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     "texte": "Propos de halte.\nL’ombre était bonne à respirer devant cette grange, nu pied\nde ce frêne où nous avions fait halte en montant de Cazcaux\nau Céciré. Enfermés depuis quelques jours dans les ruelles\ndu hameau pyrénéen, sans autre horizon que les champs do\nblé noir ou de maïs qui font une marge étroite do culture nu\ngave de l’Arboustc, la curiosité nous était venue d’aborder le\nsommet de la montagne qui nous portait, nous et les maisons\nnoires et la vieille église, comme une obscure fourmilière,\ndans un pli de sa masse géante.\nL’ascension était dure. Le soleil allumait des paillettes do\nmica dans la poussière ardente du sentier qui grimpait en\nlacets interminables à travers les pelouses flétries. Les saute\nrelles bruissaient, excitées par la chaleur, et, dans l’air sur\nchauffé, l’arome résineux des rhododendrons se mêlait iï\nl’odeur de suint laissée par les troupeaux de moulons qui\npacageaient Veslibe.\nDe notre refuge d’un moment, adossés ù la fraîcheur du\nmur de la grange, nous regardions l’étape parcourue, les pen\ntes brusques qui se précipitaient sous nos pieds. Le village\navait déjà disparu; la vue, fermée de cccôté, plongeait mainte\nnant sur le val herbeux de Médassoles, et, plus lias, sur les\npâturages et les granges d’Astau, (pie fermaient à l’ouest, les\ncontreforts du pic de Nère, amas de précipices et de ruines.\nLa multiple cascade du torrent d’Esquerry qui porto dans la\nlangue imagée du pays le nom de : cheveux de Madeleine,\ns’en échappait en filets épars, comme des boucles sauvages\nSur une épaule maigre.\nSi profond était le silence autour de nous, si nette la trans\nparence de l’air, que nous prêtions l’oreille, étonnés de ne pas\nentendre la plainte de celle eau lointaine. Un appel répété, et\ndiminué d’écho en écho, déchira tout à coup la majesté do ce\nsdencc. Justin Ilourcado, notre guide, un montagnard d’Oo,\nposté au bord d’une arête rocheuse qui surplombait les pentes,\nbûchait les bergers — humanité imperceptible —, occupés\né paître une rcimadc de moutons dans les herbages de Mô-\n7",
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     "texte": "dassoles . Une voix monta en réponse fies profondeurs, et\nce dialogue inarticulé, rudimentaire comme une conversation\nde bétes, se prolongea un moment. Puis, le guide revint. Les\nbergers qu’il avait interpellés gardaient les moutons pour son\ncompte; il était le propriétaire de l’estibe elle maître du trou\npeau. D’un geste lier, il nous désigna le morceau de terre où\ntenait sa fortune. Nos yeux de citadins avaient peine à le dis\ncerner dans l’immense étendue. Lui, pourtant, s’enorgueillissait\nde son domaine; il nous vantait la qualité de l'herbage, l’am\npleur et la solidité de sa grange, où il pouvait loger, pendant\nla mauvaise saison, plus de vingt têtes de gros bétail. Tableau\nde richesse, étalage de vanité pour lui ; pour nous, image d’une\nvie calme, ingénue, vouée ù l’innocence de l’herbe.\n11 y avait, cependant, quelques ombres ù ce tableau. L’été,\npasse encore 1 Tout irait bien sans les épidémies qui déciment\nquelquefois les troupeaux, sans la malice des bêles qui pren\nnent les mauvais sentiers et se laissent choir dans les préci\npices. Mais avec l'hiver les difficultés commencent.\n— Combien croiriez-vous, nous dit Justin Mourcade, que\nj’ai mis de temps une fois — c’était l’année dernière — pour\nme rendre de ma grange au village ? Un trajet de deux heu\nres, de trois heures au plus, même avec la neige, pourvu\nqu’elle porte ! Combien? Toute la nuit, mes braves messieurs.\nEl encore j’ai bien cru (pie je resterais en chemin.\nC’était le 17 décembre, une date que n’oublierai jamais.\nJ’étais parti de bon matin pour soigner le bétail, garnir la\ncrèche, faire la litière aux vaches, lime tardait d’arriver à\ncause d’une de nos bêtes (pie j’avais laissée la semaine avant,\nsur la fin de sa gestation, et une bourrasque qui’s’élait pro\nlongée pendant quelques jours m’avait empêché d’aller voir\noù elle en était. Le soleil marquait dix heures quand je tou\nchai au seuil de la grange. Tout y était en ordre. La bâtisse\nn’avait pas souffert du mauvais temps; les vaches en bon étal,\nle poil luisant, ruminaient devant la crèche, encore garnie de\nquelques poignées de foin. Elles se mirent à meugler toutes\nà la fois à mon entrée, comme pour me faire accueil. Mon\npremier regard fut pour la malade, pour la Crise. Elle tou\nchait à son terme, cerclée et ronde comme une futaille, le\nventre tendu autant (pic la peau d’un tambour. Je la flattai de\nla main, je lui offris une poignée de sel, qu’elle eut bientôt fait\nde laper, la gourmande 1 et sans plus m’occuper d’elle, jo\nvaquai à mes besognes. L’angclus de midi sonnait à l’cgliso",
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     "texte": "7 T)\nd’Oo, quand, le travail fini, je songeai à me remettre en\nroute. Un meuglement do la Grise me retint, une plainte dont\nje connaissais bien la signification, pour l’avoir entendue\nplus d’une fois. Les douleurs du vêlage commençaient. Im\npossible d’abandonner la pauvre malade qui, ne s’étant pas\nencore trouvée à pareille Icte, ne comprenait rien à ce qui lui\narrivait. Heureusement, j’en savais plus long qu’elle. Loin de\ntous, sans secours comme nous sommes dans nos villages de\nla montagne, nous sommes obligés de faire un peu tous les\nmétiers. J’aidai la Grise de mon mieux, et j’eus la satisfac\ntion, en quittant la grange, d’y laisser une bêle de plus, une\ngentille bourrelte grise comme sa mère, encore faible sur\nses jambes, étonnée et contente de vivre et qui, déjà, happait\ngoulûment le pis de sa nourrice.\nMaintenant il était temps de partir. Une surprise m’atten\ndait à la sorlie de l’étable. Le vent avait tourné; l’ouest se\nchargeait; de mauvais nuages s’amassaient sur le pic de Nère.\nLa bourrasque, suspendue depuis la veille, menaçait de re\nprendre. La nuit serait mauvaise ; et «Hle était proche. En\nroute! Assis sur la neige, mon bâton piqué en travers pour\nrégler la descente, je me laissai glisser jusqu'aux gorges de\nl’Arbouste, Mais là, les choses ne tardèrent pas à se gâter.\nLe passage est étroit entre la muraille des rochers et le gave.\nJ’avançais lentement, sondant le terrain avec mon bâton avant\nde mettre un pied devant l’autre. Le jour baissait rapidement,\nle brouillard descendait. Bientôt la neige se mit à tomber;\nmenue d’abord, espacée, intermittente, elle s’épaissit au bout\nd’un moment, croula en nappes, en déluges. A la croûte déjà\nformée, durcie par le gel, s’ajouta une couche molle où mes\npieds enfonçaient, retardant ma marche. L’inquiétude me\ngagnait, la peur de perdre le bon chemin, de me casser le\ncou dans le précipice. Où étais-je exactement? La nuit déjà\ntombée ne me permettait plus de me rendre compte du lieu ni\nde l’heure. Je n’avais pour me guider «pie le bruit de l’eau,\nle grondement du gave é tou lié sous les ponts de neige. Cepen\ndant en tâtonnant avec mon bâton contre lu muraille rocheuse\nque je longeais, je trouvai un vide, une excavation où la\nbourrasque ne pouvait pus m’atteindre. Je m’y jetai, je m’y\naccroupis, espérant m’y abriter jusqu’à la fin de la tempête.\nLe froid eut bientôt fait de m’en chasser; je sentais venir l’en\ngourdissement de ce mauvais sommeil dont on ne se réveille\nplus. Je me ressaisis, je me remis en route. Mais pendant",
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     "texte": "cette halte, plus longue sans doute que je ne l’avais estimé,\nla couche de neige s’était encore épaissie. Au premier pas que\nje fis, j’enfonçai jusqu’aux genoux, et un peu plus loin, jus\nqu’à la ceinture. La bourrasque croissait, le vent en s’en\ngouffrant dans les gorges, chassait des tourbillons qui me\nnaçaient de m’engloutir. Mon courage défaillait. Pour la\npremière fois depuis que je me trouvais en péril, je pensai à\nla mort, à la mienne, à celle des autres, des camarades sur\npris comme moi par la rafïalc ou par l’avalanche. Je me re\nprésentais les parents, les amis, partant à la recherche du\ndisparu, rapportant son cadavre sur une civière. Ce cadavre,\ncette fois, ce serait le mien. Je pensais à ma femme, à mes\nenfants. On m’attendait sans doute là-bas, on veillait devant\nle feu de souches, dans la chambre bien close où se répan\ndait la bonne odeur des soupes. On veillait et on s’inquiétait.\nLa Méniqucltc, ma femme, ouvrait la porte, regardait, écou\ntait, le visage tourné vers la nuit. Peut-être môme, aidée des\nvoisins, s’était-ellc mise à ma recherche le long du gave. Il\nme semblait voir vaciller très loin la clarté des lanternes,\ncnlr’ouïr des voix qui me hélaient. L’illusion fut si forte un\nmoment, que je les hélai à mon tour. Avec ce (pii me restait\nde souffle, j’envoyai dans le vent, des cris de détresse. Je n’en\ntendis pour toute réponse que le frôlement léger de la neige\nsur mes habits raidis par la gelée.\nJ’étais bien seul, sans secours, sans espoir. Je cessai de\npenser, de réfléchir. Je no cessai pas de lutter cependant;\nune énergie obscure me poussait à marcher, à exécuter du\nmoins le mouvement de la marche, car j’avançais à peine. La\nmasse glacée (pii m’étreignait montait maintenant à la hau\nteur de mes épaules; seuls mes bras demeurés libres s’escri\nmaient du bâton pour rompre l’obstacle, m’ouvrir un passage.\nJ’usai ainsi les heures de celle nuit interminable. Mes bras\nfaiblissaient; mes forces épuisées par toute une journée de\njeûne arrivaient à leur limite. Quand le jour parut, livide sur\nle linceul de la neige, un vertige me prit, me renversa dans\nla fosse (pic j’avais creusée de mes mains, .le m’évanouis.\nHeureusement pour moi, les sauveteurs étaient proches. Ils\ninc ramassèrent, vivant encore, et quelques heures plus tard,\nje m’éveillai dans mon lit.\nTout est bien (pii finit bien, conclut Justin Ilourcade. J’ai\nvendu ces jours-ci, au marché d’Arreau, la hourrette grise\ndont la naissance, en retardant 'mon départ de la grange,",
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     "texte": "77\n7.\nfaillit être la cause de ma mort, Cinq pistolcs : un bon prix I\nC’est égal, la vie d’un homme vaut plus cher.\nL’histoire de notre guide, toute frissonnante de l’horreur\nde la nuit et de l’hiver, nous rendait plus savoureux le charme\nde l’heure présente, la sécurité du plein jour, la beauté large\nment épanouie de l’été pyrénéen. Nous nous attardions à les\ngoûter, nous prolongions la douceur de la halte. Alors, Jus\ntin Ilourcado nous désignant du bout de son béton un nuage,\nune vapeur qui glissait, légère, au ras de l’herbe sur les\nhautes pelouses du pic de Nèrc :\n— Allons, Messieurs, en route! commanda-t-il. Ce coquin\nde nuage pourrait bien faire des petits. Nous n’avons pas de\nneige craindre pour aujourd’hui, mais si nous ne nous\npressons pas plus que çà, gare l’orage !\nEmile Pouvillon.",
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     "texte": "Les Régicides et les Assassinats\npolitiques\nL’assassinat récent, inutile et odieux, du roi Humbert, a ra\nmené l'attention du public sur les régicides, et sur cette la\nmentable série de crimes que des exaltés ont commis depuis\nRavaillac et (pic les exploits trop célèbres des anarchistes,\ndepuis la mort du président Carnot et celle de Timpératrice\nd’Autriche, jusqu'aux coups de revolver de Bresci et à l’at\ntentat contre le Shah de Perse, ont dignement continuée.\nL’auteur de cet article, qui a publié un volume d'Eludes\nSociales, contenant divers essais sur le suicide, la morale\névolutive et la criminalité infantile, n’a pas prétendu en don\nner un tableau complet : il s’est contenté seulement d’émet\ntre quelques considérations sur des attentats historiques an\nciens ou récents, de même genre, et particulièrement sur les\nmobiles qui les ont déterminés.\n★\nL’idée de tyrannie a fort varié depuis les jours des répu\nbliques grecques jusqu’aux nôtres. On appelait alors tyran\nl’homme qui s’appropriait le pouvoir absolu. L’idée de l’éga\nlité en vint à être si sévère que le citoyen le plus vertueux de\nla Grèce fut banni, parce qu’on ne concevait pas qu’un citoyen\npût être plus vertueux ou meilleur que les autres. L’égalité\nétant ainsi entendue, la vertu devenait un crime, dès qu’elle\nsortait de la médiocrité commune...\nC’est de cette manière qu’il faut expliquer chez les Romains\nl’attentat de Brutus contre la vie de César. Le tyrannicide clas\nsique n’est, û nos yeux, ni un homme brave, ni un libérateur,\nni même un bon citoyen. César, encore que démesurément\nambitieux, était loin de mériter la mort qu’il eut. Ses exploits\nmilitaires étaient d’un grand homme; le peuple l’idolâtrait,\net il s’en faut de beaucoup qu’il soit un coupable. Bien qu’on\ntrouve l’apologie de Brutus chez les plus grandes autorités de",
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     "texte": "l'histoire, il faudra reconnaître que le lieu où le cloua Dante\nest celui qui lui convient le mieux.\nCésar était un tyran dans le sens grec du mol : un homme\nextraordinairement grand et puissant, rebelle en cela à la secte\ndes niveleurs. Scs défauts privés n’entrèrent pour rien dans\nle calcul de scs assassins, lis ne voulaient pas de maître :\nvoilà tout. Ils avaient été vaincus à Pharsale, et pour ruiner\nl’empire, le parti politique qu’ils dormaient en appelait au\ncrime. Ce n’était pas tant le tyran, disons-lc au moins en\nl’honneur de Brutus, qu’ils prétendaient tuer, c’était l’idée,\nautant qu’une idée peut être considérée d’une façon abstraite.\nOn sait que le crime fut parfaitement inutile, comme il l’est\npresque toujours, et que l’empire fut inévitable. L’horreur et\nl’épouvante achevèrent de discréditer la république vaincue et\ndéshonorée.\nQuant au sectaire Brutus, de qui le grand penseur Sénèque\ndit qu’il se trompa en tuant César, c’était un homme scc et\nbilieux. Ainsi le peint Plutarque en faisant-dire au conqué\nrant des Gaules qu’il ne craignait pas tant les hommes gras\ncomme Dolabclle, que les hommes secs et pâles comme Cas-\nsius et Brutus. Avant d’être homme, celui-ci était romain et\navant d’être romain, sectaire. 11 fut déloyal avec Pompée en\nindiquant à César le chemin de la république lors de la dé\nroute de Pharsale; il fut d’une méfiance outrageante avec\nPorcia ; il fut ingrat et parricide avec César, que la rumeur\npublique lui donnait pour père. Avec les fourbes réunis par\nl’astucieux Cassiiis, il alla le flatter, le saluer et lui sourire à\nla porte du Sénat, et tout à coup, suivant tous l’exemple du\nforcené Casca, ils le frappèrent à coups de poignard. La vic\ntime se cacha le visage avec sa tunique pour ne pas voir l’in\nfamie du lils Servilia, de celui qui était regardé comme son\nfils. D’uilleurs cet homme, qui était devenu maître de Rome de\nconspirateur caché, ne sut même pas comprendre la mission\nqu’il avait à remplir pour ne pas livrer son pays aux factions\ncl à la ruine dont son coup de poignard avait donné le signal.\nBrutus, à notre avis, était simplement un conspirateur né,\nun névropathe, auquel le spectre des morts apparaissait com\nme dans les tragédies antiques ; crédule dans les intrigues\npopulaires, sans sentiments de reconnaissance, sans amitié\nconjugale, il avait, pour contrepoids de son anesthésie morale,\nun grand et orgueilleux amour do la gloire entendue à sa\nmanière : en somme, un de ces caractères aigris, qui, sans",
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     "texte": "8 o\nêtre entièrement probes, se convertissent en censeurs des\nautres, et vont par point d’honneur jusqu’aux extrêmes consé\nquences des idées qu’ils prêchent.\nMais laissons de côté Prutus, pour dire quelques mots de\nl’assassinat politique, mis à la mode en ces derniers temps\npar la propagande anarchiste et quelquefois par les abus du\npouvoir. Il arrive souvent qu’on se trompe en qualifiant d’as\nsassinat politique, tout attentat contre lecbcfd’un état, parce\nqu’on oublie que, pour qualifier un fait semblable, il faut tenir\ncompte de certaines considérations élémentaires mais fonda\nmentales : la condition du chef d’état et celle du criminel, scs\nmobiles, s’il procède pour son propre compte ou inspiré par\nles autres, les idées régnantes, etc.\nLe chef de l’état peut être un homme de bien, comme Lin\ncoln ou Garfield; il peut aussi être un despote; l’assassin peut\nêtre un fou comme Guitcau, un fanatique comme Cascrio, un\npatriote comme Guillaume Tell. Les mobiles, et il faut les\nexaminer sérieusement parce que le mobile est, le principal\nmoyen d’appréciation de la responsabilité du délinquant, peu\nvent être très divers : de l’impulsion d’un ivrogne ou d’un fou\nà toutes les formes de la passion ; de la vengeance privée, au\nbut altruiste de l’immolation accomplie dans ce qu’on croit\nl’intérêt collectif.\nLes attentats contre les chefs d’états offrent donc des\naspects bien différents, mais ils peuvent se diviser à notre avis\nen trois cas principaux :\ni° Crime de droit commun accompli par un ou plusieurs\nindividus sous l’influence de motifs purement individuels :\nivresse, folie, haine, vengeance, ou autres passions dénuées\nen général de tout mobile altruiste;\n20 Crime politique proprement dit, derrière lequel se cache\nune association responsable (pii a recours ce moyen pour\ncombattre un autre parti. Les assassinats anarchistes consti\ntuent une forme de l’assassinat politique, étant donnés les\nprincipes que proclame la secte;\n3° Tyrannicide, quand il s’agit d’un dcspole qui abuse du\npouvoir, vole et tue, et contre lequel le sens moral de l’hu\nmanité, et non seulement celui d’un parti, a formulé son\nanathème. Le tyrannicide peut, prendre une forme collective,\ncomme dans le cas des frères Gutierrez, despotes du Pérou.\nPersonne ne niera, par exemple, que l’assassinat de J. A.\nGarlield, le président des Etats-Unis, tué par Guitcau, auquel",
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     "texte": "8i\nil refusait le poste de consul à Marseille, ne soit un crime qui\nn’a rien à voir avec la politique. Cette fois, la consternation\nuniverselle causée par cet événement inattendu démontre son\nmanque absolu de logique.\nLe second cas, véritablement abominable et indigne des\npartis et des hommes d’honneur, est l’assassinat politique,\ndu reste assez rare, par cela mémo qu’il signifie l’œuvre d’un\nparti, et que tout parti ou toute association humaine qui déli\nbère, tient compte de la moralité, ou tout au moins refuse\nd’accepter des responsabilités odieuses, comme celle de se\nservir du crime pour combattre des adversaires.\nIl a été rare jusqu’il maintenant de rencontrer dans l’his\ntoire des groupements d’hommes, qui préconisent l’homicide\nà cause de différences d’opinion ou par ambition. Il faut ajou\nter du reste que cette manière de se défaire de ses principaux\nadversaires pour éviter une déroute ouïes priver du triomphe\nen dehors de tous sentiments de moralité et d’estime propre,\nne donne jamais les résultats qu’on en pourrait attendre, par\nce (pic, comme on l’a vu tant de fois, on ne peut rien édifier\nd’heureux sur le crime.\nA quoi a servi la mort de Lincoln, sinon à faire mépriser\nJefferson Davis et ses partisans? Crime inutile, d’autant plus\n([uc priver un pays ou un parti de son chef suprême non\nseulement n’empêche pas sa victoire, mais souvent la précipit e.\nDu tyrannicide, au contraire, on pourra dire précisément le\ncontraire de ce que nous avons dit de l’assassinat politique.\nLà, le principe de l’autorité tombe entre les mains d’unhomme\nqui ne mérite pas d’être respecté s’il ne respecte pas les lois\net la liberté des hommes, même, si ce chef est élu, cela peut\natténuer sa responsabilité, mais cela ne saurait la lui enlever\ncomplètement.\nOr que faire? Comment exercer son droit de défense? Quel\nchâtiment infliger à celui (pii se place en dehors de la loi,\nqu’il viole et outrage?\nSi la force restait à la loi en fait, il n’y aurait pas à s’en\npréoccuper. Mais il n’en est pas ainsi dans la réalité de ce\nmonde et force est d’en arriver aux moyens violents pour réta\nblir l’ordre et la liberté.\nUn vil larron, un vulgaire assassin, avec une armée, des\ncanons et quelques centaines de mercenaires, peut soumettre\nrendre esclave et corrompre un peuple. Si, dans ce cas un\ncitoyen arme son bras et au risquo de sa vio se poscondéfcn-",
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     "texte": "82\n%\nseur de la loi, en vengeur du pays, et lue le tyran, il n’est pas\npossible de l’assimiler à un assassin vulgaire.\nLe tyrannicide n’est-il donc pas alors supérieur aux révolu\ntions, si fréquemment tentées pour renverser les tyrannies?\nLà le moyen est plus rapide, plus sûr, et plus moral, si l’on\ny regarde bien, puisqu’il s’agit de recouvrer des droits essen\ntiels méconnus par un homme érigé en arbitre du pays. A quoi\nbon sacrifier les meilleurs d’entre les citoyens d’un peuple\nqui se soulève contre un tyran ? Ceux qui vont à cette guerre,\nce sont les esprits soumis à l’appel du devoir, les jeuneshom-\nmes toujours généreux ; ce no sont ni les réprouvés, ni les\ncouards, ni ceux qui se trouvent bien dans leurs chaînes, et\nainsi il s’opère une véritable contre-sélection qu’il faut éviter.\nTant qu’il s’agit du droit de défense des individus, c’est\nchose dont les lois se sont occupées. Mais pour ce qui est du\ndroit de défense des peuples, il n’existe pas de législation\ncomme le savait le célèbre auteur du Traité du Prince. As\nsurément on discutera le choix de tels moyens : assurément\ncouper le bras d’un homme dans une querelle est un délit,\nmais ne doit-on pas considérer comme une bonne action de\nlui amputer les deux bras, quand il s’agit de luisauver la vie?\nQuiconque du reste s’engage dans une telle entreprise garde\nentière sa responsabilité, et rien ne saurait excuser les assas\nsinats commis par des hommes aveuglés par la passion qui\nconfondent avec les tyrans les gouvernants honnêtes. Au\nreste, nous ne prétendons pas poser de lois dans une ma\ntière aussi délicate, nous n’avons voulu au contraire, comme\nc’était notre but, qu’analyser quelques uns des éléments d’un\nproblème que les événements récents ont rappelé à une triste\nactualité.\nVlCTOll Ahhéguiniî",
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     "texte": "La Revanche\ndes silencieux.\nA Jean Lorrain.\nLorsque Tullius cl. Magda eurent tourné les portes de la\nVie, ils s’cntreregardêrent sans joie et sans amertume, car la\njoie d’aimer paraissait morte en eux, et l’amcrtumc de « ne\njamais se connaître » aussi disparue. Et dans leur élat nou\nveau, — quoiquo Tullius eût conservé ses vêtements d’un\ngoût douteux, devant la nudité neuve de Magda, — il sem-\nblait qu’il n’y eût place que pour beaucoup de sérénité.\nLe paysage où ils évoluaient était plus beau que tous les\npaysages connus. Magda en restait éblouie et Tullius, lui-\nmême, qui avait cru saisir tout l’artificiel de la Nature, ne\ntrouvait point dans le souvenir des peintres, chez qui jadis il\navait fréquenté, depuis Meiudert Ilobbéma jusqu’à INI. Claude\nMonct, le moindre terme de comparaison pour exprimer son\n« étonnement » devant un pareil décor. Il se contenta d’en\njouir, sans se le décrire à soi-même, et sans plus se l’expli*\n(juer. Les deux amants marchaient, d’un pas rythmique, par\nune allée grévéc. La femme avait laissé sa main droite\ndans la main gauche de l’homme ; et, c’était, à peu près, l’u\nnique trait d’union qui les reliait l’un à l’autre, depuis les\nétapes de la Vie passée.\nTullius dit (il avait conservé la manie de parler) :\n— Ne trouvez-vous pas, Magda, que l’inauguration de la\nVie nouvelle où nous entrons, jeunes et beaux, tels des dieux,\nvaille la peine d’un discours?\nMagda sc tut (elle avait gardé le charme discret de son\nmutisme obstiné). Mais l’entêtement del’homme devait triom\npher de la secrète obstination de la femme, comme la bruta\nlité du mâle avait jadis vaincu la pudeur ingénue delà vierge\nen émoi. Et lorsqu’il lui eut dit, cntr’aulrcs choses vraisem\nblablement superfétatoires, quoiqu’ayant, uno prétention à\nl’ironie facile.\n— Ce qui vous rond rêveuse, ma chèro Magda, c’est de ne",
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     "texte": "84\npas trouver,ICI, un salon du lion Marché où dépenser, cha\nque après-midi, les trésors de futilités dont votre esprit sura\nbonde, — ni, chaque soir, un promenoir de music-hall où\ngaspiller la menue monnaie de « vos désirs de plaire ». Vous\nêtes rêveuse aussi, Magda, parce que vexée. Vous êtes vexée\nde l’obligation de m’avouer, moi, de nous deux, l’être supé\nrieur, — constamment.\nTullius parlait, comme dans la Vie périmée, le langage\ncoutumier aux livres honnêtes, et c'est leur ton qu’il em\nprunta, pour continuer, sans fatigue.\n—.. Vous ne voulûtes jamais croire d’ailleurs ù l’immor\ntalité de l’âme, et lorsque je vous citais M. de Montalembcrl,\nvotre bouche avait une moue de pitié, vos yeux une lueur de\nmalice inconvenante. Vous vous en teniez pour vos habituel\nles lectures aux romans de M. Pierre Louys, car la caracté\nristique de votre tempérament était une imagination déré\nglée.... oui, oui parfaitement.... déréglée. Ne trouvez-vous\npas, chère amie, que j’ai le don de l’expression juste?... Or,\naujourd’hui que nous avons tourné les portes de la Vie, je\nvous le demande, en toute justice, répondez-moi, en toute\nsincérité : Croyez-vous, Magda, à l’immortalité de l’âme?...\nEt lorsque Tullius eut dit cela, lorsqu’il eut ponctué ses\nrécriminations d’une aussi catégorique interrogation, Magda\nparla, d’une voix bleue. Elle répondit, sans encombrer d’une\ncitation sa phrase simple et brève comme un vol rapide d’oi\nseau :\n— Je crois, Tullius, à l’éternité de l’amour.\nEt ce fut tout.\nCe fut assez pour qu’il tentât une réédition de sa tarte à la\ncrème : Vous avez une imagination déréglée ! Mais un mi\nracle, — n’oublions pas qu’ils avaient tourné les portes de la\nVie, — lit qu’il s’arrêta net à la sixième syllabe de sa phrase\n(comme si la césure eût été vraiment nécessaire !) et (pie\nl’écho de l’allée grévéc, n’ayant à en enregistrer «pic la moi\ntié (ce qui lui enlevait tout sens moralisateur), l’écho répéta:\nVous avez une image... puis, déclancha tout à trac, dans du\nsilence obscur, à la layon d’un phonographe dont le méca\nnisme se brise.\nEt (les associations d’idées sont parfois étranges, sinon\nmiraculeuses,) l'image véridique que Magda eut, en cet\ninstant, devant les yeux, fut celle d’un Monsieur resté bouche\nbée, immobilisé, soudainement pétrifié, les pieds rivés au sol",
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     "texte": "Alors, s’accompagnant de toute la sérénité propre aux dé\ncors environnants, Magda délia sa main menue de l'étreinte\nancienne, conservée par habitude. Elle tourna autour de la\nstatue improvisée et se hasarda môme à la toucher d’un doigt\nhardi\n★\nElle la touchait d’un doigt hardi, quand un bruit de voix\nvolubile lui fit tourner la tète.\nUn couple venait vers elle, un couple certifiant l’éternelle\net humaine nécessité de l’antithèse, l’homme beau de toute sa\nnudité, la femme affreuse d’un peu des modes dernières, —\ncostume tailleur avec boléro, effectivement 1 — Et du couple\nla femme seule se complaisait à la magic verbale des repro\nches posthumes. Elle disait, d’une voix grêle, assez pareille à\ncelle, défunte maintenant, de Tullius.\n— A quoi vous sert, mon cher Héros, de vivre une autre\nVie, si vous y apportez toute la puérilité du rêve qui vous\nrendait déjà si ridicule dans l’autre V M’avez-vous, une seule\nfois, demandé conseil, depuis que nous tournâmes les portes...?\nSavez-vous où vous allez ?... Moi, de nous deux, en dépit\ndes mœurs et des lois, l’ôtre supérieur, je m’inquiète pour\nvous, comme jadis, comme toujours. lié! qui se débattrait,\nsi ce n’était Tullia, votre épouse légitime dont vous avez\nhorreur de porter le nom, dans les rets des fournisseurs ?...\net qui réglerait notre nouveau train de maison ?... A suppo\nser (pic nous trouvions, ICI, un Potin convenable et des im\nmeubles modernes aménagés avec le dernier confort, — élec\ntricité, téléphone, ascenseur !\nVous, moucher Héros, vous restez muet comme une carpe.\nSi vous ouvrez la bouche, c’est pour bâiller, et vous me rap\npelez suffisamment notre voyage de noces, dans la forêt de\nFontainebleau, où vous ne fûtes galant qu’avec les nymphes !\nces nymphes que vous couchiez sur vos tablettes, pour la\nsérie non-publiée de ce (pie j’appelai vos « Sonnets dérisoi\nres ». N’ai je pas le génie des litres, dites, mon désespérant\nami ?... et vous les rappelez-vous, ces sonnets «pie vous en\nvoyâtes à l’Académie, comme si vous eussiez eu vraiment la\npoigne de faire pièce à M. le vicomte de Borelli !...\nHéros ne répondait point. Et Tullia, impertinente ou\ncroyant l’ctre, haussait ses maigres épaules. Elle proféra, et\ncela résumait tout son verbiage :\n8",
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     "texte": "86\n$\n— ... Vous avez une imagination déréglée !\nMais elle était une épouse légitime qui n’avait de mesuro\nen rien. Elle ne coupa point sa phrase (la césure, après tout,\nclait-clle vraiment nécessaire et aussi nécessaire un second\nmiracle ?) ainsi que l’avait fait, auparavant et contre son gré,\nTullius, en parlant à Magda.\nCelte remarque, Magda la lit secrètement ; elle en fit d’au\ntres, d’autres encore, en un laps de temps relativement très\ncourt; et d’autres aussi, d’un intérêt plus immédiat, à con\ntempler Héros qui, l’ayant vue, — enfin ! — venait à elle\nd’un pied léger.\nIl lui tendait scs mains en offrande, sans plus se soucier\ndu double arrêt, pour lui inexplicable, que Tullia, son épouso\nlégitime, avait mis soudainement dans sa marche et dans son\ndiscours... (décidément, le miracle était plus nécessaire que\nla césure !)\n★\n... Et Héros et Magda, s’étant vus, se comprirent, sans\nqu’une syllabe explicative sortît de leur bouche close. Ils liè\nrent leur dextre à leur senestre ; et ils continuèrent leur as\ncension vers la lumière, sous l’ombre fraîche de l’alléo grévée\ndont l’écho désormais inuct n’avait plus à enregistrer les\nrécriminations superfétatoires des deux incorrigibles bavards.\n... Et Tullius et Tullia (car ils étaient ou devaient être de\nla môme famille) signifiaient, dans leur statulication irré\nmédiable, voisine de la mort, l’inutilité de la parole humaino\nlouchant le Mystère, — comme Héros et Magda, silencieux et\nbeaux de la majesté du silence, accrtainaient par leur amble\nserein, — jamais, jamais interrompu, — l’éternité de l’a\nmour.\nEt c’était, — possible et réalisable seulement par delà les\nportes de la Vie, — la Revanche des Silencieux.\nAliieut Hoissièhe.",
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     "texte": "Emile Pouvillon (,)\nEmile Pouvillon est de la race aimante et fière des timides.\nIl sait réserver ses paroles et n’ose pas livrer son émotion.\nMais toujours il y a une sympathie secrète qui luit à son re\ngard et colore la peau délicate du visage. Dès qu’il sourit, de\nce sourire à la fois confiant et réservé des Ames tendres, on\nreconnaît toute la faculté d’affection qui est la vie môme de\ncet homme, vie de sincérité, d’amour, de modestie et de dé\ncence.\nHors du Oucrcy, Pouvillon doit souffrir d’une vraie souf\nfrance physique; cet air est nécessaire à ses poumons, et\ntoutes les cellules de son corps sont nourries de la terre\nquercytaine. Il faut le voir, grand, droit, avec son petit béret\net ses sabots, marcher doucement dans sa vigne; c’est là sa\npromenade du matin; il vient régler son travail quotidien ;\ndans l’étroite allée gazonnéc, quand la promenade est finie il\na de la bonté dans le sourire et de la gravité dans le regard\npour tout le jour. Il quittera, quand le soleil décline, son bu\nreau de travail; alors on part sur les chemins sonores, à tra\nvers les pêchers sanglants, les ceps vendangés, les chAlai-\ngniersroux.El Pâme du pays vient doucement vers cet homme\nrobuste ; et lui, dans l’allégresse du travail fini, cause à petits\nmots espacés, avec tendresse, vous met au cœur cette santé\nde la terre puissante et la vertu du ciel toujours lavé par un\nair pur.\nParfois on détacho la barque, c’est le charme discret et\nprofond de l’eau; l’Aveyron coule, large et lisse; il y a des\nsaules, des roseaux sur chaque bord; la barque glisse lente\nment et les rames plongent sans bruit puis se relèvent, avec\nla monotone mélodie des gouttelettes retombées ; do longs\nappels s’élèvent au loin dans la plaine; Pouvillon silencieux,\nassis tout au fond du bâteau dans un grand manteau sombre,\nlaisse traîner ses mains dans l’eau caressante du fleuve; on en-\ntend parfois les coups de fusil étouffés de ses fils qui là-bas\nchassent les grives ; des peupliers frissonnent finement sur le\n(0 D’une série de « Dix portraits intimes ».",
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     "texte": "88\n$\nciel pâli; le vol droit d’une pie bat avec douceur le soir apaisé;\net toutes les couleurs du ciel s’atténuent encore sur l’eau\nviolette, verte et bleue, où s’agite vers le milieu une coulée\nde vif argent.\nQuel charme, quelle bonté d’une vie si simple cl si fine!\nPouvillon vit avec les paysans, et toutes les sources de son\nart sont naturelles. Des émotions frustes et saines dans une\nâme exquise: voilà toute la vie de Pouvillon, et c’est aussi le\nsecret de toute son œuvre. Sa vie est sa littérature, sa litté\nrature est sa vie. Où pourrait-on trouver une moralité plus\nhaute?\nUne inspiration spontanée accueillie avec goût et avec\nchoix : c’est ainsi qu’Emilc Pouvillon nous dit des choses si\ntouchantes dans un style si raffiné, presque exténué de déli\ncatesse. Par son existence campagnarde, c’est, un homme\nsain, qui d’autre part jouit d’une parfaite sensibilité nerveuse;\nson âme est sans effort près de toutes choses, mais les em\nbrasse seulement dans leurs parties émouvantes et significa\ntives : c’est une spontanéité pleine de tact.\nJe n’ai jamais compris Emile Pouvillon commecn une pure\njournée d’automne, où il nous mena admirer scs Causses.\nDans les gorges, devant les larges pans de rochers lumineux,\npuis sur les croupes olivâtres et peléesdont la beauté de ligne\nétait adorable sur le ciel bleui, il nous parlait avec des mots\nsi sincères et si ténus... son émotion était si forte et si ex\nquise... Nous regardions la chute du soleil, la lento mort de\nla lumière. .Pouvillon avait des larmes aux yeux; nous avons\ncompris ce soir-là de quel lien il était lié à ccttc terre.\nComme, pour rentrer, nous traversions les forêts de Grési-\ngne, dans la forêt de braise et d’or, il allait devant nous\nparmi les feuilles sèches et bruissantes. Et nous le regar\ndions avec un respect infini, cet homme qui vécut toujours\nde la vie de son ciel et de sa glèbe, cet homme en (pii vrai\nment remue la sève d’une contrée, cl (pic nous avions vu,\nrose d’émotion sur le ciel léger, pleurer pour la beauté de son\npays.\nJean Vioi.lis.",
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     "texte": "Les Noces (l)\ni\nA L’ÉGLISE\nVct's la chapelle de la Vierge\nA Saint-Aphrodise, à minait,\nParmi les Jleurs, l’encens, les cierges\nEl l’orgue nuptial qui bruit,\nEn/in! VAmour ailé conduit\nLes Jiancès et, rose et blanche,\nToute l'ivresse en eux s’épanche,\nEt sur leur front c’est la douceur\nDuveteuse de lentes ailes\nDont le long geste caresseur,\nEloignant avec quel beau zèle\nLes durs soucis d'hier, décèle\nL'aube attendue et la moisson\nD’espoirs en fêle à l’horizon.\nEl quand la voix du bon vieux prêtre\nQui les baptisa les unit\nLeurs yeux ravis voient apparaître.\nVision voisine du nid\nPar le ciel aujourd’hui béni,\nLes plants d’oliviers et la vigne\nQue l’Ecriture leur désigne :\nLa vigne souple aux grappes d’or,\nAux ceps ondoyants cl fertiles ;\nLa vigne oà Veurythmie endort,\nComme berce un doux chant d’idylle,\nLes laideurs que l’heure distille ;\nLa vigne de vie et d'amour,\nL’idéale vigne du jour ;\n(i) Extraits de « l'Ame de mon violon », i vol. fcn préparation.\n8.",
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     "texte": "m\n—\n$\n9«\nEt les plants d'oliviers si tendres,\nLes jeunes plants frêles et purs\nOù sur leurs scions vient s'épandre,\nComme un vierge infini d'azur,\nL'espérance aux lointains futurs ;\nFeuillus légers, tout or et soie,\nLes plants divins couleur de joie.\nMais cette vision décroît\nDans la prière qu'on encense,\nEt le bon vieux prêtre à leur doigt\nGlisse l'anneau des alliances,\nCe pendant que monte en silence\nQuelle voix ! au cœur des époux\nDont l'ange bleu semble jaloux.\nII\nPUDIQUEMENT\nJusqu'aux poignets, en longue manche,\nEt tenant les seins enfermé,\nO la fine batiste blanche\nSi tiède sur son corps aimé.\nO le bonnet clair de dentelles\nEmprisonnant ses cheveux noirs\nSauf deux bandeaux comme deux ailes\nD'hirondelle en vol vers l’espoir.\nO la pudeur de son œil tendre,\nQuiètement sans nul émoi,\nEt l’ivresse qu'il sut épandre\nComme une flamme autour de moi l\nQu'elle nous fut, oh, nuptiale,\nL'heure pudique où, pour toujours,\nDe notre étreinte initiale\nFleurit mon beau jardin d'amour!\nLéopold Dauphin",
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     "texte": "Disgrâce\n— STANCES A MÉCÈNE —\nPour Pierre de Qucrlon.\nTon amour autrefois magnifique et royal\nrépandait toutes ses largesses sur ma vie,\net, sans trêve, c’étaient, pour mon âme éblouie,\nnouvelles joies, nouveaux présents, nouveaux régals.\nJ’étais le conseiller souverain de tes gestes,\nl'arbitre le plus cher à ta jeune raison,\nJ étais l’hôte le plus choyé de la maison\net l’objet préféré de tes bonnes caresses.\nHors mes désirs, tu ne connaissais point de lois;\ntout nectar te semblait amer en mon absence\net les festins sollicitaient ton abstinence\nSl je n’étais présent pour les régler en roi.\nEt tu me réservais les plus fines synthèses ;\ntes esclaves m’oignaient des plus rares parfums\net les roses les plus suaves de Pestum\nceignaient mon front de leur fraîcheur enchanteresse.\nSur un seul craquement sonore de mes doigts\nie Falerne coulait parmi les coupes vides,\net pour mettre la joie au cœur de tes convives\nles joueurs entonnaient des hymnes de mon choix.\n■Ainsi passaient les jours et les nuits dans l'ivresse,\net les vins succédaient aux vins, les fleurs aux fleurs,\nloin des regrets, loin des soucis, loin des douleurs,\nd je me reposais tranquille en ta tendresse...",
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     "texte": "9 2\nQuand soudain, — ô réveil cruel, injuste sort ! —\nje sentis de mes soins ton âme déjà lasse,\net tes dédains ayant signifié ma disgrâce\nta me laissas partir sans rappel, ni remords...\nEt maintenant, tel le dernier de les clients,\ntel le plus avili de tons les parasites,\nj'erre, la tête basse, aux abords des portiques,\net misérable sous ma toge aux trous béants!\nC'est en vain désormais qu’à ta porte je Jrappe\npour occuper mon lit à tes festins joyeux,\net, méprisé, je sens les pleurs mouiller mes yeux,\nen écoutant de loin le bruit de les agapes !\nEdwakd Sansot-Oiiland.",
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     "texte": "La Luxure\nPour Royer Le Brun.\nUn soir, exténué de poussière livide,\nLa Luxure chantait au creux noir des faubourgs,\nLa Luxure Irainait scs oripeaux sanglants,\nBâclant ses cordes chaudes et battant ses tambours,\nPour ameuter les ruts inassouvis des mâles,\nSons les quinqnels du Rêve, aux tréteaux de l'Oubli.\nL’Astre, désespéré de sang et d'amertume,\nS’était vautré aux fanges livides de la mer.\nLa Luxure haletante sur sa rosse pourrie.\nPassa le long des flots vers de vagues cahutes,\nChassant à coups de gaule les groins épouvantés,\nCinglant la croupe aux m 'des lâcheurs de pourriture\nLa Luxure passa, sons sa cagoule sombre,\nDardant les braises glauques de ses vastes prunelles,\nAvec un geste immense et noir — comme un vampire.\nLa mer claquait des dents sur les galets des plages\nComme une mendiante en les nuits hivernales.\nPt le vent galopait par enjambées sauvages.\nBalayant, ramassant et poussant les villages,\nLes bouges déhanchés aux yeux sanguinolents,\nComme un tas de charognes coulantes et d’ordures\nAux fosses du couchant oà grouillent les Lémures!\nLes cahutes râlaient sons d'infernales triques,\nPt leurs naseaux fumants de bêles harassées,\nPvaporaient l’angoisse verdâtre des nuages.\nLa Luxure empilait les croupes dans les bouges;\nPt tes corps emboités dans l’ombre l’un sur l'antre,\nCe dissolvaient en graisse ainsi que des fromages.\nLa Luxure à genoux sur les chairs qui se vautrent,\nPperonnait les cuisses et les reins cuits an rouge.\nDes dents avaient troué des seins comme des outres,",
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     "texte": "Pour mieux boire leur âme, à même et sans goulot,\nEt les seins assouvis semblaient des voiles moi'tes.\nUn soi/' squameux et pourpre comme un serpent blessé\nRampait sur les carreaux emplis d'une eau putride.\nLes mâles chancelaient sur leurs tibias vidés\nLeurs rotules dansaient comme un gousset sonore.\nEt leurs genoux cassés cherchaient les vieux Autels!\nIls sentaient dans leur cœur les houles de la mer\nEt sur leurs lèvres mortes des morsures de sel.\nEt leurs nerfs secoués par l’immense nausée,\nFlottaient dans le tangage éternel du désir,\nAinsi que des cordages sur les pans d'un navire.\nDes nudités sanglantes de femmes s'étalaient,\nLes sexes ravagés par les langues fouilleuses,\nAvaient des bruits d'écluse et des plaintes sucées\nComme un bateau sombré dont la cale se gorge.\nEt les poitrines creuses, ronflaient comme des forges.\nDans le soir vénéneux et fleuri de ciguë,\nParles vitres navrées d'une larme stellaire,\nEntra par tourbillons le faste des mirages.\nEt l'Ame sanglota à l'appel des nuages.\n« 0 Iront désespéré des Soirs qui nous appellent. »\nO Luxure cabrée! Assomption lugubre\nDu rêve hallucinant vers les dûmes du Soir!\nMagique 1 appareillage vers des pêches d'étoiles!\nO nuages, ô nuages, 6 nuages pervers\nEntrevus dans l'abîme haletant de la chair!\nO fraîcheur abolie des sources enfantines !\nO Désir éclatant dans la chair comme un Astre!\nO Désir éternel qui s’embrase et qui fume\nSous les marteaux cruels des soleils printaniers,\nO Désir crépitant comme un feu sur l'enclume,\n0 Torsion des moelles tisonnées par le ciel !\nO mon âme, mon âme, jeune et douce hystérique,\nNous n’aurons jamais, chère inassouvie,\nLe suprême délire et le spasme infini,\nEt le repos suprême aux glaces de l’Oubli!...",
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     "texte": "Pâle et tratnant le deuil de nos vagues étreintes,\nEperdue sur l'abime inassouvi du cœur,\nA jamais, à jamais mon âme nostalgique\nEnsanglanta ses poings et ses ongles d'acier\nA vos vitres muettes, prunelles langoureuses !\nA vos pourpres fragiles, ô lèvres invileuses !\n/I vos golfes d’arômes, â seins gonflés d'amour !\nEn vos charniers superbes, ô sexes éphémères !\nBeau Soir squameux qui dardes les prunelles lubriques,\nPar les carreaux verdâtres comme en des lacs maudits,\nBeau soir, serpent doré qui rampes au ciel magique,\nJ'ai senti la fraîcheur s'allonger sur mon Ame.\nF. T. Marinetti.",
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     "texte": "Essai sur la Féerie.\nPour Louis Bigot.\nIci ne se voient que des sentiments et des opinions, nulle\nment des idées certaines. Me promenant à travers bois, pas\nsant devant quelque château gothique, j’ai tourne mes songes\nvers la Féerie. Fuis, enchaînant les impressions entre elles,\nj'ai lâché de me définir à moi-même ce que j’entendais par ce\nmot, et j’ai trouve ce qu’on lira.\nDans le royaume du Merveilleux (où plutôt dans l’Empire,\ncar il s’agit de domination universelle), dans l’empire du Mer\nveilleux la Féerie est une province, la plus charmante et aussi\nla plus innocente. En effet cet empire englobe des pays les\nuns très splendides et très austères, peuplés de cathédrales et\nde couvents, pays où les oraisons jaillissent vers le ciel équi\nvoque, et les autres très tortueux et très sombres, où des\nsorcières font bouillir le sang des nouveau-nés dans de\nmaléfiques marmites, où des magiciens d’Afrique enferment\nen d’horribles caves les récalcitrants Aladins. Or entre ces\nrudes régions, moins grave que la première, moins terrible,\ninfiniment moins que la seconde, s’étend, ombreuse, sous\nleurs glaciers et leurs formidables monts, la délicieuse Vallée\nde Féerie. Là, et ceci n’a rien d’étonnant, régnent les Fées.\nQue sont les Fées‘? Des auteurs très sérieux ont donné ce\nnom à des êtres surnaturels, de race aryenne et de sexe fé\nminin, êtres, à leur gré invisibles ou visibles, doués du pou\nvoir enviable de faire périr, de ressusciter, d’accomplir mille\nmétamorphoses, etc. Nos aïeux germains et celtes, lorsqu’ils\nlirent, d’Asie en Europe, leur grand exode, amenèrent avec\neux ces filles exquises de l’éther, filles durent s’accommoder\nde leurs nouveaux domaines, mais je suis d’avis que leurs\ncontrées d’élection furent l’Angleterre et la Gaule, la Germa\nnie semblant avoir accueilli de préférence les génies qui han\ntent les sapinières du Ilarz, cl les gnômes souterrains. Dans\nla France très douce au contraire et dans l’Angleterre vapo\nreuse les Fées trouvèrent des retraites qui leur plurent et\nleur persuadèrent de s’établir à demeure dans les ajoncs de\nBretagne et d’Irlande, dans la forêt de Brocéliande où elles",
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     "texte": "connurent Merlin, dans la foret des Ardennes où elles eurent\npour des Anes d’extravagantes passions, et un peu partout\ndans les pays boisés qui vont des rives de Loire au pays\nd’Oise et d’Aisne. Donc elles vécurent là, de chaque coté du\ndétroit, elles vécurent là se logeant dans le creux des chênes,\net dans les corolles des genêts. Elles avaient des goûts fan\ntasques, voyageaient dans des chars faits d’une coque de\nnoix que des grillons emportaient par l’air ; elles se nourris\nsaient de parfums, buvaient la rosée, et, bruissantes parfois\nconnue des abeilles, elles apparaissaient dans un rais de so\nleil d’avril. C'étaient de petites personnes fort affairées, 1res\nremuantes, qui s’occupaient le matin à repasser la collerette\ndes Heurs, fripée par la nuit humide, à lustrer le calice des\nroses, à secouer avec grâce sur les coquelicots et les blucls\nles gouttes d’eau de l’aurore, colin à orner de gentillesses\ninnombrables la nature qui se laissait faire. Les brises, les\nsources sonores, les chants des oiseaux leur obéissaient, sans\n'Joute aussi les levers brillants de « l’Astre du jour » et les\nblanches promenades de « la llcine des Nuits ». Elles étaient\nles\norfèvres, les fleuristes, les camérières subtiles du monde\nlui sans elles n’eût rien été qu’un amas de vilaines roches re\ncouvertes d’herbes mal peignées. Les fées avaient un peigne\nd argent ou do vermeil (le sait-on au juste V) et démêlaient la\nchevelure du globe. Le soir, dans les clairières des futaies,\nclics avaient des conciliabules où des décisions graves étaient\nprises : c’était un merle à punir parce qu’il avait mal chanté,\nnue mésange nouvelle-venue à guider de buisson en buisson.\nOu bien il fallait jeter des charançons dans la récolte d’un\nrustre ipii battait sa femme et faisait des marchés déloyaux :\ncar les fées ne négligeaient pas les hommes ; elles protégeaient\nles bons, leur assuraient des moissons superbes et une heu\nreuse famille, elles tracassaient les méchants et mettaient un\npeu d’ordre dans notro chaos. Elles étaient aussi compatis\nsantes aux amours mortelles. Les tilles qui ne voulaient point\ndémordre d’un fiancé de leur choix, ou celles [qui désiraient\nAmener un ingrat, allaient porter des gâteaux aux fées gour-\n\"nmdes des fontaines et, tout en trempant des allumettes dans\nles ondes, prononcer d’infaillibles mots consacres. Hrcl le\n'nie des fées était considérable : le jardinage universel et\n!'• redressement des torts'prenaientqn-esque tout leur temps.\n!ais elles en trouvaient encore, on ne sait ou, pour\nCur toilette nui était d’un faste inouï; Vieux de nos ancêtres\n; ■ ; .-l y",
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     "texte": "9 8\nqui eurent la fortune extraordinaire d’une apparition furent\néblouis par le miraculeux éclat des habits de la fée. Ce n’é\ntait que perles à flots, opales, gaze, (opaze, diamants et or\ncharmants, une miniature de ciel où auraient brillé lout en\nsemble le soleil et les étoiles, un jour traversé d’ombres ca\nressantes, un étincelleraient atténué do douceur. L’art avec\nlequel étaient agencées les étoffes cent fois plus fines que la\nsoie et les dentelles plus délicates cent fois que le Chantilly\nle plus ajouré, cet art est indescriptible et ferait rougir et pà-\nlir de honte les horribles couturiers d’à présent. Mais l’exqui\nsité même dece costume inégalable n’avait rien de factice; une\ngrâce aimable et naïve, une grâce champêtre, inspirée du sou\nvenir des bouleaux, des herbes folles et des campanules, s’y\nalliait à un air de grandeur et à une élégance inimitables. Les\nperles semblaient vivre de la vie fraîche et pure (pii anime les\ngrains de la rosée, les topazes avaient le bleu mouvant\net nuancé de l’azur, et l’or jetait des flammes comme les feux\nde la Saint-Jean par les chaudes nuits claires de juin.\nPour qui les Fées se paraient-elles ainsi? Titania se fil\nbelle pour l’affreux et stupide Bottorn et par là montra qu’elle\nétait aussi absurde que d’un cœur excellent. Mais son cas est\nexceptionnel. Le vrai est qu’on ignore parfaitement le pour\nquoi de la coquetterie des fées. Cependant il est fort probable\nqu’elles se faisaient si braves pour le plaisir, et il n’est pas\nde raison meilleure. Enfin...l’essentiel est que ces châtelaines\nétaient 'mises avec un chic suprême et une originalité déses\npérante. D’apparence non plus que d’âme elles n’avaient rien\nà faire avec l’académiquo monde où l’on s’ennuie. Leur Fan\ntaisie (pic j’ai déjà tenté d’esquisser avait des fantaisies\n« que (i) nous savons que M. Brunctiêrc ne peut tolérer » et\ndont il se 'scandalise à l’indignation. En quoi M. Brunctiêrc\net Shakespeare ne se ressemblent (pie bien peu. Donc le dé\nconcertant et l’inexplicable, ce (pii a des ailes et n’a pas de\nsens, ce qui est fantastique et pourtant harmonieux, mais no\nsert à rien, était lorsqu’elles avaient rempli les devoirs de\nleur charge, les'passe-temps libcllulécns des Ices. Vous dire\nleurs amusements baroques, leurs voyages dans les nues (pii\nles entraînaient à la vitesse de l’ouragan, leurs rondes éche\nvelées dans un rayon d’astre avec leurs lutins familiers, leurs\nvols rapides au-dessus des eaux dormantes dans les taillis\n(i) Cette forme de langage appartient à M. Brunetière.",
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     "texte": "99\nilluminés par l’éclair de leur brusque passage,'vous dire leurs\nmalices et leurs taquineries, comment elles tourmentaient sans\nmotif les chevaux avec des chardons ou comment elles trou\nblaient les vierges sommeils, serait une entreprise délicieuse\nmais chimérique, car nos mots pesants et nos rugueuses\nphrases ne peuvent enfermer sans le briser l’insaisissable et\nchatoyant essor de ces phalènes que tous les reflets de notre\nsonge inexprimé colorent. Le grand Will lui-mème, tout\nanimé qu'il soit par les souffles aériens du génie, écrase un\npeu dans le (ilet de ses vers Titania la divine et ses com\npagnes dont l’une était nommée Fleur de Farine.\nTelles étaient les fées, d'elles elles ne sont plus. Un jour\nvint en effet où des hommes étrangers envahirent la plaine et\nle vallon. Leurs pieds étaient nus dans des sandales grossières,\nleur barbe était longue et inculte, et leurs mains tenaient\ndeux roseaux disposés en forme de croix. Us construisaient\ndes maisons de branchages et ilsy priaient un dieu qui n’avait\npoint d’images et qui était mort sur le gibet. Ils jetaient sur\nles idoles, sur les sources, les arbres, sur tous lieux hantés\none eau à qui leurs signes donnaient un pouvoir magique. 11\nu’y avait pas de résistance à leurs exorcismes. Alors les lées\népouvantées tinrent un dernier conseil, comme les hirondelles\nù l’automne sur le rebord des toits; puis elles disparurent et\ns ’cn allèrent chercher dans des planètes fabuleuses un exil\nconsolateur, des verdures et des ruisseaux semblables ù ceux\nde la terre. Mais elles laissèrent leur esprit uux hommes in\ngrats et la nature même garda leur empreinte. Si bien que\nparfois nous disons d’un monument, d’un tableau, d’une mélo\ndie, d’un vers, d’un paysage ou d’un sourire qu’ils sont fée\nriques, cl (pie i’àrncdes fées semble y passer. D’après ce que\nlurent les fées qu’cst-ce (pie le féerique V\nLorsque le soleil tombe en pluie sur la forêt et quo son\nonde glisse à travers les ramées on voit tout autour de soi se\nbalancer sans lin les fines feuilles traversées de lumière; elles\nforment entre elles un mouvant treillis dont les intervalles\nsont remplis de clartés blondes et blanches comme des vitraux,\nle battement de feuilles qui scintillent et de lueurs qui s’étend\n°u se rapetissent est une chose divine et mystérieuse: ces\nmdliony d’ailes menues et lumineuses nous troublent, car elles\nuous ouvrentet nous ferment au môme instant les profondeurs\n^ cs bois immenses ; emprisonnés par ce mirage, nous sommes\naussi invités par lui à sortir de lu zone enchantée. Mais où",
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     "texte": "100\naller? Partout lo mémo va-et-vient des feuilles qui luisent\ncomme un charme multiplié, partout le môme clignement des\nyeux glauques qui nous affolent et nous éblouissent par leur\nbeauté surnaturelle. Nous sommes les captifs des fées, et,\ncomme pour jamais, retenus dans leur plus séduisant do\nmaine: nulle part l’impression de féerie n’est plus saisissante\net plus absolue que dans cet enclos des feuillages fascina\nteurs.\nLé sont tous les caractères véritables du féerique: l’aisance\net la fraîcheur des choses que créa la nature, la perfection et\nla grâce des mouvements et des lignes, la subtilité des bro\nderies que d’étranges mains découpèrent, enfin cette fuyante\nindécision, et cette suave ironie que les fées portaient dans\nleurs manières et sur leurs visages.\nCes forêts, dont les abris recèlent de si délicieux magné\ntismes, auraient pu servir de décor à certaines demeures admi\nrables que l’âge ogival éleva sur le sol de France et sans au\ncun doute, à l’inspiration des fées. Je veux parler de la de\nmeure de Cluny, que fit construire Jacques d’Amboise, de la\nmaison de Jacques Cœur â Bourges, et surtout du roi de tous\nles châteaux du monde, du palais de l’Echiquier, à Rouen.\nDans la cour de ce logis merveilleux, quelle influence nous\nfait croire qu’aux fenêtres diadémées de hennins de granit\napparaîtra soudain la tête exquise et surprise de Belles Réveil\nlées, quelle influence nous fait croire que le prince charmant\nva venir en appareil superbe, cl que son cheval piaffera sur\nles dalles tandis que |le cor sonnera sa venue et qu’au fond\ndes appartements enchantés chanteront les hautbois des fêtes\nlégendaires ? Cette influence, cette hantise (pii nous subjugue\naussi, un peu moindre pourtant, â Cluny et à Bourges, c’est\nla hantise féerique. Et qui la fait naître lâ? La vertu même\nde l’art gothique. Le style ogival rayonnant ou flamboyant\nfut de tous les styles le seul qui sut unir â la géométrie hau\ntaine des formes hiératiques la grâce aiguë et souplo des en\ntrelacs, la hardiesse frêle des chapiteaux et des flèches et\naussi le mystère des demi-jours d’où vont, semble-t-il, sortir\ndes personnages pareils ù ceux des vieilles tapisseries. Quand\nl’obscurité fait flotter sa mante brune sur les balcons ciselés,\nsur les statues dressées au faîte dos pinacles, et descend â gros\nplis sur l’encorbellement de tourelles, si, par hasard, dans la\ndemeure désertée de scs vrais habitants une lampe glisse der\nrière un vitrail aux eaux silencieuses figées dans le plomb de",
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     "texte": "IOI\n9.\nleur cadre, alors ressuscite A nos yeux tout entière la vie\ninquiète et raffinée du moyen Age seigneurial. Et ce temps où\ncouraient de château en château le récit des grandes aven\ntures chevaleresques, où voltigeaient dans les contes les fan\ntômes adorables de Morgane et d’Urgandc, passe à nos re\ngards étonnés, avec la lenteur triste de la lampe imprévue qui\nchemine aux fenêtres sombres. Ainsi une Ame de féerie pro\nfonde et fière est mêlée A ces palais puissants et délicats A\nnous légués par nos aïeux. (Aïeux, certes, railleurs qui vou\nlaient nous confondre.) Et l’on aurait tort de penser que ceci\nest imagination pure. La féerie peut se définir : l’alliance do\nla vie et du songe de la nature avec l’art le plus prestigieux\net le plus compliqué. Eh bien! cette alliance est évidente dans\nles châteaux dont j’ai parlé : la décoration des colonnes et\ndes frises se compose uniquement de feuillages : nos pères\ngothiques n’étaient donc pas étrangers A la poésie des choses ;\nils se sentaient reliés par une communion indéfinissable à la\nmagnifique et sourde existence des forêts dont les piliers qu’é\nlevaient leurs mains imitaient les futaies altières. La saveur des\nplantes d’eau, la souplesse des fougères, des lierres et do la\nvigne (pii s’enroulaient au front des chapiteaux, et la fuite\nchevauchante des troncs cl pierres qui supportaient la voûte,\névoquent nettement leurs vallées familières et boisées que les\nombres du soir emplissaient de songerie, comme des nefs cré\npusculaires. Puis pas plus à Cluny qu’A l’Echiquier de Eouen\nvous ne trouverez ces courbes et ces bossclagcs dont la Re\nnaissance abusa, mais au contraire partout des pointes acé\nrées, des saillies en forme d’épines hardiment déchiquetées. II\nn’est pas jusqu’aux anneaux «pii s’enchaînent dans les balus-\nfres, dont les profils ne soient taillés en arête vive et cou\npante. Ce parti pris d'amincir les lignes leur donne A la fois\nnne finesse et une raideur où se devine la décision et la su\nperbe agilité des doigts de fée. Faire un palais damasquiné,\n•ouillé, serti comme un joyau, orgueilleux, décevant et mys\ntérieux comme une futaie n’était-ce pas représenter par une\ndurable et riche image de la vie des fées, cette vie capricieuse\nc °mmo le vol dentelé des papillons et troublante comme ces\nhrisesqui, la nuit, fontgémir les bouleaux A l’écorce blanche?\nJe ne sais qui a prétendu (pie le château de Chambord avec\nla floraison de scs lanternes et de ses tourelles était le plus\nféerique des châteaux. Cela n’est pas juste : la décoration\nréaliste et païenne, l’architecture rebondie et charnue, ou-",
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     "texte": "102\nhlicuse des sublimes maigreurs que les gothiques détachaient\nA l’emporte-pièce d’un ciseau souverain pour los lancer en\nplein ciel, fout fuir bien loiude Chambord, si splendide soit-il,\nl’essaim méprisant des fées.\nPoint ne leur plaisent les trois ordres sans élan du dogmati\nque Viguole, point non plus les épaisses guirlandes de fruits,\nles lourdes Heurs, les amours joufflus, et toutes ces allégories\nde chasse ou de pèche dont la Renaissance est prodigue. Quant\naux petits toits en calotte des campaniles de Chambord, les\nfées n’ont pour eux que dédain et s’envolent à tire-d’aile vers\nla flèche de Chartres.\nCar en vertu du célèbre axiome : « tout est dans tout, »\nl’architecture religieuse elle-même ne fut pas inhospitalière à\nl’esprit des fées. Dans mainte église la féerie s’est fait une\nlarge et délicieuse part.. Je viens do citer Chartres et son mi-\nraculeux Clocher Neuf qui est du vertige sculpté. Il faut citer\naussi l’incroyable galerie à jour qui rayonne au-dessus de la\ngrande rose, entre les deux tours Notre-Dame, et découpe sur\nle ciel changeant des verrières d’azur et d’opale pour les trè\nfles de ses ogives.\nParfois j’ai cru voir paraître, à ce balcon do la sévère ca\nthédrale, d’idéales princesses qui venaient sourire aux bêtes\ngens (jue nous sommes. Mais dès que leurs regards s'étaient\nabaissés sur la place asphaltée du parvis, elles s’évanouissaient\ndans les airs, chassées par les hideuses masures militaires et\nsanitaires qui déshonorent la basilique de Philippe-Auguste et\nde St Louis. El je restais seul, contemplant avec des yeux di\nvers les deux symboles de deux âges, dont l’un fut beau, dont\nl’autre est l’air, tout [simplement.\nJe rechercherai maintenant la présence du féerique dans\nles autres arts. Je prie que l’on veuille bien m’accompagner.\nIl est inutile de chercher sa trace dans la peinture italienne,\nil ne s’y trouve point parce que les natures, la finesse et les\nclairs de lune en sont absents. Dans les tableaux de Raphaël\nou du Corrègc, rien de ces expressions insaisissables, rien\nnon plus de cette lumière ombreuse et quintessentielle qui\nsont le propre du féerique. Milieu, attitudes, visages tout y\nest précis et achevé. Rien ne s’y dérobe, rien n’y [veut attirer\nle regard vers l’inconnu ; et même les clartés d’or et de miel\nqui blondissent les tableaux corrégiens ne s’imprègnent du\nmoindre mystère. L’Ame n’est pas inquiète; elle ne désire pas\nplus que ce qu’elle voit; et puisque je rencontre une formule",
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     "texte": "io3\nje m’en servirai. Lorsque nous no sommes pas conduits par\nun spectacle ou une lecture à chercher plus loin que ce qu’ils\nnous présentent, il n’y a certainement rien de féerique en eux.\nNe pas tout montrer, ne pus tout dire, A coup sûr, ce n’est\npas toute la féerie, mais c’en est une condition vitale. Pour\nqu’il puisse être parlé de féerie, il faut que des sinuosités, des\nparties fuyantes et comme des vides où le mystère miroite\nsoient ménagés dans la toile ou dans la phrase. Or telle ne\nfut pas la coutume des Italiens du xv* siècle, gens dont le\nseul souci fut des formes pleines, des attitudes heureuses, des\ndraperies opulentes, gens en somme beaucoup trop splendide\nment matériels pour se laisser prendre au gracieux idéalisme\ndes fées. L’art des fées ne pouvait naître entre les coteaux\ntrop bien dessinés des pays toscans; il nous fallait la molle\npente de nos collines cl l’horizon de nos vallées indéfinies.\nRembrandt est trop sombre et trop concentré pour avoir\nreçu la visite des fées. Elles se plaisent au contraire ù voler\ndans ces gloires d’or tendre que le Lorrain répand sur les flots\nde la mer aux heures du couchant. Ne guident-elles pas aussi\nchez Watteau le joyeux et illusoire voyage à Cythèrc ? ne font-\nelles pas la douceur des crépuscules mélancoliques mourants\nsur les grands arbres des parcs où passe la « Bande Jolie »?\n»c font-elles pas le nuage rose et bleu des fêtes amoureuses,\nla nuit grise des rêves que promènent les longues robes et\nqui flottent dans le souffle embaumé des éventails? En nos\ntemps Diaz les reçut et les logea parfois dans des chambres un\npeu obscures. Mais Corot, lui, fut un grand maître en féerie\nPar ses couchers de soleils et ses levers d’aube à demi dissi\nmulés derrière un bouquet de saules cl de peupliers qui pen\nsent, par les blanches vapeurs qu’il fait onduler sur les her-\nIjes, près des ruisseaux où se mire la ronde légère des jeunes\nfilles. Féerie encore dans Fantin-Latour, habile à peindre la\ntranslucidité des feuilles et dans l’ombre lumineuse des sous-\nf J °is le songe noble et pur des femmes pensives, féerie dans\nGustave Doré lequel, pour le sens qu’il eut du merveilleux,\nmériterait une étude spéciale.\nEnfin féerie dans Gustave Moreau, dont une toile en dira\nplus long que tous nos mots ensemble : « Quatre femmes nux\nyeux en amandes, aux traits touchants et gracieux, sont lù,\nv êtucs de longs brocards ou nues, coiffées de chaperons jolis\n011 de leurs cheveux retombants. Elles ont passé leurs mains\nu » cou de licornes familières, et, sous l’abri des arbres vénéra-",
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     "texte": "blés, ayant auprès d’elles des coupes d’or et des étoffes rares,\nelles reposent et s’égarent dans un charme vague; non loin\ns’étendent argentées et calmes les eaux d’un lac où se reflè\ntent le toit recourbé d’un pavillon étrange. Toute la féerie est\non ce tableau, Nous la retrouverions encore dans nombre de\npeintres ; et depuis Prud’hon jusqu’il Raphaël Colin en passant\npar l’invraisemblable Montieelli la liste ne serait pas brève. A\nd’autres de la former : il faut bien laisser quelque chose à faire\nau lecteur. Ce même lecteur devra se demander si quelque\nsculpteur a possédé les secrets du féerique. Pour moi je n’en\nsais pas un seul. En revanche nous n’aurons en littérature\nque l’embarras du choix; nul d’ailleurs ne m’a jamais donné\nd’impression féerique plus certaine qu’Albert Samain, dont\nc’est le génie d’enfermer la tendresse, la songerie, la légende,\nl’émotion instable et délicieuse dans des strophes simples et\ntroublantes comme la profondeur moirée des eaux. Telle:\nAu pied de son fauteuil allongés mollement,\nDcuxlévricrs d’Ecosse aux yeux mélancoliques\nChassent, quand il lui plaigles hôtes symboliques\nDans la forêt du rêve et de l’enchantement.\nTel encore le divin sonnet : Le séraphin des soirs...\nAvec certains musiciens nous sommes en plcineTéerie : Mo\nzart, enrubanné, caressant aux mille replis, Berlioz qui tissa\nle Rallct des sylphes avec des fils de lumière matinale, Wa\ngner enfin. Ne semble-t-il pas, dans le Lohengrin, que parfois,\nau cœur de la forêt mystique, des plaques d’or sublimes sont\nfrappées sur un rythme primitif et. laissent échapper de surna\nturelles harmonies ? L’essentiel accent, le timbre de la musi\nque de Wagner est tout différent du timbre des musiques in\nférieures; on dirait d’un tintement; d’une vibration haute et\nlointaine, dont les notes ont pris une limpidité souveraine en\ntouchant des murs faits de métal précieux et d’une primordia\nle pureté. Leur résonance, comme leur puissance évocatrice,\nest infinie; pareilles à l’écho elles ont une voix |qui semble\nvenir d’une distance inaccessible et qui peut donc exprimer\nmerveille l’existence indécise et flottante du passé.\nOn pourrait continuer sans trêve cet examen, composer un\ncatalogue énorme de tous les artistes qu’un jour toucha la\nbaguette des fées. Ce n’est point ma tAclie ici; je n’ai voulu\nque faire saisir ce (pic je crois être les éléments du féerique\net montrer dans quelles œuvres il convenait de les rechercher.",
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     "texte": "100\n*\nJ’ajouterai que, ces éléments étant connus : — grêcc fine, im\nprécision fuyante née d’un enchevêtrement ingénieux, combi\nnaison de la nature qui rêve et sourit, qui s’embrume et s’en\nsoleille avec l’art le plus dégagé et le plus svelte, — il est fa\ncile de voir par où le « Féerique » se sépare du mythologique\net du merveilleux d’Oricnt. Occidental, le féerique se repré\nsente fort justement par un ciel de mars où le soleil rit en\nparaissant secouer sur la terre la pluie d’une giboulée subite.\nH n’a ni les fermes contours de l’anthropomorphisme païen,\nni le luxe éblouissant et cru du merveilleux arabe. Les lécs\ndes Mille et une Nuits ne doivent point s’appeler des fées,\nmais bien des péris. Moins matériel (pic scs deux cousins\ngermains notre féerique est beaucoup plus pénétrant et nous\ndispense des joies plus tendres et plus complexes: les choses\ntout d’une pièce, connue un temple et une statue grecs, nous\nplaisent toujours également, et une fois connues, ne nous ré\nservent aucune surprise: il n’en va pas ainsi de la Iceric; elle\nse renouvelle sans cesse pour notre esprit et nos sens; car,\nelle eut en partage ce qui éclôt, ce qui paraît se faire sous\nnos yeux; ce qui se dédouble et se mêle, ce qui s’oftre et sc\nr cluse, ce qui brille et se voile, bref ce qui charme en dérou\nlant. Les objets dont l’unitc n’est pas niable, les couleurs pro\nprement dites, les accords parfaits, les vers classiques, les\npaysages du Poussin, et les discours opaques et [compacts de\nM. Brunclièro (déjù nommé) ne sont point féeriques. Mais le\ns °nt les nuances (telles le grenat, le gris perle, le mauve, le\nvieux rose, le vert fané, le cramoisi, toutes les teintes équi\nvoques chères ù Delacroix), puis les sons extrêmes majeurs\n°u mineurs et leurs alliances, certains vers qu’il faut joindre\nà ceux que j’ai cités, enfin le regard de certains sourires am-\nuigus. (Car il est des sourires qui regardent).\nBref la féerie n’a tant d’attraits que pour nous donner la\nclef de la plus grande volupté ici bas: je veux dire celle du\ndésir et du doute.\nRené Albeixt Fleury.",
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     "texte": "COLIGNY\nDa tricotait, assise clans son fauteuil, auprès de la fenêtre.\nElle avait rnis, « en cas de visite, » sa robe neuve, et son bon\nnet de dentelles blanches, orné d’héliotropes, dont elle rejetait\nles brides de velours mauve sur son dos voûté.\nClaude, installé à la table de Da, s’amusait à peindre. Il\npromenait son pinceau du verre d’eau trouble aux godets où\nil fourrageait, puis il l’écrasait sur le papier. Dans les mo\nments difficiles, il tirait la langue, et lorsqu’il prenait de la\ncouleur, ses talons choquaient l’un après l’autre un barreau\nde la chaise. Parfois il appliquait sur son œuvre une feuille\nde papier buvard, pour faire sécher plus vite.\nDes serins, en sautillant, ébranlaient leur cage. Des odeurs\nde fleurs entraient dans la chambre.\n— Regarde ! dit Claude, qui se glissa de sa chaise.\nDa posa son bas sur ses genoux, et releva la tête. Deux\nreflets d’azur brillèrent sur ses lunettes.\n— Ce sont des fleurs, ajouta Claude. Dis quelles fleurs ?\nDa pencha un peu la tête à droite, à gauche:\n— C’est un beau dahlia, prononça-t-elle.\nEn vérité, Claude avait voulu faire des roses, et même ces\ntrois roses de Bengale qui se balançaient non loin de la\nfenêtre.\n— C’est un dahlia, dit-il, pour ne pas froisser Da. Je te le\ndonne, Da. Tu le garderas toujours ?\n— Toujours,mon chéri.\nDa plaça l’aquarelle dans un Recueil de Méditations, et\nreprit son bas.\nDebout près d’elle, Claude regarda le jardin ensoleillé, un\npapillon qui tremblotait avec grâce dans l’air, et, à travers\nles derniers arbres, l’église aux deux tours de granit, benoî\ntes et coiffées d’ardoise.\n— Que vais-je faire V dit-il. Je vais continuer ma tapisse\nrie. Seulement lu ne le diras plus à l’oncle Albert ?\n— Je ne le dirai à personne, répondit Da. ;Mais tu sais",
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     "texte": "bien qu’il n’cst pas mal de faire de la tapisserie, et que, du\npetit au grand, on ne doit rien craindre, quand on a sa cons\ncience pour soi.\nClaude s’assit sur un tabouret, et coupa une aiguillée de\nlaine verte. Il dit ensuite :\n— Raconte-moi une histoire !\n— Quelle histoire veux-tu ?...\n— Raconte-moi Coligny. Tu sais, quand il dit : frappez-\nmoi !...\nDa releva ses lunettes sur son front.\n— Eh bien! dit-elle, Coligny était un prince qui avait mené\nune vie très charitable. Il était vieux, il avait une grande\nbarbe blanche, quand le roi résolut de le faire assassiner. Le\nprince de Coligny entendit une nuit les brigands qui parlaient\ndans la cour. Alors il fit sa prière, se vêtit d’une longue robe\nblanche, et quand ils entrèrent dans sa chambre, ils le trou\nvèrent tout droit devant eux. Et il leur dit :\n« Frappez, ne craignez rien I Coligny vous pardonne.\nMa vie est peu de chose et je vous l’abandonne.\n.T’eusse aime mieux la perdre en combattant pour vous. »\nCes tigres à ces mots tombent à ses genoux.\nL’un, saisi d’épouvante, abandonne scs armes;\nL’autre embrasse scs pieds qu’il baigne de ses larmes;\nEt de ces assassins ce grand homme entoure\nSemblait un roi puissant de son peuple adoré.\nDa disait chaque vers d’une haleine, avec une petite emphase\nmystérieuse. Sa voix, qui avait dù être musicale, semblait un\npeu voûtée, comme son dos. Claude écoutait de tout son\nvisage.\n•—■ Il fut tué tout de même, reprit Da. Il est pourtant très\nbeau d’être aussi courageux, et de ne penser qu’à Dieu au\nmoment suprême.\n—■ C’était un saint? dit Claude.\n—• Non, avoua Da. 11 était protestant.\n— Comme Fraulein... Da, pourquoi n’aimes-tu pas Frauloin?\nDa répondit :\n■— Je trouve que ta gouvernante est une 1res bravo fille.\n— L’autre jour, dit Claude, lu l’as appelée hé... hé .. Elle\nen a pleuré.\n— Hérétique; acheva Da, qui rougit légèrement. J’ai eu\ntort. Elle est plus à plaindre qu’à blâmer. Je vais te raconter\ncomment mourut mon vieux. Maintenant que tu es grand, tu\nverras comme il était brave, lui aussi. Mon vieux était âgé,",
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     "texte": "io8\nquand il sc sentit très malade. Alors il se confessa, puis vou\nlut mourir debout. Pendant huit jours, je l’ai aidé à s'habiller\nde son plus bel habit, qui avait des parements de velours. Un\nsoir, il s’est levé de son fauteuil, il a pris à la main la calotte\nqu’il portait sur la tète, et il s’c3t écrié : O mort, je te salue 1...\nPuis il est tombé.\nDa avait redressé son vieux corps, et scs paupières bat\ntaient. Elle lira son grand mouchoir bleu et se moucha.\n— Il t’aurait bien aimé!... C’était lui qui savait des histoi\nres! ... Et comme il était généreux,tout en restant économe 1...\nCe n’était pas lui qui jetait l’argent par les fenêtres 1 II disait\nquelquefois eu souriant : plus la cuisine est grasse, plus le\ntestament est maigre. Et il n’aurait pas fait bon mentir, quand\nil était là!...\nClaude secoua ses cheveux frisés.\n— Je voudrais l’avoir connu, dit-il par politesse. Da, Coli-\ngny doit être damné?\n— On ne peut pas le savoir, dit Da.\nElle ramassa son peloton de laine, et se leva pour enfermer\nson ouvrage :\n~ — Dieu lui a peut-être fait la grâce d’etre converti au der\nnier moment, parce qu’il était parfaitement bon. Mais il fait\ndes milliers d’années de purgatoire.\nDans le jardin sc répandait le soir d’été. Les verdures des\narbres sc mêlaient, et paraissaient tremper dans les pelouses\nconfuses. Le ciel était uni et pâle. De la fraîcheur venait de\nla vallée. Une ronde d’enfants en sabots chantait dans la rue.\n— Da, dit Claude, si on tuait Fraulcin, crois-tu que Dieu la\nferait catholique au dernier moment?\n— Seigneur!... dit Da.\nLES PAUVRES\nLe samedi était le jour des pauvres.\nCe jour-là, Claude, qui couchait dans la chambre de Da,\nne faisait pas semblant de dormir, pour que Da eût pitié de\nson sommeil. Il se levait cl, s’habillait rapidement. Tous les\ndeux, ils disaient leur prière du matin.\nPuis Claude buvait son chocolat, cl aspirait la crème du lait\nchaud de Da, qu’elle ramassait soigneusement pour lui, sur\nla cuiller. Claude ne trouvait pas très bonne cette crème du\nlait, fade et plissée. Mais comme Da l’aimait beaucoup, il\nl’avalait tous les matins pour lui faire plaisir.",
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     "texte": "lOQ\nA neuf heures, le vieux Pierre grattait à la porte. 11 tenait\nune corbeille plate remplie de restes de viande et de quignons\nde pain noir. Da et Claude le suivaient. Claude était presque\naussi grand que Da.\nLes pauvres attendaient,groupés derrière le portail. Ils par\nlaient entre eux avec des voix aigres et ; traînardes. Leurs\nsabots claquaient. Leurs mots de patois avaient l’air de mar\ncher aussi en sabots...\nLa porte ouverte, les vieilles femmes qui étaient assises sur\nle trottoir, leurs mains accroupies sur leurs genoux, se\nlevaient et tendaient leurs bras maigres. L’odeur de la misère\ns’en exhalait. Quelques hommes debout, la figure rétrécie par\nla souffrance, paraissaient humbles. Ils s’appuyaient sur leurs\nbâtons, un havresac de toile en bandoulière. Mais les pau\nvresses hardies se disputaient, criaillaient, remerciaient en\ns’exclamant, et montraient au ciel leurs yeux tremblants et\nrouges. Elles enfouissaient leur part sous leurs anciennes\nmantes bordées de velours noir, ou la glissaient dans de vieux\ncabas de paille à damier. Puis elles se tranquillisaient subi\ntement, et elles s’en allaient une à une.\nParfois de petites filles mal peignées, aux yeux brillants,\ndemandaient tristement du pain, et se retournaient pour rire.\nClaude leur donnait les plus gros morceaux.\nQuand la corbeille était vidée, il traversait lentement le\njardin, auprès de Da. 11 voulut savoir un jour si les pauvres\nétaient toujours venus.\n— Je les ai toujours vus, dit Da. Quand ma bru, ta grand’-\nmère, entra dans la maison, elle me fil des représentations.\nIl fallait chercher les plus méritants, les paresseux... Que\nsais-je? Comme le disait mon vieux, jeune femme, ou bois\nvert, met la maison à l’envers. D’ailleurs, elle n’avait point\ntort, et c’était tout à fait une sainte femme.\nL’ONCLE ALBERT\nL’oncle Albert venait déjeuner. Claude et Da descendirent\nâ la cave. Da promena la lueur rouge de sa bougie tout le\nlong des casiers de fer. Elle choisit et remit â Claude deux\nbouteilles de vin de Luncl, du vin très blond en des bouteilles\nde verre blanc, poudrées de poussière. Elle prit ensuite une\nbouteille de bourgogne, drapée de mantilles en toiles d’arai\ngnée, obscure et magnifique.\nfin revenant, Da s’arrêta au milieu de l’escalier.\ndO",
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     "texte": "— Mou vieux, dit-elle, se mettait quelquefois en colère. Il\nn'aimait même pas beaucoup les gens trop calmes. Puis il me\ndisait en riant : « Vois-tu, ma bonne amie, la perfection n’est\npas de ce monde. Les honnêtes gens sont comme le bon vin :\nquand on les secoue, un peu de lie remonte. »\nL’oncle Albert avait l’œil clair, la lèvre brillante, et parfu\nmait d’eau de Cologne sa barbe grise. Il était si net et si gai\nque la peau ridée de ses mains ou de son visage ne semblait\npas de la ruine, mais une légère étoffe d’été. Grand chasseur,\nil fumait constamment sa pipe, qu’il soutenait d’une main\ncaressante. Il était vieux garçon, vert-galant, archéologue, et\nrépublicain radical. Bien que doux et railleur, il s’emportait\nfurieusement contre les prêtres. Il courait sus à la soutane,\ndisait-il.\nAu dessert, l’oncle Albert parla des sorciers et de l’igno\nrance des paysans. Il raconta qu’un sorcier avait enfermé\ndans un sac plein de fourmis un paysan malade d’une fluxion\nde poitrine. Ensuite il regarda finement Da, et ajouta :\n— A propos, savez-vous qui on a rencontré hier avec la\npetite Catherine, dans un chemin creux?... Monsieur votre\npremier vicaire, celui qui traite toujours la République de sale\nMarianne! Da, qu’en pensez-vous?...\n— Je no l’ai pas vu, dit Da. Mais il n’y a guère de nou\nvelles entièrement fausses, ni entièrement vraies. Il lui fai\nsait peut-être des remontrances. Mon journal annonçait bien\nce matin le retour des princes d’Orléans.\nL’oncle Albert ne se laissa pas détourner.\n— Cette engeance de corbeaux n’en fait jamais d’autres!\nreprit-il.\nIl remplit un verre do cognac, et en regardant Claude ;\n— Mon garçon...\n— Claude, dit Da, va, je te prie, me chercher mes lunettes.\nElles sont sur la cheminée, sur la commode, ou dans ma cor\nbeille dorée. Je ne viens pas à bout de ma poire.\nClaude jeta un long regard sur la cave à liqueurs entr’ou-\nvcrtc, où scintillaient les flacons de cristal, sur l’oncle Albert,\nqui lui versait de l’anisctte comme à un homme. Mais il so\ncoula de sa chaise et sortit : tout le monde savait bien qu’il\nn’obéissait qu’à Da.",
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     "texte": "III\nLE PETIT GRENIER\n— J’ai à faire des rangements au petit grenier. M’accom\npagnes-tu ?\nDa avait mis scs bottines d'étoffe les plus usées, cl sur son\néchine, comme elle disait, son ancienne casaque de velours\nblanche et noire, qu’elle nommait sa salopette.\n— Tu me montreras tes robes? dit Claude.\n— Toutes celles qui me restent.\nLa grande bouche de Da sourit d’un joli sourire, d’un sou\nrire qui semblait faire la révérence. Elle prit la clef, et une\nécuellc de terre pleine do lait pour son chat.\nIls montèrent au petit grenier. Quand Da ouvrit la fenêtre,\nun grand chat apparut sans bruit entre deux caisses, et arron\ndit le dos en relevant lentement sa queue maigre.\nDa se bissa sur une chaise et fit ses arrangements dans une\narmoire.\nOn voyait au loin la rivière luisante,les sombres bois de chô\nnés sur les coteaux, et quelques champs de sarrasin blancs.\n— Mon vieux m’apportait toujours un cadeau, quand il fai\nsait un voyage à Paris, disait Da. Cependant je n’étais pas\ntrop coquette. Le charme des beaux vêtements s’évanouit vite.\nLe plus beau papillon, dit Da en écartant les mains, n’est\nqu’une chenille habillée.\nClaude transporta devant la fenêtre une petite malle de ta\npisserie, aux serrures de cuivre ouvragées. La petite malle,\njadis verte, semblait avoir été atteinte par l’automne. Da\ns’agenouilla, caressa et déplia ce qu’elle appelait : mes splen\ndeurs.\n— Où es-tu allée avec cette robe de batiste brodée au...\nquoi?... dit Claude.\n— Au plumetis. Toute brodée au plumetis. Eh bien! mon\nvieux me l’avait donnée à PAques. Je venais de me marier.\nJ’avais quinze ans. En ce tcmps-lù, il faisait plus chaud\nqu’aujourd’lnii, et les dames sortaient ù PAques vêtues de\ntoile ou de mousseline. Nous sommes allés voir mon oncle,\nl’abbé Merveille, qui m’offrait toujours sa tabatière en riant\naux éclats. On l’appelait ainsi parce qu’il avait continuelle\nment l’air étonné et tout content, et qu’il disait toujours :\nc’est une merveille!...\n— Mais non I dit Claude. ÇA, c’est la fois où tu avais la\nrobe verte, avec les gigots.\n— Tu as raison, dit Da.",
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     "texte": "I 12\nLA VIEILLE MAIN\nClaude était à cheval sur les genoux de Da. Claude tenait\nentre deux doigts le menton de Da, et Da tenait de même le\nmenton de Claude. Elle chantait doucement :\nJe te tiens, tu me tiens,\nPar la barbichette,\nEt le premier qui rira...\n— Da, dit Claude, est-ce qu’ils étaient noirs, quand tu étais\njeune, tous ces petits poils?\n— Dans ma jeunesse, dit Da, j’avais le menton lisse, et les\njoues roses.\n— Est-ce que tu étais fort belle? demanda Claude.\n— J’étais gentille, dit Da. Je plaisais à mon vieux.\nClaude la dévisagea :\n— Tu devais avoir un gros nez. Un bon pif. Enfin étais-\ntu ce qu’on appelle une jolie femme?\n— Je n’en sais rien, répondit Da. De mon temps, une hon\nnête femme n’était pas si frivole. Quand son époux la trou\nvait à son gré, elle se tenait satisfaite. Mais il y avait dans les\nmaisons de l’ordre et de l’économie. C’était la maîtresse qui\nserrait le linge, et on ne voyait pas les servantes se pavaner,\nle dimanche, et trémousser des chapeaux A plumes, au milieu\ndes godelureaux!\nClaude avait pris une des vieilles mains de Da, où il s’a\nmusait ù suivre, du doigt, lo cours d’une veine saillante et\nsinueuse. Tout à coup il remarqua dans la peau deux petites\ntaches brunes, un peu dorées.\n— Qu’csl-ce que c’est, dit-il, ces coquines de taches?\n— Veux-tu savoir comment on les nomme? fit Da en sou\nriant. On les nomme llcurs du sépulcre. Elles viennent quand\non est en vue du tombeau.\nClaude resta un instant pensif. Puis il embrassa la main de\nDa :\n— C’est ravissant ! dit-il. Je voudrais avoir beaucoup de\nfleurs du sépulcre, à ton Age.\nLES CHIENS\nDimanche. Midi.\nEtendu sur l’herbe, A l’ombre des marronniers, Claude\ns’ennuyait.\nLà-bas, la maison, contrevents clos, paraissait abandonnée.",
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     "texte": "113\nLes feuillages brillaient, lourds et immobiles. Une rondo de\nmoucherons, qui dansaient au soleil, semblait habiter le\ninonde...\nClaude, enfin, s'ennuya trop. Il se leva, et se dissimula der\nrière les arbustes, car son père lui avait défendu de sortir\ndans le jardin, pendant la grosse chaleur.\nH se glissa sur la teri'asse, qui longeait le boulevard silen\ncieux. Lorsque Claude passait sur la terrasse, il s’accrochait\ntoujours au mur, exécutait un rétablissement, et, affermi sur\nles avant-bras, se penchait pour voir, eu battant de ses pieds\nle crépi.\nCe qu’il vit le pétrifia d’étonnement. Au milieu du boule\nvard désert, un chien noir et une chienne jaune, qui auraient\nbien voulu s’en aller, subissaient les sentiments de honte qui\navaient immédiatement suivi la volupté. Claude ouvrit la bou\nche, et sesjambcs inertes pendirent. Luis il se laissa tomber,\nprit sa course, franchit d’un bond les héliotropes, s’élança\ndans la cour, poussa la porte de la cuisine, et cria, rouge et\nhaletant :\n— Léonie, j’ai vu deux chiens collés ensemble I\nLa vieille Léonie réunissait dans un plat les restes du dé\njeuner.\n— Jésus!... s’écria-t-elle en joignant les mains. Qui t’a\nmontré ça, mon bijou?\nSes regards s’abattirent sur Fraulein, qui s’était levée et\nbalbutiait :\n— Monsieur Claude!...\nFraulein devint écarlate, et sortit sans bruit.\n— Je les ai vus tout seul, dit Claude. Ils sont sur le boule\nvard, devant la terrasse. Viens avec moi!...\n— Tu es un ange, dit Léonie.\nFile s’assit, et lui prit les mains.\n— Mon chéri, tu as vu quelque chose d’affreux. Il ne faut\npas le regarder, ni en parler, quand on le voit par hasard. Tu\nsais que les chiens sont de pauvres hôtes sans âme, et qu’ils\nmangent des ordures.\n—■ Mais lu crois qu'ils pourront s’en aller?... dit Claude.\n—- Promets-moi, reprit Léonie, que tu n’en parleras à per\nsonne,;! personne,et fais une petite prière à ton ange gardien!\n— Je n’en parlerai â personne, dit Claude avec solennité.\nLéonie lui saisit la tète et l’embrassa.\nH regarda curieusement la chienne épagneule, Fédéra, qui\n10.",
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     "texte": "u 4\nclait allongée au soleil devant la porte, cl se redressait de\ntemps en temps, d’un mouvement souple, pour mâcher scs\npuces. Puis il sortit d’un pas mesuré.\nIl fut vers la chambre de Da, en songeant à reflet de sa\ndécouverte. Da lui permettrait sans doute, comme lorsqu’il\navait été grondé, do faire des cachets de cire avec scs vieilles\nbagues, ou de se parfumer les mains avec son essence de vio\nlettes pour le mouchoir.\nIl ouvrit la porte. Da lisait tranquillement, assise dans son\nfauteuil. Claude s’avança, et s’arrêta de l’autre côté de la\ntable.\n— Da, dit-il, j’ai vu deux chiens collés ensemble,\n— Bhouhhl... fit Da. Ce n’est pas propre. Je vais te lire\nla vie de saint François d’Assise. Ça te vaudra mieux que de\ncourantincr, et tu verras comme c’est joli. Ecoute : c’est un\nsaint qui parlait avec les oiseaux...\nLES CALOTTES DES SAINTS\nClaude avait tourné et retourné le sablier poudreux, déni\nché dans le petit grenier. Il avait fait virer le dévidoir aux\nquatre bras délicats. Il avait bouleversé la table à ouvrage\nqui venait de la mère de Da, manié les fins ciseaux ù broder,\nles navettes pointues, les étuis de perles, et mis à tous ses\ndoigts le dé d’or entouré d’une menue guirlande. Il avait exa\nminé des tas de vieilles lettres minces et jaunies, étonné de\nvoir des cachets de cire marron, blanche ou verte.\n— Ma petite Da, dit-il, voudrais-tu me montrer les calottes\ndes saints?\n— A la condition que tu n’y toucheras pas, dit Da sans\nempressement.\nElle se leva, et tira de son armoire à glace un paquet en\nveloppé de linges. Elle le posa sur la table. Il y avait, dans un\nbruissant papier de soie, un coussin rouge, un coussin violet,\net deux calottes blanches, toutes chargées d’or. Claude, les\ncoudes sur la table, ne remuait pas les yeux et admirait des\nlèvres.\n— Aux prochaines ostensions, dans deux ans, au 'mois d’a\nvril,tu viendras.Nous vénérerons,si je suis en vie, les reliques\nde saint Amarul et de saint Junien, que la procession mon\ntrera sur les coussins. Les rues seront couvertes de feuillages\npour représenter la forêt do Commodolia, où les deux saints",
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     "texte": "115\nvivaient dans leur cabane, qui s’élevait à la place meme où lu\nvois l’église.\n— El, les calottes? demanda Claude.\n— Elles coifferont les deux crânes miraculeux,répondit Da.\nClaude jeta ses bras au cou de Da :\n— Ma petite Da, laisse-moi mettre un tout petit peu les\ncalottes des saints ?...\n— Non, dit Da. Il ne faut pas jouer avec les calottes des\nsaints.\n— Çù me porterait bonheur, soupira Claude.\nMais Lconie apparut :\n— Madame, voici la lessive qui rentre.\n— O ma petite Da, supplia Claude, comme elle refermait\nle papier de soie sur les coussins et les calottes, laisse-moi\nau moins les voir àmon aise, pendant que lu n’y seraslpas!...\n— Allons 1... dit Da. Mais n’y touche pas !... Tu com\nmettrais un sacrilège. Et puis tu sais que tu ne m’as jamais\ntrompée !...\nEt clic sortit précipitamment.\nClaude soupira do toute sa poitrine. Avec-pin doigt, il\nécarta un coin du papier de soie, qui l’empêchait de bien voir,\net il effleura en même temps la broderie d’or. Il eut peur,\nmais il se dit que Da les touchait sans faire de sacrilège...\nSi j’en mettais une pour un instant, songea-t-il, je suis sûr\nque Da me pardonnerait !... Il demeura un moment immobile,\net pensa: maintenant il est trop tard 1... Il s’imagina coiffé de\nla calotte... Soudain, sans le vouloir, il avança scs mains\ntremblantes, toucha une calotte, et s’en coiffa. Il alla devant\nl’armoire à glace, et levant deux doigts fit comme un évêque.\nIl tordit le cou, pour voir toute la calotte. Et, le coeur battant,\nil l’ôta, la replaça, s’enfuit...\n★\n— Le temps est à la pluie : mes pauvres genoux sont gon\nflés, dit Da en se levant, à neuf heures du soir.\nClaude embrassa tout le monde, et suivit Da dans leur\nchambre. Tout à coup il sentit dans sa tête une petite douleur\nconfuse, à la place où avait touché la calotte des saints. Pour\ntant je n’y pensais plus ! se dit-il.\nDa avait posé son bougeoir sur sa table. De son pas usé,\nelle fut chercher scs vieux livres de prières et un petit cru-",
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     "texte": "i iG\ncifix, dont le socle était formé de trois marches d’ébène ; et\nelle les plaça auprès du bougeoir.\n— Je vais avoir ma migraine intolérable, dit Claude.\n— Eli bien ! tu ne sais pas ?... dit Da. Tu vas faire une\npetite prière toute ,courtelctte, et je te déshabillerai douce\nment.\n— Non, dit Claude. Nous allons faire notre prière.\nDa ne le voulait pas. Mais Claude tint bon. Ils s’agenouil\nlèrent sur deux tabourets, devant le petit crucifix.\nActe do Foi... Acte d’Espérance... Acte de Charité...\nA l’Acte de Contrition, où l’on se représente tous les pé\nchés de la journée, ils cachèrent leurs visages dans leurs\nmains. Claude se demandait alors, tous les soirs, comment\ns’y prenait Da, pour faire de si longs péchés par jour. Mais\nce soir-là il disait en soi-même : « Pardonnez-moi, grand\nsaint Junicn et grand saint Arnaud 1,.. Intercédez pour moi\ndans le Paradis, grand saint Claude, mon patron 1... J’ai le\nvrai repentir. »\nIls tressaillirent tous les deux. Un éclair avait déchiré\nl’ombre, et un coup de tonnerre se répercutait au loin. Le\njardin plia convulsivement sous l’averse.\n— Seigneur! dit Da. L’orage est sur nos têtes. Nous allons\nfaire ma prière contre la foudre.\nElle alluma un petit cierge qui sortait d’un papier évasé, où\nétait imprimée en bleu la Grotte de Lourdes. Mais la prière\nétait entrecoupée par le tonnerre éclatant.\n— Nous allons essayer de la prière de Marianne, dit Da\ntoute troublée.\nElle prit dans son livre une image où l’on voyait saint Roch,\nsous la ligure d’un vieillard traversant un fleuve, un arbre à\nla main, une maisonnette sur le dos. Ils baisèrent tous les\ndeux l’image, et Da lut à mi-voix une prière inscrite au revers.\nL’orage persistait, formidable.\n— L’orage ne peut pas finir, dit Claude d’une voix trem\nblante. Da, j’ai fait quelque chose de très mal I...\n— Mon Dieu ! Qu’as-tu fait ? demanda-t-elle.\nElle s’assit, et l’attirant sur ses genoux, elle l’entoura de\nses bras. Claude hésitait.\n— L’orage s’éloigne, dit Da.\nIls écoutèrent.\nOn entendait encore le tonnerre qui roulait au lointain...\nMais la pluie semblait se suspendre dans l’air... Des gouttes,",
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     "texte": "M 7\nde plus en plus rares, s’écrasèrent sur les feuilles du catalpa...\n— Qu’as-tu fait, mon chéri ?...\n— Oh ! ma petite Da, dit Claude, ce n’est peut-être pas\ngrand’choso, Ne nous en occupons plus !...\nToutefois Da le pressa de question.\n— Eh bien ! dit-il enfin, j’ai peur de t’avoir fait de la\npeine... Je suis monte tout seul au grenier, et j’ai cassé l’é-\ncuellc de ton chat.\nDa se renversa dans le fauteuil, et le couvrit do baisers.\nPuis elle le dévêtit et ordonna scs effets.\n— Là! dit-elle. Endors-toi vite, après avoir remercié Notre-\nDame de Lourdes et saint Roch !\nClaude se tourna vers le mur, parce qu’il ne pouvait réflé\nchir (pic les yeux ouverts. C’est drôle, pensa-t-il, le repentir\nme fait faire des mensonges... Et il faudra que je me lève\nde bonne heure, pour casser l’écuelle !...\nMARIANNE\nDa tricotait dans son fauteuil, auprès de sa fenêtre, où\nMarianne apparaissait jusqu’à mi-corps. Marianne s’appuyait\nsur les coudes, les mains jointes, et sa maigre et longue\nvieille tête, aux dents jaunes, bavardait, cerclée d’un bonnet\ntuyauté.\n— Marianne, dit Da, cntrez-donc vous asseoir 1\n— Ouais, Madame, j’ai bien lo temps, tenez 1 Je dois rap\nporter à Monsieur le curé sa pauvre soutane, que j’ai toute\nrapiécée. Comme je vous le disais, sa servante va mieux.\nElle a été à la mort, toute soufflée qu’elle est dans sa graisse.\nOh ! Madame ! Faut-il que les gens soient méchants !...\nMarianne éleva scs mains jointes jusqu’à sa bouche entrou\nverte, et regarda le haut des rideaux :\n— Vous ne savez pas ce qu’elle m’a dit, quand jo fus la\nvoir? Eh 1 Marianne, m’a-t-elle fait, vous m’avez enterrée\ntrop tôt !... Que voulez-vous dire? ai-je dit bonnement. Oui,\noui, on no parle pas pour les sourds.\n— Allons, entrez vous asseoir un instant, Marianne ! Vous\nme finirez votre histoire.\n— Non pas. Madame ; je suis toute bousculée. Pour en\nfinir, elle m’a dit : Allez ! Je sais bien ce (pic vous avez crié\nau tiers et au quart, que cette fois je ne m’en relèverais pas,\net que ce ne serait pas un grand dommage pour Monsieur le\ncuré, et qu’il avait beau me [donner tout son bordeaux, ber-\nl",
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     "texte": "nique, et que pourtant j’en buvais tant qu’il n'en resterait\nplus pour l’évêque !... Madame, j’ai été toute saisie. J’en al\neu un tremblement. Je n’ai su que lui dire. Je lui ai dit\nqu’elle n’était qu’une méchante bêle, et que nous verrions bien\ncelle qui regarderait l’autre !\n— Elle a été affaiblie par la maladie, reprit Da. Entrez un\ninstant, et ne faites pas l’entêtée. J’ai à vous parler.\n— Non, Madame, continua Marianne. Une autre fois. Je\nm’en vais. Vous pensez si j’ai été mortellement blessée par\nles propos de cette fille, moi qui n’ai jamais rien dit sur elle!\nII est bien vrai que Monsieur le curé lui a fait boire tout\nson bordeaux, qu’il acheta l’an passé. Si je devais chauffer\nscs repas, elle aurait bien trois fèves et une gousse d’ail.\nMais il n’y a que les morts qui ne se trouvent point. N’ayez\ncrainte ! Je trouverai bien le jour, moi, où je ferai dans son\npanier !\n— Oh ! Marianne !...\n— Que voulez-vous, Madame ?... On dit comme [ça, pour\nsuivit paisiblement Marianne. Allons, adieu, Madame! Adieu,\nClaude, mon mignon !\nElle redressa son grand torse plat, où se ridait son corsage,\net partit lentement, ses ciseaux brimbalant dans les plis de sa\njupe.\nAlors Da se leva, et se pencha par la fenêtre :\n— Elle a encore écrasé mes violettes ! gémit-elle. Tout\nabîmé, perdu, confondu !...\nUn cordon de violettes bordait la maison, et elles étaient\ntoujours fanées sous la fenêtre do Da.\nComme Da traversait dolcmment la chambre, pour aller\nprendre son pot-à-eau, Claude, qui collait un édifice en car\nton, observa :\n— Pourquoi ne lui dis-tu pas qu’elle les écrase ?\nDa s’arrêta :\n— Je ne le lui dis pas, parce que je n’ai rien dit la première\nfois. C’est une fille pauvre et susceptible, qui est très dévouée\nà la maison. Maintenant que deviendrais-je si elle me répon\ndait:» C’est pour cela que vous me disiez toujours: Marianne,\nentrez donc vous asseoir... ? »\nLouis Codet.",
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     "texte": "Une mime japonaise\nSada-Yacco est, non pas une actrice de Tôkio, m’a dit hier\nun Japonais qui venait tout récemment de là-bas, mais une\nghesha. Cependant, c’est une bonne ghesha qui est bien con\nnue au Japon. Elle parait au théâtre de la Loïc Fuller, à la\nrue de Paris, dans une petite pièce en deux actes, suffisam\nment dramatique pour qu’on puisse juger de ses mérites dans\nla mimique. Sans doute, le thème qui nous est offert a été\nécourte pour la circonstance ; la représentation est ainsi moins\nlongue et permet le renouvellement du spectacle,ce qui est plus\navantageux pour la direction.\nDans l’acte de provocation des deux chevaliers, comme dans\nles scènes qui suivent, une chose m’a particulièrement frappé,\nc’est de voir comme les expressions du masque humain ont\nété rendues fidèlement dans les peintures que les artistes\njaponais en ont faites. Nous sommes portés à croire que ces\ncontractions de traits sont conventionnelles cl, se reproduisent\npar tradition, tant nous lesvoyons sempitcrnellcment sembla\nbles à elles-mêmes, que ce soit le visage impénétrable de la\nmusmé aux yeux fermés et à la petile bouche eu cœur ou que\nce soit la mine terrible aux sourcils froncés du combattant en\nCourroux. Dans les moments de colère, les narines se dila\ntent, les coins delà bouche descendent en s’accentuant faisant\nsaillir la lèvre inférieure, et cette expression, considérée jus\nqu’alors comme une grimace quand je la voyais sur un ma-\nIcemono, me paraît admise comme absolument représentative\nde l’exaspération ot de la haine. La caractérisation faciale du\nsentiment de l’acteur semble s’immobiliser donc, pour don\nner la sensation d’unmasquo adopté pour le râle.\nLorsque Sada-Yacco veut pénétrer absolument dans le tem\nple, contrairement à la loi bouddhique, elle ne peut y arriver\nqu’en offrant de danser pour rendre hommage au Dieu. Les\nprêtres, séduits, accordent donc l’autorisation et c’est une suc\ncession de jolies attitudes rythmées avec une grande délica\ntesse. L’évcnlail que la glæslia tient de la main droite,sert de\nprétexte à un développement renouvelé du bras et à une série\nde gestes qui s’engendrent dans des poses alternativement\nlentes et brèves. A un autre moment, elle pivote rapidement\ns ur elle-même, ce qui provoque un envolemcnt des parties\nflottantes de son costume; celles-ci s’borizontalisent comme\ndes ailes en action, tandis (pic son corps, enchâssé dans sa\ngaîne de soie et d’or, demeure une chose inapparente et quasi\nmystérieuse. A un moment donné, en continuant sa mimique,\nelle se baisse, s’accroupit, et faisant face au public, comme si",
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     "texte": "120\nclic se blottissait dans une attitude craintive, elle se met à\nmouvoir ses menottes alternativement et rapidement. On dirait\nqu’un mécanisme soudain agite ses membres ; cela m’a rap\npelé de suite le lapin, jouet des enfants, qui frappe un timbre\npendant qu’on le traîne A terre. Et tout cela menu menu,avec\ndes contorsions inattendues qui sans doute seraient choquan\ntes chez une grande personne, mais qui bénéficient à coup sûr\nde l'exiguïté du sujet. Comme la patauderie est une grAce de\nl’enfance, la mièvrerie un peu gauche de la Japonaise est un\ncharme dans la surabondance des vêtements qui l’étreignent.\nSa démarche un peu difficultucuse vous inquiète, scs pas pa\nraissent embarrassés dans la lourde robe si animée et si peu\nplée de dessins variés. Scs petites jambes doivent relever tout\ncela, de grands oiseaux comme de petites fleurs, la lune cl le\nsoleil ; des paysages l’entourent et l’étreignent. Jamais aussi\nfine créature n’eut tant à porter; le monde entier est sur elle.\nIl est si infiniment minaudier cet être où l’enfance s’attarde\nindéfiniment, le son de sa voix est si grêle et son babil si mo-\nnotonement doux, avec l’accompagnement du Sharnisen, que\njo le considère dans l’échelle des conquérantes — fleurs des\nraces — comme la plus petite pointure de femme, ne préten\ndant pas à la passion, qui serait un élan trop fort de lame et\nun mouvement disproportionné propre à troubler un si frêle\norganisme. C’est le menu bibelot d’amour, facilement trans\nportable, que l’on peut porter aisément à ses lèvres et dont\nnotre convoitise a vite fait le tour.\nA la dernière scène, quand, dans le rôle de Katsouraghi,\nelle injurie sa rivale, elle atteint A tout ce que la jalousie et\nl’affection peuvent donner comme intensité ; clic suffoque et\nses petites lèvres en fleur palpitent fébrilement, l’émoi de sa\npoitrine se révèle sous l’étoffe tendue, sa face d’une pAlcur\nlunaire trahit une déhAcle intérieure définitive en même temps\n(pie se produit l’effondrement de la merveilleuse édification\nde la coiffure. Au moment où elle frappe Orihimé, la pAleur\ns’est accentuée davantage, la face est blafarde, la bouche se\ntord convulsivement et les yeux sonthagards, sous les mèches\nd’ébène des cheveux qui serpentent, sinistres, sur le masque\nmétamorphosé. L’amour trahi a fait de la délicate mus/né un\ntail ; sa tête, joyau rose et noir, est devenue celle do\nMais avec de subtiles nuances d’émotion, A peine percepti\nbles, une détente peu à peu se produit dans les traits.La mort\nbienveillante et rectificatricc est venue— pour rendre un mo\nment l’illusion d’éternelle harmonie.\nJliiNiu Detouciik.",
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     "texte": "Les petites philosophies\nCRUCIFIEMENT\nA Cœcilinn.\nBruxelles, avenue des Villas, l\\ avril i8()5.\nUne petite croix de bois noir sur laquelle Inmma-sabactha-\nnise un christ de plomb append au mur de la chambre fami\nliale.\nMiroir salutaire où s’amendent, aux heures malignes, mes\nlaideurs morales, ce Jésus nous a de Paris suivis en exil\nentre le savon et la poudre de riz ; on y tient comme ù un\nbrin de patrimoine; et puis, alors que mon fils cadet Lorédan\nn’aime encore (jue son biberon brandi en sein arraché à une\namazone qui serait de verre, Cœcilian, son frère, de deux ans\nplus Agé, s’est pris d’amitic pour l’icône qu’il traite en\npoupée.\nAfin de prévenir scs pleurs, à la longue il m’a fallu décro\ncher le crucifix et le confier A Cœcilian,qui le dorlolte avec des\nnistoircs, le mouche, l’enjuponne de chiffons, l’installe dans\nsa minuscule charrette de sapin pour un tour au jardin où\nsaigne la groseille et lui demande « as-tu bobo ? » quand,\nau détour prompt de l’allée de graviers, le convoi bascule et\ntombe — hélas, plus de trois fois !\nTout A l’heure, un incident tragique.\nLa chère image, Lian l’a par mégarde laissée choir du rez-\nde-chaussée aux offices du sous-sol, par la cage de l’escalier.\nJe bondis vers les cris puérils.\nLa croix en deux, le christ décloué cl tordu, le jou jou sacré\ngît sur les dalles, en bas, parmi le trop-plein d’eau boueuse\nrepoussée de la buanderie dans le couloir par le balai A\nserpillière.\n— « Petit Zésus bobo ! » brame le désespéré manneke.\nLe consoler, comment V\n— « Guéris-le, papa, guéris le vite ! »\nJe descends recueillir l’auguste désastre et m’apprête A le\nréparer de mon mieux. Approvisionné d’une éponge, de clous\nH",
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     "texte": "112\nde tapissier, d’un marteau, d’un canif, me voici travaillant\nsous la giboulée de mon fds anxieusement penché sur moi.\nD’abord je rétablis le malléable dieu recroquevillé en sca\nrabée foudroyé, j’étire les bras et les jambes, je repenchc la\ntête historiquement, puis je lave le divin visage et, comme la\nplaie du flanc est gavée de boue, j’ôte la menue motte avec la\npointe du canif.\nMaintenant je cloue.\n— « Tloue bien, papa, tloue bien 1 »\nLe moindre jappement du marteau provoque un hoquet\nd’allégresse dans la gorge de Lian qui me passe, un à un,\nles clous légendaires.\nLà, vraiment, j’applique à rccrucifier le Sauveur une maî\ntrise dont je m’ignorais capable, aussi bien présumé-je une\ntelle science innée à l’homme et ne suis-je pas éloigné d’accor\nder à chacun le talent de savoir, à ses heures et sans appren\ntissage, « tourmenter le divin », puisque moi-même, poète\ninhabile, je me découvre inopinément des doigts dont on dit\nqu’ils sont de fée. Les paumes nazaréennes sont reelouées\nmieux que (/ans le temps; quant aux pieds réunis, le travail\nest à ce point parfait qu’on croirait ij être et que cela tire à\nmon naïf complice des fusées d’admiration. En outre je crois\nbien — hallucination ? — que, à chaque coup, là haut soupi\nrait la Mère-aux-sept-douleurs.\nO le spectacle fut aussi complet qu’au calvaire ! Nul détail\nomis, pas même les jurons jaillis de la fatigue — est-il en\neffet rien de plus pénible que les besognes délicates, disons\nde réduction?— et certes j’ai blasphémé comme un centurion\nde César.\nL’atavisme enchaîne la vie et, sans doute, les hommes,\neûmes-nous chacun quelque ascendant au Golgotha.\nOn a ça dans le sang.\nNe crucitie-t’on pas la Beauté tous les jours ?\nEt l’éternel enfant Humanité s’amuse à ces drames énormes.\nAPOCALYPSE\nPar un matin d’huissier, mai 1894.\nLe soleil monte faire téter la Vie.\nO l’héroïque songe où ma cavale de brise m’emporta juvé-\nnilement, à travers l’inique plateau des siècles, vendanger les",
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     "texte": "123\ndiadèmes, crever les crânes, fendre les masques, broyer les\ntesticules, fondre les balances, culbuter les idoles ; puis,\ndans le ravin misérable où ne daigne l’œil hautain, sonner la\ndiane révélatrice, secouer l’hébétude des races asservies, cou\nper les anneaux des chevilles, redresser les fronts, tailler une\nforme humaine dans chaque broussaille de poils et de che\nveux, délivrer la rouge alouette captive en la cage des dents\net superposer les jougs en escalier pour que, sur la splen\ndide catastrophe des tyrans aplatis en crapauds, les martyrs,\nqui jusqu’alors ahanaient A la façon des bêtes de somme,\nsourient, des ailes d’aigle A leurs épaules, parmi la béatitude\nd’un soleil neuf.\nOn frappe.\nJ’ouvre.\nAccoudée au chambranle, la hideuse Réalité m’insulte d’un\nrot narquois en plein visage.\nLE MENDIANT PHILOSOPHE\nChaque fois que j’entrais dans la Cité par la porte triom\nphale, je remarquais,balayé là comme un excrément de fata\nlité, tragique en scs haillons, un mendiant que les passants\ndévisageaient sans que la main tendue reçût la moindre obole,\nhormis les rares jours naïfs de foire cl de pèlerinage.\n— « Figure de la désolation, il gémit ici depuis des hivers, »\nme dit-on.\nCertain jour de fête, plus de mendiant.\nIl a dû succomber, pensai-je, — que Notre-Dame de la\nMort lui soit moins dure que Notre-Dame delà Vie !\nMa surprise fut énorme de le rencontrer sur la grand’place\nde la ville.\nMais combien transformé !\nFines moustaches en ailes d’oiselet,monocle à l’œil, redin\ngote à la mode, bagues aux doigts, la chevelure parfumée :\ntel mon ressuscité.\nEt il riait, riait, à croire ses dents creuses travesties en\nflûte de Pan.\nJadis symbole de la Peine, aujourd’hui de la Joie.\nOr les foules, accourant, de lui offrir des pièces d’or dont\nil remplissait une sacoche vernie.",
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     "texte": "f\nI 2/|\nCurieux de l’énigme, je l’interrogeai :\n— « Finalement, m’expliqua l’imprévu gentleman, ayant\nobservé que le prochain avait plutôt de la joie devant mon\nmalheur, je résolus de provoquer sa peine devant mon bon\nheur. L’homme est ainsi fait que : pleure, il rira sur toi, et\nque par contre riez, il pleurera sur vous. EgoïsmcVjalousic?\ncanaillcric? sadisme? explique qui pourra. Toujours en va-\nt-il ainsi. De là ma métamorphose, mes derniers sous em\nployés à me vêtir joyeusement. Auparavant le misérable que\ntu connus avait toutes les difficultés du monde à attirer une\npitié dans sa sébile, le boulanger lui refusait jusqu’à scs croû\ntes moisies, et s’il allait grelotter sous le balcon fleuri d’une\ncourtisane, celle-ci faisait vider son vase sur l’importun buis\nson de poux; désormais, l’esprit empli de pirouettes de clown,\nl’âme aussi bariolée qu’un magasin de jouets, je demande\nl’aumône en homme du monde. Et l’or aussitôt d’affluer dans\nmes mains, voire dans mes poches et mon chapeau de soie.\nC’est vers moi, de toutes parts, comme un immense geste de\nsemeur. Tout à l’heure on m’a signé des chèques au coin des\nrues. Midi n’a pas encore sonné et déjà, vois, je suis chargé\nplus qu’une madone espagnole. Bientôt, pour emporter mes\naubaines, me faudra-t-il sans doute prendre un valet, peut-\nêtre même un chariot. »\nA la fin de l’an, les recettes de l’étrange mendiant étaient\nconsidérables à tel point qu’il put s’offrir le luxe d’amortir\nla dette de sa patrie.\nSaint-Pol-Boux.",
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   "controle": "début : titre retrouvé (début long) ; fin : fin de la page 131",
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     "texte": "Les Lettres Etrangères\nMelcliior do Polignac : Notes sur la littérature Hongroise (Ollen-\ndorjf). — Y. Blazo do Bury : Les Romanciers anglais contem\nporains (Perrin). —Toodor do Wyzewa : Le Roman contem\nporain à l’étranger (Perrin). — Robert-Louis Stevenson : A la\npageaie, traduit de l’anglais, par Lucien Lemaire [Emile Le Che\nvalier) .\nDepuis <[uc les œuvres de quelques écrivains etrangers ont\nfranchi soit les Alpes, soit les détroits, les critiques commen\ncent à se préoccuper de ce qui se passe au-delà des frontières.\nLesNotes sur la littérature hongroise, de M. de Polignac,\nsont l’un des rares documents que nous ayons en France sur\nce sujet. Je ne remonterai pas avec l’auteur jusqu’aux ori\ngines de cette littérature ; M. de Polignac lui-mèmo ne pré\ntend pas nous en donner un tableau complet, et il n’a fait que\nréunir des notes tantôt personnelles, tantôt prises dans l’his\ntoire littéraire de Tzoll de Bëothy. Je rappellerai seulement\nquels furent les plus grands noms du xixo siècle, les frères\nKisfuludy, Michel Vorosmaty, Joseph Fotvos, et à côté d’eux\nle poètes populaires Michel Tompa, Alexandre Pétœfi l’au\nteur du célèbre poème : Debout, Hongrois ! et Jean Arany.\nPour tous ceux-là, il faut se reporter à l’ouvrage de M. de\nPolignac, qui semble très bien renseigné; pourtant j’aurais\naimé le voir s’étendre plus longuement sur la littérature con\ntemporaine : il ne parle guère que du grand romancier Mau\nrice Jokai, dont les journaux français ont donné le nom à\npropos de sa récente visite à Paris, mais dont l’œuvre nous\nest encore à peu près totalement inconnue. On sait que Jakai,\ntout en luisant scs études de droit, avait commencé par vou\nloir être peintre. La révolution, dont il fut l’un des promoteurs\nles plus ardents, Pétœli, lui fit prendre la plume. Espérons\nque nous verrons bientôt en France des traductions de scs\nTableaux de guerre, de son Nabab hongrois, de Zollan\nKarpaty.\n*\nTandis que M. Y. Blazc de Bury veut voir dans les derniers\nromans anglais l’influence italienne du Rosseltisme, M. Teo-\ndor do Wyzewa, au contraire, les prétend exclusivement\nanglais. Il est à présumer que ni l’un ni l’autre n’a tout à fait",
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     "texte": "raison, ni tout à fait tort. Personne ne songe à enlever à\nWilliam Morris la qualité de trescentiste, et on trouve sans\ndoute des traces de cette influence dans les livres de\nM. Wood, do M. G. Egor ton, de M. Grand, et dans ceux de\nM. Georges Moore lui-même. Or, M. Blaze de Bury ne parle\nque de ces derniers, et c’est M. de Wyzewa qui nous pré\nsente le dernier livre de William Morris, Flot qui sépare, ce\ndélicieux conte de fées que s’amusait à écrire dans les der\nniers temps de sa vie, le célèbre peintre-poète. Mais à côté de\nM. Rhoda Broughton, que les Anglais comparent volontiers\nà Gyp, à côté de M. Bcnson, de M. Georges du Maurier, que\nParis attire, il est bien certain que des écrivains comme\nMM. Meredith, Rudyard Kipling, Thomas Ardy, restent fon\ncièrement anglais. Là encore pourtant je n’irai pas aussi loin\nque M. Wyzewa : asssurément on imagine difficilement une\ntraduction de YEgoïsle de M. Meredith et si la traduction des\nœuvres de M. Wells apparaît parfaitement inutile dans le\npays de Jules Verne, si les contes d’animaux de M, Kipling\nnous ont séduit par leur imprévu, il faut un véritable courage\nà un lecteur français pour aller jusqu’au bout de choses\ncomme La plus belle Histoire du Monde, ou, comme le dit\nM. Wyzewa, comme Stalk g and C°. Il ne me semble pas\nqu’il en soit de même pour Jade VObscur, de M. Thomas\nHardy : j’avoue avoir' pris le plus grand plaisir à la traduc\ntion qu’en publié actuellement la Revue Hebdomadaire et\nj’attends avec quelque impatience qu’on nous donne Tes s\nd’Uberville.\nA vrai dire, le public français n’est pas réfractaire aux œu\nvres étrangères ; il les ignore plutôt ou les loue à tort et à\ntravers et si nous apprécions justement un Dostoïcwsky je\ncrains que nous n’allions trop loin parfois dans notre admira\ntion pour des hommes comme Ibsen, que nous ne pouvons\nsans doute pas goûter complètement, pour M. d’Annunzio,\ndontles livres, surtout le dernier, n’ont pas les qualités de pré\ncision et de logique oui conviennent à notre esprit, et sont au\ncontraire boursouffles de phrases emphatiques,déclamatoires\net vides, au point de faire l’effet d’une vessie gonflée et peinte\ncomme une lanternede foire, et enfin pour M. Kiplinglui-mêmc.\nEt à côté de ceux-là, nous laissons passer inaperçus des ou\nvrages comme ceux de Robert-Louis Stevenson. Est-ce à dire\nqu’ils soient d’un esprit si anglais que nous ne les puissions\ncomprendre ? Je n’en connais pas au contraire d’aussi près de\nnous. Stevenson aimait notre pays où il voyagea et vécut, et\nje pense qu’un enfant de France peut prendre autant et plus\nde plaisir à la lecture de l'Ile au trésor qu’à celle de Vile\nmystérieuse.\nDe plus, Stevenson est un génial amuseur non seulement",
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     "texte": "127\npour les enfants, mais pour tout le monde ; les uns l'aiment\npour l’invention de ses aventures, les autres pour la vérité de\nses personnages, les autres pour ses dons d’écrivain mer\nveilleux, les derniers pour la philosophie qui faille fond de ses\nplus invraisemblables histoires, à moins qu’on ne l’aime pour\ntout cela à la fois. Y a-t-il rien de plus saisissant, de plus\nneuf, de plus passionnant, (pie la manière inattendue dont il\nreprend la vieille idée usée de l’antagonisme du bien et du\nmal pour les personnifier dans le Docteur Jckrjll et dans son\ndouble M. Ilt/de ? Y a-t-il rien de plus imprévu dans la fan\ntaisie que le Dynamiteur ? Et pourtant, sauf quelques lettrés\ninformés comme M. de Wyzewa, personne ou à peu près n’a\nparlé de ces livres. M. de Wyzewa cherche la cause de cette\nindifférence dans Vexactitude des traductions: à l’en croire,\nil aurait fallu mutiler Stevenson, pour nous le rendre acces\nsible. Si cela pouvait être vrai, à la rigueur, pour certains\nécrivains, ce ne l’est assurément pas pour Stevenson. Chez lui\npas de digressions oiseuses : rien par conséquent d’inutile à\ncouper. Et quant à la syntaxe de la phrase elle-même, si un\ntraducteur ne sait pas transformer une phrase étrangère en\nune phrase française, qu’il veuille bien faire un autre métier.\nOr ce n’est pas le cas pour Stevenson : il a eu le bonheur d’c-\nlre à peu près toujours correctement traduit, et même une\nou deux fois tout à fait parfaitement par M. George Lefèvre\nou M. Lucien Lemaire. Ou reste M. de Wyzewa n’écrit-il pas\nlui-même très justement : Je crois peu, en général, à l’utilité\ndes traductions, (pii, mômeles meilleures,ne servent trop sou\nvent qu’à discréditer les étrangers; mais il y a certains\nauteurs dont l’œuvre est d’une portée vraiment universelle,\net Stevenson est de ceux-là comme était Dickens avant lui ».\nAussi bien l’erreur est de chercher les causes de succès ou\nd’insuccès du moins immédiat d’une œuvre dans sa valeur et\ndans ses qualités propres. Je dis insuccès immédiat, parce\nque tous les jours le nom de Stevenson se répète en France,\net je suis persuadé qu’avant peu il sera mis à la place où il\ndevrait être, à cùté des plus grands romanciers et conteurs\ndu xixo siècle. La vérité, à mon avis, est (pie Stevenson mort\ntrop jeune n’a pas atteint en Angleterre même la réputation à\nlaquelle il a droit ; et en France, (pie l’ignorance n est pas le\nfait seulement du public, mais des critiques : que quelqu’un\nrévèle Ibsen ou M. d’Annunzio, et vite ils admirent pour ca\ncher leur insuffisance, et le public les suit. De plus il y a le\nlancement et la réclame de commerce qui ont été largement\noctroyés à M. d’Annunzio et qui ont tout à fait manqué à\nStevenson. Un traducteur et un éditeur s’emparent de l’œuvre\nde M. d’Annunzio ou de Mn»° Scrao, et dès lors bons ou mau\nvais, il fait vendre les livres : cela devient une affaire et on",
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     "texte": "128\nemploiera pour eux les procédés qui ont réussi aux Pastilles\nGérandel ou au Pilules Pin/c. Stevenson n’a pas eu la bonne\nfortune d’ètre mis ainsi sur le marché : scs romans ont été\ntraduit de côté et d’autre et publiés chez des éditeurs divers,\nqui ne pouvaient'pas, sur un seul livre, faire des frais consi\ndérables de publicité. Mais Stevenson peut attendre 1 II y aura\nbeau temps que bon nombre de nos auteurs en vogue seront\noubliés, quand nos petits-neveux auront encore la tête plcino\ndes merveilles de ses Nouvelles mille et unenuils etdes aven\ntures extraordinaires de son lie au Trésor.\nMême dans les bors-d’œuvre, même dans ses lettres ou ses\nnotes de voyage, Stevenson reste incomparable. Il faut re\nmercier M. Sydney Colvin, l’érudit conservateur du British\nmuséum, qui fut son ami, d’avoir réuni toute une série do ces\nlettres délicieuses. Je n’en veux citer qu’une : on jugera du\ncharme et de la qualité d’esprit de ce merveilleux conteur qui\nfut adorable en tout. Je la donne telle que l’a traduite M. de\nWyzewa : Stevenson, dit-il, « était parti à l’aventure sur un\njmienu d’émigrants, avait traversé les Etats-Unis en train\nomnibus et s’était enfin installé, à demi mort do. fatigue cl de\nprivations, dans la petite ville de Monterey, en Californie. »\nDe là il avait gagné San Francisco, d’où est datée cette lettre :\nMon cher Colvin.— Vous n’avez pas droit à une longue lettre\nde moi, étant le pire des correspondants, mais je crains de vous\navoir fâché, la dernière fois, en vous le reprochant, de sorte que\nje vais vous écrire tout de même.\nSachez donc que tous les jours, entre huit et neuf heures et de\nmie du matin, on peut voir un maigre gentleman vêtu d’un ulstcr,\n— avec, par-dessous, un livre serre sur la poitrine; on peut le voir\nsortant de la maison qui porte le numéro 0o8, dans Bush Street, et\ndescendant d’un pas rapide la longue rue Powell. Ce gentleman est\nR. L. S.; le volume qu'il tient sous son ulsler se rapporte à Ben\njamin Franklin, dont le gentleman songe à faire le sujet d’un de ses\ncharmants essais. Il descend donc de Powell, traverse le marché\net s’arrête dans la sixième rue, devant une succursale du grand café\nde Pine Street ; parfaitement, il s’oll’rc ce luxe, et il serait homme à\nentrer môme dans la maison mère du café de Pine Street, si seule\nment il savait où elle est située. Dans la succursale, il s’asseoit de\nvant une table couverte d’une toile cirée, où un jeune nègre pose\ndevant lui une tasse de café, un croissant et une rondelle de beurre,\ntout cela excellent. B y a quelque temps R. L. S. trouvait toujours\nla rondelle de beurre trop petite; mais il apprit désormais l’art de\nl’exactitude, et le beurre et le croissant expirent au mémo moment.\nCe repas lui coûte io cents, ou cinq pence sterling (L o, o sh, 5 d.)\nUne demi-heure plus tard, les habitants de Bush Street peuvent\nvoir le même gentleman maigre, s’armant d’une hachette, comme\nGeorge Washington,et cassant lui-même son charbon pour allumer\nson poêle. 11 fait cela, en effet, d'une façon quasi publique, sur le\nrebord de sa fenêtre; mais sa conduite ne doit pas être mise sur le\ncompte d’un goût maladif de notoriété, encore qu’il soit effective- ■",
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     "texte": "129\nment très fier de ses prouesses avec la hachette, et que le fait d’a\nvoir encore ses doigts au complet soit pour lui, tous les jours, une\nsource de profonde surprise. Puis, le feu allumé, on voit pendant\ntrois ou quatre heures le gentleman maigre s’escrimer avec un bâ\nton qu’il plonge par intervalles dans une bouteille d’cncre. Et ce\npendant ce n’est point pour noircir ses souliers, car l’unique paire\nqu’il en possède est librement autorisée à reprendre la couleur na\nturelle de son cuir, avec, cependant, un mélange de boue et de\npoussière. Le plus jeune des enfants de la logeuse répète plusieurs\nfois par jour, en voyant entrer ou sorLir cet étrange locataire :\n« Voilà l’auteur I » Serait-cc donc possible que cette innocente créa\nture, aux cheveux dorés, ait découvert la véritable clef du mystère?\nEn tout cas, le personnage qu'elle définit ainsi est assez pauvre pour\npouvoir appartenir à la corporation dont elle le soupçonne de faire\npartie.\nSa sortie suivante est pour aller au restaurant d’un certain Don-\nnadieu, dans Ilusli Street, entre Dudort et Kcrncy. Là un copieux\nrepas, une demi-bouteille de vin, du café et du brandy lui sont don\nnés, moyennant la somme de quatre bits, autrement dits 5o cents,\nou encore o livre sterling, a shillings, a deniers. Le vin est servi\ndans une grande bouteille, et c’est un étrange et pénible spectacle\nde voir In parcimonie uvec laquelle le gentleman on question cherche\nî\\ s’approprier jusqu'à la moindre goutte de la demi-bouteille (pii lui\nest allouée, et avec quel scrupule il s’efforce de ne pas prendre une\nseule goutte de l'autre moitié de la bouteille, mais sa manière\nd’agir s’explique en partie quand on sc découvre que, s’il entamait\nla seconde moitié de la bouteille, c’est dix pence de plus qu’il\naurait à payer. Et de nouveau le gentleman est armé d’un livre ;\nmais, — scs meilleurs amis l’apprendront avec chagrin,— il paraît\navoir, à ccttc heure de la journée, renoncé aux sérieuses études\noù il se plaisait le matin. Aujourd’hui, par exemple, il était plongé\ndans la lecture des exploits d’un certain Rocainbole, œuvre du\ndéfunt vicomte Ponsou du Terrail. L’œuvre totale est malheureuse\nment de dimensions prodigieuses, mais l’ingénieux gentleman a eu\nl’idée delà découper en petites tranches.\nPuis vient une promenade, sans direction fixe; puis vers quatre\nheures cl demie on voit s’allumer une lueur à la fenêtre de la cham\nbre de Rush Street, Go8. Le gentleman tantôt écrit des lettres,tantôt\nreprend l’exercice mystérieux où il s’est livré dans la matinée. Vers\nsix heures il retourne à la succursale, où il s’emplit de nouveau de\ncafé et de pain pour le valeur do cinq pcncc. La soirée est consa\ncrée à la lecture, cl vers onze heures ou onze heures cl demie, la\nnuit s’étend sur celle aimable et truculente existence.\nCe sont clos pages de ce genre, d’une si grande variété et\nd’un si grand charme, (jue M. Sydney Colvin a réunies pour\nnotre joie ; ce sont aussi des notes semblables que vient de\ntraduire M. Lucien Lemaire, sous le titre A la pagaie. Elles\nont pour sujet un « voyage à l’intérieur » sur l’Escaut, la\nSombre et l’Üise. « Ce sont, dit le préfacier,M. Angelicr, des\nnotations pleines de gaîté, de bonne humeur, parsemées de\ndélicats paysages â la fois exacts et larges de réflexions géné\nrales, d’observations bienveillantes, d’une sorte de cordialité",
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     "texte": "TT\nx3o\nenvers les gens, du sentiment de la vie au grand air et de ce\nqu’elle a de bracing, pour employer le terme anglais. Tout\ncela est exprimé dans une langue qui a fait de Stevenson un\ndes écrivains les pins rares et les plus distingués de l'Angle\nterre contemporaine; une langue aisée, élégante, naturelle,\nmesurée, disant tout sans effort, colorée sans surcharge, et\nd’une merveilleuse souplesse... » Cette langue, M. Lucien\nLemaire a su, dans une très belle traduction, nous en donner\npresque un équivalent, et il faut tout à la fois l’en louer et\nl’en remercier. Je voudrais citer tout le délicieux chapitre où\nStevenson et son compagnon de voyage, la Cigarette, sont,\ngrâce à leur accoutrement, pris pour de pauvres marchands ;\ncelui où lui-même reste accroche sous un arbre tombé à tra\nvers de la rivière pendant (pic son léger bateau file sur l’eau;\ncelui enfin où il est accusé d’espionnage par le commissaire\nde police de Châtillon-sur-Loire, mais force m’est de m’en\ntenir à ce portrait qu’il fait de lui-mème quelques pages\navant cette aventure, héroï-comique :\nL’Aréthuse (c’est le nom que se donne Stevenson dans ce livre)\nétait vêtu d’une façon peu sage. 11 n’apporte aucune recherche à sa\ntoilette; mais en tout cas, il ne fut jamais si mal inspiré que dans\ncette excursion. Il était en effet parti sans avoir eu le temps de\nse retourner, de Barbizon, l’endroit le moins à la mode d’Europe.\nSur la tête il portait une calotte de fumeur, faite aux Indes, et\ndont le galon d’or était piteusement éraillé et terni. Une chemise\nde flanelle d’une agréable teinte sombre, que les esprits satiriques\nqualifiaient de noire ; un veston de cheviottc claire, fait par un bon\ntailleur anglais, un pantalon de toile de confection à bon marché\net des guêtres de cuir complétaient son accoutrement. Sa personne\nest exceptionnellement maigre et son visage n’est pas, comme celui\nde mortels heureux, un certificat. Pendant des années il n’a pu pas\nser une frontière, ni entrer dans une banque, sans être l’objet de\nsoupçons. Partout, sauf dans sa ville natale, la police le regardait\nde travers, et (bien que je sois sûr que ceci ne sera pas cru) on\nvient de lui refuser l'accès du Casino do Monte-Carlo. Si vous vou\nlez bien vous le figurer vêtu comme on vientde le dépeindre, courbé\nsous son havresac, marchant à près de huit kilomètres à l’heure,\navec les plis du pantalon de confection flottant autour de scs jambes\nhéronnières, et si vous y ajoutez les regards qu’il ne cessait <lc\njeter vivement autour de lui, comme s’il avait peur d’être poursuivi,\nle personnage ainsi réalisé est loin d’être rassurant.\nJ’aurais voulu citer encore l’humoristique récit de l’interro\ngatoire chez le commissaire, mais je me suis déjà attardé, et\nil me faut revenir en quelques lignes au livre do M. de\nWyzewa. A côté de Stevenson et des Anglais il nous présente\négalement les romanciers allemands, Théodore Fontanc et\nConrad F. Meyer, ainsi que le romancier hollandais Louis\nCoupcrus, dont la Vogue publiait récemment une ravissante\nnouvelle. M. de Wyzewa est le mieux informé de nos chro\nniqueurs de lettres étrangères; il apporte dans ses articles",
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     "texte": "des qualités de jugement et de pénétration qui se font rares\nmaintenant que la critique est devenue en France tout à fait\nsuperficielle, et malgré qu’il prétende qu’il faut laisser chaque\nauteur à son pays d’origine, il aura été l’un de ceux qui auront\nle plus contribué à nous faire comprendre et aimer les grands\nécrivains d’au-delà des frontières.\nTristan Klingsor .\n¥\nRufo Paralupi \\Varle internationale a. Venezia (Trêves,\nÏJologna).\nOn sait qu’une exposition d’art internationale a précédé, à\nVenise, celle de notre Grand-Palais. Beaucoup même des toi\nles qui furent exposées là-bas vinrent directement jusque sur\nles bords de la Seine. C’est de cette première exposition que\nM. Rufo Paralupi rend compte en détail. Rien que je ne par\ntage pas certaines de scs opinions, particulièrement pour\nLcnbach, je me plais à reconnaître que son ouvrage est le\nrésultat d’un travail consciencieux, personnel, et parfaitement\ninformé des différentes manifestations d’art contemporaines eu\nEurope. — T. K.",
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     "texte": "A l’Exposition\nDans le village dahoméen, hommes et femmes indigènes\nsont devant la porte do leur habitation, la température est\nfraîche sinon froide, et comme leur corps, habitue à une cha\nleur de 45 degrés, grelotte et que leurs jambes sont nues, ils\nse drapent le plus qu’ils peuvent dans quelque pièce d’étoffe\ninsuffisante. Une de ces femmes est visiblement malade, les\nautres paraissent démoralisées par ce temps .gris et pluvieux\nqui dure depuis plusieurs jours; leur laideur augmente la pi\ntié que j’ai pour eux. La foule les entoure et ils sont oppres\nsés par ce rôle de hôtes curieusesqui leur est assigné pour six\nmois. Deux d’entre les dahoméennes souffrent et tremblent\nfortement, mais du public émerge un, trois, dix appareils\nphotographiques qui sont braqués sur les pauvres Africaines,\net une d’elles se voile lentement par un sentiment de fierté\npour sauvegarder sa liberté individuelle et sa face, croyant\navoir au moins la propriété de sa douleur.\n★\nAu pavillon de la Suède, dans un décor reconstitué d’inté\nrieur Scandinave, des toiles peintes représentent des scènes\nreligieuses. Un ouvrier bijoutier en costume dalécarlien, ac\ncoudé sur une table, est absorbé dans une pose énigmatique;\nla lumière est très douce, une barrière empêche les visiteurs\nde s’approcher de trop près et permet aux exposants exposés\nde se mouvoir un peu et de respirer. Des propos se croisent.\n— Je le dis que non I Je te dis que si I — Je ne crois pas !...\n— C’est certain ; ça se voit bien. — Ça m’étonnerait cepen\ndant.— Mais depuis longtemps que je le regarde, il ne bouge\npas,... sûrement c’est un mannequin. — Oui, il a un bonnet\ncomme les forçats ; c’est peut-être un galérien de ce pays-\nlà Je fais un mouvement de côté; je le vois maintenant\nde profil. C’est un jeune homme blond, ignorant tout ce qui\nse dit, insouciant de tout ce qui se fait autour de lui et ne sa\nchant certainement pas le français. Il ne travaille pas au\njourd’hui parce que c’est dimanche, le brouhaha incessant do\nla foule dominicale lui est indifférent. Le flot bruyant et me-",
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     "texte": "12\ni33\nnaçant qui charrie des prunelles avides et des propos bêtes ne\nle trouble pas, car il est plongé dans la méditation, et le livre\nqu’il lient dans scs doigts repliés, c’est la Bible.\n¥\nDevant les pavillons orientaux :\n— Y en a-t-il do ces arbis ?\n— Oui, qui viennent nous empoisonner avec tous leurs\npoisons au sucre.\n— Qu’est-ce que vous voulez? nous sommes dévorés par\nles étrangers\nJe n’entends que cela au vol, mais ça me suffit. J’entre\ndans le bazar où je dévisage les vendeuses ; la plupart malgré\nleur accoutrement n’a aucun caractère d’exotisme : il est très\nnaturel qu’elles n’aient aucune espèce d’accent et n’éprouvent\naucune gêne à parler le français et même montmartrois. Je\ndescends alors à « la Feria » pour faire une incursion en\nEspagne; j’aborde en castillan une jolie vendeuse en basquine\ncl en mantille qui, dans l’impossibilité de me répondre, me\nmontre du doigt deux danseuses que je verrai à la représen\ntation de ce soir, car elles sont typiques, gracieuses et anda-\nlouses, elles. Ce sont les sœurs Pena dont j’avais déjà appré\ncié les mérites dans plusieurs circonstances.\nComme je repasse, le soir, devant le pavillon de la Turquie,\nje retrouve trois jeunes Parisiennes en costume de petites\nouvrières endimanchées qui étaient en pourparlers avec deux\nmarchands orientaux. Ceux-ci promettaient avec leur éternel\nsourire, de les engager pour la vente aussitôt qu’ils en auraient\nla possibilité. Et taudis que le trio juvénile entourait les deux\nlevantins et s’égayait à la promesse de beaux cost umes à revê-\nhr, deux dames d’âge mûr aux traits réguliers, au teint mat\net de face impassible, marchant gravement, comme les y obli\ngeait un embonpoint précoce, endiamantées et habillées à la\ndernière mode, se présentaient pour prendre leurs maris au\nmoment de la fermeture de leurs magasins ; elles se mirent à\nCauser en arabe avec eux, et je fus convaincu qu’elles étaient,\nelles enfin, levantines.\n★\nA la section de l’alimentation allemande, des constructeurs\nde Brunswick exposent un système pour bluter les farines et\nles obtenir de quatre qualités différentes. Une caisse de bois\nmobile est munie, en dessous, de quatre branchements de toile",
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     "texte": "134\nsouple qui aboutissent à des récipients séparés. Le mouve\nment régulier et continu de déhanchement de l’appareil arrête\nune bande d’écoliers en promenade.\n— Tiens, regarde-donc,... la danse du ventre! dit un ga\nmin d’une huitaine d’années.\n*\nAu vieux pavillon japonais du Trocadéro, où ceux que l’on\nappelle les Français de l’Orient ont tenu à envoyer co qu’ils\navaient de plus vénérable et de plus précieux, là, où des reli\nques d’art sont considérées avec le recueillement que provo\nquent les saintes choses, où masques, coffrets, armures, riva\nlisent de beauté et d’antiquité, dans cet édifice aux colora\ntions douces et graves où l’on peut contempler dans les vitri\nnes des étages supérieurs,le merveilleux Makèmono dcGaku-\nYù du temple Kôzanji à Kioto, et qui représente des animaux\nde toutes sortes, grenouilles, singes et lapins actionnés dans\nles mille faits et gestes de la vie, avec de surprenantes aventu\nres dans cet intérieur là, où l’on reste en extase devant le\nKaJccmono de Kosi-Kanaeta du îxc siècle, d’une si austère\nharmonie, au-dessous de l’endroit où se déroule l’Enfer de\nNobuzanc qui porte une date presque aussi reculée, je vois\ndeux fringantes Parisiennes, aux robes froufroutantes, dont\nles trop petites têtes sont à moitié ensevelies sous de vaporeu\nses fanfreluches, comme de fragiles bibelots qu’on voudrait\ngarantir des chocs; et de ces deux pimpantes oiscllos,la pre\nmière, qui était restée au bas de l’escalier, demande à l’autre qui\nredescendait. — Est-ce que ça vaut la peine démonter? —\nOh! non, ditl’autre; il n’y a que des papiers peints...\n★\nLa foule va où il y a du monde.\nLes individus se coagulent, des groupements se forment,ils\nsc réunissent et cela devient la cohue. Dans cette colme, un\ncourant s’établit. D’abord les êtres hésitent, se cherchent,\nvont lentement, mais l’esprit d’imitation se manifeste. Ceux\nqui sont derrière sont porlésà aller plus vile,ils savent mieux\noù ils vont, eux. Ils sc dirigent où cheminent ceux qui sont\ndevant ; et tous ceux qui suivent ces derniers sont prêts à\naller plus vite encore, car ils iront où va tout le monde. Quel\nmotif puissant et péremptoire d’impulsion !\nAussi, comme ceux-ci savent encore mieux que les autres\noù ils portent leurs pas, ils sont impatients et ils poussent, et\nles individus arrivent de tous eûtes,sur les flancs du troupeau",
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     "texte": "el le renforcent, le flot devient un torrent; malheur à qui\narrêtera la marche de la hôte, du monstre collectif qui n’a\nque des nerfs et des muscles, mais qui n’a pas de tête.\nJe l’ai revue ù l’Exposition, la masse humaine ; je l’ai consi\ndérée de loin, multicolore, elle va toujours de l’avant, car elle\nest bien plus curieuse de voir où elle sera,que de regarder ce\nqui peut l’intéresser où elle se trouve. Dans certains pavil\nlons, la foule est si compacte que c’est un vomissement ù la\nporte de sortie. La multitude qui est dehors reconnaît une\nsœur dans cette foule et est attirée de suite par elle. Aussi les\nindividus qui sont en (été de la masse ascendante assurent for\ntement le chapeau sur leur tête, prennent leur femme, tirent\nla main de leur enfant et, le torse en avant, ils foncent sur la\nfoule descendante pour faire une trouée; une collision s’en\nsuit, mais qui n’eliraye guère, car les arrivants se senlcut\nsoutenus et ils voudraient rétrograder, qu’ils ne le pourraient\npas ; tous les autres poussent derrière.\nDans d’autres édifices dont l’entrée est publique, les indi\nvidus ne s’égrènent que un à un, lentement. Quelquefois des\ngroupes do trois ou quatre personnes seulement, les salles\nsont vastes, bien aménagées, pleines de tableaux de premier\nordre, de tapisseries anciennes de la plus grande beauté, mais\nla foule n’y viendra pas, parce qu'on n’y voit personne ; nul\nn’en sort. La foule va où il y a du monde.\n★\nDevant le pinécanthropus erectus, nouveau type de singe\nanthropomorphe reconstitué, aux Indes Néerlandaises.\nUn groupe est derrière moi. — 11 n’a pas l’air commode !\ndit un spectateur. Je me retourne, c’est un rude paysan qui\nparle.— Oh ! regardez-moi ces pieds! dit un autre d’une voix\naigrelette. Je regarde, c’est un bossu qui rit.\n★\nUn homme du peuple. — Après le roi de Suède, v’Ià le\nshah de Perse, en attendant le tzar. Les tètes couronnées\nrappliquent.\nUn nationaliste boudeur.— Peuli, ce sont tous des souve\nrains étrangers.\nIfiiNKY Detouchiî.",
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   "controle": "début : début retrouvé par qwen-3.8-27b, vérifié (ressemblance 91) : « Revues Italiennes » ; fin : fin de la page 138",
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     "texte": "Revues Italiennes\nMVWWVW\nParmi les revues qui se publient dans les principales mé\ntropoles de l’Italie, il en est qui méritent plus d’attention qu’on\nne leur en accorde généralement dans noire beau pays de\nFrance, et, dans ces derniers mois, spécialement, nous avons\nlu dans leurs fascicules plusieurs articles dignes d’intérêt.\nNous devons signaler dans la Nnova Antologia de Rome\nune étude très bien renseignée sur la Guerre en Chine et les\nsociétés secrétes.\nDans la Flegrea de Naples (fascicule du 5 juillet) des notes\nde Rcmy de Gourmont, sur Edgar Poe et sur Baudelaire. La\npersonnalité de Villiers de l’Islc-Adam s'y juxtapose parfois,\navec bonheur, comme en ce paragraphe :\n« Villiers de l’Isle-Adam suivait avec passion tous les pro\ngrès mécaniques, comme l’attestent tel conte et surtout l'Eve\nfuture. Mais le progrès ne le grisait pas ; il s’en servait avec\nune ironie plutôt irrespectueuse. Edgard Poe avait une alti\ntude assez semblable. Sa manière;de rire du progrès est de\nle dépasser par ses imaginations. Ainsi Villiers, par Y Eve\nfuture, rend d’avance puériles toutes les inventions électri\nques. Baudelaire, que la mécanique n’intéressait pas, dit :\n« Quoi de plus absurde que le progrès, puisque l’homme,\ncomme cela est prouvé par le fait journalier,est toujours sem\nblable et égal à l’homme, c’est-à-dire toujours à l’état sau\nvage ! Qu’est-ce que les périls de la forêt et de la plaine au\nprès des choses et des conflits quotidiens de la civilisation?\nque l’homme enlace sa dupe sur le boulevard ou perce sa\nproie dans les forêts inconnues, n’est-il pas l’homme éternel,\nc’est-à-dire l’animal de proie le plus parfait? « Baudelaire,\nqui n’avait aucun des talents du romancier, du metteur en\nscène, donne immédiatement à scs idées un tour philosophi\nque »\nDans la même revue (fascicule du 20 juillet), une confé\nrence deM. Ettorc Pais sur la Nouvelle et le roman dans\nl'ancienne Egypte nous révèle de merveilleuses légendes dé\nchiffrées en des papyrus et qui sont de nouveaux documents\ndémonstratifs de la richesse et de la fraîcheur incomparables\nqui distinguent la littérature égyptienne en ses premiers bal\nbutiements.\nDe M. Pompco Molmenti, relatives à un récent ouvrage\n« Un pronostico satirico de Pietro Arelino » publié par",
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     "texte": "M. Alessandro Luzio, quelques pages valent d’être mention\nnées. Le volume de M. Luzio nous dit son critique, « contri\nbue A éclairer plus complètement l’abjecte figure de l’Arétin,\ndans lequel est pour ainsi dire représentée toute l’infamie du\nxvi® siècle. » L’épithète d’« abjecte » appliquée à l’Arétin et\nle substantif d’« infamie » qui prétend résumer le caractère\ndu xvi® siècle nous paraissent l’une et l’autre dictés par un\npuritanisme exagéré et une injuste prévention. — Encore\nqu’on ait attribué à l’Arélin bien des excès et bien des vices\nqui ne lui furent point étrangers, on s’est trop plu A en gros\nsir la somme et quoique,entre ce qu’on a coutume d’entendre\npar un homme vertueux et ce que fut l’Arétin, il y ait un\nécart assez sensible, je ne crois pas qu’il soit juste de le qua\nlifier d’abject. Quant à l’infamie de ce siècle, je suis porté à\nla considérer avec quelque indulgence quandjela vois accom\npagner la brillante floraison artistique qui fait comme une\nauréole splendide à ces temps, bien plus que le dérèglement\ndes moeurs ne les entache.\nL’Arétin, par sa culture et par son brillant esprit, eut une\npart dans son éclat; scs écrits eu font foi. Il passe A juste\nlitre pour un précurseur du journalisme. Il se plaisait,à l’ins\ntar des astrologues de son temps, à mettre en circulation des\n« pronostics » où il passait en revue avec une impitoyable\nverve les gestes de ses contemporains. Et pour cela il était\ncraint et chacun aimait A le compter au nombre de ses amis\nplutôt que parmi ses adversaires. Le « pronostic » que\nM. Luzio offre au public est celui de l’année i53/j. Il a pour\ntitre : Pronostic de l'année MDXXXIIII composé par Pierre\nArélin jlèan des Princes et cinquième Evangéliste. Parmi\nles illustres personnages visés dans ce pronostic, on trouve\nCharles V, dont le pape « consacrera les chars sur lesquels\nil a triomphé sans le vouloir, dans le feu de la cuisine de\nVénus, et avec eux on chauffera l’eau pour laver les pieds A\nMars le poltron, qui a fait serment de se frotter le sexe avec\nces chartes où sont les histoires des victoires impériales attri\nbuées A Charles..— Clément VII, qui, étant brebis, a été fait\nberger...— Soliman H le grand Sultan qui fera la guerre dans\nson sérail avec les Amazones... —La monstrueuse Marquise\nde Mantoue qui a des dents d’ébène et des sourcils d’ivoire,\ndéshonnêtement laide et archi-déshonnélcmcnt fardée, enfan\ntera dans la vieillesse. » Véronique Gambara, « signora di\nCorreggio », est traitée de «putain diplômée », etc., etc. La\npublication de M. Luzio est des plus intéressantes, et, sans se\nlaisser arrêter par les commentaires qui l’accompagnent il\nfaut lui savoir gré de nous avoir procuré l’occasion de revoir\navec un peu plus de lumière la figure « abjecte » de cet Arélin\nsi honni des Ames vertueuses.",
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     "texte": "138\nDans la Rcissegna internazioncile, revue florentine, nous\navons remarqué une élude judicieuse d’Angelo Conti sur les\nNouvelles pensées de Lcopardi récemment parues. De Luigi\nGapuana un article trop écourté à notre gré, sur Vhumo\nrisme italien et des réflexions très sensées de A. Novelli, sur\nle Succès clans le théâtre dramatique en Italie. M. Novelli\nse demande quelles sont les causes do l’inégalité du succès\ndes œuvres théâtrales en Italie, selon les provinces où elles\nsont représentées. Il nie qu’il existe dans la péninsule un théâ\ntre national. Les œuvres dramatiques se ressentant trop di\nrectement du milieu dans lequel clics furent conçues parleurs\nauteurs, et la différence des races dont l’Italie est composée\nétant très marquée, telles œuvres d’auteurs lombards ou pié-\nmontais qui ont obtenu dans le Nord un brillant succès sont\naccueillies, à Home ou â Naples, par l’indifférence ou la désap\nprobation. Le fait s’est vérifié au cours de la dernière saison\nthéâtrale pour la comédie de Giuseppe Giacosa : Corne le\nfoglie qui, acclamée à Milan, à Turin, applaudie à Florence, a\nété à peine supportée à Rome. Pourquoi cela? M. Auguste\nNovelli nous répond que tous les savants de son pays sont\nd’accord pour répondre que l’unité physique et inoralo de\nl’Italie n’est qu’un vain songe.\n« Non seulement, ajoute-t-il, nous parlons une infinité de\nlangages qui se combattent entre eux, mais encore, â accen\ntuer d’avantage nos sentiments de séparatisme, concourent\nde plus une infinité de facteurs, que le premier venu, avec une\nfaible dose de discernement, peut lui-même observer.\n« Nous avons, en effet, de ville à ville,des degrés d’éduca\ntion très divers ; en outre les conditions économiques sont\nsi variées qu’elles contribuent à former des publics tout dif\nférents, et de plus nous avons des tempéraments physiques si\ndiamétralement opposés, des tempéraments tantôt nerveux,tan\ntôt sanguins, si éloignés, qu’il nous font éprouver des sensa\ntions qui n’ont rien d’identique.\n« Si, pour émettre des jugements sur tant d’autres su jets,on\ntient compte de ces facteurs particuliers, pourquoi les négli\ngerait-on quand il s’agit de succès théâtral ? »\nE. Sansot-Ohland.",
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     "texte": "Bibliographie\nJehau Rictus : Doléances (Mercure de France).\nVoici quelques nouveaux Sali loi/nés pour faire suite à ceux\ndéjà publiés sous le titre : Soliloques an Pauvre et dont les\nvers, vigoureusement colores, sont redits, tous les soirs au\ncabaret montmartrois des Quat'z'arts, par le poète qui les\ncomposa. Comme son devancier^ le nouveau livre de Jehan\nRictus plaide en faveur de la misérable plèbe parisienne et,\ncomme lui, il cstappcléà un succès d’émotion auprès desbour\ngeois les plus impitoyables. Je ne discuterai pas ici les re\nvendications sociales dont le poète des Soliloques se fait l’é\nloquent porte-parole. Je constaterai simplement qu’elics sont\nE cut-ôlre trop spéciales, et qu’elles n’intéressent à tort que\ni basse classe, alors que la misère et la souffrance étreignent\ndes milliers d’individus aussi dignes d’intérêt que le marlou\nou la prostituée, que la tille d’atelier ou l’ouvrier des usines :\nl’employé pauvre, par exemple, véritable victime des exi\ngences féroces des patrons, ou l’artiste indigent que les pri\nvations et les soucis, les déboires et les misères entraînent\nvers l’irrémédiable déchéance de son intelligence et de son\nêtre physique. Mais si Rictus ne s’est attaché qu’à relever,\ndans un but louable de sincère philanthropie, les injustices qui\naccablent des êtres frappés par la fatalité, il faut néanmoins\nle féliciter d’avoir apporté, dans ses recherches et dans son\nobservation des sentiments plébéiens, une rare conscience\nd’artiste. Il ne s’est point arrêté aux apparences, et a su pé\nnétrer les pitoyables facteurs des Ames avilies. C’est, du moins\nà mon avis, l’impression que produisent les meilleures pièces\ndes Soliloques cl des Doléances.\nLa Pierreuse parle :\nMou p'tit... c’cst mon bien, c’est ma vie,\nC’est mon trésor, c’est mou bijou.\nC’est mon péché, c’est ma folie,\nC’est mon gâteau, c’est mon amour\nEt c’est mon môm, c’est ma fillette\nAvant mèm' que d’êt’ mon marlou.\net plus loin, la rêverie d’amour, d’un amour légitime et con\njugal du pauvre hère, un soir de glacial hiver :\nEun’fois j’ai cru qucj'me mariais\nl’ar un matin d’amour et d’Mai",
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     "texte": "et qu’un bourgeois brutal réveille subitement do son songe\nexstalique, parce qu’il lui bouchait sa sonnette:\n— « Ohé l’poivrol lù, l’sans probloque 1 ?\nVous feriez pas mieux d’cravaillcr\nAu lieu d’ôt’la à roupiller?\nFoutez-moi l’eamp ou gar’lc bloc 1 »\nMais il y a plus que du sentiment chez le poète Rictus, il\ny a aussi des qualités d’artiste qui, parfois, ont fait douter de\nsa sincérité. C’est en apportant à ses poèmes la forme d’art\nqui les caractérise (pic l’auteur des Doléances se révèle ori\nginal et créateur dans un genre exploité en des notes diffé\nrentes par Aristide Bruant. Le verbe de Rictus lui est per\nsonnel : il n’est ni de l’argot parisien ni un langage de belles-\nlettres, mais il tient son essence des deux la fois.\nPour goûter, dans toute son intégrité, le charme d’art et\nd’émotion que récèlent ces Doléances, il faut les entendre dé\ntailler par la voix grave cl pénétrante de l’auteur. On ne sau\nrait douter en de telles auditions do la sincérité du poète.\nR. Le Brun.\nGustave Geffroy: la Vie artistique (Floury).\nCe sixième volume de la Vie artistique, que nous donne\nrégulièrement depuis plusieurs années M. Gustave Geffroy,\nmarque une étape intéressante dans l’Histoire de l’art. Quand\non songé au livre qu’il publiait il y a peu de temps encore sur\nles impressionnistes, Monet, Pissaro, Renoir, Gézanno,Berthe\nMorisot, Alfred Sisley, livre fait d’articles de combat,et qu’on\nretrouve aujourd’hui tous ces peintres, classés définitivement,\nforce est d’admettre la sûreté de sens critique de M. Gustave\nGeffroy. Et cela est d’autant plus précieux que la critiqued’art\nest aujourd’hui tout ;i fait inférieure ; quiconque a touché une\nplume n’est pas tout à fait myope, s’improvise juge d’œuvres\nauxquelles il n’entend rien. Au lieu d’articles rationnels, cher\nchant à expliquer la conception de l’artiste, à lanalyser les\nmoyens employés pour arriver au but,à rechercher s’il l’a atteint\non se contente de broder sur le sujet en vagues phrases plus\nou moins poétiques, on fait de la mauvaise littérature à coté\ndu tableau, mais pas de critique. On admire ou on dénigre,\nsuivant la mode et le milieu, mais on oublie de donner un\n« pourquoi » de son admiration ou de son mépris. Et pour\ntant le « pourquoi » seul importe, et ce pourquoi doit être\nappuyé non pas de motifs littéraires, mais de raisons de j>ein-\ntre. Le « J’aime ou Je n'aime pas ceci » ne peut être en au\ncun cas une critique : il est donc parfaitement inutile. A vrai\ndire,nos bons littérateurs n’ont cure de tout cela. Ils ont es\ntimé quand ils ont pris la plume qu’il n’était pas nécessaire\nd'apprendre le métier d’écrivain : ils jugent également super\nflu do pénétrer dans les arcanes du métier de peintre, et beau-",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "coup d’entre eux, pris l’improvisle,seraient sans doute fort\nembarrassés de parler de la peinture de Vinci, du Titien ou\ndes Clouet pendant cinq minutes. Gela nous vaut certes des\nûncries réjouissantes, mais c’est une piètre consolation.\nM. Gustave Geoffroy, heureusement, n’est pas de ceux-là.\nSerait-on d’une opinion absolument contraire, qu’il faudrait\nencore prendre la sienne en considération parce qu’elle sera\nsûrement basée sur une raison de peinture. Il faut se réjouir\nde trouver un écrivain d’art d’une telle probité. 11 n’a peut-\nêtre pas le brillant des Concourt; il a, ce qui est important\nici, la pénétration et la sûreté d'appréciation. Il faudrait citer\ntelles de scs pages, que les circonstances ont dû le forcer d’é\ncrire souvent d’un premier jet. Ainsi ces lignes sur Manet:\n« 11 est impossible à un homme de bonne volonté placé de\nvant le Canot et la Serre, le portrait des parents de Manet,\nles portraits de femmes, les paysages,'de ne pas sentir etavouer\n(pie quelque chose de traditionnel subsiste, et qu’il apparaît\nen meme temps quelque chose de nouveau et de fort... Manet\nvoulut aussi, comme tant d’artistes forts et délicats l’avaient\nfait pour leur siècle, marquer d’art la société qui l’entourait,\nréaliser l’union intime de l’œuvre et du milieu dans lequel\nelle naissait. II peignit la réalité qu’il avait sous les yeux, la\nfemme (le son temps, les manifestations de nos plaisirs, nos\noccupations et nos songeries.\n« Il manifesta ainsi toute sa personnalité. En même temps\nqu’il affirmait son instinct adorateur de la lumière, son goût\nde la véracité et do la fraîcheur des couleurs, il se montrait\nobservateur perspicace et raffiné de l’existence parisienne...\nArt français, j’y insiste... C’est le goût de la vision directe,la si\ngnification des choses dégagée de la nature, la vie acceptée\ntelle qu’elle est... »\nEt sur Messonicr :\n« L’œuvre qu’il a accomplie est marquée d’erreur, dansson\nessence cl dans sa réalisation. C’est cela seul rju’il importe\nd’examiner pour ceux qui cherchent de bonne foi quelle tare\nvicie ccs petits tableaux exécutés avec tant de soin, qui sem\nblent si parfaits, qui témoignent d’un tel souci de faire vrai,\nde reproduire les choses avec exactitude.\n« La tare de l’œuvre de Moisson ici* n’est pas le souci de\nl’exact cl du vrai, c’est uno fausse conception de l’exactitude\ncl de la vérité. Il n’a qu’une préoccupation : c’est de donner\nla ressemblance absolue des objets et des êtres regardés, de\nproduire des doubles. Immédiatement, on aperçoit combien\ncelte opération est inutile. Et si l’on veut réfléchir pendant un\ninstant doant une toile de Meissonier on apercevra aussi\nque celte ressemblance vraie, qu’il prétend donner, il ne la\ndonne pas.",
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     "texte": "l/f2\n« Il y a une cause évidente à celle faillite de la vision et de\nl’observation chez Meissonier.\n« Tout ce qu’il a élaboré si patiemment, tout ce qu’il a exé\ncuté avec tant de conscience et d’ardeur ne provient pas une\nseule fois, sinon d’une idée, du moins d’une sensation de l’en-\nscmble des choses, ne participe pas une seule fois de la vie\nuniverselle. Tout ce qu’il a représenté, il l’a séparé du monde\nil l’a isolé, placé devant l’objectif aux durs résultats, réelle\nment, sont inférieurs aux résultats de la photographie, la\nquelle peut comporter une ambiance et transmettre un frisson\nde vie.\n« Meissonier se refuse à voir que les formes se meuvent\ndans une atmosphère, que la lumière n’anime pas toutes les\nmatières de façon semblable. Son esprit apporte à chaque\nobjet la même attention, le môme intérêt. Sa toile n’est pasun\nrésumé, c’est un inventaire où tout est énuméré. Il reproduit\nchaque détail l’un auprès l’autre, et tout le monde voit bien,\ncomme ses admirateurs, qu’il a donné l’équivalent peint du\nmeuble, de la tenture, du tapis, des vêtements, des bibelots.\nCe que l’on voit bien aussi, c’est qu’il n’a pas donné, par le\nvisage, par les mains, la révélation de la chair respirante au\nmilieu de tous ces échantillons de bois, de métaux, d’ivoires,\nd’étoffes. Si quelqu’un a mérité la dénomination de peintre de\nnature morte, au mauvais sens du mot, c’est bien certaine\nment Meissonier: les personnages surtout sont des bibelots. »\n« Le talent, l’effort, peuvent être aussi considérables qu’il\nest dit: le résultat obtenu n’en reste pas moins indifférent.\n« Il est certain quclc pcintrceut en lui, solidement chevillés,\ndes dons d’observation restreinte et d’habileté manuelle. Il sut\nimiter les apparences, circonscrire les formes, meubler une\ntoile. S’il avait trouvé le lien entre les choses, l’unification,\nl’harmonie, il aurait pu prendre place auprès de ces petits\nmaîtres auxquels on l’a toujours comparé à tort, un Metsu, un\nTerburg, qui eurent le sentiment de vie qui lui manque.\n«Oùson erreur s'aggrava et donna peut-être la mesure do\nsa sincérité, c’est lorsqu’il crut pouvoir exprimer par les dé\nfilés, les charges et les batailles, les sentiments collectifs, les\ninstincts, les passages de foules. Il conçut cela comme il con\ncevait le reste, il ne parvint pas h dominer son sujet, l’abor\ndant partout à la fois, croyant le résoudre par le détail,\nforce d'acharnement et de myopie. C’est de cette volonté mal\naiguillée quo sont nées ces singulières conceptions mouve\nmentées ou l’on voit passer, au galop d’une charge furieuse,\ndes chevaux dont on pourrait examiner, comme sur une plan\nche de démonstration, le système musculaire et le système\nveineux, des cavaliers dont on pourrait énumérer les boutons,\nles boutonnières, les galons, touslesdétails d’uniforme, la; fond",
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     "texte": "1 43\nde paysage ne peut réussir à dissiper cette impression que\nnous nous trouvons en face de mannequins, de figures de cire\ngesticulant dans un atelier.\n« Nous n’avons pas devant nous un historien qui équivoque\nle spectacle de la guerre, qui nous montre en action Napo\nléon et son année, mais une sorte d’intendant qui fournit le\nsignalement des chevaux, le compte et l’état des costumes.\nMême là où l’intention de l’artiste se marque le mieux, où il a\nvoulu donner le drame et l'expression, il aboutit toujours non\nà l’Histoire, mais au vestiaire de l’Histoire.\n« Si l’on songe ù toutes les œuvres humaines significatives,\nà toutes les manifestations de l’instinct des races, de la pen\nsée consciente, l’art se définit comme le signe de l’émotion de\nl’homme au spectacle des choses. L’artiste, — avant que l’hu\nmanité ait la sensation dircctedela beauté des choses et confon\nde l’art avec la vie, — l’artiste révèle cette beauté, exprimepar\ndes phrases, par des sons, par des images, le contact de l’être\néphémère avec lasérie ininterrompue des phénomènes. Il appa\nraît un instant, il sait qu’il va disparaître, son regard s’efforce\nde comprendre, cl les formes et les expressions se reflètent\nen lui, deviennent la substance créatrice de ses idées.\n« Croit-on (pie Meissonier, appliqué, étroit, obstiné, ait été\ncet artiste-là? N’a-t-il pas été celui (pii a tout regardé, — sans\nrien voir ? »\nJe ne voulais citer (pic quelques lignes : je me suis laissé\naller ù les citer toutes, parce que là rien n’est de littérature\ninutile ou superflue : ces lignes sont d’un maître de la criti\nque, définitives, et beaucoup d’écrivains d’art pourraient y\nchercher un modèle utile! 11 faudrait lire encore les pages\nsur Rembrandt, sur Courbet, sur Constantin Meunier, sur\nZuloaga ou Evcncpocl ; il faudrait tout lire, et remercier en\ncore M. Gustave Geflroy de la leçon qu’il nous donne en même\ntemps que du plaisir, car il fut un peu pour beaucoup d’entre\nnous un véritable éducateur d’art.\nAlfred Mortier : IJ Inconnue. (P. V. Stock).\nLa Vogue, a eu la bonne fortune de publier quelque temps\naprès la première représentation cet acte de comédie line et\ndans la meilleure traduction. Je n’en rappellerai donc pas le\nsujet, me contentant do faire remarquer 1 habileté avec laquelle\nles scènes sont amenées, et avec laquelle le dialogue est con\nduit. Cette représentation fut l’une des meilleures tentatives\nd’art de l’Athénée. M. Mortier n’en était pas du reste à scs\ndébuts au théâtre : il avait donné La fille a A1 rù/éon au Théâ\ntre-Libre, et une pantomime,Pierrot s'amuse,au Cercle arlis-\nLque, sans compter des poèmes réunis sous le litre de La\nVainc Aventure. On attend donc de lui maintenant, plus qu’un\nacte, et il faut espérer que nous aurons bientôt les cinq ac-",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "les traditionnels, où nous retrouverons scs qualités de de vie\net do vérité, et qui le classeront définitivement, j’en suis per\nsuadé,parmi nos meilleurs auteurs dramatiques d’aujourd’hui.\nT. Klingsor\nP. B. Gheusi : Montsalvàt (lïrnest Flammarion).\nVoici une œuvre comme on en publie rarement.Monlsalvat\nesten effet un roman historique disposé en trois actes et écrit\nen vers, et le genre historique est fort délaissé de nos jours.\nLe roman moderne a les préférences du public, cela est in\ncontestable et cela est fâcheux. Voir revivre, en de vibrantes\npages, des héros et des figures d’un autre temps n’est pas\nmoins digne d’intérêt que de s'attarder aux banales aventures\nde M. Dupont ou de fouiller les adultères variés, mais si\npareils, quand même, deM me Durand, et on doit savoir gréaux\nécrivains qui, comme M. Gheusi,ne craignent point d’employer\nleur talent à des reconstitutions historiques comme Montsal-\nvat où se meuvent avecdcnobles gestes et en un décor splen\ndide et grandiose des personnages authentiques. M. P. B.\nGheusi, qui connaît à fond les lieux où son drame se déroule,\net qui, tout en ne prêtant crédit qu’à des documents sérieux,\nsait donner à son lyrisme une envergure hautaine cl large, a\nréalisé ici une œuvre poignante d’émotion et de beauté.Tandis\nque le prologue est supérieurement écrit en une prose har\nmonieuse et chantante,les trois actes sonlrichcs de beaux vers\net d’éloquentes périodes où se reflète, avec une intense vie, la\nsanglante épopée des guerres albigeoises.\nEd. Sansot-Ori.and.\nErnest Gaubert : les Vendanges de Vénus (La Plume),\nCette plaquette m'est chère avant tout par le caractère fran\nchement païen de son inspiration. M. Ernest Gaubert est dans\nla phalange des jeunes poètes d’aujourd’hui et de demain (car\nil n’a guère plus de 20 ans) l’un des plus ardents à vouloir ins\ntaurer dans les Ames le culte de la beauté et de la vie et vou\nloir réinfuser dans nos veines débiles le goût de la volupté\nsainte et régénératrice telle que la pratiquèrent nos ancêtres\nGrecs et Latins et dont Vénus fut pour eux le divin symbole.\n— On respire dans ces vers une saine et vivifiante odeur de\nnature; on y voit s’enlacer en étreintes nerveuses des corps\nsouples et charmants que la sève parcourt comme elle anime\nles jeunes arbustes qui leur font décor. Les strophes d’Ernest\nGaubert sont à la fois d’une allure simple et harmonieuse , des\nimages choisies en rehaussent les lignes et l’on peut présager\nde ce nouvel essai qu’à l’auteur un bel avenir de poète est\nréservé s’il persévère dans la voie où il s’est engagé.\nE. S. O.\nPoitiors. — Imprimerie Blais et Iloy, 7, rue Victor-IIugo",
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