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     "texte": "Lettre à un jeune homme\nQui se propose d’embrasser la carrière de l’art\nAvec l’agréable franchise delà jeunesse, vous vous adressez\na moi sur un point qui est de quelque importance pratique\npour vous-même et (cela est aisément concevable) tic quel\nque gravité pour le monde : devez-vous ou ne devez-vous pas\ndevenir artiste? C’est là quelque chose qu’il vous faut décider\nentièrement par vous-même. Tout ce que je puis faire, c’est\nde vous fournir certains matériaux de cette décision; et je\ncommencerai, comme d’ailleurs je conclurai probablement,\npar vous assurer (pic tout repose sur la vocation.\nSavoir ce que l’on aime est le commencement de la sagesse\net de la vieillesse. La jeunesse est entièrement expérimentale.\nL’essence et le charme de cette époque iuquiète et délicieuse,\nest l’ignorance de soi-même aussi bien que l’ignorance de la\nvie. Ces deux inconnues, le jeune homme les porto toujours\nensemble, tantôt avec le contact le plus léger et tantôt avec\nl’étreinte la plus amère ; tantôt avec un plaisir exquis et tan\ntôt avec une douleur aiguë, mais jamais avec indifférence,\nsentiment auquel il est totalement étranger, et jamais non\nplus avec celte proche parenté de l’indifférence qu’on appelle\nla satisfaction. S’il est un jeune homme de sens délicat ou de\ncerveau aisément surchauffé, l’intérêt de cette série d’expé\nriences s’accroît en lui en dehors de toute proportion avec le\nplaisir qu’il reçoit. Ce n’est pas la beauté qu’il aime ni le\nplaisir qu’il recherche, bien qu il puisse le croire. Son dessein\net sa récompense suffisante sont de vérifier sa propre exis\ntence et de goûter la variété de la destinée humaine. Pour lui,\navant que le fil de la curiosité se soit émoussé, tout ce qui\nn’est pas la vie actuelle et l’âpre poursuite de l’expérience\nporte une physionnomic de repoussante sécheresse difficile à\nrappeler plus tard ; ou, s’il y a quelque exception — et là, la\ndestinée entre en jeu — c’est dans un moment où, fatigué et\nsurmené de l’activité première des sens, il appelle devant sa\nmémoire l’image des douleurs et des joies passées. C'est\nainsi que l’on s’écarte de toutes les professions terre-à-terre\net (pic l’on incline insensiblement vers la carrière de l’art, qui\nconsiste exclusivement dans l’analyse et le souvenir de\nl’expérience.\nCela, ipii est moins une vocation pour l’art qu’une impa\ntience de toutes les autres professions honnêtes, existe fré\nquemment seul. Et, dans ce cas, cela disparaîtra doucement",
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     "texte": "i/|6 ■\ndans le cours des années. Sérieusement, il n’y a pas lieu de\ns’en soucier. Ce n’est pas une vocation, mais une tenta\ntion; et quand, l’autre jour, votre père décourageait si cruel\nlement et (à rues yeux) si à propos votre ambition, il se rap\npelait fort probablement quelque épisode de même nature\ndans sa propre expérience. Pour la tentation, elle est peut-\nêtre presque aussi commune que la vocation est rare. Mais\nnous avons encore des vocations imparfaites. Nous avons des\nhommes dont l’esprit s’attache, non point à tel art en particu\nlier, mais à Pars artiam en général et à la base commune de\ntoute œuvre créatrice,' qui, tantôt, se plongeront dans la pein\nture, pour étudier ensuite le contre-point et demain ciseler un\nsonnet et qui feront tout cela avec un intérêt égal et souvent\navec une connaissance instinctive. Ce caractère là, quand il\nse rencontre isolé, j’éprouve quelque difficulté à en parler.\nMais je conseillerais à un homme semblable d’embrasser les\nlettres, car la littérature pêche avec un filet si vaste que tou\ntes les informations recueillies pourront quelque jour trouver\nleur utilité; et, s’il continue comme il a commencé et finit par\nse faire critiquer, il aura appris à se servir des outils néces\nsaires. En dernier lieu, nous arrivons à ces vocations qui sont\nà la fois décisives et précises; à ces hommes qui sont nés\navec l’amour des couleurs, la passion du dessin, le don de la\nmusique ou l’impulsion de créer avec des mots, comme d’au\ntres hommes — ou les mêmes, peut-être — sont nés avec\nl’amour de la chasse, ou de la mer ou des chevaux ou du\ntour. Ceux-là sont prédestinés. Si un homme aime le travail\nd’un métier quelconque, en dehors de toute idée de succès ou\nde gloire, c’est un élu des dieux. Il est possible qu’il ait aussi\nla vocation générale, ou’il possède un goût profond pour tous\nles arts, et je crois quai l’aura le plus souvent. Mais la mar\nque de son élection est celle partialité laborieuse pour un seul\nart, cette soif inextinguible de succès technique et, peut-être\npar-dessus tout, une certaine candeur d’esprit à prendre sa\nfrivole tentative elle-même avec la gravité qui siérait au sou\nci de l’empire, et à considérer que le moindre progrès mérite\nune dépense illimitée de temps et de labeur. Le livre, la sta\ntue, la sonate doivent être entrepris avec la bonne foi sans\nraisonnement et l’esprit imperturbable des enfants qui jouent.\nCela en vaut-il. la peine? Quand il arrivera à quelque artiste\nde se poser à lui-même cette question, elle se résoudra impli\ncitement par la négative. Cela n’arrive jamais à l’enfant qui\njonc au pirate sur le canapé de la salle à manger, ni au chas\nseur qui poursuit sa proie; et la candeur de l’un et l’ardeur\nde l’autre doivent s’unir dans le sein de l’artiste.\nSi vous reconnaissez en vous-même quelque goût ainsi dé\ncisif, il n’y a plus à hésiter; suivez votre pente. El remarquez",
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     "texte": "(car je ne voudrais point vous décourager) que, généralement,\nla disposition ne s’allume pas brillamment tout d’abord ou plu\ntôt n’a pas la meme continuité. L’habitude et la pratique orga\nnisent les dons naturels. La nécessité du labeur devient do\nmoins en moins rebutante, et arrive même à être la bienve\nnue dans le cours des années. Un peut de goût, pourvu qu’il\nsoit naturel, s’accroît, avec de l’indulgence, jusqu’il la passion\nexclusive. Cela suffit si, à ce moment, vous pouvez regarder\nderrière vous sur un laps de temps assez grand et vous aper\ncevoir que l’art de votre choix a fait un peu plus que tenir sa\nplace parmi les intérêts dominants de la jeunesse. Le temps\nfera le reste, pour peu que la dévotion l’y aide, et bientôt\nnotre pensée elle-même sera pleine de ccttc occupation bicn-\naimée.\nMais, pourrez-vous me dire, même avec ccttc dévotion,\nmême avec une industrie sans défaillances, des milliers d’ar\ntistes dépensent leur vie, si l’on envisage le résultat, absolu\nment en vain. Un millier d’artistes cl jamais une œuvre\nd’art. Mais l’énorme masse de l’humanité est incapable do\nfaire quoi que ce soit raisonnablement bien, l’art comme le\nreste. L’artiste sans valeur aurait été, fort'vraiscmblnblcmcnt,\nun détestable boulanger, et l’artiste, même s’il ne réjouit pas\nle public, se réjouit lui-même ; si bien que scs veilles auront\ntoujours rendu un homme plus heureux. Gcci est le côté pra\ntique de l’art : c’est la forteresse inexpugnable du véritable\npraticien. [Les bénéfices directs— le salaire du métier —\nsont, médiocres ; mais les bénéfices indirects — le salaire de\nla vie — sont incalculables. Aucune autre industrie n’offre\nà un homme son pain quotidien û des conditions aussi joyeu\nses. Le soldat cl l’explorateur ont des moments d’excitation\nplus puissante, mais ds sont en butteû des traverses cruelles\net à des périodes d’ennui qui défient toute description. Dans\nla vie de l’artiste, il n’cst’point une heure qui n’ait son plaisir,\n•le prends l’écrivain comme étant celui dont je connais mieux\nla carrière. Il est vrai qu’il travaille dans une matière re\nbelle et que l’action d’écrire est énervante, qu'elle fatigue à\nla fois les yeux et le tempérament. Mais obscrvez-lc quand\n>1 est au travail, que son sujet l’envahit et que les mots ne\nlui manquent point, dans quelle série continue de petits suc\ncès le temps va s’écoulant 1 Avec quel sentiment d’une puis\nsance capable de remuer des montagnes il aligne scs minus\ncules caractères ! Avec quels plaisirs de l’oreille et des yeux\nà la fois, il voit sa construction aérienne grandir sur lapagel\nUt comment il travaille dans un métier où tous les matériaux\nde la vie sont scs tributaires et qui ouvre une porte à tous scs\ngoûts, ù toutes ses amours, à toutes ses haines, à toutes ses\nconvictions, si bien qu'il n’écrit guère que ce qu’il se languis-",
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     "texte": "j 48\nsait de lire. Il peut, avoir joie de beaucoup de choses sur\ncelte vaste cl tragique scène du monde. Mais qui lui aura\nprocuré une joie plus complète qu’une matinée de travail\nheureux ? Supposons que cela soit mal payé. Le miracle,\nc’est que cela le soit. Les autres hommes paient cl paient\nchèrement des plaisirs moins désirables.\nCe n’est pas seulement du plaisir que nous offrira la pra\ntique de l’art, elle donne en outre un entraînement admirable.\nOui l’artiste travaille entièrement pour l'honneur. Car le pu\nblic sait peu ou ne sait rien de ces mérites à la recherche\ndesquels vous êtes condamné i\\ dépenser la somme de vos\nefforts. Les mérites du dessein, ceux de l’énergie du départ,\nceux d’un certain accomplissement facile qu’un homme do\ntempérament artistique acquiert facilement, le public peut les\nreconnaître et les évaluer ; mais, devant ces raffinements\nplus exquis du perfectionnement et, du fini, que l’artiste dé\nsire si ardemment et ressent avec tant de subtilité, pour les\nquels, suivant la vigoureuse expression de Balzac, il lui faut\npeiner « comme un mineur enseveli sous un éboulcment »,\npour lesquels, journée après journée, il refond et revise et\nrejette, à tout cela la (grande masse du public demeure aveugle.\nA ces souffrances perdues, si vous atteignez le plus haut de\ngré du mérite, il se peut que la postérité rende justice. Si,\ncomme cela est probable, vous manquez le sommet, ne l'ût-\nce que de l’épaisseur d’un cheveu, soyez certain quericn n’en\nsera jamais remarqué. A l’ombre de cette froide pensée, seul\ndans son atelier, l’artiste doit conserver de jour en jour sa\nconsistance à l’idéal. C’est cela qui anoblit sa vie. C’est par\ncela que la pratique de son art renforce et mûrit son carac\ntère. C’est pour cela que la contenance sérieuse du grand\nempereur s’est tournée avec approbation (ne fût-ce même que\npour un moment) vers les suivants d’Apollon et que celte\ndouce voix énergique a invité l’artiste A chérir son art.\n11 me reste ici deux conseils à formuler. D’abord, si vous\ndevez continuer û être une loi pour vous-même, il vous faut\nsurveiller les premiers signes de paresse. Cet idéalisme dans\nl’honnêteté ne peut être maintenu que par un effort perpétuel,\nLe niveau s’abaisse aisément. L’artiste qui dit : cela est suf\nfisant, est sur la pente descendante.Trois ou quatre marchands\nde soupe suffisent parfois, surtout aux mauvais moments, û\ncorrompre un talent et, par la pratique du journalisme, un\nhomme court le risque de se voir marier û une perfection à\nbon marché. Voici le danger d’un côté ; il n’est pas moins\ngrand de l’autre. La conscience du point auquel l’artiste est\n— et doit être — une loi pour lui-même, trouble les têtes\nfaibles. Percevant des mérites cachés très difficiles à attein\ndre, fabriquant ou absorbant des formules artistiques ou",
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     "texte": "s’éprenant do quelque perfection qui leur est propre, beaucoup\nd’artistes oublient ce qui est le but de tout art : plaire. Il est\nsans doute fort séduisant de s’exclamer contre le bourgeois\nignorant. Encore ne devrait-on pas oublier que c’est lui qui\nnous paie, et sûrement avec cette idée qu’il désirerait se voir\nrendre les services qu’il nous a payés. Ici aussi, si on l’exa\nmine convenablement, il y a une question d’honnêteté trans-\nccndentnlc. Donner au public ce dont il ne veut pas et espérer\nencore son appui, c’est une prétention étrange que nous\navons là ; et elle n’est cependant pas rare, surtout chez les\npeintres, Le premier devoir au monde est, pour un homme,\nde payer sa place. Quand il l’a accompli, il peut se plonger\ndans l’excentricité qu’il préfère, mais certainement pas aupa\nravant. Jusque-lè, il lui faut faire une cour assidue aux bour\ngeois qui tiennent les cordons de la bourse, et si, au cours de\nces capitulations, il arrive à falsifier son talent, c’est (pièce\ntalent n’a jamais été bien solide, lin revanche, il aura sauve\ngardé quelque chose de meilleur que le talent : le caractère;\nou bien, s’il est d’un esprit si indépendant qu’il ne puisse se\nplier à celle nécessité, une issue lui est encore ouverte, il peut\nabandonner l’art et suivre quelque chemin plus viril de la\nvie.\nJe parle d’un chemin plus viril de la vie et c'est là un point\nsur lequel je dois être franc. Vivre du plaisir n’est nas chose\ntrès noble. Cela implique un patronage si voilé qu’il soit, et\nmet l’artiste, quelle que soit son ambition, au rang des dan\nseurs et des marqueurs de billard. Les Français ont une péri\nphrase romantique pour une industrie, dont ils appellent les\nprofessionnelles des Filles de Joie. L’artiste est de la même\nfamille; il appartient aux Fils de Joie, il choisit son métier\npour se complaire, gagner sa vie en plaisant aux autres et a\ndû abdiquer quelque chose de la dignité superbe de l’homme.\nLes journaux, il y a quelque temps, déclamaient contre la\nprairie de Tennyson ; et ce Fils de Joie fut blâmé pour sa ser\nvilité, quand il suivit l’exemple de Lord Lawrence, de Lord\nCairns et do Lord Clyde. Le poète fut plus heureusement ins\npiré ; avec une modestie plus sage, il accepta l’honneur; et\ndes journalistes anonymes n’ont pas encore, s’il me faut les\nen croire, digéré cet affront fait à leur profession. Quand leur\ntour viendra, ces messieurs se rendront mieux justice, et je\nsuis heureux de le penser. Car, à mon point de vue le Bar\nbare, Lord Tennyson semble un peu déplacé dans cette\nassemblée. 11 ne devrait pas y avoir d’honneur pour l’artiste. Il\na déjà reçu, dans la pratique de son art, plus quesa part des\nrécompenses de la vie. Les honneurs doivent être réservés à\nd’autres métiers, moins agréables cl peut-être plus utiles.\nMais l’écueil, dans ces métiers qui consistent à plaire, est\n13.",
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     "texte": "j5o\nprécisément de ne pas réussir à plaire. Dans les occupa\ntions ordinaires, un homme offre de taire une certaine chose\net de produire un certain art avec un accomplissement\npurement conventionnel, dessein dans lequel, nous pou\nvons le dire, il est difficile d’échouer. L artiste, au con\ntraire, sort de la foule et offre de la joie. C’est un dessein\nimpudent, dans lequel il est impossible d’échouer sans des\ncirconstances odieuses. La pauvre Fille de joie, promenant scs\nsourires et ses falbalas à travers la foule sans attirer un\nregard, fait une figure qu’il est impossible de se rappeler sans\nune pitié douloureuse. Elle est le type de l’artiste qui n’a pas\nde succès. L’acteur, le chanteur et le danseur doivent, comme\nelle, paraître en personne et épuiser publiquement la coupe de\nl’insucccs. Mais, quoique le reste d’entre nous échappe à cette\namertume capitale du pilori, nous ressentons tous en nous-\nrneme la même humiliation. Tous, nous déclarons que nous\npouvons charmer. Et combien peu nous sommes 1 Nous nous\nvantons de pouvoir continuer à charmer, et le jour viendra\npour chacun de nous, même les plus admirés, ou son ardeur\naura décliné, où sa virtuosité se sera perdue et où il s’as-\nsoicra dans son échoppe déserte et déshonorée. Alors, il se\nverra contraint d’exécut er le travail pour lequel il rougit d’ac\ncepter un paiement. Alors (comme si son sort n’était pas\ndéjà assez cruel) il lui faudra rester exposé à tous les sar\ncasmes de naufrageurs de la Presse, qui gagnent un peu de\nleur pain amer en condamnant les mauvaises choses qu’ils n'ont\npas lues et en louant le génie qu’ils sont incapables de com\nprendre.\nRemarquez, du reste, que ceci semble la fin nécessaire, au\nmoins pour les écrivains. Les Blancs et les Biens,par exem\nple, sont d’un ordre de mérite très différent du Vicomte de\nBragelonne, et si quelqu’un est à même de constater la nu\ndité de Castlc Dangerous, son nom, je pense,est Ifam. Qu’il\nsuffise au reste de nous, de le lire, non sans larmes, dans\nles pages de Lockhart. Ainsi, dans la vieillesse, quand l’oc\ncupation et le confortable lui sont le plus nécessaires, l’écri\nvain doit abandonner ce qui est à la lois son divertissement\net son gagne-pain. Le peintre, à la vérité, s’il réussità attirer\nl’attention du public, gagne de grosses sommes et peut vivre\nà l’aise jusqu’à un âge avancé [sans échec déshonorant. L’é\ncrivain a le double malheur d’être mal payé quand il peut\ntravailler et d’être incapable de travaillcrquand il est vieux.\nC’est donc un chemin de la vie qui conduit directement à une\nposition fausse.\nCar l’écrivain (en dépit de glorieux exemples du contraire)\ndoit s’attendre à être mal payé.TennysOU et Montépin se sont\nfait de beaux revenus ; mais nous ne pouvons pas tous espé-",
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     "texte": "i!)i\ni'cr cire Tennyson, cl, peut-être ne désirons-nous pas lous être\nMonlépin. Si vous adoptez un art pour en faire votre profes\nsion, enlevez d’abord de votre esprit tout désir d’argent. Ce\nque vous pouvez décemment espérer, si vous avez quelque\ntalent et beaucoup d’industrie, c’est un revenu qu’un employé\ngagnerait avec un dixième ou peut-être avec un vingtième\nde votre dépense nerveuse. Vous n’avez pas le droit d’atten\ndre davantage. C’est dans le salairo de la vie et non dans le\nsalaire de la profession qu’est votre récompense. LA, c’est\nl’œuvre qui est le salaire.il semblera que je sympathise peu\navec les lamentatioas communes de la elassedes artistes.Peut-\nêtre ne se rappellent-ils pas ce qu’est le salaire d’un travail\nleur des champs, ou croient-ils qu’on ne saurait établir aucun\nparallèle. Peut-être ils n’ont jamais remarqué ce qn’cst la\npension de retraite d’un officier, ou jugent-ils leur contribu\ntion aux arts de plaire plus importante que les services d’un\ncolonel? Peut-être oublient-ils de combien peu Millet se con\ntentait pour vivre; ou pensent-ils que, parce qu’ils ont moins\nde génie, ils sont tout excusés de ne pas montrer des vertus\négales? Mais il est un point sur lequel il ne saurait subsister\naucun doute. Si un homme n'est pas frugal, il n’y a rien A\nfaire pour lui dans les arts. S’il n’est pas frugal, il se dirige\ntout droit vers la dernière scène tragique du Vieux Saltim\nbanque. S’il n’est pas frugal, il trouvera bientôt pénible de\ncontinuer à être honnête. Quelque jour, quand le boucher\nfrappe A la porte, il peut être tenté, et peut être oblige, de pa\nraître et de vendre quelque travail bAclé négligemment. Si\ncette obligation n’a pas son origine dans quelque débauche\nde sa part, il faut meme l’en louer; car les mots ne sauraient\nexprimer combien il est plus nécessaire A un homme de pou\nvoir faire vivre sa famille que d’acquérir ou de conserver\nune réputation dans les arts. Mais si celle détresse vient de\nsa propre faute, c’est un vol qu’il a commis, c’est un abus de\nconfiance, et ce vol (chose abominable entre toutes) il l’a com\nmis de telle façon qu’aucune loi ne saurait l’atteindre.\nEt maintenant, vous me demanderez peut-être, puisque\nl’artiste débutant ne doit aucunement se préoccuper de l’ar\ngent (il qu’il ne doit pas davantage ambitionner les honneurs\nde l’Etat, s’il ne peut pas au moins rechercher les délices de\nla popularité? La louange, me direz-vous, est un mets savou\nreux. Et, autant que vous auriez en vue l’altitude d’autres\nartistes, vous mettriez le doigt sur l’un des plaisirs les plus\nessentiels et les plus durables delà carrière de l’art. Mais si\nvous ne considériez que les éloges du public et les notes des\njournaux c’est simplement un rêve que vous caresscricz.il est\nvrai (pic, dans certains journaux ésotériques, l’auteur, par\nexemple, est convenablement critiqué et qu’il est souvent loue",
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     "texte": "i52\n$\nbeaucoup plus qu’il ne le mérite, parfois pour des qualités\nqu’il s’enorgueillissait lui-même d’éviter comme la peste et\nparfois par des dames et des messieurs qui se sont refusé î\\\neux-mêmes le privilège de lire son œuvre. Mais, si un hom\nme est sensible à cette louange grossière, nous devons le\nsupposer sensible également à ce qui souvent l’accompagne\ncl la suit toujours, le ridicule. Un homme peut avoir réussi\npendant des années, puis échouer ; c’est de son échec qu’il\nentendra parler. Ou bien, il peut avoir réussi pendant des\nannées et réussir encore, mais les critiques seront, las de dire\ndu bien de lui, ou peut-être aura-t-il surgi quelque nouvelle\nidole du moment, quelque «poussière un peu dorée» à laquelle\nils préfèrent offrir à présent le sacrifice. Tels sont la face et\nle revers de cette chose vile et malpropre qu’on appelle la po\npularité. Y a-t-il un homme pour supposer qu’elle vaille qu’on\nla gagne ?\nRonrcnT-Louis Stevenson.\n(Trad. G. Lefèvre.)",
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     "texte": "Pensées nocturnes\ndu prince de Bismarck.\nCelle nuit-là M. do Schœnhauscn, prince de Bismarck,\nancien chancelier d’Empirc, ne pouvait réussir à trouver le\nsommeil. Il en était ainsi depuis que son jeune maître l’avait\ncongédié. Réduit au silence, déchu do son pouvoir universel,\nson Ame ne connut plus le repos du jour où d’odieux loisirs\nle confinèrent dans la solitude de Fricdrichsruhe. Une rage\nincessante fermentait en lui et engendrait des projets de ven\ngeance. De furieux accès de colère le prenaient au souvenir\ndes jouissances de la domination dont un prince ingrat l’avait\nspolié. Par bonheur les meubles du château étaient, par leur\nmassivité, protégés contre les mouvements impétueux des\nrudes seigneurs de Schœnhauscn.\nCependant le prince s’agitait sur son étroite couche de sol\ndat,éloignant toujours davantage le sommeil.il entendit sonner\nune heure. Un instant après son dogue répondit par un aboie\nment prolongé au chien d’un garde-chasse qui donnait de la\nvoix au loin dans les bois de Wardin. Des dépendances, par\nvint le rire assourdi d’un servante succombant aux bras d’un\nrobuste valet poménarien. Puis ce fut sur la campagne et\ndans la demeure un silence épais, mortel d’ennui. Le prince\ndardait dans la ténèbre scs yeux verts striés de sang. Une\nquinte de toux le secoua, et il la mêla d’injures à l’adresse de\nla <r jument anglaise » et de son petit-fils, l’Empereur aux\nmoustaches félines. Le bruit agita un instant, dans une pièce\nvoisine, le secrétaire Moritz Busch qui retomba presque aus\nsitôt dans le lourd assoupissement d’un buveur de bière.\nM. de Bismarck n’ytintplus: son ennui devenait intolérable.\nIl approcha de la flamme de la veilleuse une mèche imprégnée\nd’alcool et alluma deux bougies. Puis il atteignit des livres\nqui faisaient, depuis sa jeunesse, sa distraction presque quo\ntidienne : ce soir-là c’était Monsieur Botte dé Pigault-Lebrun\net Gustave on le mauvais sujet, de Paul de Kock, avec deux\nnuméros do la Gaudriole rapportés par Herbert d’un voyage\nà Paris, — Grœcia capta feruni....",
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     "texte": "Gcttc lecture le rasséréna : telles gauloiseries secouaient\nses épaules et son ventre d’un bon gros rire de brave homme.\nAu bout d’une heure if sentit le sommeil prêt é venir et\nsouffla ses bougies. Il ne s’endormit pourtant pas encore\ntout de suite. Et voici, descendant peu à peu delà demi-\nconscience au rêve, quelles pensées, selon les lois obscures\nde l'association des idées, se succédèrent dans son esprit.\n■k\nOn m’a fait dire (pie la force prime le droit. Ce n’est pas\ntout à fait juste : elle se contente de l’apprivoiser par des\nméthodes expérimentales infaillibles.\n★\nLe soir de la proclamation de l’Empire, dans la Galerie des\nGlaces à Versailles, le parquet était si bien ciré et le grand-\nduc de Mecklenbourg tellement ivre que, pouréviter une chute\nmalheureuse, il dut s’appuyer aux murs et par plus grande\nsûreté s’y attacher en enfonçant solidement scs éperons dans\nla boiserie. Mais la cérémonie achevée il lui fut impossible\nde reconquérir sa liberté, Il préféra abandonner scs bottes et,\nlaissant passer tout le monde, se relira le dernier. J’eus le\nmalheur de l’apercevoir hasardant de côté et d’autre une\nchaussette timide : jamais il ne me l’a pardonné.\n★\nCe grand flandrin de Napoléon Ilia osé dire que moi cl lui\nnous étions les deux seuls hommes de l’Europe. En somme le\ni! Décembre, ça m’eût fait assez honneur... Le moldc Baudin\ntrès de circonstance, comme les Français excellent à en frap\nper... Voyant que scs opinions ne pourraient plus le faire\nvivre il prit le parti de mourir pour elles.\nk\nNapoléon I... On me compare souvent à lui... Oh! je suis\nbien plus grand. J’ai su m’arrêter après les succès néces\nsaires, j’ai laissé des résultats, un empire solide, etc... Pour\ntant je l’entends me dire : « M. de Bismarck, vous avez été\nune dupe. Quand on est aussi dépourvu que vous ch; scru\npules moraux on travaille pour soi-même et non pour une",
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     "texte": "dynastie. Ou bien alors il ne faut pas grogner quand on reçoit\nles ordres d’un maître dont on a établi la puissance. »\nDe quoi se mêle-t-il, ce particulier-là?\n★\nSi j’y avais mis Je prix j’aurais peut-être couché avec la\npetite femme que je rencontrai à Pétersbourg sur la Perspec\ntive en 5f).\n★\nIl paraît que les femmes maudissent mon nom. Qu’ai-je\nbien pu leur faire? Jamais je n’ai débattu des questions\nsérieuses qu’avec des hommes.\nk\nDéfinition d’un ministre des affaires étrangères : c’est un\nhomme pour qui le monde extérieur existe.\nk\nLe plus grand ministre de Franco était seigneur de Riche-\nlieu ; le plus grand de Prusse aura été Ilerr de Belles-\nMaisons.\nk\nOn a dit de moi : « C’est un réactionnaire rouge : il porte\nune odeur de sang. » Tout de même dans mes portraits par\ncet animal de Lenbach, c’est un peu trop ça. Basil somme\ntoute je no me sens pas la conscience obérée de la moindre\nclavicule de grenadier poménarien : les fils des gens de chez\nnous qucj’ai fait tuer se portent assez bien. Quant aux autres I\n★\nMa crainte secrète, —je puis bien me l’avouer, la nuit, —\nc’est (pie plus tard on ne me préfère Cavour. Oui, oui, il est\narrivé moins haut. Mais comme il était parti de plus bas! Et\ncomme il a été servi par moins de chance ! Et —quelle honte I\n— je ne l’ai pas même berné une seule fois ! Ali I que l’Alle\nmagne n’est-cllcgrande puissance catholique! quo n’en eusse-",
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     "texte": "I&A\ni5G\nje été le Windthorst I Et Cavour fût resté ministraillon allo-\nbroge entre une Italie autrichienne, hourhonnienne et papale.\n★\nPour les gens « consciencieux » la fin justifie les moyens.\nLes gens pratiques feront donc toujours bien, s’ils se veulent\népargner l’ennui du haro sentimental, de se couvrir d’uno\nintention secondaire,—l’art est de la faire passer pour prin\ncipale, — qui fasse excuser la désinvolture des procédés.\n*\nC’est étonnant, je n’ai jamais eu d’ami. Quand j’étais un\nmauvais garçon d’étudiant à Heidelberg abl comme alors\nla bière et les filles étaient fraîches !... à Heidelberg je faisais\nchaque matin des armes avec le jeune Ilcllmutb von.., von...\nA ce moment le trouble envahit les sens du prince de Bis\nmarck. Il sombra dans les abîmes de l’inconscience et ne fit\nqu’un somme jusqu’à l’aurore. Il se mit alors à travailler\navec Moritz Busch et ne put se tenir de narguer à plusieurs\nreprises son secrétaire indiscret. Dans son œil sanglant et\nvert-de-grisé brillait une joie inaccoutumée. Et tout le jour\ncette pensée entretint en belle humeur le vieux retraité gro\ngnon : « Mon petit Busch, tu donnerais quelque chose pour\nconsigner sur tes calepins la conversation que nous eûmes\nhier au soir avec un très intime ami. »\nJacoues Bain ville",
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     "texte": "Gabriel d’Annunzio\nIntime\nA Jean Dorais.\nI\nJe me rendis vers la fin de septembre 1897, j\\ Pcscara, ville\nnatale de Gabriel d’Annunzio, a l’occasion du discours poli-\nque qu’il devait adresser à scs électeurs d’Ortona.\nLe chantre aristocratique et hautain des « Vierges aux\nRochers » venait donc's’inclinor sur les foules haillonueuses et\ncueillir soigneusement (avec quelles pattes effarouchées d’an\ngora, mon Dieu !) des hommages et des voles dans la paume\nnoueuse de la glèbe. C’était là une atlitudé originale (et quel\nque peu absurde, qui affriolait singulièrement ma curiosité de\nlettré et de psychologue. Je m’attendais néanmoins à le trouver\nplus puissant que jamais, souple, cruel etmiroitant au soleil,\ncomme une lame d’acier.\nDurement corseté d’ambition et d’orgueil, mâchant avec\nindifférence l’ivraie des injures, le poète saurait mieux que\ntout autre jongleur politique, faire pirouetter la Vérité et\nmontrer ses mille et une faces selon les groins ou les fronts\npurs des auditeurs.\nLe train filait parmi les magnifiques décors du Triomphe\nde la mort. C’était maintenant, à droite, à gauche, sous un\nmidi de chaux vive, le paysage rude et crispé des Abruzzcs,\nun paysage (pii semble modelé par la fougue des Titans,\navec la rouille des verdures automnales et, au loin des mon\ntagnes aux crêtes de bronze. J’évoquais la silhouette élégante\net lino de Gabriel d’Annunzio et la sensualité éparse de son\ngeste féminin, en une salle électorale empestée d’haleines alcoo\nliques, parmi une foule dépoitraillée et gesticulante (pii voit\nrevenir l’enfant du pays mué en prince des poètes.\nMais voici : le train roule, avec fracas, à travers la haute\ncaged’un énorme front de 1er, et je vois en une violente déban\ndade de barreaux noirs, les eaux jaunâtres de la Pcscara, (pii\ns’évaporent au soleil et dont la turbulence hargneuse semble\ncharrier des torses bronzés, des croupes recuites au soleil,\ndes groins hirsutes, toute la palette, enfin, du peintre Michetti,\nl’ami fidèle de d’Annunzio.\nA un demi-kilomètre de distance se dresse un autre pont de\nfer, réservé aux véhicules et aux piétons et qui joint la route\nde Caslcllninaro à Pcscara. De loin les pilastres noirs sem-",
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     "texte": "blcnt peigner les eaux boueuses du fleuve, comme des torsa\ndes lourdes et opaques d’une chevelure rousse. Au delà, les\nrives s’élargissent formant une vaste embouchure éblouis\nsante d’or solairectmon regard monte jusqu’aux soieries bleues\net frissonnantes de la pleine mer.\nC’est l’heure, où les « parauzelle » (briganlins, barques\nde pêche) se dodelinent, doucement à l’ancre, avec des lan\ngueurs et des plaintes de berceau. Elles sont alignées, à la\nqueue leu-leu, le long des rives, avec leurs prélarts rabattus\nen guise de tente, avec leur mâture ennuagée des fumées\ngrasses que l’on voit sourdre de l’entrepout où l’on frit du\npoisson. Les grandes voiles triangulaires de soufre, d’ocrc et\nde pourpre sont retombées, bouffantes aux pieds des mâts nus\net le beaupré tâtonne sur les innombrables prunelles virantes\ndes vagues, au large. Il y a trente-cinq ans, sur le pont d’une\nde ces minuscules « parauzelle)) naquit Gabriel D’Ammnzio.\nLe train siffle en se faufilant entre des terrasses fleuries et des\ntoits en ruines, surplombant des petites places ensoleillées et\ndes cours humides et bleues. Cela me permet de fourrer le nez\ndans l’intérieur de Pescara. Le train stoppe dans une grotes\nque petite gare de bois.\nEntrant dans la petite ville au trot d’un cheval empa\nnaché cl tintinnabulant, jo laisse derrière moi, dans le fond\ndu paysage, la Maïclla,la plus haute montagne desAbruzzes.\nJ’ai tout d’abord une impression d’Orient au miroitement\naveuglant des maisons cubiques et blanchies à la chaux. Elles\nsont presque toutes inachevées, avec des trous pour fenêtres,\net des solives qui émergent des murs, comme des os trouant\nla peau. L’insouciance des habitants est telle qu’ils s’installent\naussitôt que le toît les abrite. Les maisons achevées sont\nvite souillées par le caprice des passants. En voici une qui\nporte, en lettres énormes écrites au charbon sur la hauteur\ndelà façade: Viva Altobclôsl (l’adversaire de M. d’Annunzio.)\nJe longe de rugueuses murailles en ruines, jonchant la\nrive droite delà Pescara. Ce sont les restes de l’ancienne for\nteresse des marquis de Pescara, (pii autrefois ccinturonnait\ntoute la petite ville, et dont les créneaux délabrés se mirent\naujourd’hui dans les eaux jaunes.\nSur la place centrale, c’est l'encombrement bruyant d’un\nmarché méridional, toute l’exubérance des campagnes entas\nsée pêle-mêle avec un fouillis de couleurs et une explosion\nde voix tonnantes. Et je croise, parmi des treillis do cornes\net des boules de croupes, des dames élégantes du high-lifo\nRomain, des littérateurs et des journalistes venus de partout\npour le discours à sensation.\nUne heure après, dans un vaste édifice situé au-delà du\nchemin de fer, à un kilomètre de Pescara, Gabriel d’An-",
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     "texte": "nunzio, debout sur une estrade, imposait d’un geste calme\nle silence à deux mille personnes. La porte avait clé fermée\nsur des cenlaines de paysans qui s’entêtaient quand même,\net criaient au dehors. Un grand gaillard au profil de poisson,\ngesticulant h une fenêtre, notamment, domina de scs voci\nférations la première phrase de l’orateur.\nCertes peu d’endroits convenaient moins que ce hangar\npour y développer la magnificence des périodes harmonieuses!\nSpectacle d’une ironie savoureuse et d’une stridente mo\ndernité 1 Gabriel d’Annunzio, le poêle nostalgique du Poema\nPciradisiaco, le ciseleur de rêves précieux, lisait là-bas, tout\nau fond de la salle, d’une voix monotone, des rêveries poli\ntiques, de poétiques programmes de tyran et une réfutation\ndu Socialisme! Or, il m’apparaissait au loin sur l’estrade,\nélégamment sanglé d’un habit noir, délicat mignon et fragile,\nsur la boule vaste du peuple. 11 avait par instants le geste d’un\nrameur lassé qui s’abandonne un peu sur ses rames, et les\ncadences molles de sa voix balaient en douceur les pesants\nradeaux des âmes, sur un fleuve d’images étincelantes.\nEl certes le prodige du verbe soulevant les masses parût\ns’accomplir, aux yeux du poète, car des bravos violents\nponctuèrent son discours, hachant les volutes du style.\nPlus lard, je vis des électeurs frénétiques lui ouvrir une\nbrèche à coups de poings dans la foule et sa voilure s’enlever\nau trot parmi des hourras.\nComme je débouchais sur la plage, six « parauzelle » dé\nployèrent toutes grandes leurs voiles triangulaires couleur\nd’ocre et de rouille, au large, sur le soleil déclinant. Elles\ntitubaient, mélancoliques, parmi les pourpres fastueuses du\nsoir. Sur la place centrale, le marché était fini. Des filles de\njoie, aux seins débordants avec des jupes couleur de moisson\ndorée et des corsages pareils à des étalages d’oranges,\ntrois par trois... débouchant hors des ruelles noires, se pro\nmenaient sur la place bleuie et loutc bourdonnante du son de\nl’Angélus. C’était le même clocher qui chantait jadis sur le\nberceau du poète-enfant lorsqu’il scandait ses mélopées d’ai\nrain avec scs petits doigts griflèurs.\nJe voulus évoquer l’adolescence du poète, parmi la splen\ndeur éblouissante des cérémonies chrétiennes, et j’entrai dans\nl’église de Pcscara. Imaginez une grandiose écurie aux mu\nrailles souillées. Les autels? des tréteaux de bois recouverts\nd’une nappe sale avec au-dessus une madone ivre, boucles\ndorées, cl joues de cire vcrmillonnc — l’air d’une riche cour\ntisane trébuchant dans la boue! Des saints Joseph avec aux\npieds des petits flacons de moutarde et des boites à conserves\n(portant encore « Tomates ») et contenant des fleurs de pa\npier poussiéreuses.",
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     "texte": "i6o\nJe sors tic l’église et je vois en face s’allumer le« Circolo »\nqui est le club des aristocrates. Des officiers y bAilient accou\ndés devant une piètre limonade. Un ami m’arrête au pas\nsage et m’oblige à m’asseoir... Des présentations suivent:\nentr’autres celles du premier pharmacien dePcscara M. Luise,\nun parent de Gabriel d’Annunzio. Avec des gestes nuancés\nde coloriste cl une brillante ironie, ce jeune fils des Abruzzes\nme décrit le pays, la race, la paresse irréductible cl l’intelli\ngence vivace delà population.\n«Voici — me montre-t-il à une table voisine —regardez! ce\n« jeune homme trapu à barbiche blonde, c’est le frère de Ga-\n« bricl, une tète de linotte qui singe son frère en tout. Le\n« nom de Gabriel est devenu le capital de ses spéculations! »\nM. Luise qui a épousé une sœur du poète veut bien me\nmontrer la maison de la famille d’Annunzio. Nous suivons\nune ruelle sale (la principale rue de la ville !) avec des bou\ntiques profondes où brùlentdes quinquets jaunes, et des odeurs\nde haillons souillés et de fruits pourris. Sur nos têtes, le\nbariolagcdéferlantd’innombrablcs linges pendus a des cordes,\nen travers de la rue, si bien que les souilles intermittents de\nla mer lesfont papillonner et claquer comme des drapeaux sur\nune entrée triomphale.\nLa maison de d’Annunzio ne se distingue guère des autres,\n— un peu plus vieille,seulement petite, et devenue la demeure\nsolitaire de la mère do Gabriel.\nM. Luise me parle du poète avec un air protecteur comme\nd’un bon garçon qui fait bien ses classes, se fait honneur, et\npromet d’ôtre un bon père de famille.\nNous passons devant un terrain vague cerné d’une palissade\navec au centre un édifice portant en lettres d’or « Banque de\nPescara » — « Elle a fait faillite ! me déclare mon compagnon\n— D’ailleurs cela n’a aucune importance ! » —\nUn cycliste nous devance en pédalant rapidement. Je l’cn-\ntrevois seulement; il m’a parut jeune, blond et souple. —\nC’est le fils aîné de Gabriel D’Annunzio.\nNous rentrons. M, Luise, dont l’amabilité est sans bornes,\nme donne des détails sur les mœurs du pays. Il exalte le génie\ninventif et créateur de la race et des anecdotes s’égrènent.\n« Un jeune horloger a fait construire hors de Pescara des\n« palais somptueux, sur des dessins et des plans à lui. — On\n« ignora longtemps l’origine de sa richesse. Mais un jour\n« l’on découvrit qu’il falsifiait les pièces de 5 francs. »\n— « Regardez : ce bahut de chêne a été fabriqué ici Et\n« puis vous goûterez le Corlinio. »\nPuis il me présenta une amphore d’une élégance do stylo\nsurprenante et j’en versai une sorte de Chartreuse inoubliable\n— « Voici encore un produit du pays: le grand peintre Michclli",
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     "texte": "14.\na dessiné les amphores et d’Annunzio en lire de belles\nimages. »\nII\nLelcndcmain malin, une voilure à trois chevaux empanaches\ncliquetants et barioles comme des mules espagnoles m’em\nporta sur une roule crayeuse qui court parallèlement à la mer\nà un 1/2 kilomètre de distance. Voici la sapinée dont m’a\nparlé le pharmacien, hier au soir et où Gabriel D’Annunzio,\nnichait scs premières amours, par les soirs exaspérés d’avril.\nIl guettait ici, paraît-il, — ù l’heure où la lune d’or jaune\némerge des chacunes vapeurs du soir — ilgucltait les fraîches\npaysannes aux hanches arrondies comme des amphores et\ndont les jeunes mamelles sourient, roses et parfumées, ù l’é\nchancrure des corsages.\nOh! la fraîcheur de la brise marine montant des plages\nroses avec un parfum exquis d’algues mortes et la pacifiante\ncaresse de la solitude 1 .le vois de loin, en contrebas, l’établis\nsement de bains, ses toiles soulevées,comme des jupes et scs\npilotis comme des jambes nues marchant contre la vague\nfraîche. Puis la villa d’Annunzio m’apparaît, sur la plage ;\nune villa quelconque, dont les salles, tapissées de ronge som\nbre, s’ennuagent des volutes bleues de l’encens aux lueurs\ntamisées des lampes discrètes, quand le poète travaille, tout\nseul, le long des jours (les volets clos hermétiquement!) le\nlong des nuits, aux bruissements lassés de la mer sur les galets.\n.le suis la côte et je découvre sur une colline le couvent de\nSanta Maria Maggiore, tout emmitouflé d’un bois d’oliviers.\nC’est dans ce couvent, que Gabriel d’Annunzio écrivit le\nVinccre et son chef-d’œuvre Le Triomphe de la mort !\nPar une pento roidc la voiture grimpe vers le village de\nFrancavilla qui se profile ù croppclons sur la colline, décrépit\net mystérieux, .le me faufile par des ruelles qui dégringolent\ndans le noir. Puis ce sont des boutiques à mi-corps sur la rue\nempouacréc de fumée, fit des boucheries, des boucheries à\nn’en plus finir! Tout le village est plein de leur sanguinolencc\naffreuse! Des tètes devenu, des tètes de vaches alignées sur\nles seuils ou bien en trophée sur les boutiques. Sur le versant\nopposé la colline a une pente douce qui m’amène à la Villa de\nMichctti. Elle se dresse à cinquante mètres de la plage, ù un\nkilomètre de celle de d’Annunzio. C’est le peintre qui en a\nconçu le dessin bizarre, aidé des conseils du poète. C’est la\nmaison idéale de l’artiste, construite en vue de l’œuvre ù pro\nduire. Elle est presque quadrangulnire. La grande porte est\nronde comme un tunnel et perce de part en part la villa. 11 y\na des fenêtres quadrangulaires pour encadrer exactement un",
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     "texte": "ï6a\npaysage, et des fenêtres oblongucs. Chez Michetti, les hôtes\nmangent debout et dorment dans des chambres qui n’ont pas\nde fenêtres, mais des meurtrières,afin qu’ils ne s’y attardent\npas. Sur la porte l’on voit un étrange fouillis d’inscriptions\nphéniciennes. Le peintre Michetti a vécu de très longues an\nnées, dans la seule compagnie de D’Annunzio. Il a épousé\nune paysanne et scs enfants échevelés poussent violemment\nen liberté sur la plage gifles par la vague et n’obéissant qu’à\nla nature !\nIII\nD’aucuns exagèrent un peu trop l’influence de Michetti sur\nl’œuvre d’Annunzienne. Pour moi, jepense que cette influence\ns’est exercée sur le fond même de son tempérament artistique,\nc’est-à-dire la sensualité violente et rude. L’imagination du\npoète en a gardé l’éblouissement, l’impression,pour ainsi dire\nd’un terrible et hallucinatoire coup de soleil. De plus, toute\nl’impressionnabilité de D’Annunzio en fut exaspérée : Michetti\nlui a révélé le tréfonds de sa sensibilité, les alcools de luxure\net de sang qui fermentaient dans ses veines. Aussi D’Annun\nzio demeure pour moi avant tout, un merveilleux psychologue\nde la luxure. Il suffit de citer la scène d’amour sous la tente\ndans Le Triomphe de la mort, les pages du Songe d'an\nsoir d'automne, et les trois scènes d’amour du Fuoco (qui\nsont les plus puissantes du roman).\nCe fond de brutalité instinctive s’est aiguisé dans le com\nmerce des littératures ; et sur lui, s’est développée une autre\nforce, la force d’assimilation et d’écicclisme que toutes les ra\nces violentes possèdent au suprême degré.\nD’Annunzio, ayant touché rapidement avec une précocité\nexceptionnelle, le fond intime de sa sensibilité, a senti aussitôt\nle besoin d’augmenter sa nature. C’est ainsi qu’il s’est rap\nproché de Wagner, de Shclley, de Swinburnc et de Verlaine.\nIl a certainement dt'i sentir (pic son essence se perdait à de\ntels contacts. Mais il ne pouvait se résoudre à limiter sa sen\nsibilité. C’est pourquoi son art demeure un art dérivé en ce\nsens que son lit est trop large et scs rives trop inclinées pour\nqu’il puisse s’alimenter à une source unique.\nIV\nDans ce désir de pousser toujours plus loin les confins de\nson âme et de ses expériences, d’Annunzio aboutit à une co\nlossale mépriso: il croit donner à sa littérature une portée\npolitique tandis qu’il ne donne à sa vie qu’une portée littéraire»\nPrenons quelques détails au hasard.",
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     "texte": "i G3\nDans le prologue dos Vierges aux Rochers, par exemple, il\ndiscute politique et sociologie, rêvant d’asservir les foules à\nquelque fantastique empire de Rome dont Userait l’empereur,\nlit ce sont des exaltations puériles, à galoper à travers la\ncampagne romaine en forçant des tas de décombres cl en\nmettant en déroule des chèvres à défaut de cohortes. Pau\nvres souvenirsdu volontariat, et mélancoliques sorties en pelo\nton 1 (lit plus récemment!) Ivresse du jeune snob, sautant\nles obstacles avec les meutes, aux chasses princièrcs!\nQuand par un coup de fortune inespérée, la grande actrice\nEléonora Duse entraînait violemment, à travers l’Italie, un\ntragédien de génie Ernest Zacconi, dans une folle tournée où\nil fallait, coûte que coûte, glorifier le nom du poète, — à la\nveille de la première de la Gloria D’Annunzio déclara avec\nun orgueil et une ingénuité stupéfiants « Demain, l’on fera,\nles barricades! » — Or c’était terriblement se méprendre que\nd’attribuer une telle influence à son drame! Songez que les\nétudiants de Païenne, bien loin de se laisser charmer par son\nstyle avaient rejeté globalement son œuvre pour immoralité.\nSongez que de pseudo-amis de Madame Duse suppliaient dans\nles corridors, dès la première scène de la Gloria « Sifflez, sif-\ne flez de grâce! caria Duse est perdue ! Mon Dieu! qui\n« nous délivrera de ce fumiste? » On sait quelle fut la chute\nde la Gloria, et l’exaspération imbécile du public Napolitain\ndevant le magnifique premier acte!\nD’autre part, son œuvre est esscntiellcmcntlittéraire, parce\nqu’elle dérive des littératures. Et ne croyez pas que je veuille\npar là diminuer la grandeur de D’Annunzio. Il y a des ar\ntistes (pii vivent une puissante vie de luttes (même avec toute\nl’apparence du calme et de la monotonie), la notent au fil des\njours et créent une littérature. Tels Jean-Jacques Rousseau,\nGeorges Sand, Ilcnrik Ibsen ! D'autres au contraire vivent\nlonguement leur vie dans les livres et en tirent une littérature\nhéroïque et une vie littéraire. Lisez le « Fiioco » et vous\npourrez suivre ce que j’appelle la vie uniquement littéraire,\nimaginée et rêvée de M. D’Annunzio.\nAvez-vous remarqué l’ingénuité de Stclio Eflrcna, se pré\nparant avec une perplexité énorme et des transes de condam\nné à mort, au mignon discours qu’il lira tout simplement de\nvant peu d’invités, dans une salle médiocre. Gabriel d’An-\nnunzio, qu’il m’est permis de confondre avec son héros, joue\ntoujours devant nous la comédie de l’improvisation qui lui est\nabsolument impossible.\nL’A llcgoria dcll A alnmno est une merveilleuse rêverie\nlonguement ciselée, publiée, il y a deux ans, et soigneusement\nencastrée dans le Fuoco.\nEt toujours et partout Gabriel rêve de bouleverser le",
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     "texte": "— tt\niG4\nmonde, d’un tour de phrase. Il donne au livre et au poème,\nune importance sur les Coules. Ilélasl les foules vivent dans\nune ignorance parfaite des poètes!\nEt c’est uniquement, la Foscarina, l’artiste de génie, affo\nlée d’amour pour le poète qui peut avoir les troubles et les\néblouissements qu’il voudrait communiquer aux foules. Il y\na quelque tristesse à voir Stelio Ëffrena, étaler avec une su\nperbe et princièrc désinvolture les images péniblement élabo\nrées, polies et repolies en des nuits de travail. (Lisez la scène\nsur la lagune : conte magique do l’Arciorgano.)\nCet, écrivain raffiné, qui avait méprisé les bourgeois du haut\nde sa culture minutieuse de Bénédictin, vire aujourd’hui vers\nle socialisme et finit par se croire capable d’une vie plus que\nlittéraire.\nRemarquez que déjà dans son discoursà Pescara, d’Annun-\nzio parlait de son vaste projet de rénovation théâtrale, en\nconsidérant ses tragédies au théâtre d’Albano comme autant\nd’actions politiques. Au fond, il rêvait son Beyrouth, assez\npeu ressemblant aux amphithéâtres d’Athènes, et où l’on paie\nrait des prix fort élevés. Somme toute : l’Art d’Eschyle ré\nserve aux snobs cosmopolites.\nC’est ainsi qu’un homme avisé et pourvu de sens pratique\n(du moins dans scs rapports avec scs éditeurs) se laisse mys\ntifier par son orgueil jusqu’à croire la « Citta morla » su\npérieure à l’œuvre wagnérienne !\nLes drames de d’Annunzio sont essentiellement littéraires et\nd’une complexité verbale qui n’a rien à faire avec la simpli\ncité grecque.\nEn conclusion, les tragédies d’Eschyle ctdc Sophocle étaient\nvécues tandis que la vie de d’Annunzio est imaginaire, façon\nnée en guise d’œuvre tragique!\nL’on y trouve des perpétuels nœuds et dénouements dispo\nsés savamment pour le public. Et sa politique est semblable!\nNon que M. d’Annunzio ne puisse par un court apprentissage,\narriver à discuter une loi ! Mais parce (pie sa puissance est\nunie aux paroles écrites, agencées, méditées. Sa force est\naniipratique parce qu’elle évolue dans le rêve et la beauté,\nce dont les peuples et les parlements se moquent 1 La phrase\nde la Foscarina « Il monda è vostroln est digne d’une petite\ngrisolle. Aussi je me garde de la confondre, quoi qu’en disent\nles méchantes langues — avec cette actrice de génie, la\nDusc !\nLe « Fuoco » qui pouvait être le chef-d’œuvre de d’An\nnunzio, charrie dans son style toutes les scories et les cen\ndres de ses colossales combustions d’orgueil. Et d’abord une\napoplexie verbale qui manque scs effets, puis un relâchement\ngénéral des périodes encombrées de répétitions; enfin l’ulili-",
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     "texte": "Ration des matériaux déjà usés, reconstruction de vieilles ima\nges d’Annunziennes, polies ou chargées.\nCe ne sont plus les courants mélodieux d’images du\n« Triomphe de la Mort » et et des « Vierges aux Rochers »\nmais la joie de les avoir trouvées. Çar dans le Fuoco d’An\nnunzio charge son style habituel; il sait trop qu’une grise\nrie dérive de la lecture de scs oeuvres, et il nous raconte\nl’ivresse d’avoir composé « V Allégorie de T Automne »\n« La Ville morte », etc...\nIl n’en demeure pas moins le plus grand artiste italien,\nmoderne. Et les trois scènes d'amour du Fuoco le haussent\nparmi les plus grands écrivains modernes.\nV\nUne des caractéristiques de Gabriel d’Annunzio c’est sa\nl'ortune. 11 apparut jadis à vingt ans, ivre de sa jeunesse et\nde l’enthousiasme pîcin les yeux sous scs boucles dorées. Il\nfut aussitôt celui qu’une ville entière admire, couve et chérit,\ncelui à qui les femmes donnent volontiers leurs sourires.\nQuelques années plus tard il eut un méchant procès d’adul\ntère et fut condamné par les tribunaux : il bénéficié d’une\namnistie !\nPuis vint le scandale des plagiats, authentiques vraiment,\nmais n’écrasant par sa personne. Le moment fut néanmoins\ndes plus dangereux. On le crut fini. Mais ici comme ailleurs,\nla fortune le favorisait en lui donnant pour ennemis un misé\nrable Zoïle et une pauvre petite revue. Cachant son jeu il\nexaspéra les critiques Italiens par son silence. Impavide, il\nsourit tout juste ce qui était nécessaire pour dérouter scs en\nnemis. Et l’on sait pourtant de quelle façon les journaux\ns’acharnèrent contre lui.\nUn faux plagiat aux apparences énormes fut dénoncé à la\npetite revue par un inconnu (d’Annunzio lui-môme, paraît-il),\net quelques jours après déclaré fumisterie. La campagne som\nbra ainsi dans le ridicule et d’Annunzio, dans une lettre au\nh’igaro s’écriait : <c En voulez-vous des phrases et des images\n« — et voilà bien son style — vous qui vivez des miettes\n« tombées de ma Table ». Puis il y eut lo silence et l’on ou\nblia. Ce fut justice, car il demeure néanmoins l’élu do la For\ntune.\nLe Succès, cette grande chose qui nous domine, est sujet\nh des lois que des joueurs savants comme d’Annunzio con\nnaissent.\nJ’apprends en ce moment que le poète a échoué dans sa can\ndidature politique à Florence. Qu’importe ? le parti socia\nliste qui tient à lui comme à une proie, ne l’abandonnera pas,",
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     "texte": "et il siégera quand même à Montccilorio, Bien que je ne sois\npas socialiste, je prendrai aisément mon parti de ce succès,\ncar son aventure est des plus originales.\nL’Extrême-gauche s’enrichit d’un enlumineur de vitraux.\nGela l’empêchera de prendre des coups de soleil.\nCar — et voici la conclusion — d’Annunzio est un génie\nparnassien malgré scs tentatives vers la symphonie wagné-\nrienne et les nuances maladives de Verlaine. 11 demeure un\ngénie Italien en ce qu’il est essentiellement décoratif. Quel\nques-uns d’ailleurs vont plus loin et ne voientdans sonœuvre\nque ce côté décoratif, le côté porte triomphale pour retour de\ngénéraux vainqueurs.\nC’est du parti-pris et de la malveillance. « D’Annunzio (je\ncite les belles paroles de Jean Dorais dans son étude « La\nPoésie Italienne contemporaine) » aura fait son salut parmi\nles hommes par la sincérité de son cœur, par celle puissance\nqu’il a eue de soulager des milliers d’âmes, en confessant la\nsienne ».\nD r F. T. Maiunetti.",
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     "texte": "Les Dames au Jardin\nIWWWWWK\nA Tristan Klingsor\nRasant les murs pour jouir de leur ombre étroite, comme je\ndescendais les ruelles en pente qui me ramenaient au port, un\nbruit de voix, môle aux éclats de rire d’une femme, soudain\nm’arrêta. La crainte d’abord d’être l’objet de cette hilarité me\nlit lever la tête ; je me retournai : mais tout était déport, l’après-\nmidi brûlant et vide, seul, m’entourait. L’entretien joyeux\ncependant ne cessait pas. Ma curiosité en fut piquée, j’en vins\nà m’imaginer derrière ces poudreuses murailles quelque jardin\ndélicieux où des jeunes filles s’ébattraient. Aussitôt, avisant,\nà côté d’une petite porte, une façon de borne, j’y grimpai, et\nmes yeux purent tout iï coup satisfaire leur indiscret désir.\nDans un décor de hautes verdures parmi lesquelles leurs\nrobes claires brillaient, sous un buisson de lauriers-roses,\ntrois femmes étaient assises, le visage découvert, qui fumaient\ndes cigarettes en jasant. Gracieuses, elles cambraient leur\ntaille qu’emprisonnaient des gilets brodés ; de larges pantalons\nde soie cachaient leurs jambes, et leurs pieds nus frémissaient en\ndes babouches ajourées. Certes, n’étais-je pas encore assez\nfamiliarisé avec la rude et osseuse langue de ce pays pour\ndeviner le sujet de la conversation, mais un rire sur une bouche\nrose et qui s’ouvre à demi, des yeux qui s’abritent ou pétil\nlent sous des paupières molles, et par-dessus tout, le charme\ningénu et tendre de trois femmes qui se croyant seules s’ébat\ntent à l’aise, voilù des choses qui partout paraissent intelli\ngibles et savoureuses. Aussi bien, amusé et ravi, ne pouvais-\nje me lasser de les contempler, quand une des dames brusque\nment m’aperçut.\nElle eut un petit cri, d’un geste rapide se voila la face; ses\ncompagnes en mémo temps tournèrent la tête, inquiètes, et je\nn’offris plusù leurs regards que le spectacle assez sot d’un homme\nembarrassé, qui redoute ensemble de faire un mouvement et\nde rester immobile. Cela dura une seconde : enfin les femmes\nse remirent à parler. J’en profitai pour reprendre courage et,\nme faisant une contenance d’un sourire, doucement, comme\npour leur signifier que je les trouvais belles, je clignai des\nyeux. Mais elles se turent encore une fois, et comprenant qu’il",
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     "texte": "1 6g\nimportait que je fisse quelque chose, je simulai une vive har\ndiesse et, par geste toujours, les priai de m’ouvrir la porte du\njardin.\nQuelle ne lut pas ma surprise quand je vis l’une d’elles —\ncelle qui la première m’avait remarqué, se lever, et une moue\nde défi aux lèvres qui semblait me dire qu’elle était vraiment\nbien curieuse de voir si joscrais, s’approcher de la porte et\ntirer le verrou. En un instant, je lus descendu de mon obser\nvatoire et, franchissant le seuil, me trouvai dans le jardin.\nH y eut un silence. Les deux femmes assises à l’ombre des\nlauriers-roses, interdites, s’étaient dressées à leur tour et me\nregardaient. Elles avaient maintenant l’air étonné de leur\npropre audace. L’altitude déférente, pourtant, dont en ce\ntemps je fis montre, les rassura. Elles s’assirent, m’invitèrent\nh les imiter et à voix basse parurent, sans plus se soucier de\nma présence, renouer l'entretien charmant que j’avais inter\nrompu. Cependant je considérais à la dérobée le site exquis où\nsi subitement je me trouvais transporté. Des massifs de lilas\net de myrtes, au-dessus desquels planaient d’amples mûriers,\ndevant moi formaient un taillis épais ; ù droite et à gauche,\ndes gazons s’étendaient, entourant une pièce d’eau : plus loin,\ndes cimes abondantes et délicates à la fois dans l’air bleu se\nbalançaient et uneodeur suave d’orangerie, parmoments, char\ngeait la brise. Au surplus, de tous ces détails de paysage, je\nne cherchai pas à me rendre compte : plus que le jardin et\nses bocages, lesjeunes femmes auprès de qui j’avais pris place\nattiraient mon attention. Elles étaient aimables toutes trois,\nlégères, pleines d’attraits, et telles que si on ne les eût vu\nassemblées, on aurait dit de chacune qu’elle était incomparable.\nOr, comme, nouveau Pûris, je m’évertuaisà arrêter un choix\nparmi leurs beautés différentes, l’une d’elles me tira de ces\nperplexités, en m’adressant la parole. Je tentai de lui faire com\nprendre que je n’entendais rien à ces discours. Elle battit des\nmains : pour se communiquer l’impression que je produisais\nsur clic, elles se rejouissaient de ne plus devoir prendre de\nprécautions ; et eu même temps, avec une malice railleuse,\ntoutes les trois, ensemble, m’accablèrent de questions.\nJe souriais doucement : il était vraiment charmant de voir\nces jeunes femmes, pou à peu enhardies, s’empresser avec\nvivacité au tour de moi. Elles m’offrirent des cigarettes. Je\nrefusai, dérobai celle que fumait ma voisine; rien no les éton\nna plus que de me la voir porter aux lèvres. La deuxième me\ni5",
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     "texte": "170\ntendit la sienne, je l’acceptai encore; mais quand la dernière, à\nson tour, voulut tenter l’expérience, froissé de ce qu’elles\nn’eussent point saisi ma galante intention, je me contentai de\nbaiser la main qui s’avançait vers moi. Il y eut de petits cris.\nLes darnes pouffaient en me considérant et verbiageaient\ncomme des perruches; déjà on pouvait remarquer dans leur\nallure, cet enjouement un peu forcé, cette gaîté [bruyante et\ntrop libre auxquels une femme honnête ne manque jamais de\nrecourir quand, jouant avec le feu, elle prétend s’étourdir et\nétouffer la voix de quelque scrupule indiscret. Ces façons enfin\nme dépitèrent. Eh quoi ! fis-je, 11e suis-je donc pour elles\nqu’une sorte d’animal curieux? Elles se grisent du danger\nplaisant qu’elles courent en m’abritant, mais il est intolérable\nque rien en elles ne réponde à mes attentes secrètes! » In\ncontinent je résolus de les avertir que moi-même peut-être,\nmalgré leur insultante sécurité, étais aussi à craindre.\nL’occasion ne tarda guère : comme tout à coup elles so\ngaussaient de moi avec impudence, je me soulevai à demi et\nles menaçai du doigt. Elles n’attachèrent aucun prix à cet\navis. L’une d’elles, même, celle qui m’avait introduit, ne crai\ngnit pas de me narguer par un geste trop audacieux, à la véri\nté. Alors feignant une vivo colère, je me redressai et courus\nvers elle. Effrayée, elle eut un bond de biche: les autres l’imi\ntèrent : ce fut une débandade. Autour de la fontaine, elles\ncommencèrent par tourner d’abord; elles n’osaient crier et pa\nraissaient consternées. Quelqu’une enfin, encourant, gagna la\ncoudraic. Je me précipitai à sa suite, l’atteignis sans trop de\npeine et l’ayant enlacée, j’allais sur sa bouche poser des lèvres\ngourmandes, quand les deux autres nous joignirent, dirent un\nmot à l’oreille de ma captive et toutes trois, soudain en proie\nà un extraordinaire effroi, se mirent à trembler.\nJe m’étais arrêté, devinant à les voir écouter si anxieuse\nment, qu’il se passait quelque chose de grave ; je compris bientôt\nqu’un importun s’approchait de nous. D’abord je voulus plai\nsanter, car l’incident ne me paraissait valoir davantage ; mais\nla terreur de mes compagnes m’inspira quelques égards. Je\nles interrogeai des yeux, elles ne répondirent point ; je fis un\npas, elles m’arrêtèrent court, enfin, prenant une décision, elles\nm’entraînèrent, et avant que j’eusse eu le temps de me recon\nnaître, me firent entrer dans un pavillon qui, sous des char\nmilles de roses, s’élevait, et sur moi précipitamment fermèrent\nla porte.",
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     "texte": "I 7 I\nCraignant do renverser quelque objet par un geste mala\ndroit et de dénoncer ainsi ma présence clandestine, je demeu\nrai immobile dans l’obscurité, debout et presque anxieux,\n«l’essayais en même temps de reconnaître ce qui se passait au\ndehors, mais pas un bruit ne troublait le silence : je n’enten\ndais que le frémissement du sang à mes artères. Aussi bien,\nbannissant le remords que l’appréhension d’être la cause d’un\ndésastre,un instant, m’avait fait concevoir, je ne tardai pas à\nme remettre de l’alerte. L’ombre d’ailleurs peu à peu devenait\ntransparente sous mes yeux accoutumés aux ténèbres: j'osai\navancer, explorer à tâtons l’endroit qui m’enfermait. C’était\nun kiosque de plaisance, destiné sans doute à protéger du\nsoleil ou de la pluie ceux que tentait la sieste au jardin. D’é\npaisses nattes en garnissaient le plancher; sur chacun de scs\ncôtés tombaient des jalousies, au plafond, un œuf d’autruche,\norné de huppes rouges, était suspendu, et une odeur de san\ntal et de confiture, pénétrante et fade, en imprégnait les lambris.\nCela fait, je m’assis à terre et, pour charmer les loisirs de la\n•solitude et de l’attente, d’une rêverie délicate occupai mon\nesprit. Un léger étonnement maintenant me venait de ma\nsituation. Cette aventure étourdiment commencée, poursuivie\nen souriant, quelle face nouvelle allait-elle revêtir? Je revoyais\nles jeunes femmes ; rieuses, elles me regardaient : leur\ngorge ronde soulevait les gilets brodés, dans les babouches,\nleurs pieds nus frémissaient. Elles étaient belles; en une ima\nge unique et délicieuse, mon souvenir à cette heure enfer\nmait leurs attraits, et ravi, quelque témérité que je reconnusse\nà ma démarche, je ne pouvais m’empêcher de me féliciter de\nmon heureuse fortune. ,\nLe temps cependant passait. L’impatience me saisit. Que\nj eusse donc voulu sortir 1 II me semblait étrange que per\nsonne ne vînt me délivrer ou me rassurer tout au moins.\nL’incertitude bientôt, l’immobilité, l’air pesant, tout m’acca\nbla. J)u doigt, avec précaution, je soulevai la lame d’une\njalousie. Comment n’avais-je pas pensé à le faire plus tôt! Le\njardin par l’étroite lente m’apparut : derrière un rideau léger\nde branches balancées, je vis les pelouses, la fontaine autour\nde laquelle nous avions couru, les bosquets de myrtes et de\nlauriers; mais tout était désert, les dames avaient fui cl\nl’ombre bleuâtre du soir déjà se répandait, atlénuait là-bas,\nau-dessus des cimes, la nue limpide et changeante. Celte so\nlitude m’enhardit, à l’aveugle, je cherchai le bouton de la",
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     "texte": "172\nporto ; mes doigts rencontrèrent un loquet, et je me trouvai\nlibre tout à coup.\nUn silence paisible pesait sur le paysage. Avec circonspec\ntion, je fis quelques pas, traversai un bocage, furtif, inquiet,\nm’arrêtant à chaquo bruit. Au reste, c’était là précautions\ninutiles, les allées étaient vides, la voix de l’eau qui s’égouttait 1\nen le bassin de pierre, seule, animait la creuse étendue de\nl’air. Néanmoins, je ne m’aventurai pas plus loin : à quelles\nintempestives rencontres n’étais-je pas exposé en quittant ces\nparages abrités? L'obscurité au surplus s'épaississait et dé\nconcertait mes recherches. Je retournai en arrière, m’assis au\nbord de la fontaine. La nuit se fermait. On entendait au loin,\nau-dessus de la ville assoupie, des grondements de chiens\ns’élever, ce bruit de meute errante qui dès la chute du jour,\ndans les villes d’Orient, se déchaîne.Alors pendant une seconde\nj’eus la tentation d’ouvrir la porte par quoi j’étais entré et de\nm’enfuir; mais outre qu’il était imprudent de circuler à cette\nheure dans les rues, je crus devoir me faire un point d’hon\nneur de ne pas abandonner, avant de m’y être distingué, une )\npartie aussi piquante. C’est pourquoi, surmontant ma faiblesse,\nje regagnai le petit pavillon, disposai les nattes pour la nuitée\net, dans l’odeur adoucie et comme filtrée des orangers, fer\nmai les yeux, tandis que l’air bleu do la nuit, par la porte\nentrebâillée, coulait jusqu’à mon front...\nLorsque je rouvris les yeux à la vive lumière du jour, un\nsi charmant visage apparut penché au-dessus de moi qu’en\nl’excès de ma surprise j’hésitai un instant à reconnaître en\ncette présence délicieuse la jeune femme qui la veille m’avait\ndonné accès à cet endroit. Qu’elle était svelte et gracieuse\ndans la soie et la clarté : l’éclat des mille faïences vertes ou\nbleues dont, en un éclair de soleil, j’avais vu les murs du pa\nvillon recouverts, mettait sur sa gorge et son visage un reflet\nlimpide. Mais elle sourit ; une douceur tendre tomba de scs\nyeux et tout à coup transporté d’une joie muette, ne pouvant\ndouter davantage, je lui vouai toute la ferveur de mon être,—■\n■« Vous étiez là, fis-je, oubliant qu’elle ne pouvait me com\nprendre, vous étiez là et je dormais!.. », et je me relevai,\nlui pris les mains. Elles étaient potelées et blanches; le\nhenné qui en rougissait les ongles leur donnait l’air de porter\nau bout des doigts do délicates blessures. Puis je m’inclinai\nvers elle; elle me regardait toujours, étreinte sans doute d’une",
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     "texte": "i 7 3\némotion pareille ù la mienne; et sur sa bouche enfin, d’un\nbaiser, j’arrêtai le petit sourire maladroit, imperceptible et\nflottant que, dans son trouble, elle y avait oublié. Quel frisson\nalors nous fit trembler! Je la sentis se ployer entre mes bras;\nun désir énergique en même temps m’embrasa. Silencieux et\nardent, je l’enlaçai, — un parfum obscur montait do scs\nvêtements — et revenant ü scs lèvres boire son baleine éper\ndue, je la fis glisser sur les nattes où j’avais dormi. Elle\nobéit, les paupières basses; je m’allongeai auprès d’elle: mais\ndes voix joyeuses soudain retentirent derrière nous et comme\nj’allais toucher le prix 'de mes peines les deux autres dames\nentrèrent dans le pavillon.\nNous nous étions relevés en sursaut, en proie à un trouble\nqui eût légitimé les suppositions les plus audacieuses; avec\ndiscrétion, pourtant, les dames, sans rien laisser voir de leurs\nsoupçons, me souhaitèrent, le bonjour. Je leur baisai les mains\net lorsqu’ ensemble nous sortîmes j’avais repris toute mon\nassurance.\nLe matin était frais encore. Alourdis par la rosée récente,\nles lilas et les glycines se balançaient. Des clartés blondes\nglissaient sur les pelouses. Au pied d’un massif de rhododen\ndrons, nous prîmes place, et je remarquai avec satisfaction\nque mes gardiennes avaient pris soin, se doutant de mon ap\npétit, de me préparer un sommaire déjeuner. Avec quelle joie\nje mordis dans le pain compact! Je goûtai aussi de roses\net transparentes confitures qui avaient une saveur de fleurs et\ndu miel qu’au bout d’une cuoiller, ainsi qu’on donne la bec\nquée à des oisillons, les dames me tendaient. Rassasié enfin\net plein de gratitude, je pus prêter aux grâces de mes bien\nfaitrices l’attention dont elles étaient dignes.\nQuelle heure charmante nous passâmes! Avec un tact où je\nme plus à reconnaître l’intention de perpétuer par quelque\nsigne sensible le souvenir de notre première entrevue, elles\navaient tenu â porter les vêtements dont jeles avais, la veille,\nvues parées. Leur col nu était frais comme du lait; sous le\ntissu transparent des soies, je devinais des gorges fermes, ai\nmables et rondes â souhait. Mes yeux indécis allaient de l’une\nù l’autre. C’est, une nécessité étrange (pic celle où se trouve\nnotre cœur de faire un choix quand il se trouve en présence\nde plusieurs objets attachants. Je regrettais presque de n’en\npouvoir préférer aucune, il me semblait que si j’eusse aimé\nl’une de ces femmes, rien n’eût pu ajouter â mon bonheur.\n18.",
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     "texte": "174\nMais toutes trois étaient semblablement belles ; avais-je le\ndroit de mettre au-dessus des yeux de celle-ci, la bouche par-\nlaite de sa voisine et aurais-je pu, ce faisant, oublier <pic la\ntroisième en sa babouche cachait mal le plus joli pied du mon\nde!... Je gardais bien, cependant, que mon attitude trahit\ncet intérieur débat. Avec douceur, je leur souriais, parfois je\nleur adressais un mot et elles, touchées do ce culte respec\ntueux auquel certainement elles n’étaient guère accoutumées,\ncommençaient à soupçonner en moi la possibilité d’elles ne\nsavaient quel amour inconnu et merveilleux.\nQuand le soleil gagna notre abri, nous nous levâmes et\nnous mîmes en quête d’un endroit plus ombragé. Ce fut ainsi\nque j’appris à connaître une partie du jardin. Il était vaste et\ntouffu, une verdure abondande faisait partout les lieux propi\nces à notre commerce singulier. On voyait ici, au-dessus des\ngazons, des platanes au tronc ci’cusé s’élever, là-bas d’un\ntaillis émergeaient les orangers dont les fruits éclataient, ail\nleurs la pente d’une colline fuyait et des cyprès obscurs en\ncouvraient le sommet. Nulle part sur les profuses végétations\nne pesait de contrainte, la plante, l’arbre ou l’herbe s’épa\nnouissaient où la semence en était tombée, fles fleurs encom\nbraient les chemins, bouchaient la gorge des fontaines sono\nres. Une harmonie, néanmoins, puissante et riche, se manifes\ntait dans ce désordre et le jardin qui n’était sauvage ni cultivé\nprésentait son ordonnance décorative.\nSous une tonnelle profonde, nous nous arrêtâmes; l’appro\nche de midi embrasait l’air. Les jeunes femmes s’étendirent\nsur les nattes quo j’avais emportées, je m’allongeai à côté\nd’elles. De temps en temps, un souffle de vent amenait jus\nqu’à nous, en une bouffée rapide, lo parfum dissolvant des\norangeries, puis tout s’éteignait et dans le calme on entendait\ns’élever des pelouses désertes, le ruissellement d’uneeau vive.\nNous nous taisions. Parfois, nous tressaillions d’une douceur\ninprévue à sentir se frôler nos regards ou nos pensées.\nLa voix des prêtres qui chantaient la prière au-dessus de la\nville nous tira de celte muette et délicieuse oisiveté. Les da\nmes, en sursaut et comme surprises «pie l’heure se fût si vite\nécoulée, se levèrent et m’ayant fait comprendre que je devais\nles attendre à cette place où elles ne tarderaient pas à me re\njoindre, s’éloignèrent. Leurs silhouettes claires disparurent\nau tournant de l’allée; je fus seul dans le jardin tiède qu’em\nplissait le bourdonnement des mouches. Alors dans l’ombre",
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     "texte": "odorante des feuillages, je m’enfonçai et peu à peu me lais\nsai choir aux molles profondeurs de la sieste.\nLe temps passa. J’avais fermé les yeux; une lumière dorée,\ncouleur d’écaille, sous mes paupières, tant l’air était subtil,\ns’insinuait. Sur mon visage tout à coup, je sentis une Heur\ntomber; elle glissa, s’arrêta à mon cou. Je n’eus la forcedc\nl’écarter. Une deuxième suivit. — C’est une rose, pensai-je :\nelle s’accrocha à mes cheveux, se balançait doucement, et une\nautre déjà, une flexible grappe de glycines, couvrait mon\nfront. Je souris sans bouger, rien au monde n’eût pu me dé\ncider à tenter un mouvement. Mais dans ma bouche entrou\nverte, soudain un petit bouquet de Heurs de citronniers, —\nj’en reconnus la saveur, — s’introduisit; j’ouvris les yeux et\ndevant moi, railleuses, j’aperçus les dames.\n— « C’était donc vous qui me lapidiez)... » m’cxclamai-jc.\nJe voulus me mettre sur mon séant, elles me retinrent en s’as\nseyant près de moi, m'offrirent, pourvoyeuses diligentes, ce\nqu’au repas du maître elles avaient pu dérober, des sucre\nries, de petits gâteaux, des fruits et du pain.\nLe repas terminé, je ne songeai plus h quitter la position\nqu’elles m’avaient imposée. Sur les genoux de la plus proche,\nj’avais appuyé la tête; scs poignets parfois m’effleuraient, A\nla faveur du doux tumulte que ces contacts furtifs suscitaient\nen moi, je compris combien j’avais été ridicule en cherchant\nà fixer une illusoire préférence et n’acceptant pas, tout en\ntière, ma bonne fortune. Aussi bien comme la jeune femme,\ndistraite, détournait la tête, prestement je coulai la main à son\nsein et, soulevant d’un geste rapide sa petite guimpe de soie,\ndécouvris une gorge incomparable. Je m’étais redressé en\nmême temps, la bouche hardie, et sans qu’elle résistât trop,\nj’allais me livrer aux plus vives caresses ; mais ses compa\ngnes, avec un emportement étrange, sautèrent sur moi et\nm’arrêtèrent.\nII y eut un moment d’angoisse; et tandis qu’étonnées de\nleur violence elles baissaient les yeux, je me pris à songer\nqu’il était digne de remarque, le soin qu’avaient pris les jeu\nnes femmes, tant dans l’événement récent qu’au matin, lors\nde la scène au pavillon, de réprimer mes tentatives. Un tel\nsouci était peu compatible avec la complaisance qu’cllcs appor\ntaient à s’ofl’rir! Avant de tirer de ces circonstances quelque\njudicieuse réflexion, je résolus de mettre à l’épreuve la vertu\nde la seule dame dont je n’eusse encore pu consulter les dis\npositions.",
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     "texte": "Le hasard ne tarda pas à me favoriser. Pour cueillir une\ntige de lilas, comme la svelte créature sur qui j’avais des\nvues s’était écartée et, ne sachant l’atteindre, cambrait en vain\nsa taille souple, je courus à son aide, feignis do la vouloir\nsoulever et traîtreusement l’enlaçai, frémissant à sentir sa poi\ntrine Remplir mes mains. Ainsi que les autres, elle s’aban\ndonna; même, voyant que je cherchais scs lèvres, clic se dé\ntourna à demi;et sans fausse honte me les tendit. Aussitôt les\nles deux femmes inoccupées se précipitèrent sur nous et de\nmes bras, presque avec brutalité, arrachèrent leur amie,\npleine encore du plaisir que je venais de lui causer. Du motif\nqui les animait, dès lors je ne doutai plus.\nJe pris garde d’ailleurs de m’abandonner à ces réflexions\net rien ne m’étant aussi délicieux que ces rapides privautés,\nje tentai, autant pour en prendre de nouvelles,que pour ani\nmer quelque peu le long après-midi — d’initier mes hôtes\nses aux agréments du collin-maillard. Le jeu sans doute n’était\nqu’un prétexte : ignorant jusqu’au nom de mes amies, il m’eût\nétéimpossihledc remplir son objet, maislesdames avec finesse\nconsentirent à n’y trouver que ce que j’y prétendais mettre.\nLes yeux bandés, j’errai sous les charmilles; elles fuyaient,\nse dérobaient à mes mains en quête, me guidaient par leurs\ncris. J’en saisissais une, enfin; aux caresses les plus liberti\nnes sous le couvert du divertissement je me risquais; cepen\ndant pour peu ([uc je m’enhardisse je sentais un bras dépité\nretenir le mien. Je recommençais. Sur une autre gorge, mes\ndoigts lascifs erraient ; entre mes genoux, des reins flexibles\nfrémissaient. Je ne tardai pas à m’échauffer. L’ardeur que\nmontraient les jeunes femmes au surplus stimulait et autori\nsait la mienne. J’entraînai plus avant mes partenaires : elles\nétaient loin d’opposer de la résistance à des projets qu’elles\nne pouvaient qu’approuver. Je rêvai des luxures subrepticcs ;\ntour û tour les emmener, et sous l’ombre propice d’un bocage\nsans même découvrir mes yeux, afin de laisser à l’amante\ninconnue tout l’attrait du mystère, user de leur ivresse char\nmante, voilà ce que j’eusse voulu. Mais leur attentive vigi\nlance déjoua mes plans : je ne pus avec l’une d’elles m’écar\nter sans trouver lesdeux autres sur mes pas : elles semblaient\nn’avoir deviné mes intentions que pour se donner la joie\ncruelle de les contrarier. Outré de tant de malice, enfin je\nm’arrêtai ; j’arrachai mon bandeau, et silencieux, encore émus\ndes péripéties de la poursuite, nous revînmes nous asseoir au\npied des lauriers-roses.",
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     "texte": "i 7 7\nL'après-midi déclinait : une fraîcheur montait des herbes,\ndes buissons. L’oblique lumière do la nue perçait les feuilla\nges, trempait en l’eau paisible de la fontaine. L’imminence\nde la séparation nous pénétra do mélancolie. N’avais-je pas\nmontré trop de brutalité, me demandais-je ; lcsjcuncs femmes»\nde leur côté, paraissaient témoigner quelque repentir de leur\nmalignité. Nous nous souriions tendrement : une douceur\nsentimentale emplissait nos yeux.\nPuis elles se levèrent. Tant que les massifs couvrirent notre\nmarche, je les reconduisis. Au bout d’une allée, nous nous\nquittâmes et joies regardai s’éloigner. Que j’eusse donc voulu\nles retenir auprès de moi ! Je songeai à Ja froide solitude du\npetit pavillon où une nuit encore j’allais devoir reposer. Si\nl’une d’elles au moins avait l’idée de m’y rejoindre 1 Afflige\net plein de désir, les mains inquiètes encore du souvenir de\nleurs formes, je revins lentement sur mes pas.\nC’était le soir. J’en sentis la douceur pénétrante peser sur\nle jardin. Au-dessus des murs, le ciel se faisait d’un pourpre\ndélicat : un sang léger et rose coulait dans l’air immobile.\nParmi les verdures, une ombre bleuâtre, comme une fumée\nse répandait. Il n’y eut plus de clarté bientôt qu'à la cime\nd’un platane, à son tour elle expira : tout parut avec elle s’é-\nIcindre et s’obscurcir.\nEn louchant le seuil du kiosque désert, une colère soudain\nme saisit. — « Et quoi I fis-je, ne suis donc ici que pour m’as\nseoir, inoffensif et tranquille, auprès de trois jeunes femmes\net ne puis-je rien espérer au-delà de ces passives délices ?. »\nIl semblait à mes yeux dessillés qu’un charme énervant jus\nqu’à présent m’eût retenu sous sa vertu, tandis qu’avec les\névénements qui l’avaient emplie, je revoyais ma journée. Je me\nrappelais mon réveil, la dame penchée sur moi, notre étreinte;\nje me souvenais de l’heure limpide qu’à l’ombre des lauriers-\nroses, nous avions passée. La sieste d’où, à coups de fleurs,\nm’avaient tiré mes amies, nos jeux voluptueux, les cares\nses les contacts divers et savoureux dont mes sens s’étaient en\nfiévrés, ma mémoire trop fidèle n’omettait rien. L’amour avait\nmultiplié autour de moi ses « moments » les plus propices :\nquelle inertie inexpliquable m’avait donc empêché do les\nmettre à profit!... Quelques reproches dont je m’accablasse,\nje n’oubliais pourtant pas que rien autre n’avait fait obstacle à\nma résolution que la réciproque jalousie dont les dames étaient\ndévorées. Là, en vérité, résidait le secret de leur conduite. Le",
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     "texte": "178\nsoin étrange qui les faisait favorables ou contraires à mes\ndésirs n’avait que ce motif. Certes, toutes trois souhaitaient\nmou étreinte et la facilité qu’elles témoignaient m’en était la\npreuve, mais l’idée leur était insupportable qu’il fallût en l’oc\ncurrence que l’une d’elle prît le pas sur les deux autres et elles\naimaient mieux se priver mutuellement de ce qu’elles con\nvoitaient, que résigner leur ridicule susceptibilité.\nPendant ces réflexions, je m’étais étendu sur ma couche et,\nderrière le tissu de mes pensées chagrines, le souvenir des\njeunes femmes, leur grâce, leur visage et leur sourire, se\nlevait. A toute autre préoccupation,cette intime féerie [ne tarda\npas à faire trêve. Vers elles, fervent comme une prière, mon\ndésir monta. Il m’emplit tout entier, d’une sorte de lueur sur\nnaturelle illumina en mon esprit l’image des dames : elles\ny rayonnaient maintenant comme des statues d’idoles dans le\nrouge éclat des cierges. Nulle prédilection ne me requérait.\nQue m’importait l’amour !... L’une d’elles, ah! que l’une quel\nconque d’entre elles fût à moi, je ne désirais rien de plus !\nFiévreux, j’étais l’étalon que tourmente la saison généreuse et\nqui, la peau en feu, vient hennir cl souffler contre la cloison\nqui le sépare des juments... Incapable de sommeil, tantôt je\nfermais les paupières, tantôt, d’un pas nerveux, j’errais dans\nla nuit pacifique et belle. Des colliers d’étoiles, de limpides\nrivières de clarté coulaient et se déroulaient dans le ciel. Pas\nun souffle ne troublait les verdures immobiles, mais un petit\ninsecte tapi dans l’herbe de temps en temps criait, afin saus\ndoute que l’on sentît mieux, après qu’il s’était lu, quel calme\ninfini emplissait l’espace.\nLe jour à nouveau se leva; il ne devait, hélas! éclairer ma\nvictoire. Je me retrouvai assis avec les jeunes femmes l’om\nbre des lauriers roses. La joie qu’à nous revoir nous éprou\nvâmes para nos visages affligés d’un sourire. L’heure était\nlégère et douce ; mais tout entiers à la concupiscence, nos\nsens no surent se prêter au charme bénin qu’on leur propo\nsait. Nous promenâmes dans le jardin : notre impatience\naimait à se leurrer par un semblant d’action. A peine échan\ngeâmes-nous une parole ou un regard. Midi brûla; les dames\nme quittèrent, puis revinrent. Le désir emplissait ma bouche\nd’un goût de sang; l’oisiveté à laquelle la grande chaleur\nnous réduisait acheva d’exaspérer mon inutile ardeur. Le soir\ntomba, impassible et serein, sans que j’eusse pu réaliser le",
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     "texte": "179\nplus anodin de mes desseins : certes j’avais alternativement dé\nployé la ruse et l’audace; tout avait été en vain; les jeunes\nfemmes défiaient celle-ci et éludaient celle-là. Je pensai pleu\nrer de dépit quand, laissé seul et insatisfait, la nuit m’en\ntoura de sa lumineuse tranquillité.\nTelle fut la vie que désormais, en ce jardin de supplices,\nje menai. Qu’il m’en coûte d’en remonter le cours! Au matin,\ngoûtant à l’ombre la fraîcheur que dans l’air avait répandue\nl’aube, immobiles et nonchalants, nous restions assis sur les\ngazons, près de la fontaine qui jamais ne se taisait. De roses\ncolombes, parfois, nous entouraient en jasant : elles cou\nraient., piquaient à nos côtés les reliefs de nos repas, s’envo\nlaient, allaient se percher, toujours roucoulant, sur les murs\nou dans la verdure profonde des plantanes. La brise limpide\nnous pénétrait; nous étions purs et allègres. C’était l’heure\npropice aux conversations : les dames babillaient : peu à peu\nm'appropriant leur rude langage, j’appris à bégayer quelques\nmots, à prononcer leur nom. Mais derrière celle feinte tran\nquillité, quelles violences, quelles luxures se cachaient! J’en\nsurprenais souvent chez mes compagnes en une œillade, un\ngeste, un frisson, l’irrécusable indice. Une flamme nouvelle\ns’en ajoutait au feu oû je me consumais. Bientôt, incapable do\nsupporter l’inaction, je proposais quelque promenade. Aux\npires astuces, alors, tandis (pic nous circulions sous le cou\nvert, je commettais le soin de réaliser mes espérances! Qu’en\ndirais-je! Irritante comédie : le rôle que j’y jouais était dou\nloureux et pitoyable. Les dames m’encourageaient, mais\nqu’elles s’aperçussent que l’une d’elles échangeait avec moi\ndes signes d’intelligence, à l’instant, la jalousie reprenait le\ndessus et ne me quittant plus, épiant mes regards même, elles\nme réduisaient derechef à une humiliante impuissance.\nLa sieste méridienne, durant laquelle je restais seul, me\ndonnait le brûlant loisir, ensuite, de confronter mon ambition\navec les mécomptes que j’éprouvais. Maintes fois, j’avais tenté\nd’assigner pour ce moment quelque rendez-vous. L’une des\ndames enfin se rendit à mes instances. Elle entra furtive;\nà peine nous abandonnions-nous û nos transports que les deux\nautres firent irruption dans le pavillon, indignées et mar\nquant assez par leur contenance tout le ressentiment qu’elles\nvouaient à notre conduite déloyale.\nLa chaleur de l’après-midi venait irriter encore notre sub\ntil tourment. Un sang trop léger et trop rapide enflait nos",
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     "texte": "l8o\nveines. Nous nous taisions, devinant en chacun de nous un\ntrouble semblable û celui qui nous dévorait et faisait trem\nbler nos mains. Les tentatives les plus désespérées, je n'hé\nsitais pas alors à les risquer. Nous connaissions trop bien\nnotre mal à présent pour tenter de couvrir nos manœuvres des\napparences d’un jeu frivole, collin-maillard ou autre. Nos\nessais d’amour étaient pareils à des luttes barbares, nos assi\nduités à des embûches : je rôdais autour des dames comme\nun ennemi qui attend de bondir. Un instant, je fus effrayé de\ncet état affreux : mais qu’il me soit permis d’avouer que je\nn’eus la force d’en rougir. Les sentiments tyranniques qui\nm’animaient n’auraient pu souffrir de partage. Tout en moi\nsubissait la détresse d’un besoin, et j’emploie à dessein ce\nterme grossier, car j’étais une brute alors et rien de plus.\nQu’il se faisait lointain le regret de l’amour que d’abord j’a\nvais ressenti : avec cette bestiale frénésie, les chastes préfé\nrences du cœur n’avaient rien de commun.\nQuand la lumière du jour se faisait trop vive, nous allions\ndemander un abri au petit kiosque. Il était plein d’un om\nbre sans fraîcheur, mais odorante. Sous les tringles des ja\nlousies, le soleil mettait des traits dorés. De fines étincelles\njaillissaient jusqu’aux faïences des murailles; on voyait une\nHeur d’émeraude, ici, s’allumer sous l’émail : un rose corail,\nailleurs, luire en l’cutrclac d’une arabesque végétale. Autour\nde l’œuf d’autruche suspendu au plafond, des mouches bour\ndonnaient, puis se taisaient, posées sur les houppes de laine\nrouge. Nous nous asseyions. Les dames s’olfraient des frian\ndises, dégustaient des confitures; et à les sentir si près de moi\nen l’étroit réduit, une griserie sourde gagnait mes sens. Le\nparfum des vêtements, des essences se mêlait dans l’air à\nl’odeur savante des lambris. Sous le coup d’un désir trop\npoignant je frémissais, et ma main cauteleuse vers la chair de\nmes compagnes rampait.\nQuelle émotion redoutable me saisissait quand sous mes\ndoigts, je rencontrais la chaleur dissolvante cl molle d’un pied\nnul Une minute immobile, jo tenais en ma paume moite, l’objet\ncharmant : des lueurs passaient sous mes paupières, — puis,\navec de précises lenteurs, et mettant en ce simple attouche\nment tout ce qu’il y avait en moi de volupté, je montais au\nlong de la jambe, effleurant les chevilles, les mollets où un\nduvet léger frémissait à mon approche, .l’atteignais le genou\nplié et rond, et à nouveau je m’arrêtais. Une telle ivresse me",
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     "texte": "i8i\nremplissait alors qu’il me semblait qu’en ma poitrine mon\ncœur allait se rompre. Mais la dame qu’envahissaient ces\nindustrieuses caresses n’en pouvait supporter longtemps l’é\nnervante douceur : je la voyais fermer les yeux, entr’ouvrir\nles cuisses; scs lèvres s’agitaient, elle renversait la tète et\npour ne poiut donner l’éveil, je retirais ma main devenue brû\nlante. Souvent, favorisé par le hasard, il m’arriva de faire\nainsi défaillir sous mon toucher habile deux femmes à la fois.\nJe comparais la douceur de leur chair ; mes mains se concer\ntaient; j’aimais à réunir leurs sensations différentes. C’était\nlà jeux dangereux 1 Une sueur glacée découlait de mon dos\nquand je finissais; je claquais des dents. Jamais fatigue d’a\nmour ne m’avait exténué autant que le faisaient ces som\nmaires engagements.\nAux peines qui m’accablaient les dames d’ailleurs n’échap\npaient pas. Comme moi, dans l’atmosphère lourde du pavillon,\nje les voyais haleter. Un cerne noir entourait leurs yeux; leurs\nlèvres étaient sèches et leurs gestes fébriles. Parfois l’une\nd’elles, pour fuir le mortel tourment de ma présence, s'enfuyait ;\nnous l’entendions errer fauteur de nous; le sable criait sous\nses pas. A la faveur du désespoir qui nous emplissait, ah ! quel\néclair divin et meurtrier de notre étreinte eût jailli! Mais je\nn’en connus pas la brûlante douceur. A mesure que notre\ndésir s’exaspérait, je me vis contraint à une inaction plus\nétroite. Les caresses môme bientôt me furent interdites ;\naverties, chacune par une expérience particulière, de ces\nvoluptés clandestines, les dames, à la seule expression de\nleurs visages, surent deviner le moment de mes entreprises\net, quand elles n’en étaient pas l’objet, elles mirent toute\nleur industrie à les contre-carrer. Je ne voulus d’abord pren\ndre garde à leur irritation : mais un jour, comme ma main,\naux vergers secrets allait grapillant, l’une d’elles, avec tant\nde force, frappa de son éventail la face do la jeune femme que\nj’étais en train de flatter, qu’il se brisa en deux morceaux.\nDorénavant, pour éviter un nouvel esclandre, je me dus refu\nser ces délicates privautés.\nLe soir ensuite venait. Je me retrouvais seul. C’était l’es\npace ouvert, transparent et bleu, le doux enchantement d’un\nciel d’étoiles, le silence des êtres, des choses, de l’air même. J’al\nlais m’asseoir au bord du bassin et dans l’eau froide longue\nment trempais mes mains, ma face, ma bouche altérée. Une.\nfois, me glissant de bosquet en bosquet, j’avais aperçu, au\n40",
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     "texte": "creux d’un vallon, une haute maison ombragée de cyprès. Des\nprojets les plus insensés, depuis ce moment, j’étais travaillé.\nAutour de la demeure close, je rôdais. Que ne pouvais-je au\nprix de l'effraction ou de l’escalade m’y introduire, jusque dans\nleur appartement relancer mes amies insaisissables! L’ivresse\npoignante du bandit qui brise les serrures et force les portes\npeu à peu me gagnait. Mais l’entreprise dépassait mon\npouvoir; plein do dépit, cédant tout û coup à une faiblesse sin\ngulière, comme si j’eusse devant moi rencontré le Destin lui-\nlui-mêmc qui me barrait la route, je devais me retirer, rega\ngner ma couche douloureuse et le petit pavillon plein encore\ndu bruit de mes soupirs.\nUne situation aussi pénible enfin passa ma patience. Do\nlotîtes mes forces, je me révoltai contre ce sort intolérable;\nsoudain résolu, par quelque moyen que ce fût, û mettre terme\nà l’aventure, je décidai de demander û la brutalité ce que la\ndouceur et l’astuce jusqu’alors n’avaient pu me donner. C’était\nlà, en vérité, une résolution dont un galant homme eût dû\nrougir, mais au point où m'avaient mené mes constantes\ndéfaites, de telles considérations ne pouvaient plus me retentir.\nTrop longtemps, j’avais tenu le rôle de l’affamé que l’on fait\nasseoir au pied d’un arbre chargé de fruits et à qui, sans lui\noffrir d’en goûter, on vante la bonté de scs produits. Je me\nrévoltais enfin et mes mains exaspérées allaient arracher les\nbranches pesantes.\nSemblable projet demandait une exécution immédiate : je ne\nbalançai pas à fixer la définitive épreuve au lendemain du jour\noù j’en avais conçu l’idée. Cette nuit fut la première où je\ngoûtai un sommeil pur et sans vertiges. La proximité de l’ac\ntion inc remplissait de calme; mon désir me laissa quelque\nrépit; déjà, il se nourrissait de la douceur prochaine du\ntriomphe.\nLe matin parut. Je m’éveillai, tranquille, l’âme empreinte\nde dureté et de résolution; et â l’ombre d’un bosquet qu’en\nveloppait une lumière légère et blonde comme le thé, je m’as\nsis en attendant les jeunes femmes.\nElles vinrent. Silencieuses, on eût dit qu’elles pressentaient\nconfusément la proximité du dénouement. Elles se taisaient,\nn’osaient me regarder; ne sachant comment engager les hos-\ntilités, je me tenais moi-même sur la réserve : une gène, indé\nfinissable pesait sur nous. Où était-il le temps que je m’amu-",
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     "texte": "\"\nl\ni83\nsois (lu bruit délicieux de leur ramage, et malhabile, m’essayais\nà balbutier quelques mots de leur langue sonore?... Douceur\ndes causeries, charme du cœur, délicat appareil des tendresses\nnaissantes, où étiez-vous?... L’ardeur repliée et farouche de\nla luxure vous avait remplacée; rien ne subsistait de notre\naimable commerce : l’air limpide, la fraîcheur île l’ombre, le\nmurmure des eaux même ne touchait plus nos âmes préoc\ncupées.\nMon cœur battait : j’épiais avec angoisse le signal du hasard,\ncar me faut-il dire que pour déployer les violences que je pro\njetais, je n’avais aucun plan arrêté? Ma convoitise attentive\nsuivait leurs gestes : comme si j’eusse été gouverné par un\ndémon impérieux, je la sentais posséder mon être. L’une des\ndames tout ù coup se leva, alla dans la fontaine tremper son\nmouchoir de soie. Machinalement, je me mis debout, la regar\ndai, et une seconde, l’envie me hanta de foncer sur elle ; mais\nje souhaitais malgré tout une satisfaction plus délicate ; je\ndominai celte frénésie, me contraignis à patienter encore. La\ndame revint; je lui pris des mains le foulard mouillé, m’en\nhumectai la bouche et le front.\nComme je ne me rasseyais pas, elles crurent que je sou\nhaitais marcher; à l’instant, avec complaisance, elles se mirent\nen devoir d’obéir à mon caprice et me prenant par la main,\nm’entraînèrent. Je les suivis sans résistance. L’odeur des ver\ndures humides se mêlait à la pureté du matin : la transparente\nvoix de la fontaine enchantait tout le paysage. Il me semblait\ncirculer en une inconscience stupide : des frissons glacés par\nfois me traversaient, je sentais en moi néanmoins je ne sais\nquelle force contractée, aveugle et prête A bondir.\nLe feu redoutable et longtemps couvé enfin éclata. Tandis\nque, pour en respirer lo parfum, nous penchions notre visage\nvers la grappe bleue des glycines, une dame, sans penser A\nmal, certes, s’écarta de nous cl gagna le petit pavillon. Brus\nquement, alors, je bondis à sa suite, la poussai à l’intérieur\net refermai la porte.\nNous étions seuls, enfermés 1 Une joie lyrique m’envahit :\nune seconde, je demeurai immobile, comme confondu par la\nt certitude d’une félicité si longuement convoitée ; mais sou\ndain, saisi d’une démence sacrée, j’enlaçai la jeune femme\népouvantée de ma violence. Etreinte tant souhaitée, je connus\nta douceur 1... Nos bouches se confondirent, mêlèrent leur\nsalive, et, déjà impatient, je me sentais pâmer au contact sur",
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     "texte": "i84\nma chair des membres de mon amie, quand les carreaux des\nfenêtres volèrent en éclats, deux mains furieuses écartèrent\nles persiennes, et entre nous, avant que j’eusse eu le temps\nde faire un mouvement, une des dames s’était placée.\nQuelle colère me brûla ! Je vis rouge et un moment je crus\nque de mes poings, j’allais assommer la jeune femme. Mais\nbrusquement, cet aveugle transport tomba : il n’y eut plus en\nmoi que découragement, tristesse et bonté. Sans mol dire,\nj’ouvris la porte du pavillon et sortis. Les dames me suivi\nrent, interdites. On eût dit qu’elles redoutaient d’être battues.\nJe m’en aperçus et j'eus un faible sourire.— « Pauvres amies,\nfis-je, rassurez-vous. Je ne vous toucherai pas: je n’éprouve\nplus que de la pitié à votre endroit. Pourquoi m’irriterais-je :\nil me convient plutôt de craindre vos reproches. Pardonnez-\nmoi !... Tranquilles et heureuses, quand je suis entré dans ce\njardin, vous riiez, assises à l’ombre des lauriers roses. Eu\nquel 'enfer n’ai-jc pas changé votre innocente et facile féli\ncité !... Vous vous haïssez à présent... L’odeur d’amour\ninconnu que je portai sur moi vous a grisées... Pardonnez-\nmoi ! De la plus chaste substance de nos rêves, nous avons,\nimprudents!— nourri notre convoitise : c’est une bête sans\nmerci, elle s’est levée contre nous, elle a faim I Ainsi par une\ndure expérience, apprenons-nous que le désir que ne précède\npas l’Amour est impie et enfant du désordre. II ne faut pas\ncueillir des fleurs pour bouchonner un ûne, ni faire tomber les\noranges pour amuser les petits chiens. Nous avons méconnu\nla destinée des choses: elles se sont vengées... Pardonnez-\nmoi, pauvres amies ; je vous ai fait du mal, mais je m’en\nrepens; et que mon souvenir vous soit léger!.. ». A ces mots,\nm’approchant des jeunes femmes, delà première je baisai la\nmain, de la deuxième, les lèvres étonnées, et comme la troi\nsième, celle quej’avais entraînée dans le pavillon, n’avait en\ncore eu le temps de rajuster ses vêtements, avec douceur, je\ntouchai de ma bouche scs seins nus. Puis ayant enfermé en\nmes yeux, au long d’un dernier regard, l’image de ce jardin\ncruel et délicieux, j’ouvris la porte de la rue et m’en fus.\nUne tristesse accablante pesait sur moi. Un moment je de\nmeurai immobile; mais d’un effort rejetant loin de moi cet\ninutile souci, j’allais reprendre la route qui, par mainte ruelle\nen pente me ramenait au port, quand, avant de m’écarter\npour jamais de cet endroit mémorable, l’envie me passa par",
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     "texte": "la tête de revenir sur mes pas et de jeter par-dessus la mu\nraille le coup d’œil de l’adieu aux jeunes femmes.\nJe remontai lentement, me retrouvai devant le seuil qu’il y a\nune minute j’avais franchi et me hissai sur la borne qui, une\nfois déjà, avait servi ma curiosité. Assises, telles que je les\navais vues autrefois, les dames en silence se considéraient.\nJe m’attendais à quelque pathétique spectacle de larmes et\nde désespoir : ma surprise fut grande à les apercevoir aussi\ncalmes. L’une d’elles, cependant, prononça quelques paroles\net, avec l’expression du'plus vif étonnement, parut interroger\nscs compagnes, mais celles-ci haussèrent les épaules, avec l’air\nde dire qu’elles non plus n’avaient pas compris. Alors, na\nvré, je descendis do mon perchoir cl sans plus vouloir m’at\ntarder, m’éloignai à grands pas, m’efforçant de trouver dans\nla limpidité du ciel des motifs de joie, capables de balancer\nmon désenchantement et ma mélancolie.\nANoné Ruyters.",
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     "texte": "Vierges tropicales\nProse triptyque\nDANS LA RAVINE\nPour Modères Guignard.\nDana lo creux de la ravine, dans l’ombre noire des jarnro-\nsas, un bel adolcsccnl est venu s’allonger. La pierre lui fait\nun lit inégal et dur, mais la fraîcheur du paysage et la dou\nceur de l’air l’enveloppent tout entier et le rendent insensible\naux aspérités du roc.\nA scs pieds l’eau murmure et soupire. Elle s’élance d’abord\n— d’entre deux blocs gris, tombe avec force et éclat, se jou°\nen un bouillonnement blanc, et, soudain apaisée et lasse, s’élargit\ndans un bassin clair que ceint une couronne de fougères.\nElle s’est perdue aux replis de la roche noire, et voici\nqu’elle reparaît, lumineuse entre les galets sombres que mord\nle baiser vert de la mousse. Elle s’étend épaisse et glauque\navec des reflets de moire et des douceurs de velours que n’ont\npas les plus beaux yeux de femme.\nDu buisson voisin descend un long rameau de vigne sau\nvage, une élégante et souple lige dont les feuilles d’émeraude\nfont une double ligue de bandeaux réguliers; scs derniers\nbourgeonnements baignent dans l’eau susurrante: c’est la\nmolle tresse dénouée d’une Néréide et scs plus lins cheveux\nparfument l’eau qui passe cl s’en va.\nLa branche plus ferme d’un jamrosa y découpe sa noire\nimage avec netteté, mais la brise qui s’aventure câline et\nfolâtre suffit à tout brouiller: la face de l’eau se ride et la\nfeuille agitée y multiplie des contours indécis. O jeune homme,\ndans les yeux limpides de ta bicn-aimée, tu mireras d’abord\nton cœur intrépide et fier, mais (pie le moindre souille du\nmonde fasse onduler scs cils légers, trop minces pélales d’une\nHeur délicate, plus rien de toi ne subsiste au fond des claires\nprunelles; jeux et plaisirs, choses légères et frivoles dont\nl’amas forme un lourd nuage, ont obscurci son Ame.\nEphèbc en rêve de beauté, c’est la maîtresse parfaite que lu\nviens évoquer en ces lieux exquis. La jeune illusion l’enve\nloppe de scs caresses. Combien vain est ton songe! Certes le\nsein légèrement empourpré d’une vierge a plus d’éclat que la",
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     "texte": "187\nneige de cette enu qui bouillonne. La gracieuse ondulation\nde cette eau fugitive fait rêver d’un corps souple et léger, et\nla liane qui laisse traîner au fil du courant scs pousses les\nplus tendres a beau ouvrir scs larges cloches roses, tu pré\nfères la senteur d’une blonde chevelure épanouie. L’amé\nthyste de scs yeux à des reflets plus doux que l’ombro\nbleuâtre de ce bassin. Mais, ne l’oublie pas, le sourire de scs\nlèvres rouges est souvent trompeur et la paix de scs candides\nyeux n’a pas l’éternelle pureté de ces ombrages.\nQu’importe ! Reviens souvent en cet endroit charmant.\nC’est en un lieu semblable qu’lngres rêva sa Source. Pour\nloi, ta part est déjà superbe si le murmure de ces eaux berce\nen ton âme jeune le désir de la Beauté. Et plus tard, quand\nt’aura fait gémir un amour blessé dans son essor vers l’idéal,\nreviens encore tremper ton chagrin en la fraîcheur de ce\nravin ! Tu comprendras mieux ici qu'il no faut demander à la\nfemme ni la prudence d’un sage ni la perfection d’un saint.\nLa blancheur d’une gorge ^vierge, le frémissement doré d’une\ntresse, la langueur de deux yeux qui demandent l’amour, —\nc’est être déjà Dieu que posséder tout cela.\n*\nL’INSTANT\nPour Charles Robert.\nCinq heures, — au mois de juin, —à un tournant de rue.\nL’élancement noir d’un corps de jeune vierge sur un fond d’or!\nEt je regarde, et c’est beau. —Les autres jours,—elle est\npeut-être trop boulotte, mais, en cet instant, — dans l’enve\nloppement do lumière éclatante — elle s’amincit, — elle jail\nlit, — le bouquet de sa poitrine et le bouquet de ses hanches\n—- s’évanouissent à moitié dans le poudroiement d’or léger.\n■— Son plat chapeau de livrée de pension ne déshonore plus\nsa tête — où des cheveux vagabonds, avec une jolie coquet\nterie de nature élégante, — se soulèvent, — flottent presque\ndans l’auréole ardente.\nEt de son pas lent — elle est venue — plus près de moi.\n■— Je distingue nettement scs traits. — Ses yeux sont plus\nnoirs et plus grands; — dans la fête du jour, —la blancheur\nde sa peau blondit,— un lin duvet se révèle, —peigne le re\ngard de son peigne d’or fluide, — c’est une laiteur vermeille\n■— où se noie le signe brun qui décore sa joue droite. — Ses\nyeux sont plus noirs et plus grands ; dans le lac noir de ses",
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     "texte": "188\nyeux une ombre d’amour et de mélancolie s’étend, — s’enlle\n— et monte... — mon cœur est oppressé !\nLa minute est unique. — Jamais plus — elle ne sera belle\ncomme en cet instant. — Plus jamais aussi n’aura son âme\nle meme parfum.\nCar je me suis approché d’elle, —et je l’ai saluée, — Je ne\nsais d’où elle venait, mais elle avait sûrement en un petit cha\ngrin, — clic était émue — et elle a pu percevoir mon émotion :\nSa coquetterie est morte un instant,— elle a oublié —absolu\nment — la foule d’amoureux lascifs qu’elle traîne derrière clic\ncomme des chiens impurs, — elle n’était plus l’éternel objet\nde désir, — elle a été vierge, — elle m’a donné la fleur éphé\nmère de son âme, elle m’a aimé un instant. — L’arc de scs\nsourcils s’est tendu plus léger, — scs beaux cils se sont re\njoints dans une palpitation d’ivresse — et son beau sein de\nvierge a frémi — sous le doigt délicat de l’amour.\nMais le soleil s’est couché derrière une maison, — une pluie\nde cendre terne est tombée sur nous. — Un froid subit. —\nElle a levé les yeux. — L’amour était déjà mort, — il n’y\navait plus de Vierge, mais une jolie petite bête sensuelle, —\nle rire et le regard au vent, — qui s’amusait déjà beaucoup\ndu désir fringant qu’elle sentait se lever de tout moi pour\nvenir jaillir par mes lèvres et par mes yeux.\nEt l’instant qui a fui ne renaîtra jamais plus.\n★\nL’IMPÉRIEUSE MÉMOIRE.\nEros jeune immortel, dont les Jlôches certaines\nFont une plaie au cœur (pie nul ne peut fermer\nIncline au moins son front sur l’ombre des fontaines,\nOh / dis-lui qu’elle est belle et qu’elle doit aimer 1\n, Leconte de Lisle.\nJe sais que tu ne m'aimes pas. Tu es aussi orgueilleuse que\nbelle, et ta fierté a juré que tu ne m’aimerais point, parce\nqu’aimer c’est se soumettre à quelqu’un, c’est se faire son\nesclave tendre ou passionnée, tendre et passionnée.\nQuand je vague par les rues et que je tremble en t’aperce\nvant, tant ta présence m’émeut, lu passes sereine et hautaine\net tu ne me vois pas. Mémo — il l’arriva de détourner la\ntête vers un objet éloigné pour mieux marquer que tu ne me\nregardais point; même — lorsque nous nous sommes ren-",
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     "texte": "i8q\ncontres chez des amis communs, tu as oublié de me tendre la\nmain pour mieux manifester ton indifférence.\nPauvre méchante enfant, cela fera-t-il jamais que je ne\nt’aime point, cela fera-t-il jamais que ton image chère s’ef\nface de mon cœur ? Ton image m’appartient ; la flèche dont\nle dieu cruel perce le cœur, elle est bien la propriété du cœur.\nQue tu m’aimes ou que lu me haïsses, le fantôme grûcieux\npeuplera toujours mes rêves de beauté, et tes yeux profonds\noù mirage la promesse du bonheur me regarderont,et l’infle\nxible arc rouge de tes -lèvres détendra vers moi leur rapide\nsourire, oui! tes yeux me regarderont, oui! tes lèvres se don\nneront moi. Et qu’importe que ce ne soif qu’en rêve, qu’im\nporte! j’aurai été heureux.\nEt mieux que cela, pauvre méchante enfant, j’aurai vécu\ndans ta vie. Tu peux m'opprimer d’un superbe regard, mais\nquand tu te promènes dans ton jardin où les roses rient d’èlre\nsi belles et se tournent vers toi comme vers une sœur supé\nrieure, vers une sœur libre, en leur rendant leur sourire, tu\nt’avances près du bassin, l’eau claire et pure reproduit la'mer-\nveille de ton corps, tu vois les molles ondes de tes cheveux\nqui frissonnent contre tes joues, tu jouis de ta beauté... et\ninfailliblement tu penses à moi.\nCar tu sais que personne n’est capable de la goûter comme\nmoi. D’autres savent que lu es jolie, d’autres se retournent\npour te regarder passer, mais aucun n’a un souvenir aussi net\net aussi pur de ta chère figure, aucun ne saurait dans un\nfrisson de son cœur faire revivre d’une vie aussi intime l’on\ndulation des lignes de ton visage. Ta beauté est mon œuvre\ncomme Laure est à Pétrarque. Et ce soir quand machinale\nment, t’y étant vue si exquise,jee malin tu retourneras te pen\ncher sur le miroir du bassin, les ténèbres flattant ta pudeur,\nquand, t’étant inclinée, ta tète charmante y effacera le reflet\ndes astres du ciel mais que soudain tu verras jaillir ù sa place\nl’éclat incomparable de les yeux, étoiles plus merveilleuses,\nsi tu t’enfuis précipitamment c’est que tu as pensé ù moi. Et\ntoutes les fois que tu te sentiras belle, tu penseras à moi. Tu\nne m’aimes pas, mais tu n’oublieras jamais que je t’aime.\nMAnius-AnY Lkdlond.\n%",
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     "texte": "Trois Tombeaux\nBaudelaihe.\nDirai-je ta maison et les palais de cèdre\nSombres comme ceux de la grande Diane à Ephèse,\nTa retraite de roseaux, de platanes, de palmiers ]\nConstruite près de VIndus et du Gange familiers,\nDirai-je les sanglots, les cris, ton amertume\nPlus rades que le vent et plus fous que l'écume\nQue verse l’Océan aux falaises, aux rochers,\nA la côte marine battue et mauvaise ?\nDirai-je ton séjour sous les deux exotiques\nTon amour pour l'étrange, le rare et le beau,\nTes maîtresses plus parées que des idoles antiques,\nTa pensée plus choisie que le chant des oiseaux,\nPlus profonde que la mer cl que les tombeaux,\nVins haute que les colonnades et les portiques...\nDirai-je les amours, tes cris et tes blasphèmes\nTes appels au dieu noir, ta recherche des poisons,\nLa sauge et la ciguë tressées pour les diadèmes,\nPlantées pour les jardins, versées pour les poisons,\nDirai-je le haut silence de les méditations,\nLes soleils de septembre réchauffant ta pauvre âme,\nLa merveille des parfums emplissant la narine\nEl de vagues musiques gonflant la poitrine\nComme le vent les plis glorieux des oriflammes ?\nCélébrerai-je en des cadences indécises,\nEn des strophes flottantes, en des rythmes berccnrs\nTa grande âme, ô Poète! Irai-je sous les plantes\nPorter avec ton ombre des /leurs merveilleuses\nPour le souvenir et le grand cœur de la servante?\nAux barques de l'Erèbe embarquerai-je pour Toi?\nDescendrai-je les fleuves, les torrents cl les grèves\nTerribles comme les chants cl les rêves de Poète,\nEt pour ta seule statue et pour ton mausolée\nCueillerai-je des chrysanthèmes désolés ?",
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     "texte": "*9*\nBanville\nO toi dont le génie est pareil à la source\nQui. coule nue et vive entre les cailloux clairs,\nBanville jeune dieu des époques de lumière,\nPoète dont la voix tour à tour grave et douce\nDisperse le sourire, la joie et la lumière,\nBanville sois béni entre les dieux du vers...\nTa statue est bâtie au palais des oiseaux,\nAuprès des massif frais de buis et d'anémones,\nDe socle dans la mousse cl le front aux couronnes\nQue tressent les branchages et que mêlent les rameaux ;\nD'antiques marbres blancs se cachent sous les saules\nOù rêve ton sourire, ot'i de sur ton épaule\nChante le rossignol, face ci face Ci les eaux,\nBanville, dieu des strophes, du rire et (les oiseaux !\nLe printanier soleil, dieu d'argent des beaux rythmes\nPère des anémones, des jacinthes et des lis\nInspirateur des odes et donneur des cadences\nEnlace ses rayons Ci ton socle où lu ns,\nMonte — vif et radieux —, retombe, monte cl danse,\nTel un elfe sur la pelouse Méclicis,\nEt loi, contemplateur des éphèbes, des naïades,\nBanville, fils d’Eros, )ils des dieux, fils de Diane,\nComme un pasteur paisible qui rit Ci son troupeau,\nTu rêves, blanc cl pur, à la source, aux oiseaux,\nAn vent qui passe en murmurant des voix anciennes,\nAux princesses de marbre éveillées au soleil,\nA la belle Galatée, à l'immortel Acis,\nAu sombre Polyphénie penché sur la fontaine,\nA la Grèce, au Parnasse, aux fûtes, aux abeilles,\nAn furtif baiser des amants sons les treilles,\nA l'admiration des jeunes gens — ô Maître —\nQui viennent quelquefois songer, devant ton ombre,\nA la gloire, à l'amour, aux danses, aux cadences\nD'une poésie pure et radieuse comme toi-même 1\nVerlaine :\nLa bonne Vierge-Vénus et la Vénus-Marie\nSe penchent, se désolent, sanglotent cl prient\nSur ton tombeau plus blanc que celui des colombes ;",
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     "texte": "KJ2\nDe l’Olympe, du Pélion, du Paradis\nDes anges, des satgres et des séraphins prient\nPour le pauvre homme bon et le poète parti\nVers les églises d’encens et les riches prairies\nOù la harpe entremêle ù lajlûte Jleurie\nDes rythmes de prière à des chansons d’orgie;\nTa vie toute pareille à celle du pèlerin,\nDont la violente jeunesse grisée d’amour cl de vin\nAvance peu à peu vers la prière des anges,\nAboutit— ô Verlaine — à ce tombeau étrange\nBâti des impuretés de la jeunesse ardente\nEt des strophes liliales de tes poèmes chrétiens ;\nTe voici, à présent, couché dans la prairie:\nRiais la rouge passiflore 11 la fleur de Marie\nEnlace, malgré tout, sa pensée orgueilleuse,\nAux tiges de la pensée et des jleurs religieuses\nQue placeront des amis, <jue sèmeront des fidèles\nEt que planteront de beaux anges avec leurs ailes...\nLa couronne d’épines et la couronne de roses,\nLe bâton de Tannhauser et la houlette des jetés\nQue Walteatt dessina, pour loi, voici deux siècles,\nS’emmêlent sur ton ombre tourmentée et posent\nLeur symbolique trophée au bord de ton silence...\nVerlaine ton tombeau est un tombeau étrange\nQue veillent à la fois les amours et les anges...\nEdmond Pilon.",
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     "texte": "DANS UN JARDIN PUBLIC\nSur un banc, an soleil, nonchalamment s'étendre\nEl, sans penser à rien, les yeux fermés, entendre\nAu lointain la rameur sourde du grand. Paris\nOù se mêle entre temps l’aigu charivari\nD'une bande d'oiseaux dans les arbres d'auprès,\nSavourer le baiser à la fois chaud et frais\nDu soleil sur sa nuque et du vent sur sa joue,\nRouvrir les yeux pour voir quel est l'enfant qui joue\nLà-bas et dont la balle est tombée à vos pieds,\nEt puis les refermer et de nouveau épier\nTous ces riens de la vie animale latente\nDont l’accomplissement fait notre chair contente,\nEt, la laissant couler, lentement uniforme,\nBéatement, sans hâte, attendre qu'on s'endorme,\nPerdre le sentiment de tout, hormis de soi,\nDans une léthargie oà l’oreille perçoit\nLes bruits les plus voisins qui se font à la ronde\nComme de très loin cl comme d'un autre monde,\nDormir presque éveillé ou veiller en dormant.\nÊtre tout à l’instant qui passe, sans tourment\nDe ce qui précéda ni de ce qui va suivre,\nEl, des heures durant, rester ainsi— c'est vivre!\nCRI DANS LE SOIR\nLes grillons chantent dans l’herbe,\nLe soir est calme et superbe.\nDu couchant à l'Orient,\nLe ciel, de teinte variant,\nEst une gamme chromatique\nDu pourpre au bleu aquatique\nPar rose, argent et lilas.",
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     "texte": "194\nLes champs s'assoupissent, las.\nDes chars roulent au loin sur des routes.\nDes clôches ont sonne tout à l'heure, là bas.\nUne étoile en haut s'allume\nEl sur l'horizon clair, sans brume,\nDe gt'ands peupliers immobiles se découpent.\nLes grillons chantent dans l'herbe,\nLe soir est calme et superbe.\nQuelle âme serait rebelle]\nA ce spectacle ? De voir\nLe ciel si beau, si beau le soir,\nToute la nature si belle,\n.le sens mon âme élargie\nD'une poignante nostalgie.\nCelle débauche, celte orgie\nDe beauté, celle surhumaine beauté\nQui sûrement ne peut tromper,\nM'emplit d'espoir,\nEspoir de rien, espoir de tout,\nD'espoir, cela dit tout,\nD’espoir dans la beauté du soir.\nEl je voudrais m'agenouiller,\nPleurer surtout\nEt prier...\nLe soir est calme cl superbe,\nLes grillons chantent dans l'herbe.\nA h ! qu'csl-cc ? Voici qu'a traversé\nLe ciel, saignant comme un cœur percé,\nUn long cri noir d’oiseau blessé!\nINVITATION A L’OUBLI\nQuand dans ma chambre lu viendras,\nSogons, dès la porte franchie,\nPuérils tant que tout voudras.",
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     "texte": "*9 5\nEt, puisque l’amour affranchit\nDe tout, aimons-nous comme deux\nQui n'auraient jamais réfléchi.\nIgnorons le sort hasardeux,\nRedevenons des tout petits\nOu sachons, à l'image d'eux,\nJouir du bonheur consenti\nSans de ces arrière-pensées,\nComme en ont les trop avertis.\nComme si nous était laissée\nUne éternité complaisante,\nSoyons heureux sans nous presser,\nEt lâchons, ô ma très plaisante,\nUne fois, si cela se peut,\nD'ètre tout Ci l’heure présente,\nDe clore au temps vertigineux\nL'oreille, cl les yeux à l’espace,\nEt d’oublier ensemble, un peu,\nQue tout finit cl que tout passe.\nL. 1$. IIanappieïi",
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     "texte": "Notes sur les théâtres\nThéâtre de l’Odéon : l'Enchantement, pièce en t\\ aclcs\nde M. Henry Bataille.\nA\\ant Y Enchantement, qui tient en ce moment l’affiche de\nl’Odéon, M. Henry Bataille avait déjà fait représenter deux\npièces,dont l’une au moins fut considérée par la presque una\nnimité de la critique, comme un chef-d’œuvre : La Lépreuse,\nun drame populaire, empruntait à la légende, scs épisodes\nd’un tragique élémentaire et le leil-motiv de scs chansons,\nd’une grande simplicité apparente, d’une unité parfaite, d’une\nnaïveté voulue, adroite à dissimuler des intentions plus com\nplexes. Pour faire vivre ce conte et nous restituer l’émotion\nprimitive, le poète, ennemi des lyrismes inutiles et imprécis,\net l’art de choisir mille petits détails d’un « réalisme poétique »\nextrême et de recréer cela, qu’on ne trouve plus guère tout de\nmôme que dans les pièces de poète : l’atmosphère, une atmos\nphère vivante, et vibrante, habitée, toute saturée d’angoisse, de\nterreur de mystère, de passion et de sanglots.\nCette atmosphère se retrouvait encore dans cet autre dra\nme, si différent et pourtant si proche : 7'on saur/, tragédie\nmoderne, fiévreuse, complexe,éloquente d’un lyrisme tout mo\nderne.\nToutes deux gardaient cependant, dans leur rareté, ce «je\nne sais quoi » qui fait taxer une œuvre d’ « exceptionnelle »\n— le mot ne veut pas dire grand’chose — et qui écarte d’elle\nl’admiration et la faveur du gros public, en méfiance. Voici,\navec Y Enchantement, un progrès réalisé. Sans renoncer en\nrien à un idéal d’art aristocratique — n’y renonce pas qui veut !\n— et sans consentir à plus de concessions qu’il n’était stric\ntement convenable et nécessaire, M. Henry Bataille a écrit une\npièce d’humanité large, une pièce «de théâtre » etdc« public».\nVoilà ce qu’on ne saurait contester puisque le public, très\nnombreux, est venu l’écouter et l’applaudir, puisque l’Odéon,\ngrâce à elle et malgré certaines réserves de la critique,réalise\ndes recettes inaccoutumées. M. Ginisty doit être bien surpris\net bien heureux. Il convient de le féliciter.\nOn ne saurait qualifier Y Enchantement d’une façon pré\ncise. Est-ce un drame? Est-ce une comédie? Cette pièce se\ndérobe à notre petite manie de classification arbitraire. Son\nplus grand mérite — parmi tant d’autres — et sa meilleure\noriginalité c’est en effet un mélange assez nouveau, de comi\nque et de dramatique, également intenses, si étroitement mê\nlés et confondus qu’on ne saurait prendre, à aucun moment,\nconscience des transitions et des ruptures. S’il y en a... car,",
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     "texte": "*97\nc’est bien entendu, la môme situation, développée, sous tous ses\naspects, qui fournit tantôt le comique et, tantôt le dramatique,\nparfois, souvent, tous les deux ensemble. Rien de plus dange\nreux pour un talent,qui eût été novice, qu’une tellealternative:\non eût abouti à des rires incertains et à une émotion troublée.\nNi l’auteur, ni les spectateurs n’ont paru se douter d’un tel\npéril. Certains préférèrent la qualité du comique à celle du\ndramatique. C’était leur droit. Mais la vie ne se préfère pas\nen ce qu’elle a de gai ou de triste : elle s’accepte telle qu’elle\nest. On ne peut malheureusement pas en prendre et en\nlaisser.\nLa même indécision voulue qui est dans la situation même,\nse retrouve dans les caractères nuancés des personnages. L’au\nteur ne les a privés, mémo dans les moments les plus pathé\ntiques, d’aucune de leurs faiblesses, ni d’aucun de leurs ridicu\nles. Isabelle, créature « très noble », ardente et faible, vient\nd’épouser Georges Dessandcs. .l’ai souligné « très noble »\nparce que les intentions malicieuses et critiques de l’auteur à\nl’endroit d’Isabelle percent dès les premières répliques. Il\nn’est pas dupe do cette apparente noblesse, de celte supério\nrité, un peu naïvement et orgueilleusement affirmée. Ce n’est\npoint au reste cette conviction de sa supériorité que raille\nM. Bataille; sans doute pense-t-il seulement qu’elle en pour\nrait donner l’illusion par des attitudes plus adroites.\nIsabelle épouse Georges,parce qu’elle ne l’aime pas trop —\nau moins,elle nous le dit et nous devons le croire — et qu’elle\nne veut rien, ou presque rien, distraire, de son exceptionnelle\nde sa grande, unique et maternelle passion pour sa petite\nsœur Jeannine qu’elle a élevée — et assez mal sans doute,\navec un mélange hétéroclite de préjugés de bourgeoise et\nd’excentricité d’intellectuelle.\nOr, le soir des noces,Jeannine, quia attendu jusque-là pour\nne pas empêcher la réalisation du bonheur do sa sœur, en\ns’exaltant sans doute sur sa propre grandeur d’âme, tente do\nse suicider, — oh ! un petit suicide de fillette, pas bien mé\nchant, quelques gorgées de laudanum, aussitôt rejetées avec\nterreur et dégoût; mais il nous est défendu de douter de la\nsincérité do son intention, ici réputée pour le fait. Sur sa poi\ntrine, on retrouve une lettre adressée a Georges qu’elle aime\ndepuis longtemps. Sàns doute elle eût mieux fait de ne pas\nl’écrire, mais c était trop demander de sublime à une petite\nfille de quinze ans; et nous savons que le désir le plus impé\nrieux de l’amour est de se révéler et de s’affirmer. Partir\nsans qu’ « il » eût jamais su pourquoi lui était insupportable.\nEt elle n’a pas réfléchi que son abnégation ressemblerait à la\npire, à la plus ati’oce des vengeances.\nQue va-t-on faire de cette petite « possédée » ? Le bon\n17.",
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     "texte": "»9 8\nsens, un peu égoïste de Georges, conseille le renvoi au cou\nvent; mais la « générosité sublime» d’Isabelle se révolte. Non\non ne l’enverra pas au couvent; on la gardera pour la guérir\ndans une atmosphère de tendresse commune et de franchise.\nCette épreuve qui exalte aussitôt la « grande âme » d’Isabelle,\nGeorges, énergique en paroles, faible dans ses actes, consent\nâ la tenter, malgré les dangers qu’il entrevoit. Il a bien tort ;\nmais il a raison d’avoir tort, puisque sans cela il n’y aurait\npas de pièce et ce serait vraiment dommage. D’ailleurs, le dé\ntail de l’acte rend ce point de départ bien plus vraisem\nblable et facile à accepter qu’il ne semble à l’analyse.\nEt vous devinez bien que Y Enchantement, c’est l’enchante\nment de toute la maison, par l’amour, le terrible doux et mys\ntérieux amour, l’amour de Jeannine très franc, très simple,\ntrès vrai et profond, si juvénilement impudique et si touchant\nd’être ainsi. Voici la défiance, la jalousie, les dissimulations,\nles rivalités, les soupçons, les pièges. Telle Jeannine est en\ntrée ici, amoureuse, telle elle restera jusqu’à la fin. Et sa\nseule présence presque silencieuse suffirait à entretenir\nl’enchantement, à répandre l’amour autour d’elle , comme\nune inéyi table contagion. On neguérit pas de ce mal-là ; môme\nà le soigner, on le gagne. Et Isabelle, — scs sens tardivement\néveillés — cède la première et chancelle. Cette Jcrnme forte\ndevient une amoureuse, aussi jeune, aussi puérile, aussi\négoïste que sa petite sœur ; cl ses ridicules, si touchants qu’ils\nsoient, ne lui vont pas aussi bien mais lui valent notre pitié.\nLe solide bon sens de Georges et. sa gaité qui le défendent\nlongtemps se troublent aussi à la fin. Et peu s’en faut que\ndans la maison, désorganisée, affolée par l’amour, n’éclatent\ndes coups de pistolet, ne pénètre le drame vulgaire et mortel.\nHeureusement Georges se ressaisit à temps et redevient l’hom\nme devant ces femmes; avec une brusque autorité, une rudo\nmaîtrise enfin retrouvée, Il impose scs volontés, Il dit l’échec\nfatal d’une tentative impossible, puisque nous sommes tous\nsi faibles et qu’il y a tant d’écart entre nos désirs, nos volon\ntés, nos velléités et la réalité, la pauvre éternelle et humble\nréalité. Il dit aussi, surtout, cl en fort beaux termes, la force\nde l’amour, sa légitimité, sa beauté et qu’il est inutile, qu’il\nest même criminel de chercher à le vaincre ou à l'étouffer.\nAinsi se dégage de l’anecdote, et très clairement, la moralité\nsupérieure de la pièce.\nPeu importe le dénouement que l’auteur nous propose,\npuisqu’en réalité il n’y a pas de dénouement, pas plus que dans\nla vie — qui continue. Ou a ri, on a pleuré, on rêvera. Que\ndemander de plus?\nRien de plus logiquement et de plus naturellement conduit\n(juc ce drame, un des plus forts, des plus intenses, des",
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     "texte": "*99\nplus poignants que nous ayons entendus depuis longtemps.\nOu est tout le temps pris, ému, réjoui ou charmé. El notre\nattention ne se fatigue pas un instant de suivre des péri\npéties plutôt intérieures — puisque le et le 3 m ® acte ne\nsont qu’un long développement psychologique — mais très\nadroitement objectivées.De ces scènes qui se détachent, çà et\nlà, avec un puissant relief, certaines, si elles se passaient dans\nla vie — et cela n’est pas du tout impossible — paraîtraient\nparfois « théâtrales ». Peut-être leur préférerais-je, pour ma\npart, d’autres moins éclatantes, moins « à effet », mais d’une\nvérité et d’un charme plus quotidiens, plus proches. Au reste\nM. Bataille sait mieux qu’aucun autre, par de petits détails,\ndes bouts de phrases insignifiants et comme détachés des\nconversations les plus banales, donner à ses personnages des\nairs de vivre, vraiment tous les jours, avant et après, et aussi\nentre les baissera et les levers de rideau. Leurs gestes, leurs\nsilences, leurs façons d’aller et de venir sont extrêmement\nsuggestifs. L’auteur réussit à créer ainsi un second « décor »\nqui se juxtapose sur le premier et aide à l’illusion. Le procé\ndé est parfois sensible, lorsqu’à des tirades harmonieuses où\ns’oublient les personnages, succède aussitôt quelque familier\npetit parler qui les rabaisse et les dément. Le dialogue est\nd’ailleurs, sans trop de littérature apparente, un des plus «pre\nnants » et des plus spirituels que je connaisse.\nMais si j’aime infiniment cette pièce, j’aime moins, d’une\naffection directe, les personnages. Qu’ils soient vrais, in\ntéressants, même humains, cela n’est pas douteux. Mais il ne\nme sont point « amis ». Bien qu’ils aient sans cesse aux lèvres\nce mot: bonté, il me paraît qu’ils ne sont, en réalité, ni bons,\nni simples, ni francs. Ils ne subissent pas une situation cruel\nle; ils s’y complaisent en quelque sorte et compliquent avec\nune sorte de sadisme inconscient leurs souffrances. Qu’ils\ndissimulent par force et par la nécessité des choses, on ne\nsaurait le leur reprocher; mais ils dissimulent plus qu’il ne\nfaut, trop bien, avec trop d’empressement, trop de plaisir et\ntrop d’art. Isabelle passe son temps à tendre des pièges à\nson mari, à sa sœur,à tout le monde; quelques confidents tra\nhissent, tout le temps et de la meilleure foi du monde; et\nGeorges lui-mème, ce « loyal » Georges m’inquiète un peu :\nje le sens capable de bien 'des petites choses. Ce qu’il fallait\npour sortir d’une telle situation c’était de la « franchise »; ils\neu manquent à peu près tous, à l’exception de Jeannine —\nelle est encore si jeune! — qui me semble la plus simple, la\nplus naturelle et la plus sympathique de tous.\nPauvre Jeannine I On lui a dit: « Tu peux aimer ! » et elle\naime, indiscrètement, imprudemment, cyniquement, naturel\nlement. Elle est touchante et elle sera malheureuse. D’ailleurs\nje plains aussi les époux Dessandcs lorsqu’ils se retrouve-",
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     "texte": "200\nront en tête à tête, après son déparf. Ils vont bien s’ennuyer\ndans cette paix qu’ils réclament depuis le commencement du\npremier acte. Peut-être feront-ils venir quelqu’un de Paris...\nCette très belle pièce a trouvé dans M. Tarride, un des trois\nou quatre meilleurs acteurs de ce temps, un interprète admi\nrable, plein de distinction, de sobriété, dans le comique\ncomme dans le dramatique, de mesure et surtout de talent.\nMm® Hading eut de beaux moments et M 11 ** Régnier de\ngentilles minutes. On pourrait reprocher à cette dernière,\nsi bien douée et d’une « nature » si pleine do promesses,\nd’avoir quelque peu dénaturé le personnage de Jeannine et de\nne l’avoir pas rendu sinon aussi sympathique — cela n’a pas\nd’importance — du moins aussi important qu’il le fallait. Elle\nnous a trop laissé ignorer qu’il y avait une femme dans cette\nfillette et que cet amour n’était pas une passionnelle...\nOn a commencé, dans les théâtres, l’exposition des « repri\nses ». En voilà de gaies, de graves, d’héroïques, d’austères:\non rit au Champignol de M. Feydeau, aux Bouffés; on ne rit\nnas aux Fossiles de M. de Curcl, drame grave et profond ;\nles étrangers apprendront « le parisien » aux Variétés où dé\nfile le répertoire de M. Lavedan ; àlaPorte Saint-Martin, M.Co-\nquclin continue à faire triompher — encore ! toujours! —\n1 éternel Cyrano dcM. Rostand. Et dire que cela va conti\nnuer pendant tout l’été!\nHeureux directeurs! Non... heureux étrangers !\nAndi\\é Picard\nLe Faubourg, do M. Abel Ilermant, vient de paraître chez\nOllendortï. Cette pièce, une des plus curieuses cl des meilleu\nres de la saison, gagne encore beaucoup à être lue. C’est\nune élude de milieu exacte, je pense, profonde sous une ap\nparence légère, et extrêmement spirituelle.\n★\nL'Exotisme à l’Exposition.\nL’Exposition Internationale est ouverte. Tous les sens sont\nen rut; nous voulons tous voir, entendre et sentir autour de\nnous du caractère, de la couleur, et de la joie. Nous désirons\nque de partout, de toutes les latitudes, on envoie des meubles.",
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     "texte": "201\ndes tissus, des armes, des denrées pour satisfaire nos frin\ngales ; qu’il y ait des restitutions typiques synthétisant dans\nun bloc de pierre ou de bois, l’esthétique architecturale d’un\npeuple et la tradition d’une race. Au risque de m’attirer l’épi\nthète qu’on s’efforce de faire considérer aujourd’hui comme\nla plus redoutable, celle de « cosmopolite », je veux voir plus\nque la maison de mes ancêtres, je veux entendre quelques\nplaintes d’âmes lointaines formulées dans des musiques exo\ntiques et charriées vers nous avec l’avalanche des cargaisons\nde marchandises. Comme certains regardent le champ de\nleur voisin, je m’obstine à voir hors des frontières de mon\npays ; que dis-je, je pousse l’extravagance jusqu’à voir plus\nloin que l’Europe et les terres qui sont à notre antipode, m’in\ntéressent. Plus j’avance dans la vie, plus je suis porté à voya\nger, à pénétrer dans l’intimité dos autres peuples; plus je me\nsens d’estime pour mes frères terrestres, plus je sens grandir\nmon cœur et se développer mon cerveau. Que ceux qui veu\nlent arrêter leur croissance so bornent à l’amour d’eux-\nmêmes, ce sera tant mieux... ou tant pis.\nJ’ai donc vu dans cette vaste éclosion d’une ville, des pa\nlais, des pavillons et des habitations de toutes espèces; j’ai\ncirculé dans des galeries immenses, j’ai constaté partout la\nlutte intéressante entre l’art de tradition et les tentatives faites\ndans un sens de rénovation et de nouveauté.\nEn Norwège, comme en Allemagne, comme en Autriche,\ncomme en Russie, j’ai vu un mouvement de remous dans les\narts décoratifs qui trahit une préoccupation universelle pour\nles recherches d’un style moderne. J’ai remarqué en Russie\ndans les constructions pittoresques, voisines de la section\nsibérienne, des tissus avec des broderies et des applications\nqui indiquent un esprit inquisiteur dans le domaine du goût\net, chose à noter, ces tentatives nouvelles, bien qu’elles puis\nsent paraître audacieuses aux timorés, ne détonnent en aucune\nfaçon- dans le cadre rustique où clics sont exposées; elles\ntiennent aux boiseries, aux meubles sculptés dans le mode\nséculaire. Tout cela ne fait qu’un. L’âme de la race est tou\njours là qui soutient tous les efforts venant de l’étranger, elle\nne fait que s’accommoder même et vivement de tout ce qu’elle\npeut s’assimiler et dans le jeu de son organisme, elle sait\néliminer inconsciemment ce qui peut lui être inutile ou con\ntraire. Je compte développer dans un autre article les idées que\nme suggère ce phénomène dont quelques-uns se sont troublés\noutre mesure.\nAujourd’hui, je veux simplement confesser un regret, un\nregret amer, profond : au milieu de tant de choses, do si\nnombreux objets venant de partout, je persiste à chercher —\nest-ce parce que je suis un Français incorrigible ‘? — la femme,",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "202\nc’esl-à-dire la grâce, le charme ou le caractère. Où sont-elles\nles séduisantes créatures de là-bas, de tout autour de nous.\nPourquoi ces astres ne sont-ils pas au centre des rayons de\nvente; pourquoi n’en figure-t-il pas dans quelque bar, pour\nquoi d’autres ne prennent pas leurs ébats ou ne daignent pas\nse laisser voir dans quelque merveilleux décor. Si les esprits\nchagrins, faciles à s’émouvoir de la présence de l’éternelle\ntentatrice, craignent pour la morale, je leur dirai qu’en dehors\nde toute danse du ventre ou des hanches, l’ethnographie est\nune science que l’on peut invoquer et en faveur de laquelle\nquelques types recommandables auraient pu figurer ici.\nEst-ce parce (|uc l’on a critiqué à l’Exposition de 1889 des\nexhibitions qui ont troublé certaines gens, leur ont révélé des\ncontorsions qui auraient pu demeurer plus cachées? Beaucoup\nde femmes ont pris ombrage de voir leur mari s’hypnotiser\nsur le ventre d’une Fcridjé; clics ont voulu lutter contre cette\nconcurrence inattendue et certaines, le soir, ont cherché à re\nproduire la danse à huis-clos. Je sais des jeunes tilles de très\nbonnes familles (pii ont mis un point d’honneur à s’y entraî\nner clandestinement entre elles et cela a pu produire un cer\ntain nombre de détraquements abdominaux, je le veux bien,\nmais quels qu’aient été les ravages causés dans le cerveau des\nhommes et le corps des femmes, que ce soit cette raison ou\nune autre, peu importe : il y avait du charme, de la grâce et\nde la beauté à l’Esplanade des Invalides en 1889. Le café\nd’Alger avait une troupe de charmantes créatures cl le café\ntunisien venait ensuite. Or je ne vois rien qui ait remplacé\naujourd’hui la délicieuse Yarninali quand elle se montrait dans\nla danse du miroir avec sa chevelure brune flottante dans le\ndos, et qu’elle piaffait si gentiment sur place de ses pieds\nmignons aux babouches étincelantes, avec l'accompagnement\ndu rebab et do la kouilra.\nOui peut oublier la petite Torkia, celte farouche enfant au\nregard dur, de la tribu des Ouled-Naïls, qui venait de Bis-\nkra pour nous figurer la danse du sabre et des poignards ;\nlourdement vêtue et la tête surchargée de pesantes bijouteries\nqui donnaient un cliquetis accompagné par la musique sur\naiguë de l’orchestre où rivalisaient la percussion des dar-\nboulcas, et les notes stridentes de la raïta.\nOù est l’Egypticnnc Aïoucha de la rue du Caire qui tournait\nsi vertigineusement et si longtemps scandant, du tintement dos\ncrotales,les reprises du pas monotone et obsédant?\nQui tient lieu des jeunes Roumaines en costume national du\nrestaurant de Bucharcst? Tzclina,Euphrosicho et surtout Mn-\nritza, un peu courte de jambes, mais dont le buste ample et\ndont la tête surtout, sous le voile, était absolument belle, re\nparaissent devant moi.",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "203\nQui ne se rappelle pas la délicate et sémillante Andalouso,\nAntonia Ramos, en basquinc et en mantille, dont les parents\nvendaient du Pedro Jimenès et du Jerès dans un kiosque bien\nachalandé, AlaVille de Malaga. Un jour la senorita Antonia\nfut invitée pour figurer à une vente de bienfaisance au Palais\nde l’Industrie; elle vendait du champagne dans un bar avec la\njolie Despois, morte aujourd’hui, et les amateurs hésitèrent\npour savoir à laquelle il fallait donner la pomme ou plutôt,\ndemander la coupe.\nEt la belle Portugaise .— française seulement celle-là, par\nexception, — mais en grand costume d’apparat, absolu\nment authentique, dans le sous-sol du pavillon de l’alimen\ntation et versant du vin de Madère avec fierté dans la\nsemaine, fierté qui devenait du mépris pour le public du\ndimanche. Une mulâtresse née de père portugais et d’une\nmère négresse au même bar, servait le café des colonies por\ntugaises.\nQue sont les Japonaises du Panorama du Tour du Monde\nà côté de la petite Omiyo Yonega, cette ravissante petite\nmousmé, poupee si blanche et si rose à la fois et aux pas si\nmenus, devant laquelle les Parisiennes restaient en extase.\nQue sont enfin les quelques Javanaises du Champ de Mars\naprès ce quadrille de Wakicm, de Sariem, de Taminah et do\nSœkia qui semblaient de minuscules idoles, graves, daignant\nsortir pour quelques heures seulement des pagodes où elles\nétaient enfermées depuis des siècles, et accomplissant quelque\nrite pour se délasser do mille ans de mutisme. Quelle diffé\nrence entre cette danse sans caractère d’aujourd’hui à laquelle se\nlivrent pendant cinq minutes ces filles malaises quelconques,\navec la musique hiératique et prolongée dans ses mystérieuses\nvariations, des bayadôrcs regrettées du Kampong?\nDès les premiers jours co lieu fut l’endroit d’élection\ndes artistes et des raffinés. Cette initiation >aux danses\nd’Extrême-Orient, quel régal I Cette musique du gamelang,\nquelle vibration par la percussion des timbres elle produisait\nen nous à la longue! comme c’était lointain dans l’cspaco et\ndanslo temps I... Au crépuscule, survivant au bruit du théâtre\nannamite, dominant la nouba algérienne des lurcos, on en\ntendait le bruit mélancolique des anckloung javanais dont\nles notes s’égrenaient parcdlcs à la chute de gouttes d’eau\ndans quelque bassin rempli. Je rentrais chez moi ayant dans\nl’oreille ce son clair et persistant qui m’obsédait délicieuse\nment.. .\nRien ne manqua à la petite gloire des danseuses; l’argent\nafflua, les cadeaux abondèrent : un jour Wakicm me montra\ntriomphalement un superbe chronomètre qu’une damo lui\navait donne; une autrefois, je surpris, suspendue au cou do\nTaminah, une médaille de la Vierge qu’un prêtre zélé avait",
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     "texte": "20[\\\ntenu ù placer clandestinement lui-même sur sa poitrine aux\nreflets d’or. Cet acte, qui était autant la prise de possession\nd’une gorge que la conquête d’une Ame, me fit sourire.\nHélas 1 liélas ! ! Qu’avons-nous aujourd’hui? Avec ce précé\ndent si encourageant du village javanais, avec ce succès si\ncolossal (huit cent mille francs en six mois), comment\npersonne n’a pu songer à ramener du Mysore ou de\nCashemerc un couple de devûdassi pour nous donner quelque\nidée, môme appi'oximative, des plaisirs réservés aux maha\nradjahs.\nNul n’a pensé à amener ou à édifier un bateau de fleurs\ncomme ceux (pie l’on peut voir égayer les rives du fleuve\nJaune, quelque plaisir que j’éprouve à m’étendre sur Yaminah,\nTorquia, Aïoucha, Mariiza, Orniyo et Saricm, j’attendais\nautre chose cette année. J'ai dit Saricm, parce qu’elle était\nautrement caractéristique que Wakiem, sa compagne.Celle-\nci conquit vite les suffrages de la majorité des visiteurs\npar sa gentillesse et sa facilité à sa familiariser ; Saricm de\nmeura obstinément belle de corps, typique, fermée et silen\ncieuse. J’eus la satisfaction de voir que John Sargent, qui se\ntrouva mon voisin quand je travaillai au Kampong, fût de\nmon avis.\nEt Mina de l’établissement de Van Houtcn, grande et svelte,\ndont les hanches ondulaient si voluptueusement sous le Sa-\nrong aux tons brûlés, quelle grâce inconsciente dans la non\nchalance de sa démarche! J’ai gardé d’elle, comme de Orniyo,\ncomme de plusieurs autres, des portraits ou de légers croquis\nqui resteront par bonheur ce qu’elles furent, car onze années\nsont passées et dans les régions qu’elles habitent maintenant\nles fleurs éclosent vite, les filles sont aimées de bonne heure\net leurs chairs se flétrissent promptement. Tous ces visages,\ntoutes ces personnalités que je pris avec passion, et dont un\ncrayon concupiscent se plut à retracer les contours, gisent\ndans un carton secret, comme des plantes dans un herbier.\nQu’importent les décrépitudes fatales I leur beauté captivée\nme ravit encore aujourd’hui.\nDans les régions moyennes de l’atmosphère cérébrale pari\nsienne comme dans l’irisation poussiéreuse des vapeurs cita\ndines; au-dessus des voies macadamisées, à la hauteur des\nscènes de théâtre, des entresols de garçonnières oû montent\nles petites ambitions boulevardières, où meurt la fumée\ndes cigares, l’on peut avoir l’orgueil d’être au-dessus de la\nfoule et la rassurante pensée de n’ôtre pas assez haut pour\nêtre troublé par le silence déconcertant du zénith. Mêlas ! pour\nnous autres Parisiens, foi énergie, dévouement, il nous faut\ngaspiller tout cela en menue monnaie. D’autres peuples font,\ndans des cités moins désagrégeantes, des économies de vi-",
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     "texte": "AU l’AVILLON DE CEYLAN\nJe revenais des bâtiments de l’Inde française encore en cons\ntruction. J’enjambais des fondrières, je suivais des chemins\nimpraticables et, traversant la Tunisie, je regardais d’un œil\ndistrait les étalages des petits marchands et des artisans qui,\nblottis dans leur coin, l’air ennuyé, restaient gravement à\nvoir défiler le passant bénévole. J’avais subodoré au passage,\nun délicieux arôme de café torréfié, qu’un négrillon secouait\ndans un tamis, tandis qu’un indigène, vendant du nougat blanc\net rose, en riant, découvrait scs dents éblouissantes et ses\ngencives et avait l’air d’exhiber ainsi sa marchandise.\nBroderies, tissus, poteries, bijoux, armes, lézards empail\nles, toute cette bimbeloterie de bazar me laissait une impres\nsion dans laquelle s’infiltrait la lassitude du déjà vu. Sous le\nplein soleil, au milieu des murs aveuglants d’édifices colo\nniaux, je marchais donc encore, comptant bien rencontrer une\noasis dans ce désert de banalité. Je me trouve bientôt en pré\nsence d’un bâtiment d’une blancheur crue, mais dont l’archi\ntecture est indienne : je pénètre par une porto basse cl bien\nque les salles de droite ne soient pas complètement agencées",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "206\nencore en vue de l’exposition actuelle, je suis attiré par une\nvaste vitrine qui contient la faune du midi de l’Inde.\nSous les hauts bambous, le tigre, le jaguar et la panthère\naux aguets rampent et bondissent, développant leurs opulentes\nrobes tachetées et bariolées, parant de velours fauve le jeu\ndes muscles bandés sous l’elfort. D’autres quadrupèdes faits\nde grâce sont immolés, tandis que des oiseaux multicolores\nvolettent tout autour du drame de la jungle et donnent des\nnotes de joie.\nEn face, une vitrine contient des huiles et des extraits de\ncannelle, de citronnelle, de vanille et de gingembre. La car\ndamone [semence du Paradis), le tamarin, dont on fait le\nchutney, le curry, le fruit du jambu, de la pathola, de la pa\npaye et de l’ananas se voient dans des bocaux ; plus loin\nsont des confitures do mangues, de bilimbi et de nclli. J°\nsoupçonne des énergies latentes dans les obscures épices blot\nties indolemment au fond des tlacons cachetés. Je me sens\ntransporté un moment par la pensée dans l’ilede Ceylan, ccttc\nperle d’Asie, placée comme une parure au Iront do l’Inde. Je\nvois cette végétation tropicale surabondante et d’un vert in\ntense. Les hautains palmiers d’arec, qu’un poète indou disait\nêtre des flèches tirées du ciel, se silhouettent sur un firmament\nd’un bleu absolu et tout, dans le plein milieu du jour, subit la\ntorpeur infligée aux créatures des régions torrides. Autour de\nmoi maintenant, dans la galerie que je visite, grimaccntdcs mas\nques bariolés de couleurs vives,leurs yeux saillissent hors des or\nbites; ils ouvrent démesurément des bouches dont les dents en\nscie menacent. Il y en a de rouges comme congestionnés par\nla colère, des bleus et des jaunes comme passés au safran,\nCertains visages sont couronnés du cobra, le serpent veni\nmeux à la tète plate qui revient, terrifiante obsession, dans les\npeintures, les sculptures et les objets de toutes sortes. D’au\ntres représentent des tigres qui semblent rire et des hommes\ndont les mâchoires “veulent mordre ; le sanglier, le porc,\nle chacal, le crocodile, surgissent autour de moi agressifs,\ntous cela émerge des murailles, cric, grince des dents'et ri\ncane. Des vitrines, à côté de poteries rouges et jaunes, of\nfrent des meubles, faits en pointes de porc-épic, des cuivres\nreproduisent encore l’éternel cobra [naya tripudians) qui se\ndresse menaçant. Des poignards flamboient discrètement\nquelque peu rouilles, et gisent moroses de demeurer inem\nployés dans les coins sombres. Sur le mur, des frises aux\ntons clairs représentent des théories de prêtres, de danseuses\net de musiciens qui s’ébattent toujours hiératiques et qui, dans\nde solennelles processions, défilent interminablement.\nJ’étais gagné par ces superpositions d’images et je me pro\nmenais raccolant des impressions successives, quand, à l’au-",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "207\nfî'lc do la section, je suis attiré par l’exposition si remarqua\nble de Monsieur. Hayward, l’aimable représentant de la Com\nmission Royale delà section cinghalaise. Jusqu’à ce jour,\nles gemmes ne m’avaient pas sollicite beaucoup : j’avais acci\ndentellement été captivé par certaines opales, qui révélaient\nsous leur glauque indolence des richesses insoupçonnées\nd’irisations comme des lueurs lointaines, mais le saphir, la\ntopaze cl l’orgueilleux diamant complice du ralaquouèrc, ne\nme semblaient que d’une importance esthétique subalterne.\nD’où vient qu’aujourd’hui, les « yeux de chat » ont pris\nvie, que la pierre de lune devient phosphorescente — lesancicns\navaient remarqué que son éclat variait en suivant les phases\nde notre satellite. — Je me baisse fasciné par des saphirs étoi\nlés dont les nuances me trahissent des variations imprévues.\nL’alexandritc au vert bronzé, plus sombre que l’émeraude,\nse manifeste à moi pour la première fois ; par la vertu du\ncuivre et de l’oxyde de plomb qu’elle contient, elle peut sous\nla lumière artificielle se convertir en un rouge foncé.\nEt toute l’infinie variété des chrysolitcs, des chrysobcrils,\ndes grenats cl des rubis qui se succèdent exposées et rangées\nméthodiquement. Ce sont des constellations dans des écrins.\nLes grenats qui ont l’insigne honneur d'enrichir le reliquaire\nd’or de la Dent de Dalada Maligawa à Kandy, se suivent\ncomme des gouttelettes de sang dont la traînée m’hypnotise.\nJe vois la « pierre de cannelle » que je ne connaissais que de\nnom. Les zircones, qui deviennent l’hyacinthe en feu, s’em\nbrasent et me requièrent sur la droite pendant que le piridon\nau jaune transparent m’entraîne vers des saphirs opalescents,\nbleus très clairs avec des éclairs d’or. Mais il est décourageant\nde vouloir rendre avec des mots le jeu inépuisable des teintes\ndans la combinaison multiple des reflets. Comment dire la\nprofondeur de ces matières précieuses, pour la réalisation\ndesquelles la nature a mis tous ses soins et pris tout son\ntemps? Par quelles expressions décrire les lueurs qui sourdent\ndes profondeurs de couches superposées et les variations sous\nla lumière? Enumérer toutes les nuances des perles serait\ntroj) long : il yena de roses, de grises semblables à des gouttes\nde mercure, d’orangées, de jaunes, et de très sombres aussi\ncomme de ferrugineuses pilules.\nDans la vitrine de gauche, des bracelets cinghalais, spéci\nmens de l’industrie d’art des insulaires, des broches en\nor constellées de grenats, deux petits cylindres du même\nstyle qui sont laits pour être passes dans les oreilles et une\ngigantesque bague éblouissante de pierreries, constituent la\ncollection appartenant au gouvernement local, Plus loin,\nune petite cassette dont le fond est fait d’une large opale. Le\njoaillier a eu l’idée en appréciant la'coloration et la disposition",
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     "texte": "2o8\ndes irisations, de s’en servir comme dessous pour représenter\nle vaisseau de l’explorateur Nansen pris dans les glaces polai\nres. Enfin, et ce n’est pas la moins curieuse chose, j’ai tenu\ndans la main des chalcédoines demi-translucides contenant de\nl’acide carbonique, qui semble de l’eau mobile quand on les\nsecoue ; parfois, à Ccylan, quand la pierre se trouve acci\ndentellement exposée au soleil, le liquide chauffé fait éclater\nviolemment, son enveloppe avec une très forte détonation.\nEn tête-à-tête avec cette collection, je me demande pourquoi\nmon enthousiasme, et je me réponds que pour la première\nfois, je vois l’intimité de la beauté des gemmes. Jusque là\nj’avais considéré distraitement les pierres serties par les joail\nliers, et cette adjonction de travail ne m’avait pas subjugué.\nAujourd’hui, je les vois délivrées de leur parure, dans\nleur état de nature — toutes nues — il y en a même qui ne\nsont pas encore taillées—maisenfin, celles auxquelles l’homme\na voulu faire rendre leur maximum d’éclat me paraissent douées\nde vie ; je comprends que les anciens aient attribue à cha\ncune d’elles un pouvoir occulte, que les unes soient bienfai\nsantes, les autres fatales. J’ai subi leur influence, j’ai été at\ntiré par certaines, troublé par d’autres. Oui, elles me sem\nblent de mystérieuses créatures dont le charme s’offre et se\ndérobe à la.fois, elles présentent leur teinte, mais dissimulent\nmomentanément leurs feux dans une intermittente coquetterie :\nelles se jouent de nous dans leur chatoiement et s’épuisent en\ncaprices.. Elles donnent les attitudes do leurs reflets, se révè\nlent éclatantes dans leurs dessous et reprennent aussitôt leur\nenveloppe discrète, sévère parfois, la couleur normale, pour\nfaire désirer et chercher encore à l'amantle jeu des réfractions\ntriomphales. Une énorme améthyste sombre et solitaire mon\ntée sur tige, piquée comme un papillon rare, s’avise en ca\npricieuse de varier sa coloration le soir comme une coquette\nchangerait de robe. Je vous dis qu’elles vivent ces pierres-\nfées enfouies dans leur canguc, et que le tailleur sacrilège\na dévoilé dans leur radieuse nudité:\nJe suis demeuré ainsi le « voyeur » sentant poindre et se\ndévelopper en moi une concupiscence insoupçonnée jusqu’à ce\njour. Je convoite certain jargon comme si c’était quelque\nbrune enfant dont le feu intérieur, par scs yeux, brûlerait\nnotre corps, et ces saphirs, maladivement pâles, qui viennent\nde Ratnapura, sont désirables comme des willis ou des rous-\nsalkâs au regard dont le fond se dérobe et qui s’évanouissent\nsublunaires dans les brumes du nord. Pourquoi s’étonner\nd’ailleurs de trouver dans les minéraux des beautés de femme,\nl’homme n’a-t-il pas constaté parfois chez celle-ci une dureté\nde pierre ?\nHenry Djetouciie",
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     "texte": "Bibliographie\nJ.-H. Rosny : La Charpente (Rovuc Blanche).\nLa biologie, la psychologie cl la morale occupent une\ngrande partie des discussions dont les personnages de ce livre\n— bien au-dessus de la moyenne vulgaire — ne cessent con\ntinuellement d’entourer les événements de leur ,vie. Il me\nsemble que depuis Les Plus forts, ce beau livre de M. G. Cle\nmenceau, aucun auteur n’avait su aussi étroitement lier les\nsouffrances, les aspirations, les laideurs et l’aspect d’une épo\nque au récit compliqué d’aventures amoureuses. La Bour\ngeoisie, VAristocratie et le Peuple, fouillés successivement\npar les deux héros du livre, Duhamel cl Alice, s’offrent sous\nleur jour ordinaire de travail, de platitude eide misère, cl il\ny a un peu partout des considérations humanitaires et socia\nles qui donnent au livre une grande portée généreuse. Sans\ndoute certaines parties — la dernière principalement — con\nçues et exécutées à la hâte n’ont point permisaM rs J.-H.Rosny\nde nous donner quelques-unes de ces puissantes synthèses po\npulaires dont M. EmileZola demeure malgré tout le très grand\npoète. 11 n’en reste pas moins vrai.que la Charpente sociale,\nainsi envisagée sous son triple aspect, a été solidement cons\ntruite par les grands romanciers de Ncll Horn, de Marc Fane\net des Xipèhuz. L’intellectuel, le savant moderne, torturé par\nla recherche d’insolubles problèmes,la femme élégante et futile\ncomme Mm* Duhamel habituée « avoir unecauscdc déchéance\nphysique dans la maternité », la savoureuse créature d’esprit\net de chair qui se nomme Alice, enfin le lamentable ménage\nDelafon d’une si cruelle exactitude contemporaine notent bien\nles divers états d’âmes de quelques-uns des principaux types\nde la société actuelle. Le décor de banlieue ou provincial\nbrossé par petites touches à la Raffaëlli entoure d’un fond\nsobre et atténué les différentes scènes de ce roman, qui est\naussi bien une comédie de mœurs. « Ne pas être une loque\nau vent, » dit quelque part Duhamel. Finalement aller vers le\npeuple. Faire quelque chose, mais ne pas être désemparé,\nmutile, stupide devant la vie. Qui sait? Peut-être! M. Romain\nCoolus a dit qu’en écrivant la Charpente M 1 '* J.-Il. Rosny\navaient fait montre de courage philosophique. M. Coolus a\nraison et ils sont bien rares les romanciers modernes qui,\nà l’exemple de ceux-ci, loin de flatter leurs lecteurs, leur\ndisent, sans hésiter, des vérités miellés.\n18.",
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     "texte": "210\nCharles-Louis Philippe : La Mère ci l'Enfanl (La\nPlume).\nJ’imagine qu’en écrivant cette biographie d’un enfant\nM. Charles-Louis Philippe s’est complu à retracer les phases\ndiverses de sa propre vie, depuis les minutes des premiers\npas jusqu’aux instants accomplis de sa puberté, llicn n’est\nplus touchant, plus doux, plus attendrissant, d’une résigna\ntion plus infiniment triste cl vraie. Ce petit livre, d’une si\nfidèle réalité de peinture, d’une si poignante détresse de chair\net d’âme est écrit dans une langue sobre, imagée, d’un charme\nattirant et délicat, confidentiel et simple. Un enfant naît,\nque sa mère élève jusqu’à l'âge du lycée et (pic la maladie\ninconnue accable de sa précoce douleur : « Maman, qui me\nvoyait dépérir, ne s’habituait pas à mon mal... J’étais beau\ncomme un travail qu’elle avait fait »... Puis vient l’heure\ndouloureuse des séparations. Le lycée torture la pauvre âme\nde l’enfant, l’aveulit, l’amollit comme le médecin avait tor\nturé et fouillé sa pauvre chair. Mais l’enfant finit par s’ha\nbituer à la souffrance. Il attend, avec sa mère qui l’aide à\npatienter et à se résigner. L’enfant ne se plaint pas. Il espère\ndans les rêves de l’homme. Mais quand l’âge de l’homme\narrive, les grands rêves ne se réalisent pas et une place admi\nnistrative à 3 fr. 75 par jour s’offre comme le seul horizon\nde médiocrité possible à cet être d’isolement, de détresse\net d’acceptation. Ainsi se développe le récit puéril et doux\nde M. Ch.-L, Philippe. Un chapitre manque, le dernier,\ncelui où l’écrivain nous eût montré l’enfant, vêtu de bleu\net de rouge, livré à l’horreur des casernes. Sans doute l’au\nteur a reculé devant la désespérante peinture de ces pages\nultimes et la plaquette se résout en un petit manuel d’abnéga\ntion, mi do sourire de tristesse et mi de sanglots cachés, à\nl’usage des Tristram Shandy et des Poil de Carotte de tous les\ntemps. M. Ch.-L. Philippe possède des dons très purs d’écri\nvain et d’observateur. Une nouvelle que la Vogue publia\nrécemment: Ou naît ébéniste... on devient... montre une\nface nouvelle de son très sincère et très réel talent. J’attends\nde M. Ch.-L. Philippe quelques chefs-d’œuvre de contes. Il\nest, mieux qu’aucun autre, capable de les donner.\nA.-Ferdinand Herold : Au hasard des chemins (Mercure\nde France).\nQuelques jeunes gens traitent avec ironie M. Ilérold de\ncomparse de la comédie symboliste. C’est une grave erreur.\nM. Ilérold vaut mieux que cela. C'est d’abord un homme de\ncœur <pii sut très bien donner aux rieurs et aux enfants un\nexemple assez rare de bravoure dans la conviction. C’est en\nsuite un esprit généreux qui prodigue son dévouement et son",
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     "texte": "211\nsavoir aux réunions d’art que veulent bien organiser des grou\npements populaires. C’est enfin un poète délicat, et, dans son\ndernier livre : An hasard des chemins, les mêmes qualités\nd’élégance et de beauté descriptive qui signalèrent ses premiers\nouvrages se retrouvent aussi pures, avec le même don d’i\nmages et la même cadence musicale qui en marquèrent le\ntour. Chansons au printemps et à l'automne, les Batteurs de\nhlè, le Fleuve, dans la Ville noire sont de belles pages de\npooésic naturelle et claire.\nEd, Pilon.\nLucien Muhlfeld : La Carrière d'André Tourelle (01-\nlcndorff). A]très l’étrange et délicieux. Mauvais désir, plein\nd’une simorbidcct spéciale poésie, après ce poème de la Jalou\nsie et de la Mort, voici que Lucien Muhlfeld nous a donné en\nla Carrière d'André Tourette, dans un décor oùresplcndit la\npoésie de l’observation, le poème de la veulerie et de la lassi\ntude. — Il faut aller tout droit dans ce vivant et complexe\nroman à cet attachant André Tourette, en qui prend du relief\ntoute notre fuyancect sei’éalise toute notre inaptitude à domp\nter la vie. 11 faut le déclarer tout de suite: cette création d’un\n« type » profondément humain est une reconstitution de\nbeauté et d’honnêté.\nSi Tourette, vcule, passif, résigné, avait quelque inquié\ntude de l’inconnaissable et si, ayant conquis le sens de la vie,\nil devenait spectateur de sa propre destinée, ne pourrait-il pas\nser, au même titre qu’Adolphe, pour un représentant d une\ngénération, jadis animée d’une confiance enthousiato en la\nbonté de la vie, et aujourd’hui plusdésanchantéc sans phrases\ncl plus pessimiste malgré son horreur des théories, que la\njeunesse shopenhauérienne d’avant-hier?\nTourette vivra, d’une vie discrète, modeste, doucement\nironique, et tendra, à travers les âges, une main hésitante,\nparce que son âme précoce et douloureusement enfantine est\ndépourvue d’orgueil, à scs illustres prédécesseurs dans la\nHoule sombre, René et Werther.\nAssurément les peintures émues que Lucien Muhlfeld avec\nune légèreté de touche incomparable a faites de certains inté\nrieurs inquiets tantôt comme des flaques où se reflètent les\nlumières parisiennes, et tantôt infiniment paisibles commodes\navenues quiètes où gémit le Rêve, se sont fortement gravées\nen nos mémoires : mais, auprès de l’intérêt passionné avec\nlequel nous suivons les amateurs de notre doux et exquis\nfrère Tourette, elles ne sont comparables qu’à de minutieux\net vibrants tableaux d’Ingres, alors que le lent, pèlerinage\nsemé de reculs d’André fait songer à quelque nostalgique\npaysage d’un Courbet qu’aurait amenuisé et attendri Sisley.",
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     "texte": "212\nCe qui fait encore l’originalité de ce roman, que le manque\nde place ne nous permet malheureusement pas d’analyser\navec plus détails, c’est qu’on ne nous y fait pas violence comme\ndans la plupart des romans contemporains, qui sont des défis\net hurlent à l’envi : la voilà votre vie ! voilà ce qu’elle vaut\nvotre vie ! Ici nous sommes cahotés agréablement commcdans\nune berline et c’est par là que s’apparente la Carrière d’An\ndré Tourelle aux bons romans français du xvm®. Il appar\ntiendra à Lucien Muhlfeld de renouer cette tradition trop dé\nlaissée par la faute de la moderne violence et tyrannie, et\nd’abandonner à d’autres l’élaboration do thèses laborieuse\nment compliquées et âprement inutiles, alors qu’il trouvera\nson orgueil à nous charmer et à nous apaiser, et ccsadcrdocc-\nlà en vaut bien un autre,\nP. Léyy.\nGustave Kahn. Les Fleurs de la Passion (Ollcndorf) :\nLe poète de grand talent Gustave Kahn, le créateur du vers\nlibre, l’auteur de « Férandine cl Marianne » ( « Les Petites\nâmes pressées »), ce pur chef-d’œuvre de rêve et d’analyse,\nvient de nous donner dans son dernier livre « Les Fleurs de\nla Passion » un délicieux roman d’amour, souple, vibrant\nde sensualité et d’humour.\nVoilà une lecture singulièrement savoureuse pour les Pari\nsiens blasés qui aiment à clore leurs fenêtres sur le déferle\nment des nations.\nDans un milieu d’exotisme exaspéré et bruyant, l’auteur a\nvoulu étudier l’âge difficile de la femme passionnée, quand,\nl’âme jeune encore, chante sur les ruines de la beauté phy\nsique. Rila de Fuegos, en quête de véritable amour, aime d’a\nbord André Brel, l’intellectuel méprisant et froid, puis, Hya\ncinthe Lormeau, le poète mollasse et tendre et puis... et puis,\nclic en aimerait bien d’autres... si la mort ne l’arrêtait pas.\nVoici donc des salons qui s’entr’ouvrent, au long du ro\nman, fourmillants de silhouettes cocasses qui dansent, gesti\nculent en guise de frise ironique sur le fronton du Drame.\nEt dans ce roman pétillant d’esprit, et gorgé de trouvailles\npsychologiques,il y a des pages d’exquise poésie, par exemple\ncelles sur le Dieu Hasard. Et l’intérêt de l’aventure n’en est\npas diminué maisaccrâ. Ce sont des éclaircies d’azur ouvertes\ndans les ombres do la vie, des écharpes bleues dont s’idéali\nsent les profils anguleux et. revêches de la douleur.\nSachons donc gré à Gustave Kahn de savoir si finement\nmélanger le rêve à la réalité en cette douloureuse fin de siè\ncle où le plus vulgaire d’entre nous aime à regarder la vie à\ntravers l’eau trouble du songe. Le livre est orné d’exquises\nillustrations d’IIcnry Dclouche.",
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     "texte": "2l3\nFrancesco Pastonchi. A mia madré, tre canzoni.\nJ’éprouve une grande joie, à lire ces trois poèmes, car le\nsavant manieur de rythmes qu’était Francesco Pastonchi s’y\nrévèle Poète. Voici (pie son originalité s’est complètement\ndégagée de ses liens surannés. Maître de son inspiration, au-\ndessus des leitmoiifs classiques, le jeune poète n’a d’autre\nhut que d’exprimer toute son âme, sa sensibilité, et scs rêves\nen une forme à la fois harmonieuse et puissante. Que les\nrythmes et les formes classiques soient les bienvenues, mais\nnon les histoires surannées et les personnages de tapisserie.\nPour moi, je félicite Francesco Pastonchi d’avoir délaissé ces\nhorizons artificiels et objectifs, ces vergers de moire impri\nmée pour dossiers de fauteuils, toute la camcloto symboliste\nméprisée par d’Annunzio.—Lisezles Tre Canzoni'...Ici, c’est\nl’âme tendue vers les mirages de l’avenir qui pleure ses pre\nmières larmes d’angoisse... Le poète se retourne vers le passé,\nvers les ancêtres dont les bras fatidiques se prolongent du\n{dus lointain des siècles; le poète invoque la caresse divine et\nimmatérielle de sa mère morte, car son Ame est lasse et vain\ncue par la science vainc et le mystère. Après les trois mer\nveilleux sonnets de Pascoli portant le titre d'Anniversario,\nces trois poèmes sont pour moi l’expression la plus exquise\nde la tendresse filiale et cet opuscule hausse aux plus hauts\ndegrés du parnasse italien le poète de la Giostra d’Arnorc.\nF. T. Maiunetti.\nWilly : Claudine à l'école (Ollcndorff).\nPeste 1 mademoiselle Claudine, cela va bien dans votre pen\nsionnat départemental et dans votre petite Ame ultra-moderne\nà force d’être antique 1 « Je m'appelle Claudine, jhabite\nMontigni/-en-Fresnois; j’y suis née, en 188//; probablement\nje n'g mourrai pas...» : ainsi commence le manuscrit fémi\nnin noué delà virginale faveur A peinerose comme votrejoue,\nque reçut un matin l’ami Willy dans le décor vert d’eau de\nson borne. Un journal de jeune fille, que la Revue pour les\njeunes Filles ne pourrait insérer : vile l’ami Willy se dérida,\nses craintes s’évanouirent, et votre petite créature amorale\nle divertit au point qu’il se décide à publier vos confidences\npour son plaisir — et pour le nôtre. Claudine, vous êtes, au\ndemeurant, deux fois littéraire, puisque Willy vous a trans\ncrite et que, depuis la poétesse de Nitylèno au doux sourire,\nQucrentcm Sapphapucllis de popularibus 1\nvous avez des aïeules tout A fait select. : Gbochotc ou Cliou-\nchette, je passe les contemporaines, il ne faut guère insister,\n— comme disait Banville; j’omets les héroïnes de notre Pierre\nUouys, car il est malaisé de juger son temps; j’omets les",
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     "texte": "2 J 4\nprofessionnelles qui s’abandonnent pour un louis plus prosaï\nque sous le regard hébété des vieux marcheurs... Je parle\nseulement des romantiques Femmes damnées que feu Baude\nlaire laisse en héritage à Rodin, de la douillette, nymphe de\nmarbre qui succombe à la fascination de la faunessc; de\nïlfl*o Girard, que je ne choisirais point pour « ma femme » ;\ndes Deux malheureuses de M. Cim; des yeux d’or de Paquita\nValdés, sœur balzacienne de l’cxquise Maupin... La voilà\nvotre lignée. Et le lecteur de la Vogue comprendra sans que\nj’insiste à mon tour! Donc... Mais décidément, ma petite\nBilitis, votre papa, le savant à lunettes, vous a fourrée dans\nune drôle déboîté; cela m’a rappelé mon couvent des Tour\nterelles : c’est tout dire. La Supérieure nous recommandait,\nà chaque recréation, de nous promener toujours trois, jamais\ndeux ; et cela seul avait suffi pour éveiller la niellée des peti\ntes idées folles... Sans doute, le bel inspecteur, de son nom\nle Marseillais Rabastens, manquait à l’appel; mais il y avait\ntel vieux croque-notes que nos cheveux dans le dos sem\nblaient intéresser plus que les morceaux de Sclmloff... Je\nvois, sans passion, que dame République n’a point changé\ntout cela!\nComtesse Viviane de Bivocéeyande.\nAlfred Champion : Le Gêneur.\nLe Gêneur ou le bâtard livre aux bêles. C’est toute la thèse\ntragique de l’enfant marqué de la honte maternelle et rejeté\npar la société qui n’admet que scs fautes cachées, qui favo\nrise l’hypocrisie et dont la vertu de façade se révolte contre\nle malheureux osant crier son droit à l’existence. Celte terri\nble situation faite à l’enfant naturel abandonné du monde et\nnullement protégé par les codes soutiens de la famille et de\nla propriété a tenté nombre de dramaturges et de romanciers\ndésireux de faire en même temps œuvre de moralistes. Ces\ntentatives ont-elles avancé la question? La lumière met des\ncentaines d’années pour pour pénétrer l’encéphale de certaines\ngénérations. Après les encyclopédistes ctdcpuis 89,l’effort des\npenseurs voulant défricher les esprits, montrant chaque jour\nl’inanité des conventions sociales et proclamant l’égalité des\nêtres devant la vie — il se trouve que des romans comme Le\nGêneur sont toujours d’actualité.\nM. Alfred Champion raconte l’existence d’un jeune homilnc\nvenu en marge de la société, sentant dès son enfance l’hos\ntilité de sa mère à laquelle sa présence rappelle sa faute,\nl’hostilité de ses frères, l’hostilité de la famille, de tout\nce vers quoi aspire son âme avide d’affection, et qui, marqué\nà jamais de la tare de sa naissance, ne pouvant même pas se\nmarier avec celle qu’il aime, 11e trouve d’autre remède à sou\nmal que le suicide.",
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     "texte": "Ce livre est à lire pour l’émotion profonde (pii s’en dégage,\npour la peinture exacte de milieux ruraux et d’intérieurs\nbourgeois et pour les types incisivemcnt étudiés de ccs pos\nsesseurs fermant leur porte au mendiant d’amour qui a volé\nla vie.\nA. L.\nAlfred Sansot : De la Garonne aux Pi/ rénées (Th.\nBouquet, à Auch).\nEncore que ce volume se présente sans nulle prétention,\nétant spécialement destiné aux jeunes gascons, il peut être lu\npar tous avec intérêt et profit. Servi par une profonde érudi\ntion alliée une parfaite connaissance des lieux qu’il décrit,\nl’auteur a composé lit un livre simple, mais bien nourri, qui\nsaura mieux faire connaître aux gascons leur terre natale en\nla leur faisant mieux aimer.\n★\nNotes d’Art.\nExposition do Quelques Uns. 4'î> r,l{ - de Seine. Deux\nou trois toiles élues, parmi d’autres, du maître Rame enthou\nsiasment mon noble ami Henri Dcgron. Je vais à des noto\nriétés moindres, pris par un charme. Des études tendancieu\nses m’attirent, comme me crispent les clichés navrants de\nM. Castclucho. — C’est un élève de Whistlcr! — Déconcer\ntante, l’influence des maîtres!... vous m’eussiez dit Bougue-\nreaul. . Et je passe; je vais droit aux œuvres bellement\nréalistes de M me Suzanne Frémont; et tout un magistral effort\nd’art me retient devant la peinture de Mllo Bertha Zurichor.\n— C’est d’un art allemand ? — Comme celui de Castclucho\nest anglais,... c’est différent, heureusement ! — MH» Stcttler,\nM'i» Danncnbcrg ! alors c’est un Conservatoire pour dames\npeintres? — ... L’Internationale, vous dis-je !.. Un curieux\nIntérieur de Venise.. — Une prose de Rcbcll l..\nJe tourne le dos au poète Degron et je reviens devant des\npaysages d’une véracité émouvante signés : Frémont. Les\ntoiles de MH» Bertha Zurichor débordent do recherches ou-\ntrancières. A l’acquis do M m » Frémont ,qui s’inspire visible\nment de Rame, par sa vision et son procédé, MH» Zurichor\noppose la ténacité d’une personnalité toujours en éveil.\nM 1110 Frémont semble plus près d’un réalisation parfaite, face\nde l’art, et non la moins tentante. Mlle Zurichor, tempérament\nautrement inquiet, voisine davantage avec l’évocation, qui est\npeut-être tout l’art : l’une plaît et charme ; l’autre émeut et\ntouche. Et toutes deux sont vaillantes.\nA.-B,",
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