ! Je le retrouve aux\ncent coups\nEl il sermonna sa femme.\nUn clioc du marteau arrêta scs paroles. Madame Maland\nsortit, ferma la porte de la salle à manger, ouvrit la porte de\nla rue. Et le père Maland, aux écoules, entendit une voix qui\ndisait :\n— Monsieur Plumilhac fait demander si on a retrouvé\nmonsieur Maland. Monsieur Plumilhac fait savoir que le\nmaire et le commissaire sont avertis.\n— Monsieur Maland est revenu, répondit madame Maland.\nVous remercierez bien Monsieur le percepteur.\nElle referma la grosse porte, cl elle dit en ouvrant la porte\nde la salle à manger :\n— C’était la servante...\nMais elle se tut, épouvantée.\nDebout, tout noir sur la fenêtre, dont les molles mousse\nlines étaient pleines de soir bleu, le père Maland avait les\ndeux poings crispés à la hauteur de scs tempes, et il criait à\nvoix basse :\n— Tonnerre de Dieu!... Tonnerre de Dieu!... Tonnerre de\nDieu!...",
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     "texte": "Le Plongeur\n(En manière de dédicacé)\nQue veux-tu, mon enfant, que je te dise, que veux-tu que\nje t'apprenne, ô questionneuse, sur la poésie et sur le poète?\nJe ne sais pourquoi je me sens aujourd’hui le coeur triste;\nj’ai plus envie de pleurer que de causer.\nViens, toi, ma Consolante, viens nous asseoir à l’écart en\nsemble en quelque endroit.\nMieux vaut, ô mon âme, ne point m’interroger.\nVeux-tu que je te mène sur le sable de la plage ? La mer\nme plaît. J’ai plaisir à entendre parler des navires qui partent\npour des voyages lointains.\nJ’ai plaisir aux récits de la mer emplie de mystères, avec\nscs fonds où nichent les poissons inconnus, avec scs aires\nfraîches où s’épanouissent les fleurs étranges.\nAllons, tristes tous les deux, contempler la mer, contem\npler ses vagues et scs écumes, sa solitude immense.\nViens, dans scs vagues et dans scs écumes, dans l’immensité\nde scs solitudes, viens comprendre la poésie et l’amour.\nViens, viens dans quelque île où nous soyons seuls ! Viens\ndans les Cyclades, viens avec moi ;i Paros, l’île jolie.\nViens ù Paros où rit la mer, où de Kalymnos arrivent les\npêcheurs d’éponges pour pêcher l’éponge dans les eaux.\nJe me les rappelle, les pêcheurs. Avec eux j’ai causé sou\nvent,; de l’un d’entre eux surtout j’ai su beaucoup de choses\nsur la mer.\nIl vient sur son bateau, le pêcheur d’éponges ; il vient do\nKalymnos, d’Egine, de Symi, peut-être aussi de quelque île\ninconnue. Il vient,patron, sur son bateau de pêche. Il me ra\nconte son histoire, toute son histoire. Quand il était encore\nenfant,la mer l’attirait; il faisait’alors plongeons sur plongeons\npour voir un peu ce qu'il pouvait bien y avoir dans les profon\ndeurs ; car elle est si profonde, la mer!\nLa première fois qu’il est, descendu dans les vagues vertes,\navec l’habit de fer tout autour du corps, avec le casque de\nfer, la première fois, un vertige lui vint avec de l’oppression.\nQu’allait devenir maintenant sa vie dans cette ténèbre lumi-",
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     "texte": "nousc? Aurait-il la force de résister, aurait-il la force vivre\ndans ces palais nouveaux aux murailles ondoyantes?\nEt qui donc viendra le lui dire, s’il est vraiment fait pour\nun métier pareil? 11 a peur, le plongeur, il frissonne. Et puis, t\npeu à peu, il s’accoutume. Son pied ne tremble plus, quand il\nle pose sur les algues et sur les cailloux, sur le sable et sur\nla terre glissante. II a appris à prendre son souffle; il se pro\nmène maintenant là-bas ; il s’émerveille, il regarde, il admire,\nil découvre des verdures (pic nul autre œil ne vit, des couleurs\nque nul esprit n’imagina, des azurs, des pourpres et des éme\nraudes, qui sont les parures intimes de la incr. Toutes ces\nsplendeurs lui paraissent maintenant commes siennes. Nul que\nlui ne les possède maintenant.\nIl reste au fond de la mer des heures entières, et son cœur\ns’y épanouit. Comme il est bien au sein de la mer 1 II fouille\nde la main et se promène; il étend les doigts, saisit les épon\nges. 11 est tranquille, là-bas, il est seul. Il n’est chose qui\nne l’y charme. Il aime les rochers (pii font peur, il aime aussi\nces ténèbres béantes où il se penche et tout à coup voit des\nprécipices. Peu lui importe [Comme son enfant, la mer l’aime\net le veille. Jamais elle ne lui fera aucun mal. El lui aussi l’a\ntout de suite aimée.\nQuand il remonte, là-haut sur la terre, il s’y trouve comme\nun étranger et tout lui paraît comme étranger, et tout lui\nparaît comme plus petit. Son soleil même, à lui, son soleil que\nbaignent les profondeurs de la mer, qui dore en dedans les\neaux, qui à chaque flot qui bouge transpose sa couronne do\nrayons, son beau soleil humide et frais lui paraît plus éclatant\net plus élargi, et il lui semble que là-bas il marche, qu’il nage\nparmi des myriades de soleils, parmi les danses lumineu\nses des sphères.\nIlélas ! elle nous est inconnue, A nous, celte accoutumance\ndu soleil et cette vision, à nous qui ne pouvons regarder en\nface notre soleil unique, à nous que brûle sa flamme colère.\nLe plongeur, lui-mème, quand il remonte au milieu do\nnous, se rappelle toujours la nier. La mer ne le quitte pas ;\noù qu’il aille, sa couleur le suit ; partout il respire l’odeur du\nsel. Oh I c’est là-bas qu’est la véritable vie, là-bas dans les\nsentiers de la mer! Sa seule joie, loin de la mer, lui vient de\nson amie, quand il va causer avec clic et lui prendre un baiser,\nbit lorsque do nouveau il redescend, il emporte son aimée dans\nles chambrcttcs do son cœur, il l’y garde étroitement serrée,\ni4",
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     "texte": "i58\ntoute en lui. Est-cc que la mer ne ressemble pas à l’amour ?\nComme la mer enveloppe de sa ceinture le plongeur, de\nmême l’amour ceint de ses Ilots sa maîtresse, et tout autour\nd’eux ils sentent ainsi l'un et l’autre une égale solitude.\nIl marche au fond de l’eau, le plongeur; il fouille, il cher\nche, il monte, il descend parmi les plaines et les montagnes\nde la mer; il marche cl toujours il pense à l’aimée unique.\nLoin d’elle, là-bas (c’est lui-même qui mo l’a dit), il lui fait\ndes vers, et, les doux mots qu’il lui adresse ainsi, elle les\nentend, me dit-il. Le vœu de son Ame qui sou (Ire ou qui rit,\nil le lui explique dans ses chansons plus doucement, plus cha\nleureusement que lorsqu’il va s’asseoir près d’elle et qu’il\nla regarde ; son cœur s’épanche librement, dès que scs yeux\nne fixent pas les yeux aimés, que sa voix n’a plus à redouter\nle regard aimant.\nLe plongeur chante; il chante et se rappelle son amie. Son\nchant lentement tremble et soupire. Le pauvre plongeur a sa\nchanson pour réconfort. Toutce (pii fait sa vie, sa chanson le\nsait et le garde. Peut-être le sait-elle mieux que la bien-aimée\nelle-même. Et s’il arrive que meure la compagne à la taille\nsouple, sans qu’il l’apprenne dans les profondeurs de la mer,\ns’il arrive même qu’elle ne garde pas leur serment, la chan\nson, l’éternelle chanson, fidèle et enflammée, la glorifie tou\njours, l’appelle toujours cl souffre toujours. Dans sa chanson,\ntout en dedans, l’amour reste entier, impérissable et solitaire.\n11 se baisse, il fouille, il cherche, le plongeur ; il chante et\nil prend haleine. 11 respire dans sou vêlement de fer, il res\npire notre air, — le seul des biens qu’il nous doive. L’air\ndescend par le caoutchouc, et les matelots sans interruption\nfont aller la machine, pour envoyer de l’air pur à leur cama\nrade. Quelquefois cependant le plongeur tire la corde pour\navertir qu’il veut de l’air plus vite,qu’il esta court de souille,\nqu’ils se dépêchent. Mais non! ils ne se pressent pas; la ma\nchine par moments s’arrête; tant pis pour le plongeur qui\nrisque la mort, là-bas, dans les triples profondeurs !\nPourquoi ne se pressent-ils donc plus, les camarades?\nEst-ce par méchanceté ? Non ! Le plongeur lui-même mo\nl’a dit. Les camarades s’arrêtent, parce qu’ils ne font pas\nattention, simplement; ils s’arrêtent, parce qu’une barque vient\nà passer près d’eux et qu’ils regardent; ils s’arrêtent, parce\nqu’il vient à bord une visite; alors, n’est-ce pas? on cause,\non bavarde, on attend. Et tandis qu’ils bavardent et qu’ils",
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     "texte": "causent, tandis qu’ils rient et, bayent aux mouches, le pauvre\nplongeur, là-bas, peut étouffer à sou aise.\nLe monde est étourdi : il n’est pas méchant. Les camara\ndes sont comme le monde, et voilà pourquoi le plongeur tire,\ntire toujours sur la corde, pour les avertir.\nIls ont compris. L’air de nouveau descend par le caout\nchouc; la mer écume et blanchit. Vois-tu la bulle d’air qui\nmonte, après qu’il a respiré l’air impétueux? On dirait que\nSon souffle vient ainsi jusqu’à nous; on dirait quelque chose\ndo son âme qui apparaît à la surface.\nLe plongeur est content, maintenant; il fouille,il se promène\net voici que tout à coup, au moment où il cherche les épon\nges fraîches, sans le vouloir, sans le savoir, voici qu’il trouve\ndes choses dont scs yeux s’éblouissent, des pierres précieuses,\nogygienncs, des bijoux antiques, des monnaies du vieux, du\ntrès vieux temps. On les eût crues cachées là, tout exprès pour\nl’attendre. Il y avait des années etdcs siècles qu’elles dormaient\ndans les profondeurs.\nAh! il a eu de la chance, le plongeur d’avoir trouvé ces tré\nsors, en se promenant au fond de la mer. Le polype avait fait\nson nid juste parmi les pierres et les médailles,-juste parmi\nles ducats d’or des vieux, des très vieux temps, II les arrache\ndu sein même de la bête; mais il ne sait pas lui-même ce que\nvaut sa richesse, il ne sait pas le prix de sa trouvaille. 11 la\nvoit seulement qui brille et cela suffit à sa joie. Il est heu\nreux ; un à un il contemple scs trésors, il les admire.\nII arrive parfois que le plongeur découvre ensemble par\nmonceaux, les unes sur les autres, innombrables, les mé\ndailles d’or où les siècles se sont gravés et qui nous appren\ndront les splendeurs de notre histoire. Plus tard, les savants\nles étudieront;ils déchiffreront l’écriture antique ; ils s’émer\nveilleront de l’art (pii sut si bellement dessiner dans l’or des\nvisages immortels, et notre Ame passée leur apparaîtra, toute\nvivante, à travers la transparence des figures.\nLe plongeur les rapporte parmi nous, scs ors et scs pier\nres précieuses, et les enfants les lui prennent. Les enfants les\nlui prennent pour jouer, pour en vendre aussi quelques-unes.\nIls vont trouver le moine el le moine les leur achète. Le plon\ngeur lui-même me l’a dit. Le moine donne deux sous aux en\nfants, et les enfants donnent un sou au plongeur.\nLe plongeur redescend dans son palais cristallin, là-bas",
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     "texte": "100\ndans sa province à lui, dans le royaume aimé qui ne veut\npoint d’autre roi que lui.\nIl descend et n’aspire qu’à descendre toujours plus avant,\npour voir ce qu’il trouvera plus loin encore. Et de nouveau\ntravaille la machine, et l’air, qui court et se précipite, l’air\narrive jusqu’au plongeur.\nQuand l’air arrive en bas par vingt-cinq ou trente brasses\nde fond, l’air surchauffé brûle à l’excès. Aussi peut-il très bien\narriver qu’avec l’air une douleur aiguë vous frappe à l’épaule,\nvous frappe au pied droit, ou au pied gauche. L’air descend\ndonc et frappe parfois le plongeur au pied gauche; il le frappe\nau pied droit; il frappe le plongeur à l’épaule.\nTout le temps que le plongeur reste au fond de l’eau, à\nplusieurs brasses de fond , le coup qui le frappe ainsi n’a pas\nd’importance; il n’y pense même pas, il ne sent pas, dans le\nsein de la mer, la blessure redoutable, tout occupé qu’il est à\nfouiller, à découvrir. Cependant, il suffit qu’on le remonte; aus\nsitôt la douleur se manifeste et, s’il demande à boire pour\néteindre sa fièvre, il peut rendre l’âme sur l’heure. Dès que ses\ncompagnons s’aperçoivent de son état, il faut qu’ils l’emmè\nnent, il faut qu’ils le soignent avec un grand amour. De la\nsorte il se peut qu’il en réchappe; mais il restera tout de\nmême estropié sa vie entière.\nCependant lorsque, dans les profondeurs de la mer, l’air a\nfrappé violemment le malheureux au cœur, alors il n’en a\nplus même pour une demi-heure. Mais là-bas, il ne sent\nencore pas le coup, tant que le possède sa mer chérie, tant\nqu’elle le veille.\nDès qu’il la quitte, un spasme le Saisit. Et le plongeur reste\nsur place. Le plongeur les connaît bien, les aventures et les\nmaux de la mer. Maintes fois on lui a parlé de la mer ; il a pu\nentendre les vieillards abonder en récits, lui conter leurs pre\nmiers plongeons. Au sein de la mer, il oublie tout danger. Sa\npassion grandit même de jour en jour. Son désir croît et le pousse\nencore plus avant. Il laisse là son habit de fer et le fer qui lui\nceint la tète. 11 descend nu dans l’eau. Il descend par quarante-\ncinq ou cinquante brasses de fond; il tient une pierre entre les\ndeux mains, grosse comme un roc, afin que le poids plus\npromptement l’entraîne dans les profondeurs.\nPour remonter, il lance sa pierre au fond de l’eau ; les com\npagnons le ramènent en tirant la corde qu’il s’attache autour\ndes reins. Mais au moment où il reparaît, après le plongeon",
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     "texte": "IÔI\nvertigineux, il est comme un mort. Il faut lui donner des coups\npour le réveiller. 11 se peut aussi parfois, hélas ! que les pois\nsons le mangent dans l’eau. Tel, un beau jour, après avoir\ndemandé la corde, ne fut plus à temps; car, tout ensemble\navec l’homme montait le poisson monstrueux qui lui donnait\nla chasse par derrière. A la minute où le plongeur s’accoudait\nsur la barque, les matelots prenaient un bâton, pour frapper\nla bêle qui ouvrait la gueule. Mais la gueule soudain se re\nferma et la moitié de l’homme resta dans la bète.\nLe malheureux plongeur! Ainsi parfois ne parvient-il pas\nà sauver même la moitié de son corps, qui, sans sépulture,\nroule à travers la mer éternelle. Et c’en cstfaitdu malheureux\nplongeur, qui n’eut d’autre amour que la mer, qui descendit\nsi loin, si avant dans les profondeurs des eaux, si avant et si\nloin dans les triples profondeurs de la vie!\nVoilà ce qu’un jour à Paros, le plongeur me disait, ô ma\nLumière. Le plongeur me disait toutes ces choses, dans sa\nlangue familière.\nLe plongeur disait ces choses devaut beaucoup d’autres\nencore. Tous l’écoutaient. Moi, j’ai voulu te répéter une à une,\nô mon Ame, aujourd’hui ses paroles.\nEt tandis que je te les répète, il me semble le voir encore,\nmon bon plongeur, avec son sourire si bon.\nJe te répète scs paroles et je te regarde et tu m’écoutes\naussi, toi, comme jadis j’écoutais mon plongeur ù Paros.\nOne nous avons bien fait de venir nous asseoir seuls, à\nParos, sur la plage I\nQue nous y avons tranquillement causé du cher plongeur !\nLes paroles du cher plongeur, c’est à peine si j’y ai changé\nquelque chose. Leur sens pourtant, lu peux facilement le sai\nsir, leur sens innovateur.\nElles te plaisent à loi, les histoires simples qui soudain s’il\nluminent de quelque pensée intérieure.\nAinsi donc dorénavant, mon pauvre amour, tu ne m’inter\nrogeras plus sur la poésie ni sur le poète. Tu le rappelleras\nnotre plongeur.\nLe malheureux plongeur! Le plongeur bienheureux! I)is-\ntoi maintenant,ô ma Vie, que ce plongeur c’est le poète, et tout\nce que je viens de te conter, pour toi soudain s’éclaircira.\nTraduit du grec par Philéas Lobosguo.\nJean P&iciiam.",
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     "texte": "Essai sur la Rose\nLa rose est la fleur par excellence, la fleur type, la fleur en\nsoi depuis toujours et partout elle est reconnue et louée telle.\nJouez aux petits jeux avec d’honnôtes personnes qui n’ont\njamais vu d’orchidées et demandez-leur quelle fleur leur est\nla plus chère, huit sur douze susurreront : la rose! Célèbre\nest la rose; c’est un peu dire qu’elle est banale, mais de la\nbanalité des belles choses trop souvent vues ou entendues,\nglorifiées par trop de voix, comme la chanson du Toréador,\n— qui est belle. Les délicats ont quelque ironie pour la rose,\nn’étant pas seuls à la goûter. Toute passion partagée leur est\nintolérable. Mais si les marchandes des quatre saisons ne\nbrouettaient sur leurs éventaires des bottes, des montagnes\nde roses, les délicats seraient idolâtres de la rose, car vrai\nment, suprêmement et absolument adorable est la rose.\nSa formeestà la fois géométrique et fantaisiste : ce n’est\nen effet que cercles de pétales, rattachés entre eux, et les plus\npetits dans les plus grands. Mais chacune des feuilles qui\ncomposent chaque cercle prend avec la définition de la circon\nférence des libertés charmantes, et se plie en volutes légères,\ngracieuses, inattendues. La structure générale est donc ré\ngulière, irréprochable : c’est le bracelet dans le collier cl la\nbague dans le bracelet. Mais rien n’est plus souple, plus subtil\net plus frissonnant (pie la vie du rose calice, (pie l’on dirait\nconçu par Archimède et chiffonné par des doigts de fée. Si\nvous aimiez les sentences, je vous enseignerais que c’est la\nvariété dans l’unité, et le capricieux dans le simple, ha nature.\nEt la rose lorsque déjà toutes choses puissantes ou utiles exis\ntaient. Cependant,comme eût dit Hugo, il manquait au monde\nun sourire; la rose fut faite et lut ce sourire. Il n’est nulle\nfleur qui ne lui cède, car nulle n’est plus aimable, plus suave\net plus jolie que la Rose.\nAussi son histoire n’est que le récif des adulations qu’on lui\ndécerna, son râle ne fut jamais que de briller, de plaire et de\nse l’entendre redire en toute langue et sur toutes les lyres.\nAucune idée triste ne plane sur cette privilégiée, elle n’inspire\n(pic d’heureuses pensées ; elle semble être de l’aurore à de\nmeure dans les jardins, de l’aurore condensée en touffeslrans-\nparentes et douces. Dès l’antiquité elle est la fleur des fêtes.\nLeséphèbes et les '^vierges canéphorcs se couronnaient de roses\nctles jctaientàmainsploincs sous les pas des cortèges en marche",
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     "texte": "n\n103\nvers les autels sacres. Tous les cultes chérissaient la rose dont\nils faisaient, l’emblème odorant de leurs cérémonies. La rose\nétait le sang vermeil (l’Adonis, l’amant ressuscité de l’Aphro\ndite. La rose était l’image d’Hébé, de la vivo jeunesse, flo\nrissante de frais désirs. La rose était vouée à Dionysos qui\nla mêlait sur son front poli aux grappes du pampre noir.\nMais surtout le culte de Vénus était étincelant de roses. Des\nguirlandes de ces fleurs couraient autour du temple où les\namoureux furtifs venaient prier Gypris indulgente, éblouisse\nment des dieux, et lui porter l'offrande des colombes qu’elle\naime. Amathonte, Idalie, Cythère, les îles mélodieuses où la\ndéesse habitait d’ordinaire n’étaient que desbosquets de roses.\nTout cela était bien galant et il apparaît de plus eu plus (pic\nnotre fleur n’a nulle austérité. Sans doute on attribuait à scs\nlincs corolles do fort bienfaisantes vertus, car on en jonchait la\nmolle couche des nouveaux mariés, et l’on croyait accom\nplir de la sorte un rite pieux. Ineffable temps où les fleurs\nvivaient, douées de puissances mystérieuses et surnaturelles,\noù la rose portait bonheur. C’ost une grande mélancolie de se\ndire que les superstitions s’en vont, ou plutôt s’en sont allées,\nflétries auvent sec et froid de la vérité. Ce devait être divin\nde croire aux talismans, aux opales qui guérissent,aux corna\nlines qui protègent, aux pierres qui font qu’on est aimé, aux\nroses. A présent les joyaux sont inertes entre les mains du\nbijoutier sceptique, et les roses connaissent le supplice de la\npresse et du marcottage. Au moins, puisqu’ils nous restent,\nn’allons pas perdre les trèfles à quatre feuilles. Où en étais-\nje Ÿ A h I fa rose était répanduesur le lit nuptial.. .On en semait\naussi les tombes. Toutefois elle ne prenait pas pour cela un\nsens funèbre. Elle demeurait auprès des ombres comme le\nsimulacre et le souvenir de la vie disparue; de même que le\nlait et les gâteaux pour apaiser leur faim présumée, elle\nétait là pour tromper la douleur des morts et leur donner\nl’illusion qu’ils vivaient encore un peu. Pourlcs Orientaux la\nrose est la plus belle des houris; bien plus, revêtue d’un\nprestige immense, elle figure la divinité elle-même, conçue\ncomme parfum et comme suprême beauté. Enfin nos prêtres,\nhéritiers des rites et des usages antiques, se sont gardés de\ndédaigner la rose, et lui ont fait un accueil flatteur. Quand\npasse la procession, la troupe ingénue des enfants de chœur\nest curieuse à voir. Vêtus d’une longue robe rouge cardinal\nvisible à travers la moussolino du surplis blanc, ils marchent\nen cadence. Une main porte la corbeille pleine de feuilles de\nrose, que l’autre main puise et répand sur le sol par inter\nvalles. Même, s’il m’en souvient, leur tête est paréo d’une cou\nronne de roses dont l’éclat donne à la fête chrétienne ce carac\ntère équivoque de paganisme affadi qui exerce sur les nerfs",
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     "texte": "cl l’Ame une action si étrangement dissolvante. La rose orne\naussi, la rose candide, le candide front des premières com\nmuniantes. Enfin il n’est pas d’église de villette ou de village\ndont l’autel n’abonde en bouquets de roses amoureusement\npanuetés par des mains pieuses et sensuelles. Car la religion\ncatholique a détourné vers elle pour les sanctifier toutes les\nvoluptés terrestres. Ella a jeté de l’eau bénite sur la rose,\nfleur de Vénus, et elle en a fait le signe des célestes joies et\ndes amours célestes. La rose, dans la symbolique du chris\ntianisme, est l’objet de faveurs spéciales. Il est vrai qu’au\nmoyen-âge les juifs et les prostituées devaient les arborer\ncomme marque de leur race réprouvée et de leur métier mau\ndit. Mais à coté de cette déchéance, quelle gloire! Selon\nRuban Maur et selon l’illustre anonyme de Clairvaux, la rose\nest la charité. Pierre de Capoue y voit l’image de la Vierge\nMarie; Walafrid, Strabo, sainte Melchlilde et saint Meliton\nmagnifient en la rose le précieux sang des martyrs. Au lys\nseul les subtils docteurs décernent plus d’honneurs : le lys\nen effet réprésente Jésus, sa mère, les anges, l’église, les\nvertus et les vierges. Mais bien bello est déjà la part mysti\nque de notre rose. Voyons-la nimbée de grâee théologale,\nbaignée de splendeur paradisiaque et soyons fiers. Et vous,\nbelles, quand, respirant la rose, vous vous piquerez au rosier,\ninvoquez aussitôt sainte Melchlildc et saint Meliton j leur\nentremise vous guérira, je crois. Oui une grande béatitude\nest dans cette pensée que la rose est une fleur cléricale. Elle\ny gagne je ne sais quelle puissance nouvelle de séduire : sa\nbeauté native se transforme en onction, en suavitésaccrdotale.\nElle reste la fleur de la joie, mais cette joie est d'église. Or\nl’allégresse ecclésiastique n’est pas semblable à la profane :\nelle mena pas la crudité ; cllccst au contraire moelleuse comme\nune douillette de chanoine, enveloppée et tiède. Aussi la rose\ndu florilège chrétien diffère-t-elle grandement de scs sœurs\nlaïques; elle est une rose chaste, aux yeux baissés; mais ses\ncouleurs sont d’autant plus désirables qu’elles sont celles de\nla modestie. Elle est une rose aux attraits ambigus, un peu\nsournoise, un peu sadique. Baudelaire ne l’eût pas dédaignée.\n11 n’est pas sans force, lepcnchantqui peut entraîner vers cette\ntentatrice, rose en béguin, virginale et troublante. Il semble\nque, dans ses atours de nonne, elle ail gardé entière son anti\nque grâce érotique et païenne, rendue plus alliciante encore\npar la réserve de son maintien dévot. Comprenons ceux qui\njouissent savamment de cette alliance de deux charmes hosti\nles, unis en dépit d’eux-mêmes par la toute souveraine ironie\nde la Nature.\nDans la vie des mortels vulgaires la rose encore est une\nreine. Le plus usuel des compliments pour petits enfants ou",
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     "texte": "i65\njeunes filles est : vous ôtes fraîche comme une rose, c’est un\nboulon do rose. Rose ou Rosette est un nom familier, qui\nconvient aux ingénues. La rose est sur la pelouse et dans les\nsalons ce qu’elle était dans le temple : une heureuse et une\nardente. Elle exprime d’ailleurs aussi facilement, suivant les\ngoûts et les mœurs, la brillante pureté ou sou contraire. Il\nn’y a là rien d’inconciliable, la pureté n’étant que la possibi\nlité, la promesse et l’attente non défraîchie d’un plaisir en sa\nfleur première. La rose se donne aux rosières d’aujourd’hui,\ndont le réel mérite est qu’elles ne le seront plus demain. De\nmême elle fut l’ornement de toute élégante orgie. Elle cei\ngnait le front des convives, dans les banquets contemporains\nd’Anacréon ou d’Horace, se suspendait en festons le long des\nfrises, et nageait dans les cratères remplis de vin do Cliio ou\nde Falorne à cent feuilles. Sans doute à cette compagne do\ntoutes les ivresses, blasés et blasées d’à présent préfèrent\nd’autres Ileurs dont le nom et la magie sont moins séculaires,\nles camélias froids et blancs comme la neige durcie, les orchi\ndées morbides vraies fleurs du mal. Mais la rose conserve in\ntact l’amour du peuple pour quiMimi Pinson et Mürger exis\ntent toujours, du peuple qui est Sensible encore à la giroflée\ndes mansardes, à la violette de deux sous. Et naturellement elle\nest à scs yeux l’épanouissement souhaité de la vie. Au repas\nde noces dans les faubourgs il y a des roses sur la table, des\nroses à la boutonnière des garçons d’honneur, des roses à la\ncapote surannée d’une certaine grosse dame maternelle et lo\nquace que vous retrouverez dans Daudet. La rose a pour elle\naussi la bonne bourgeoisie que les Ileurs exotiques aux for\nmes déconcertantes et libertines effrayent beaucoup.\nLes petits discours sucrés des jours de fête se glissent dans\nun bouquet de roses, La rose est très admise dans les dîners :\nil est de bon ton d’en fleurir le milieu de la table où l’on s’é\ntonnerait de voir surgir les hautes tiges frôles et l'innocence\ndes lis. Les innombrables vanneries pleines de roses qui bril\nlent aux vitrines des fleuristes attestent que la vogue de cette\nfleur est loin d’ètre éteinte. 11 faut pourtant le reconnaître,\nelle est tenue à l’écart par ceux qui n’admettent en leurs de\nmeures qu’étoffes Liberty et séraphins de 13urne Joncs. Elle\nmanque de rareté pour les esthètes; elle n’a pas ou ne prend\npas aisément cette attitude raide et byzantine qui est naturelle\nà la marguerite et au jaune souci. Elle éclaire trop; sa pour\npre a trop de bonhomie et de lucidité. Et les gens d’esprit\ncontractile et galvanique la voudraient plus absconse. Mais\nqu’importe I elle est pour nous la gracieuse, la vivante et la\nprintanière. Tant qu’il y aura des forêts ombreuses, des\nparcs verdissants, des gazons qui frissonnent, et pour aimer\nces forêts, ccs parcs et ces gazons des jeux et des âmes uaï-",
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     "texte": "iGô\nvos, la rose sera victorieuse des modes et des névroses. Fra\nternellement exquise au corsage des blondes, ou, jaillissant,\nfleur d’étoffe, bijou de Paris, d’un flot de gaze sur un chapeau\nqui passe, qu’importe encore une fois que des éreintés en\nfassent ti, Sarali Bernhardt d’ailleurs nous a donné raison, il\ny a beau temps, lorsqu’elle entoura l’cntrclac de son chiffre\nd’une couronne de roses toujours jeunes. J’avoue pourtant\n(pie les horticulteurs, qui n’entendent rien à la poésie, ont\nparfois affublé leur grande favorite de noms incroyables.\nCertes je me souviens qu’il y a Rose Thé, Rose Mousse et\nmême Rose Pompon qui est un peu falot. Mais je ne puis\noublier ni Madame Stoltz? ni rose de Colmar, ni Noéinie, ni\nPic IX (pourquoi seigneur?), ni Zoé, ni Fiancée de Washing\nton, ni Vésuve! Que voilà de jolis visages gâtés par de bur\nlesques vocables! Et que diriez-vous si Ninon eût été non pas\nde Lenclos, mais Dupont? Pardonnons cependant, car voici\nvenir quatre roses dont trois sont irrésistibles. C’est d’abord\nla rose toute rose ; celle qui évoque la douce amante aux\nlèvres roses, au teint rose, au sein rose, adorable chai r trans\nparente et nacrée. La peau de la Rose rose en effet est à la\nfois diaphane et veloutée, délicate indiciblement. Sa couleur\nest si fine qu’il semble qu’elle ne soit que passagère et qu’elle\ndoive fragilement s’évanouir comme le léger frottis d’incar\nnat pâle qui fleurit l’horizon humide, quand l’aube se lève\nen un ciel sans tache, ou comme la rose émotion de la\npudeur. Tel était le corps angélique et pervers de cette\nPudica que dans une surprenante nouvelle de Barbey d’Au\nrevilly, la plus fugitive impression fait rosir. Il y a dans la\nRose rose une pureté sacrée, un enchantement qui l’égale,\npour la splendeur de ses fraîches teintes, à l'irréprochable\nazur des flots de l’Archipel sa vraie patrie. Comme toute rose\nelle est femme. Mais quelle femme! C’est Vénus même, en\nsa conque marine et d’autres roses qui parfois lui sont pré\nférées ne sont guères (pic ses servantes !\nLa rose blanche a quelque chose de frigidement vierge\nqui ressemble à l’âme glacée de certaines religieuses mor\ntes au monde. Mais je la comparerai aussi bien à l’âme pleine\nde pièges des femmes slaves dont les ligures félines et les\nyeux pers sont célcslcmcnt sataniques. La rose blanche est\nattirante comme une eau qui dort; elle est alfolante comme\nces baisers (pic donnent des bouches froides qu’on eût dit\nne pouvoir jamais s’ouvrir pour le ; baiser. Défions-nous des\nroses blanches. La rose jaune me dit tout bas : « Présentez-\nmoi. »\n« Rose jaune, vousnvez certes du mérite, mais vous êtes une\nfleur réaliste et même triviale. Vos sens sont brûlants, mais\nvos voluptés sont acides et votre humeur désordonnée ; vous",
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     "texte": "i (>7\nn’avcz pas la noblesse d’amour lumineuse et pcrlce de la rose\nrose,point non plus le masque de vertueuse reserve de la rose\nblanche. Vous laites sans honte craquer votre casaquin et ne\nsavez masquer vos offres d’une discrétion qui en double le\nprix. Vous êtes une petite créole remuante et piquante, mais\nsans manières. Aucune ampleur ne rachète d’ailleurs votre\nvulgarité. Vous êtes une rose maigre. »\nMi ignifique au contraire de débauche opulente et sombre,\nest celte rose étrange dont la couleur est si fort celle du sang\ncaillé. Celle-là, d’un grenat qui tire sur le noir, est une fou\ngueuse gitane dont la frénésie réclame des épuisements et des\nmeurtres. Carmen démesurée, son plaisir veut pour ragoût les\nblessures des mâles et des râles inouïs. C’est une rose Mcssa-\nline, large comme un soleil, et sidélirantcd’appétitsplanlurcux\net bas qu’ellese revêt d’une monstrueuse beauté. Son royaume\nest l’ennemi du royaume de la Itose rose, mais il n’est pas\nmoins puissant, et si le sourire éthéréen de la première charme\ncomme le rayonnement des vagues matinales, l’àpre et rou\ngeoyant appel de la rose de sang fait mille victimes heureuses\nue mourir. Ainsi la rose est femme; sa chair est satinée\ncomme la chair des femmes, ardente et suave comme elle, sa\nsenteur est grisante, sans lourdeur comme celle de l'hyacin\nthe, elle a je ne sais quoi de voltigeant, de sablé, de tendre\naussi, avec un rien d’amertume. C’est une odeur subtile et\ncependant naturelle et champêtre, digne (die encore de faire\nnaître en nous le rêve de la femme, La rose est la sensualité\ndéguisée cl captieuse. Coquette, elle a le secret d’une mise un\npeu négligée, d’autant plus attrayante, et comme la femme,\nune grâce penchée, abandonnée à demi et pourtant triom\nphante. Enfin, de toutes les fleurs la rose est celle qui se dé\nfeuille et se fane le mieux; lorsqu’elleva s’éteindre elle laisse\nretomber languissamment ses pétales; sans force elle s’ouvre\net semble jouir d’une pâmoison suprême; on dirait la dé\nfaillance d’une femme énamourée. Fleur de miel et de fiel,\ncharmante et terrible, ô rose, quand nous voudrons vous\ncueillir, ô rose, épargnez-nous 1\nlit ceci sera mon troisième et dernier point. Nous vous ex\nposerons (inc les poètes, les écrivains, les artistes n’ont pas\nlaissé de s’occuper de notre Heur: la rose. Leur admiration\npour elle remonte très loin. Toutefois, si j’ai respiré dans le\nuamayana d’éblouissantes nymphéas et de mystérieux lotus\nconsacrés à Brahma lo dieu illusoire, je n’ai pu y découvrir la\nrose. Après tout, j’ai peut-être mal cherché. Mais on se perd\ndans l’immense épopée hindoue, comme dans une crypte ou\ndans une jungle. Fl puis toutes ces légendes sont bien plus\nbelles chez Lcconlc del.isle qui les a revêt ucs d’incomparables\nrhythmes. Jonc puis donc vous dire au juste ce (pie les pan-",
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     "texte": "iG8\nthéistes de l’Inde ont pensé de la rose. Contentez-vous rie\nsavoir qu’il y a la rose du Bengale,La IJible réunit dans notre\nfleur toutes les ivresses et les fraîcheurs de la nature. Qui\nn’a vu rayonner la rose de Saaron et le muguet des collines?\nPourtant le Cantique des Cantiques est muet sur la rose : le\nbicn-aimé est pareil à un faon de biche cl la bien-aimée aux lis\ndes vallées. Il est vrai que ce lis n’avait rien de commun avec\nles nôtres. Peut-être était-il une simple anémone. Qui sait ?\npeut-être une rose. Ne précisons pas trop. Le rêve en souffre.\nLe vieillard Ilomcrus rendait hommage à la rose, puisqu’il\nteignait de sa couleur les doigts fuselés de l’aurore. Quant\naux Latins leur Ame n’était pas assez délicate pour célébrer\nidéalement la grâce des roses : ils ne savaient que les asso\ncier aux réjouissances grossières de leurs festins. Le moyen-\nâge faussant la tradition païenne fait de la rose un vase d’é\nlection où toute sapience est renfermée.\nCependant le Romande Guillaume dcLorris, allégorique et\nprécieux, n’inspire pas l’ennui. La rose, destinée à celui qui\ndéjouera les embûches des péchés, y est une sorte de Fée\ndont le sourire est très doux. Avec la Renaissance, la rose\nredevient charmante et belle. Pour Ronsard les aimées sont\ndes roses; la vie elle-même est une rose :« Cueillons devant\nle temps les roses de la vie! » Et il était juste que le très\nadmirable poète vendômois chantât la rose, ornement du\njour, honneur des gais jardins; car elle ne fleurit nulle\npart plus divine qu’aux bords de la Loire argentée, dans\nla Touraine claire. Jusqu’au grand siècle la rose fut fort à la\nmode. Malherbe même qui lit quelques beaux vers s'aperçut\nune fois que « l’air était embaumé d’une haleine de rose ».\nMais on épuiserait, je crois, Racine, Molière et Corneille sans\ny rencontrer le mot rose. Ces hommes tout occupés d’hom\nmes ne s’attendrissaient pas sur le règne végétal auquel Des-\ncartcs avait brutalement ravi l’âme, rapt odieux.Les romanti\nques font à l’exilée une rentrée triomphale.Roses dans léchant\ntic fête de Néron, roses dans la main de l’Infante, rose dans\nles vers d’amour du roi Salomon, la rose étoile l’œuvre de\nIlugo. Lamartine module: Semons, semons de narcisse et de\nrose, semons la couche où la beauté repose ! » Et Musset\nqu’enfièvrent les souffles chauds des nuits pâmées a vu la\nrose :\nSc refermer jalouse,\nSur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant.\nIl serait un peu puéril, peut-être, mais curieux, de recher\ncher par quelle fleur chaque illustre poète parfume le plus\nsouvent scs vers. Cette revue pourrait continuer ce que nous\nsavons de son âme et de son génie. Artiste presque unique\nment épris de la forme, il n’usera que des corolles tradition-",
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     "texte": "nelles cl brillantes. Trouvez chez Banville d’autres fleurs que\nla rose couleur de feu cl. le lis couleur de neige. Au contraire,\npoète d’êmotion, de spontanéité, il donnera des noms de\nfleurs à toutes ses sensations.\nLamartine, qui dans.sdn enfance courait avec les gaminsde\nMilly par les cnemins creux du Méconnais, accueille le jas\nmin, l’aubépine, la jonquille, et la rose naïve des buissons,\nl’églantine. 11 y a des fleurs qui définissent un poète. Illégé-\nsippc Moreau est un myosotis et, pour ce qu’il a parfois de\ngentiment mièvre, Sully Prudhomme est une verveine fanée.\nLe Parnasse a célébré la rose joyeuse, glorieuse, nacrée, sa\ncrée. 11 y a quelque monotonie dans celle continuité de louan\nges <pii se ressemblent toutes, la rose étant immuable comme\nla beauté. Mais, Dieu merci, j’aperçois une nuance. Verlaine\nmurmure :\nAh quand refleuriront les roses de septembre,\net Henri de Régnier s’émeut de la rose Vespérale qui s’alan-\nguit —\nJusqucs à se mourir de sa suavité.\nL’avez-vous remarqué, nos poètes français n’ont pas enve\nloppé la rose d’un symbolisme très précis ; même ils se sont\npeu souciés de symbolisme. Ils ont vu en elle une adorable\nfleur, un beau joyau de nature, plutôt (pie l’entité représen\ntative de toutes belles choses. De même ils ont mis de la joie\nen elle plutôt qu’ils n’en ont fait la joie. Au contraire, les\npoètes anglais, grandement épris de symbolisme, ont fait\njouer à la rose non plus un rôle d’accessoire brillant, d’odo\nrante métaphore, mais un premier rôle, un très important\npersonnage. Pour eux, rose c’est femme, c’est sensualité de\nfemme, comme lis c’est femme encore, mais âme et pureté de\nfemme. Shellcy appela la rose une nymphe parée pour le\nbain. Nymphe soit, mais pourquoi expressément parée pour\nle bain*? C’est que dans ces mots réside le symbole : la nym\nphe va se baigner pour attirer les regards et les désirs du\nfaune qui la suit des yeux à travers les roseaux du rivage.—\nLa splendeur simple de la rose devait plaire à Zola : Albinc\net l’ex-abbé Mourct convalescent, tous deux en quête de l’ex\ntase inconnue, explorent dans le Paradou une gigantesque\nforêt de roses, écloses là par floraisons infinies sous la pous\nsée de la nature libre.\nDes roses, des roses, des roses. Jamais ne fut plus éblouis\nsante prodigalité de roses, lit certes la rose était digne de\ncette pullulante exubérance, car seule ou presque seule entre\nles fleurs, elle donne l’idée de jaillissement sans entraves et\nsans limites. Vous me croirez si vous l’avez une fois bien",
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     "texte": "170\nregardée. C'est peut-être cette facilité de rnultiplicalion fou\ngueuse qui la discrédite un peu auprès des écrivains d’au\njourd’hui plus amoureux du subtil et du rare que du naturel,\net de l’épanoui. Dans les innombrables poèmes dits fausse\nment décadents, surgissent par myriades les lis, les tour\nnesols, même les pensées, même aussi les lilas. Mais peu\nde roses, fort peu de roses ; la rose est la santé ver\nmeille et notre époque est triste,. Maupassant, dans sa trou\nblante nouvelle, — Un cas de divorce — où sont contées les\nsuggestives folies d’un amant éperdu des lleurs, donne aux\norchidées hautaines et corrompues le pas sur la rose trop\nsaine.\nLa rose est en baisse depuis Baudelaire, (pii souhaitait sur\ndes étagères d’étranges fleurs, semblables à la collection de\nplantes hybrides achetées par le héros d’A Iicbours, cet être\namusant, si raffiné qu’il en est fou.\nLa peinture a relativement peu cultivé les roses. Quelques\nunes sont piquées dans les guirlandes tressées autour de cer\ntains tableaux pieux, tels que ceux, au Louvre, de Rubens et\ndu Dominiquin. Mais les primitifs lui témoignent peu de sym\npathie. Pourtant les Heurs mystiques dont Bolticclli parsème\nl’émail de scs fonds, les Heurs qui croissent près des vierges\nlasses de tendresse, sont parfois des roses. Nos faiseurs d’es\ntampes modernes, (pii s’inspirent quelque peu des préraphaé\nlites, dédaignent un peu la rose. Exceptionnellement une tête\nde Grasset et une femme de Muclia s’accompagnent de roses.\nMais il est clair qu’il n’y a pas d’accord possible entre une\nécole dont le procédé essentiel est la simplification, cl une\nHeur fourmillante et vivante qu’on ne saurait réduire sans la\ntuer. Au contraire les lis, les marguerites, les iris,les tourne\nsols et même les hortensias (bleus) se prêtent fort bien ù une\ntelle opération. Cependant il existe un certain nombrede roses\npeintes. Les décorateurs galants du siècle dernier en flcuris-\nsent volontiers les boudoirs où, sur les murs, des amours\nmenus et potelés enchaînent les nymphes surprises avec des\nliens de roses. J’imagine que leurs cadets aujourd’hui font de\nmême : mais je n’y suis pas allé voir. Et puis il y a des roses\ndans les tapisseries des Gobclins, de Beauvais, des roses,\nbien jolies, sur le papier dont le bon goût ajoute à l’élégance\nconvenable de nos appartements. Enfin, chaque année, il y a\ndes roses non seulement au salon du mois de mai (la saison\nl’exige), mais encore, hélas! ù l’exposition Boissy d’Anglas en\nfévrier (quand la saison ne l’exige pas du tout.\nAux portes,aux fenêtres des vieux hôtels Louis NV la sculp\nture a taillé quelques roses, autour d’un masque de femme\nrailleur et sensuel qui regarde la rue moderne avec pitié. Et\nla masse éléphantesque de nos maisons à six étages se pare",
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     "texte": "I I I —■I I\n■7<\naussi de roses pour se donner l’air svelte. La Musique a créé\nla Valse des roses I\nEt voilà l’histoire de la rose. A regret je quitte cette fleur.\nPar devoir et plaisir aussi je l’ai couronnée d’éloges. L’ad\njectif qualificatif oui lui sied entre tous et l’exprime entière,\nme paraît être: délicieuse. Adieu donc, délicieuse. Tu es\nfaite de la rosée du matin léger, colorée avec les teintes sua\nves du levant. Tu es vraiment reine par la simplicité, par la\nfraîcheur diaphane. Tu es la fleur des amours rougissantes et\ndissimulées, des pudeurs voluptueuses. Tu es le désir, l’at\ntrait, le féminin. Que (c manque-t-il, fleur de joie ? Un peu\nd’intimité recueillie, un frisson, une ombre de crépuscule.\nMais alors tu ne serais plus toi.\nAdieu, Rose.\nRiïnk-Albeht Fleuiiy .",
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     "texte": "Petits poèmes cTOrient\ni\nJe m'assieds à ma table de bois de rose\ndevant la feuille blanche de papier\net je repose_\nmon menton dans ma main, ployéc.\nJe voudrais écrire pour celle que j'adore\ndes poèmes d'amour beaux comme ceux d'IIafiz,\nmais mes pensées s'envolent au dehors\nvers sa maison, comme des feuilles sur la brise.\nUn rossignol sans que je le voie\nchante dans le soir d’été;\nje me figure que c'est sa douce voix\net je me mets à la fenêtre pour écouter,\nEt comme la chanson s’achève,\nje reviens ci ma table et je m’asseois :\nmaintenant les mots cl'amour me montent aux lèvres\net ma main court sur le papier de soie.\nII\nLe pêcheur debout dans son bateau frêle,\nle pêcheur qui retire son filet de l'eau\ngouttant en fines perles\nle long des rames,\nle vieux pêcheur regarde et pèse entre ses doigts\nles beaux poissons de vif argent",
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     "texte": "jetés pêle-mêle\nen son fin réseau,\ntandis que moi, mon adorée, tandis que moi\ndans tes ijeax clairs mouillés de larmes,\nje regarde à mon tour un jeune homme songeant\ndont f image s'est prise entre tes cils de soie.\nIII\nJe ne sais pas oà va la feuille morte\nqui danse et tourne au gré du vent\nqui l’emporte,\net pourtant,\nje la suis longtemps des yeux en rêvant.\nJe ne sais pas quelle main\na laissé tomber une rose froissée\nsur le chemin,\net pourtant je me suis baissé\npour la ramasser.\nJe ne sais pas quelle amoureuse chaule ainsi\ndans son jardin un air moqueur,\net pourtant me voici\ntriste à mourir, et le souci\nfait éclater mon cœur.\nIV\nMon bateau glisse sur le f cuve\nen remontant,\net mon amoureuse à sa fenêtre m'attend\nen souriant dans sa robe neuve\nbrodée de jlenrs;\nmon bateau glisse sur le fleuve\ndepuis si longtemps...",
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     "texte": "Et voici pourtant\nque je ne puis plus écouler\nsans que mon cœur s'émeuve,\ncette voix qui chante derrière moi\ndans le soir d’été,\ncette voix charmeuse\ncomme une Jlâlc mélodique de bois,\net mes bras retombent d'émoi,\net mon bateau redescend le Jleuve\nvers Vètanq,\npendant que mon amoureuse\nà sa fenêtre avec sa robe neuve\nm’attend en sanglotant.\nThistan Klingsoh.",
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     "texte": "Pluie\nA Paul [Lévy.\nIl pleut. La plaie est douce aux cœurs mélancoliques.\nLe tintement de l'eau sur les toits métalliques\nList le chant de nourrice où le cœur s'assoupit.\nIl pleut. Cœurs au berceau! Cette eau, qui sans répit.\nEn minuscules /ils goutte du firmament,\nTisse entre l’infini, cause de nos tourments,\nEt nos yeux trop levés comme un voile d'oubli.\nO Douceur de dormir, douce pluie, en les plis!\nPluie partout. Pluie en nous. Pluie autour des maisons.\nGris sur du bleu. Ciel noyé. Mort des horizons.\nEffacement goutte à goutte des perspectives\nPour l'engourdissement de l’âme moins active,\nMorbide, et qui se sent comme convalescente.\nVie obscurcie et comme aquatique. Descente\nAn fond de nous d'un peu de la brume polaire.\nC’est comme s’il flottait de l’opium dans l’air.\nEn été, lorsqu'il pleut, la pluie éveille en nous\nLa nostalgie émue on bien l’espoir très doux\nDe longs soirs de décembre an coin d’un feu ami,\nDe tardives veillées près d’enfants endormis\nEl de colloques bas, échangés côte à côte,\nEt de silencieux tête-à-tête, oà, faute\nDe mots assez subtils, pénétrants cl discrets,\nTonte seule, la pluie — et pour deux — parlerait.\n",
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     "texte": "★\nVEILLÉE\nA Tristan Klingsor.\nSons la clarté de la lampe\nLe temps rampe\nEt la soirée, heure par heure, s’allonge.",
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     "texte": "$\nI7G\nDans la rue il pleut.\nA la bonne chaleur du feu\nJe travaille et je songe.\nEt j’entends des voix...\nLa pluie dit : Qu’on est bien chez soi !\n— Je suis ta vieille servante,\nDit la lampe,\nTa vieille servante dévouée.\n— Je suis pour loi plein de bonté.\nM’aimes-tu en revanche un peu ?\nDit le feu.\n— Le fil de les pensées, c’est moi qui le tisse,\nEt ma chanson subreptice\nTe stimule,\nDit la pendule.\nLe soir s'allonge,\nJe travaille et je songe.\nLa chambre familière,\nMe regarde faire.\nDans la chambre voisine\nCeux que j’aime et qui m’aiment\nVarient de moi\nQu — c'est le même —\nPensent à moi,\nJe le devine.\nLa lampe est une amie\nAinsi que la pluie.\nLe feu est un ami\nEt la pendule est une amie aussi.\nLes minutes coulent, sereines,\nAvec une douceur souveraine.\n...Et l’Espoir aussi me parla...\nLe Bonheur, le Bonheur, mon Dieu, est-ce cela ?\nL. B. IIanai'pieu",
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     "texte": "Sonnets Torrides\nwwvwwv*\nLE VOYAGE\n(Triptyque).\nI\nOutwai\\ds\nA Francis Jammcs.\nL’ARMAND-BÉHIC (des Messageries Maritimes)\nFile quatorze nœuds sur l’Océan Indien...\nLe soleil se couche en des confitures de crimes,\nDans celte mer plaie comme avec la main.\n— Miss Roseway, qui se rend à Adélaïde\nVers le Sweet home au Jiancé australien,\nA/iss Rosewaij, hélas, n’a cure de mon spleen,\nSa lorgnette sur les Laquedives, au loin...\n■— Je vais me préparer — sans entrain ! —pour la fêle\nDe ce soir : sur le pont, lampions, danses, romances.\n{Je dois accompagner miss Roseivag qui quête\n— Fort gentiment —pour les familles des marins\nNaufragés.) Oh, qu’en une valse lente, ses reins\nA mon bras droit, je l’entraine sans violence\nDans un naufrage où Dieu reconnaîtrait les siens...\nII\nBiutisii India\nA Rudyard Kypling.\nLes bureaux ferment à quatre heures à Calcutta;\nDans le parle du palais s'émeut le tennis ground ;\nDans Edcn Gardon grince la musique épicée des cipages ;\nLes équipages brillants se saluent sur le Red Road...",
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     "texte": "178\n— Sur son trône d’or, étincelant de rubis et d’émeraudes,\nS. A. Le Maharajah de Kapurlhala\nRegrette Liane de Pougg et Cléo de Mèrode\nDont les photographies dédicacées sont là...\n— Dénarès, accroupie, rêve le long du Fleuve :\nLe Brahmane, candide, lassé des épreuves,\nRepose vivant dans l’abstraction parfumée...\n— A Lahorc, par 120 degrés Farenheit,\nLes docteurs Grant cl Pcrry font un match de racket —\nLes raihvays rampent dans la jungle ensoleillée...\nIII\nHomewahds\nA M. P. Pons d’Anty.\nAn Waterloo-IIütcl ( 1 ) j’ai achevé mon tiffinn\nEl mon bill payé, je me dirige vers le wharf\nVoici l’INDUS (des Messageries Maritimes)\nEt la tristesse imbécile du « homewards »\n— Quelques officiers français, qui reviennent d'Indo-Chine\nPasser en Europe un congé de six mois,\nCommentent Vembarquement de jeunes misses assez divines,\nAvec lesquelles je ne flirterai certes pas!\nSur le pont mes futurs compagnons de voyage\nMc dévisagent...\nPuis on passe une sommaire visite de santé\n(Cette année la peste a fait ici bien des ravages!)\n— Enfin voici la cloche du départ qui sonne\nQue je ramène, précieusement ouatée,\nLa fleur de ma mélancolie anglo-saxonne...\n(1) Bombay.",
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     "texte": "Possession Française\nA la mémoire tic Laura Lopez.\nOn se souvient de la chapelle des Goyaves'\nOù dorment deux mille dimanches des Antilles,\nDe la viduité harmonieuse du havre,\nEt de la musique, au temps vieillot des résilles...\n— Colonie d'où Vaventurier revenait pauvre! —\nLes enfants demi-nus jouaient, et leurs cris\nSourdaient, familiers comme les bougainvilliers mauves,\nDe la vèrandah et de la terrasse aux lourds murs gris...\n— Et les pionicsdu dimanche au Gros-Morne?\n— Ils ont vécu, les bons vieux mauvais romans qu'orne\nLa jeune Créole, lente, aux mœurs légères...\nCes enfants sont partis et leurs parents sont morts —\nEl maintenant dans la petite colonie morte,\nIl ne reste plus que quelques fonctionnaires...\nIIenhy J.-M. Levey.",
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     "texte": "Une petite âme\n(fin)\ny\nPour tante Lie.\nOncle Frank était parti.\nLe petit Karl n’avait pas pleuré, mais il avait éprouve la\nmôme sensation qu’un jour où l’Oncle Frank l’avait soulevé de\nterre et presque laissé tomber. Maintenant c’était aussi comme\ns’il eût été soulevé très haut et que soudain il eût fait une\nchute, profondément. Si grande et si morne qu’il pouvait\nà peine s’imaginer quoi que ce fût, si grande et si morne était\nsa solitude. Et il devenait plus renfermé encore. Autrefois par\nson oncle sa sauvagerie avait été atténuée. Réconforté par son\noncle, qui s’en amusait, il avait été souvent impertinent vis-û-\nvis de sa mère et de scs sœurs, une fois même quelque peu\nhardi devant son père. S’il n’était plus aussi timidect renfermé\nque jadis, il n’était plus obéissant et Maman pensait que l'Oncle\nFrank avait terriblement gâté l’enfant. Et cependant, se disait\nle petit Karl, l’Oncle n’avait été gentil pour lui que de temps\nà autre, comme un grand monsieur qui s’occupe d’un enfant ;\nl’Oncle était si souvent dehors ou resté dans le salon.... Quel\nplaisir aurait eu le petit Karl à l’avoir toujours auprès de lui,\ntoujours! Et l’entant se forgeait des chimères, s’imaginant\nqu’il demeurait avec l’Oncle et qu’il jouait, allait se promener\navec l’Oncle, toujours avec l’Oncle 1 Mais ce n’étaient que des\nrêves cl un jour, eu un accès de sensibilité maladive, il pleu\nra, tout seul dans son petit lit, amèrement, parce que ce n’é\ntait que cela.",
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     "texte": "181\nVI\nUn jour lo petit Karljfut éveillé de très bonne heure, tout le\nmonde était déjà prêt et courait de tous côtés ; les domestiques\net les servantes descendaient péniblement les colï'rcs ; Lina\nl’habilla rapidement. Perdu dans scs rêvasseries, il avait à\npeine entendu, les jours précédents, que l’on quittait la ville\npour aller passer une quinzaine à la campagne chez des amis.\nMaintenant cela le surprenait à l’improvisle. Que ce devait\ndonc être beau une campagne! Il avait déjà lu différentes\nchoses là-dessus dans ses narrations : des champs remplis de\njoyeux enfants, avec des chevaux et des oiseaux, une vie\ncomme une éternelle partie de plaisir 1 Les yeux tout brillants,\nil saisit sa mère par la robe:\n— « Maman, maman 1 »\n— « Quoi, donc ? »\n— « Est-ce qu’il y a des enfants, là-bas? »\nMaman rit de bon coeur.\n— « Mais non, mon petit Karl, Monsieur et Madame sont\nâgés et leurs enfants sont tous déjà de grandes personnes,\nmariés et partis. »\nSon illusion s’était évanouie.\n— « Dois-je aller aussi? »\n— « Naturellement; préférerais-tu rester tout seul ici? »\nIl trouva cependant la campagne fort belle, lorsqu’il fut\narrivé, un petit château dans un parc avec une pièce d’eau, et\ndevant la maison un magnifique jardin avec toutes sortes\nd’étoiles, de demi-lunes et d’étranges figures de fleurs bigar\nrées et le gazon comme du velours vert. Les chambres étaient\nsombres, avec de grands portrails de famille : des messieurs\nvénérables et poudrés, et des dames avec des tailles toutes\nminces, de vastes paniers, et de petites mouches noires sur le\nvisage. Et Monsieur et Madame étaient eux-mêmes deux do\nces roides portraits de famille, bien qu’ils no portassent point\nces costumes démodés. Ce fut, du moins, sa première impres\nsion; plus tard il trouva Monsieur très bien, car il l’avait\npris avec lui pour voir ses pêches: de magnifiques fruits velou\ntés et roses comme des figures d’enlànt, et que Monsieur\navait comptés un par un.\n— « Ne jamais y goûter, encore moins en emporter, n’est-\ncc pas, mon petit Karl? »\niG",
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     "texte": "182\n— « Oh 1 non, Monsieur ! »\nEt Karl contemplait respectueusement les fruits comme des\nfigures d’enfant que l’on venait de compter et ne se sentait pas\nde joie quand on lui en donnait un tout petit, parce qu’il\nétait toujours bien sage.\nMadame, aussi, lui plaisait beaucoup; elle lui donnait sou\nvent de petits bonbons qu’elle tirait d’une belle boîte en argent\nqui étincelait comme un miroir. Mais ce que le petit Karl\nn’aimait point, c’est que le vieux Monsieur et la vieillo Dame\nsi roides prissent toujours avec lui un ton comme s’il était\nencore un tout petit enfant qui n’entendait rien à la conver\nsation des grandes personnes. C’était, continuellement, de leur\nvoix sans timbre :« N’cst-ce pas, mon petit Karl? » —« Etre\nbien sage, mon petit Karl ! » Et le petit Karl regrettait la voix\nclaire et forte de l’oncle Frank : elle sonnait autrement que ce\nlangage ennuyeux! Scs sœurs tout le long du jour coquc-\ntaient avec deux neveux de Monsieur et Madame, qui logeaient\naussi à la campagne, et ses frères faisaient des promenades\nà cheval ou prenaient des bains, ce qui lui était encore défendu;\nMaman trouvait qu’il n’était pas assez grand et qu’il pourrait\nsi facilement prendre froid. Laissé à lui-même il s’ennuya au\ndébut, puis, plus lard, il se mit à errer comme un mélancolique\npetit chevalier sous la haute voûte des vieux arbres du parc\nsombre, trouva une joie spécialement mystérieuse dans sa\nsolitude, une joie qui chez un si jeune enfant avait quoique\nchose de maladif. Que lui importaient les gens puisque l’oncle\nFrank n’y était pas! On ne le tenait que pour un petit criquet\nfadasse, qui n’était pas obéissant comme tous les autres enfants :\n« un gamin assommant, » ainsi que l’avait qualifié l’une de\nses sœurs un jour 1 Oh! vraiment ils ne pouvaient pas le souf\nfrir! eh bien I cela lui était bien égal; il ne s’en chagrinerait\npas!\nEt cependant il en éprouvait de la peine, et celte pcino\npesait sur sa petite Ame de sept ans du même poids qu’une\ngrave douleur sur l’âmo d’une grande personne. Elle passait\nvite, pour un temps, du moins, lorsque Monsieur lui donnait\nune pèche ou Madame un bonbon, mais s’en revenait sitôt\naprès. Et un jour, tandis qu’il feuilletait un livre où il y avait\nune histoire de bohémiens et d’enfants trouvés, celle étrange\npensée lui vint :\n« Je suis un enfant trouvé, comme ce petit près des bohé\nmiens. »",
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     "texte": "i83\nElle ne le quittait point et dans le parc, un soir, pendant\nque le vieux petit Monsieur montrait de nouveau glorieuse\nment ses pèches à papa et à maman et aux sœurs :\n— « Maman, dis, maman ! » lit-il à mi-voix.\n— « Quoi donc, mon enfant? »\n— « Dis-moi, maman, suis-je un enfant trouve? »\nII n’avait pas l’air triste en posant cette question, il souriait,\nil était lier d’avoir si bien deviné. Mais sa mère le regarda,\nstupéfaite, comme s’il fût devenu fou.\nEl c’était étrange aussi, cette question des lèvres souriantes\nde cet enfant de riches ; frêle, pale, avec ses cheveux d’un\nbrun soyeux cl son petit paletot de drap bleu tout brillant do\nboutons dorés; cet enfant : le portrait parlant, quoi qu’en plus\nchétif, de sa mère, belle, élégante, encore jeune. 11 était indé\nniable que ce fussent mère et fils, et cependant l’âme de cet\nenfant n’en avait pas la certitude, et il demanda encore une\nfois, d’un ton pressant, avec impatience puisqu’elle semblait\nne pas comprendre :\n— « Je t’en prie, Maman, dis-moi donc : suis-je un enfant\ntrouvé? »\nVII\nSi, à ce moment, sa mère l’avait pris, l’avait embrassé, lui\navait demandé pourquoi il avait cette pensée! Mais si l’idée\nlui en vint peut-être, l’occasion lit défaut : là, dans ce parc,\nau milieu de la joie autour d’elle, et elle essaya simplement\nd’oublier l’étrange question de Karl. L’enfant avait toujours\nété si bizarre.\nEt l’enfant bizarre grandit et alla à l’école. Sa frayeur\nd’aller eu classe avait disparu ; il y allait même volontiers :\npendant ce temps il était hors de chez lui. Il y faisait maintc-\nnantbien calme: les jeunes tilles étaient mariées, les frères étu\ndiaient à Lcyde ; Papa n’était plus ministre, était devenu fort\nvieux et infirme. Seule, Maman n’avait pas changé : toujours\njeune, toujours belle, toujours élégante. Elle s’occupait à\nprésent davantage do Karl, avec ennui, car elle bâillait maiu-\ntefois, pendant les longues soirées qu’elle passait péniblement\nà la maison sur son sofa avec un livre.\n« Karl, as-tu beaucoup de devoirs? »\n« Passablement. »",
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     "texte": "i84\n« Lesquels donc ? »\n« Ah 1 Maman, qu’cst-cc que cela peut te faire ? »\nEt sa voix boudeuse prit un accent d’impatience ; ces ques\ntions superflues de sa mère l’irritaient ; s’élait-elle jamais\noccupée de cela auparavant? Mais maman semblait ce soir-là\nvouloir être particulièrement gentille pour lui.\n« Karl, sais-tu bien que l’Oncle Frank arrive après de\nmain ? »\nUne secousse électrique fit frémir le petit ; les livres trem\nblaient dans scs mains ; son pâle visage s’éclaira soudain\ncomme si une lumière eût été allumée derrière scs yeux, tout\nà coup.\nScs chers souvenirs d’enfance s’évoquèrent en lui.\nOncle Frank !\nEt ce soir-là il lui fut presque impossible de travailler ; la\nnuit de dormir. En lui c’était une sorte de vertige comme\ndans l’attente de quelque grand événement.\nVIII\nOncle Frank arriva.\nMais ce n’était plus Frank. C’est à peine s’il s’occupait en\npassant de l’enfant qui était devenu un pâle petit garçon. Se\nrobustesse pleine de santé ne sympathisait point avec cet être\nfrêle, renfermé et boudeur, auquel il s’était autrefois intéressé\npar compassion. C’était la faute des treize ans de Karl; Oncle\nFrank avait pensé qu’il serait devenu un fort gaillard qui don\nnerait de bonnes taloches à l’école.\n— « As-tu déjà eu une belle bataille? »\n— « Non, mon oncle... »\nOh ! que n’aurait-il pas donné pour l’avoir eue ! Une fois\ncela avait eu lieu, mais il avait été rossé et il se garda bien\nde le raconter.\n— « Dis, mon oncle. »\n— « lié ? »\n— « Ne m’aimes-tu plus commo autrefois ? »\nOncle Frank le regarda furtivement ; sa sœur avait raison :\nc’était, en vérité, un étrange enfant.\n— « Mais oui, mon petit ; seulement il faut devenir un so\nlide gaillard et ne pas ainsi rester sentimental. »",
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     "texte": "185\nDans ces paroles sonnait quelque chose de la voix d’autrefois.\n— « Si j’avais pu demeurer avec loi, je serais devenu tort,\nje ne serais plus sentimental... »\nEt dans son cœur apparut le pressant désir de demander à\nson oncle qu’il l’amcnàt à l’étranger. Mais il u’osa point.\nNon, Onclo Frank n’était plus Oncle Frank*\nIl avait rapporté d’Italie de précieuses statues de marbre.\nElles étaient dressées dans sa chambre et souvent Karl les avait\nadmirées et tâché de les dessiner, car il dessinait fort bien.\nUn jour ou trouva l’une d’elles brisée, une déesse nue : ses\nblancs débris étaient épars sur le plancher.\nOncle Frank était fou de rage.\n— « Est-ce toi qui as fait cela ? »\n— « Non, mon Oncle, certainement non, mon oncle 1 »\n— « Qui alors ? Personne d’autre ne vient ici. »\n— « Ce n’est certainement pas moi qui l’ai fait ; peut-être\nest-ce Anna, mais je n’en sais rien non plus, mon Oncle... »\n— « Tu mens, te dis-je; c’est toi... u\nLe frêle petit garçon eut tout le corps secoué d’un tremble\nment nerveux. Un instant il sentit la force en lui de se pré\ncipiter sur oncle Frank et de le battre. Déjà ses maigres poings\nse serraient.\nMais il u’en fit rien et, se redressant de toute l’aristocratique\nfierté de son âme blessée dans son sentiment de la justice,\nil répondit faiblement, — et ce fut comme si quelque chose so\nrompait au fond de son cœur — avec l’orgueil de scs fines\nlèvres.\n— « C’est loi qui mens en affirmant cela, mon oncle ! »\nImmédiatement il se sentit tout malheureux.\nLes chers souvenirs do sa petite vie esseulée étaient disper\nsés. Il n’y avait pour lui plus rien. De même qu’il avait tou\njours comprimé ses sentiments, il comprima son désespoir : son\ndésespoir d’avoir perdu l’affection d’oncle Frank, son idole.\nNon, il n’y avait pour lui plus rien\nEt il ne songeait pas qu’il pouvait encore vivre des années\npendant lesquelles il connaîtrait utilement l’humanité et au\nrait sa part de bonheur, autant qu’on puisse être heureux par\nmi les hommes. Il n’y songea point, car c’était un enfant so\nlitaire et abandonné.\nEt dans son cerveau mûrit une tragique résolution. Aux\ngrandes personnes il semble souvent étrange que de telles\nidées puissent mûrir dans un cerveau d’enfant, parce qu’elles\niG.",
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     "texte": "i8G\nont oublié qu’elles-mêmcs, en leurs années d’enfance, ont pu\nressentir aussi, avec la même profondeur, la môme maladive\ninsensité, parce qu’avec le temps leurs souvenirs s’effacent et\nqu’elles commencent alors à croire que dans un enfant il n’y\na rien d’autre que de la puérilité.\nIl laissa passer deux jours. Il fallait que cela ait les appa\nrences d’un accident, car jamais oncle Frank ne devait avoir\nl’idée que c’était à cause de lui, pour une passion déçue.\nEt alors, deux jours plus tard, un soir, après avoir, il ne\nsavait pas lui-même pourquoi, fait avec la plus grande ponc\ntualité tous ses devoirs, il alla dans le jardin, ouvrit la porte\net courut dans le fossé qui se trouvait derrière, vert etpuant.\nLouis Coupeivus\nTraduit du néerlandais par Georges Klmopff.",
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     "texte": "La nouvelle Grèce littéraire\nJ’imagine volontiers le moderne poète semblable A l'horti\nculteur habile, bouturantet greffant, hybridant les espèces ou\nles sélectionnant, rafraîchissant les fruits trop vieux d’une\ninfusion de jeune sève. Et c’est pourquoi l’intérêt permane de\nchercher quelles plantes ou quelles variétés nouvelles ont pu\nsurgir en tels jardins exotiques ou spéciaux, cultivés de lon\ngue date. La Grèce, par exemple, cet Edcn antique de la\nBeauté. Longtemps il fut envahi de ronces, le pauvre, après\ntant de splendeurs, puis enfin défriché do nouveau, mais\nseulement pour y laisser croître greffes et marcottes de choix,\nconservées en serre et soustraites-à l’hiver des siècles. Cen’cst\npas que maintes baies sauvages, poussées aux broussailles\nprimitives, n’aient pu flatteries goûts non civilisés d’une sa\nveur étrange, exquise et tout imprégnée de libre soleil ; mais\non les jugeait, sans contrôle, bonnes seulement pour les errants\nfaméliques des chemins.\nEnfin, M. Jean Psichari osa servir sur la table littéraire néo\ngrecque un authentique plat de fraises des bois, sans mélan\nge. Lui-même dut trouver assez piquanlde faire surgirainsi de\nFrancel’appel du renouveau. Tout le« Taxidi»(Mon voyage)\nfleure bon la terre hellénique. Une musique ignorée,d’un charme\nparticulièrement pénétrant se dégage de cette langue mièvre,\nfleurie en bouquets aux lèvres mêmes du peuple et quisemblo\ncharrier du soleil. Quelque chose que le vieux grec ne connut\npoint, un peu de mélancolie naïve s’y promène aussi comme\nun clair de lune parmi des ruines, au bord de la mer, et cela\nfait souvenir des vieilles servitudes souffertes et secouées.\nAprès le « Taxidi », promenade familière où s’évoquent de\nchers et lumineux paysages, ce fut le Rêve de Yanniri » ;\nœuvre profonde, aux lignes simples, et symbolique, eu vérité,\nde toute l’Ame hellénique ressuscitée. Par ce roman l’un des\npremiers que l’on ait tentés en grec vulgaire, car le Mendiant\nde Karkavitzas n’en est pas un à proprement parler. La Grèce",
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     "texte": "jBBani\n188\naffirme avoir reconquis une voix à elle.Aussi bien, malgré la\nbelle adaptation française réalisée par son auteur même, c’est\ndans l’original grec qu’il faut lire ce magnifique et ardent\npoème, si délicieusement musical. Tout le dénoûment met en\nscène une théorie de l’amour, qui semble apparenter [l’écri\nvain au dramaturge génial de 'Tristan cl Yseult ; mais c’est\npeut-être là, quand même, un effort trop élevé pour un pays\njeuno qui n’a pas encore totalement repris conscience doses\nressources, de son avenir, de son génie véritable.\nTrop de querelles divisent là-bas ceux qui cherchent. Sous\nprétexte d’enrichissement ou d’épuration (oh ! la manie des\ngens trop riches ! ) quelques-uns sont enclins à dévoyer la\nlangue, oublieux de cette essentielle vérité qu’une langue quel\nconque (et c’est bien là l’idée de Psichari) ne peut s’enrichir\nqu’en restant fidèle au principe et comme à l’esprit de ses\néventuels enrichissements. Le grec, comme la plupart des\nlangages neufs, est imagé, synthétique, exubérant, telle notre\nlangue d’oc ; il ignore à peu près complètement l’abstraction :\npar là même l’espèce de richesse de nos langues occidentales,\ndesséchées à force de culture, doit lui demeurer étrangère. —\nIl faut tourner grammaticalement par l’adjectif ; mais quel\nrelief poétique fait de musique infinie et de couleur il en acquiert !\nMalheureusement les émules eux-mêmes de Psichari contre\nviennent souvent à l’exemple du maître et ne tiennent pas\ntoujours assez compte de renseignement certain du peuple :\nl’occidentalisme les séduit. Que « Yanniri » leur serve d’évan\ngile : il a ouvert la vraie voie, la voie neuve par excellence.\nNonobstant, c’est bien plutôt dans la simple nouvelle que\nparaissent exceller la plupart des prosateurs de là-bas. Lanou\nvelle, en effet, par son cadre simple et sa rapidité, se rappro\nche davantage du tour familier de la conversation,et l’on sait\nque les Grecs aiment avant toutes choses « un récit qui cause\navec son lecteur », selon l’expression de Psichari lui-même.\nAvec Argyris Ephtaliotis, on croit respirer le parfum même\ndu sol hellénique ; avec Mitsos Khatzopoulos on se trouve\nbaigné de couleur ardente et de passion. — Lire les « His\ntoires des Iles », les « Cahiers des Pères Dirnos » du\npremier, les « Fleurs sauvages », les « Peintures locales, »\ndu second, c’est boire le ciel grec si transparent, si fin, si\nvraiment fier de la mère divine, aux îles jolies. Ce sont deux\nmaîtres. Parmi les jeunes, insoucieux de l’hostilité pédante\ndes gourmets patentés, l’un desplus vaillants malgré certaines",
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     "texte": "hésitations dans l’emploi de la langue franchement populaire,\nest encore Paulos Nirvanas, auteur d’une belle étude sur\nNietzsche. En son recueil « De la Nature et de la vie », il\nexalte à son tour la montagne, la mer, la forêt et le soleil, non\npas seulement en peintre amoureux de décors saillants, mais\nplutôt en musicien attentif aux mille échos des choses, à l’im\npression diverse des visages.\nLe livre, malheureusement, est rare en Grèce, et l’on n’y\npeut suivre qu’imparfaitement le mouvement qui se dessine\nvers la Vie.\nBeaucoup de jeunes auteurs n’ont pas encore songé à réu\nnir leurs essais épars dans les revues et les quotidiens de 1;\\\nbas.\nTels les conteurs Pappadiamaudis et Al. Moraïtidis. Aussi\nconvient-il de féliciter M. Yannis Epachtitis de nous avoir\ndonné en un volume quelques-unes de ses « Histoires »,\nécrites d’une plume si sûre.\nDu côté des poètes, le mouvement s’est tout do suite ac\ncentué d’enthousiasme, sous l’impulsion de talents tels que\nKostis Palamas, J. Gryparis, Lambros Porphyras, Petros Va-\nsilikos, Malakasi, dignes continuateurs des Yalaoritis, des\nSolomos. Des revues sont nées : la Technê, particulièrement,\naccueillante aux efforts de la nouvelle phalange.\nDélaissant l’antiquité, dont il est oiseux de pasticher à l’in\nfini les glorieux modèles, les poètes nouveaux prétendent sim\nplement continuer la tradition, vivante encore, deschants po\npulaires. C’est sur le mode ingénu des rustiques improvisa\ntions que s’exaltent les vers magnifiques du « Taplios » les\n« Ïambes et Anapestes » de Kostis Palamos, le plus grand\nd’entre eux, habile autant qu’un Lccontc de Lislcà modeler le\nmarbre des strophes et, comme tous les tempéraments véri\ntables, impossible à classer sous aucune étiquette exacte. —\nTout autre et Pétros Vasilikos, le plus néo-grec de tous, et\nle plus mélancolique. Ce qu’il chante, ce ne sont guère les\nbaisers de la mer aux îles rieuses, mais bien plutôt le frisson\ndu vent parmi les ramures, les sentiers d’automme, les voix\nperdues dans les montagnes, les plaintes vagues de l’espace.\nTelles de scs Élégies et de scs Idylles promènent lame en\nun délicieux jardin de souvenance lointaine et de rêve, dont\nle charme étreint comme une mélopée. Mieux que tout autre,\nce poète connaît l’obsession troublante du refrain, la magie\névocatrice des mots de mystère et de souvenir.",
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     "texte": "igo\nLe soir s’embusque sur la roule;\nLe soir trouble les alentours de la forêt.\nEt je vins, je heurtai la porte,\nEt je vins un matin d’avril,\nPour t’éveiller avec les roses;\nJe vins t'apporter les roses,\nCueillies là-nas sur la montagne.\nLe soir s’embusque sur la route,\nLe soir trouble les alentours de la foret,\nEt je vins frapper à ta porte un soir ;\nLe feu chantait dans la maison;\nJe vins frapper à ta porte une nuit :\n11 neigeait dehors dans la solitude;\nJe vins, je m’accoudai près de toi,\n— Oh ! c’est un songe lointain ! —\nPour que tu me dises le conte.\nLe conte d’autrefois !\nN’oublions pas non plus notre Jean Moréas, dont la voix a\nmodulé dans sa langue maternelle cette autre délicieuse « ccin-\ntilène »:\nPartout où je serai, partout où j’irai,\nSeul et parmi la foule,\nEn tous lieux et toujours, j’aurai devant les yeux\nTon image à toil\nJ’aperçois tes noirs cheveux\nDans la ténèbre profonde;\nJ'aperçois ton œil de flamme\nDans le rayonnement du soleil.\nLes seins de neige,\nJe les revois dans l’amandier fleuri,\nEt dans les roses entr’ouvertes\nTes lèvres fraîches 1\nJcretrouve ton souffle pur\nDans le thym de la montagne;\nJe reconnais ta voix douce\nDans le chant du rossignol.\nAh ! même, dans la terre de sa tombe,\nMon âme affligée\nRévérait encore\nTon tendre visage I\nSous le même souffle d’art vivant, émané des livres de Yan-\nnis Kambysis, tend à se renouveler également la littérature\ndramatique, qui ne compte guère là-bas d’œuvres d’élite, à",
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     "texte": "»9 2\npart 1’ aAmant de la Bergère » de Démétrius Koromilas et\nquelques comédies de Démétrius Kokkos, Ici, le « Capitaine\nYakonmis ». — Fixée en un dialogue inimitable la vieéclate\nchez Kambysis en des œuvres telles que les « Kurdes », la\n« Bague de la mère», le ((Secret du mariage », la ((Force\nde la Vie, et Kambysis, l’un des plus jeunes do la présente\ngénération, est aussi l’un de ceux qui paraissent devoir vain\ncre l’avenir avec le plus de succès.\nBien d’autres noms sont en vedette, qu'il est impossible de\njuger ici, tels, en prose, MM. Episkopopoulos, auteur des\n« Contes de l’après-midi », Kostis Pasayanis, auteur des\n« Premiers contes » ; en poésie, le satirique Georges Souris\nqui rédige seul en vers le journal le « Romios », Jean Polé-\nmis, Provelcngios, énergies vaillantes, talents lumineux.\nPourjtous la liberté, la vérité, la vie sont les premières con\nditions de la Beauté dans l’Art.\nIls ont raison. Ils ont chance de ramener l’attention sur\nl’Hellade délaissée.\nLa vie pourrait-elle faire autrement que d’enfanter la vie ?\nPliiléas Lebesgue",
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     "texte": "Tablettes\nSPONTANÉITÉS\nPar celte route rèchc et comme faite de toutes les langues\nsèches des vagabonds gui la marchèrent depuis l’origine du\nmonde, j’arrive à l’isolée bourgade minuscule ousqu’il y a\ndes ongles de saint dans un reliquaire très ancien.\nSinon le coq en métal de clairon qui domine la paroisse,\nnul encore ne m’a vu, cependant déjà tous les gens du pays\nsavent qui je suis, d’où je viens, où je vais, comme si l’un\nd'eux avait, pour y lire, écarté la poussière de mon silence.\nA la demeure pavoisée de gui où j’entre me rafraîchir,\nl’hôtesse dès le seuil me lance :\n—Ah! c’est vous le poète qui vient de là-bas et qui se rend\nà tel endroit !\nOr, venu du lointain, je n’ai parents ni amis en cette contrée\ntraversée pour la première fois ; au surplus je ne suis pasassez\nvaniteux pour me croire une aussi spacieuse renommée, —\nd’ailleurs ici presque personne ne sait lire.\nMe sondant, je inc rappelle, au début du village, auprès de\nquelques poignées de pluie, une lavandière qui me regarda\npasser, et je sens encore l’imposition de ses yeux vastes sur\nma fatigue errante comme deux larges gouttes d’orage sur\nune lièvre des tropiques. Evidemment les prunelles de ce\npremier témoin, par leurs regards sans doute énergiques à la\nfaçon des fils électriques, durent me pénétrer, puis aussitôt\nrenseigner toutes les vies d’alentour à travers le tressaille\nment collectif d’une sympathie mystérieuse.\nCes paroissiens seraient-ils un seul individu éparpillé, un\nêtre unique diverses fois répété, une sorte de Pan en réduction,\net le tout enregistrerait-il incontinent ce queperçoit la partie?\nCela, ou ceci encore: dans les cités, de par la somme d’occa\nsions d’observer, l’énergie générale se disperse et s’émousse\npar suite de contacts multiples; mais ici, un simple étranger\npasse tous les ans peut-être, alors, les magasins d’énergie\ns’ouvrant pour lui tout grands, est-ce autour du menu mais\nrare spectacle une colossale tension do forces neuves, fabu-",
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     "texte": "*94\nIcuscs, — de forces hardies comme le viol et vierges comme\nla divinité.\nSABBAT CANDIDE\nVoici l’heure de cygne où, dépouillant les sensibles gue\nnilles d’exil, les âmes viennent se sourire, en l’oasis infinie do\nla lune.\nMon âme arrive avec tant d’autres,en théories ou solitaires:\ninnombrabilité pour qui serait un corridor immense le trou\nd’une aiguille.\nLes psychés ont laissé entre la toile du sommeil les corps\nlassés par les conflits terrestres, et c’est ici le gracile sabbat\noù Phébé distribue ses diaphanes péplums de paix brochés de\nrêve.\nLes sens abandonnés, elles s’épandent, sœurs de lys, figu\nrines émanées des fluides poteries d’éternité, et l’on devine\ndans la brise d’oubli de la trêve lunaire ce qui serait des bou\nches courtiser ce qui serait des joues.\nO toutes ces libérées du monde, telles qu’antérieures au\nmanoir d’os et de chair, sans pont-levis de défiance, sans herse\nd’hypocrisie, sans meurtrières de haine ni mâchicoulis de\nreprésailles, sans esplanade de vanité, sans affûts de passions,\nsans soubassements de remords, — primitives enfin !\n— « Loin de la vie barbare, tressons-nous les unes et les\nautres, amies sans nostalgie terrestre, et valsons comme des\nophélies et des gretchens avant la faute ou la folie. Emanci\npées des sexes et des freins, oublions, ballabiles de l’Absolu,\nque, derrière le mardi-gras du visage et des membres, nous\nfûmes contraintes aux lâchetés humaines, et hâtons-nous en\ncette idylle d’être divines avant la diane où nous devrons\nreprendre notre joug de misère, hâtons-nous en ce concile\nd’être belles et pures avant d’être coupables et vilaines do\nrechef! »\nAlors les millions subtils s’étreignent, union formidable\njusqu’à l’unité, songeant en larmes — la rosée peut-être? —\nque bientôt, de même que la veille, on se divisera pour s’é\ntrangler farouchement.\nMais un premier chant de coq égratigne une étoile...\nEt, se baisant sororalcmcnt une suprême fois avant d’aller\nencore s’appliquer, au coin du Temps, lo baiser do traîtrise\nou de bataille annoncé par la Irompctto ou le coq, toutes",
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     "texte": "ig5\ns’empressent vers les corps qui sur l’horizon teinté de sang\nbaillent vers les indignités futures.\nLE DÉSIIl\nEnjolivé de mon amante, j’arrivai parmi des hommes qui\ntout de suite la convoitèrent.\nEve et moi, d’abord nous nous crûmes chassés d’une cha\nloupe à la merci du noroît tant nous prenait des nausées formi\ndables, — la hideur de ces hommes tenant lieu d’épouvante.\nL’un, bossu; l’autre, pied-bot; celui-ci, des yeux pourris;\ncelui-là, un chancre aux lèvres; tel autre aux allures de houe,\net tel autre de squelette.\nEn cercle vif autour d’Eve, on eût dit l’assaut d’une fleur\npar une escouade de crapauds.\nOr ces hommes faiseurs de poèmes splendides parce que\nsans maîtresse (nulle femme n’osant associer sa rose à leurs\npustules), ces hommes, en le rayonnement de mon amante,\nciselèrent des strophes si parfaites que mon enthousiasme\néclata comme la joie d'un cirque entier.\nUn soir, escomptant une manifestation plus grandiose\nencore, j’insinuai :\n— « Belle, fais-leur l’aumône de ton corps 1 »\nEt d’aussitôt me déguiser d’absence.\nLe festin consommé, les hommes, d’ailleurs après m’avoir\nraillé comme si j’ignorais, ces hommes, dis-je, glorifièrent la\nBeauté en des vers pitoyables.\nLeur désir tué, ce n’était plus que des âmes quelconques,\net la Beauté resta souillée.\nUn des plus gros chagrins do ma vie!\nLA CHASSE DE SAINT XIUDE1VT\nVertus et vices, évadés de mon Ame, ont pris dans la Forêt\ndes formes libres de sangliers et de biches, — si bien que la\nForêt c’est mon Ame agrandie.\nVoici qu’à l’aube le Saint de la basilique a mandé scs clercs\nrabattre les bêtes vers la science de ses diacres à l’affût dans\nles buissons comme en des confessionnaux.\nUn instant je perçus des pas et des sons de corne effarant\nmon Ame cependant qu’à sa lisière, en l’expectative du butin,\nexorbitaient des yeux.\nTatare, tatare, tatarel...",
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     "texte": "196\nJe pantclais, à la fois sombre et ravi, ravi des sangliers tra\nqués, sombre des biches menacées.\nSoudain la semence de mort cribla le soir des bois...\nEt ce furent des trépas mignons comme on en découvre\naux vitraux fanés des chapelles anciennes : gouttes de sang\npâle sur des lys! et l’on sentait que losanges se désolaient\naux petites fenêtres du ciel, et que l’équilibre terrestre avait\nsa droite plus légère.\nDepuis je pleure mes vertus préférées à mes vices repartis\nvers les halliers et les taillis.\nGrand saint Hubert, cette année si maladroit, tu n’auras\npas en cx-votos ces menues bondieuseries que j’espérais sculp\nter sur mes repentirs à la pistache, sais-tu, do!\nSaint-Hubert en Luxembourg, 17 octobre i8y5.\nCHANES DE VERRE\nDiaphanes me sont les crânes.\nJe distingue lesidées du cerveau comme à travers le cristal\nd’une cloche les délicatesses d’une fleur rare, et, sans que\nmon prochain ne s’en doute, je suis l’évolution de son esprit\ngénéralement en contradiction avec la parole sortie de sa\nbouche. Il profère : oui! mais sous le crâne j’ai surpris : non !\nD’où, presque toujours, un acte oblique, fausse extériorité du\nvœu foncier, symbole hypocrite de l’intime pensée.\nEn vérité, durant telles heures de dégoût, la vie me parut\nun carnaval où les effets n’étaient que les chienlits des causes,\naussi bien, puisqu’il me suffît d’examiner le spectacle de l’in\ndividu pour en inférer que son œuvre est l’oppositc do son\nrêve, en arrivais-je à ne plus regarder au travers des crânes.\nO les crânes humains!\nPour quelques-uns riches de fleurs ou de diamants, com\nbien d’analogues à des marécages, à des ravins hérissés de\nguet-apens, à des préaux de prison, à des champs de carnage...\nPar contre quelle logique sous le crâne des bêtes. Point de\nduplicité. Ellessont tendres ou barbares,bonnes ou mauvaises.\nNulle pensée de loup dans un cerveau de brebis, aucune pen\nsée de brebis dans le cerveau du loup.\nLa bête est plus loyale que l’homme.\nC’est pourquoi je fuis souvent l’humanité pour aller vivre\nsauvagement, parmi les pattes et les ailes.\nSaint-Pol-Roux",
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     "texte": "Conte indou (l) * * 4 5\nDieu au gros ventre, hommage à loi, qui aimes ceux qui te ré\njouissent,. Supprime pour moi les obstacles, ô Dieu, dans tous mes\nactes, toujours.\nLe Iloi reprit encore sa route, ayant enlevé du cinripa le\ncadavre et le portant sur l’épaule. Tandis qu’il suivait son\nchemin, le Vampire commença une histoire :\n« O roi, écoute : je vais te conter un conte. »\nIl dit :\n— Il y a une ville nommée Kusumèvatî (2), cl IA un roi\nnommé SuvicAra (3). Sa fille s’appelait Cnndraprahhà (4), et\nelle était nubile, étant parvenue à la jeunesse. Un jour, à la\nfête du printemps, elle alla avec scs compagnes dans un bois\nde plaisance, pour cueillir des fleurs. Là justement vint un\njeune brahmane nommé VAmanasvArnin (5). 11 vif la princesse,\net la princesse le vit, et tous deux échangèrent d’obliques\nregards. La fille du roi, souffrant la douleur d’être séparée\nde son bicn-aimé, revint à sa maison dans une grande peine ;\net le brahmane, soumis par l’amour, s’affaissa : il a perdu\nconscience.\nDans ce temps, deux fourbes, Çaçin ctMûladeva, arrivèrent,\net Mùladcva vit le brahmane évanoui. En le voyant, Mûladeya\ndit :\n« O Çaçin, regarde l’état de ce brahmane. Et il est dit :\n« Le discernement, né de l’étude, domine dans le cœur des savants\ntant ([ne 11e les frappent pas les traits visuels des femmes aux yeux\npareils à des lotus bleus (G).\n« Un homme reste dans la bonne voie, est maître des sens,\nmontre de l'honneur, et garde aussi la bonne conduite, tant que les\nregards des coquettes, ces flèches fixées et lancées par l’arc des\n(1) Voir la Vot/uc du i5 février.\n(a) Déesse de la beauté, femme de Vishnu.\n(if) Un des noms d’Indra,\n(4) Fleurie.\n(5) Bon raisonneur.\n(G) Eclat de lune.",
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     "texte": "198\nsourcils, ces flèches à qui est cher le chemin de l’oreille, qui sont\nempennées de noir et qui volent la fermeté, ne lui tombent pas dans\nle cœur (i). »\nMûladeva dit :\n« O brahmane, comment en cs-tu arrivé à un tel état? Dis-\nmoi la cause de cela? »\nVàmanasvùmin dit :\n« Celui à qui l’on raconte sa peine, celui là peut soulager la peine :\nl’homme qui ne pourrait pas vous soulager, pourquoi lui découvrir\nsa peine?\n« Pourquoi m’mtcrrogcs-tu plutôt qu’un autre? Ce (pii fait\nma douleur a beaucoup de causes. Si tu veux m’être favo\nrable, donne-moi des bûches de bois : qu’ai-je besoin d’autre\nchose ? »\nMûladeva dit :\n« O brahmane, n’agis pas avec précipitation; et même fais-\nmoi connaître la cause de ta peine; je chasserai la peine. »\nVûmanasvûmin dit :\n« Je suis devenu amoureux de la fille du roi. Si, de quel\nque manière, je ne m’unis pas avec elle, je monterai sur le\nbûcher. »\nMûladeva dit :\n« Je te donnerai beaucoup de richesses. Que feras-tu avec\ncelte fille du roi? Tu rencontreras des femmes telles, en grand\nnombre. N’agis pas ainsi. »\nVàmanasvùmin répondit :\n« Il n’y a pas au monde 'd’autre joie, d’autre élixir que de s’unir\navec les femmes : en cette union tous les organes ensemble atteignent\nle but de leur fin.\n« Le beurre est la quintessence des liquides, l’olfrandc est la\nquintessence des beurres, le svarga est la quintessence de l’offrande,\nles femmes sont la quintessence du svarga.\n« De toutes les pierreries, certes, les femmes sont la pierrerie\nsuprême; c’est pour elle qu’on désire la richesse : sans elles, à quoi\nbon la richesse?\n« Comme les cruches d’amrita, comme les monceaux de bonheur,\ncomme les trésors de plaisirs, par qui sont créées les femmes ?\n« Le fruit du devoir est la richesse, le fruit de la richesse est le\nbonheur; les jeunes filles aux membres frêles sont les racines du\nbonheur. Sans elles, d'où viendrait le bonheur?\n« Celui qui n’embrasse pas une bicn-aimée au doux corps, au\nvisage de lotus, aux seins rapprochés, rebondis, durs, beaux et\nronds.\n« Une bicn-aimée aux doux bras, telle qu’uno fleur de çirîsha,\ncelui là, sa vie, sa naissance et sa richesse sont tout û fait inutiles.\n(i) Bhartrihari, I, £>y.",
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     "texte": "m\n« Celui qui, amoureux, n’a pas appris à goûter le suc d’une lèvre\nrouge, doux amrita des femmes, que connaît-il sur la terre, cette\nbrute? »\nMûladeva dit :\n« S’il en est ainsi, lève-toi, ô brahmane : je le donne la\nfille du roi. »\nMûladeva mit une pilule enchantée dans la bouche du\nbrahmane qui devint une très bellejeune fille de douze ans. II\nse mit dans la bouche une seconde pilule, et il devint un vieux\nbrahmane. Mûladeva prit la jeune fille par la main, et alla\ndans la maison du Roi. Il fut admis en la présence du Roi,\nqui lui offrit un siège. Le brahmane donna un souhait de bien\nvenue :\n« Celui qui, même changé en nain, enjamba les Trois Mondes,\ncelui grâce à qui les troupes des singes bâtirent dans la mer\nun pont avec des montagnes, celui qui, ô merveille, porta, pour les\nvaches, l’Indra des monts sur la paume de la main, que ce grand\nDieu, le Seigneur de la Terre, de qui nul n’égale les actions, te pro\ntège (i). »\nLe roi dit :\n« O brahmane, d’où viens-tu ? »\nLe brahmane répondit :\n« Seigneur, j’habite la rivp de la Gangâ ; là se tient ma\nbrahmani ; j'ai un fils de seize ans. Ma brahmanî me dit :\n« — O brahmane, marie notre fils.\n« J’allai alors dans la maison do mes parents pour y\ndemander une jeune fille ; je n’y trouvai pas de jeune fille\nqui convînt tout à fait à mon fils. Ayant erré par une contrée\nlointaine, j’arrivai chez cette fille; puis, avec elle, je retournai\nprès de mon fils. Mon fils vint, l’épousa, puis, avec elle, alla\ndans son village. Il s’y arrêta quelques jours, revint, et envoya\nsa femme dans la maison maternelle. Quatre mois passés, ma\nbrahmanî dit :\na — O Brahmane, amène ici la femme de mon fils pour la\npratique du quatrième jour (2).\n« Je partis alors pour amener chez moi la femme de mon\nfils. Tandis (pie je vais dans sa maison et que je la demande,\non attaque mon village ; ma brahmanî, avec mon fils, s’en\nva on no sait où : le village est jeté dans une grande conster\nnation. Et maintenant, me disant sans cesse : « La femme do\nmon fils est bien belle », je ne sais où aller. Voilà pourquoi,\ntandis que je vais m’éclairer sur ma brahmanî et mon fils, il\n(1) C’est clc Vislinu qu’il est parlé dans cette stance.\n(a) La pratique (lu quatrième jour est une cérémonie religieuse\ncpii doit s’accomplir quatre jours après le mariage et qui est accom\npagnée de fêtes.",
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     "texte": "200\nfaut garder cette femme avec le plus grand soin ; il faudra me\nla donner quand je reviendrai. »\nLe roi réfléchit :\n« Si je n’obéis pas à l’ordre de ce brahmane, il me jettera\nune malédiction. »\nLe roi regarda le très belle jeune femme et dit :\n« Ton ordre est ma loi. »\nLe brahmane alors abandonna cette femme et partit.\nLe roi appela sa fille et lui dit :\n« Fille, il faut, dans ma maison, protéger avec le plus\ngrand soin cette femme de brahmane. 11 ne faut pas qu'elle\nse sépare de toi, ni aux repas ni au lit. »\nA ces mots, la fille du roi prit dans la main la femme du\nbrahmane et alla chez elle.\nLa nuit, toutes deux, couchées dans le mémo lit, causèrent\nensemble. La fausse jeune femme dit :\n« Princesse, mon amie, pourquoi as-tu le cœur vide, et les\nmembres maigris ? dans ton cœur, quel chagrin y a-t-il ? »\nLa fille du roi dit :\n« Peut-être n’y a-t-il personne d’assez noble pour qu'on puisse dire\nles soucis du cœur : ils vont du cœur à la gorge, et retournent de\nla gorge au cœur.\n« Peu connaissent les vertus, peu gardent aux pauvres de l’affec\ntion, peu font quelque chose pour les autres, peu s’affligent des peines\nd’autrui.\n« Si, de quelque manière, tu obtiens le bien-aimé, plein d’un nou\nvel amour, tu connaîtras ici bas les trois biens ; le maître des Suras,\nun bon compagnon et la Gangâ.\n« O Cankara (r), ne nous crée pas. Ah, tu nous crées : ne nous\nfait pas naître parmi les hommes. Ah, nous voici parmi les hom\nmes, épargne-nous l’amour. Ah, voici l’amour, épargne-nous la sé\nparation.\n« Pourquoi plus endire? Un jour, j’allai m’amuser avec mes\namies dans un bois de plaisance; et là, je vis un jeune brah\nmane, très beau, et pareil à Madana : nous échangeâmes tous\ndeux des regards obliques. Mais je ne sais pas la demeure du\nbrahmane ni son nom. Depuis ce jour, mon corps est tel quo\ntu le vois. Si le brahmane devient mon époux, je vivrai. Voilà\npourquoi j’ai le cœur vide et les membres maigris. »\nA ces mots, la fausse jeune femme dit :\n« Si je te montre ton bien-aimé, que me donneras lu? »\nLa princesse répondit :\n« Je serai, en tout, ton esclave. »\nLe jeune homme alors retira la pilule de sa bouche et rede\nvint brahmane. A la vue de son bien-aimé, la princesse fut\n(i) Un des noms de Çiva.",
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     "texte": "201\nhonteuse. Elle fît l’amour avec lui. De la sorte, le brahmane,\nhomme pendant la nuit, fait l’amour; le jour, il est jeune\nfemme. Le sixième mois, la princesse était grosse.\nUn jour, un ministre invita dans sa maison le roi et son en\ntourage; et la princesse vint, pour le repas, avec la fausse\njeune femme. Le fils du ministre vit cette femme de brahmane.\nA la vue de sa beauté, le fils du ministre dit :\n« Si celle-ci ne devient pas ma femmo, je mourrai. »\nMalade de séparation, il atteignit le dixième état (i). Il ra\nconta toute l’aventure à son ami; l’ami laracontaau ministre;\net le ministre fît connaître au roi ceci :\n« Seigneur, que cette femme de brahmane soit donnée à\nmon fils. »\nLe roi dit :\n« Il n’y a pas de loi qui dise : L’épouse d’un homme sera\ndonnée à un autre. »\nA ces mots, d’autres hommes firent savoir au roi ceci :\n« Seigneur, le fils du ministre a résolu de mourir; son (ils\nmort, le ministre mourra ; le ministre mort, le royaume ira\nà sa perte. Soigneux*, il faut absolument donner la femme du\nbrahmane. »\nA ces mots, le roi demanda la femmo du brahmane et dit :\n« Choisis pour mari le fils du ministre. »\nElle répondit :\n« Seigneur, telle n’est pas la loi. Je suis déjà mariée. »\nLe Itoi reprit :\n« Sauve le royaume ! Va dans la maison du fils du mi\nnistre. »\nElle répliqua :\n« Seigneur, s’il est nécessaire de me livrer au fils du minis\ntre, il faut qu’il me donne sa pai-olc d’agir ainsi : après m’a\nvoir épousée, il ira en pèlerinage jusqu'à la fin du sixième\nmois : c’est ensuite qu’il fera l’amour avec moi. »\nLe fils du ministre consentit à cela. Il épousa la femme du\nbrahmane. Et, mandant sa première épouse, il dit :\n<( Tandis que j’irai en pèlerinage, il faut que vous vous te\nniez toutes deux dans le même lit. Il faut que votre conduite\ntémoigne d’un mutuel attachement; il ne faut pas aller dans\nune maison étrangère. »\nCette leçon faite, il partit en pèlerinage.\nLa nuit, les deux épouses, couchées dans le même lit, cau\nsèrent ensemble. La première épouse dit :\n(i) « Jouir avec les yeux, sc sentir le cœur pris, commencer à\nsc résoudre, ne plus dormir, maigrir, se détourner des plaisirs,\noublier la pudeur, être ivre, s’évanouir, mourir,voilà les dix états\nde l’amour. » (Coules du Vampire, AT/).",
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     "texte": "202\n« Amie, je suis fidèle à mon mari; je ne puis aller au de\nhors chez un autre homme. Ici il n’y a pas d’homme, je suis\nen pleine jeunesse. Amie, quel mal as-tu commis, pour que le\ndestin t’envoie auprès de moi ? Toi aussi, lu es destinée au\nmalheur. »\nLa fausse jeune femme dit :\n« Si lu le veux, je serai homme, et je te donnerai le plaisir\nde l’amour. »\nLa première répondit :\n« Pourquoi me trompes-tu?»\nL’autre retira la pilule de sa houche; elle devint homme et\nfit l’amour avec la première épouse. De la sorte, elle est jeune\nfemme le jour, et, la nuit, elle est homme et fait l’amour. Aux\ndeux, vint un mutuel amour.\nPourquoi plus en dire ? Six mois passés, le fils du ministre\nrevint. Les deux épouses’se regardèrent entre elles: « Le cruel\nfils du ministre est arrivé ; comment jouir entre nous du bon\nheur de l’amour ? » La fausse jeune femme eut cette pensée :\n« Tandis que, pour l’arrivée du fils du ministre, on est tout\noccupé aux fêtes et auxjoies, redevenue homme, j’irai près de\nMûladeva et lui dirai toute l’aventure. »\nAyant ainsi pensé, et redevenu homme, le brahmane alla\nprès de Mûladeva et lui raconta toute l’aventure. A ce récit,\nMûladeva prit la forme du vieux brahmane, fit de Çaçin son\nfils de seize ans, le prit par la main, et vint dans la maison\ndu roi.\nIl fut admis en la présence du roi, donna le souhait de\nbénédiction ; le roi lui offrit un siège, et l’interrogea sur sa\nsanté. Le brahmane dit :\n« Par la grâce du roi, tout va bien. »\nLe roi dit :\n« Brahmane, quel est ce garçon ? »\nLe Brahmane répondit :\n« Seigneur, c’est mon fils; je t’ai confié, dans ta maison,\nson épouse ; qu’elle nous soit donnée. »\nLe Boi dit :\n« Brahmane, accorde-moi ta faveur, et écoute-moi. »\nLe roi raconta tout ce qui s’était passé auparavant. Le brah\nmane feignit la colère :\n« Roi, comment peut-il exister un tel commerce? Comment\nla femme de mon fils a-t-elle été donnée à un autre? Je le\ndonnerai ma malédiction. »\nLe roi dit :\n« O brahmane, ne te mets pas en colère. Tout ce que lu\ndemanderas, je te le donnerai. »\nLe brahmane reprit :",
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     "texte": "203\n$\n« Si tu veux me donner ce que je souhaite, donno ta fille à\nmon fils. »\nLeroi alors délibéra avec les grands, et dans la crainte do\nla malédiction,donna sa fille au brahmane. Le fourbe Çaçin,\nà la connaissance de tous, l’épousa. Emmenant la fille du roi,\nÇaçin et Mùladeva s’en allèrent dans leur demeure.\nC’est là que vint les trouver le brahmane Vâmanasvâmin.\nÇaçin et lui se querellèrent. Le fourbe Çaçin dit :\n« La princesse est ma femme. »\nLe brahmane Vâmanasvâmin dit :\n« Je l’ai rendue grosse : aussi est-elle ma femme. »\nMùladeva ne put faire cesser leur querelle.\nLe vampire, ayant, conté ce conte, dit :\n« Roi, dis : de qui la princesse est-elle femme? »\nLe roi Vilcramascna répondit :\n« Elle est la femme do Çaçin le fourbe. »\nLe vampiro reprit :\n« Le brahmane l’a rendue grosse : comment n’appartient-\nclle pas au brahmane ? »\nLe roi répliqua :\n« Le brahmane est entré chez elle en cachette; mais Çaçin\nle fourbe l’a épousée au su et au vu de tout lo monde : l’en\nfant qui est dans son sein, fils ou fille, fera pour le fourbe\nÇaçin les offrandes funéraires de gâteau et d’eau. »\nA ces mots, le vampire alla s’accrocher à sa branche do\nçinçipa.\nVoilà le quatorzième conlc des vingt-cinq du Vampire,\nécrits par Çivadàsa.\nTraduit du sanskrit, par A.-FnuniraNn IIrhold.",
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     "texte": "IMPRESSIONS ET CROQUIS\nà Lazare Formelle.\nJ’ai traverse, cet automne, une Allemagne séduisante.\nPendant [la fin d’un après-midi magnifique, j’ai descendu la\nvallée de la Moselle, de Trêves â Coblenz. Le train longeait\nlongtemps la rivière, entre les collines dorées, rougies par\nle coucher d’un soleil encore vif. Au fond do la vallée, ces\nfeux violents se reflétaient dans l’eau paisible ; le ciel vert et\npur, qui s’y mirait, adoucissait ces ors ; et parfois un sillage\nde barque laissait longtemps sur cette moire lumineuse\ncomme une veine nacrée d’une délicatesse exquise. Je inc sou\nviens d’un haut mamelon, qui dominait les collines environ\nnantes, et qui portait à son sommet un petit bois de pins, au-\ndessus de futaies et de vignes roussies, comme une loque\nnoire sur une tête blonde. Sur les villages planaient des fu\nmées courtes, lentes à se répandre dans l’air tiède.\nQuelques jours après, entre Ringcn et Mayence, en face des\ncoteaux du Johannxsberg, à l’endroit où le Rhin est largo\ncomme la Gironde, j’ai vu le soleil décliner et se coucher dans\nla brume du fleuve. Des mouettes volaient autour de nous.\nDe l’arrière du vapeur, je regardai dans son sillage le heurt\ndes violets et des jaunes, des verts et des rouges. Un nuage\nbrun, immobile au zénith dans un ciel bleu pale, ajoutait à\nchaque pli de l’onde une ombre miroitante qui flottait un ins\ntant, s’évanouissait dans la courbure obscure et reparaissait\naussilôt sur l’onde suivante. Hors du sillage, sur un miroir\nplus calme, les couleurs se mêlaient ù peine. Près des bords,\nl’image des rives était d’un vert sombre. Je crus voir, pendant\nun quart d’heure, mille Loïc Fuller agitant leurs robes lumi\nneuses et mêlant leurs danses. Et, peu à peu, le soleil rougit\nla brume et le fleuve.\nJ’ai vu la fin d’un beaujour de novembre dans le Spcssart,\nentre Francfort et Nuremberg : un crépuscule soudain, qui\natténua les silhouettes âpres des rocs granitiques et enveloppa\nde teintes violettes les feuillages des vallées. Dans les forêts\ndu Taunus, aux environs de Wiesbaden, et, plus tard, dans la\npittoresque vallée de Regnitz, j’ai assisté â de magnifiques\njeux de lumière.",
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     "texte": "18\n2o5\nDe tout cela les Allemands ne savent rien voir. Ils sont\naccoutumés aux campagnes grises, uniformes sous un ciel\npâle, et les grandes clartés, les l'èles du soleil, les éblouissent\nsans les charmer. S’ils goûtent un beau paysage, c’est par\nune association d’idées sentimentales : il reste toujours pour\neux un état d’âme, qu’ils interprètent malheureusement selon\nla qualité de leur esprit romanesque, c’est-à-dire avec une\nbonhomie vulgaire cl sans curiosité. Leur œil ne perçoit pas\nla combinaison, les réactions, la décomposition des couleurs.\nLeur peinture moderne reste traditionnelle, artificielle et pau\nvre. Dans les musées, dans les expositions, les paysages sont\nd’un coloris banal ; les essais impressionnistes sont pour la\nplupart des empâtements inharmonieux. Tout témoigne d’une\nimpuissance péremptoire à discerner la finesse des détails et\nl’élégance des lignes. Le grand üocklin lui-môme, dont le\npinceau est si vigoureux et si savant, me semble surtout un\ngrand poète.\n★\nDepuis que jo suis en Allemagne je n’ai rencontré que des\ngens heureux. A Francfort, un commerçant, après m’avoir\nparlé de la prospérité de scs affaires, me disait les progrès\naccomplis dans l’empire depuis vingt ans. Partout règne une\nactivité prodigieuse. Le socialisme, qui parut dangereux, il y\na quelques années, ne l’est plus aujourd’hui. L’Allemand tra\nvailleur et simple a les qualités qu’exigent les conditions de\nla vie moderne : il se sent parfaitement heureux quand, après\nune journéede travail, il s’attable à son vercin devant un pot\nde bière, au milieu de camarades identiques à lui-même, tan\ndis qu’en peinture, au plafond, un aigle impérial plane, lar\ngement éployé.\nLe sage Montan disait à Wilhelm Mcistcr : « Une occu\npation utile est tout : car elle apprend à chacun à agir pour\net par tous, pour et par soi. » Le travail aveugle, rendant la\nvie féconde <it profitantà la communauté sociale, c’est la règle\nessentielle qui convient au caractère docile de ce peuple. La\nsubordination est pour lui un besoin naturel. « La comparai\nson du peuple allemand avec les autres peuples éveille des\nsentiments douloureux auxquels j’ai cherché à échapper par\ntous les moyens possibles. » Ce sévère jugement de Gœtnc,\nau point de vue esthétique, est encore vrai, mais au point\nde vue sociologique, (fuel admirable champ d’expériences! 11\nfaut plaindre les socialistes, s’il est vrai qu’ils y échouent.\nMon commerçant, père de famille, homme tranquille,\nfaisait, dans l’exposé optimiste de la situation de son pays,\nune seule restriction: les étudiants conservent malgré tout\nleurs mœurs barbares. Us continuent, selon la tradition, à se",
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     "texte": "balafrer le visage dans leurs duels au sabre. Ils font parade\nde leurs larges cicatrices et agrandissent soigneusement les\nplaies qui risquent de paraître peu. Après le duel, si le blessé\nse plaint, scs amis le frappent, l’insultent et il doit recom\nmencer à se battre, s’il ne veut pas être chassé honteusement\nde son verein. Voilà ce qui complèle au point de vue pratique\nl’éducation de la jeunesse destinée à former l’élite bourgeoise\net bureaucratique, Var/nalnre de l’Empire. On peut être\nassuré que ces jeunes gens de vingt ans, qui acceptent ce»\ncoutumes grossières à l’Age où l’esprit contrarie avec le plus\nde fougue les habitudes qu’on lui impose, seront toute leur\nvio de parfaites unités sociales, qui ne troubleront l’ordre par\naucune impatience. Ils seront « machines partout ».\nLe besoin d’une discipline est si naturel A ce peuple qu’il\nne sait même pas s’en passer dans les occasions de dé\nsordre.\nJ’ai assisté, la nuit de la Saint-Sylvestre, aux fêtes du\nNcnjahr, à Leipzig. Au premier coup de minuit, qui marque\nle début de l’année nouvelle, se croisent, dans la foule amassée\ndevant l’horloge du vieil Ilûtcl de Ville, les cris de « Prnsil\nNeujahr ! » On échange joyeusement des vœux. La foule\nrépand son tumulte dans les rues voisines. La coutume veut\n<pxe, cette nuit-là, la police chôme , ses rigoureuses pres\ncriptions sont abolies pour quelques heures. Sous l’œil indul\ngent des schutzlente, ordinairement sévères sous la longue\ncapote noire et le casque à pointe, on poursuit et embrasse\nles jeunes femmes. Des jeunes Français et des Polonais pro\nfitent follement de cette licence. Avisant un couple qui passe,\nils arrachent la femme à son mari et l’entraînent à l’écart.\nL’attitude de l’époux est d’un haut comique : il reste d’abord\nahuri, il piétine sur place, appelant de loin sa femme qui se\ndébat. Il exprime son ennui profond en haussant les épaules,\net par les gestes désordonnés de ses bras levés en l’air. Puis,\ntout en restant à une distance prudente, il vient tourner\nautour du groupe qui enserre sa femme : il ressemble à la\npoule qui regarde sa couvée de petits canards s’ébattre dans\nune mare. Un Français qui s’en amuse vient lui taper sur le\nventre, et lui cric dans l’oreille : « Tuparles si ça fouette! »\nBien que grand et solide, le bonhomme ne songe pas à se\nfâcher ; sa colère est toute intérieure. Il ne cogne pas, parce\nqu’il est seul et qu'il respecte le nombre.\nPendant ce temps, ouvriers, petits employés envahissent le\ncentre de la ville et parcourent les petites ruelles qui, entre\nles rues les plus commerçantes, offrent au vice une hospita\nlité facile. Très vite, ces gens qui s’amusent, s’organisent en\nmonômes, improvisent un chef. Les lilcs se doublent et se\ndédoublent avec précision au commandement encore, on",
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     "texte": "207\npousse des cris et l’on acclame les Boërs. En tôle, marche le\nplus grand do la bande qui brandit au bout d’un bâton, comme\nune bannière, un écriteau de « chambre à louer » décroché\nau seuil d’une porte et sur lequel il a écrit « vivent’lcs Itoërs».\nCes gens écharperaient un Anglais : mais en rencontrant les\nFrançais, ils les interpellent fraternellement. « Toute nouvelle\nfavorable à la France réjouit aujourd’hui le peuple alle\nmand », écrivait l’autre jour le professeur Hans Delbrück...\nEt, sage prévoyance, au milieu de ce peuple joyeux, se\npromènent deux à deux des infirmiers militaires, qui portent\nsur la manche de leur capote le brassard de la Croix-Rouge.\n★\nRentré chez moi, je me mets à liro dans la Zalcunft,\nl’article où M»>o Forster-Nictzscho raconte les phases de la\nmaladie de son frère. Elle déclare que les auteurs des différents\narticles publiés sur ce sujet ne connaissent pas le malade, et\nelle proteste contre leurs assertions.\nEnfant, Nietzsche était robuste ; il avait un teint rose et\ndes cheveux blonds qui lui tombaient sur les épaules. Ses\nparents étaient bien portants. Son père fil, à cause d’une très\ngrande myopie une chute dans un escalier ; blessé à la tète,\nil en mourut onze mois après. On a dit quelquefois qu’il était\nmort fou et que son fils avait hérité de sa maladie cérébrale :\nles faits contredisent cette hypothèse. Mais Nietzsche fut,\ncomme son père, très myope; sa sœur raconte que, de sa cin\nquième ù sa douzième année, il travailla dans une chambre\nobscure et qu’à Pforla les salles d’études étaient aussi peu\néclairées; il eut mal aux yeux et dut même interrompre quel\nque temps scs études : sa myopie augmenta.\nAu temps qu’il fit son service militaire, dans la cavalerie,\nNietzsche avait une belle santé et de la gaîté. Mais un acci\ndent grave le fit réformer. Lorsqu’éclala la guerre de 1870, il\nquitta Râle où il était professeur à l’université et obtint de\nservir comme infirmier. Comme il menait de Metz à Carlsruhe\nun convoi de malades, il attrapa par contagion la dysenterie\net la diphtérie. 11 fut très gravement malade et les remèdes\nviolents qui lui furent donnés contribuèrent à ébranler son\nrobuste tempérament, A peine rétabli, il eut une rechute et\ndut prendre un congé, pendant l’hiver de 1871.\nImpatient de recouvrer la santé, il essaya (les remèdes nou\nveaux, qu’il 11e sut pas doser; il eut des maux d’estomac bien\ntôt aggravés par une alimenta don insuffisante : assez longtemps,\nil s’inspira, en effet, des principes de l’italien Cornaro, qui\nprétendait tout guérir par la diète.\nAprès un séjour à Gènes, il s’installa à Sils-Maria, dans",
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     "texte": "208\nl’Engadine. Il souffrit de migraines, il eut mal aux yeux au\npoint que le professeur Gracie lui défendit d’écrire. D’autres\nmédecins, voyant dans sa chasteté rigide la cause de scs ma\nlaises, voulurent le marier. Mais il se défendit de tous. Ses\nf iensées l’occupaient tout entier et sa souffrance elle-même\nui devint chère : « Je ne sais, écrivait-il, si une telle souf\nfrance rend meilleur; mais je sais qu’elle nous rend plus pro\nfond. » Il se crut guéri plusieurs fois.\nEn 188G, sa sœur partit avec son mari pour l’Amérique du\nSud. Nietzsche, dans les lettres qu’il lui écrivit à cette épo\nque, se plaint de sa solitude,'fait des reproches à scs amis qui\nl’abandonnent. En huit mois, il écrivit scs pamphlets contre\nWagner, la première partie de la Volonté de Puissance, le\nCrépuscule des Idoles, les dithyrambes à Dionysos et une\nautobiographie. Cette excessive tension intellectuelle lui ren\ndit le sommeil difficile et, pour l’obtenir, il prit du chloral :\nc’est à une intoxication de ce stupéfiant que Mai® Eorslcr-\nNietzsche attribue la catastrophe dans laquelle a sombré la\nraison de son frère, à la fin du mois de décembre 1888, pen\ndant un séjour à Turin. Quelques jours auparavant, il avait\nété profondément ému par une lettre anonyme qui tendait à\nle faire douter de la sincérité des sentiments de sa sœur à son\négard, et il écrivait; « Je prends stupéfiants sur stupéfiants,\npour apaiser ma douleur et je ne peux pourtant pas dormir.\nAujourd’hui, je veux en prendretantquej’en perdrai la raison. »\nM ra o Fürstcr-Nictzsche raconte les événements qui suivi\nrent, comment on le trouva sans connaissance dans le voisi\nnage de la maison qu’il habitait, les deux journées qu’il passa\ndans un état léthargique, puis le réveil et les douloureuses\nétapes de la folie.\nLes images douloureuses, qui le troublèrent d’abord, sont\naujourd’hui évanouies,et règne, dans son cerveau éteint, une\ntranquille sérénité, dont il ne sort (pie pour témoigner la joie\nque lui causent encore la musique, ou la vue du beau paysage\nqu’il voit de sa fenêtre de Weimar, ou la présence de sa sœur,\nqui veille sur lui avec une tendre sollicitude.\nJacques Morland",
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     "texte": "7\n18.\n1\n2°9\nChronique\nA l’Opéra-Comique : Louise, de M. Gustave Charpentier.\nL’impression qu’on éprouve à la représentation do Louise\nest assez déconcertante. M. Charpentier se montre à la fois un\nmusicien de talent, d’infiniment do talent d'un bout h l’autre\nde la pièce, et le plus mauvais écrivain qu’on puisse imagi\nner, avec de temps à autre des envolées de grand poète dra\nmatique. Cette inégalité continuelle gâte une bonne partie du\nplaisir qu’on aurait à entendre son oeuvre. L’intrigue est ba\nnale comme on sait, mais néanmoins M. Charpentier y fait\npreuve de qualités scéniques de premier ordre: le tableau de\nla Butte avec scs noctambules et ses chiffonniers au acte,\ncelui de Paris au tf sont d’une conception tour à tour pitto\nresque et grandiose, et dans la situation finale du 5« acte,\nà l’opposition entre l’amour et l’amour paternel, M. Char\npentier a su tirer des effets de toute beauté. Il lui eût suffi\nde s’adjoindre la collaboration d’un écrivain mémo médiocre,\nou de le devenir lui-même, pour nous éviter de faire chanter\nsur un ton lyrique ou déclamatoire, certaines phases explica\ntives qui sont simplement ridicules et que le récitatif eût lar\ngement suffi à musicaliser, de façon à ne pas mettre en relief\nleur insuffisance. Mais ce sont là encore querelles de détail.\nPlus graves sont les déclamations socialistes et sans rapport\navec la pièce dont M. Charpentier a cru devoir allonger son\ndrame; plus grave surtout au point de vue de la conception,\nl’apparition du Plaisir sous la forme d’un bonhomme porteur\nde lampions électriques. Le Plaisir, c’est dans l’orchestre,\ndans l’esprit des acteurs et derrière la scène qu’il est, et qu’il\ndoit être,et c’est pour cela qu’il est d’autant plus attirant,dans\nle mystère qui le fait à la fois invisible et présent : le faire\napparaître sous quelque forme que ce soit, est d’un manque\ncomplet de talent, d’un extraordinaire enfantillage de concep\ntion,<pii ne pourrait s’expliquer que si l’auteur s’était résolu\nment placé dans le conte de fées. Loin delà: M. Charpentier\na voulu faire, dit-on, une pièce réaliste. Je ne m’en suis pas trop\naperçu. Les personnages qu’il met en scène sont à peu près\naussi loin de la réalité contemporaine (pic les toréadors do\nCarmen et tous les autres personnages d’Opéra-Comiquc.\nM. Charpentier semble avoir choisi à dessein tout ce qui pou\nvait prêter au pittoresque, et non à la vérité nue: il abuse du\nsoir, des loqueteux, des noctambules; il prend même prétexte\nd’un couronnement de la muse pour nous montrer des théo-",
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     "texte": "210\nries de personnages déguisés. D’ailleurs je veux bien admet\ntre qu'on puisse faire chanter des contemporains : tout en art\nest affaire de transposition; la réalité n’est pas dans le costu\nme transitoire, mais seulement dans l’expression des senti\nments humains qui sont éternels. Et là la conception de\nM. Charpentier ne me semble pas bien inattendue, et j’en suis\nbeureux du reste : il arrive à son heure, en musicien qui a\nprofité de Wagner et qui n’a pas oublié Massenct. Il fait\npreuve d’une richesse inépuisable d’imagination’; il a fait du\nthème de Voilà V plaisir, mesdames, le Icit-motiv de son\nœuvre, et il le varie de cent façons différentes en le faisant\npasser par tous les instruments de l’orchestre. Et son orches\ntre témoigne d’une écriture expérimentée, quoiqu’il y abuse\npeut-être un peu des harpes et du quatuor. Mais sa tentative\nen somme est extrêmement intéressante : son dernier acte\navec sa berceuse, si poignante d’un bout à l’autre, touche au\nsublime, et il suffirait sans doute de modifier quelques expres-\nsions malheureuses du mauvais librettiste pour que tout l’acte\nsoit parfait. Assurément Louise pourrait encore fournir lon\nguement à épiloguer; il y aurait fort à dire si l’on analysait\nle véritable «chœur des couturières » du 3° acte) (queM. Char\npentier ne s’indigne pas du mot chœur) qu’on pourrait\npeut-être comparer avec le Chœur des Jiteuscs du Vaisseau\nfantôme, mais la place manque ici,et coserait toute une théo\nrie esthétique à faire et à discuter surleréalisme en musique.\nContentons-nous de louer M . Charpentier qui doit être dès\nmaintenant placé au premier rang de nos musiciens ; louons\nMllo Rioton et M. Fugère de leur excellente interprétation ;\net louons aussi M. Albert Carré et le peintre décorateur Jus-\nscuumc qui ont imaginé une mise en scène ingénieuse et irré\nprochable et des décors dignes d’une féerie pour ce théâtre,\nréaliste si l’on veut.\n★\nAux derniers concerts de la Société Nationale on nous a\ndonné d’intéressantes mélodies de Ch.PIanchet et Raoul Bar-\ndac, un curieux Divertissement de M. d’Indy où l’on retrouve\nses dons d’invention ingénieuse, et d’une sonorité inatten\ndue par le choix des instruments, un Sextuor de M. E. La\ncroix qui témoigne d’un effort très heureux et une fort belle\nSonate pour piano et violon qui est je crois l’œuvre de début\nde l’auteur, M. Ilenry Février et qui indique d’excellentes\nqualités, bien que les idées eussent peut-être gagné à être\nplus longuement développées. L'Amiante et M Allegretto sont\nd’un effet tout à fait attachant. Pieiuie Giungoiiie.\nSiegfried à. Rouen.\nLes représentations à Rouen du drame musical de Richard",
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     "texte": "2 11\nWagner obtiennent un très grand succès, beaucoup de Pari\nsiens sont venus, et viendront mêler leurs applaudissements\nà ceux des rouennais ; et la plupart des critiques ont accordé\nle laurier à M. Raoul François, le directeur du Théâtre des\nArts, et à son chef d’orchestre, M. Amalou, pour leur tenta\ntive heureuse.\nTour à tour pittoresque, comique,ardente et tendre,l’œuvre\nest d’un bouta l’autre solide et remarquable par l’abondance,\nla jeunesse et la virilité de l’inspiration. Peut-être pourrait-on\nlui reprocher quelques longueurs, et l’absence à peu près ab\nsolue d’intérêt scénique dans le dernier acte...mais craignons\nla colère des wagnéromanes : admirons sans réserves; et ci\ntons au hasard quelques-unes des plus belles pages de la\npartition, les préludes de chaque acte, la Forge, les fameux\n« Murmures de la Forêt » et surtout l’admirable symphonie\nqui commente la scène, si peu scénique malheureusement,\nentre Erda et Wotan.\nEt félicitons M. Stuart qui a fort bien compris et composé\nle rôle de Mime; M. Dalmorès un débutant qui fait preuve\nd’excellentes qualités dans le rôle écrasant de Siegfried ;\nM'iie Bossy (Brunehild) et MM. Grimaud (Wotan) Vinche (le\n'Dragon), etc. Evidemment il y a des imperfections dans cette\ninterprétation de Siegfried; mais dans son ensemble elle est\nplus qu’honorable et suffisante ; et ce n’est pas un mince\nrésultat.\nUne fois de plus, Rouen aura ouvert la voie à Paris.\nFernand Destin.\nBibliographie\nLes Mille et Une Nuits\nTraduction nouvelle par le Dr J.-G. Maiidiius.\nJe croyais connaître les Mille et Une Nuits. Aux contes élé\ngants et concis de Galland, j’avoue avoir pris autrefois un vif\nplaisir. Les princes y étaient si valeureux, les héroïnes si tou\nchantes, les portefaix si dignes et les enchanteurs si puis\nsants; une telle grâce se mêlait â tous leurs actes et le mer\nveilleux pour favoriser tel dessein ou dérouter un noir projet\ny prenait tournure si usée, que je n’aurais jamais supposé\nqu’on pût à ces récits donner une autre forme.\nJe me trompais : d’autres avec moi. Mardrus nous l’a bien\nmontré. Sans détours, il nous prouva que nous ignorions\ntout du livre fabuleux, et que Stendhal, s’il revenait, n’aurait",
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     "texte": "212\nplus besoin de l’oublier, pour pouvoir, avec un plaisir renou\nvelé, le relire. Désormais, la traduction de l’aimable arabisant\nde l’autre siècle ne m’apparaît plus que comme ces pressen\ntiments délicats qu’avant de l’avoir vu, on se fait d’un pays\ndésiré et que, le voyage accompli, on ne parvient plus à\nretrouver, maint souvenir violent les couvrant de leur éclat.\nBien plus, le livre qui, autrefois, — si d’aucuns y attachaient\nun prix inestimable — n’était pour la plupart qu’amusant ou\ndélicieux, est devenu aux yeux de tous oeuvre u’art profonde\net irremplaçable.\nQue j’en voudrais indiquer la valeur et les qualités ; mais\nrien n’est plus malaise. Celte littérature échappe à la critique\nque nos lectures nous habituèrent à appliquer. Allez donc en\nchercher l’ordonnance ou l’unité, quand, sur l’intrigue qui\nsemblait principale, un incident tout à coup vient se greffer\nqui domine quelque temps pour, bientôt, être à son tour rem\nplacé ! L’inspiration obéit en ces pages à des lois que nous pou\nvons apprécier. Alors que dans une conception latine, le plan\ngénéral se réduit à une figure géométrique, il se diffuse ici\net ne donne plus, à la projection, qu’un schéma sans régula\nrité, entrelacé et presque végétal. — De môme encore, tenter\nd’assigner une destination à ces histoires. Elles ne prétendent\nprouver ni émouvoir, on n’y voit ni étude de caractère ni\nmoralité, toute analyse fait défaut et l’intérêt réside plus\ndans les péripéties que dans les personnages.\nLa curiosité aussi bien constitue leur unique ressort. C’est\nelle qui nous attache et nous entraîne. Volontiers les écoutons-\nnous, comme les écoutent peut-être à cette heure, en quelque\ncafé de Bagdad, de sveltes enfants aux yeux suaves, assis en\nrond autour d’un conteur qui lui-même sourit à ses fictions;\net si mal préparés que nous soyons Aies entendre, elles nous\ncharment. Elles sont les jeux élégants et purs d’une humanité\nchez qui la passion a des motifs plus simples que nous n’en\npouvons concevoir ; elles sont lesaspccts d’une beauté, insoup\nçonnée hier, et qui, tout à coup révélée, suscite en nous des\ninstincts et des désirs que nous ne connaissions pas ; c’est le\nmémorial d’une i'acc légère et noble, prompte à l’amour, la\nlutte et l’aventure, au demeurant la plus pratique qui fût\njamais, mais ne s’appliquant qu’à ses divertissements; pour\nqui la religion ne fut qu’une éthique, la poésie un instrument\ngalant ou héroïque, la philosophie, un système de métaphysi\nque théologique, et le pouvoir un moyen de s’assurer des\nplaisirs plus variés et plus riches; qui, répugnant aux soucis\nde l’hégémonie ou du militarisme, tomba sous la coupe dos\nmercenaires auxquels elle confia sa défense et qui, dispersée,\namoindrie, humiliée, renaît ici tout entière, grâce aux soins\nhabiles de J.-Ch. Mardrus, docteur Admirable, Séraphique,",
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     "texte": "2l3\nSubtil, Illumine et Invincible qui, par ses dons divers, assu\nme les épithètes qui dans la scolastique différemment dési\ngnèrent à la gloire Roger Bacon, Bonaventure, Scot, R. Lullc\net Ockam, chef des nominaux.\nA. R.\nStuart Merrill: Les Quatre Saisons.\nOn peut dire <]uc l’Amour et la Mort se partagent l’inspira\ntion de ces poèmes. Il est peu dopages où cos deux sentiments\nne reviennent en refrain, rehaussés du décor de beaux pay\nsages. M. Stuart Merrill se plaît à évoquer, comme des\nfigures concrètes, les visages fraternels de la Camardc et de\nl’enfant Eros. Là-dessus il a écrit de fort belles variations, y\nemmêlant, selon l’heure, les faits de sa propre vie. Rare\nment le poète a été plus véridique, plus pénétrant, plus hu\nmain, plus tendre. Son livre ressemble à un Evangile qu’un\nhomme isolé se serait tracé à lui-même au milieu de la cam\npagne. Il y a là des thèmes d’amour sur toutes choses et sur\ntous les êtres. Depuis Sagesse, il me semble qu’on n’avait\npas écrit en vers quelque chose d’aussi près de Dieu :\nMon Dieu, veuillez enfin que j’aie la foi,\nMalgré que je sois, vous le savez, impur et vil,\nEt peut-être dans ma solitude entendrai-je votre voix\nMe dire s’il faut rester aux champs ou aller vers la ville.\nLe poète ne sait pas. Il est comme le saint de la citéd’Assise\ndont la maison est toujours ouverte, la table toujours ser\nvie, prête pour la faim des hasardeux convives, il s’apitoie\ninfiniment. Lui aussi dirait volontiers : « Mes sœurs les\nalouettes » ou : « Mes frères des troupeaux ». Une rédemp\ntion continuelle l’accompagne ; une ineffable bonté lui per\nmet d’embrasser l’universelle douleur, et, s’il lui arrive d’être\nheureux, son bonheur, partagé entre tous les êtres, atteint l’al\ntitude d’un sublime altruisme :\nJe veux ravir au temps celte minute de bonheur\nEl croire que foule ta lcrrc csl. heureuse comme nous...\nA la manière de quatre sœurs qui entrelaceraient savam\nment leurs pas dans une danse heureuse, les Saisons so par\ntagent ce livre. D’exquises impressions rustiques se déga\ngent de ces sites de forêts et de moissons. A peine si quelque\nafféterie démodée, trop à la Dcshoulières, entache plusieurs\nstrophes :\nAllons, d ma sœur, vers les calmes bergeries\nOù les brebis grises bêlent leur appel aux agneaux...\nl’œuvre se tient, ample tour à tour ou futile, scion que sc\nhausse le rêve du poète. Le rhythme hésite parfois, mais il\natteint souvent les plus mêles cadences et décrit parfaitement",
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     "texte": "214\nl’ondulation des blés et des arbres, la beauté des femmes et\ncelle des forêts. M. Stuart Merrill s’est rapproché de la Nature,\nmais ce n’est point d’une nature conventionnelle, à la manière\nde ceux qui n’ont jamais quitté leursvillesctdonl les souvenirs\nde collège se brodent en façon d’éventail. L’homme qui a\nécrit ces quelques poèmes : Le vrai temple, les Portes, la\nMaison aux Anges, le liepas, le Refrain a fait autre chose\nque nous jouer sur un pipeau d’enfant de faux airs d’opéra-\ncomique; le poète qui a trouvé l’inspiration du Veilleur de\ngraines et de la Maison de la Vieille s’est, du coup, placé\nà côté de cet autre poète qui a écrit les Contiens et le Passeur\nd'eau : Emile Vernaercn, Le décor n’est pas aussi sombre,\naussi tragique, mais il y a d’aussi beaux accents, d’aussi larges\nvues, d’aussi mystérieux rapports. M. Stuart Merrill a été\nsincère, son Ame ne s’est point déguisée et voici qu’il a fait\nun très beau livre. M. Remy de Gourmont l’a écrit une fois :\n« M. Stuart Merrill no s’est pas embarqué en vain, le jour\nqu’il voulut traverser les Atlantiques pour venir courtiser la\nhère poésie française et lui planter une fleur dans les cheveux. »\nM. Remy de Gourmont a raison, la poésie française s’est en\nrichie, depuis hier, d’un nouveau tribut.\nEdmond Pilon.\nA\nShakespeare : Ilamlet (traduction d’Eugène Morand et\nMarcel Schwob)\nOn a longtemps épilogué sur l’art de traduire. Certains pré\ntendent, qu’il faut adapter, d’autres calquer presque littérale\nment l’original. Certains préfèrent les Mille et une Nuits de\nGalland ; d’autres les Mille Nuits et une nuits du docteur\nMardrus.\nMM. Eugène Morand et Marcel Schwob sont de ces derniers.\nJ’en suis aussi. Le travestissement pour un étranger, c’est\nprécisément de s’habilleràla française. MM. Eugène Morand\net Marcel Schwob ne nous ont pas transformé Shakespeare en\nDucis : ils nous ont laissé Shakespeare. Ils nous ont donné\nla joie de le lire comme si lui-même avait écrit dans notre\nlangue. « Les mots, comme le dit M. Schwob dans sa très\nbelle introduction où il se montre à la fois d’une érudition et\nd’une intelligence incomparables, sont représentés par des\nmots, et les phrases par des phrases. Nous avons fait ainsi\nbeaucoup de mécontents. On nous a accusés en France d’a\nvoir recherché l’archaïsme; et en Angleterre on nous a re\nproché des néologismes.\n« Les critiques d’ici n’ont point songé que le style du xvio\nsiècle n’est plus celui d’à présent. Mettre une période de Sha\nkespeare à la mode d’aujourd’hui, ce serait à peu près vouloir",
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     "texte": "T\n2lS\ntraduire une page de Rabelais dans la langue que parlait\nVoltaire. Nous avons tâché de ne pas oublier que Shakespeare\npensait et écrivait sous Henri IV et Louis Xlll.\n« Les critiques d’outre-mer, en premier lieu n’accordent pas\nqu’on puisse traduire Shakespeare. La grâce de sa poésie\ndisparaît, disent-ils, parmi la prose, et un vers français ne\nsaurait représenter un vers anglais. C’est vrai; mais le gra\nveur qui fait une eau-forte d’après un tableau n’y transporte\npas les couleurs. 11 les transpose en valeurs. Si on peut\ncomparer la peinture et la poésie, il faut accorder qu’un poème\nmis en prose est comme un tableau mis en gravure. Le poème\nperd le mystère de son harmonie et le tableau la brume de\nses teintes; en échange la prose donne la gloire du verbe et\nPeau-forte le tranchant éclat de scs lignes. Tout art est inter\nprétation ; et si la nature peut être interprétée, l’œuvre du\npoète ou du peintre sont-elles plus rebelles?\n« Venons aux griefs particuliers. Nous avons traduit « ohl\nmole » par « vieille taupe » ct« wormwood»par « absinthe».\nCes mots évoquent à l’imagination anglaise le boulevard, ses\ncafés et scs passantes. Mais dans la littérature française, Dieu\nmerci, une taupe reste une taupe, et l’absinthe une plante d’a\nmertume. Quand Lucrèce dit :\nEt velut pucris absinthia tetra medentea\nnous ne songeons pas à la « verte » de cinq heures. Ce sont\nlà des fautes dont les mots sont innocents. Dans peu d’années\nquand « l’apéritif » ne sera plus à la mode et que notre argot\naura changé, même en Angleterre « taupe » et « absinthe »\nsignifieront leur objet sub specic œternitatis. »\nOn ne saurait mieux dire. On a déjà pu d’ailleurs goûter\npar la scène du cunehùrc, que nous avons eu le bonheur de\npublier les premiers dans la Vogue, le charme savoureux de\ncette « transposition » . Mais il faut lire Hamlet en entier.\nIl avait manqué jusqu’ici à une telle entreprise un lettré mer\nveilleux comme l’est M. Marcel Sclnvob, et un homme de\nthéâtre de grand talent comme l’est M. Eugène Morand. Leur\ncollaboration nous a fait le plaisir double. Nous avons eu en\nfin en France le chef-d’œuvre du grand poète anglais sur la\nscène et dans le livre. Et pour la première fois Shakespeare a\nété traduit, non pas trahi. — T. K.",
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