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     "texte": "Province d’hiver\ni/,5\nI\nDans une mousse ensoleillée, et transparente comme une\nalgue ou une émeraude, j’ai enveloppé les racines de ces pre\nmières pâquerettes do Janvier. Elles sont les seules Heurs de\nces temps-ci avec des rares pervenches et des ajoncs. Trop\nd’amour les gonflait sans doute. 11 fallait qu’elles naquissent\nmalgré la glace. Les lanières blanches des capitules sont vio\nlacées i\\ l’extrémité et entourent des Heurons qui sont d’un\njaune verdâtre comme le dessous d’un vieux cèpe. Les raci\nnes boueuses sentent la campagne labourée. J’ai eu la cruauté\nde cueillir ces fleurs et elles sont lamentables b présent,\naussi blessées que des bêtes le pourraient être et voici que,\nlentement, et comme si elles étaient mues par une crainte ter\nrible, les feuilles des capitules so recourbent au-dedans pour\nrecouvrir et protéger les robes des corolles minuscules que je\nne puis plus voir. Délicatement, j’essaie de soulever ces feuil\nles, mais elles me résistent et je n’arrive qu’à meurtrir la\nplante. Imbécile 1 Est-ce que je n’aurais pu laisser vivre ces\nHeurs au bord de leur fossé? Là, elles eussent senti le grésil\nlement frais du sol imbibé, un oiseau les aurait effleurées, la\ntrompe des moustiques aurait pompé leur pollen, et elles\nseraient mortes doucement, à côté de leurs amies.\nII\nLes étoiles d’hiver sont belles lorsqu'elles poudroient dans\nle ciel couleur d’ardoise et que, dans la profondeur brumeuse\net bleue, elles éclairent des lambeaux de nuages. J’ai traversé\nla petite ville, à six heures, lorsque les chandelles dérrière\nles vitres font remuer les ombres carrées dans les boutiques\net luire la boue rose sur les pavés. Un chien trotte en flai-\nrant sous les portails. Un char, dont les bœufs glissent,\nPd'ince. Une laqtçrno vacille. Une voix s’entend. Les angles\ndes toits sont nets. Le reste est rongé par l’obscurité. Çà ot\nla, encore, de loin en loin, une fenêtre d’un rose fumeux, et\nMie voici au sommet de la côte.",
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     "texte": "i.V‘>\nA gauche, tremble une énorme étoile. Il semble qu’elle res\npire et que scs rayons tour à tour s’allongent et se rétractent.\nSon feu blanc a l’air de couler. Je regarde les constellations\ncarrées, derrière lesquelles sont encore des carrés de constel\nlations, lesquels recouvrent d’autres constellations carrées\njusqu’il ce que le regard se perde en une cendre lumineuse\npareille à celle d’un foyer.\nJe ne suis nullement intrigué par ces astres. Je n’aperçois\npas là des mondes infiniment grands ou petits, selon ce à\nquoi nous les comparons. Ils sont, dans ma pensée, tels que\nje les vois : les plus grands comme des colibris, les plus\npetits comme des guêpes. L’espace qui les sépare l’un do l’au\ntre ne me semble point plus étendu que le pas dont j’arpente\nla route. Simplement, c’est un ciel de Janvier sur une petite\nville.\nIII\nLa vache de ma petite métairie est très Agée. Il va falloir\nla vendre. Pauvre bêle, je l’ai caressée longuement. Où vont\nse traîner maintenant ses pauvres vieux genoux? Obi souf\nfrance terrible, rançon de l'homme, quand donc m’étoufferas-\ntu tout à fait?\nIV\nUne paysanne m’a vendu des mousserons. Ils sont très\nrares maintenant. Leur odeur me saisit et je songe aux lisiè\nres des prairies, auxelfes qui, d’après Shakespeare, font croî\ntre ces mousserons sous le charme de la lune. Ils ont été\nmouillés par la gelée fondante et de fines et longues herbes\ns’attachent à leur humidité. Us portent en eux la tremblante\nbuée des nuits. Les premiers, ils sont sortis de la terre, sous\nleurs ombelles d’ivoire, pour observer si les pieds de la haie\ns’entouraient davantage de mousse. Us auront été déçus. 11s\nn’auront point vu les pervenches, ni les violettes, mais l’aga\nçante et fine pluie grise dans le ciel gris.\nV\nHier, je suis monté jusqu’au haut de la côte et suis revenu\npar le chemin de Clara d’Ellébeuse. Il y avait tant de brouil\nlard <pie les arbres pleuvaicnt dru. Les pies faisaient des cro\nchets brusques parce que,venant vers moi, elles ne m’apercc-\nvaient qu’à vingt pas dans cette opacité. Trois grives aux cris\ngrinçants et furieux se battaient. Ici cl là ou coupait du bois.",
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     "texte": "Lo soleil sans rayons, d’un jaune argenté, semblait la lune.\nJ’ai vu trois primevères, des ajoncs fleuris et des pâquerettes,\n— et, l’autre jour, des pervenches. C’est le Printemps, déjà, à\ntravers Janvier. Depuis deux nuits à mon réveil, j’entends le\nchant d’un merle. De quelle émotion m’emplit le premier\nsouille, à peine perceptible, du Printemps. Cependant l’IIivcr\nrégnera longtemps encore.\nVI\nLe tic-lac usé de la pendule berça bien des soirées dont me\ncharma la tristesse. Les chats s’introduisaient dans le salon\noù il y avait des invités. On était autour du feu. On se ra\ncontait des frayeurs, des pressentiments que l’on avait eus,\nles manies de personnes mortes. Les carrés d’ombre projetés\npar la lampe tremblaient. Le foyer éclairait par-dessous des\nprofils accentués de vieilles dames, des mains aux veines\nsaillantes, des gestes d’adolescente se montrant des broderies\ncommencées.\n— Oh! comme c’est joli.\n— Oui, mais c’est long comme tout.\n— Quelle patience vous avez !\n— C’est Claire qui a commencé celle-ci.\nJe me souviens de l’une de ces soirées où étaient beaucoup\nde jeunes tilles. Petites fleurs do Province, elles s’épanouis\nsaient dans la lueur grise et rose du salon...\nUne de ces enfants se mit au piano, une autro chanta. Les\nnotes usées semblaient s’égayer, trémolantes comme des voix\nde grand’mères fleuries qui eussent chuchoté sous la porte.\nLa jeune fille qui chantait et qui est morte en religion avait\nl’air d’une sombre petite rose. Elle était pieuse et s’égayait\ndoucement, d’une gaîté de religieuse.\n... On servait du thé trop fort, ou pas assez, dans cès soi\nrées, des biscuits un peu humides, du lait de l’cau'dc noix. La,\nrue était silencieuse. Onze heures sonnaient. Une vieille dame\nse levait et disait :\n— Onze heures déjà... Est-il possible... Onze heures.\nEt quelqu’un lui répondait :\n— La pendule avance beaucoup.\nFrancis Jammks,",
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     "texte": "Le Sexe des Mots\ni\nY a-t-il entre le sexe d’un mot et l’idce qu’il est chargé de\ntraduire une relation sûre, démontrable?\nAppliqués spécialement û désigner des individus, êtres ou\nchoses plus ou moins animés, les vocables primitifs ne sem\nblent guère avoir pu faire autrement que d’emprunter leur\ngenre à celui de leur objet même. Le rapport est donc évi\ndent dès l’origine, dans le domaine exclusif des faits maté\nriels, concrets, envisagés un à un. Leur groupement en caté\ngories analogiques, d’où surgissent les abstractions, la repré\nsentation tout ù la fois quantitative et qualitative des objets\nen nous-mêmes, et le multiple jeu des mouvements psycho\"\nlogiques, ont engendré d’autres formes d’expression plus com\nplexes, plus difficilement analysables, qu’un mystérieux ins\ntinct continue de nous présenter sexuelles. Nos grammaires,\nmême savantes, ne rendent que très imparfaitement compte\ndu lent travail déformateur opéré de -siècle en siècle sur les\nmots, selon l’évolution même des idées chez le peuple qui les\nprofère. D’étranges féodalités y révèlent cependant leur action\nimplacable et mutilatricc souvent, quoique nécessaire; à cause\ndu groupement des vassaux et serfs autour du suzerain une\ngravitation continue s’y équilibre aussi, symbolique de tout ce\nqui se ploie en nous, reflété du dehors.\nLes \"caractéristiques des masculins et des féminins dans\nles différentes langues sont évidemment provenues d’anciens\nadjectifs, puisque le genre est avant tout une qualité : l’ana\nlyse linguistique prouve du reste que tout substantif futù l’ori\ngine un adjectif, un qualificatif pur et simple, parce que nous\nsommes incapables de désigner un objet autrement que par sa\nqualité la plus frappante. De cette qualité et de son aspect\ndirect, — force ou grûcc — dérive le genre conventionnel ap\npliqué par nous ù l’expression des créatures inanimées. Certai\nnes langues pourtant ignorent ou perdent le sexe, tels l’an\nglais, le persan, où les seuls termes indicet Jemelle viennent,\nen s’y joignant, sexuer les vocables. En dano-norvégien, la\ndémarcation existe seulement entre les choses inertes et les\nêtres vivants ou considérés tels ; masculins et féminins sont\nclasses dans le genre commun et s’adjoignent facilement Ja",
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     "texte": "^9\nplupart des substantifs abstraits, dont l’idée ainsi en quelque\nsorte se personnifie. Plus riche, le suédois voisin a conservé\nquelques vestiges de différenciation entre les tenues mâles et\nfemelles. Comme eu la plupart des langues, les noms de\nsciences et d’arts y sont féminins, et comme en latin aussi les\nnoms d’arbres. L’allemand garde encore scs triples désinences\ngénériques, er, c, es (tudesque cr, n, az — gothique, s, a àt\ntransition naturelle, dit Eichhoff, au sanscrit as, à, ût, au latin\nus, a, ad (uni), au grec os, â, o (os, y, o). Comparez aussi\nle pronom russe loti, ta, to avec l’article grec et les primi\ntifs gothiques de l’article allemand. Une remarque en pas\nsant : partout où tend à s’effacer la distinction des genres,\nl’article intervient pour éviter la confusion; ailleurs en sans\ncrit, en latin, en russe et dans la plupart des idiomes slaves\ndénués d’article (le bulgare excepté), l’adjectif, par sa richesse\nde terminaisons, y pourvoit particulièrement. En certaines\nlangues encore (laissons de côté tout ce qui n’est pas aryen\nou sémitique), le sexe affecte jusqu’au verbe à certains temps ;\nen russe, par exemple, le prétérit, en arabe les 20s et fies per\nsonnes du présent ou futur et du passé, au singulier. En\nhébreu, les genres se manifestent particulièrement au pluriel\ndes substantifs par la terminaison im ou in au masculin, olh\nau féminin, et dans les génitifs renversés, spéciaux à cette\nlangue. Les idiomes romans ou néo-latins supprimèrent le\nneutre ou le confondirent avec le masculin, sous la terminai\nson o pour l’italien, l’espagnol, le portugais* et dans une cer\ntaine mesure le roumain, dont la désinence mâle est u pres\nque muet. Parallèlement dans ces langues le féminin garde la\nterminaison a. Le français et les dialectes d’oc (le catalan y\ncompris) font exception, ayant perdu toute désinence mascu\nline. Quant au féminin, le français, s’écartant en cela du laif-\ngage occitan, continue de le marquer par Ve muet. De son\nc ùlé, le grec moderne tend à maintenir en grande partie les\nsignes génériques de l’ancien. En breton, le genre ne se mar\nque guère plus que par une variation phonétique très cu\nrieuse de la consonne initiale des mots, devant certains pro\nnoms.\nIl faudrait pouvoir longuement s’étendre également sur les\nformations abstraites ou de catégorie, aux suffixes divers, tous\npourvus d’un genre spécial et fixe, selon la qualité de l’idée\nqu’ils désignent, soit que par eux la cause apparaisse empri\nsonnée dans son effet (et alors l’expression devient féminine\n13.",
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     "texte": "i5o\nou neutre, tels les vocables en lé, lion, çon, Inde, ance, esse,\ncarbure, crie, du français, en huit, en schaft de l’allemand),\nsoit que cette cause sc manifeste en travail soutenu, persis\ntant (et alors l’expression devient masculine, tels les mots en\ninanl, en âge, du français, en, inçj, ling de l’allemand). Cha\nque famille de langues possède, d’ailleurs,sa série de suffixes\naux communes origines; mais un volume ne suffirait pas à\ntraiter la question avec tous les détails linguistiques et psy\nchologiques qu’elle comporte, exemplifiés.\nII\nSuivant le tempérament des peuples et leur évolution, sui\nvant la qualité créatrice de leur sensibilité collective, se mo\ndifie le sens des idées et des mots qui les expriment. Au sim\nple point de vue individuel, la forme et, le sens des idées s’af\nfirment déjà en rapport direct avec le sexe même du sujet :\nvoyez la dévotion, fréquente chez les femmes, au Sacré-Cœur\nde Jésus, le culte de la Vierge chez les prêtres mâles. Ananleé,\nchez les Grecs, était en quelque sorte l’àmc du destin, la\npuissance immanente, obscure, féminine. Ne sommes-nous pas\nenclins à en masculiniser maintenant l’expression (tel, besoin)\nmalgré le vocable nécessité plus vague. Providence prend\ndéjà le même chemin, depuis l’émiettement du catholicisme.\nPar contre la Douleur fut irrévocablement masculine chez les\nRomains, enclins cependant à féminiser honor. Dolor était\npour eux puissance active et malfaisante, d’ordre physique,\navec laquelle il fallait lutter corps à corps, non pas une\népreuve morale, reflet d’une punition ou d’une cause adverse,\ncomme chez nous.\nDans le même ordre de faits, il semble que nous soyons\ndavantage frappés par le caractère imposant, luxuriant et fort\ndes arbres de nos bois ou de nos vergers (pie par leur grâce\nou leur éloquence ! nous les avons faits masculins, ce à quoi\ndut contribuer beaucoup la finale latine, ns. Fleur, étoile\nsont des mots dont le sexe est variable d’une langue à l’autre,\nselon la qualité première qui servit à les nommer. Ailleurs,\nun sens de caresse est attribué à certaines terminaisons neu\ntres.\nDans l’histoire des langues, un cas ou deux sc produisent\nd’abord, sporadiques : l’analogie fait le reste. Somme toute,\nen français, dans les mots douteux ou ayant gardé deux gen\nres (tels les fameux hermaphrodites : amour, délice cl orgue,",
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     "texte": "151\nbénéficiaires d’un récent adoucissement orthographique qui\nlibère le choix du sexe et de la nuance de sens qu’il comporte,\ntels encore aigle, œuvre, orgue, hymne, foudre, l’influence de\nla terminaison et particulièrement de l'e muet, dérivé d'a\nlatin féminin ou neutre, fut prépondérante; car si l’Idée tend\nà donner son sens au mot qui la représente, il arrive souvent\nque le mot, par son aspect propre, donne son sexe à l’Idée. De\nlit les fluctuations historiques de termes tclsque abîme, absin\nthe, aide, aise, énigme, idole, orage, évangile. En général\nle peuple est enclin à féminiser les mots commençant par\nune voyelle et terminés par e muet, tel encore automobile,\nobjet d’actuelles discussions.\nNotons en passant le mot navire, féminin dans la plupart\ndes langues et en vieux français, à cause de l’idée de grâce\nqu’il enferme, devenu masculin; puis les variation^ de sexe du\nmot poison, celles des mots évéché, duché, comté, vidamè,\ndevenus également masculins (comparez les vocables ger\nmaniques en thum).\nJusqu’en des phénomènes tels que celui qui fit en alle\nmand le soleil féminin, la lune masculine, transparaît le fonds\nd’irréductibilité qui constitue l’individualité des races humai\nnes. Toute la syntaxe germanique, toute la langue germani\nque sont l’accord avec le tempérament et la pensée germani\nques, qui vont un peu l’un et l’autre au rebours de notre\nfrançais.\nAllons plus loin. Non seulement les idées, non seulement\nles mots, les syllabes mêmes, les sons primordiaux paraissent\navoir un sexe.\nLes Indous l’avaient pressenti, qui comptaient, parmi les\ncharmes d’une femme, celui de porter un nom composé en\nmajorité de syllabes longues. Instinctivement, après les\nGrecs et les Latins, nous avons continué la même tradition.\nQue sont nos rimes féminines, sinon également des syllabes\nlongues, grâce au groupe muet qui les suit? Du côté des\nvoyelles, i, é, é, devant lesquelles s’adpucisscnt les gutturales\nmomentanées, ne sont-elles pas plus féminines que o et ou,\nvoire a lui-même accentué ? Certaines consonnes aussi appa\nraissent plus particulièrement féminines, les liquides, les\nchuintantes, les faibles et sonores de chaque ordre. N’y a-t-il\npoint ici même certain rapport avec le choix des syllabes des\ntinées â marquer le genre dans les différents idiomes, une fois\ndécomposé le vocable adventice primitif?",
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     "texte": "Je finis par me persuader que la phonétique renferme Tin\nprofond problème de psychologie. Qui saurait classer et\ncomparer historiquement d’une langue à l’autre le sexe des\nmots ferait sans nul doute ample moisson de découvertes cu\nrieuses, aux rapprochements imprévus, parfois gais, qui pour\nraient aller aussi peut-être jusqu’à la musique et scs disso\nnances.\nIII\nUne infinie sexualité polarise les êtres et vient animer les\nchoses mêmes d’incompréhensibles affinités ou sympathies, de\nsecrètes attirances. Toutes créatures évoluent à travers le\ndevenir du monde, tour à tour enlacées et désunies, comme un\nchœur divin, dans la lumière immense, qui leur sert de lien\net peut-être d’âme. Ainsi les idées, qui sont des images vi\nvantes et qui sont peut-être en même temps l’essence même\nde la Vie universelle, se jouent, mystérieux reflets, à notre\nentour et s’évoquent pour nous, sexuelles d’abord, en vertu\nmême de leur origine.\nNiera-t-on qu’il y ait pour nous-mêmes deux modes, bien\ndistincts, d’engendrer et de rcproduireVIl n’est pas prévu que\nl’œuvre de chair ; il y a l’œuvre d’âme.\nDe la tête au phallus, un double courant de vie se polarise\net se perpétue; mais tandis que s’en vont vers la mort immi\nnente les fruits issus d’accouplements vulgaires, vci’s la\nDurée indéfinie doivent monter les procréations de l’Esprit.\nLes Idées sont la semence des âmes. En elles réside, imma\nnente,toute l’évolution postérieure des faits qui s’enchevêtrent.\nMaîtresses de l’espace et du temps dont elles empruntent le\ndouble véhicule, elles sont à la fois forme et mouvement —\nidentité?—Dynamiques, dominatrices de l’heure et puisant\ndans la durée leur énergie, la puissance qu’elles révèlent sur\nleur passage tend à les afflubler pour nos yeux du visage\nmasculin, à travers les personnalisations que nous leur fai\nsons subir. Tous les dieux de jadis, indous ou grecs, celtes\nou germains, ne furent autres que des images — synthèse et\nsymbole—de force en action.— Belles, au contraire, ré\ndemptrices, harmonieuses de contours et peuplant l’étendue\nde rythmes lumineux, de formes magnifiques, ivres de leur\nbeauté même, se manifestent les déesses. Pour les Indous,\nl’épouse d’un dieu, c’est la puissance latente qui demeure en\nlui personnifiée, statique, c’est la réserve immortelle de sa",
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     "texte": "i53\nforce bienfaisante, c’est l’amour qu’il porte, roi céleste, à scs\nsujets de la terre.\nRentrées dans le domaine des faits bruts, où nos efforts\nles font parfois descendre, nos abstractions ne se comportent\nguère autrement, et nous nous bornons A constater différem\nment, d’un point de vue plus analytique, dans nos philoso\nphies, le môme sempiternel mécanisme de vio.\nEn nous, A leur passage, les messagères divines aiment\ntracer de multiples signes ; et leurs doigts aiment à faire vi\nbrer les cordes fines de notre sensibilité. Sonores et non plus\nseulement colorées et lumineuses, surgissent alors les idées,\nqui sont, avant tout, la qualité essentielle des choses et des\nfaits. Et le Verbe A son tour crée le monde. Masculins et\nféminins naissent alors les mots, qui sont des étoiles pour\nvêtements variés de nuances, masculins et féminins presque\nexclusivement; car le genre neutre s’atténue toujours en\nfaveur de l’un ou de l’autre, et n’est souvent qu’un mas»\nculin mal défini, la représentation d’une force qui dort, d’une\nforme dont on n’a pas trouvé l’Ame, une sorte d’eunuque-né\nou d’impuissant.\nPetites Ames célestes, fantomalcs filles de l’espace et du\ntemps, fées, génies, anges môme, — voluptés — entrelacez\nvotre ronde autour de nous, dans les flammes du matin et\nles parfums du soir; surtout n’oubliez point, consolatrices,\nde répondre A l’appel do qui vous évoque, armé du chandelier\nmagique aux sept branches. Les casuistes ne vous avaient\ndonc pas soupçonnées clairement, qui discutaient en quel mois\nde la grossesse le fœtus de chair pouvait recevoir l’esprit\nimmortel ? Ne préexistez-vous pas — désirs — A toutes ren\ncontres, A toutes copulations, ô directrices des hasards? Ce\nsont IA mystères profonds, platoniciens. Non moindre est le\nsecret de l’accouplement et du divorce des idées elles-mêmes.\nReniy de Gourmont, dans une ingénieuse et récente élude,\ns’occupe, l’un des premiers, de ce qu’il appelle leur dissocia\ntion. Mais n’esl-cc pas du mariage définitif de l’Amour et de\nla Liberté que doit naître le Bonheur, ce merveilleux enfant?\nPuiLtiAs Lkhesouk.",
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     "texte": "Le français comme on le parle\nPOUR ASSISTER A UN MARIAGE\n— Et votre grande Germaine, quand la marions-nous?\n— L’important n’est pas de marier sa fille, mais de la bien\nmarier.\n— Le mariage ri’cst une loterie que pour les gens qui l’ont\nbien voulu.\n—• On ne se marie pas tous les jours.\n— C’est un acte assez sérieux pour valoir la peine qu’on y\nréfléchisse.\n— Le divorce est une porte de sortie peut-être commode,\nmais ce ne sera jamais qu’une porte do sortie.\n— Le hasard est un grand maître.\n— Neuf fois sur dix l’homme qu’on épouse ne vous avait\njamais fait danser.\n— Mariage d’amour, mariage d’argent, voiliî des mots : il\ny a les bons et les mauvais mariages.\n— On ne vit pas de l’air du temps.\n— Tous les ménages d’officiers no sont pas heureux.\n— Ce n’est pas seulement la situation qu’on épouse.\n— Le jour de son mariage, co n’est pas ma fille qui sera le\nplus émue.\n— Ce n’est pas la pcino d’annoncer une cérémonie pour\nmidi, quand on sait parfaitement qu’elle ne commencera qu’à\nune heure moins le quart.",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "i55\n— Je ne peux pas entendre cette marche nuptiale de Men-\ndclssolm sans avoir envie de pleurer.\n— Les libres penseurs auront beau faire, rien ne rempla\ncera l’autel avec les fleurs, cl les cierges, et l’orgue, et les\nsuisses.\n— Même si j’étais libre-penseur, je n’épouxerais pas une\nfemme sans religion.\n— Dans un cortège, il est bien rare que toutes les femmes\nsoient jolies.\n— Est-ce que c’est un officier de marine, ou des télégra\nphes?\n— C’est un de leurs cousins qu’ils avaient perdu de vue\ndepuis dix ans.\n— Il n’y a pas de beau mariage sans uniforme et sans\npetits enfants.\n— Ce n’était pas une raison pour habiller ce pauvre petit\ncomme un petit singe.\n— Avouez que cette institution du lunch est plus commode\ncl plus économique.\n■— Vous pensez bien que j’ai déjeûné.\n•— Si nous n’avions pas fait de voyage de noces, à l’heure\nqu’il est je ne connaîtrais pas l’Italie.\n— Les voyages, c’est comme le piano : aussitôt que les\nbébés arrivent...\n— J’ai encore oublié de prendre des pièces de dix sous.\nFiunoNouain.",
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   "ocr_source": "OCR Gallica (ALTO), sans correction",
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   "controle": "début : titre retrouvé (début long) ; fin : fin de la page 168",
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     "texte": "La première classe\nMonsieur le recteur Borchcrt, assis dans sa chaire, dépouil\nlait son couri’ier. Il y avait encore trois lettres ce jour-là. La\npremière, écrite sur un grossier papier gris d’indigent, était\npresque indéchiffrable.\nElle était ainsi conçue :\nMossieu Borchcrt\nJe suis bien dan le regret que je suis forsé de vous impor\ntuné c’est parce que vous avez batu ma petite fille qui a six\nans qui trois jours après an avait ancor des bleu a la pau et\nque je me voi dan l’obligassion de m’adresse aillcur corne\nc’est mon droit c’est pour quoi je ne péyo pas le moi d’école\nçà fais la deuxième foi que l’cnfan rantre a la maison sans un\nbouton a sonabi et que les autre anfan lui an raporlc les mor-\nssau.\nFemme Gorges\nM. Borchcrt avait soigneusement replié la lettre et l’avait\nremise avec précaution dans son enveloppe.\nN° 1671\nAu crayon bleu! cela ressortait mieux ainsi et l’on s’y re\ntrouvait plus aisément...\nIl retoucha encore un petit peu le sept, la boucle, en arrière,\nne lui paraissant pas avoir assez d’envolée.\nVoilà qui est fait !\nA classer dans le tiroir de droite, cette lettre. Le tiroir de\ngauche était réservé aux « galopins ».\nD’une lasse de café, qu’il avait près de lui, il huma volup\ntueusement une petite gorgée, puis ouvrit la seconde lettre.\nCelle-ci était, si possible, plus mal écrite encore que l’autre\net pas môme affranchie. Mais ça ne faisait rien. Cette ravis\nsante petite collection n’était-cllc pas son unique joie !...\n11 lut :\nMonsieur l’instituteur\nJe vous prie d’excuser mon fils Emile d’avoir manquer\nl’école il avait si mal aux yeux aussi je vous prie d’avoir un\npeu égard et voudrais vous prier en même temps de ne pas\nfrapper si odieusement les enfants même qu’ils revienne à la\nmaison tout écorcher.\nJe vous salue cordialement\nFemme Munk",
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     "texte": "No 2o3 a 1\nM. Borchert avait, d’un air scrutateur, approché l’intéres\nsant document de ses petits yeux de cochon de lait, noirs\ncomme la poix.\nDu papier brouillon, jaune, réglé avec l’extrémité émoussée\nd’une paire de ciseaux.\nN° 2o3 a !\nL’encre violette faisait très bien là-dessus. S’il n’y avait\npas eu la tache de graisse, là, à gauche, près de la signature!\nCette tache de graisse, la brave Mmo Munk aurait bien pu s’en\ndispenser!\nMaintenant, de la poche de derrière de son habit, il lirait\nson grand mouchoir de colon rouge, et se moucha.\nLa troisième lettre, en revanche, quel chic! que de manières !\nVisiblement, sur l’enveloppe rose pâle, les lignes avaient\nété d’abord tracées au crayon, puis soigneusement grattées.\nEn outre, il y avait, au revers, un cachet, pour l’empreinte\nduquel on s’élait servi d’une pièce de 12 shillings. Cela vous\navait un air cossu !\nL’élégante missive était conçue en ces termes :\nTrès honoré monsieur Borchert!\nJ’ai l’honneur de vous demander pourquoi motif vous avez,\nle 31 de ce mois, frappé mon enfant au visage, cl si, d’une\nmanière générale, vous êtes autorisé à frapper un enfant au\npoint qu’il en garde la ligure toute bleue; car, s’il en résultait\npour l’enfant des troubles de l’ouïe, ce qui n’a rien d’impos\nsible, vous chargeriez-vous et seriez-vous à même de lui\nrendre la santé? Vous ignorez peut-être, honoré Monsieur,\nquel mal coûtent les enfants à élever. Je remercie Dieu de m’avoir\ndonné des enfants bien portants et ne suis pas femme à souf\nfrir que vous les rendiez malades à force de coups. Je vous\nprie donc de ne plus vous y risquer, sans quoi vous en pour\nriez supporter les conséquences.\nAgréez, Monsieur, l’assurance de ma considération distin\nguée.\nMadame Kuhlmann\nkj, Georgenstrassc.\nM. Borchert sourit.\nNuméro deux cent quatre !\nSauf erreur, cette aimable dame Kuhlmann était, depuis\ndeux mois environ, veuve. M. Kuhlmann avait dû lui laisser\nune boutique de savons et parfumerie ou quelque chose dans\nce genre. Ilum...\n14",
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     "texte": "158\nQue faire à présent?\nIl bâilla. Une lézarde là-haut, au milieu du plafond, parut\nl’intéresser vivement.\nQuelques instants s’écoulèrent.\nZzz... Zzz... Zzz...\nUn gros bourdon bleu heurtait sans relâche la fenêtre avec\nson crâne et bourdonnait...\nAh! c’est juste 1... Les portées! 11 voulait, aujourd’hui,\nrégler du papier à musique.\nBon !\nIl déboucha l’encrier. La grosse et stupide /nusccidorncstica\navait cessé de heurter la vitre, sa plume se mit à sillonner le\npapier de lignes régulières...\nA\nUn grand silence régnait dans la classe. Le soleil du matin,\npénétrant par les trois fenêtres à la fois, remplissait toute.\nElle était carrée et badigeonnée d’un bleu liés laid.\nPas un enfant ne bougeait !\nTous, ils avaient joint fortement leurs petites menottes pote\nlées et s’absorbaient dans la préoccupation d’exhaler le plus\nrégulièrement possible leur souffle à travers leurs petites na\nrines rondes : ce qui du même coup leur permettait de ne pas\naspirer l’odeur insolite, mélange de vernis et de poussière\nscolaire, qui était le seul air répandu dans toute la salle.\nQuant à leurs petits becs, rouges comme des cerises, ils ne\nse hasardaient pas à les ouvrir. Assis en face d’eux, devant\nle grand tableau noir et derrière l’affreux pupitre jaune.\nM. le recteur Borchert, pareil à un vieux corbeau affamé\n(pii guetterait un morceau de chair, les observait d’un œil trop\nperçant. C’était réellement terrible! Surtout quand on se sen\ntait si nigaud et qu’on était assis tout près, au premier banc.\nLes mouches qui leur couraient sur le nez avaient beau\nmordre, les petits « galopins » ne clignaient même pas des\nyeux. M. le recteur Borchert le leur avait rigoureusement\ndéfendu. 11 voulait qu’au lieu de braquer les yeux sur lui ils\nles tinssent constamment baissés, en silence, au fond des\nencriers. Sinon gare à sa queue de renard. Oh ! !\nBien entendu les pauvres petits bambins se conformaient\nà ces instructions et avaient tous des mines très sérieuses,\navec cette particularité qu’ils étaient terriblement rouges.\nOui ! Il régnait un grand silence dans la classe...\n¥",
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     "texte": "Dehors, derrière le grand châtaignier rond, dont les belles\nfleurs multicolores venaient continuellement s’entrechoquer\ncontre la troisième fenêtre, une flèche de clocher étincelait\ndans le ciel.\nOn ne voyait rien d’autre.\nSauf, là-bas, en haut, de l’autre côté du marché, la vieille\nhorloge de la mairie, qui,sur les ardoiscsblcu clair du toit en\npcnlc, faisait comme une blanche tache circulaire.\nLa petite lucarne noire au-dessous était, ce jour-là, reliée\npar une corde avec la grande boule dorée, mais déjà toute\nvert-de-grisée du côté des intempéries, qui surmontait le clo\ncher. Celle corde, abondamment enduite de craie, partageait\nle ciel en deux moitiés d’un bleu foncé. Car c’était jour de\nfoire dans la petite ville.\nAri-hen-Aribcll, le plus grand danseur de corde des Deux\nMondes, devait, avec la haute autorisation de Son Excellence\nmonsieur le bourgmestre, présenter là à l’honorable public\nses périlleux exercices, dont le mirobolant programme s’éta\nlait sur la grande affiche vert serin, que le gros Metzclthicn\navait dès le samedi précédent collée à la porte delà mairie.\nLes « galopins » le savaient.\nLeurs petits cœurs endurcis battaient rien que d’y penser.\nA chaque seconde pouvait apparaître, à la lucarne du toit,\nla tête de Ari-hen-Aribcll, sa tète toute rouge et blanche, qui\nlui donnait l’aspect d’un vrai démon. Et alors on le verrait,\navec scs extraordinaires grands bas rouge cerise, qui par\nderrière lui montaient jusqu’aux fesses, grimper, au travers\ndu ciel, jusque là-haut, là-haut, juste à la pointe du clocher 1\nUne fois là, se plaçant tout debout au milieu de la grosse\nboule dorée, il lâcherait un oiseau, un oiseau véritable, blanc\ncomme la neige 1 Une colombe ou bien un vautour-griffon!\nCotte colombe, ou ce vautour-griffon, ferait trois fois le tour\nde la ville et reviendrait finalement se poser sur sa casquette\nen papier doré !\nKotel Thiel, le vilain bossu qui s’était amusé à faire avec\nson doigt un grand trou rond dans l’affiche, Kotel Thiel\navait, même raconté que, pour terminer, Ari-hen-Aribcll\ndevait d’un grand sac invisible, jeter en bas aux « crapauds »\ntoutes sortes de friandises, des craquelins au sucre, des prà-\nlines et des oranges.\nLes « crapauds », c’étaient les gamins des rues.\nOui 1 Eux ! Eux 1",
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     "texte": "i6o\nDes craquelins au sucre, des pràlines et des oranges 1 Et,\npendant ce temps-là, il leur fallait rester assis là, en silence,\ndans la classe et garder les yeux obstinément fixés sur les\nencriers noirs, bétes et ennuyeux.\nC’était vraiment trop affreux !\n★\nLe soleil avait glissé sur la muraille et les nombreuses cas\nquettes vertes qui s’y trouvaient suspendues, puis s’était fina\nlement hasardé jusqu’à la chaire et commençait à compter un\nà un les fils sur la manche noire de l’habit de M. le recteur\nBorchert.\nCelui-ci avait posé la plume avec laquelle il traçait des por\ntées. 11 se faisait maintenant les ongles avec son canif.\nDevant lui se trouvait une grande machine carrée, dans\nlaquelle étaient tendus des fils de cuivre rouge, et sur ces\nfils on avait piqué une quantité de boules de toutes couleurs.\nC’était la machine à calculer.\nQuand M. le recteur Borchert le voulait, il pouvait placer\nces boules comme l’envie lui en prenait. Mais il n’en ressen\ntait aucune ce jour-là. 11 se contentait de se curer les ongles.\n★\nTout à coup, M. le recteur Borchert leva les yeux. Au\nfond, tout près de la porte, un banc venait de craquer.\nInstinctivement, les « galopins » avaient baissé le ne/, tous,\nun peu plus encore. Ses petits yeux pincés de cochon de lait\nsemblaient maintenant verts. Le petit Jonathan, qui tout le\ntemps n’avait cessé de le regarder, replongea vite ses grands\nyeux bleus de bambin dans son encrier.\nAri-bcn-Aribell aurait pu à ce moment, sans crainte d’être\naperçu, apparaître à sa lucarne et commencer son ascension.\nPour tous les « Bretzel » sucrés du monde, le petit Jonathan\nn’eùl osé cligner de l’œil de son côté.\nPourtant il eût pu tranquillement le faire. II y avait déjà\nlongtemps que M. le recteur Borchert avait recouvré son\ncalme. L’important était que le « tas décochons » le respectât.\nEt le « tas de cochons » le respectait. 11 n'eût plus manqué\n(juc çà 1\nLe « tas de cochons », c’était sa classe. Jamais il ne lui\nétait venu à l’esprit de lui donner une autre dénomination.\nIndividuellement il les appelait « galopins ».",
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     "texte": "iGi\nOui! Tout était retombé dans un grand silence. Seule, la\nmouche de nouveau bourdonnait, et une confuse et sourde\nrumeur, s’élevant du marché, venait battre les hautes et soli\ndes doubles-fenêtres. Par intervalles, un nez de « galopin »\nreniflait...\n★\nLe petit Jonathan, assis sur son banc, ne bougeait pas plus\nqu’un mort.\nDepuis son arrivée à l’école, le matin même, une terreur\nrespectueuse l’avait envahi h l’égard de M. le recteur Bor-\nchert. Kotel Thiel n’était pas moitié si méchant! Rien que sa\nfigure, quelle horreur ! Il la voyait partout.\nDehors, à la cime du grand châtaignier rond, auquel sa\nfloraison donnait l’air d’un arbre de Noël, il croyait la voir\ndanser en tous sens.\nWipp-wapp-wipp-wapp-wipp-wapp, et ainsi de suite, sans\nrelâche !\nOu bien c’était des profondeurs de l’affreux encrier noir\nqu’elle émergeait à présent.\nDe petit Jonathan la voyait très distinctement.\nPlie était blanche et épaisse, pareille un bloc de colle de\nfarine, dans lequel, à la place des yeux, étincelaient deux rai\nsins de Corinthe. Par surcroît, les cheveux, d’un rouge ful\nminant, étaient hérissés comme des soies de cochon. Sans\ncompter les taches de rousseur qui poinlillaient de jaune toute\nl’épaisseur du nez. Sûrement, le ramoneur Killkant lui-même\nn’était pas si abominable à voir.\nLe petit Jonathan était dans la désolation.\nNon! Il aimait mieux fermer les yeux fort, bien fort...\n★\nOh! ce matin!\nComme il s’était réjoui d'aller pour la première fois û\nl’école ! Aller à l’école et devenir savant, si savant qu’un jour\nd aurait un livre de géographie, où il apprendrait l’Afrique,\nc’était trop beau I trop beau !\nSon ardoise neuve, réglée en rouge, était luisante de pro\npreté, son abécédaire enveloppé d’épais papier bleu et son\nplumier, tout garni d’images mëtaebromatypiquos, rempli rien\nque de crayons d’ardoise.\n11 en avait oublié de déjeuner. Au lieu de boire son café, il\nétait resté û la fenêtre, à sentir le beau bouquet multicolore,\n14.",
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     "texte": "i6a\nqu’il devait déposer sur le grand livre de classe pour M. le\nrecteur Borcbert.\nPour sûr, il ne voulait plus rien faire qu’aller û l’école ! Ne\nplus faire qu’aller à l’école et y devenir aussi savant que son\npapa !\nAh! Jamais il ne s’ctait imaginé (pic ce fût si difficile!\nRester assis trois longues heures d’horloge sur le même\nbanc stupide, les yeux sans cesse fixés sur le meme stupide\nencrier, ce n’était pas une petite affaire. Oui! c’était même\ndégoûtant! Tout à fait dégoûtant! On n’avait môme pas la\npermission de tousser !\nEt puis... le beau bouquet, le beau bouquet multicolore!\nLe vieux sale bonhomme l’avait pris et jeté par la fenêtre !\nNiaiserie, avait-il dit, niaiserie! les fleurs, ça sent mauvaisI\nFi!\nEt c’était sa maman qui les avait cueillies cependant, et\nc’était sa maman qui avait noué le ruban bleu autour... Et\nsa maman s’en était fait tant de joie et sa maman était si\nbonne et... non ! c’était trop dégoûtant ! trop dégoûtant!\nLe petit Jonathan avait éclaté en sanglots...\nLe petit boulanger Trimpeter, assis tout contre lui cl qu’é\nnervait, depuis déjà une demi-heure, une envie folle de sor\ntir, profita de l’occasion pour pleurer aussi.\nDerrière lui était assis le petit Lewin.\nUne mouche venait de lui entrer dans le cou, et puis, à\ntâtons, lui avait couru sur la peau si longtemps et si bien\nqu’il la sentait maintenant juste au beau milieu do son ventre.\nBien entendu, il n’aurait pas demandé mieux que d’imiter\nce gros bêta de petit pharmacien. Mais l’épaisse queue de\nrenard, que M. le recteur Borcbert portait boutonnée sous son\nhabit, le tenait en respect par la peur horrible qu’elle lui ins\npirait. Il se contentait de faire les plus affreuses grimaces.\nLe petit confiseur Knorr, le petit receveur Zippe et le petit\nconstructeur de bateaux Bohl n’avaient pas, à moitié près,\nautant d’empire sur eux-mêmes. On eût dit qu’ils n’avaient,\ntous, qu’attendu le moment où l’un d’eux donnerait l’exem\nple. Ils faisaient chorus à présentées larmes leur ruisselaient\ndes joues. C’était une émeute en règle!\n★",
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     "texte": "iG3\n« Tas de cochons ! »\nD’un coup, M. le recteur Borchert s’était dressé et avait\nbrandi sa queue de renard. La machine à écrire s’était ren\nversée en travers de la chaire et le petit canif avait dégringolé\nen bas sur le parquet sablé auprès du crachoir en fer.\n<r Tas de cochons! »\nIl écumait !\nLe « las do cochons » était retombe dans un silence et une\nimmobilité de mort. Seul, lo châtaignier, au dehors, projetait\nsur les bancs les ombres palpitantes de son feuillage nette\nment découpé, tandis que le soleil miroitait au travers.\nL’horrible queue de renard, dont l’effrayant Croqucmitainc,\nlà-haut, venait de donner un coup sur sa table jaune, avait\narrêté net toutes les larmes que le « tas de cochons » était\nprêt à verser encore. Les pauvres petits, assis là comme en\npénitence, avaient repris tous cette immobilité figée qui les\nfaisait ressembler à des poupées en bois mal peintes. Seuls,\nleurs visages étaient devenus plus rouges encore, et leurs\nyeux se fixaient, non plus sur les encriers, mais sur l’épou\nvantable queue de renard !\n★\nAri-ben-Aribcll, le plus grand danseur de corde des Deux\nMondes, qui là-bas, sous le toit municipal, semblait n’avoir\nattendu que cela, eut la perfidie de montrer juste à ce mo\nment son horrible tête de pantin à la lucarne.\nL’extrémité de son grand bonnet en papier doré atteignait\njuste à la hauteur du cadran. Il s’élait frotté les joues de\nfarine et enluminé le nez de vermillon. Il avait autour des\nreins un épais caleçon de velours, d’un noir de charbon, brodé\nde petites paillettes d’argent.\nAprès avoir salué à trois reprises le publie, massé en bas\net (pie l’attente rendait muet, et fait, entre chaque salut,\nle moulinet avec son long balancier jaune d’or, il avança, avec\nprécaution, sur la corde raide et blanche, son pied gauche\nélégamment chausse et parvint en sautillant jusqu’au milieu\ndu trajet avant que les paysans ahuris eussent trouvé le\ntemps d’écarquillor leurs becs.\nAucun des « galopins » ne se doutait de rien!\nLe grand événement s’était accompli, sans qu’ils y eussent\nseulement songé.\nLes authentiques colombes et vautours-griffons d’un blanc",
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     "texte": "immaculé étaient maintenant tous oubliés. Seule, la queue de\nrenard existait encore, Bien que la queue de renard ! Leurs\nyeux, agrandis par l’épouvante, s’étaient démesurément\nouverts.\nLe petit Lewin faisait seul exception. 11 venait, à son grand\neffroi, de s’apercevoir que l’infâme mouche était en train d’es\ncalader son ventre et faisait halte sur son nombril.\nUaaah !\nPour ne pas pleurer, comme les autres tout à l’heure, ce\nqui aurait porté à son comble l’exaspération de M. le recteur\nBorchert, il éclata en un rire atroce.\nLe petit Jonathan devint blanc comme la craie.\nPour sûr, il allait être assommé ! 1\nIl n’eut pas le courage de regarder.\n*\nPourtant il aurait pu regarder sans crainte I\nM. le recteur Borchert ne battit pas à le tuer l’impudent\ngarnement de juif. M. le recteur Borchert n’en eut pas\nmême l’idée. M. le recteur Borchert faisait son métier beau\ncoup plus à fond. Il avait son système. Et de ce système il\nne s’écartait jamais. La queue de renard lui servait tout bon\nnement d’épouvantail. Son moyen de correction, son véritable\nmoyen de correction, c’était sa bague à cachet.\nParbleu 1 II fallait avoir des principes. 11 fallait par exem\nple se garder de battre le « tas de cochons ». On était, une fois\npour toutes, ennemi de toute brutalité... Battre 1 Non pas 1\nmais bourrer de coups de poing! Les coups de poing, voilà ce\nqu’il fallait au « las de cochons »! Quant à la poignée de che\nveux, qu’on leur arrachait par-ci par-là,cela ne comptait pas.\n¥\nLe petit Lewin continuait à rire, mais si convulsivement\ndéjà (pie les yeux lui sortaient des orbites et que ses dents\ncommençaient à claquer.\nLe petit boulanger Trimpeler, que l’espoir vertigineux de\npouvoir à la fin sortir avait complètement abandonné, s’était\nremis à pleurer.\n« Ah ! »\nLes lèvres minces de M. le recteur Borchert s’étaient pin\ncées davantage encore. II remit la queue de renard dans sa\npoche et reboutonna son habit par-dessus.",
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     "texte": "« ... S.... froid, du sang-froid, Iîorchcrtl »\nIl s’ctait pesamment rassis sur sa chaise de jonc. La chose\nne pressait pas. La chose...\nIl jouait avec sa bague. Une très belle et très précieuse\nbague avec une très belle et très précieuse pierre cnchAsséc\ndedans. Sur la surface verte de cette bague se trouvait gravé :\nFoi, Amour, Espérance 1\nScs petits yeux étriqués de cochon de lait étincelaient main\ntenant et prenaient toutes les nuances imaginables. Scs mains\ntremblaient.\nUn calme de mort eût régné dans la classe, sans ce garne\nment de Juif, qui avait l’impudence inouïe do causer du dé\nsordre, cl ce vilain marmot do boulanger, qui faisait l’accom\npagnement!\nAyant remis sa bague son doigt, il en frappa à coups\nlents la paroi latérale de sa chaire.\n« Ici I galopin ! »\n*\nAutomatiquement, le petit Lcwin s’était levé. Scs minces\npetits doigts d’un jaune de cire s’étaient cramponnés convul\nsivement au banc noir, ses épaules avaient des soubresauts\nspasmodiques. Il tremblait de tous ses membres.\n« Ici! galopin ! »\nToute la classe avait recommencé de pleurer. Ce rire atroce,\nqu’il continuait û pousser, leur retentissait à tous jusqu’aux\nmoelles. Ari-bcn-AribelI, qui, assis maintenant sur la boule\ndu clocher au beau milieu de la superbe tache do rouille,\nengloutissait de grand appétit un poulet vivant, après s’étre\nenfoncé dans le corps une lame luisante de sabre, longue\nd’une aune, Ari-ben-Aribcll avait cessé d’exister pour eux.\nKotol Thiel aurait pu leur débiter impunément ses plus gros\nmensonges. Ils ne l’eussent mémo pas écouté. Non! Rien que\nce rire ! Rien que ce rire atroce !\n★\nM. le recteur Borchort s'était placé tout debout au milieu\nde l’estrade. Ses lèvres étaient devenues blanches. Ses petites\ndents pointues grinçaient, comme s’il avait mAché quelquo\nchose.\n« Ici ! galopin ! »\nMais le petit Lewin n’entendait plus rien. Il riait sans s’ar\nrêter, il riait, riait.. .",
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     "texte": "iGG\nA la fin, la patience de M.le recteur Borchert fut à bout 1\nD’un bond il s’était précipité sur le chien enragé de Juif, l’a\nvait saisi par le revers graisseux de sa veste et, écumant de\nrage, traîné jusqu’à sa chaire.\n« Ahl chien maudit! chien maudit 1 »\nLes « galopins », redevenus muets et immobiles, avaient\ntous fermé involontairement les yeux. La grande salle leur\napparaissait maintenant noyée dans une buée rouge, dans une\nbuée de sang... Du sang... Oh !\nAttention !\nVoici tout à coup, parmi ce bruit hideux de souffle haletant\net de hoquets convulsifs, qu’un tintement aigu et menu de\nclochette a résonné dans le corridor.\n11 n’y avait pas un « galopin » qui ne dressât maintenant\nscs petites oreilles roses 1\nLa vraie clochette du bon Dieu ! Le son qu’elic rendait leur\nfaisait à cette heure une impression indéfinissable.\nOui ! oui! c’était M. Spaarmann ! le cher et bon M. Spaar-\nmann! M. Spaarmann! Maintenant ils n’avaient plus besoin\nde mourir. Maintenant, l’heure horrible, l’heure épouvantable\nétait passée. Maintenant... Ohl M. Spaarmannl\nLe petit boulanger Trimpctcr, à qui les larmes, do grosses\nlarmes, avaient roulé jusque dans le cou, eut un soupir de\nsoulagement. Enfin il allait pouvoir sortir...\n★\nM. le recteur Borchert, saisissant sa belle règle neuve, ver\nnie en rouge, l’avait lancée brutalement à travers les « galo\npins ».\n« Sortez! Sortez!! Sortez!!! »\nIl ne se connaissait plus !\nL’ignoble cochon de Juif morveux avait, depuis longtemps,\nroulé dans le crachoir auprès de la chaire.\nMaintenant c’était la grande machine en ncier, la machine\nà calculer, que M. Borchert avait saisie.\n« Sortez ! Sortez ! ! »\nAh! ces galopins 1 ces maudits, ces damnés galopins !\n★\nMais ces « galopins », ces galopins « maudits » avaient\ndepuis longtemps dégringolé tous en bas de l’escalier. La\ntôle la [première! Ce fut un sauve-qui-peut désordonné! Le",
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     "texte": "167\npetit confiseur Knorr, le petit receveur Zippe, le petit cons\ntructeur de bateaux Gobi, le petit Jonathan Gruloet tous tant\nqu’ils étaient !\nlin tôle, naturellement, le gros petit boulanger Tximpcter!\nVraiment, il était grand temps, tout à fait grand temps...\nOh 1 la cour 1 la cour !\nGomme l’air mol cl chaud du dehors leur faisait du bien!\nGomme le soleil s’étalait là-haut sur les toits ! Sur les toits 1\nGes cheminées rouges fumaient, les moineaux gazouillaient\net le soleil brillait!\nOh ! la cour ! la cour !\nV\nAri-bcn-Ariboll, le plus grand danseur de corde des Deux\nMondes, venait de terminer ses périlleux exercices et s’incli\nnait maintenant avec déférence devant l’honorable assistance.\nSon grand bonnet en papier doré avait glissé, en avant, par\ndessus sa chevelure rousse à trois pointes, jusqu’au bas de\nson large front déprimé, toute sa face hideuse de diable n’of-\nIrail plus qu’un mélange de farine, de sueur et de vermillon.\nSon épais caleçon d’un noir de jais devait être trempé mainte\nnant à lui coller à la peau.\nGes « crapauds », qui jusque-là s’étaient tenus convenable\nment,, comme de grandes personnes, se mirent à beugler à\nplein gosier. Gcurs épaisses casquettes grises toutes fripées\nnvaient volé toutes ensemble dans les airs.\nKotcl Thicl qui, ce jour-là, cela va sans dire, faisait l’école\nbuissonnière, se trouvait là, comme de juste. Sa casquette\n'l’élève de 5 e , mince, ronde, rouge-orange, était sans contredie\nb* plus « chouette » de toutes. Elle 11e cessait de monter ctd\nredescendre dans les airs, sans arrêt, indéfiniment !\n« Ari-ben-Aribcll ! Ari-ben-Aribcll ! »\nGc plus grand danseur de corde des Deux Mondes s’inclina\nde nouveau.\nb n’était plus (pie sueur, farine et vermillon ! Plus que\ns ueur, farine et vermillon 1\nGc soleil miroitait sur son long balancier jaune d’or...\n★\nEn haut, dans la salle d’école silencieuse et désertée, où\nmaintenant le grand châtaignier rond jetait toute sou ombre\nnux découpures aiguës, la tempête d’applaudissements, qui,",
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     "texte": "i68\nsur le marché, s’élevait de la foule enthousiasmée, avait fait\nirruption comme un cri de fureur violent cl prolongé.\nLe gros bourdon bleu collé au dernier carreau avait fait en\narrière un saut épouvanté, qui l’avait renversé sur le large\nappui, peint en jaune, de la fenêtre, et, do là, au fond de la\ngouttière sans eau, où maintenant il se démenait désespéré\nment, dans tous les sens, de ses six pattes noires et velues.\nDe temps à autre il cherchait aussi à se tirer de là avec scs\npetites ailes veinées do gris et dures comme du verre. Plusieurs\nfois déjà, s’aidant de sa trompe épaisse, noire comme encre,\nil avait failli réussir; mais, régulièrement, il redégringolait\nen arrière.\nEncore un moment et, par le gros trou rond béant à sa\ndroite, il allait forcément être précipité jusqu’en bas au fond\nde l’alfrcuse citerne où il faisait noir comme dans un four.\nSon bourdonnement furieux et entrecoupé se mêlait et alter\nnait avec le rire atroce qui continuait à résonner par la grande\nsalle en notes aiguës et déchirantes.\n★\nM. le recteur Borchert avait reculé en chancelant jusqu’au\ngrand pupitrè jaune, près de la porte ouverte, contre lequel\nson dos épais et voûté s’était pesamment heurté. Là, il restait,\ndebout, comme paralysé.\nLes manches noires râpées de son habit lui pendaient, tou\ntes flasques, comme autour de deux longs os décharnés. Ses\npetits yeux mauvais de cochon de lait fixaient, hagards et\nterrifiés, l’angle de la salle, près de la chaire, sur lequel tom\nbait une lumière crue.\nLà, tout près du petit crachoir de fer, qui gisait maintenant\nsens dessus dessous, quelque chose se roulait par terre, dont\nles petites jambes torses gigotaient sans relâche, et dont les\npetits poings tendus frappaient avec rage autour d’eux, Son\nvieux petit caftan graisseux de Juif s'était, derrière, déchiré\nen deux, de scs lèvres épaisses, enflées et bleues coulait comme\nde la bave...\nG’élait le petit Lcwin, qui continuait à se tordre dans une\nconvulsion de rire...\nAuno Iloi,z ht Johannrs Scuhah\nTraduit de l'allemand par\nL. B. IIanappieh",
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     "texte": "Franc-Nohain\n1C9\nPendant une visite au Louvre, dans les nouvelles salles con\nsacrées aux peintres de Hollande cl de Flandre, je me répé\ntais parfois, devant certains tableaux do genre, d’une touche\nlégère et d’une observation ironique et forte, rendue en cou\nleurs et nuances, les vers do Franc-Nohain. En effet, ce poète\ns’apparente, qu’il le veuille ou non, directement à la lignée\ndes coloristes hollandais et flamands, tout autant parce qu’il y\na d’outré et de spontané dans son imagination que par le réa\nlisme des détails amusants.\nOn n’a voulu voir, en des milieux littéraires, que l’esprit\nparadoxal qui écrivit Papa lesp'tits bateaux, et sur la scène\nminuscule du Tréteau de Tabarin amena l’Océan. On oublie\ntrop tout ce que les Fiâtes, la Chanson des Trains et la\nParfaite Cuisinière Bourgeoise renferment de descriptions\nexactes, d’intérieurs peints avec un réel souci de vérité. On\noublie aussi (pie ces vers, prétendus amorphes, sont ordonnés,\nsuivant un rythme parfois bizarre, mais réel d’une cacophonie\nvoulue, antithèses de sons éclatants ou sourds, appelant le\nsourire étonné.\nO gants, de guets onguents enduits?\nPermets, maître, guc je mette, etc...\nL allitération, dont un poète comme Stuart Mcrril relira\nles effets les plus subtils et les plus inattendus, pour notre\njoie esthétique, devient, sous la main do Franc-Nohain, la\nsource intarissable de ce rire léger et intérieur, qui plaît h\nootre paresse, ennemie des grands éclats et même de la fati\ngue une trop grande joie. L’allitération, dont les classiques\nn usèrent qu’involontairement ou pour produire les harmonies\nimitatives du\nPour liai sont ces serpents gui sifflent sur nos tètes,\nest aujourd’hui un des moyens le plus fréquemment employés,\npour amuser par nos ironistes et nos chansonniers. Jehan\nRictus en use et les sous-faiseurs de poésies bauvillesqucs en\nabusent, tandis (pie M. Edmond Rostand y trouve facilement",
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     "texte": "170\nmatière à succès et M. Ernest Lajeunesse, avec talent d’ail\nleurs, s’en est fait un style personnel. Franc-Nohain sut\nmieux que quiconque allier lVi peu près et Y allitération\ncomme procédés de son œuvre, fortifiée par une sûre con\nnaissance des ressources de la langue et des travers mon\ndains.\nQuand on est poète et Français\nOn sait\nOuvrir les cœurs en offrant une rose\nLe homard à l’américaine\nCherchait, entre ses pattes, à tordre l’espagnolette.\nLa rime imprévue, le quiproquo ou Y après peu près,\nsont les ressources inépuisables où Franc-Nohain sait puiser\navec discernement. Qu’il nous parle du coup de pied de VAn\nnexe, ou qu’avec une verve quelque pou libertine il nous\napprenne que\nLes rouleaux des jeunes filles sont en cuir.\nFranc-Nohain demeure toujours l’écrivain original, le plus\npersonnel de nos humoristes. Allais pousse au délit des limi\ntes prévues la cocasserie; Auriol et Goudezki, plus français\nd’imagination, gardent peu de pondération dans la calarnbre-\ndaine, Beaubourg ressortit plutôt de l’ironie philosophique\nque de l’humour et se souvient un peu de l’Angleterre de\nSwift et de l’Amérique de Twain, Franc-Nohain donne une\nimpression de nouveau dans la fantaisie avec je ne sais quelle\nélégance fine et quels sous-entendus railleurs. L’ancien secré\ntaire du préfet de Monfauban a vu devant lui défiler tant de\ngrotesques et de sottises qu’il en perdit l’habitude de s'éton\nner et qu’il vit parfois en un monde de songe les épisodes les\nplus invraisemblables et les plus exacts pourtant. A-t-il visité\nquelque île de Laputa cl quelque Pantalonie où régnerait le\nroi Pausole, je l’ignore. Toujours est-il (pie Franc-Nohain,\nhéritier direct du La Fontaine des Fables, l’est aussi parfois\ndes philosophes d’outre-IUiin. 11 fait plus que nous amuser,\nil nous enseigne en se jouant, et c’est pour cela qu’il se ratta\nche à la grande famille des écrivains de notre race et qu’a-\nprès avoir ride scs paradoxes il faudrait peut-être en méditer.\nErnest Gauueivt",
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     "texte": "En pays latin\nNotes et impressions\nA F. T. MÀRINETTÏ\nOn a coutume, à l’étranger, de considérer les Français comme\nessentiellement réfractaires à la fréquence des voyages et des\ndéplacements. Il est juste d’ajouter que lo reproche contraire\n,n’est pas moins généralement départi à nos voisins d’outre-\nManelic. Ce sont là sources intarissables de plaisanteries, équi\nvoques le plus souvent, et dont les nationaux des diverses\nraces européennes ne laissent pas que d’abuser quelquefois.\nDo tels lieux communs ne sont pas sans quelque fondement,\nencore que le thèincen soit trop souvent exagéré par des mo\ntifs personnels d’antipathie ou de discorde. Certes, on ne peut\nnier que l’Anglais soit un voyageur embarrassant par le sans-\ngône dont il fait montre ostensiblement et la facilité avec la\nquelle il considère la terre hospitalière comme un pays con\nquis. Le positivisme qu'affecte la plupart de ces éternels émi\ngrants que l’Angleterre déverse sur le monde européen,\ncomme dans les régions exotiques, est bien fait pour déparer\nles sites les plus romantiques et pour incommoder, par un voi\nsinage tyrannique, le plus bénévole des touristes. Malheureu\nsement, il est aussi vrai que les Français éprouvent une sorte de\nrépugnance pour les voyages aux longs cours. On pourrait trou\nver quelque cxcuscà notre parti pris de résisleraux séductions,\nparfois trompeuses,des exodes lointains, si le mobile d’une telle\nrépulsion se pouvait expliquer par les charmes circonvoisins et\n•rrésisliblcs de la terre nationale. Mais il faut renoncer à légiti\nmer ainsi l’absence de goi'its nomades chez nos compatriotes,\ncar bien peu d’entre-eux ne se contentent pas d’imaginer en\nrêve les multiples beautés de leur pays. Ce qui est plus grave\nencore, c’est que cette indifférence presque totale n’épargne\npas non plus l’élite des artistes, alors qu’il est tout indiqué,\npour ceux qui font métier de penser et de créer, d’alimenter,\ndans la mesure de leurs moyens, les sources de leur inspi\nration par le spectacle, souvent renouvelé, de la riche nature,\ncl d’exciter leur émulation par l’étude des œuvres d’art dissé\nminées sur la surface du monde civilisé, Fl cependant, nul\nd’entre eux n’ignore, au moins par ouï-dire, que la France,",
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     "texte": "174\ncomme ses sœurs latines,l’Italie cl. l’Espagne, est aussi la terre\ndes souvenirs, où les synthèses artistiques rivalisent de beauté\net de charme avec les paysages et les décors, solennels ou fami\nliers,que la nature prodigua dans nos climats.Mais c’est surtout\npar le monument, sorte de complément du paysage, encore\nplus que par l’image, ques’instaure au premier rang de l’Art,\nle passé glorieux de notre race. La Seine, sinueuse et fécon\ndante, arrose les vertes régions où s’érigent, dans les campa\ngnes fertiles ou sur les coteaux doucement vallonnés, les\nabbayes, les forteresses du Moyen Age, et les castels, qu’é\ndifia, durant plusieurs siècles, la société aristocratique du\nnord de la France; les bords de la Garonne, depuis les vertes\nPyrénées jusqu’à la Gironde limoneuse, recèlent d’imposan\ntes ruines et de riantes demeures seigneuriales; la Loire,\naux eaux sablonneuses, reflète les façades avenantes des châ\nteaux de la Renaissance. Mais encore (pic ces régions soient\npropres à faire naître d’intenses sensations artistiques, nulle\nne peut atteindre, par l’ensemble harmonieux de ses riches\nses archéologiques cl, du décor vivant qui les doit animer,\nà l’insupérablc beauté qui se dégage de la vallée du Rhône.\nLe vieux fleuve : gallo-romain, imposantdès son entrée en\nFrance, et fougueux à mesure qu’il se rapproche du clair Mi\ndi, baigne de ses eaux généreuses les antiques cités de\nla Provence, dont le peuple a gardé encore, malgré l’in\nfluence chrétienne, les vertus morales et les qualités physi\nques des ancêtres païens.\nLe long du Rhône, ou bien dans les terres brûlées par le so\nleil, les cités provençales sont nombreuses qui redisent, par\nles vestiges de monuments anciens, l’histoire de la civilisation\nlatine; mais nulle contrée de la France n’est aussi propice\nà l’étude détailléect comparée de la guerre pagano-chrétiennc\nqui, depuis dix-neuf siècles, travaille le pays latin. Le sol\nprovençal fut toujours le théâtre de la lutte acharnée par quoi\nle paganisme s’insurgea durant des siècles contre l’omnipo\ntence du christianisme. L’clfort des Provençaux à affirmer la\npérennité du paganisme des ancêtres est comparable, certes,\nen beauté à celui qu’instiga, jadis, l’Italie, par la trop éphé\nmère Renaissance. Il le surpasse en puissance, puisqu’il n’est\npas encore épuisé et qu’au contraire il semble, aujourd’hui.",
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     "texte": "175\ncomme par le passé, capable d’anéantir les dernières résis\ntances du christianisme.\nDeux villes qu’arrose le Rhône me paraissent synthétiser,\npar leur état actuel, les fortunes diverses que la lutte pagano-\nchréticnnerépartit aux cités latines aujourd'hui figées par un\nlourd sommeil, dans leur robe de vieilles pierres : Avignon,\nla cité des pontifes chrétiens, et Arles, le Rome des Gaules,\nm’apparurent, récemment encore, comme un résumé étrange\nment symbolique, et expressif des gestes chrétiens dans leurs\ntentatives vaincs d’extermination païenne.\n★\nLorsqu’on pénètro dans Avignon après avoir franchi les\nvieux remparts édifiés par la papauté, et les modernes\nboulevards dont s’enorgueillit la société bourgeoise de la ville,\n011 se perd volontiers dans les rues tortueuses et désertes que\nbordent de grands hôtels aux volets clos. Sur les cailloux\naigus du pavé suranné,le pas sonore des rares passants semble\nvioler le silence habituel où dorment les demeures mystérieuses\ndes familles citadines. D’arceaux en arceaux, de ruelles en\nruelles, en passant devant les portes basses des caves monas\ntiques et les lourds battants des entrées seigneuriales, on dé\nbouche, après un couloir de hautes murailles grises, sur la\nplace du Palais.\nIci, s’impose la pénible impression inhérente aux massives\nbâtisses de l’art militaire dont les murs épais et nus semblent,\nsuinter l’ennui et la morosité. Flanqué sur le roc hardiment\ncreusé, le mastodonte de pierre érige scs lourdes assises que\ncrèvent par endroits d’élégantes ogives, seule concession à\nl’esthétique des architectes pontificaux. On se figure malaisé\nment, que ce fut là un logement convenable pour les représen\ntants terrestres d’un Dieu pacificateur, mais l’Histoire est là\npour nous renseigner sur le véritable rôle des pontifes romains\nqui ceignirent,sans crainte ni remords, le baudrier de combat.\nDe fait,le palais d’Avignon semble plutôt le repaire d'un condot\ntiere turbulent et guerroyeur que l’habitation d’un ministre re\nligieux.C’est par la vision gigantesque de ce château menaçant,\noù semblent s’abriter encore derrière les créneaux subsistants\nd’une de ses tours, retires et soudards, que l’on évoque malgré\nsoi,toute la sombre épopée du Moyen-Age, où le christianisme,\nparti jadis pour la guerre sainte, n’était déjà plus qu’une éti-",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "I7G\nquette pour masquer l’ambition et la cupidité des chefs et\nl'imbécillité de leurs victimes.Mais c’estcn vain que lerégimc\nde la terreur, induit par la Rome des chrétiens, pressurait les\nénergies latentes : le paganisme immortel (puisqu’il n’est que\nl’expression des forces naturelles) éclata en gerbes magni\nfiques sous la poussée de sève (pii, auxv 0 et au xvi* siècle, ré\ngénéra les pays néo-latins. Ce fut, après la nuit épouvantable\nde la barbarie féodale, une aurore délicieuse le jour où les\nartistes proclamèrent la Renaissance païenne ! Certes,les tyrans\ncatholiques n’étaient pas sans l’avoir prévue depuis long\ntemps. On censurait adroitement, dès les premiers Ages chré\ntiens, toute œuvre d’art par quoi se perpétuait le souci païen\ndelà forme humaine, dont la beauté tangible, et profanatrice\nde l’abstraction divine, selon la formule chrétienne, pouvait\nramener les esprits vers les cultes anciens.\nLa peinture,dirigée par les chrétiens moralisatcursdu Moyen-\nAge, s’imprécisait dans la forme naïve et puérile des œuvres\nreligieuses et sous l’inspiration catholique, la sculpture, divini\nsée par le ciseau des Grecs, s’abaissait à exprimer, par d’obs\ncènes et ridicules figurines, l’horreur de la nature ctledégoùt\ndes salacités humaines. Mais l’Eglise, en interdisant aux\nartistes le champ de la beauté, selon la conception antique —\npar mesure de précaution, et comme pour canaliser les forces\npaïennes de création qui jaillissaient de leur cerveau— favori\nsait la manifestation artistique de la forme par le monument.\nC’est alors quonaquircnt,succcdantaux lourdes voûtes roma\nnes (cette expression bien appauvrie de l’art byzantin),les voû\ntes élancées du style ogival. II était né dans les lignes sim\nples et pures des œuvres spontanées, l’imagination dos artis\ntes le fit bientôt dévier vers l’exagération des motifs de déco\nration. Résumant, par sa légèreté et son élan vers le ciel,\nl’idéal chrétien, l’église gothique du xino siècle, par le carac\ntère mystique de son architecture, n’était plus de l’art latin.\nC’est pourquoi elle prévalut dans les régions nordiques, sil\nhouette découpée dans l’atmosphère en demi-teintes, alors (pic\nles provinces méridionales, vraiment latines,trouvèrent par la\nsuite, à emprunter au style ogival scs multiples décorations,\nafin de les appliquer sur des édifices religieux plus conformes\nà l’ambiant fait de tons crus et de lumineuse clarté. C'était là\nune sorte de révolte inconsciente des artistes latins. En Italie,\nils devaient, quelque temps après, donner le dernier coup il\nla censure chrétienne, dans le domaine de l’image cette fois,",
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     "texte": "par le ciseau michcl-angélesquc et la peinture raphaëlique, et\nréhabiliter ainsi l’Art qui depuis la chute du paganisme n’était\nplus qu’un bégaiement enfantin.\nCette indifférence duMoyen Age pour l’Art, humaine expres\nsion de la beauté que recèle la nature, on la constate bien\nplus encore dans les monuments profanes que dans les édifi\nces religieux et soucieux de signifier les éléments mystiques\nd’un dogme omnipotent. Le palais dont Guillaume de Cucu-\nron creusa les fondements dans le roc avignonnais semble\nl’expression la plus formidable et la plus inesthétique de\nl’art architectural durant la prépotence des idées chrétiennes.\nLes murailles cyclopécnucs du palais des papes n’offrent\naucune tentative d’ornement et les pierres accumulées par la\npeur n’accusent pas la moindre intention d’art, qui pourrait au\nmoins servir de palliatif au mobile bestial qui les édifia.\nJ’hésite, avant d’entrer, poussé par une curiosité que je\nsais par avance être déçue. Que vais-je trouver dans cet\nimmense forteresse qui puisse atténuer mon impression pre\nmière ? Je songe aussitôt au château de Ferrarc, à l’aspect\nextérieur plus riant, il est vrai, et qui, après l’étalage guerrier\nd’un large fossé circulaire, de créneaux et de mâchicoulis,\nprésente, aux visiteurs déçus, sous le porche d’entrée la désa\ngréable surprise d’une porte, avec, comme enseigne : Postes et\ntélégraphes. Mais la curiosité l’emporte, je pénètre dans la\nplace. Un clairon sonne : le palais des papes n’est plus qu’une\nvulgaire caserne de fantassins. Prisons et chapelle, salles\nd’armes et chambres hautes sont converties en cuisines et en\nchambrées. Les murs séculaires, brunis et sales, portent comme\ninscriptions lapidaires : Vive la classe ! Encore cent vingt-\ncinq jours à tirer !.. etc... Pauvres et vénérables pierres 1 Ma\nfoi elles n’ontque ce qu’elles méritent puisqu’elles n’abritèrent\njamais que des soldats dont le métier est de détruire et de\nsaccager I !\nJe quitte hâtivement le château, pressé de respirer à l’aise\net de contempler un peu de la nature environnante. Instinctive\nment je me dirige vers le Rocher de Doms,dont la pente boi\nsée commençeau palais des papes.J’arrive au sommet d’où l’on\ndécouvre la vallée où serpente, large et magnifique, le Rhône\nque remontèrent jadis les conquérants latins. Le panorama,\nà cette heure tardive du jour, atteint jusqu’au merveilleux et\nm’apparaît comme disposé par le génie d’un décorateur su\nblime : au loin, bornant l’horizon, latine cl vaporeuse sil-",
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     "texte": "178\nhouctlc des monts du Ventoux s’éteintdans la brume bleuâtre\ndes soirs d’été, tandis qu’à mes pieds, sur le roc crayeux,\ngrimpent les oliviers d’argent et les figuiers noueux. Les\neaux grises et lourdes du Rhône galopent silencieusement\ndans la vallée grise semblablement. Elles lèchent, au milieu\ndu courant,la dcrnicrcpilc du vieux pont d’Avignon velouté de\nmousse et velu d’herbes folles, et lorsque je lève les yeux vers\nle fort Saint-André de Villencuvc-lcs-A vignon, ou que, hanté par\nle souvenir du vieux palais pontifical, je regarde dernière moi,\nce ne sont partout que visions grises et poussiéreuses. Le\nsoleil se meurt derrière de grands nuages mauves incendiant\nle ciel dont le reflet rougeâtre projette sur le Rhône comme\ndes taches livides, et, dans le silence delà nuit grandissante, il\nsemble (pic vont surgir du fleuve mystérieux les victimes qu’il\ncharria par milliers voici plus de cent ans. En effet, il ne\nfallut pas plus que la fureur sadique d’un homme du peuple,\nJourdan coupe-têtes, massacreur d’aristocrates, pour déchaî\nner toute une populace contre lesderniers vestiges du christia\nnisme oppresseur. Jadis, les apôtres du culte oriental avaient\nappelé à eux — pour opposer un choc décisif à la résistance\npaïenne— la tourbe des esclaves et des déshérités de la Grèce\net de Rome, mais dix-huit siècles plus tard, par une sublime\ncl ironique vengeance de la nature reprenant tous ses droits,\nla même foule inconsciente et dévastatrice, née de la même\nrace, s’acharnait à la ruine de celte même doctrine. Les sacri\nlèges imbéciles étaient vengés par d’ignobles massacres, cri\nmes impersonnels du destin, ce directeur des masses instinc\ntives !\nA mes pieds, le Rhône, comme en des Ilots de sang, reflète\nle ciel somptueux et pourpré.\n★\nPour les visiteurs qui arrivent à Arles, depuis le commis-\nvoyageur amateur des spécialités (madeleines de Commcrcy,\ncouteaux de Chûtellerault) jusqu’à l’artiste soucieux de satis\nfaire sa soif d’esthétique, la première préoccupation est de dévi\nsager les femmes de l’endroit, dans l’espoir d’y découvrir ces\nlignes de beauté classique qui font leur réputation. Je no manque\npas à la tradition et mon insistance, après quelques vaincs\nenquêtes, me vaut d’être assez heureux pour découvrir enfin\ndeux types admirables dans l’élément féminin du pays arlésien.",
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     "texte": "r'~r ——\n1 79\nJe rencontre la première femme tandis que je me promène\nsur le lieu mêmeoù s’élevait autrefois la ville gallo-grecque,et\nqui n’est plus aujourd’hui qu’un petit faubourg au nom sonore\net coloré de Trinquctaillc. C’est une vieille, encore droite, à la\npeau boucanée par le mistral et les travaux rustiques. Coquet\ntement vêtue du costume arlésicn, simple et harmonieux, elle\nvient lentement à ma rencontre. Je m’arrête, charmé par les\ntraits qu’enserrent sous la coiffe de velours noir de larges\nbandeaux de cheveux blancs. De grands yeux noirs égayent, de\nleur regard tranquille et bon,la face de la vieille. Le nez droit\net la bouche, fine encore, réalisent la pureté classique que\nnous révèlent les meilleurs chef-d’œuvre de l’art antique.\nJe la suis du regard tandis qu’elle s’éloigne : sa démarche,\nun peu ralentie par l’Age, est harmonieuse et rythmée, malgré\nla taille alourdie et défaite, et il s’en dégage une noblesse\nimposante comme si les durs labeurs de la campagne n’avaient\ncourbé son front depuis tant d’années, sur la terre nourri\ncière (i).\nJe ne tarde pas à compléter heureusement cette impression\nde beauté antique par la rencontre d’une jeune fille, dans le\ncloître de l’église Saint-Trophimc.\nTandis que j’ouvre la lourde porte rembourrée, le vieux cloî\ntre jadis silencieux et qui ne connut que les murmures graves\ndes moines, retentit d’un rire joyeux et clair. Je ne puis m’em\npêcher d’être agréablement saisi par le contraste frappant qui\nrésulte du décor inattendu de cette vision païenne. Appuyée\nsur les colonnettes géminées, et comme encadrée par un\narceau roman, la jolie enfant sert de modèle à un peintre du\npays. Elle est grande, et semble admirablement faite sous le\ncostume local qui moule un corps souple et nerveux.\nGo ne sont pas là, certes, les lignes féminines qu’immorta\nlisèrent,par le ciseau,les artistes de la Grèce. En général, les\nsculpteurs de l’antiquité ne semblent pas s’être donné pour\nmission de former des statues où la femme nous apparaisse\ndans toute la séduction de ses formes délicates et sensuelles. Si\nl’on en excepte Diane,et peut-être Minerve,les déesses olym\npiennes nous apparaissent lourdes et disgracieuses. Vénus elle-\nmême exhibe les lignes des matrones assagies par l’Age ou la\nmaternité, et, seuls, chez nos maîtres gréco-latins, les éphèbes\n(i) La terre d’Arles fut surnommée Théliné (la nourricière), par\nles Massalioles colonisateurs.\nJ-",
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     "texte": "ou les dieux recèlent dans leurs formes élégantes et harmonieu\nses le charme incomparable de la beauté humaine. Peut-être\nn’y a-t-il là qu’un désir de l’artiste païen d’ètrc conforme aux\nlois de la nature,qui,donnantàla femme un rôle plus restreint\net plus modeste que celui de l’homme, dut lui départir'des\nbeautés relatives à sa destination sociale.\nDès lors, on comprend que les sculpteurs grecs se soient bor\nnés à l’esthétique conventionnelle que perpétuèrent les images\nde marbre et que, rarement, il nous soit donné de contempler\nune originale beauté féminine dans la statuaire antique.\n11 serait donc inexact de comparer la jeune enfant rieuse du\ncloître arlésicn aux déesses olympiennes. Sa jeune poitrine, scs\nhanches creusées et ses attaches fines rappellent plutôt les\nlignes déliées des adolescents. Toutefois, le visage serait con\nforme aux traits classiques des femmes grecques, si ce n'était,\ndans les yeux aux cils longs et noirs et dans la bouche un\npeu rouge et aux lèvres fortes, une sorte de sensualité d’être\njeune et vigoureux qui, aux dépens de l’harmonie entière de la\npersonne, retient le regard. Les lèvres s’écartent, découvrant\nces dents admirables qui furent et sont encore l’orgueil delà\nrace hellénique. Elle rit, la jeune Arlésicnnc, au peintre (pii lui\nparle doucement, et son rire semble célébrer, dans le décor\nmorne et délaissé des vieilles pierres chrétiennes, la joie de\nvibrer aux appels d’un paganisme magnifiquement instinctif cl\nde sève généreuse.\nDans la terre arlésicnnc, la pioche des fouillcurs a rnis au\njour bien des trésors que l’artiste et le savant peuvent étudier\nau musée municipal, et les monuments de l’art païen, qui\nsubsistent encore et dressent leur masse façonnée vers le ciel\nlimpide de la Provence, parlent suffisamment de beauté pour\nmotiver un long séjour à Arles.\nLe théâtre, par exemple, qui n’eut pas l’heureuse fortune de\ncelui d’Orange, et qui n’est plus qu’une ruine presque entière\nment délabrée,possède encore deux splendides colonnes corin\nthiennes respectées par les envahisseurs chrétiens. Mais c’est\nsurtout par l’amphithéâtre romain, réduction harmonieuse du\nvaste Colisée de Rome, que s’évoquent les fastes évanouis de\nl’antique cité d’Arles.\nEn quittant le cloître de Saint-Trophime, je longe une ruelle\nétroite qui débouche sur le terre-plein des arènes romaines.\nAussitôt ma pensée se reporte à l’impression que j’avais\néprouvée devant le palais d’Avignon. Ici, mon sentiment est",
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     "texte": "tout autre, car l’énorme édifice des Latins, malgré ses pro\nportions colossales, arrête le regard par ses multiples détails\nartistiques qui élégantisent la pierre sans qu’clle en soit moins\nimposante, ni moins gigantesque, que dans les assises formi\ndables des monuments moycn-ûgcux.\nJe pénétre dans l'amphithéâtre. Il est désert et mes pas, qui\nfranchissent des blocs de pierres écroulés, effrayent lézards\net couleuvres avides de soleil vivifiant. Je continue vers l’une\ndes tours mauresques (i) ma pénible ascension. Du sommet\ndu donjon je puis contempler et le cirque et la campagne. Au-\ndessous dévalent les gradins délabrés vers l’arène solitaire.\nLà, jadis combattirent des fauves et des gladiateurs. Sur un\nsigne du consul romain, excités par les cris de plus de afi.ooo\nspectateurs, les combattants s’y livraient au plus monstrueux\ndes carnages. Un tel spectacle effrayerait, certes, notre trop\nfacile nervosité, mais n’y avait-il pas là un enseignement viril\net propre à protéger l’âmcromaine contre la mollesse orientale\nsi nos ancêtres latins avaientsu résister à la déprimante influen\nce des Hellènes vaincus? Les combats du cirque romain ont\nà jamais disparu sans doute, mais ils ont été avantageusement\nremplacés, dans les vieilles arènes, par des courses de tau\nreaux, et le noble jeu de la corrida, tout en perpétuant les\nfortes qualités latines, en corrige, par une forme d’art, les\naspects barbares et sanguinaires.\nTourné vers la ville, avant de quitter mon observatoire,\nje jette un regard sur la campagne ensoleillée. Jadis fé\nconde et fleurie, elle n’est plus qu’un désert malsain, (pie\nl’air pur du rivage méditerranéen ne parvient plus à assai\nnir. Vers le sud, vers la mer phocéenne, dans la Camargue\nmarécageuse, paissent les taureaux nerveux des rnanades\nprovençales, et laCrau pierreuse déroule sa bande monotone\nle long du Rhône triomphant. Une tristesse infinie flotte sur\nla vieille cité. L'antique voie sacrée, — les Alyscamps des\nchrétiens — n’est plus qu’un boulevard insipide. Depuis le\ntemps néfaste où le christianisme dévastateur s’étendit comme\nun terrible fléau sur le pays romain de la belle Arélate, la splen\ndeur de la cité impériale s’éteignit dans la brume fiévreuse des\n(i) Aux xi* et xu° siècles, les Maures envahisseurs établirent leur\nquartier clans les arènes d’Arles cl bâtirent des tours carrées, dont\ntrois subsistent encore, rivalisant ainsi de zèle profanateur avec les\nchrétiens pillards qui ne craignirent pas de hâter par leurs emprunts\nde matériaux, l’œuvre destructive des années.\nIG",
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     "texte": "182\n$\nmarais et dans la tyrannie déprimante de la nouvelle religion.\nJe descends rapidement vers les couloirs. Le vent qui pénè\ntre par les pierres ajourées me glace la poitrine, mais sur la\nplace le soleil du midi provençal réchauffe mes artères et\nchasse mes dernières tristesses.\n' *\n* *\nArles et Avignon, unifiées par la Révolution égalitaire, ne\nsont plus que deux grands villages où,par la faute de la centra\nlisation parisienne,la vie s’anémie chaque jour d’avantage. Les\ndeux antiques cités ne vivent plus que par leur passé,'dont les\nnombreux vestiges résistent mal au vandalisme municipal\ncomme au travail destructeur du temps. Mais la véritable\nProvence,celle des campagnes arrosées par le Rhône puissant,\nn’a pas renoncé,comme les villes circonvoisincs,à la lutte pour\nle triomphe du paganisme. Entre Arles et Avignon, la terre\nlatine est semée de villages, de hameaux et de mas, où la race\nsaine, robuste et belle, scmblejgardcr à peine les traces de vingt\nsiècles de despotisme chrétien. C’est dans ccttcrégion que vit\nle grand poète Mistral. « L’ermite de Maillanc, » comme l’ap\npellent affectueusement ses admirateurs, y coula scs plus har\nmonieux poèmes dans le pur métal de la langue natale, et de\ntous les coins de la Provence, contrée élue des troubadours,\nles poètes proclament, à la suite du vieil aède provençal, le\nretour lumineux des anciens Dieux.\nRoger lé Brun.\nNîmes, été 1900.",
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     "texte": "Vers\nPoèmes\nA mon ami G. Prnnci.\nUn ami clos vieux Jours, voisin do sol i tu do,\nExact comnio l'aiguillo et commo l'habitude,\nEt qui vienne le soir do son mot régulier,\nReprendre au coin du feu l’entretien familier,\n(A. ck Lamartinp;,)\nMon ami, ta maison est la maison des sages,\nTu conformes ta vie à de simples usages,\nPuisses-tu dans la paix g vivre de longs soirs!\nA l’âge oà Von ne sait à quelle source boire,\nFrappant à les volets, sans laurier et sans gloire,\nJe vins, je me souviens que l’huile des pressoirs\nBrûlait paisiblement dans la lampe d’argile,\nEt qu'aux murs tout baignés d'une clarté tranquille\nDes faces rayonnaient près de beaux livres purs.\nA n dehors les vergers ruisselaient de fruits mûrs,\nLes sources bouillonnaient, dans l’antique vallée,\nEt je ne savais point saisir le sens divin\nDe l’hymne qui flottait dans la nuit étoilée\nDes astres scintillants aux menthes du ravin.\nEt tout le clair de lune entrait par tes fenêtres,\nEl tu me dévoilas l’enseignement des maîtres,\nTu me dictas les lois qui régissent le chant,\nLes mots pleins de rayons et plus beaux que des marbres,\nEt comme nous sortions de ton seuil dans le champ,\nJe sentis palpiter l'âme immense des arbres,\nJe rhythmai ma pensée aux cadences du vent.\nEl tète nue, avec nos âmes recueillies,\nPendant que s’épandaienl d'immenses harmonies,\nNous écoulions la nuit lier notre destin,\nEt tous les bruits de l’ombre et les petites vies,\nTandis que des clartés sur les vignes fleuries\nNcigeaient pour célébrer le Mystère du vin.\n*",
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     "texte": "184\nMaintenant, quelques ans ont pesé sur nos tâtes,\nMoi, je me suis assis aux tables des poètes,\nAu centre du festin mon siège était place,\nEt fai vidé ma coupe, et j'ai ceint le feuillage,\nEt je viens à présent vers ta maison, ù sage,\nTa maison est l'asile où dort le temps passé.\nQu’importe à notre cœur plus ardent qu’une lampe\nQue quelques cheveux noirs tombent de notre tempe,\nLe meilleur du banquet est peut-être à la fin,\nEt nous buvons d’un vin plus pur que les eaux vives,\nEt nous verrons en paix, harmonieux convives,\nS’effeuiller la couronne cl les fleurs du jasmin.\nHeureux qui comme toi, sans faire de voyages,\nAssis près du foyer peut goûter le bonheur,\nHeureux qui, sait scruter dans quelques paysages\nLe secret de ses jours et le porte en son cœur !\nJe suis venu souvent, ma chevelure noire,\nHumide d’une nuit au fond des bois sacrés,\nEt n’aimant rien, hormis les arbres des forêts\nQui tendaient sur mon front les rameaux de la gloire\nTa m’accueillis avec des paroles de paix,\nEt je sus que la vie est infinie et bonne,\nMaintenant j'ai chanté, prends ce que je te donne\nLevers harmonieux et pur ne meurt, jamais.\nJe sais mêler la rose aux guirlandes de lierre,\nMais la rose, le soir, passe avec le laurier,\nEt je t’offre ce chant conçu dans la lumière,\nLes lois quota m'appris le règlent, et la pierre\nLe garde simple cl fort comme notre amitié.\nLe tombeau de Virgile\nà Francis Janimes. S'tnï oÿfv/jttt\n(Iliade, VI, V.)\nQuand pourrai-je aborder aux rives d'Italie,\nO Virgile! pour honorer dans ta patrie\nTa tombe antique et sainte avec son laurier vert ?\nJe veux quitter mes bois, ma maison et ma terre,\nLorsque les amandiers dans les champs de mon père",
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     "texte": "185\n10.\nOnt de pins blanches /leurs que les neiges d’hiver.\nVoyageant à l’avant d'une barque latine,\nLes yeux à l’horizon, comme un de ces pêcheurs\nQui labouraient, dis-tu, dans la plaine marine,\nJe viendrai, sur les Jlols je jetterai des fleurs.\nLe vaisseau portera ma joie et ma fortune,\nNi tes dieux, ni ton ciel ne me sont étrangers,\nNous sentirons an soir l’odeur des orangers,\nLes nautonniers tendront la voile sons la lune\nEt chanteront un hymne en l'honneur de la mer.\nCar je ne ferai point ce voyage nautique\nPour vendre mes moissons sur une terre antique,\nDes blés de mon pays le profit m’est amer.\nJe viendrai pour loi seul, père du chant lyrique.\nPlus lard, je gravirai les collines d’Hellas,\nVirgile, et ta mer bleue où jadis lu passas\nRythmant quelque poème au battement des rames,\nUne èglogue où chantaient de brunes jeunes femmes,\nJe la traverserai, je porterai mes pas\nDans VAl'tique déserte, et peut-être l’haleine\nQui vibrait dans les bois sacrés de Mytilàne,\nRqffraichira mon front méditatif et las.\nEcartant les lauriers, si l’eau n’est point tarie,\nComme un poète ancien, aux flots de Castalic,\nJe boirai l'eau des belles Abuses, mais avant\nJe veux fouler le sol antique de tes plaines,\nReligieux ainsi que ces proscrits hellènes\nQui fondaient une ville où les jetait le vent.\nEl quand j'aurai trouvé la tombe où lu reposes,\nDoux chantre gui tressas pour ton front inspiré\nUn vert bandeau de myrte et d'immortelles roses,\nToi qui prophétisais assis dans la forêt,\nAïeul divin, t> toi dont le nom vénéré\nN’eut jamais pour tombeau la mémoire du sage,\nVoici, dans mon émoi, ce que je te dirai :\n— Maître! je suis venu m’asseoir seul à l’ombrage\nQue fait sur ton tombeau le vieil arbre sacré,\nJ'ai tenté la fortune et l'espoir des voyages,\nSi l’épouse au bras blanc comme un galet des plages\nN’est point venue encor, maître, j'ai mesuré\nLe vers, j'ai pris le ciel dans mes hymnes lyriques,\nJ'ai chanté comme loi de chastes bucoliques,",
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     "texte": "t\ni8G\nJ'ai célébré mes bois, ma maison et mes biens,\nLes â(jes révolus sont entre nos cantiques,\nMais le ciel est le môme cl les Dieux sont les miens.\nPère, ce n’est pas vrai qu'ils dorment dans les plaines,\nEt que dans la clarté des nuits èlyséennes,\nL’œgipan ne fait plus danser Amaryllis*\nJe conduirai l'Epouse où, s'élève la tombe,\nElle t'apportera du lait, une colombe,\nNous donnerons ton nom au premier de nos fils.\nMais ce soir je suis seul, et ne peux, 6 Poète,\nQue t'offrir ce poème ardent et filial,\nEl ce rameau naissant qui ceint ma jeune tète,\nEt que j'ai pris là-bas dans mon pays natal.\nSois-moi propice, ô toi qui loin des vaines ombres,\nDois l'ambroisie auprès des Héros et des Forts,\nToi qui n'erras jamais parmi les myrtes sombres\nOù passent les Amants sons la lune des morts.\nLéo Larguier.\nLa Grand’Combe igoo.",
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     "texte": "A l’Inconnue\nO tendrement voilée an clair-obscur du cœur,\nVotre grâce pareille à la nuit, commençante\nLaissait flotter sur moi son ombre caressante\nEt sa mélancolie et tonte sa douceur.\nComme un berger regarde au fond des bleues campagnes\nUne étoile d'argent pleine de pureté\nLuire paisiblement sur le haut des montagnes,\nAinsi je regardais votre âme, â ma. beauté!\nJe regardais votre âme oà l'espérance est morte,\nO à le souvenir songe et pleure de songer,\nEt mendiant muet oublié sur la porte,\nJe restais devant vous ainsi qu'au étranger,\nCependant je voulais, blonde vision triste,\nVous adorer sans fin, élevant jusqu'à vous,\nComme un beau vase d'or constellé d’améthgstes,\nMa prière et des mots magnifiques et doux.\nContent d'un rêve chaste empli de roses pâles\nJ élargissais en moi votre charme sacré,\nComme un rayon déploie de suprêmes opales\nSur un lac oà le jour vient de s'évaporer.\nMais tandis que mon cœur, dans /.'ivresse enchantée,\nS’attardait comme un soir an milieu des parfums,\nBrusquement, s'élança de ma chair révoltée\nLa flamme des désirs que j’avais cru défunts.\nLa chair a triomphé. Mon cœur chérit encore\nVotre image, seul bien qu’il lui plut retenir,\nMais un crêpe est tombé sur les traits qu'il adore,\nEl depuis ce temps-là je suis triste à mourir.\nRenA-Aliieut Fleury.",
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     "texte": "Deux Sonnets\nUlf\nA René iMorand.\n« Ulf était grand et fort;\nnul n’était son égal ».\nSaoà D'Eüill.\nTournant ses yeux mourants vers l'astre qui se lève,\nEtendu sur le sol, le front ensanglanté,\nUlf, sûr de son courage et de sa loyauté\nBrandit l'acier rougi de son sublime glaive ;\nEl, tranquille il poursuit son immuable rêve\nOù. la Walküre blonde, au nimbe de clarté,\nL'emporte, à son arçon, dans l'antre immensité :\nDemeure des Iléros dont le destin s'achève.\nIl se voit pénétrer an cercle triomphal\nEt suspendre au plafond cannelé du Walhall,\nLe bois divinisé de sa lance mortelle;\nEt, tandis que la lutte exhale sa rumeur,\nUlf, le guerrier, dardant sa farouche prunelle,\nEiche son glaive en terre, étend les bras — et meurt.\na3 janvier 1900",
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     "texte": "1 8q\nII\nTemple\nA Louis Mcletla.\nAprès cela, quand on n\nplus de 2000 ans 1\nL. M.\nSons le soleil couchant, le temple qui flamboie\nRevêt le nimbe clair des antiques grandeurs,\nEt les dieux étalant leurs splendides laideurs\nSurgissent du désert où l'astre d'or se noie.\nLes pylônes, rayés de traits indéfinis,\nSoutiennent pesamment des ciels hiéroglyphiques,\nEt leur masse dessine, en raideurs magnifiques,\nLa lourde majesté des Rhamsès accroupis.\nDevant le NU, dressant sa nudité bicarré,\nCléopêdre parait suivre éternellement\nLe cours voluptueux de son rêve barbare,\nEt sa face ambiguë, oà perce lentement\nLa fatigue des temps en rides désolées,\nSemble porter le poids des heures écoulées.\nfa\nil\\ janvier iyoo.\nGeorges Casella.",
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     "texte": "La vertu récompensée...\nCOMÉDIE EN UN ACTE\nPEnSONNAGÉS.\nLe Mortier, président de In 38 o chambre.\nDe Grandcour, substitut du procureur général.\nBurelli, président de la .‘Ay° chambre.\nMo Renaud, avocat.\nConALiE Mautin,\nJuges, huissier, etc.\nLa scène se passe dans un cabinet situé au palais de justice de...\nPapier vert, fauteuils verts, cartons verts ; au mur, un portrait du\nchef de l’Etat dans un cadre noir.\nAu centre un bureau couvert de paperasses ; autour du bureau\ntrois hommes : Le Mortier, président de la .'18° chambre, soixante\nans, grand, maigre, pattes de lapin grisonnantes, cheveux blancs\ncoupés en brosse, lèvres minces; Burelli,'président de la ihj* cham\nbre; soixante-cinq ans, courtcaud, rougeaud, bedonnant et chauve ;\nlongs favoris poivre et sel; De Grandcour, substitut du procureur\ngénéral, quarante-cinq ans, grand, large, solide, fort brun encore,\ncourte barbe, binocle.\nSCÈNE PREMIÈRE\nLe Mortier. —Alors, mon cher collègue, ça m’a fait grand\nplaisir d’avoir à juger cette affaire; songez donc : une Illicite\nde quatorze ans vendue par sa mère à un vieux monsieur qui\nlui donnait cent francs par semaine; la fille accusant la mère,\nla mère jurant ses grands dieux que la petite était bien assez\nvicieuse pour se vendre elle-même, en un mot une belle cause\npleine d’intérêt pour un vieux président comme moi, blasé\npar une foule d’affaires banales.\nBurelli\\ — D’autant plus, mon ‘cher collègue, qu’il valait\nmieux que tout ceci restât entre nous. Un président moins\nexpert que vous aurait peut-être lancé quelques maladresses\nau sujet du vieux Monsieur. Je n’ai aucune crainte, car, entre\ncamarades, ces affaires-là s’arrangent toujours, mais ç’aurait",
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     "texte": "Ï9 1\npu, malgré tout, me causer quelques tracas regrettables. Avec\ntous ces journaux qui sont d’une indiscrétion 1...\nLe Moutikh. — Oui, vous auriez passé une ou deux mau\nvaises semaines; et puis votre promotion au grade d’officier\naurait pu en souffrir. Tandis qu’avec un vieil ami pour pré\nsident et cc brave do Grandcour comme procureur, la chose\ns’arrangera au gré de tous.\nDe Ghandcouiv. — Bah, nous en avons vu bien d’autres.\nLe MoiiTiEn. — Et puis, toutes nos précautions sont prises.\nAvant-hier, De Grandcour a vu la femme Martin. Il lui a fait\nentendre que... mais raconlcz-lui donc cela vous-même, mon\ncher procureur, vous voyez bien que ce cher Burclli est tout\noreilles.\nDe Givandcouiv. —Oh! c’est bien simple; d’abord, mon\nbeau-frère, le juge d’instruction, m’avait tenu au courant de\nl'affaire.La Martin est une fine mouche qui se retranchait tou\njours derrière celte phrase : « Le Monsieur, c’est un M. Du\nrand. Je ne sais pas ce qu’il fait au juste, seulement je crois\nbien que c’est un président. » Entre nous, elle mentait, la\nvieille coquine ; elle connaissait fort bien mon excellent Burclli...\net elle savait fort bien également qu’il préside avec autant de\ntact <jue de dignité à la 090 chambre. Mais la rusée commère\ncomptait sur un incident d’audience. Elle voulait crier, faire\ndu bruit, demander une enquête, des confrontations, que\nsais-je? Elle aurait ameuté la presse, en un mot fait un scan\ndale épouvantable. Déjà elle en avait parlé à son avocat...\nBuivelli. — Un avocat d’office?\nDe Giiandcouu. — Oui, un ami naturellement, M* Renard.\nG’est moi qui l’ai fait désigner. Avec lui,pas de danger. Aussi\nest-il venu me prévenir de l’intention de la vieille. Et il l’a\navertie toutefois qu’elic jouait là un jeu dangereux. Nous\nnous sommes expliqués; nous avons arrêté ensemble le sens\ngénéral de sa plaidoirie; ensuite, j’ai fait venir la Martin à\nmon cabinet...\nLe Moutieiv et Buivelli, ensemble. — Mais êtes-vous bien\nsûr do M<> llcnard?\nDe Guandcouiv. — Gomme de moi-même. Nous sommes de\nln même bande de jeunesse, ensuite je le tiens un peu par la\npatte.\nBuivelli. —Comment cela?\nDe Guandcouiv. — Bah! un rien, une histoire de lettre poli\ntique écrite à un chef de l’opposition quand il était encore sta\ngiaire; une bêtise, quoil seulement! comme il compte sur la\ncroix pour le premier janvier prochain, il a tout intérêt à\nrester en bonnes relations avec moi. J’cn profite.",
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     "texte": "1\nIQ2\nLe Mortier et Burelli, en belle humeur. — C’est drôle\ncomine vous ôtes toujours gai dans vos histoires.\nDe Giiandcour. — Mais revenons à la vieille. Quand je dis\nvieille, c’est une façon de parler car une femme de\nquarante ans à peine, grande, brune, encore des dents super\nbes, une poitrine plus large quela vôtre, mon cher Burelli\nLe Mortier et Burelli. — Farceur !\nBurelli. —D’abord moi, je suis comme Le Mortier,si\nj’aime les fruits tendres...\nLe Mortier, riant cl lai frappant sur l'èpanlc. —Mau\nvaise langue!\nBurelli.— Je sais que vous ne détestez pas les fruits plus\nmûrs.\nTons trois ensemble. — Ah ! elle est bonne.\nDe Grandcour. —Je fais donc venir celte bonne Coralic à\nmon cabinet\nLe Mortier. — Comment, vous appelez la femme Martin,\nGoralie, maintenant?\nDe Granocour.— Oui, Coralie Martin... mais, depuis\navant-hier, Goralie tout court.\nBurelli. — Ah ah, l’entretien a été intéressant alors ?\nDe Grandcour. — Si intéressant que je l’ai recommencé le\nlendemain même, et que tout à l’heure, un peu avant l’au\ndience, je donnerai l’ordre qu’on l’amène encore chez moi...\npour la presser de faire des révélations.\nLe Mortier et Burelli, se tordant sur leur siège. —\nAli non, par exemple, clic est trop raide !\nDe Grandcour. — N’est-cc pas, elle est bonne ! mais pro\ncédons par ordre. Je lui ni dit tout d’abord qu’elle se mépre\nnait singulièrement si elle croyait en imposer à la Justice.\nQu’elle connaissait fort bien le vrai nom de M. Durand et\nqu’elle n’avait rien à gagner à persister dans son attitude ;\naussitôt elle a joué cartes sur table, ce (pii vaut toujours\nmieux pour tout le monde. D’ailleurs elle a vite vu clair.\nS’obstiner, c’était deux ans de prison : nous lui aurions ap\npliqué le maximum. Tandis qu’avec de la sagesse, de la mo\ndération, de la résignation dans la peine, c’était l’indulgence\ndu tribunal assurée,surtout avec un bon petit procureur, pas\nméchant pour deux sous et redoutant de faire condamner de\nsi jolis yeux noirs contempler les murs d’une centrale pen\ndant deux fois douze mois.\nLe Mortier. — Est-il enjôleur 1\nDe Grandcour. — Ça lui a suffi. Du moment que je fai\nsais appel û scs sentiments, que je faisais vibrer la corde...\nsensible, la belle Goralie s’est humanisée. Ah! je vous jure",
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     "texte": "bien qu’un quart d’heure plus tard elle se fichait pas mal de\nl’accusation, du président Burclli, de M. Durand, de la trente-\nneuvième chambre par-dessus le marché. C’est une femme de\ntète, Coralie. Elle m’a raconté sa petite histoire cl vraiment\nc’est bourré de choses intéressantes. Figurez-vous qu’elle a\nélé d’abord sous-maîtresse dans une pension chic. Puis clic a\nvoulu courir le monde, clic est partie avec une troupe d’opé\nrette en tournée. Ensuite elle est devenue modiste, d’abord à\nBordeaux, puis Paris. Enfin elle s’est mariée avec un im\nbécile, un fonctionnaire. Il n’a eu d’esprit qu’en la laissant\nveuve, mais il avait auparavant d’abord reconnu une petite\nfille, nce depuis cinq ans. C’est clic qui est devenue la char\nmante petite Zézetlc, la pupille de cet excellent Burclli.\nLe Mortier. — Mais de quoi vit-elle actuellement, cette\npauvre femme?\nDk Grandcour. —Elle avait remplacé feu Martin par un\nvieux colonel, mais ce vieux brave étant mort, la pauvre Co\nralie se serait trouvée bien en peine, si, un beau matin, elle\nn’avait lié conversation avec ce bon M. Durand, ancien mar\nchand d’huiles,qui depuis a contribué à l’éducation de Zézette\npour une somme de quatre cents francs par mois.\nLe Mortier. — C’est gentil! (ri Burclli). Mais en aviez-\nvous pour votre argent au moins, cher collègue?\nBurelli. — Si j’en avais pour mon argent ! J’aurais donné\nle double ! le triple ! le quadruple môme I Mais pourquoi se\nmontrer trop généreux quand les gens n’ont pas de prétentions\nexcessives ; si j’en avais pour mon argent 1 ah ! mes amis, quel\ncharmant petit ange. Et caressante, et soumise, et espiègle!\nAinsi figurez-vous que... (il leur parle bas à l’oreille).\nLe Mortier et De Grandcour. — Vrai?\nBurelli (se rengorgeant). — Parfaitement, très chers!\nLe Mortier et De Grandcour. — Veinard II!\nDe Grandcour. — D’ailleurs, si la petite tient de la mère?\nBurelli. — Oh! elle doit en tenir beaucoup.\nLe Mortier. — Félicitations! Moi, je n’en dirai pas autant\nque vous, car actuellement, je suis seul.\nBurelli et De Grandcour. — Seul ?\nLe Mortier. — Parfaitement seul. Bien entendu je ne\ncompte pas ma femme. D’ailleurs, elle a maintenant cinquante\nans Lien sonnés cl voilà déjà dix ans qu’elle n’est plus bonne\n(ju’à entendre la messe et à rendre le pain bénit.\nDe Grandcour. — Ah ! vous voudriez bien être à ma place!\nNon, à celle de ce bon Burclli.\nBurelli. — Mais elle a une sœur, la petite Zézette.\nLe Mortier. —Une sœur ! Et vous n’avez jamais rien dit!\n17",
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     "texte": "></t\nVous vous êtes conduit comme un égoïste, gardant pour vous\nseul ce double trésor.\nDe Grandgour. — Quelle Age a-t-elle, la sœur de Zézette ?\nBurelli. — Minute, minute, mes bons amis.Procédons par\nordre, d’abord, je ne gardais pas pour moi tout seul Zézette\net sa petite sœur Tonton...\nLe Mortiër. — Tonton..., très chic, ça, comme nom. Et\nquel Age?\nBurelli. — Tout à l’heure, que diable, Tonton n’est pas\nici, mais chez une parente qui l’aime beaucoup et qui l’élève\nde la façon la plus correcte. Elle l’a mise au couvent, lui a\nfait apprendre la musique, le piano, le chant, et beaucoup de\nchoses fort intéressantes. Moi, je ne l’ai vue que deux fois,\nl’année dernière, pendant les vacances.\nDe Grandcour. — Et comment est-elle?\nBurelli. — Adorable. On dirait la jumelle de Zézette. Elle\nest grande, mince, brune, des yeux noirs grands comme\nça # . «\nDe Grandgour. — Comme Coralie.\nBurelli. — Hein ?... Ali oui! Je suis bête. C’est cela. Des\nyeux... à damner toutes les cours d’appel du monde entier.\nLe Mortier. —Mais quel Age? mon ami? quel Age.\nBurelli, — Quinze ans dans quinze jours.\nDe Grandgour. — L’Age légal, mon cher Le Mortier, ou à\npeu près.\nLe Mortier. —Epatant, alors.\nBurelli. —Mon cher ami, votre sort est entre vos mains.\nC’est vous qui allez présider l’alïaire; M>ao Coralie vous con\nnaît déjà un peu, et bientôt elle vous appréciera mieux sans\nnul doute. Venez avec moi à la distribution des prix do Ton-\nton ; nous la ramènerons ici avec sa sœur et, ma foi, si vous\nêtes généreux, faites comme j’ai fait pour Zézette et empô-\nchcz-la de retourner au couvent.\nDe Grandgour. —Et ça arrangerait tout le monde !\nLe mortier. —..Vous avez compris, hein! mon excellent\nprocureur.\nDe Grandgour. — Certainement, certainement. Je suis\noui disposé A faire quelques sacrifices pour Coralie.\nLe Mortier. — Nous la réhabiliterons, mon cher.",
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     "texte": "SCÈNE II\nUn Huissier, — Mo Renard est 1;\\ qui cherche M. le Pro\ncureur. Je lui ai dit que M. le Procureur était en conférence\navec messieurs les Présidents et il insiste d’autant plus qu’il\nserait très heureux de voir, dit-il, ces messieurs.\nBurelli. — Parfait.\nLe MonTircu, — A merveille.\nDe GivANDCoun. — Alors, Messieurs..., faites entrer.\nM u Rénard (grand) gros, //5 ans, favoris et collier cou\npés court). — Serviteur, Messieurs. Ou ne dira pas que je\nfréquente la mauvaise compagnie.\nTous, riant. — Ce serait difficile... C’est vrai... trois ma\ngistrats.\nM° Rénard. — Et quoi de neuf, Messieurs ?\nDe CiiANDCoun. —Vous savez que c’est la première affaire\nau rôle.\nM° Renaud, tirant sa montre. — Nous avons le temps,\nnous avons le temps. On ne commencera pas sans nous.\nBurelli.— Toujours farceur, ce bon Renard. Ali 1 ah 1 ah !\nah I et toujours prêt à rendre service aux amis.\nM° Renaud. — Dame, nous ne sommes pas des sauvages,\nil faut bien se tirer d’affaire les uns les autres.\nDe Guandcour (sérieux). — Voyons, Renard, ne nous\namusons nasaux bagatelles de la porte. Tu veux toujours être\ndécoré, n’csl-cc pas ?\nMc Renard, — Tu l’es bien, toi.\nDe Grandcour. — C'est vrai, mais je suis magistral.\nM° Renard. — J’aurais pu l’être.\nDe Grandcour. — Soit. Mon cousin est chef de cabinet\ndu ministre... Il y aura une croix pour celui des membres du\nbarreau... qui sera le mieux appuyé.\nMo Renard. — Alors ?\nDe Grandcour. — Comme c’est tout naturellement i\\ moi\nd’abord, à ces messieurs ensuite qu’on s’est adressé pour les\nrenseignements confidentiels, comme le premier président est\nun peu parent de mon cousin....\nM« Renard. — Achève....\nDe Grandcour.—J’ai tenu ma promesse. Je t’avais prévenu,\nn’est-ce pas, en te demandant ton concours?",
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     "texte": "igG\nM® Renaud. — Pour la centième fois, au moins.\nDe Guandcouiv.—Enfin, j’ai tenu.Voici le rapport de M. le\nPremier. Voici le mien et voici enfin une note de ces excellents\nLe Mortier, et Burelli absolument en ta faveur.\nM° Renaud. — Mais\nDe Guancouu. —Tuas des craintes? Tiens, prends-les.\nCe soir, après l’affaire, tu les mettras toi-même au courrier.\nTu vois, l’adresse est toute préparée.\nM® Renaivd. — Oui, merci, c’est parfait, mais ma lettre.\nDe Guandgouu. — Ton ancienne lettre d’opposition, liens,\nregarde, la voici.\nLe Moutieu et Buivelli.— CommentI c'est vous qui l’avez?\nDe Guandgouu. — Depuis 8 ans. Quand j'étais chef de\ncabinet, j’ai eu soin de la retirer du carton où on aurait pu la\ntrouver un jour ou l’autre,\nMc Renaud. — Mais si on venait à s’apercevoir\nDe Guandcouh. — Aucun danger. J’ai changé la fiche du\ndossier.\nM e Renaud. —Alors,donne.\nDe GnANDCOun. —Après la plaidoirie.\nMo Renaud., — Tu te méfies de moi.\nDe Guandcouu. — Non, mais c’est pour te stimuler.\nM° Renaud.— Franchement, il n’y a pas besoin de cela.\nTu sais bien que je suis tout dévoué ù nos amis Le Mortier et\nBurelli en particulier, et à l’honneur de la magistrature en\ngénéral.\nDe Guandcouh. — Oui, mais c’est le coup de fouet, lu sais,\nle coup de cravache auprès du poteau.\nLe Moivtieh. — Enfin, vous allez nous faire quelque chose\nde bien, mon cher maître.\nBurelli. — Quelque chose do corsé.\nDe Guandgouu. — D’enlevant.\nLe Moutieu. — D’adroit, surtout.\nM® Renaud. —N’ayez pas peur. Quand un homme comme\nmoi, qui possède à fond mes classiques, qui depuis vingt\naus a l’oreille des tribunaux...\nLTiuissiEn. — M. le Procureur, la prévenue est dans le\ncabinet de Monsieur.\nLe Moutieu (à de Grand cour). — Soignoz-la bien, qu’elle\nne fasse pas de galfe.\nDe Guandgouu. — Ne craignez rien, elle rendrait des points\nà feu Talleyrand. {Il sort.)",
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     "texte": "1 07\nT\nSCÈNE III\nBurelli, — Alors, vous allez être éloquent, convaincant,\nsuperbe. Je vous en serai toujours très obligé, mon cher\nami.\nLe Mortier, — Vous disiez?\nM° Renard. — J’ai l’intention de parler d’abord des erreurs\njudiciaires.\nLe Mortier, —Très bien.\nM e Renard. — Puis...\nBurelli, — Puis ?. .\nMo Renard. — Puis, quelques sorties mélodramatiques,\ncontre les apparences qui suffisent trop souvent, hélas! pour\nbriser une carrière, et j’utiliserai le fameux passage de Mon\ntesquieu sur la calomnie, qui tache, salit, flétrit, accable...\nBurelli, —Bravo, bravo, moucher, bravo.\nLe Mortier. — N’oubliez pas Beaumarchais.\nBurelli. — Ni Molière.\nLe Mortier. — Ni Lamennais.\nBurelli, — Ni saint Paul.\nLe Mortier. — Ni saint Augustin.\nMo Renard. — C’est vrai, un peu de religion ferait très\nbien, après les profanes.\nLe Mortier. — Ce serait le couronnement de l’œuvre.\nBurelli. — Ou du moins du passage on question.\nMo Renard, — Ce sera le couronnement de l’œuvre,\ncroyez-le. Car, après avoir parlé de l’excellente éducation\nreligieuse donnée ces deux malheureuses petites filles,après\navoir rendu hommage à l’inculpée, qui, forte de sa conscience,\ncherche des eonsolations à ses douleurs en se livrant à des\nlectures pieuses\nBurelli et Le Mortier. — Bravo! Bravissimo !\nMo Renard. —Je reviendrai sur la calomnie et sur tout ce\nqu’elle a d’horrible.., vous verrez [il feuillette des papiers).\nA propos, vous n’auriez pas quelque petit renseignement\nsur les deux seuls témoins à charge de l’aflaire. Je ne parle\npas de l’enquête, puisque, grûce au beau-frère de Grandcour,\nelle est pour nous cl ne peut que se renfermerdans le vogue;\nmais de bous petits renseignements confidentiels.\nBurelli. — Malheureusement il n’y a rien. La voisine, la\nblanchisseuse,qui prétend avoir vu des tas de choses, est très",
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     "texte": "• igS\nestimée personnellement ; quant au marchand de chaussures,\nqui abonde dans le même sens, il a une jolie situation, il a\nmôme été sur le point d’être clu conseiller municipal.\nLis Moiitieh. — Sur la liste de l’opposition...\nMo Renaud. —Très bien; c’est déjà quelque chose. Mais\nsur les familles de ces deux témoins?\nLe Mohtieu.—Hum! Hum! oui le frère de la blanchisseuse\na clé condamné, il y a six ans, pour désertion à l’intérieur;\nil a même fait deux années d’Afrique.\nM* Renaud. — Et son mari?\nBurelli. — Il est mort... ah! mais il avait failli être pour\nsuivi un jour pour délit de pêche.\nM° Renaud. — Tout cela, ce n’est pas grand’chosc. Enfin,\nen metlant des fioritures. Et l’autre, le cordonnier?\nLe Mortier. —Tiens, cordonnier fait très bien; c’est\nmieux que négociant en chaussures.\nBurelli. — Oui, le mot fait beaucoup.\nM° Renard. — Enfin, y a-t-il quelque chose?\nLe Mortier. — Le beau-frère do sa femme a fait faillite.\nM° Renard. — Etait-il de l’opposition?\nLe Mortier. —r Non, malheureusement.\nBurelu. — Notre fameux témoin a même failli laisser\nses plumes dans l’affaire : il y a perdu au moins quinze mille\nfrancs de marchandises fournies d’avance.\nMo Renard. — Ah! mais, parfait alors. Il a réduit l’autre\nà la ruine pour se débarrasser de la concurrence.\nLe Mortier. — Ça pourrait aller, mais il faudra de l’habi\nleté, du doigté, de ia souplesse.\nMo Renard. — Nalurcllcmenl, je lui roulerai sa pilule\ndans le sucre et dans la gomme.\nBurelli. — Comme c’est heureux que les avocats puissent\ndire ce qu’ils veulent..,d’ailleurs, nous nousdonnons peut-être\ntrop de mal, puisque c’est cet excellent Le Mortier qui préside\net que ses assesseurs, naturellement, penseront comme lui.\nLe Mortier. — Mon cher, il ne s’agit pas ici de con\nvaincre le tribunal, mais de mettre le public avec nous.\nMo Renard. — Sans compter la presse, qu’il faut enlever.\nBurelli. — Pour deux journaux d’opposition que nous\navons, dont un hebdomadaire!...\nMo Renard. — Mon cher président, il faut, ou qu’ils soient\nobligés de se taire, ou qu’ils divaguent dans le vide. 11 faut\nenlever ça à la baïonnette, je vous le dis, il faut que tout\nsoit brisé, pulvérisé, anéanti.\n(De Grandcour rentre.)",
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     "texte": "*99\nSCÈNE IV\nLe Mortier.— Ah! Ah! Vous voilà, heureux gaillard!\nBurelli. —Enjôleur.\nM« Renaud. — Séducteur. Tout va bien ?\nDe Guandcoui\\. — Comme sur des roulettes. Coralie a eu\nune riche idée. Elle s’est habillée en veuve, elle est superbe.\nLe Moutieu, qui s’est rapproché. — Et elle sent bon !..\nTous rient.\nDe GuANncoun.— Vous savez, nous pouvons commencer.\nLe Moutieu. — Trois heures 25. Oui, l’audience étant\npour trois heures, c’est l’heure.\nIl sonne, l’huissier rentre.\nPrévenez messieurs les juges qu’il est l’heure. A propos,\ny a-t-il du monde dans la salle?\nL’I Iuissieu. —C’est plein comme un œuf, monsieur le Pre\nsident.\nLe Moutieu. — Bien, allez.\nBurelli. — Vous savez, moi j’attends ici. Et vous, mon\ncher Grandcour, vous serez tout doux, hein?\nDe GuANncouu. — N’ayez donc pas peur,\nSCÈNE V\nL’Huissieu. —Messieurs les juges.\nAes (leux Juges entrent.\nior Juge. — Messieurs...\n20 Juge. — Messieurs...\nLes Autres, — Messieurs...\nIls échangent des poignées de mains.\nior Juge à M» Renard. — Cher maître...\n2° juge à M'• Renard. — La santé est bonne?\nM” Renaud. — Excellente. Dites donc, je me sauve à mon\nbanc.\nLe Moutieu. — Oui, oui, allez.\nIls se préparent, se regardent devant la glace, font bouf\nfer le rabat, mettent en valeur le ruban rouge.",
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     "texte": "200\nLe Mortier va à la porte. Par le trou de la serrure, il\nregarde.\n11 y en a un monde. A l'huissier. Annoncez.\nL’Huissier. — Le Tribunal ! ! ! !\nSG15NE VI\nBurelli, lorsqu'ils sont partis, à l'huissier. — Restez\nici. Tout à l’heure, lorsque Mo Renard parlera, vous entre\nbâillerez la porte.\nL’Huissier.—Rien, Monsieur. J’ai une lettre pour Monsieur.\nBurelli. — Qui vous a remis cela?\nL’Huissier. — C’est M\">o Martin, la prévenue.\nBurelli, lisant. — Mon cher parrain. Je m’ennuie beau\ncoup au couvent où, malgré la compagnie de ma sœur Ton-\nton, mon petit parrain me manque. Le monsieur qui est venu\nà la maison m’interroger avant le départ de maman pour\nson voyage avait été bien gentil — (oui, le juge d’instruc\ntion, le beau-frère de Grandcour,) avait été bien gentil en me\npromettant ([ne maman serait bientôt de retour. Pourtant il y\na quinze longs jours de cela et maman ne revenant pas, je ne\npuis ni l’embrasser ni embrasser mon cher petit parrain. » —\nPauvre petit chat va ! — de sorte que je ne sais quoi penser.\nTâche de hâter son retour, mon bon petit parrain, si cela est\nen ton pouvoir. Tonton t’embrasse bien. Moi, je t’envoie\nde bons gros baisers, 'l'a petite Zézcttc.\nEst-elle gentille? Il embrasse la lettre à la dérobée.\nA l'huissier qui écoule. — Que se passe-t-ilj?\nL’Huissier. — On va entendre les témoins, monsieur le\nPrésident.\nBurelli. — Oh ! ces témoins. En voilà à qui je souhaite de\nne pas tomber entre mes mains un jour ou l’autre (à l'huis\nsier). Et vous dites qu’il y a du monde?\nL’Huissier. — Jusque dans l’escalier. Tout à l’heure, un\nmonsieur a offert cent sous â un gendarme pour le laisser\nentrer par la porto des témoins.\nBurelli — El où en est-on ?\nL’Huissier, entrebâillant la porte. —C’est M. le procu\nreur qui parle, il commence....\nBurelli. — Bien, fermez, nous verrons tout à l’heure.\n(Un silence). Vous n’avez pas un journal?",
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     "texte": "201\nL’IIuissier. — Pardon, j’ai « lo Propagateur».\nBuhelli. — .Te l’ai lu. Il n’y a pas grand’cliose dans ce\njournal-là.\nL’HuissiEn. —Ahl moi je trouve qu’il a deux l)icn jolis\nfeuilletons.\nBurelli.— Oui, le Maître de forges et les Deux Gosses.\nMoi aussi, je les lis... C’est très intéressant... et très moral.\nL’Huissier. — Moi, ce qui m’intéresse, c’est de tâcher de\ndeviner ce qui arrivera.\nBurelli. — Moi aussi. Nous nous amusons souvent à cela,\nmes assesseurs et moi dans les audiences longues, ennuyeu\nses\nL’IIuissiei\\. —Ah! moi, depuis trente ans que je suis ici,\nje prends chaque malin un des deux numéros de dépôt de\nchaque journal au greffe; je les rends le lendemain quand\nma femme les a lus; je les lui porto à midi... Mais il me\nsemble... Oui, M. de Graridcour a terminé,\nBurelli. — Ouvrez la porte, alors.\nL’Huissier. — Me Renard se prépare.\nBurelli. — Ma foi, je vais me mettre justo derrière la\nporte.\nL'huissier lui avance lin fauteuil.\nBurelli. — Là ! Je vais être très bien.\nL'huissier s'asseoit sur une chaise rembourrée.\nMo Renard (voix de la Coulisse).\nMessieurs !\nOn aurait pu croire, après les erreurs judiciaires dont four\nmille l’histoire de nos tribunaux, on aurait pu croire, dis-je,\naprès tant d’innocents injustement condamnés et flétris par\nsuite de monstrueuses malchances, que les magistrats, s’ins\npirant de tant d’exemples à jamais regrettables, hésiteraient à\ntraduire à la barre de l’opprobre les personnes dont la culpa\nbilité n’est pas évidente, manifeste.\nCeux qui ont pensé ainsi se sont trompés. Ceux qui ont cru\n(lue le parquet s’inspirerait des faits et non des apparences\nde faits se sont trompés, car les exemples de Lesurqucs, do\nMoreau et de tant d’autres que je néglige pour ne m’occuper\n(iue des plus célèbres, bien qu’ayant laissé des traces profon\ndes dans l’Ame des foules, n’en ont pas laissé dans celle des\nmagistrats. (Humeurs.)\n(due voyons-nous en effet aujourd’hui, Messieurs? Une\npauvre femme, une honnête femme, une mère de famille sans\ndéfense, sans appui, puisqu’elle est veuve, une pauvre femme\ntraînée dans cette enceinte, assise sur ces bancs où se sont\nassis les pires malfaiteurs, et cela parce que l’instruction faite",
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     "texte": "202\nen hAlc et sans aucuno des garanties necessaires a mal jugé\net a confondu l’innocence avec la culpabilité.\nCar ma cliente est innocente, Messieurs, elle est innocente,\nce n’est pas moi qui le démontrerai, ce sont les faits, ce sera\nl’évidence même, et si les magistrats avaient jugé à propos\nde faire leur enquête comme j’ai cru devoir faire la mienne,\nils n’auraient pas franchi cette première étape de l’erreur judi\nciaire, qui est la comparution devant un tribunal.\nEn effet, Messieurs, vous le savez, même après un acquit\ntement, il subsiste encore, chez les esprits faibles, chez les\nesprits timorés, chez les esprits méchants aussi, des doutes\ninjurieux et parfois dobsifs.\nÇes doutes se produiront-ils à propos de Mm® Martin, ma\ncliente ? je n’ose l'espérer. Car, et tout A l'heure, je m’appe\nsantirai sur des faits, la calomnie a été bien lancée, puisque\ndes magistrats qui eussent pu être, il est vrai, plus prudents,\ns’y sont laissé tromper.\nOn a agité devant eux quoi? des faits? non ! des apparen\nces 1 on a répandu des bruits, on a miné, sapé la réputation\nde ma cliente, puis, lorsqu’on a eu constitué à cette pauvre\nfemme ce (pie j’appellerai un casier de portières, on est venu\ninvoquer je ne sais quelle mauvaise et scandaleuse réputation.\nPourtant, Mmo Martin, veuve d’un fonctionnaire, a droit à\ntous les égards, à tous les respects. Seule, sans d’autres res\nsources qu’une modeste rente, à peine accrue par une légère\npension do veuve d’employé de l’Etat, elle tient dans notre\nville un rang honorable, elle n’a pas do dettes, elle élève\nadmirablement et chrétiennement scs enfants. Elle leur a fait\ndonner et leur fait donner encore la meilleure éducation dans\nun des couvents les plus renommés de notre région ; elle leur\nsert elle-même de professeur pendant les vacances, car à ses\nqualités de mère, de chrétienne, ma clienlejoint les plus rares\ntalents de scicnco et d’agrément.\nCela a-t-il excité la basse jalousie de certains voisins, de\nces gens qui ne savent rien, ignorent tout et envient le talent,\nla beauté et les relations d’autrui? Oui, Messieurs, et comme\nje vous le disais il n’y a qu’un instant, on a forgé contre ma\ncliente des apparences, ces armes qui accompagnent si bien\nl’infAme calomnie.\nAli! ces apparencesI L’universalité des hommes se repaît\ndes apparences, a dit Machiavel. Et l’on instrumente, et l’on\naccuse, et l’on voudrait condamner sur des apparences 1\nSavez-vous, Messieurs, ce que les esprits les plus hauts ont\ndit des apparences ? Je vous citais Machiavel, je vous citerai\nLa Rochefoucauld, disant que les apparences ont fait autant\nde mal que la vérité a fait de bien. Je vous citerai Molière",
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     "texte": "pour qui « le plus souvent l’apparence déçoit. » Je vous citerai\nVoltaire,\nIl ne faut pas sur la simple apparence\nJuger légèrement, condamner l’innocence.\nJe vous citerais, si je ne craignais d’abuser, Mme de Sévigné,\nDuclos, Fénelon et le grand La Fontaine.\nJe vous le répète, Messieurs, les apparences servent la\ncalomnie.\nCalomnie, l’acte méprisable de porter une accusation fausse;\nmais calomnie cent fois plus méprisable, lorsqu’elle flétrit une\nmère dans la personne de scs enfants.\n« La calomnie, a dit Méandre, c’est la bainc servie par le\nmensonge ». « 11 faut se résoudre à payer toute sa vie quelque\ntribut à la calomnie », a dit Voltaire. C’est ce qui est arrivé.\nEt comme, selon ce grand écrivain, « la calomnie marche à\ntire d’aile », bientôt la réputation si pure, si inattaquable de\nma cliente a été outragée. Elle a connu, cette pauvre veuve,\nelle a connu par elle-même ce que dit Diderot : « Tel trait de\nla calomnie est plus cruel que le poignard do l’assassin. »\nElle a vu, ainsi (pie le dit Montesquieu, la calomnie naître,\ncroître, se développer, tout envahir, et cela parce que, comme\nje vous l’ai déjà dit, il s’est trouvé auprès d’elle des gens\njaloux, des esprits bas.\nA-t-elle dû souffrir celte honnête mère de famille! C’est que\nles morts se moquent de la calomnie, a dit Chàteaubriant,\nmais les vivants peuvent en mourir. Calomniez, calomniez,\ndit Basile, il en restera toujours quelque chose. Eh bien,\nMessieurs, non seulement il en est resté quelque chose, mais\nnous assistons à ce spectacle pénible, douloureux, poignant,\nà ce spectacle que nous avons devant les yeux, d’une femme\nqui pleure et qui pourtant ne devrait pas pleurer.\nQu’elle se console. L’estime des honnêtes gens lui restera.\nAinsi (pic l’ont dit autrefois saint Jean Chrysostôme et\nsaint Augustin, il va au calomnié la sympathie des honnêtes\ngens qui peuvent l’être. Et puis, c’est dans sa conscience que\nma cliente trouve les meilleurs éléments de consolation. C’est\naussi dans les lectures pieuses, dans la lecture de celte Imi\ntation de Jésus-Christ qu’elle lisait encore ce matin, quand je\nl’ai vue avant l’audience, dans cette Imitation que tous, sans\ndistinction d’opinions ni de croyances, nous admirons pour\nsa douce philosophie.\nAh! Messieurs,puissent-ils être aussi tranquilles que nous,\nces témoins dont les dépositions si peu nettes, si hésitantes,\nont motivé une accusation aggravée de onze jours de déten-",
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     "texte": "20/|\nlion préventive; ces témoins qui, tout à l’heure, devant ce tri\nbunal, avaient plutôt l’air d’ôlre des accusés que des accusa\nteurs .\nAh ! si l’on voulait parler. Si l’on voulait établir une corré\nlation quelconque entre certaines personnes et certains faits!\nGctle blanchisseuse, qui a cherché une paille dans l’œil de\nsa voisine sans penser à cette poutre qu’elle possède elle-\nmême. Elle ne s’est pas souvenue de celte condamnation subie\npar son frère pour avoir lâchement refusé le premier devoir\nd’un citoyen, celui d’être soldat. Elle n’a pas pensé non plus\nà son mari, aujourd’hui mort, heureusement pour lui, car il\nallait s’asseoir comme braconnier sur les bancs de la correc\ntionnelle; on me dira que ce n’est pas elle qui est coupable;\nc’est possible, mais j’ai le droit de dire que, moralement, cela\nlui a constitué un regrettable et dangereux état d’esprit.\nEt ce cordonnier ambitieux qui, dans les rangs du parti de\nl’opposition prétendue avancée, a cherché la satisfaction de\nses ambitions vulgaires; les voilà bien, ceux qui veulent\ngouverner le monde, et qui, par négligence, par maladresse,\npar jalousie contre un concurrent peut-être, ce concurrent fût-\nil même un camarade, un ami, un parent, n’hésitent pas à\nlaisser sacrifier ou à sacrifier eux-mêmes celui qui les gêne,\npoussant l’habileté jusqu’à avoir l’air d’être victime, afin de\nmieux en imposer aux naïfs, aux aveugles, aux pauvres d’es\nprit !\nMais je laisse de côté ces tristes choses de notre humanité.\nSomme toute, j’ai assez démontré que rien ne lient, debout\ndans celte affaire; je sais qu’il était du devoir du ministère\npublic de soutenir l’accusation puisque des témoignages —que\nj’ai réduits à néant —existaient. Mais maintenant rien n’existe\nplus, et, ainsi qu’à mon début, je déclare regretter d’avoir été\nobligé de détruire l'échafaudage laborieusement construit par\nnos ennemis.\nA l’immoralité, Messieurs, opposez la morale ; à la méchan\nceté, la justice ; que vos balances, ô magistrats, pèsent bien\nla calomnie et l'innocence. Vous avez le pouvoir dont parle le\nChrist, de lier et de délier. Prononcez-vous en toute quiétude\nd’âme. Aux enfants, rendez leur mère! Une mère. Ce mot si\ndoux, ne condamnez pas deux pauvres petits anges à ne plus\nle prononcer sans trouble.\nQue votre justice soit éclatante. 11 n’est plus besoin d’exa\nmen, de témoignages, de délibération, vous n’avez plus, Mes\nsieurs, qu’à écouter le cri de votre cœur et qu’à renvoyer,tête\nhaute, cette honnête femme, que tous, moi le premier, nous\ndevons saluer respectueusement.\n{Applaudissements, rumeurs.)",
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     "texte": "205\n18\nL’Huissier fermant la porte. — Il vient de sc rasseoir;\ntout le Barreau sc précipite vers lui. C’était vraiment beau.\nBu relui. —Oui, je crois que nous pouvons être tranquilles.\nLTIuissieii (regardant par le Iran de la serrure).\nM. Le Mortier sc lève. Je ne puis entendre C’est fini, il\ns’est levé et couvert.\nLa porte s’ouvre.\nSCÈNE VII\nLe Mortier.— Eh bien! mon vieux, en voilà un acquitte\nment bien enlevé.\nBurelli. — Parfait. J’étais là, j’ai entendu ; alors ça y est.\nLe Mortier. —Ab ça, est-ce que vous en doutiez!\nDe Grandcour. — Renard va venir....\nRenaud entre avec Coralie.— Entrez, entrez, belle daine,\nremerciez ce cher président M. Le Mortier.\nLe Mortier. — Chère Madame, je dépose mes hommages à\nvos [lieds.C’est que vous êtes réellement ravissante eu si jolie\ntoilette....\nCoralie. —Je suis vraiment confuse, monsieur le Président\n[à üurclli)...K\\i bien 1 mon cher, vous aviez été bien imprudent\net bien maladroit tout de même.\nRuiielli. — N’en parlons plus, je vous en prie, je vous\nferai oublier toute cette méchante aiïairc; remerciez plutôt cet\nexcellent de Grandcour.\nLe Mortier.— Et ce bon Renard.\nTous se précipitent vers Renard.\nLe Mortier.— C’est vrai, c’est lui le vrai triomphateur.\nBurelli. — C’est un ami rare.\nUn des assesseurs. —Et un talent plus rare encore.\n(Les assesseurs sortent. L’huissier aussi.)\nCoralie à de Grandcour.— l)is-donc, toi, lu aurais bien\npu être un peu moins rosse dans ton réquisitoire.\nDe Guandcour.— Mais, ma chère amie, il fallait bien\nCoralie. — Quoi ?\nDe Guandcour.— Enfin, il fallait bien donner à Renard\nl’occasion de dire quelques bonnes phrases.\nCoralie. —N’cn parlons plus, nous arrangerons ça. (A Le",
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     "texte": ";\nüoG\nMortier). Et quand viendrez-vous dîner, mon cher Président V\nLe Mortier. — Ma foi, quand Burelli me le dira.\nCor a lie . — Après-demain, alors.\nBurelli.— Mais, et Zczellc?\nCoralie. — J’irai la chercher demain... ainsique Tonton.\nLe Mortier. — Bravo alors 1\nCoralie. — Ça ne vous ennuie pas de dîner avec ces petite\nfilles?\nLe Mortier. — Oh 1 oh ! i\\ qui dites-vous cela 1\nCoralie à de Grandconr. — Toi aussi, tu viendras. On\ndînera à six heures (bas à Renard), venez à quatre.\nRenard [bas). — La récompense promise?\nCoralie, aveccjrûce à de Grandconr. —Bon petit procureur,\nsi méchant et si gentil.\nRenard, à de Grandconr. — A propos, et ma lettre.\nDe Givandcour. — Voilà.\nRenard la brûlant. — Tu sais, je ne l’ai pas volée, ma\ndécoration.\nCoralie. — Vous allez être décoré?\nRenard. — Dans quelques jours.\nCoralie. — Le mérite est toujours récompensé.\nRenard, — La vertu aussi.\nAlexandre Mercier\n(rideau)",
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     "texte": "Albert Samain\nIl vient de mourir à l’Age de !\\-i ans, dans un coin de la fo\nrêt de Chcvrcusc. Depuis longtemps languissant d’une mala\ndie qui ne pardonne pas, il était allé chercher, parmi les ar\nbres et la fraîcheur des fontaines, un repos de quelques jours;\nc’est le repos éternel qu’il y a trouve. Bien peu, parmi scs\namis, le croyaient gravement atteint, aussi la nouvelle de sa\nmort a été accueillie, dans le monde des lettres, avec une\ndouloureuse surprise.\nAlbert Samain était, parmi les poètes de sa génération,\nl’un de ceux qui avaient eu la rare fortune d’arriver au grand\npublic, autant qu’on peut appeler grand public les quel\nques centaines de personnes qui, chez nous, lisent des vers.\nD’un caractère modeste et timide, ce n’est point, comme\ntant d’autres, par une intrigue savamment menée et par\ndes sollicitations pressantes, qu’Albcrt Samain était ar\nrivé à un tel résultat. U fallut presque lui faire violence pour\nqu’il se décidât à publier son premier volume an Jardin de\nl’Infante qui lui apporta, en un instant, une belle moisson de\nlauriers. François Coppéo le prit sous son patronage. D’au\ncuns s’étonnèrent de celte fortune soudaine, et plus d’un, côté\ndes raffinés, déclara que l’obscurité était préférable à la gloire\ndépartie par un Coppéc. Samain méritait mieux que le suf\nfrage du « petit épicier de Montrouge », et il en eut d’autres\nplus appréciables. Mais comment expliquer son succès ?\nSamain ne fut point à proprement parler ce qu’on entend par\nun poète raffiné. C’est là une première raison pour être com\npris du plus grand nombre. Il ne fut point non plus un poète\nvraiment original, porteur de formules nouvelles et de notes\ninconnues dans les concerts du Parnasse.\nQuoiqu'il soit de mise d’octroyer, aux écrivains récemment\ndécédés, d’hyperboliques éloges, et de découvrir, dans leurs\nœuvres, des qualités inconnues, en attendant l’inévitable ou\nbli, je ne crois pas manquer d’égards en vers le poète du Jardin\nde l’Injante en déclarant que, selon moi, ce qui le distingue",
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     "texte": "2o8\nc’est une absence complète d'originalité, et que c’est cela\nmême qui lui valut sa réussite auprès du public.\nVenu à la fin d’un siècle qui a été, au point de vue poéti\nque, le plus riche, le plus varié et le plus tourmenté dans les\nannales de notre histoire littéraire, Albert Samain semble\ns’ètre assimilé loutes les inspirations qui l’avaient précédé,\npour les rendre et pour les traduire avec un art, avec une\nscience et une harmonie vraiment remarquables.\nQuand on a fermé ses deux recueils : An jardin de /'In\nfante cl Aux Jhmcs du vase,on ne saurait avoir une impres\nsion d’unité dans l’inspiration et infailliblement, on est hanté\npar le souvenir de Lamartine, de Baudelaire, de Leconto de\nLisle, de Verlaine.\nDe Lamartine, Samain reflète parfois le charme mélanco\nlique et enveloppant comme la tiédeur d’un soir d’automne.\nA Baudelaire, il emprunta souvent scs élans de révolte contre\nles attirances et la domination de la luxure :\nChimère d’or assise au désert de l’Ennui,\nFille infâme du vieux Désir et de la nuit,\nDiamant du Péché scellé sous les sept voiles,\nFeu du feu, sang du sang et moelles de nos moelles.\nDe Verlaine, il tient ce mysticisme affiné, tendre,volup\ntueux et triste :\nLa vie est comme un grand violon qui sanglote\nS’il n’a pas lé pessimisme d'inspiration qui caractérise Le-\nconte de Lisle, il en a la sévérité et la froideur, il peine atté\nnuées par des mélancolies trop mièvres, endos paysages grecs,\ncomme, par exemple, dans les Vierges au crépuscule (<c Aux\nflancs du vase »).\nC’est pour avoir ainsi condensé et fondu des caractères si\ndivers que Samain a trouvé un écho chez les lecteurs de vers\nde cette fin de siècle.\nQuoique mes préférences soient pour les paysages enso\nleillés et chauds de nos midis rayonnants, j’ai aimé, parfois,\nà reposer mes yeux sur les horizons pâles et gris qui forment\nle fond du Jardin de l’Infante et d'Aux flancs du vase.\nDans ce dernier recueil, on sent la fatigue et l’affaiblissement\nde sa verve, et il ne pouvait en être autrement car la maladie\nle minait déjà, mais en faisant abstraction des sentiments",
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     "texte": "20 9\nanachroniques que, trop souvent, le poète attribue scs per\nsonnages, il y a dans ce recueil d’admirables morceaux qui\nsuffiraient à valoir de la gloire à de moins riches qu’Albert\nSamain. Tel celui-ci :\nMyrlil a vaincu Palémonc en ses jeux;\nComme il l'étreint, rieuse, entre ses bras fougueux,\nIl frémit, de sentir sous les toiles légères,\nPalpiter tout è coup des formes étrangères;\nEt la double rondeur naissante des seins nus\nJaillit comme un beau fruit sous ses doigts ingénus.\nLe jeu cesse... Un mystère, en son cœur, vient d’éclore.\nEt grave il les caresse, et les caresse encore.\nE. S. 0",
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   "controle": "début : titre retrouvé (début long) ; fin : fin de la page 215",
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     "texte": "Bibliographie\nAlbert Boissière: Une f?«rce(Fasquellc).\n11 serait déjà tard pour parler du beau livre de M. Albert\nBoissière, s’il était un des livres qui ne durent qu’une saison:\nheureusement il n’en est pas ainsi. C’est assurément l’un des\nmeilleurs romans de cette année, d’un style sobre, nerveux,\nriche, allant quand il le faut, jusqu’à l’argot, mais seulement\nquand il le faut, car c’est celui d’un écrivain de race qui sait\nmanier merveilleusement sa langue. C’est un livre qui sent\nbon l’odeur salée de la mer; et les mœurs do grèves qui lui\nservent de décor sont brossées avec une habileté rare. Do\nplus le livre est « intéressant», chose difficile à trouver main\ntenant, et la silhouette de l’héroïne, de celte garce qu’on sur\nnomme Paimpol la Marinette, est vraiment parfaitement dessi\nnée. Il y a à côté de pages d’une vie triviale de marins, des\npages d’un tragique intense et je sais peu de choses aussi sai\nsissantes que l’aSsassinat de François par la Marinette qui\nvenge ainsi son amant Le Mardec. M. Albert Boissière, dont\non se rappelle VIllusoire A venture et son roman do mœurs\nrustique Les May luire nous montre dans Une duree une nou\nvelle phase de son talent; il faut donc nousaltendre encore à\nquelque chose d’imprévu dans son prochain livre: Les Trois\nfleurons de la Couronne, qui sera, dans un autre genre» espé-\nrons-le, un livre aussi beau que son dernier roman.\nJean Dolent: Façon d'exprimer, choisies par Ilélo (mai\nson des Poètes).\nCe petit livre est un choix très heureux fait par une femme\ndes idées et des pensées semées par Jean Dolent au cours de\nscs livres. Car Jean Dolent est philosophe, je ne dirai pas\nphilosophe sans le savoir, mais un peu à la façon de Montai\ngne, avec ironie, avec coquetterie et sans trop vouloir en avoir\nPair. Faut-il citer quelques-unes de ces pensées, prises au\nhasard, car je n’ai pas la prétention de faire un choix dans un\nchoix : tout est à choisir.\nSuivez bien mon déraisonnement...\nLes choses que je ne fais pas me prennent beaucoup de\ntemps, je ne les fais pas, mais j’y songe; les choscsquc je ne\nfais pas me prennent tout mon temps.\nL’art officiel est un art particulier ; il a cela de particulier\nque ce n’est pas de l’art.\nLa vie est chère, mais la mort est bon marché.",
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     "texte": "au\nL’amour est la politesse des hommes.\nLa beauté a seulement quelques types, la laideur est d’une\nétonnante variété : les yeux louchent de dix manières ; il y a\nbien des façons de porter la bosse ; un boiteux d’un autre boi\nteux dibère ; un vilain nez s’allonge, se retrousse, s’épate...\nDans nos ironies du lundi, il y a des choses déjà dites\ndimanche.\nT. KuNGSon.\nJ. Joseph-Renaud : Notre-Dame de Cythàre (Flam\nmarion).\nComme les précédentes œuvres du même auteur, c’est un\nroman ii thèse féministe. Ce n’est point le lieu ici de discuter\ncelte thèse : il faut dire pourtant qu’elle apparaît d’un fémi\nnisme rationnel, qui ne veut pas faire de la femme un pseudo\nhomme, mais nu contraire une femme libre, développant\ntoutes ses facultés. L’auteur est contre le mariage pour ce\nqu’il appelle l’union libre, une union dont les contractants\nposeront eux-mêmes les bases et qui pourra toujours être\nrompue. Et il nous donne en exemple celle do René de La-\nlayre et de Brigitte Seymède.\nAu point de vue littéraire son œuvre a des qualités de mou\nvement, de grouillement même, dirai-je, sans nller jusqu’il la\nconfusion. Il sait faire vivre et animer nombre de personna\nges en les marquant d’un trait caractéristique : celui de\nChristel Navailles, par exemple, très étudié, dilettante indé\npendant, est tout à fait séduisant. 11 a créé un type infini\nment amusant de Félicie de Latayre, Ciccie, avec son langage\nd’un parisianisme j’menfichiste, de même qu’il a su faire ba\nvarder dans son argot de Montmartre, Nina de CaiIIcviIle, la\npetite maîtresse de M. le conseiller d’Etat Honoré de Latayre.\nL’apôtre du féminisme, Jean Valtière, elle baron juif de Sul-\nlcnstein sont aussi parmi scs types les plus réussis. Et puis\nl’auteur sait de temps autre retrousser un bout de jupe ou\nfaire entrevoir un sem de la façon la plus tentante. La néces\nsité de la thèse lui fait peut-être commettre quelques invrai\nsemblances, mais, en somme, son livre est intéressant d’un\nbout à l’autre, écrit dans une langue sobre, et il plaira cer\ntainement aux femmes, ainsi qu’aux hommes aussi d’ail\nleurs. — T. K.\nJacques des Gâchons : Ilhodènc et Corusculns. —\nElampc.fi. — Charmante plaquette due à la collaboration de\ntrois frères. L’un, Jacques des Gâchons,dans une langue excel\nlente,y conte la légende berrichonne de Rhodène et de Corus-\nculus. Le deuxième,AndrédesGâchons, d’un crayon minutieux\net délicat en a illustré les épisodes les plus saillants, et le troi\nsième, Didier des Gâchons, s’est fait l’éditeur de ce gracieux",
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     "texte": "2 12\nopuscule dont la valeur typographique sera appréciée des\nbibliophiles les plus exigeants.\nE. S. O.\nPaul Audrieourt: La Potion. Edition de « la Vogue. »\nUn acte, ou mieux une courte scène d’un jeune auteur qui\nvient de mourir et dont le trépas si brusque et si imprévu\ndonne à cette plaquette un intérêt tout spécial, car cet essai\nthéâtral pivotait justement sur la mort d’un enfant malade\nescomptée par scs parents en vue d’un avenir pour eux moins\nobéré et moins chargé de soucis. La situation que l’auteur a\nvoulu exploiter était vraiment poignante, mais elle eût gagné\nh être plus amplement développée. Néanmoins, telle quelle\nest, cette œuvre semble témoigner d’un vrai tempérament\ndramatique auquel il n’eût manqué que le métier, qui s’ac\nquiert par l'expérience, si la mort n’était venue brusquement\ninterrompre la carrière naissante de M. Paul Audrieourt, à\nla veille même du jour où sa pièce devait être jouée au théâtre\nMaguera.\nE. S.-O.\nA Van Bever et Paul Léautaud : Morceaux choisis\ndes poètes contemporains (Mercure de France).\nLe livre MM. Van Bever et Léautaud n’a pas eu ce qu’on\nappelle une bonne presse. M. Vielé-Griffin écrit dans le Met•-\ncure qu’il en regrette le ton « petit bourgeois », timoré et\npauvre en face d'une matière si riche, les omissions vrai\nment scandaleuses et l’innocente suffisance ». Et â vrai dire,\nce n’est pas tant la bonne volonté qui a manqué aux auteurs,\nqu’une idée directrice rationnelle. Ils se sont crus éclectiques\nen faisant entrer dans leur volume deux ou trois poètes qui\nn'étaient pas de la « maison ». Car ils n’ont pas fait seule\nment des « morceaux choisis » : ils ont fait un « choix de\npoètes » et vraiment on se demande ce qui a pu les guider\ndans un choix aussi extraordinaire. MM. Van Bever et Léau\ntaud ne se sont-ils pas demandé ce qu’on penserait dans quel\nques années de leur volume*/ Car le choix se fera, mais len\ntement, et vouloir le devancer est toujours périlleux. Le\nmeilleur plan, c’était simplement de continuer YAnlologic-\nLemerre : point n’était nécessaire alors d’y mettre tous les\npoètes contemporains, ce qui aurait demandé des volumes,\nmais il suffisait de suivre un ordre quasi-chronologique et de\nrestreindre leur choix parmi les poètes qui ont dépassé la\ntrentaine par exemple. De la sorte ils se conservaient pour\nplus tard la possibilité de nouveaux volumes, tandis qu’avec\nun début comme le leur, il 11e peut y avoir qu’une confusion\nregrettable apportée dans l’esprit du public par un livre qui\ncroit représenter la poésie française contemporaine et qui 11e\nla représente certainement pus.— T. K.",
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     "texte": "2l3\nFernand Séverin : Poèmes ingénus (Librairie Fisch-\nbacher.)\nIl y a quelques années que M. Albert Mockel écrivait (dans\nscs Propos de Littérature) : « Un poêle exquis, M. Fernand\nSéverin, arrivé des bords de la Meuse, se fixer à Bruxelles, y\nmodula des vers d’une enchanteresse candeur. » Ces vers (pii\ntour i\\ tour, lurent VHumble trésor, un Chant dans l'ombre\net les Matins angéliques se trouvent réunis aujourd’hui sous\nle lilrc général des Poèmes ingénus. Nous y retrouvons tout\nle charme d’idylle des premières impressions, toute la mur\nmurante grâce antique dont le regretté Albert Sa main para\ndélicieusement plus d’un poème de son second volume (Aux\nflancs du vase). Toutefois, chez M. Séverin l’impression est\nplus imprécise encore, moins nette de conlours, d’une gamme\npresque musicale et enveloppante. Le décor, atténué comme\ncelui d’un Frudhon et transparent comme celui d’un Corot,\ndonne à l’œuvro une apparence virgilienne délicate et sobre.\nLe vers est l’alexandrin souple et musical, évocateur et\nharmonieux :\nAu doux jardin de rêve, au parterre d’erreur\nOù croît pour ses cheveux une tlore idéale,\nComme un bel enfant nu tout vêtu de candeur,\nSans effroi s’assoupit une Eve liliale.\nM. Séverin continue à être le bon poète des élégies gra\ncieuses et des paysages clairs. C’est un néo-classique do la\nbonne école, et s’il tient à la tradition, c’est par ce qu’elle a de\ncharmant, de léger et d’aimable.\nEn. Pilon.\nComte de Villiers do l’Isle Adam : Isis (Librairie In\nternationale).\nLa librairie internationale a jugé bon de rééditer Isis, et\nnous l’en félicitons. Toutefois ,nous devons dire que cette\nréédition ne semble opportune que si d’autres œuvres plus\nimportantes doivent suivre. Isis se place en effet dans les pre\nmiers essais de l’auteur, au même rang à peu près (pie les\nœuvres de jeunesse dans la Comédie humaine. II y a bien\ndes préoccupations, des réflexions et des détails de mise en\nscène assez à leur place dans un roman de Dumas père et\nque nous trouvons peu convenables au cours d’un ouvrage\nde Villiers de l’Isle Adam. Toute la description du Palais\nenchanté, par exemple, avec scs trappes, scs poignards, scs\npoisons, le mystérieux de ses souterrains nous semble d’une\nfantaisie bien romantique, bien tour de Nesle, bien vieillotte.\nLe style de l’auteur, par contre, déjà ferme, brillant, d’une\npuissante beauté philosophique cl décorative, nous émeut déjà\ncomme une de ces estampes hiératiques que nous devons à",
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     "texte": "Gusfnve Morenu. Nous en admirons l’ampleur verbale cl le\ncbatoicmenl des mots et, à travers l’enchaînement puéril des\nfaits, nous devinons le tâtonnement des grandes oeuvres fu\ntures : Akcdijsscril, les Contes cruels, Axel. L'auteur a déjà\ncelte gravité de pensée, ce sens des images, cette puissante\nfaculté d’imagination qui feront son génie. Et quand Tullia\nFabriana dit, en parlant de son jeune vainqueur, le comte de\nSlrally d’Authas : « Ce qu’il aimera, ce ne sera point moi,\ntelle que je suis, mais celte personne de sa pensée (juc je lui\nparaîtrai, » nous pensons aux merveilles de Y Eve future, à\nElen. à la Révolte et nous éprouvons ce sentiment de res\npectueuse sympathie qu’on ressent toujours en présence des\nmaîtres. Le livre, orne d’une belle couverture de RassenfossCj\nsc présente luxueusement. C’est ainsi qu’on rêverait pour s a\nbibliothèque, un Villicrs de l’Islc Adam complet,entre un Faus\nune Divine Comédie et les livrets de Y Anneau du Nibelmig.\nEdmond Pidon.\nHenri Maubel : Dans l'Ilc. Edition de la «Vie Nouvelle».\nVoici un livre, Dans Vile, dont il nous semble difficile\nd’analyser le contenu, sans en altérer la pensée cl le stylo ou\nsans en changer le rythme délicat et pur. Nous sommes loin\nici de la littérature ordinaire, et il nous paraît même que le\nterme de roman idéaliste ne donne point parfaitement le sens\nque nous voudrions à cet ouvrage d’une si impalpable imma\ntérialité. L’aventure spirituelle do Joël et de Ghislaine ne nous\napparaît (pie lointaine, comme sc déroulant au second plan\nd’une ancienne tapisserie dont tout le devant serait occupé\npar des fleurs fabuleuses, des oiseaux au gazouillis céleste,\ndes sources murmurentes, d’impalpables ailes aux frôlements\nlents. Cette « île » de rêve,de mélodie et de grâce où quelques\nêtres d’exceptions vivent dans la communion constante de\nleurs pensées, au centre d’un petit monde pieux et ancien\nsemblable à celui des légendes, déploie un charme miraculeux.\n« La pure et tranquille atmosphère de l’îlo laisse grandir les\nâmes comme elles sont nées, » dit poétiquement M. Manuel.\nEt, comme celles-ci sont nées — telles des Psychés évangé\nliques — dans une contrée élyséenno et douce, peuplée de\ncathédrales gothiques, de communiantes et de beaux jardins,\nelles continuent à sc développer dans la rêverie et le mysti\ncisme semblables à ces naïves fleurs des vieux tableaux qu’on\nvoit s’épanouir devant les autels peints. ICI cela en une per\npétuelle harmonie, une musique suave et flottante, qui va par\nfois jusqu’à évoquer d’autres mondes plus impalpables et\nplus éthérés encore que celui où se joue ce beau rêve tout en\nfresque,",
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     "texte": "M. Manuel, dont nous avions goûté déjt\\ de très exquises\nAmes (le couleur cl (|uenous avons placé, au rang de la litté\nrature belge, non loin de M, Maeterlinck cl du pauvre Ho-\ndenbach, oppose, en face <lc MM. Eeckhoud et Lcmonnicr, le\nmême tranouillo recueillement qu’un Memling devant la\nrouge fête d’un ltubcns, d’un liais ou d’un Jordaens.",
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