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     "texte": "La liberté de l’art.\nA propos des procès Eekhoud et Lemonnier(i).\nQue l’on ait acquitté ou condamné Eekhoud et Lcmonnicr,\nl’affaire n’est pas là. Ces deux écrivains sont au-dessus d’une\ncondamnation et d’un acquittement ; l’un et l’autre demeurent\naussi intéressants après qu’avant.\nLe scandale, c’est qu’on les ait poursuivis et jugés.\nU faudra pourtant bien que l’on en viennne à se convaincre\nde ceci : — un livre, un écrit quelconque, de valeur grande\nou mince, de style noble ou trivial, d’intention chaste ou sen\nsuelle, de pensée révolutionnaire ou réactionnaire, — un livre\nn’est jamais un crime ni un délit ; — et. l’homme qui écrit ne\ndevient, jamais — par le fait qu’il publie — assimilable à l’un\nde ces individus que la Justice courante traite en malfaiteurs.\nCette justice qui punit l’usurpation de propriété, l’effusion de\nsang, la diffamation, le chantage, est une sorte de convention\nprudente et non un tribunal de conscience, puisqu’elle ne\ns’arme que d’un appareil exécutif pour frapper quiconque gène,\nvexe ou menace le repos, la fortune ou la vie de son conci\ntoyen. Telle donc la justice des juristes n’est pas la justice in\ntégrale et pure, la Justice en ellc-mômc. — Elle n’y prétend\nmeme pas, puisqu’elle ne considère nullement comme de son\nressort mille et mille actes de lavie courante que la Morale des\ncivilisations réprouve pourtant.\nUn homme a menti; un autre mène une vie de débauche ;\n— celui-ci est cupide, avare et dur au pauvre gens ; celui-\nlà, par l’étalage d’un luxe indécent, humilie les déshérités et\nirrite autour de lui les souffrances de l’humanité misérable ;\ntel encore use en fainéant de scs privilèges de caste pour s’en-\n(i) On sait que le parquet de Bruges vient de poursuivre, sans ré\nsultat d’ailleurs, les deux écrivains Eekhoud et Lcmonnicr, le premier\npour Escùl Vii/or (Mercure de France), le second pour 1 ’Homme en\namour (Ollendorlfj, un Lrès beau livre, où vibre la vie exubérante\net forte, peinte par un maître romancier du pays de Ilubens.\n7",
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     "texte": "74\ngraisser sur la famine, le labeur, et le dénument universels.\nAssurément, ces gens-là sont réputés odieux et il ne viendrait\npas à l’idée que leurs comportements soient dignes de sympathie\nou d’indulgence. Alors si la justice des juristes était vraiment\nune haute institution de conscience chargée de veiller sur la\nmoralité humaine, si sa mission était de redresser les torts et\nd’assurer le règne des vertus, elle revendiquerait certainement le\ndroit de faire comparaître les menteurs, les luxurieux, les avares,\nles orgueilleux, les goinfres,les lâches, les envieux, que sais-je\nencore ?\nMais non ! Le venin des codes prudemment dosé et mesuré\nn’intervient que s’il s’agit démordre dans le domaine limité\nd’une casuistique utilitaire. Le meurtre, le vol, l’incendie, la\ncontrefaçon industrielle, l’avortement, l'adultère, les propos\ndiffamatoires, le recel, le vagabondage, l’insubordination mili\ntaire, voilà, pêle-mêle, ce qui est classé, coté, évalué dans ce\ndomaine judiciaire... Et que de manifestations d’immoralité\nflagrante échappent ainsi, volontairement, à cette magistrature\nqui ne se reconnaît pas compétente pour dire à des individus :\n— Je vous bannis, je vous dégrade ou je vous emprisonne,\n« parce que vous traînez dans les orgies, parce que vous cx-\n« ploilez les faibles, parce que votre vanité insulte au malheur,\n« parce que vous séquestrez stérilement des trésors, parce que\n« vos discours ne sont qu’un tissu de faussetés, parce que vous\n« dénigrez méchamment le beau et le bien, — en un mot\n« parce que vos mœurs sont de celles qui souillent unccivili-\n« sation et la font déchoir ».\nPourquoi ceci est-il absous et cela puni ?\nEst-ce parce que cette justice qui juge est perverse, partiale,\nparadoxale, démente ?\nNon 1\nC’est parce qu’elle n’est pas la Justice ; parce qu’elle est sim-\nplement une habile Police taillée, ajustée, conformée aux besoins\ngénéraux de la Société d’où elle émane et dont, sentinelle inté\nressée, elle doit défendre le repos.\n★\nAlors, de quoi se mêlc-l-cllc, quand, au nom d’une Morale\nqui lui est toute étrangère, — elle vient prendreau collet un\nhomme de littérature et lui dit :\n— Tes livres sont des méfaits !\n...La morale ?",
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     "texte": "La morale, ce n’est pas Cujas, ce n’est pas Troplong, ce\nn est pas Dalloz, ce n’csl pas Wallon.\nLa morale, c’est Epictète, Eplcure, Platon, Plutarque, Vir\ngile, Suétone ; ce sont les philosophes, les historiens, les poètes :\nc’est Rabelais, Pascal, Shakespeare, Dante; c’est Corneille,\n^«iyvjuuiuc , kj oov parfois\npensée comme Bach ou Beethoven ou Schumann ; un pen.i*^,\nun sculpteur quand il signifie la vie, comme Velasquez, Man-\nIcgna, Rembrandt, Ilolbein, Chardin ou Daumicr.\nLa morale, c’est une création du génie de quelques-uns\nqui frayent l’avenir pour le troupeau en marche; mais ce n est\npas une loi maniée par un docteur.\n★\nUne œuvre écrite, pamphlet, roman, drame ou poème nest\nPas plus un corps de délit que Diderot tracassé pour quelques\nchapitres dcl’Encyclopédie, Flaubert incriminé pour A/ me Bo-\nvar i/} Baudelaire pour les Fleurs du mal ne furent des mal\nfaiteurs. Il n’y a pas d’écrivains malfaisants ; il y a des gens\nmalfaisants.\nLt si ces gcns-h\\ écrivent, ce n’est pas quand ils prennent\nune plume que les parquets deviennent compétents pour les\nconnaître. C’est seulement s’ils agissent au péril d autrui,\ncomme individus.\nJe livre M. de Sade homme privé, monomano offensif; mais\nje ne livre pas M. de Sade auteur de livres furieux, qui avait\nquelque chose à dire, et qui l’a dit. Toute sensation, toute\npensée, ont le droit d’être formulées, écrites et connues,\nparce (pic tout cela contient sa parcelle élémentaire de vie\nimmortelle. Il n’y a d’ailleurs de répréhensibles que les\ndiseurs de riens. Leur punition suffisante est de ne pas\ndurer.\nVous parlez d’influences funestes?... Lesquelles?\n1^1. de Sade est lu dans les coins des collèges parles potaches\némancipés, — soit ! Combien sommes-nous qui lûmes M. do\nkade à quatorze ans ? Beaucoup, n’cst-cc pas ? Les uns ont bien\ntourné ; les autres, mal; les autres, ni bien ni mal, étant res\ntés dans la vie des cerveaux de quatorze ans. Pour tous, M. de\nfcuule fut une excitation ? Soit encore. Mais un plat roman\nd Octave Feuillet, une soirée au théâtre, une gorge de nour-",
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     "texte": "ricc’cntrcvue dans un square, un mollet un peu fort découvert\npar un temps de pluie suffisent à agiter un adolescent autant\nque les pires complications sadiques. II n’en faut pas tant il\ncet âge. Et plus tard si cet adolescent devient un être respon\nsable, le parquet n’a rien à faire entre M. de Sade et lui. On\nne devient pas un pornophile incurable parce qu’on a lu des\npornographies. C’est une infirmité naturelle que l’on domine\nou que l’on subit au choix, dès l’âge de raison, par culture inti\nme, volontaire et personnelle.\n★\nC’est au contraire la prohibition qui, seule, ferait le peu\nde mal qui pourrait être fait. Le caprice de poursuivre\nPaul et. Virginie suffirait transformer en livre obscène ce\ntrès calme livre. Que d’équivoques on pourrait y susciter,\ndonnant un sens polisson aux lignes les plus pures! La chas\nteté? Mais un écrivain de ce temps ne l’a-t-il pas prise comme\nthème d’un roman de tous poivres en affirmant qu’elle était le\n« Vice » suprême!\n... Et tout est si relatif encore!\nCertes M. de Sade est allé loin dans les inventions irritantes.\nMais les descriptions de ses livres proscrits, dépassent-elles\nen dynamisme érotique les poèmes arabes ou chinois qui\nservent de base à l’éducation, d’un bout de l’Asie à l’autre;\n— et ne pâlissent-elles pas auprès des préceptes vénérés de\nValsyayama, oracle moral des sages Brahmanes?\n11 est vrai que nos psychologues occidentaux contesteront\nque les civilisations mauresques, hindoues et thibélaines aient\nclé des civilisations. Un homme civilisé, n’est-co pas, c’est Mes-\nsire Jansscns de Bislhoven, le procureur brugeois, dont l’ini\ntiative pieuse a tracassé Eekhoud et Lemonnier?\n★\nVraiment, c’est une honte pour nos générations littéraires\nqu’après cent ans de Révolution politique, clics n’aient pas\nencore fait les quelques efforts de plus qui suffiraient â\nvaincre la malveillance bourgeoise, et à chasser de la Loi les\nmisérables articles qui permettent de transformer un simple\nécrit en crime punissable.\nIl y a quelques manifestations de plume qui relèvent de\nl’action policière, certes ; et la « Justice » peut s’exercer\ncontre le plagiat qui est un vol, la calomnie qui estun atten\ntat. Mais c’est du droit commun.",
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     "texte": "4\n7-\n77\nHors cela, de quoi ce M. Janssens qui, — extraordinaire\nbouffonnerie! — se trouve être par surcroît un poète insipide,\nde quoi ce mal-venu peut-il s’autoriser pour s’ériger en accu\nsateur philosophique contre la philosophie de Camille Lemon-\nnier, le plus justement illustre des actuels écrivains flamands,\net de Georges Eckhoud, qui a conquis les plus rétives admi\nrations?\nEst-ce comme penseur souverain? Est-ce comme person\nnage de haute probité ?\nTriste probité ! car personne n’ignore que si M. Janssens\nincrimina Eckhoud pour immoralité, il n’y eut la que basse\nfourberie de réactionnaire traquant un révolutionnaire,\noui, triste probité, triste conscience que celle du magistrat\npoliticien créant un prétexte de pornograhie pour frapper un\nadversaire social qu’il n’eût point osé assaillir sur un autre\nterrain 1\n• Mais plus triste que le spectacle de la conscience d un\nJanssens, plus triste encore est la vue de celle société avachie,\nde celte civilisation fourbue qui tolère cette perpétuation do\n1 esclavage intellectuel.\nLa conscience du magistrat 1 L’honnêteté du magistrat 1\nEaul-il exhumer l’exemple d’une honnêteté de magistrat\nmêlée à des affaires de cette sorte ?\nAu temps où l’on harcelait les encyclopédistes, M. de Ma-\nlesherbes était directeur delà Librairie, c’est-à-dire censeur.\nOr sa probité (pii était grande ne lui défendit jamais de trahir\nsa fonction qu’il méprisait pour servir les écrivains qu il savait\nestimer. Ayant à perquisitionner chez Diderot, il 1 en lit pré\nvenir la veille. Le bon Diderot se chagrina : « Mais où cacher\nmes papiers? Où porter mes documents?— Envoycz-lcschez\nm °i, ce soir, répondit M. de Malesherbcs. Je n’ai l’ordre de\nperquisitionner (pic chez vous ! » On sait aussi que ce brave\nhomme, pour obliger Rousseau, corrigeait secrètement les\népreuves de Y Emile qu'il était contraint de poursuivre en\npublic. Ce censeur, dévoué à la cause des philosophes, favori-\nsait de tout son pouvoir la liberté de la presse et 1 introduction\nclandestine des livres imprimés à l’étranger... Voilà ce qu ob\ntiennent les régimes quand ils placent un honnête homme\nvéritable entre les servilités de sa fonction et les injonctions\nde sa conscience.",
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     "texte": "7 8\nMais M. Jansscns, paraît-il, ignore ces conflits. Il tient\nd’avance pour la fonction.\n★\nAh! ce serait le bon moment de sonner, une bonne fois,\nl’assaut! La Bastille ne serait pas dure à défoncer! Elle n’est\nqu’un épouvantail ridicule ; elle ne tient pas debout !\nElle tient si peu debout (juc les gouvernements ne savent\nplus comment l’étayer.\nPrécisément, au moment où un procureur belge met son\nnez où il n’a que faire, voici que les autorités allemandes\nprennent la question par cette autre face. A Bruges, on a\na essayé d’un coup d’intolérance ; — à Berlin on tente un coup\nde libéralisme, — toujours dans le même but de répression\nlitrairc. Et vous allez voir de quel libéralisme il s’agit !\nLe gouvernement allemand est en train de décider que\ndorénavant aux simples fonctionnaires administratifs chargés\nde la censure, on adjoindra des écrivains consacrés et que\nceux-ci seront toujours consultés quand on aura ù prononcer\nune sentence prohibitive.\nVous, voyez le bel effet sur les naïfs ? Les écrivains\nsoustraits à l’exclusive juridiction administrative! Les écri\nvains jugés par des écrivains, — par leurs pairs! — Quoi de\nplus net, de plus libéral, n’est-cc pas ?\nLa trouvaille des écrivains « consacrés » surtout, est admi\nrable. Ilélas! Les écrivains consacrés,sous un régime d’ordre\nmoral, c’est ce que nous appelons les gens d’académie ; cl ces\ngens-là sont les pires maintencurs d’abus, d’obscurantisme,\nde servitudes. De sorte qu’adjoindre des écrivains consacrés\naux fonctionnaires administratifs, sous couleur de mesuro\nlibérale, c’est proprement doubler les forces de l’appareil de\ncensure et de répression.\nEt l’on sait aussi, littérature à part, quelle est la valeur de\nccs juridictions conventionnelles. On en a vu l’effet ailleurs.\nDe simples écrivains jugés par des écrivains «gradés»,\nen conseil de lettres, ce serait peut-être pis encore que des\nsoldats jugés par des militaires gradés, en conseil de guerre.\n★\nDumas fds, qui fut un amuseur étroit et bourgeois, a signé\ncette boutade digne d’un esprit plus noble que le sien :\n— Les opinions sont comme les clous. Pour les faire pé\nnétrer il n’y a qu’à taper dessus.",
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     "texte": "79\nMais cc qui est un axiome héroïque de strategie politique\net sociale perd son sens honnête dans une affaire littéraire. On\npeut dire (pie le juriste tapant sur des livres de valeur commet\nune stérile agression, parce que ceux-ci seraient bien arrives\nà la postérité sans la réclame dont il les dote mais que le\njuriste sévissant sur de mauvais livres ne fait que leur pio-\ncurer le bénéfice temporel d’un avantageux scandale.\nCertains éditeurs de basse cochonnerie perdraient beaucoup\nb ce que la justice s’abstint de les frapper. Un mois de prison\nPour certains arrivistes fut à l’origine de plus grands succès,\nle début d’une carrière de centuples éditions, avec, pour plus\ntard, des perspectives de Légion d’IIonncur et d’institut.\nMais cela sort de la question.\n• •• La rumeur causée par le double procès de Bruges, le\nsourire provoqué par la niaise mesure berlinoise, voila cel\ntes des indices révélant que le principe de la censure est bien\nmalade, en Occident !\nHâtons sa mort. Pressons l’enterrement.\nEnfin, pour conclure, si j’ai voulu apporter, apres tant\nd excellents confrères, dans la Vogue, mon salut personnel\na Eekhoud et àLemonnicr pour Escal Vigor et pour 1 Homme\nen amour, ce n’est pas uniquement parce que je les connais\nlorts écrivains et fermes pcuscurs. Ils savent mon estime pour\nleur personnes et leurs œuvres.\nMais j’eusse protesté aussi rigoureusement s’il se fut agi\nde livres médiocres, parce qu’il faudra protester ainsi jusqu â\nvictoire, parce que la grande question de la souveraineté in\ntellectuelle ne sera tranchée que le jour où notre champ sera\ntout à fait libre et où l’on aura reconnu combien la répression\nd’écrits qualifies pornographiques ou provocateurs est, la plus\nlolle des erreurs sociales, parce qu’un livre négligeable devient\ndangereux si on lui crée une existence et une influence par\ndes persécutions, parccque le tribunal à instituer pour juger un\ncas littéraire est une chimère ne pouvant s’appuyer sur aucun\ncritérium naturel, se réclamer d’aucun précèdent honnêtement\navouable, s’autoriser d’aucune compétence valable, et qu’en\nrésume dans une Société (pii veut vraiment s’améliorer, tout\nle monde a le droit, sans contrôle, de tout écrire, do tout\npublier et de tout lire.\nCamille de Sainte-Croix.",
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     "texte": "Nouvelles Stances\ni\nL'éclair illuminait la nuit de scs beaux feux,\nA la vitre déjà retentissait Vorage,\nPlein d'angoisse le temps rampait entre nous deux,\nEt j'étais là pareil à quelque sombre image.\nlu te berçais au son de ta plaintive voix,\nMais j'osais supputer et ta faute et la mienne,\nEt dans mon cœur, c'était comme une affreuse poix,\nToute celte clarté de notre vie ancienne.\nVa, le ciel peut m'étreindre en sa droite de fer,\nTon âme se montrer à sa Parque infidèle,\nMais fuyant le malheur et le cruel hiber,\nJe n'imiterai pas l’étrangère hirondelle.\nII\n*\nSur la plaine sans fin, dans la brise et le vent,\nSe dresse l'arbre solitaire,\nPensif, et chaque jour son feuillage mouvant\nJette son ombre sur la terre.\nLes oiseaux dans leur vol viennent poser sur lui :\nSont-ils corbeaux, ramiers timides ?\nL'affreux lichen le ronge ; il est le sûr appui\nDu faible lierre aux nœuds perfides.\nPlus d'une fois la foudre cl l’autan furieux\nOnt fracassé sa haute cime;\nMême il reçoit les coups de l'homme industrieux\nSans s'étonner, triste cl sublime.\nif\nJean Mouéas.",
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     "texte": "Esquisses Américaines.\nFour Gabriel de Laulrec,\nNew-York. Août 1899.\n, D est la troisième lois que je débarque ici. Mais j éprouve\na peu près le môme et singulier état d esprit que la première,\na m y retrouver un dimanche, une après midi de dimanche,\ndans l’air ensoleillé dormant au silence de la 90 rue. Du jardinet\n> • ~.,; u îanlé.de ce rectangle herbu.\nJ. iqJUlUUUBO U^a\nfourmillant là. n ., r les dents\nEnfin, sur cette baie même, retenu, arre e P ^ nai) . )e\nde peigne que les docks et les môles dessine . 4oul un\nsalie de l’Iludson, couleur des ports trop agi . cmen t ac-\nmonde d'échanges et de commerces, 0 est » s . . c . m x-trains,\nüf, ininterrompu des ferrys, des yachts, des bateaux",
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     "texte": "82\ndes mouches du « Custom-IIouse » toutes à l’aigle impérial»\nl’aigle du Ciel Etoile, s’envolant de la tourelle, égratignant de\nsa serre la boule d’or du monde. Oui, toute cette vie remuée\net|la cité au fond sur laquelle le soleil fchasse sa gloire ; en\ntrée saisissante, annonciatrice d’un monde formidable, dans\ntoute la synthèse de la puissance, dans tout le premier triom\nphe apparent des Etats-Unis.\nPuis à présent, tout d’un coup, cet indéfinissable étonne\nment dominical, la torpeur d’août berçant tout ce quartier\nd’ombrages — un repos do petite ville allemande, des frissons\nde bruit, des pépiements d’oiseaux, une rêverie enrouée de\nsirènes, le vent délicieux qui glisse dans les feuilles, arrivant\ndu silence et du soleil de la q® rue\nMais le monstre? De quel sommeil dormait-il? Comment, le\nlendemain, allait-il revenir à la vie?\nSon souffle était disséminé sur les cent arches flottantes qui,\npar cette fumeuse et superbe matinée, avaient charrié vers les\nîles, vers les plages, Manhattan-Beach, Long-Branch, Concy-\nIsland, vers les stations plus lointaines encore de la mer, une\ncohue aux sexes très à part et absorbée j usqu’en son laisser-aller.\nLes hommes je les dessinerais : tous coiffés de paille — le\nchapeau d’un dollar, monoforme — mais point de gilets pour\nmouler les torses pleins ; le haut col rabattu sur la chemise\nde couleur; nul regard ne franchissant le multiple paravent\ndes journaux, vers quelques belles lignes d’épaules rosissent\nles chemisettes blanches. Les femmes, aux visages décidés\ncomme leur vie, aux âges si malaisément déchiffrables, sem\nblaient n’avoir d’orgueil que pour le hâle, la patine du soleil\nsur leurs joues dorées.\nMais ce soir, la bête aux millions de têtes, cette foule, refluait\nvers sa bauge. Elle serait assise sur ces mêmes ponts de ba\nteaux, un peu poussiéreuse, à peine plus bruyante ; elle man-\ngeraiten route de petits gâteaux de maïs, croquants et poisseux,\narrosés, faute de bière prohibée en ce saint jour, d’étranges\nboissons sentant la résine et la fumée de paille. A part s’en re\nviendraient les chapeaux ronds; à part lières et viriles les\ntransparentes chemisettes. Qui donc laisserait deviner ce\nqu’il est allé chercher : s’amuser ?\nDe Barnum: « Le peuple américain aime qu’on le bluff’ et\nil paye volontiers dans ce but ». J’ai remâché ce mot typique\ndevant le génie de la réclame trompettent dans Broadway.\nMarbrée d’écritures s’enfuit la perspective gigantesque des\nmaisons. Des pattes de faucheux qui sont des lettres escala\ndent trois étages. L’affiche hurle, grimace, le boniment gla\npit et tonitrue. Mais personne, sinon dans les « cars » pour\nsuivant à la file leur marche chenillière rapetissés entre les",
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     "texte": "83\nfalaises de ces « buildings ». Et dans le vide des rues, chaud\net mélancolique, l’impression de fatigue pi’oduile par cet ap\npel dans le désert n’est pas traduisible.\nJe suis allé me promener, les yeux vagues, dans Central\nf ark aux admirables ombrages verts poussés sur ce granit\naméricain saillissant par places et qui, sous New-York entier,\napparaît de suite, avec son rude symbole, dès qu’on gratte\njm peu pour fonder une maison, tubulcr un égout. J’ai repris\nJe chemin de fer, 1’ « Elevated », à la course si hardie sur les\n1 de ses potences, je suis revenu voir les bicyclettes décou\nper de leurs huits le macadamde Washington Square, au pied\nde l’arc triomphal cl de la statue de Garibaldi. Le héros, a la\ncape ridicule, portail autour du col la même couronne de jais\nque l’année dernière et tirait toujours son sabre contre les moi-\nneaux|Plusloin, une église fermée criait la faillite par ses vitraux\nmanquants. Les manchettes rouges des journaux du soir, tous\nextravagants,'alors tout pleins de Dreyfus, évoquaient derrière\nmoi les longues mains do ma patrie qui me ressaisissait.\nLe lendemain, dès l'aurore, la fièvre était debout ; elle mou\nlait de la rue, elle traversait les murs, elle distillait sa con\ntagion. El, furieusement, invinciblement, il fallait a son tour\nsauter du lit, s’habiller, sortir, marcher, courir. Bientôt, dans\nWall Srcet, un ascenseur m’élevait, en trois secondes, au\nhuitième étage d’une de ces termitières humaines dont on\ncontemple le faîte, la corniche surplombante, avec un œil\nhalluciné d’oscillation. Celle-ci appartient i\\ un puissant\n« trust » colonial qu'une affaire m’appelait à visiter.\nLu me guettait une déception que, moi, je n attendais pas,\nmais qui fut pour moi le point de départ d une élude pi\nquante. Veut-on laisser un instant la parole aux seuls sou\nvenirs d’un homme d’affaires? Voici, après expérience, un\nbarême, selon moi exact, de la rapidité et de 1 aisance des\ntransactions chez les différents peuples. En première ligne je\nplace les Belges,\nensuite les Anglais,\nPuis les Espagnols,\nles Allemands,\nles Français,\nles Yankees.\nOn sera peut-être étonné, autant que je le fus moi-même,\nde voir ranger dans la dernière catégorie des brasseurs finan\nciers les gens qui justement doivent aux affaires 1 essor pro\ndigieux de leur pays, leur prospérité fictive ou réelle, 1 appa-\nred ou l’apparence de leur vitalité. Et cependant rien n est\nplus exact. Si les Américains ont été surfaits, c’est, pour la\npart majeure , dans le domaine du go-head matériel. La",
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     "texte": "multiplicité et la réussite de leurs entreprises, n’incombent\npoint à un véritable esprit initiateur que je nie de toutes mes for\nces, car sous son masque d’emballement, le Yankee jouit, au\nfond, d’une prudence qui confine à la lésinerie et d’une dé\nfiance qui lui interdit fréquemment jusqu’aux risques les\nplus légitimes. Quelque paradoxale que puisse sembler mon\nassertion et quelque contradiction qu’elle inflige aux idées\nvulgairement reçues, les affaires se créent, aux Etats-Unis,\npour ainsi dire, contre les gens eux-mômes etlout simplement\nen vertu de la somme écrasante de travail et d’efforts en tous\nsens que produit chacun. Chacun,' en eflet, cherche, essaie,\nse démène en forcené, accouche par jour de dix combinaisons\naussitôt rejetées, avant d’en découvrir une qui tentera vraiment\nles bailleurs de fonds. Inventer, inventer, et après avoir in\nventé se tuer à la peine dans l’ahan de la réalisation, voilà tout\nlebut intime d’une intelligence yankee. L’on conçoit que d’une\npareille fermentation de recherches et d’énergies, le progrès\nfinisse par sortir malgré tout, sous une force d’expansion qui\nemporte les individus.\nDe même, la légende du nabab’alignant le million d’un trait\nde plume pour emporter les hésitations du vendeur timide,\noui, quelle légende ! L’Américain veut tout avoir sans rien\npayer. Et pour ce, peu lui importe d’attendre. Qu’on se rap\npelle la comédie de négociations avortées entre un syndicat\nnew-yorkais et la compagnie de Panama, celle-ci se débat\ntant contre des tentatives d’étranglement d’une bassesse sans\npareille. Un milliardaire seul est capable de marchandages et\nde ladreries qui feraient rougir un camelot.D’ailleurs l’exporta\ntion des dollars nationaux retentit toujours douloureusement\ndans les cœurs yankees. Quel arrachement, quels cris de rage\nà peine dissimulés quand les journaux annoncent qu’une dot\nencore, ne lut-elle que de cent mille dollars, vient une lois de\nplus de s’envoler vers le vieux continent 1 En définitive, tenez\npour assuré que l’oncle Sam ne se décidera jamais à acheter\nquoi (pic ce soit à l’étranger sans qu’un passé industriel ou\ncommercial archi-fructucux lui réponde de la valeur de\nl’objet qu’il achète. Mais il ne laissera point de proposer sur\nvotre juste prix les rabais les plus exorbitants. Quant àl 'in\nventeur,quant au savant qui franchissent l’Atlantique dans l’es\npérance de capitaux de recherches, ou projetant la vente d’un\nprocédé, d’un brevet urgent il est de lesmettreen garde contre\nla série monumentale des déboires qui les guignent, sinon des\nbrokers et autres aigrefins qui s'efforceront de les dépouiller.\nIls connaîtront, absolument au même degré qu’en France,\nmais avec plus de mauvaise foi, l’horreur des anti-chambres\ndevant la porte d’un cabinet où l’on parie les pieds sur le bureau\npour la victoire du poing de Fitzsimmons sur les mandibules",
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     "texte": "85\nH\nde JcfFrics, l’anxiété des rendez-vous indéfiniment remis, des\npromesses solennelles qui ne signifient rien, des paroles don\nnées puis retirées, les hésitations enfantines, la^ rnalechance\nde tomber sur une digestion pénible, l’inanité même de l’en\ngagement signé, puisque, tout s’achetant, y compris et sur\ntout les services du juge, il est aussi impossible de triompher\nd’un plus riche que vous, que d’espérer apitoyer son adver\nsaire par des considérations sentimentales. D’abord impres\nsionné par ces bureaux ou l’électricité, sous toutes ses appli\ncations, étire les fils conducteurs de la vie, par ce directeur\nou general manager qui le recevra en manche de chemises,\nlc cigare aux dents, l’air û la fois positif et goguenard d’un\nmonsieur qui gagne trente mille dollars par an, l’infortuné\nverra peu à peu décroître son respect effaré du début,\ns amoindrir sa curiosité et se transformer son ambition. D’ins\ntants en instants il apercevra mieux l’envie meurtrière tapie au\nfond des négociations, ce désir d’égorger son adversaire, aussi\nvil que celui du make-moncy, de gagner gros ^\nIl verra, son capitaliste et lui-même, l’un en face de 1 autre\ncomme deux bandits armés jusqu’aux dents à l’orée d’un bois;\nd devinera la haine ruineuse sommeillant dans les rangs noirs\ndes opprimés contre la scandaleuse puissance des trusts, contre\ncette monstrueuse coagulation de l’argent qui peut mettre\nentre les mains d’un jeune roi-des-chemins-de-fer, à peine âgé\nde vingt-six ans, les destinées entières d’un million d’êtres\nhumains; il finira même pas trouver l’intérêt d’un symbole\ndans ce négligé de la tenue de business, — comme une façon\nde sc mettre à l’aise pour la grande séance de boxe qu’est\n1 existence en ce pays.\nCependant je réalisai l’opération qui m’amenait. Mon inter\nlocuteur n’avait exigé nulle référence, n’avait meme pas ef\nfleuré les habituelles questions de solvabilité, de moralité.\n'—fit ce qu’il s’en moque I fit,répondant à ma surprise, un in\ndustriel de mes amis. Etes-vous lionnête?Peu lui importe. Pi\nlou? Soyez tranquille, vous trouverez certainement .votre maître.\n—■ Mais je pourrais être failli 1\n— Admirable, en ce casl fit il est même bien malheureux\npour vous que vous ne le soyez pas. Car on vous supposerait\nde l’expérience et, plus encore, de la fortune. Votre crédit, a\n1k lettre, s’en élargirait. Ne croyez point au paradoxe, je vous\nprie. Ici un failli et un voleur d’envergure inspirent plus de\nconfiance qu’un honnête homme.\nCependant j’invoquais au mois d’août cl je m’étonnais un\npeu que la période ue vacances n’cùt point eu sa répercussion\nSU1 ' la vie de ces offices, de ces magasins, toujours aussi\nactifs, où le même nombre de tètes, malgré les trente-deux ceu-",
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     "texte": "86\nligrades à l’ombre, s’esquissait continuellement derrière les\ncasiers ou les comptoirs.\n— C’est, me dit mon ami, que vous êtes peu familiarisé avec\nles conditions d’existence du businessman américain dont tous\nles serfs que vous voyez no représentent, en somme, que des\ntypes assez concentrés. L’économie primordiale de leur des\ntinée : nul repos. Je me trompe : huit jours par an, huit jours\nii Atlantic City ou à Sprin^field et pendant lesquels il emporte\nencore ses biians de sociétés dont la libre lecture ne lui est\nguère loisible fors à ce moment-là. Mais surtout, pour Dieu!\nne lui faites pas l’injure de croire qu'il sepuisse jamais « retirer »,\ngoûter en une vieillesse indulgente, parfumée de consolations\nlioraciques, le Falcrne du sage, l’oisiveté sereine qui laisse\n« quelque délai entre la vie et la mort». Par cette chaleur qui\nconvie, je l’avoue, aux exodes estivaux, tandis que Madame,\nque Mademoiselle flirtent chacune de leur côté à Newport,\ndans ces caravansérails des Adirondacks où la vie pêle-mêle et\nporte à porte prête tant aux aventures, Monsieur, fidèle à ce\nsimple bureau de Wall Street, sonne sans relâche l’hallali des\ndollars qui alimenteront le caprice des blondes gaspilleuses.\nCheval-vapeur qui produit de l’argent, il sait qu’il mourra\nsous pression, la courroie au col. Mari trompé, il s’en doute;\nmais bah 1 a-t-il le temps de monter la garde? C’est perdre du\ntemps et de l’argent que courir après k la vertu d’une femme.\nPourtant, si d’aventure son rival heureux, au lieu d’être l’habi\ntuel sigisbée désargenté de vingt-cinq ans, se trouvait au con\ntraire offrir la surface inattendue de quelque autre bx-asscur\nd’argent, il est peu probable qu’il se privât d’une bonne opé\nration en revendiquant judiciairement contre le correspondent\nde l’infidèle l’énorme indemnité d’usage. Mais au fond, son\nrôle obscur, humilié, accepté, est de gagner pour d’autres que\npour lui. Par là s’ennoblit presque cette soif de gain à outrance,\ncette fureur de curée. Où d’ailleurs prendrait-il le loisir d’a\ncheter, de transformer ses banknotes en distractions? Plus\ntard, sans doute, gonflé de profits, il dressera sur les bords\npittoresques de l’Hudson, son manoir gothique, quelque palais\nà peine rêvé jadis, fier de terrasses à l’italienne. Mais pour\nqui? Quelle, encore, jouira de ces beaux ombrages et balayera\nles pelouses de ses robes de tennis, quand l’officine de Wall\nStreet sera muée en noble et vaste salle de président du con\nseil et qu’aux trente mille dollars d’aujourd’hui, vingt autres,\npeut-être, seront venus s’adjoindre?\nAinsi, dégagé de l’intérêt immédiat, ce prurit delà fortune\nrevêt une sorte d’esthétique particulière. Aux siens de rendre\npar mille ruisselets futiles le torrent brassé, aspiré. Lajoie, le\nbut, sont là, dans la bataille, dans le drame pour lui-même,\ndans cette mêlée qui use un homme en trente-cinq ans. Et si",
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     "texte": "87\nvrai, cela, que même repu, même gorgé de revenus à ne savoir\n<|u en faire, un Vanderbilt, un Astor, ne se rendent pas.\nJamais lui non plus, sous quelque Sieyès financier,ne se con\nsentirait « porc à l’engrais ». Plutôt perdre, je crois, pour avoir\na regagner.\nDe là également, par une déduction oblique, la raison de\nceci qui me fut encore un motif de surprise chez mon marjnatc\ndu Colonial Trust : son ignorance de faits, de données pour\ntant très voisines de scs quotidiens soucis. L’Américain ne pro\nfesse point l’intérêt universel, questionneur de l’Anglais, ces\nsoins déjugé d’instruction, parfois gênants, secrètement anno\ntateurs.'Lui demeure un immédiatiste. Point de temps perdu\nen spéculations, en théories, non plus que de délai à la réus\nsite. Si l’avenir est à Dieu, tâchons, du moins, de sauver le\nprofit du présent.\nLa chronique des affaires, après le coup de feu du matin,\nvient, entre onze cl une heures, affiner à l’hôtel Martin, en\nplein centre industriel de Broadway et de Bleccker Street. La\ntable est une des premières de New-York et, par les deux\nsalles claires de l’ancienne maison louche, des conversations\ns’échangent, empreintes de cette gaîté spéciale que fait naître\nentre gens de Bourse le récit en trois chiffres des gros coups\nscandaleux, des bluffs monumentaux, des filouteries splendides,\n^possible de saisir le moindre timbre d’indignation ou même\nd improbation dans le commentaire de ces hommes joyeusc-\nment désabusés. Car l’Américain se montre volontiers hilare\n®t s’il a pu rouler son adversaire, cette hilarité se panache de\ngloire. Un sourire d’admiration et l’épithète « Macjmficentl »\naccueillent donc le conte doré des gentillesses administratives\ndo John Wanamakcr, le roidclci nouveautéjlo Chauchflrdd ici,\nfiai a réussi à se faire bombarder « General Poslmaster »\nsimplement pour habiller de neuf, en une livrée réformée,\nfous les facteurs de la République. Habiles joueurs aussi et\nméritant trois grognements, ces organisateurs de la spéculation\ncolossale qualifiée « the Ramepo job », sorte d’accaparement,\ndans un rayon considérable autour de New-York,^ de toutes\nles eaux susceptibles d’adduction dont le trust acquereur ofirc\nfa revento à la Ville contre la bagatelle d’un milliard. Réus\nsira-t-il? Des taxes nouvelles eu peuvent résulter. Mais beau\ncoup de dilettantisme s’exalte pour la tentative en soi, pour\n* 01 ’gucil de ce bluff colossal. Quelques.enragés causent politi\nque reprochent à Mac Kinley son népotisme, le surpeuplement\ndes postes officiels par scs amis de l’Ohio ; à la guerre, le\ntimbre dont elle frappe les boissons, les tickets de naviga\ntion; puis c’est le cauchemar de l’affaire Dreyfus.\n. Mais en réalité le Sémitisme demeure hors d’une telle ques-\nLon. Du reste, et chose curieuse malgré tout, par les protes-",
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     "texte": "88\ntants, par les catholiques, les juifs demeurent egalement exé-\ncrés. Cette haine se renforce de crainte à l’endroitde leur puis\nsance financière, de leur solidarité, de leur faculté prodigieuse\nd’accaparement, de leur nombre. Ils sont plus, en ce seul\nNew-York, que par toute la France. Ils détiennent l’argent,\nles banques. D’un bout à l’autre de Broadway on ne lit que\nleurs raisons sociales. Ils préparent, du fond de leurs comp\ntoirs, la capitulation de toutes les portes que beaucoup,passée\nl’heure des affaires, leur tiennent fermées.\nAu rebours de la campagne révisionniste française, c’est à\npeine si l’aventure philippine paraît préoccuper le pays.Jcpen-\nsais, sur la foi de certaines feuilles, le trouver vibrant, prêt à\nexiger des démissions ou des soumissions et le voici paisible,\nindifférent comme si ce fût une autre nation qui se battît à\nManille. Le peuple sent qu’on est, lù, dans le domaine de la\npolitique pure sur quoi lui, peuple, manque la prise directe.\nC’est une spécialité gouvernementale, une affaire entre le pré\nsident et le Congrès, où lui n’intervient qu’à la fin, pour sol\nder les consommations et la casse. Et mes souvenirs remon\ntent mélancoliques vers l’année dernière, quand, presque à\nmôme époque je regardais passer dans Columbbus Avenue les\ntroupes allant à la guerre de Cuba. Je revois ce g e régiment\npresque tout entier fondu là-bas, dans les surprises terrifiées\nde la Manigua, dans la pourriture boueuse des tranchées de\nSan-Juan, ces hommes râblés, pleins de jeune énergie, sifflant\nassez indisciplinés, tout en marquant le pas des bouteilles de\nporter; et leur jeune colonel, si froid, si indifférent d’appa\nrence à ces hurrahs, à cette chose étrange : l’éveil du chau\nvinisme yankec. Mais non, l’enthousiasme, les cris, la gloire,\ntout cela n’arrivait pas à chasser l’air funèbre, l’odeur cada\nvérique que déjà exhalaient ces hommes, à me détendre le\ncœur serré par cette certitude du charnier (pii en attendait\nquelques-uns. Ah, l’horrible effort pour les deviner ceux-là,\nles saisir dans cette masse vivante, insoucieuse, anonyme :\n« Toi, et toi, et toi là-bas, et toi ici... » les secouer par\nl’épaule : « Dans un mois vous ne serez plus 1 Mais la Mort\nvous regarde ! Arrêtez 1 »\nEux-mêmes ne me rappelaient-ils pas, en ce moment-là, un\nautre spectacle pareil, plus lointain encore, ces enfants du\n200°, ces pauvres petits Parisiens aperçus une dernière fois\nau départ pour Madagascar, défilant sous les fenêtres du\nPavillon de Flore et le coup de chapeau en arrêt d’un petit\nministre suiffèux, verdâtre, bedonnant, théâtral ? Les mêmes\nfleurs, la même frénésie, le même triomphe enguirlandé de\nBœuf gras qu’on pousse vers l’abattoir.\nMais où sont les llobson d’antan ? Où sont les Scldcy, les\nSampson, les Shaftcr, les Walson, sortis un jour par cnchan-",
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     "texte": "8.\ntcmcnt des files de leurs escadrons, des tourelles de leurs cui\nrassés, diables dresses de leurs boîtes pour terrifier le monde,\nrentrés dans le silence pesant qui suit les canonnades ? Et, à\nce propos, je voudrais me permettre une digression néces\nsaire, démontrant qu’en ces évènements, les Latins et en par\nticulier les Français ont manqué de renseignements voulus\npour apprécier sainement les dénouements brutaux auxquels\nils assistaient. La guerre hispano-américaine avait provoqué,\nentre nos voisins méridionaux et nous, des effusions do\nsympathie qui eussent gagné à se raisonner et dont quelques\nunes reculèrent les homes de la flagornerie. (« Les Espagnols\nne sont-ils pas les meilleurs des Français ? »)Nous avons, en\nmatière internationale, l’enthousiasme et l’hostilité littéraires.\nNous ne saurions évoquer l’Espagnol sans les appels de pied\ndu Cid. Le duel des Antilles nous apparut comme l’attaque\nnocturne du petit chasseur alpin par un malandrin taillé en\nhercule. Nous eûmes même occasion de déployer là une des\nplus fertiles ressources de notre esprit national, si souple, la\nsuccession contradictoire des engouements. Commis-voya\ngeurs retraités en articles de liberté, nous accueillîmes avec\nun turbitutu le hurlement décennal du peuple cubain torturé.\nL’affaire des « rencontrados » dont l’horreur ne le céda guère\naux atrocités d’Arménie nous sembla tout au plus la verve\naprès boire d’un sabre impayable. Du Doincau de derrière\nles fagots. Weylcr, pêchant trente millions dans une mare de\nsang, charmait nos spéculateurs par la dextérité de son coup\nde filet. Et lorsqu’à la mission purement philantropique de\nla Croix-Rouge américaine et de Mrs Barton, le soudard des\nCanaries eut objecté son immuable : n Cosas de Espana ! »\nGavroche, l’adorable enfant, ne manqua pas de s’écrier : « Il\na raison, celui-là ! » Quant à l’explosion du « Maine » quel\nen pouvait être l’artisan, sinon le machiavélisme infernal de\nceux qui le montaient ?\nIl était bien superflu de se demander pourquoi l’indolence\nde Blanco à la Havane ; comment i/|0.ooo hommes de troupes\naguerries n’avaient pu empêcher le débarquement à Baïquiri,\nde 18 .000 envahisseurs maladroitement équipés, sans médi\ncaments, à peine ravitaillés. Et, au lendemain de Santiago,\nnous ne pûmes qu’admirer la grandeur d’âme de ce peuple,\nilluminant d’avoir perdu scs colonies.\nCeux qui, comme moi, parcoururent l’Amérique du Sud,\nrouge encore des torrents de sang juste, sont entraînés vers\ndes conceptions différentes. Ceux qui entendirent la terre des\nAndes crier les massacres inexpiables, les exterminations au\nnom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, les quinze cent\nmille victimes de Potosi, les neuf mille Indiens de Victoria\nse suicidant pour échopper aux mines, ceux qui surent ce que",
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     "texte": "90\nfut co drame cubain de dix et de quatre ans, ceux-là jugent\nmoins sévère l’effet immédiat de l’intervention yankee. Sans\ndoute, le but s’en altéra par la suite, sous la pression de celle\npolitique qui est la même partout, ténébreuse, intéressée, des\npotique, mais qui porte sa peine en elle-même, témoin la\ntragi-comédie philippine.\nPourtant dans une certaine mesure, je crois à l’initiale\nbonne foi du véritable peuple des Etats-Unis au début du dif\nférend espagnol. Je crois de môme qu’aujourd’hui l’intérêt\nvient à la rescousse de la conscience pour en demander l’éva\ncuation. 11 est douteux d’ailleurs que le gouvernement, en\ntraîné par la folie contagieuse de l’impérialisme, se résolve à\nun parti aussi sage en dépit des funestes résultats obtenus à\nPorto-Rico par l’application intégrale de la suzeraineté amé\nricaine. Quoi qu’il en soit, il me paraît que l’opinion conti\nnentale européenne n’a point suffisamment jeté dans la ba\nlance, au moment de Santiago, les torts des deux parts; — du\ncôté de l’Espagne, le soin qu’apportèrent à entretenir l’insur\nrection les généraux commis pour l’étouffer et la lésion trop\nf rolongée d’intérêts américains ; — du côté des Etats-Unis,\nexploitation du chauvinisme de réunion publique par la bande\ninterlope des « journaux jaunes ».\nEn somme, parmi les trois ou quatre sensations d’ensemble\nque vous laisse cette terre, l’une des plus inattendues et des\nplus oppressantes est, je ne dirai point l'absence de liberté à\nlaquelle, en fin de compte, l’on s’habitue, mais l’absence chez\nce peuple de tout besoin de liberté. Le degré de domestica\ntion civique de l’Américain est effarant. Ab 1 lorsqu’on entend\ndes Français se plaindre ! Certes, la vaine et théâtrale énergie\nqui soulevait les barricades parisiennes contre les Ordonnan\nces de i83o est heureusement bien morte, mais pourtant,croit-\non qu’il n’y aurait pas un frémissement de colère dans la foule\ndes boulevards si quelque ukase venait fermer les cafés le\ndimanche, interdire aux enfants, sous peine d’amende, le jeu\nde balle dans les rues, en ce jour sanctifié? Quelle gaîté un\npeu nerveuse ne trouveraient pas nos journaux devant l’hy\npocrisie majeure, le jésuitisme protestant qui, toujours au nom\ndu repos dominical, fait servir du vin blanc dans des théières?\nS’il est vrai que nous, fils de la Révolution, avons multi\nplié les expressions murales d’indépendance pour nous dispen\nser de la porter dans nos cœurs, le Yankee, lui, sentait à un\ntel degré couler la soumission dans scs veines que nul écri\nteau n’était nécessaire pour le rappeler à l’observance des\ncommandements des hommes. Et je pose en principe que sous\nses dehors turbulents de peaux-rouges violemment grossis par",
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     "texte": "9i\nl'éloignement, la nation américaine est la plus facilement gou\nvernable qui soit au monde.\nC’est celte passivité à l’oppression qui lui permet au besoin\nd’imposer aux autres sa griffe terrible. La résistance de l’In-\nsulinde non seulement ulcère son orgueil national, mais en\ncore exaspère jusqu’à la brutalité, quelquefois jusqu’à la\nbarbarie ce sens du pouvoir. Quoi ! ces sauvages n’embrassent\npas avec des larmes de reconnaissance et les fieux genoux en\nterre, l’évangile de Lincoln et de Jefferson I Ils restent insen\nsibles à la gloire de se dire le premier citoyen du monde ! On\nles réduira malgré eux à cette félicité! Syllogisme oppresseur\nemprunté à notre Révolution, quand elle allait par le monde\nproclamer l’affranchissement de gens qui ne désiraient point\nse voir libérés. Il n’en est pas moins savoureux de constater\nle thème naïf de beaucoup de ces prétendus coupeurs de chaî\nnes : Point de liberté mieux assurée que sous les plis su star\nspangled banner; point de pays plus libre que celui asservi\npar l’Union à la liberté.\nUne autre grande impression émanée du sol même est celui\nde l’économie acharnée chez ce peuple apparemment si large,\nsi prodigue. Par là il se rapproche étrangement du Français\net il abdique presque toute parenté anglo-saxonne. « Vivez\nau-dessous de vos moyens », ne cesse (le répéter le richis\nsime et habile Chaunccy Dcpcw aux naïfs jeunes gens qui\nviennent encore avec une périodicité touchante lui demander\nla recette de la fortune. Et le conseil lui-même semble en vé\nrité superflu, tant il est inné, dans la classe moyenne améri\ncaine, de s’assurer contre les risques de l’avenir en ne dé\npensant que le nécessaire et en accumulant patiemment les\nréserves de la fourmi. Pas un ouvrier, pas un commis, pas\nune hjpewriter à 25o francs par mois qui n’ait son dépôt en\nbanque et son carnet de chèques. Et, comme chez nous aussi,\nles chances sont nombreuses pour que, de temps à autre, une\nnotable portion de ces économies soit râflée par quelque fli\nbustier armé de prospectus mirobolants et promettant trois\nmille d’intérêts pour cent. Cf. la phrase de Barnuin ci-\ndessus.\nEnfin je noterai encore, et frappant surtout dans les classes\nmoyenne et inférieure une aptitude au jugement personnel, à\nla conscience vraie des intérêts de chacun, aptitude plus haute\ncertainement qu’à rang égal chez le bourgeois ou l’ouvrier de\nFrance. Un trait, si l’on veut, de cette mesure dans l’appré\nciation, contrepoids nécessaire de l’indépendance et qui appa\nraît comme le frein secret, le moule admirable de l’esprit de\nrace. L’aulro jour, la direction du Pennsylvania Railroad\naffiche un ordre interdisant à ses employés de parler haut, la\nnuit, dans les gares. En ces grands express qui passent, les",
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     "texte": "9 2\ngens sont couches : il faut respecter leur sommeil. Qui n’en\ntend d’ici les clameurs de salariés français en présence d’une\nsemblable mesure ? Arbitraire ! Tyrannie 1 Riches jouisseurs !\nLes satrapes du capital ! Une grève, pour le moins, éclorait\nà la torche des journaux socialistes. Ici, pas un mot ; unani\nmement on trouve Indécision équitable. L’ouvrier,de lui-même,\na mis en balance le pour et le contre. La liberté de dormir\nvaut mieux nue celle d’un inutile tapage.\nC’est l’arithmétique des droits selon la méthode de Bentham.\nD’ailleurs, cet employé, lui-même, demain sera voyageur. 11\naura, à son tour, à s’entendre dans ces Pullmann qui n’offrent\nqu’une classe,au millionnaire comme au plus moaestefellow.\nCette nuit là, il jouira de la prescription édictée. 11 en jouit\ndéjà, objectivement. Tout prolétaire yankee porte en lui l’é\ntoffe à la fois d’un révolutionnaire et d’un capitaliste.\nC’est ce même bon sens qui, malgré tout le panache, mal\ngré la griserie nouvelle, très naïve, de la gloire militaire, pré\nservera à la fin les Etats-Unis des dangers incalculables de\nl’impérialisme. Moins illusionné qu’il n’en a l’air,l’Américain\ngarde au-dedans de lui l’héréditaire défiance des mayflowcr\nscs ancêtres, pour le glorieux et le conquérant. En dépit des\nexplosions chauvines et des souscriptions ou banquet de l’im\nmortel Dcwey, il rend d’e xacts hommages à ces « gens qui,\npourvus sans doute de lumières spéciales, ne s’embarrassent\npoint des formules et des incertitudes civiles, erbyant trancher\ntous les nœuds gordiens par le seul secours de leur bonne\népée ». La « greater America » s’en tiendra à l’empire pré\nsent et la doctrine de l’expansion périra comme toute mode,\ncomme tôut engouement fébrile et mauvais. Portée par les\nofficielles fanfares, par ces acclamations qu’on prépare au\n« héros de Manille » elle n’en a pas moins féru à Mac Kinley\nun coup qui .aurait pu être dangereux. C’est tout le « moi »\naméricain qui se refuse par raison tout en s’abandonnant par\ndevoir.\nUn tel flegme intellectuel, cette pondération coutumière —\npoint incompatibles avec des folies d’enthousiasme— se reflè\ntent jusqu’en la tenue, l’attitude physique et morale de l’A\nméricain. Nul doute que l’ouvrier du Nouveau Monde ne soit\nvraiment supérieur à son confrère latin, et les points de vue\nabondent : sentiment de sa dignité, aptitude à la discussion,\ncapacité déjuger en dehors des mots d’ordre du parti ou des\narguments du maslroquet. A peine évadé de la salissure du\ntravail, il s’improvisera, sous chapeau et veston, gentleman\nlui aussi. Loin de couvrir de bave tout ce qui est lavé de frais\net correct, il éprouvera du plaisir à coudoyer des gens bien\nmis, de même que scs secrètes visées à la fortune la lui feront\ntrouver partiellement excusable chez ceux qu’elle favorise. S’il",
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     "texte": "93\nseproclamc mon égal, au moins s’elforce-t-il d’en réaliser l’ap\nparence. Le camelot poisseux et nauséabond ne ferait point\nrecette. C’est en définitive, jusqu’au fond du peuple, une ému\nlation d’aristocratie bien curieuse dans une société «aussi vrai\nment démocratique. Enfin, dans les cantines où je partageai\nleur déjeuner, les « workmen » m’ont souvent étonné par\nl’équité de leurs revendications, la netteté et la modération\nde leurs point de vue. On y p.arl.ait «avec sens et lectures bi-ct\nmonométalisme et des raisons, non des coups, étaient don\nnées de télle adhésion à Mac Kinley, ù l’argentisme renfloué\nBryan, ou à ltooscvclt, le futur vicc-presiuent probable des\nEtats-Unis.\n«le crois que c’est surtout en parlant des Etats-Unis qu’il\nconvient de se tenir à égale distance de la « partialité pleine\nd’amour » assez commune chez les arrivants et d’un dénigre\nment vraiment inévitable chez qui a vu de plus prés et plus\nlongtemps les vices de construction de cette énorme fourmi\nlière humaine. Au fond le mot do Baudelaire : « une grande\nbarbarie éclairée au gaz » n’a besoin que de voir remplacer\nson dernier terme par celui d’acétylène pour demeurer encore\naux trois quarts exact. Il y a, du reste, dans la fourmilière en\nquestion assez de mieux imitable et de profit à retirer pour\nque nous passions bien des imperfections fatales. D’autant\nque les généralisations encloses en un bon mot sont froissan\ntes. J’appréhende d’ordinaire pour le rieur la riposte du poing\nfermé qui décidément lui donnera tort. Et cependant je no\npuis fermer encore le chapitre des cruautés. Il y a trop lieu\nvraiment de prêter l’oreille à ces sourdes rumeurs, à ces\ngrondements précurseurs des tremblements de terre qui sem\nblent annoncer, pour l’aurore du prochain siècle, non point\npeut-être une révolution mais quelque gigantesque grève con\ntre le machinisme et les machines qui font des machines,\nquelque rétablissement d’une commune mesure entre lo capi\ntal et le travail. Visiblement elle constitue un menaçant symp\ntôme cette crises des salaires (pii a abaissé,dans certaines pro\nfessions, le loyer de la main (l’œuvre d’un tiers depuis dix\nans, tandis que, par une loi déraisonnable et inverse, les gros\nappointements s’enflaient toujours. Pour que M. Cbaunccy\nBepew, président du New-York Central, touche scs 100.000\ndollars par an, combien a-t-il fallu de réductions dans les\nrangs du petit personnel, amputations toujours consenties jus\nqu’ici, sous la menace des compétiteurs sans cesse accrus,\nébranlant la porte?\nSurtout, peut-être, l’intrusion exécrable, dans les grandes\nadministrations privées, dans les affaires particulières de la\npolitique Goule, vicie maints ressorts antiques, de droiture\nde valeur personnelle toute unie.Il faut se défendre contre telles",
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     "texte": "94\ninfluences, s’affilier à tel groupement, agir dans la pénom\nbre, parler peu, humer le vent. De démocrates à républicains,\nles rancunes portent des coups de Jarnac féroces. L’assassi\nnat sec no connaît pas plus de pitié dans ses conséquences\nque de scrupules dans sa perpétration. Sans baisser le sour\ncil, le vainqueur roule son char sur le désespoir des vaincus.\nEt puis, descendant plus avant dans la vie sociale, cette\nséparation croissante hostile des sexes trahie par la multipli\ncation des Ladies Cluhs. Si l’on y ajoute le surpeuplement des\nEtats du Nord, aussi pleins aujourd’hui que l’Europe et où le\nfight for life menace de devenir sous peu aussi inexorable;\nla question nègre à laquelle les statistiques viennent de don\nner un surcroît d’acuité en constatant que trois Etals du Sud\nfournissent une proportion d’enlanls instruits plus élevée chez\nles noirs que chez les blancs; enfin la rivalité monétaire,\nindustrielle, agricole du Trans-et du Cis-Mississipi, on\nobtiendra le compendium des préoccupations et des craintes\nproposées aux yankees que le souci des affaires [ne dispense\npoint de réfléchir.\nBien des rétablissements d’équilibre sont à redouter, bien\ndes tassements peuvent se produire; rien toutefois ne mena\ncera sérieusement la vitalité, la puissance économique de\ncette nation, tant qu’on entendra monter à l’assaut de ses ri\nvages, comme le poids régulier de la mer, la rumeur rassu\nrante, le flot large et patient de l’immigration.\nD’ailleurs, il y a un si contagieux, si immense orgueil à se\ndire Américain, que j’y trouve l’une des principales sources de\ncohésion de la race 1 Si jamais se forment deux Amériques, ce\nsera celle de l’Ouest et celle l’Est, deux républiques économi\nques, aussi fières l’une que l’autre de se dire yankees. Je ne\ncrois point à une désagrégation dans le sens des nationalités,\nù un fédéralisme allemand, français, italien, irlandais. L’his\ntoire entière du Nouveau-Continent proteste, affirmant la so\nlidité des naturalisations. N’cst-cc pas au nom d’elle que les\nlégions italiennes se firent tailler en pièces à Chorrillo, pour le\nPérou, leur patrie adoptive ? Et l’exemple le moins sévère n’en\nest pas dans la formation, encore,aux deux revers des Andes,\npendant le différend chiléno-argcntin, de deux armées italien\nnes épousant d’étrangères querelles, en face l’une do l’autre et\njalouses de se massacrer? Qui a vu manœuvrer, ù New-York,\nles Gardes-Lafayettc, exclusivement recrutées parmi les\nFrançais, peut sentir, avec regret peut-être, qu’il n’y a, pour\nle moment, sur le sol de l’Union, qu’une patrie unique et\nqu’un drapeau.\nPierre d’Espacinat",
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     "texte": "Fiancée Posthume\nA Madame Ilelen Lovehj.\nPaul Anxious vit de toutes scs forces; aussi, les heures\ns’écoulent pour lui rapides plus que pour tout autre. Il se dé\nvêt le soir sans avoir encore eu le temps de complètement\ns’habiller le matin. II n’a le loisir do friser sa moustache que\ndeux ou trois fois par semaine. Scs ongles secs sont la plu\npart du temps cassés, et il attend avec impatience la calvitie,\nparce que, grâce à elle, il arrivera enfin quelque jour à être\ncorrectement coiffé.\nIl escompte tellement l’avenir en toutes circonstances,qu’il\nn’est jamais â la chose présente, aussi, le moment passé, il\ndoute de l’acte accompli et. cela le désespère. Son imagination\nva vite, elle est plus prompte que les événements, et quand\nclic revient d’une exploration dans l’infini du temps, il se\nmontre contrit mais demeure incorrigible. Les plus menus\nfaits servent de tremplin â scs rêves et les visions germent\nen lui spontanées et drues.\nEtant jeune, au collège, tandis quo le professeur parlait do\nscience ou d’histoire, il voyait l’expression de son visage,\ns’intéressait malgré lui à son type, se demandait vite où il\navait déjà vu pareille tête, semblable expression, dans une\ntoile de musée peut-être, le lieu et l’école du peintre le requé\nraient. Et le sujet raconté et écoulé, religieusement d’abord,\ndéviait tout à coup pour le moindre fait et sa tête alors errait\ndans une direction imprévue, loin du point de départ, loin du\nprofesseur, loin du cours, et cette école buissonnièro mentale\nôtait son état cérébral habituel. H en voyait les inconvénients,\nen recueillait les ennuis et retombait sans cesse dans les mêmes\nécarts de pensée.\nII lut présenté comme fiancé possible dans des familles (pii\navaient des tendrons recommandables. Il vit entre autres\nchez de très aimables gens, trois jeunes filles aux yeux en\nfleur qui s’habillaient toujours d’étoffes claires et souples,\nbeux étaient exquisement blondes, la troisième était brune et\nbelle et l’amabilité de toutes était si égale, le charme qui se",
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     "texte": "gfl\ndégageait d’elles était si grand qu’il ne savait quel parti pren\ndre. Quand le soir il partait après avoir accepté l’invitation à\ndîner et qu’il voyait le groupement des tètes folâtres, déga\ngeant tant de jeunesse et de joie, sa cervelle allant de l’avant,\nil envisageait l’avenir, voyait tous ces trésors de grâce et de\nbeauté s’étioler pour s’éteindre dans ses mains avec les an\nnées, et il hésitait pour choisir et faire sa demande.\nIl ne revint pas dans la radieuse maison.\nEn d’autres circonstances, il n’était pas depuis trois minu\ntes en tête à tête avec une femme qu’il voyait en elle la tare\nsi imperceptible qu’elle pût apparaître, le point défectueux de\nla face ou du corps devenait à scs yeux une difformité. La\nride imperceptible se précisait pour lui ; sous le baiser, la\nchair s’amollissait par avance au contact de la caresse, et\nc’était l’être de plus tard qu’il avait alors sous les yeux. Et\ncette pensée aiguë le traversait si implacablement de part en\npart que sa compagne en percevait le reflet dans son regard.\n— Qu’avez-vous donc?.., A quoi pensez-vous en ce moment?...\nIl se passait alors rapidement les doigts sur le front comme\npour effacer une vision importune et répondait — rien!.. Il\nvoyait chez la jeune fille, la promesse réalisée de la belle-\nmère inévitable, l’embonpoint et la maladie possible d’après\nles indices physiologiques. Rien ne le tentait plus.\nIl rentrait chez lui, dans la pièce qui avait la faveur de son\nintimité habituelle cl qui était pleine de tout son passé. Il\ny avait là des souvenirs de famille, des curiosités rapportées\nde voyage, des dons d’amis; les statues s’cmpoussiéraient,car\nil défendait expressément à sa domestique d’y toucher, de\ncrainte d’accident, et lui ne pensait pas à les épousseter. Cha\nque jour apportait donc son imperceptible couche grise dont\nl’épaisseur augmentait. En môme temps, les grands cadres\nqui contenaient librement les photographies des femmes\naimées et disparues, subissaient les trépidations de la rue, les\nimages se déplaçaient insensiblement, étaient entraînées sur\nle côté, se couchant obliquement à la longue. Les pastels so\ndésagrégeaient, la fleur en tombait et tout ce menu travail sc\nfaisait sournoisement, ruais Paul Anxious en suivait tous les\neffets.\nLes fenêtres de son atelier donnaient primitivement sur un\nparc. Un jour, en un après-midi, les grands arbres furent\nabattus, tous les locataires furent consternés. On construisit\nsur cet emplacement un lavoir municipal. Les odeurs de la",
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     "texte": "07\n9\nlessive et des linges malpropres remplacèrent les émanations\nde verdure, cl à l’endroit où l’on entendait le rossignol chan\nter le soir, le battoir des lavandières retentissait accompa\ngnant des propos d’inévitable trivialité.\nDeux ans après, des maçons vinrent cl élevèrent pour une\nconstruction voisine, un mur d’une hauteur vertigineuse, et\ntout un lambeau de ciel fut enlevé au solitaire; il sentit une\nangoisse en voyant la clarté diminuer chez lui, mais il n’en\ndit rien. L’année d’après, on suréleva d’un étage une maison\nmitoyenne de l’autre côté, et sa seconde fenêtre fut compro\nmise également. Le terrain devient si cher qu'on bAtit de par\ntout et l’azur du firmament se rétrécit de plus en plus.\nLes années s’écoulaient et il rêvait blotti dans tout le passé\nqui l’entourait, circonscrit par les travaux du voisinage, cerné\npar le progrès, il tenait tète cependant et s’obstinait, malgré\ntout ce que lui disaient ses amis, ù demeurer dans la même\nmaison. — Non, je ne veux pas partir d’ici! disait-il, il y a\ntrop longtemps que j’y suis, tout ce qui est autour de moi y\na été mis chaque jour, par le fait d’une circonstance qu’il\nm’est doux de me l’appeler. Trop de camarades disparus A\ntout jamais y sont venus me voir. J’y ai passé de trop bonnes\nsoirées à fumer et à boire, à rire et à parler d’avenir ; trop do\npropos y ont retenti; trop de jolies filles y sont passées, éva\nnouies à tout jamais, mais ayant laissé du moins, des souve\nnirs de leur contact à chaque meuble, un peu du parfum de\nleur chevelure dans le velours profond des coussins du divan.\nDes minuscules piqûres des épingles à chapeau sont visibles\nencore par endroits sur le papier des murs, car, parées\ncomme des libellules, tout en ayant la taille et le dard des\nguêpes, des créatures délicates ont stationné ici. Je me rap\npelle trop toutes les curiosités qu’il fallait satisfaire, les inces\nsantes investigations dans les vitrines, les bibliothèques ou\nles cartons. J’ai trop le souvenir de chaque chose. Et puis,\ntout ici n’a-l-il pas été meublé et décoré par la vic^Ja- vic-de\ntous les jours, de toutes les heures. Toutes les tentuées, les\nmeubles, les cadres et les bibelots se sont harmonisés dans",
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     "texte": "98\nobjets en demeurant ensemble ont perdu leur dissonnancc,\nrien no crie maintenant, tous les styles se sont confondus\ndans l’harmonie poudreuse, les vivacités de couleurs ou\nd’éclat se sont assagies. Tout vieillit ensemble. Quelquefois, de\nrécents objets, en peu de temps, veulent rattraper leurs aînés\net c’est la course au fané ; les tons mourants arrivent les pre\nmiers. Curiosités aimées, choses, bêtes et gens, quelle que\nsoit notre différence d’âge, ne sommes-nous pas tous dans le\nmême train?...\nS’il me devient impossible do travailler ici, alors seule\nment, j’irai habiter ailleurs, continuait-il, mais je ne déran\ngerai rien de ce qui s’y trouve; tout restera ainsi... jusqu’à\nma fin. Je me donnerai le luxe de conserver intact ce local\noù j’aurai passé vingt-cinq années de ma vie —les meilleures.\nJe resterai toujours fidèle à ma jeunesse. Qui pourrait me\nrendre vraiment le charme de ce décor si je le quittais? Je\nsens qu’il y a de l’émiettement de moi-même et des êtres qui\nm’auront été chers, ici, et je respecterai les murs qui ont re\ncueilli mes soupirs de joie ou de tristesse, le plafond qui s’est\nnoirci de ma lampe à mesure que la radieuse et claire ado\nlescence s’est enfuie de moi-même... Toute maison n’est-cllc\npas une châsse pour l’âme qui s’y sent précieuse ?\nEt il y en avait dans ses amis, qui no comprenaient pas\ncela, et d’autres qu’il sentait bien vouloir faire seulement\nsemblant de le comprendre ; ils repartaient de chez lui alors\nqu’il déléguait son dédain pour les reconduire au bas de l’es\ncalier.\nEt les ans passaient, augmentant chez Paul Anxious la\nfaculté de sentir, exaspérant son désir de voir tout do haut,\nen politique, en art, en littérature, il se réjouissait de planer\nradieux au-dessus des préoccupations subalternes et c’était sa\nrécompense intime, ce refuge en lui-même qu’il savait épuré\npar la filtration de la vie. Toutes les contestations des amis\net des proches étaient à ses opinions ce qu’est le courant d’eau\nqui trempe l’acier, et il se reconnaissait plus fort qu’autre-\nfois.\nA chaque nouvelle année, il mettait le calendrier reçu sur\nun des rayons de sa bibliothèque où il avait coutume de le\nplacer habituellement. Il s’en trouvait ainsi une vingtaine do\nsuperposés, aux bords rouges, bleus, verts, chargés de croix\nqui correspondaient à des rendez-vous fièvreusement atten\ndus naguère. C’étaient ainsi des petits cimetières entassés.",
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     "texte": "99\nIl prenait parfois clans ses deux mains ces vieux carrés de\ncarton et cherchait à se rappeler la signification de certains\ntraits mystérieux, mais c’était souvent vainement, car la tête\nne se souvenait plus de ce qui avait fait battre le cœur.\nN’importe, il avait là devant lui un quart de siècle de vie\nd’homme...\nCertain soir, un de ses camarades auquel il avait rendu\nquelque service d’argent, vint lui faire visite. Après avoir\nlonguement causé de différentes choses, lui donnant la raison\nd’une absence prolongée, il lui dit qu’il ne voulait pas se con\ntenter de le remercier de son aide opportune dans une cir\nconstance fâcheuse, mais que, connaissant son esprit bizarre,\nil lui rapportait de voyage une chose qui pourrait peut-être\nl’intéresser. Développant un paquet mystérieusement caché\nsous son chapeau, il lui tendit, avec un sourire narquois, un\nbras de femme momifié qu’il avait arraché et coupé au corps\nd’une châtelaine. La pauvre mutilée reposait depuis des siè\ncles, les pieds joints, dans une crypte abandonnée.\nPaul Anxious, après s’être abstenu toute la vie, par peur du\nmariage, de demander la main d’une contemporaine, prit\ndonc ainsi possession du bras d'une morte.\nSaisissant avec respect les doigts aristocratiques de la dé\nfunte, il regarda longuement l’annulaire décharné et y passa\ndélicatement une alliance.\nHenry Detouciie.",
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     "texte": "La Réforme de l’Orthographe\nNous supportons mal en France que l’on touche à ce que\nnous croyons nous appartenir. Le Ministre de l’Instruction\npublique ayant, dernièrement, pris un arrête relatif à la\nsimplification de la syntaxe française dans l’Enseignement,\nbeaucoup d’encre, en prétentions spirituelles d’un côté, en\nexagération do principe de l’autre, s’est trouvée dépensée. !\nEn fait, le côté orthographique pur prend peu de place dans\nla réforme en question, si réforme il y a, puisqu’il ne s’agit\nque de tolérances introduites dans l’application de certaines\nrègles grammaticales, d’une complication jugée trop subtile.\nDe prescriptions nouvelles, il n’y en a d’aucune sorte; mais\nle seul fait d’avoir osé desserrer une chaîne a tout de suite\nété accueilli par les réactionnaires endurcis, comme un sa\ncrilège, et par les révolutionnaires comme le premier coup\nde pioche aux murailles de la Bastille. De part et d’autre, à se\nheurter, se sont exagérées les opinions. L’arrêté de M. Ley-\ngucs s’adresse à l’Enseignement. Les examens actuels four\nmillant de difficultés, véritablement par trop épineuses, il\nfallait prendre pitié des candidats. Une Ame charitable s’est\ntrouvée.\nTelle a bien pu être, en effet, la pensée du ministre désireux\nde complaire à tels ou tels de ses électeurs, à moins qu’il n’ait\nprémédité, en même temps, de se tailler une petite gloire ;\nmais soyez certains que les membres de la commission ont\nobéi à d’autres mobiles, d’ordre plus élevé... Le nom seul\ndu Président, M. Gaston PAris, en est le sûr garant. A\nnotre humble avis, ce que l’on a voulu faire, ce n’est pas sim\nplement ouvrir une porte, par où passeraient plus lard les\nvéritables réformes, mais la rouvrir, car un langage fermé\nest un langage qui étouffe et qui meurt. Aussi bien est-il né\ncessaire, par amour de notre français, que nous le gardions\nen possession de toutes scs énergies vivantes.\nPrenant acte des Observations que l’Académie Française\nfaisait dès 170/j aux Remarques de Vaugelas, les Membres\nde la commission ont compris qu’ « il faudrait être insensé\npour vouloir dicter des lois dans une langue vivante. »\nLes grammairiens, en effet, ne sauraient avoir d’autre mis\nsion que d’observer les faits, de classer les phénomènes, d’é-",
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     "texte": "9.\nIOI\nA\ntudier les métamorphoses du langage et les lois intimes qui\nle régissent.\nLà, plus ([uc partout ailleurs, le peuple seul est souverain,\nde l’avis des meilleurs esprits anciens et modernes, Yarron,\nlloracc, Platon, Voltaire, pour ne citer que ceux-là; lui seul\ninvente et crée.\nNulle aristocratie de mots, nulle élite de formes ne saurait\nnaître que selon le rythmeissu de la concordance mystérieuse\ndans les âmes, de la Itacc et du milieu. L’élégance d’une lan\ngue et sa noblesse sont lo fruit d’une sélection, qui no sau\nrait s’opérer que selon la qualité représentative essentielle\ndes vocables de celle langue.\nTelles exceptions, illogiques en apparence, continuent har\nmonieusement la courbe mystérieuse, où évolue le contour\ncher à la pensée nationale.\nForme et mouvement^tout à la fois, les idées viennent mirer\nen nous-mêmes leurs images, et la qualité de l’image varie\nnaturellement selon la lumière etselon le miroir. Ainsi, grâce\nà certaines transpositions secrètes opérées en notre sensibi\nlité, naissent les sons du langage, variables selon nos aïeux et\nselon nos tendances.\nLa diversité des milieux et des races interdit d’avance la\nlangue universelle ; notre propre évolution humaine, tant so\nciale qu’individuelle, démontre l’absurdité d’un idiome im\nmuable, irrévocablement fixé.\nLa tâche du grammairien est donc une tâche de chaque\njour, essentiellement analytique en quelque sorte, puisqu’il\ns’agit seulement de voir et d’entendre... d’enregistrer.\nRien différente est l’œuvre du lettré : à lui, selon son âme\net son intuition, de mettre à part les formes rares, parfois mal\ngénéralisées, qui sont écloses dans le jardin du peuple. Au\npoète de retrouver en soi la qualité sensitive, qui est l’origi\nnalité de la race, pour en faire la sève de son verbe, l’aristo\ncratie de ses phrases.\nLes mots sont comme les enfants : le mode le meilleur\npour les faire est celui du peuple; la chimie, la mécanique, et\ntous les théorèmes de la science y demeurent impuissants.\nVaine, en conséquence, est la manie d’introduire dans le\ndictionnaire notre pauvre logique tout extérieure. On n’en-\nscigne pas aux fleurs à s’épanouir, aux graines à germer.\nNulle corolle artificielle ne possède la souveraine beauté do\ncelles qui naissent toutes seules.",
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     "texte": "102\nMalgré tout un problème demeure.\nToute langue écrite s’enseigne par les livres. II importe\ndonc d’en classer assez clairement les phénomènes pour que\nson enseignement soit compréhensible. Il importe également\nque les mots prennent une forme fixe en rapport avec leur\nfonction, sinon toujours comme on l’a voulu, avec leur ori\ngine. Celte forme fixe doit engendrer l’unité de la langue, unité\nindispensable et toute naturelle, puisque tous les phénomènes\ndont il s’agit sont issus d’une cause unique.\nPrécisément cette unité du langage français, précieuse non-\nsculcmcnt au point de vue esthétique et usuel, mais encore\nau point de vue plus vulgaire de la clarté, nous paraît quel\nque peu compromise par les tolérances de l’arrêté ministé\nriel qui nous occupe.\nNous sommes, il est vrai, débarrassés d’une foule d’en\ntraves minutieuses, les plus criantes et non pas les seules :\nmais la somme reste à faire des valeurs ù conserver.\nIl est juste cependant de prévoir que la génération mon\ntante, celle des lycées, ira naturellement vers le moindre ef\nfort. Une nouvelle unité pourra se développer ainsi en ce mi\nlieu spécial. Mais d’ici-Ià ? Au demeurant, la tradition n’est\npas entamée ; seulement nous retournons en deçà du xvn«\nsiècle, avec le droit à la faute d’orthographe et non pas pour\nles lettrés seuls, mais pour tout le monde.\nJe ne dirai rien des cas où la prononciation n’est pas mise\nen jeu, la langue me paraissant faite avant tout pour être par\nlée. Aussi bien, je ne vois guère d’inconvénient ù ce que les\nadjectifs, nu, demi., feu, les participes approuve, attendu,\nci-inclus, ci-joint, excepte, y compris, supposé, vu, placés,\ndevant le nom, deviennent variables. Néanmoins, je me de\nmande jusqu’où l’on doit tolérer l’absence do trait d’union\nentre le verbe et le pronom qui suit, en des expressionscommc\naime-t-il, donne-t-il, croira-t-on.\nLe t demeurera-t-il isolé ou devra-t-on le joindre au verbe?\nIl n’en est pas de môme à beaucoup près, dans les noms\ncomposés, dont la réforme semble favoriser, à bon droit, la\nfusion définitive.\nLe traitement qui s’applique aux substantifs h plusieurs\ngenres me paraît, en général, moins heureux. Il ne me semble\npas, en effet, quant à présent, que l’expression les aigles\nromains puisse équivaloir, à l’expression les aigles romaines.\nHymne, à la volonté d’un genre ou de l’autre, me blesse",
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     "texte": "io3\nmoins : mais je m’arrange mal deifous amours. A Vaques pro\nchaines, au contraire, me plaît grandement, comme aussi le\nretour au féminin des locutions où s’emploie le mot gens.\nMais combien plus logicpic était l’ancienne langue. Amour,\ncomme tous les noms provenus de substantifs latins eu or,\nétait passé féminin en français. C'est aux grammairiens du\nxvie siècle que l’on doit d’avoir tenté, contre toute raison et\ntoute analogie, de lui restituer le genre primitif. Hymne,\ncomme l’original ûpoç, était toujours masculin : Gens de\nfitentes demeurait féminin : c’cst quand il a pris le sens\nd’hommes qu’une confusion s’est établie dans la langue.\nOrque, provenu du pluriel neutre orqana à finale fémi\nnine, était toujours du féminin.\nNotons en passant que dans les mots A genro variable, (les\nquels, dans la bouche du peuple, sont beaucoup plus nom\nbreux qu’on ne pense, puisqu’on peut leur adjoindre la plu-\nplart de ceux qui commencent par une voyelle et sont termi\nnés par un e muet), l’usage tend A les fairo précéder eupho\nniquement de l’adjectif féminin et A les faire suivre, au con\ntraire, de qualificatifs masculins.\nEn : Quel automne charmant ! La fraîcheur des plus chau\ndes automnes.\nIl n’est pas jusqu’A l’accord des participes passés, construits\navec avoir■ qui ne comporte ces inconscientes préoccupations\neuphoniques. Dira-t-on bien volontiers: « La porte que j’ai\nouvert, ce soir? »\nIl est juste de convenir, d’ailleurs, que cette règle obscure\nne fut jamais rigoureusement observée, même par nos meil\nleurs écrivains classiques, Ici Corneille dans Cinna :\n« LA par un long récit de toutes les misères\nQue durant notre enfance ont enduré nos pères ».\nDès Clément Marot, les constructions actuelles commen\ncèrent A supplanter l’accord général avec régime placé\nindifféremment avant ou après.\nEn 16/17 Vaugelas dans scs Remarques en discute longue\nment, mais encore au xvii 0 siècle des constructions comme :\n« Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie » demeurèrent\nen usage. C’est seulement en 170/1 que l’Académie édicta les\npréceptes qui furent appliqués jusqu’A nos jours, sans avoir\njamais été clairement élucidés.\nLe peuple, en général, ne fait pas l’accord, dont les lettrés,",
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     "texte": "io4\nj’imagine, se départiront assc? tard, à cause des nuances qu’il\npermet.\nL’italien tolère l’accord fait ou non, quand le régime suit;\nil l’exige quand il précède. En : Ho scritto ou scritta la lel-\ntera. L’espagnol garde le participe avec avoir invariable dans\ntous les cas.\nJe crois bien aussi que M. Leygues et ses collaborateurs\nsont allés un peu loin en ce qui concerne les verbes réfléchis;\ncar s’il est vrai que le peuple construise pas mal de ceux-\nci à l’espagnole, c’est-à-dire avec le verbe avoir, il est peu de\ngens parlant français qui se servent d’expressions comme :\n« les portes se sont clos »\nLe grammairien, à notre avis, doit dans les cas douteux,\nconsulter non-seulement la majorité des cas, mais aussi la\nvaleur des témoignages. Sur celte valeur et sur sa considéra\ntion, repose la stabilité du langage.\nAutrement, pour ne citer qu’un fait, il faudrait déjà sous\ncrire à l’emploi du conditionnel après si : Si j'aurais, d’ail\nleurs logique.\nAinsi, tandis que nous adhérons volontiers à la construc\ntion de propositions subordonnées avec le présent du subjonc\ntif, quand la proposition principale est au conditionnel, parce\nque tel est l’usage devenu courant et parce que telles habitu\ndes syntaxiques de correspondance des temps sont toujours\nrestées quelque peu flottantes, même au grand siècle, dans la\nlangue écrite, il est lieureux, trouvons-nous, pour l’honneur\ndu français, que l’arrêté ministériel n’ait pas sanctionné défi\nnitivement l’abandon, cher au journalisme actuel, des subjonc\ntifs en général : « Je doute qu’il ira demain à Paris » pour\nne citer qu'un exemple entre mille.\nDans le même ordre d’idées, il eût peut-être mieux valu se\nmontrer moins tolérant vis à vis de la supression du ne qui\nsuit les verbe de doute, de défense ou de crainte et les compa\nratifs.\nFallait-il également encourager l’emploi de c'est devant les\nsubstantifs pluriels: « C'est des rnonlarjnes »\nMais l’usage est là, je le sais, qui prévaudra bientôt de ce\ncôté, en faveur de la réforme.\nQuant à (pourquoi pas Tant qu'à si répandu) l’amélioration\nde notre orthographe, au point de vue de certains illogismes\nqu’elle comporte en l’application même de ses principes fonda-",
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     "texte": "I ou\nmentaux, l’arrêté, comme on voit, n’y touche guère, n’y étant\npas autorisé.\nC’est à l'Académie de se montrer intelligente, en la confec\ntion de son dictionnaire, relativement, par exemple, à certai\nnes lettres redoublées ou non dans les dérivés, (iabatage do\nabattre) aux pluriels irréguliers des noms en ou et surtout à\nla francisation définitive, par l’orthographe, de certains ter\nmes étrangers, bien entrés dans la langue : Rcmy de Gour-\nmont en dresse un tableau suggestif, en l’un des chapitres de\nsa très judicieuse Esthétique de la Langue française. La\nplupart des mots tirés du grec — Dieu sait avec quel manque\nde goût ! — gagneraient û être élagués, comme déjà il est\narrivé pour fantôme,fantaisie jadis écrits phantosme, phan-\ntaisie. Le ph pourrait être conservé seulement dans logroupo\npht (pic le peuple tend à prononcer pl, phtisie, diphtérie.\nQuand au ch, il prête à la confusion, et serait avantageuse\nment remplacé, quand il ne s’est pas adouci, par le groupe\nqu, comme fait l’espagnol : « Quiromancie pour Chiromancie\nPour ce qui est de l’adoption prochaine de 1’ « ortographe\nfonétike » je crois qu’il n’y faut pas songer de sitôt malgré\nles mérites d’un système analogue à celui des Félibros pro\nvençaux, par exemple, et ceci en raison même des nuances\ninfinies de prononciation que comporte notre langue et de la\nbeauté qu’elle en acquiert.\nLa suppression des groupes ai, ci, au, eau, ain, cm, mul\ntiplierait les homonymes et nuirait à la variété; la suppression\ndes consonnes muettes finales du masculin isolerait les mots\nde leur dérivation, en sorte que notre langue, déjà difficile\naux étrangers, deviendrait inabordable. Gomment former le\nféminin de bon, do long, de blanc, de grand, de charmant\nsi tout s’uniformise dans l’écriture et si l’on orthographie\nl>on, Ion, blan, gran,charmant\nD’autres plus révolutionnaires ou plus inconscients vou\ndraient supprimer l'c muet.\nAu lieu d’écrire le français à la manière des Espagnols ou\ndes Italiens, nous l’écririons alors comme des Allemands ou\ndes Tchèques, sans souci de nos traditions, sans souci surtout\nde la fonction même décote muet,qui doit, non seulement mar\nquer la vibration d’une consonne mais encore (après les con\ntinues sonores ou sourdes de chaque ordre v,f, ch, j, z, ss,\nindiquer la longeur de le syllabe précédente. De même après\nles muettes suivies d’uue liquide br, pl, tr, dr,bl. gl. gr, etc",
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     "texte": "ioG\nToute l’histoire du français etles lois mômes de sa versifica\ntion témoignent de ce fait indestructible.\nOn pourra judicieusement supprimer des lettres inutiles,\nmettre la physionomie des mots en rapport avec la physiono\nmie de l’époque ; mais on ne saurait, sans attenter, je pense à\nla vie même du français, tel qu’il doit rester cssscntiellcment\njusqu’à la naissance de son fds légitime, détruire l’exemple\npermanent que les mots, vêtus selon la mode actuelle de notre\northographe, ont mission de susciter à nos yeux.\nIl est telle variation phonétique de consonnes, en présence\nde telles autres, qu’une orthographe simple ne peut s’astrein\ndre à traduire, à cause du souci continuel qui en résulterait\npour l’écrivain. Ainsi, comme le faisait justement remarquer\nnaguère M. Jean Psichari, dans un article très savant publié\npar la Revue Bleue, on lit Place Vendôme, maison prononce :\nVlùz Vendôme.\nA de telles exigences nulle prononciation humaine ne se\nsoustrait; mais c’est justement parce que la loi en est instinc\ntive que le besoin de l’indiquer strictcmeut s’en fait moins\nsentir.\nConcluons. La science, en matière de langage, ne peut aller\nsans la tradition, puisqu’elle ne peut aller sans le peuple.\n« La Vie, la santé du langage, dit A. Darmestetcr, consiste\nà suivre le plus lentement possible la force révolutionnaire\nqui l’entraînera toujours assez vite, en se retenant fortement\nau principe conservateur. »\nEn mécanique, il faut tenir compte de la vitesse acquise.\nEn attendant les éditeurs d’ouvrages scolaires vont pouvoir\nfaire un commerce lucratif.\nIl va falloir deux grammaires : l’une de français usuel,\ncelui des quotidiens et des conférences politiques, l’autre de\nfrançais élégant, celui de ceux qui persisteront à vouloir en\napprofondir les finesses.\nPiiîléas Lbüésgue.",
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     "texte": "Etudes.\nET\n107\nREMRRANDT\n«l’ai vu la lumière. Au commencement, scs rayons émous\nses et fauves perçaient les nuages avec lenteur. Le jour a\npénétré dans l’ombre du monde... Le jour a éclairé au front\nla foule des hommes, et j’ai vu que tous les hommes étaient soli\ntaires, et qu’ils attendaient le moment de se parler. J’ai vu que\ntous les hommes tâtaient machinalement ce qu’ils touchaient,\npour découvrir enfin ce qui était pareil à leur grand rêve I Et\nla lumière descendait humble comme la pitié, obstinée comme\nla raison, et avec la splendeur de l’amour 1...\nLumière 1... Lumière!... Les ventres des femmes sont\nlourds; les mains des hommes sont rudes; notre chair a en\ncore l’odeur de la terre, et quand il a plu dans l’ombre, jo\nn’ose pas marcher dans l’argile... Quelle émotion a remué\nnion coeur, lorsque la lumière atteignit pour la première fois\nles demeures voûtées des hommes, leurs étoffes d’or, leurs\nsabres et leurs fourrures chargées do pierreries!... Voici que\n1 homme s’est réveillé...\nMon Dieu, je suis stupéfait de souffrir, et je vous bénis...\nMais, o mon Dieu! la notion de votre mystère est un mys\ntère plus grand encore; et comme je l’ai vu dans les plaines,\naube est plus obscure que la nuit!...\nAh ! j’espère !... Tous ceux qui ont souffert gardent des\nyeux sublimes. De toute ma chair, de toute mon Ame, j’aime\nla terre sombre et la lumière éblouissante...\nLÉONARD DE VINCI\n«>e suis jeune, et j’aime à vivre auprès de mes souvenirs,\nkur la margelle d’un puits, je me suis assis au crépuscule.\nLes gouttes d’eau retentissantes sont tombées, de la coupe de\nverre où j’ai bu, dans le puits bleui par le soir.\n.Mais devant les rochers couronnés de lierre, à l’ombre des\npuis et des chênes, voici que des femmes inconnues se sont\nassises non loin de moi. Élles sourient, et leurs yeux minces\nsemblent regarder quelque part leur propre sourire. Leurs",
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     "texte": "(\nio8\nvisages aux traits affinés, lorsqu’ils se penchent un peu, ont\nla richesse des grappes de raisin. O beauté des femmes!...\nDes voiles transparents comme de l’eau recouvrent leurs che\nveux parfumés. Quand leurs visages se penchent un peu, leur\nsourire s’effile encore.\nLe somhrc crépuscule pénètre les montagnes et trempe d’a\nzur les stalactites des grottes mystérieuses.\nJ’ai demandé un jour un vieillard savant ; « Père, qu’est-\nce que la vie? » Et il m’a dit : « C’est la conscience de la soli\ntude. » Je n’oublierai jamais qu’en disant ces paroles il me\nregardait.\nJe suis jeune. Mon visage résume mon corps. Mes jambes\nsont caressantes, cl mes bras aussi doux que mes lèvres.\nL’adolescent savant en toutes choses, que je rêve, descen\ndra-t-il un soir vers la ville bleuie? Des pensées plus hautes\net plus subtiles régiront-elles le pur et l’impur? Saui‘a-t-il quo\nje l’ai rêvé, l’adolescent éternel^...\nMais il y a bien des consolations ineffables dans la tendresse\ndes femmes!...\nINGRES\nLes femmes, Heurs coupées et vivantes, les femmes sveltes\net rondes, de quelles urnes invisibles sortent-elles?... Les\nfemmes ont la beauté précise des coquillages, et la molle\nbeauté des fleurs.\nLes lignes de leurs jambes s’appliquent, nonchalantes,'i\\ s’é\nlever; les lignes calmes de leurs flancs méditent et s’enflent,\net déferlent vers leurs seins. O leur seins, purs fruits sphé\nriques, sur de si longues tiges courbées!... Et les lignes\ncaptives de leurs bras ont la langueur des prisonnières orien\ntales. Et leurs visages, doux et délicieux comme un verger,\nsemblent éternels comme un désert.\nLes lignes de leur corps modulent un merveilleux chant do\nsilence.\nLes femmes sont gonflées par la vie, comme les anémones\nroses par l’eau profonde des mers.\nMANET\nLa couleur est la voix des choses. Les hommes n’aper\nçoivent point la singulière douceur de ce qu’ils nomment la\nmatière. Pour moi, j’écoute avec mes yeux la voix blanche de\nmes draps, et la voix verte des arbres.\nCette rose troublante, ce vase de porcelaine solide et vague,\ncelle pipe, cet éventail sec, tout objet a le grand étonnement",
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     "texte": "IOQ\nd’être unique dans le monde, et sa couleur cherche à se sou\nvenir. Aussi la couleur de toute chose est-elle pâle et forte,\nl'iche et fanée.\nInstinct surprenant des choses!...\nEn vérité, la vieille conscience des hommes a gagné les\nobjets bornés J’éprouve une joie silencieuse, dans ma\nchambre, à voir les meubles qui s’étendent autour de moi.\nChaque objet semblent se regarder en soi-même, comme une\nfemme fardée se regarde dans un terne miroir.\nSouvent ma jeune maîtresse, aux yeux froids et nus, sac-\ncoude, dévêtue, sur mon lit. Comme il y a longtemps que les\nlemmes sont nues!... Elle a dans scs cheveux teints une rose\ndéteinte. La couleur de son corps admirable ne dépend point\ndu soleil. D’ailleurs, le jour n’est que la conscience do la\nnuit.\nNous nous aimons\nGUSTAVE MOREAU\nUn Cheval aux ailes effilées m’a dépose sur la Terre, près\nd un abîme, alors que le soleil couchant s’élargissait au fond\ndu ciel.\nLa Terre est pauvre.\nDes hyppogriffes d’or, au piédestal de jade, scintillent dans\nles rochers à pic fouillés par la mer Des colonnes de marbre\n‘sombre luisent dans les jardins frais, profonds comme des\npuits et comme des coussins. J’ai vu, s’éloignant jusqu’au\nc 'cl, des palais peints et ciselés, ornés de dix mille sculptures,\nA leurs seuils bleus, je me suis arrêté , orgueilleux héros,\nappuyé sur mes longs javelots rouges.\nLà une reine solitaire et nue, aux cuisses parfumées, levant\nles bras, se couronne de ses caresses. La un adolescent, par\nSa grâce, excite les Muses. Dans les salles peintes, j’ai vu des\nfemmes nues et couleur d’ivoire ; quelquefois, sur toute leur\nchair souple cl mince, elles paraissent tatouées, ou damasqui-\nnées, d’orfèvreries et de pierres précieuses; elles sont quel\nquefois vêtues, ou plutôt tiennes, d’écharpes singulières...\nIrai-je m’étendre au milieu d’elles?... Tantôt elles se tor\ndront comme des nœuds de serpents; tantôt toute notre\nchair s’écoulera comme une seule source. Et je veux choisir,\ndans les bassins de marbre, les plus parfaits lotus, et sur les\n10",
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     "texte": "1 10\nv\nmurs, bleus comme la mer, les plus riches dessins, pour que\nchacun de mes regards soit digne de moi.\nMais la Terre est pauvre !\nEntre les haillons des abîmes, les grands nuages obliques\ndu soir, tachés d’or et de pourpre, se sont évanouis apres la\nchute du Soleil. Et j’ai vu les étincelantes étoiles\nLe ciel blanchit à l’orient. Sur les montagnes, un Cheval\nailé, au poitrail de plumes, frappe du sabot les cîmcs aigües !...\nPUVIS DE CIIA VANNES\nL’air qui passe, l’air pur, a lavé l’horizon clair. Derrière\nles dunes, la mer, invisible, bat plus lentement. Je rêve que\ndes femmes, qui étaient allongées, se lèvent entre les arbres.\nPar quelle mystérieuse clarté, ce soir d’automne, ai-je été\nenvahi avec tant de douceur? Pourquoi suis-je un croyant,\nmoi qui ai pensé? Que le soir est mystérieux! On voit\ntout le ciel s’obscurcir si doucement qu’il semble s’éclairer.\nUn peu de buée s’exhale des terres. On entend un chariot.\nDe très vieux arbres montent là-bas et s’amaigrissent vers le\nciel. Le chariot est apparu sur le dos d’un champ labouré;\nc’est une charretée de foin tremblant.\nJe rêve que les femmes regardent l’horizon; deux d’entre\nelles sont légèrement enlacées; l’une appuie la main à un tronc\nd’arbre. D’autres se sont assises près des fontaines.\nJe rêve qu’une femme s’accoude, et que l’air déroule un\npan de ses voiles. Je rêve qu’une femme s’incline vers un\narbuste en fleurs.\nLes femmes, aux belles attitudes, ont des mouvements ina\nchevés. La vie est lente...\nLes plus fougueux esprits, les plus jeunes corps, s’ils ont\nde l’amour, éprouvent à la lin de toute action un grand éton\nnement. .. Il y a dans toute œuvre d’amour un instant où elle\nnous dépasse; et les femmes recommencent éternellement les\npoèmes de la vie! Nous apprenons quo l’amour est une\nébauche éternelle\nLouis Godet",
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     "texte": "Ballade du bel Aumônier\n^ Beau chevalier qui Ven vas sons la lune\nDans les safrans d'un vétuste mantel,\nMais revêtu de vingt printemps clltcl\nQu'Apelle peint Apollon l'immortel;\nSur ton chemin vienne ribandc on reine,\nOu blonde enfant fleurant la marjolaine,\nDarde, en dépit de ton mal Saint-François,\nL'œillade tendre et le sourire amène :\nBel aumônier est aumônier de soi.\nPlus hauts présents tu peux fairejà chacune\nQue corindons, biryls, joyaux, ancls,\nMotels, valets dont la tourbe importune...\nEn lui donnant Ion corps « g eut cl ysnel »\nPlus frais que brise et plus doux qu'hydromel,\nEt mieux qu'un riche à l'escarcelle pleine,\nDe qui l'implore et te dit sa géhenne,\n— Et qu'au festin de la chair tu reçois —\nTu peux guérir ou soulager la peine :\nBel aumônier est aumônier de soi.\nSi, vers le soir, tu trouves, de fortune,\nSe doulourant, chenue, en son manoir,\nUne qui fut an temps qu'elle était brune\nBlonde ou châtaine, Amour; ton digne autel,\nN'hésite pas, soulève le martel...\n— Malgré les ans et leurs injures vaines,\nVénus bondit et rugit dans ses veines —\nDeviens pressant, à l'aimer ne snrseois,\nEt d'un déduit impartis-lui jl'aubaine :\nBel aumônier est aumônier de soi.\nEnvoi.\nPrince charmant, offrir l'ambre, l'ébène,\nCeylan ! ta perle et ton nard, Mylilène !\nC'est au pouvoir d'un chacun, quel qu’il soit,\nIlustre ou podaqre èi la. fétide haleine ;\nBel aumônier est aumônier de soi.\nF. Lovio.",
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     "texte": "Madame d’Epinay\net la Comtesse d’Houdetot\nDans la rue Saint-Honoré, à peu de distance de la maison\nde M»i° Geoffrin, s’élevait, vers i^/jS, la maison des La\nLivc d’Epinay, mince noblesse, mais joli patrimoine. Le jeune\nd’Epinay, étourneau, léger, volage, joueur, y avait alors\nconduit comme épouse une pelile cousine pauvre et senti\nmentale, dont il se croyait de bonne foi amoureux. La petite\ncousine pauvre appartenait à une antique et noble famille\nnormande; elle s’appelait Louise Tardieu d’Esclavclles. Sans\npère et sans dot, élevée austèrement par une mère religieuse,\npas très belle, elle dut regarder comme le plus grand bon\nheur un mariage d’inclination qui était aussi pour elle, chose\nrare, un mariage d’intérêt, mais l’illusion dura peu de mois.\nA vingt ans, M me d’Epinay portait déjà dans son cœur le deuil\nde son premier amour, et si c’est là une situation toujours\ndangereuse pour une femme, avec les coutumes et les exem\nples d’alors, cela devait presque nécessairement conduire à la\nrecherche d’un système de compensation, auquel bien peu\nsavaient résister : nous ne pouvons ranger parmi ces der\nnières M me d’Epinay.\nEpouse sans mari, mère d’un bambin qui tenait encore\ntrop peu de place dans sa vie, ayant elle-même une mère dont\nl’austérité était plus faite pour forcer le respect qu’inspirer la\nconfiance, Louise se trouvait seule, trop seule dans sa maison\nde la rue Saint-Honoré, et elle l’était plus encore dans le\nsplendide et seigneuralement triste séjour de La Chevrette\nau milieu de la vallée de Montmorency. Des vastes fenêtres\nle vert sombre des bois devait lui sembler un rideau étendu\ncnlre elle et le bonheur, lorsque dans les longs après-midi\nd’été Louise, ingénue et sensible, exhalait en vains soupirs\nla douleur de l’abandon, l’humiliation des rivales, la honte des\nscandales que son mari ne se donnait même pas la peine de\ncacher. Naturellement honnête, élevée avec sagesse, d’un\nnaturel affectueux et plein de vivacité, il eût suffi à Louise\nd’avoir trouvé un compagnon plus digne pour être certaine\nment une bonne épouse; mais elle était surtout faible, indé\ncise, vrai roseau pliant aux souilles du vent. Le portrait\nqu’on conserve d’elle dans la galerie de Genève, dû au pin\nceau de Liotard et si vanté par Ingres, la représente sur le",
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     "texte": "mm\n: i3\nson\nen\ndéclin delà jeunesse et nous donne l’impression exacte de so\naine : un mélange de sensibilité et de légèreté, de droiture c\nmême temps (jue de curiosité mondaine, avec un tantinet^ de\nvanité féminine, de caquet, et d’indolence, qui va du vète-\ntementà la pose, qui unit dans un seul trait caractéristique la\nmain sèche soutenant le menton, le sourire languissant et les\ncaprices compliques du corsage. Non moins intéressant par\nles mêmes conclusions est un autre portrait que nous con\nnaissons à peine par la description qu’en fait Diderot dans\nune de ses lettres à mademoiselle Voland, datée de la villé\ngiature du baron d’IIolbach, le célèbre Grandval : « On est en\ntrain de peindre M mo d’Epinay dont le regard se croise avec\nle mien; elle est appuyée contre une petite table avec les bras\nmollement croisés, la tète ployée, scs longs cheveux noirs\nretenus par un ruban bleu ciel qui lui ceint le front; une mè\nche s’échappe du ruban et se répand partie sur la poitrine\nnue, partie sur les épaules dont elle relève la blancheur; la\nbouche est à demi ouverte, elle respire; scs yeux sont char\nges de langueur. C’est l’image de la tendresse et de la vo\nlupté. »\nAvec moins d’intuition et moins d’ardeur que M 110 Lcspi-\nnasse, sans l’esprit de la Du Défiant, et absolument privée du\nrigoureux bon sens de M\">« GeoIVrin, Mme d’Epinay, repré\nsente dans la société du xvmo siècle un de ces types essentiel-\n” 1 '•«i-ioînrts oracicuses bagatelles.\ntour d’elle une trace profonde; elle eut ucs uuiuk.», —\nnne passion; des défaillances et non pas de fautes; clic fut\nbonne, mais non pas vertueuse. Toutefois elle sc trouve telle\nment mêlée à la vie des principaux hommes de son temps\nqn il ne serait pas possible de l’oublier, ni juste, ne fut-ce\nque pour ses nobles qualités d’amie.\nEcs tendances affectueuses de son cœur s’épanchèrent avant\nlent en famille; clic avait sincèrement aimé scs belles sieurs\njhmt l’une mourut tôt; mais l’autre, la primesautiero Mimi,\n’e rayon de soleil de la famille, créature de séduction et de\ncaprice, qui à douze ans composait des vers et à dix-huit lut\n81 niai mariée au comte d’IIoudelot, lui demeura toujours\nunie par les liens d’une tendresse sincère.\nElles passèrent leurs existences comme deux ruisseaux pa\nrallèles et en beaucoup de points semblables, sans jamais sc\nlaisser troubler par la jalousie ou par l’envie, à l’ombre des\nmemes arbres, plus heureuse certes la comtesse d lloudctot,\n( I U * put au moins cueillir la fleur rare d’un véritable amour\net en faire excuser l’irrégularité par un demi-siècle de constance.\nGet amour ardent et grand, l’amour profond et beau, qui\nio.",
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     "texte": "ii4\njustifie tout, qui verse un rayon d’idéal même sur le péché,\nMme d’Epinay ne le connut pas. Quand furent évanouies, non\nde sa faute certes, toutes les illusions qu'elle avait pu se faire\nsur son cousin et mari, elle se laissa aller peu :'i peu à un\nsentiment de sympathie pour un homme déjà mis à la mode\npar ses succès galants, et qui, secondé par la beauté, l’élé\ngance, par une éducation exquise, par un tact parfait, par\ntous ces talents gracieux qui sont si appréciés dans la société,\nne dut pas éprouver une grande fatigue à vaincre les scru\npules d’une femme que son mari négligeait d’une façon igno\nminieuse et qui n’avait pas en elle la résistance d’une Péné\nlope. Ce fut à la Chevrette, en relisant ensemble, en revoyant\nde la musique, en contemplant les bois, en dissertant sur\nl’amour, timide d’abord et respectueux, puis graduellement\naudacieux et toujours parfait gentilhomme, que M. Dupin\nFrancueil (i) réussit a posséder ce pauvre être faible et\nbrisé. Mais M. Francueil était fat et coureur ; il avait femme\net devait dans la suite, resté veuf, en prendre une seconde à\nsoixante ans sonnés, cela sans préjudice de scs maîtresses.\nLouise n’occupa parmi scs bonnes fortunes qu’une place nu\nmérique et rien de plus. Quoique de ces relations un fils fût\nné, le galant éphémère, pris par de nouveaux attraits, se sé\npara, au bout de trois années, de M“o d’Epinay et cl le regretta\npeut-être l’inutile sacrifice de son honnêteté <ie femme en se\ntrouvant comme auparavant abandonnée et certainement moins\nplainte.\nMais avant de continuer à raconter les aventures de\nMme d’Epinay, il me paraît intéressant de connaître un pou\ncette comtesse d’Houdctot qui vécut presque toujours à côté\nd’elle. Cousines et belles-sœurs, jeunes toutes deux, intelli\ngentes, bonnes, la sympathie qui devait naître entre elles\nd’une certaine ressemblance dans les infortunes conjugales\navait été précédée d’une plus profonde et naturelle sympathie\nde tempérament. S’il ne devait pas être difficile d’être d’accord\navec Mmo d’Epinay, un malentendu apparaît presque impos\nsible avec la comtesse d’Houdctot d’un caractère plus franc,\nplus décidé, et toujours enjouée, sûre de l’cflct qu’elle pro\nduisait sur ceux qui l’approchaient. Plus séduisante que belle,\nson visage portait des traces de la petite vérole, à laquelle, il\nest vrai, on devait alors être habitué, puisque les femmes les\nplus célèbres et les plus aimées n’en furent pas exemptes;\nMme de Genlis dit aussi qu’elle louchait, quoiqu’il n’en appa\nraisse rien dans son portrait ; mais tout cela, si c’était, ne\ngâtait pas le charme de sa physionomie douce et caressante,\n(i) Grand’pèrc d’Aurorc-Lucile Dupin, devenue plus tard George\nSand.",
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     "texte": "de la forêt de cheveux noirs que scs mouvements d’une impé\ntuosité juvénile faisaient tomber en désordre et déroules jus\nqu’aux pieds du corps gracieux et tin. Celte femme, qui avait\npris pour devise: « Jouissez, c’est la sagesse; faites jouir,\nc’est la vertu », vécut quatre-vingt-trois ans en discrctaccord\navec un mari fâcheux, heureuse dans un unique amour, ado\nrée de ses amis, sereine jusqu’à la vieillesse la plus avancée,\net si calme devant la mort qu’elle fut comparée à une élève\nde Platon. L'âge, pas plus que sur les choses éternelles,\nn avait de prise sur elle. A dix-huit ans, quand on l’appelait\nencore Mimi, elle ne s’opposa pas à son mariage avec le comte\nd Houdelot, (jui était grossier, vulgaire, joueur et déjà lié à\none autre femme par des liens d'affection qui durèrent touto\nsa vie, car c’est une particularité très curieuse de la fidélité\nau xvnio siècle : la fidélité existait, seulement elle existait en\ndehors du mariage.\nOn ne peut nier que, pour mauvaises que puissent être les\nunions d’aujourd’hui, on ne saurait plus imaginer un mariage\nconclu dans les mêmes conditions que celui-là. Les familles\nse connaissaient à peine ; les futurs époux pas le moins du\nmonde ; un repas en commun suf fit pour que le contrat lût\ndécidé, et Mimi, qui en savait moins que tous les autres, se\nleva de table fiancée. Naturellement elle n’aima jamais son\nm ari, mais elle le toléra avec une suffisante philosophie, se\nconsolant à écrire des vers, exercice innocent pour lequel elle\nnvaii, une passion spéciale exemple de velléités littéraires, mais\nqui lui rendait toutefois agréable la compagnie des lettrés.\nLcrire des vers pour ces marquises n’impliquait pas en effet\nl’idée de les publier et de les donner eu pâture à la foule.\nSophie d’iloudelot se contentait de les lire à scs amis, comme\nelle fit à Grand val, un soir qu’elle avait bu un certain vin\nblanc fort bon, et qu’elle en récita quelques-uns à son voisin\n.de table qui se trouvait être Diderot. Celui-ci en fit la confi\ndence à son intime amie Volland, en l’assurant qu’ils\nscintillaient de feu, de chaleur cl d’images. 11 paraît même\nqu’ils comprenaient une espèce d’IIymnc à une beauté de\nla femme, certes très appréciée, mais difficile à nommer.\nC’est pour cela que Diderot, qui pourtant ne souffrait pas do\nscrupules excessifs, ajouta : « Si je puis l’avoir, je vous\nl’enverrai; mais quoiqu’elle ait eu le courage do me le mon-\ntrer, je n’ai pas encore celui de le lui demander. » C. était\nPeut-être l’air de Grandval, qui, en même temps que le vin\nblanc, avait un peu trop monté à la tête à la folâtre comtesse,\ncar ses biographes qui s’accordent à l’appeler bonne, simple,\nsincère, ajoutent aussi l’adjectif décente. Quoi qu’il en soit,\nacceptons-le cet adjectif, pour la valeur (pi il pouvait avoir au\nxvmo siècle, et voyons quels étaient les amis des deux cou-",
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     "texte": "sincs quasi-veuves, ceux qui remplissaient le vide forcé de\nleur jeunesse.\nA Diderot, à d’Alembert, à Condorcet, ù Voltaire, il faut\nadjoindre un bizarre personnage et même lui faire une placo\nà part, parce qu’il demeura parmi les plus fidèles amis de\nM m ® d’Epinay. 11 s’agit de l’abbé Galiani, « le plus gracieux\nArlequin qu’ait produit l’Italie, haut d’un peu plus d’un mètre,\nmais sur les épaules duquel était posée la tète d’un Machia\nvel ». Quand il entrait dans le salon de M»'<> d’Epinay, avec\nlui entraient l’imagination, l’esprit, la folie, la plaisanterie, et\ntout ce qui peut faire oublier les soucis de la vie. Il devait\nêtre un auxiliaire précieux pour les amusements des deux\ndames, pourvu comme il l’était d’anecdotes et d’historiettes\nqu’il savait raconter d’une façon piquante cl. tout ù fait à lui,\nen s’accompagnant de la vive mimique napolitaine que ces\nélégantes Parisiennes comprenaient ù merveille. Combien de\nvait rire la comtesse d’Houdetotl... Mais pourtant pendant\nqu’elle riait aux facéties de l’abbé à son côté le marquis de\nSaint-Lambert ne passait pas inaperçu. C’était un gentilhomme\nlorrain dont on avait commencé â parler à la mort de la mar\nquise du Châtelet, épilogue infortuné de relations de galante\nrie plutôt que d’amour. Il avait beaucoup d’intelligence, beau\ncoup de bon goût, une distinction rare,même chez ces person\nnes distinguées, et quoique un peu froid et retenu, ou peut-\nêtre en raison même du contraste, il plut tout desuiteâ Mimi.\nLeur amour fut un coup de foudre, mais un coup qui frappe\njuste, et ne laisse rien s’élever où il tombe. La passion des\nvers contribua peut-être à les unir, parce que Saint-Lambert\nétait un bon versificateur, sinon poêle dans le sens sacre du\nmot. A ce propos on lit dans les Annales littéraires du siècle\nce dialogue : « Conviendrez-vous que St-Lambert est cultivé?\n— J’en conviens — Connaît-il la langue? — A merveille. —\nPense-t-il?— Beaucoup. — Sent-il? — Assurément.— Pos\nsède-t-il la technique des vers?— Comme peu. — Est-il har\nmonieux? — Toujours. — Que lui manque-t-il donc pour\nêtre poète? —L’âme. » Et c’est lâ un avertissement sévère pour\nles poètes de tous les temps.\nMais s’il manquait â Saint-Lambert la marque du génie, il\navait assez de cordes à son arc pour ne craindre personne,\net dans son amour pour la comtesse d’IIoudctot, il fil preuve\nde délicatesse, de constance eide sérieux. Elle aussi, fa folâ\ntre Mimi,se prit d’affection pour le reslc de ses jours, qui ne\nfurent ni courts ni exempts de tentations. Un lien fidèle,\nmême en dehors du mariage, semblait noble aux philosophes\nmoralistes, étail accepté partout, reconnu comme un droit, et\nla comtesse d’IIoudctot, comme ses contemporaines, disait et\nécrivait candidement « mon amant », avec une désinvolture",
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     "texte": "ii 7\nque nous ne comprenons plus, et sans rougir le moins du\nmonde.L’amour ne devait pas lui faire oublier la poésie. Ainsi\nà l’occasion d’un voyage de Saint-Lambert, sous l’émotion\nde l’adieu, elle composa ces vers gracieux qui réfléchissent\nparfaitement dans leur tendresse plus douce qu’ardente, plus\ndélicate que profonde, le sentiment de l'amour comme on le\nconcevait à celte époque :\nL’amant que j’adore\nPrêt à me quitter\nD’un instant encore\nVoudrait profiter;\nFélicité vainc\nQu’on ne peut saisir\nTrop prés de la peine,\nPour être un plaisir !\nEt nous la voyons, la séduisante comtesse, un peu émue >\npas trop, sous le toupet poudré et dans le voltigement rosé do\nscs falbalas, accorder furtivement le dernier baiser derrière\nun paravent.\nUn autre homme cependant, une figure triste et de mau\nvais augure, qui laissait toujours derrière lui, comme la\nsépia, une traînée trouble, où il essayait de cacher ses ins\ntincts bas, vint prendre une place de premier ordre entre\nLouise d’Épinay et Sophie d’IIoudotot Le fils de l’horloger\nde Genève, le complaisant amant de Mm® de Warens, Ilous-\nseau, déjà lié à sa servante Thérèse Levasseur, avait été pré\nsenté par Francueil à Mme d’Epinay, qui ne lui fit pas la\nmoindre impression (de la gorge comme sur ma main : c’est\nle jugement délicat qu’il en donne). Mais Louise était si gen\ntille, si empressée, avait tant besoin d’affection et prit telle\nment à cœur sa condition misérable, qu’il dut en rester à sa\nmanière impressionné, sinon reconnaissant. Il accepta la gé\nnéreuse offre qu’elle lui fit d’habiter, une petite maison de sa\npropriété, près de la Chevrette, h l’entrée de la forêt de Mont\nmorency, que le lieu désert et le souvenir de celui qui l’avait\nhabité auparavant, faisait appeler l’Ermitage. De délicieux\nmois furent passés là par cet homme haïsscur des hommes,\npar celui dont la malheureuse plaie de l’Ame lui faisait chan\nger en fiel la plus douce ambroisie. Ce fut là qu’il commença\nà courtiser l’idée d’un grand roman sentimental où sa soif\nd’amour put s’épancher en Ilots de rhétorique, ce fut là que\nnaquit la Nouvelle Héloïse. Combien de gens maintenant au\nraient la patience de lire les six cent cinquante pages serrées\nqui racontent les amours de Saint-Preux avec Julio d’Etange ?\nNos aïeules cependant versèrent sur elles de tendres larmes\ncl toutes savaient qu’en Julie d’Etange l’auteur avait idéalisé\nla comtesse d’IIoudetot.\nQuand on dit qu’une personne réelle a inspiré une œuvre",
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     "texte": "d’art, c’est seulement le vulgairé ignorant qui sur la tracé ap\nparente veut et prétend refaire la vérité.\nL’œuvre d’art la plus vivante, la plus palpitante de senti\nments sincères, éprouvera toujours le besoin de s’envelopper\nd'un voile. L’homme de génie, qui est par excellence celui\nqui aime, consent à ouvrir son cœur au public, mais à con\ndition qu’il y ait un tabernacle pour le recevoir et un mystère\npour le défendre. Rousseau dit toute la vérité dans les Con\nfessions et il ne fait pas œuvre d’art; il dit la vérité néces\nsaire dans la Nouvelle Héloïse et il monte un degré plus\nhaut. Cet homme, peu heureux dans le choix de ses amours,\net bien vulgaire dans leur extérieur, versa dans la Nouvelle\nHéloïse cette aspiration à l’idéal qui était en lui et qui se\ntrouvait mal à l’aise quand il s’agissait de la mettre d’accord\navec son mauvais caractère. Le type de Julie d’Etangc exis\ntait peut-être à l’état latent dans sa pensée, le jour où la com\ntesse d’Houdetot vint le surprendre à l’Ermitage et le troubla\ntout entier en allumant l’amour dans son sang. La primesau-\ntière comtesse,qui s’ennuyait à la campagne, pendant une ab\nsence de Saint-Lambert, avait imagine de traverser le bois à\ncheval, vêtue en homme, pour aller trouver l’ours dans sa\ntanière. (C’était M me d’Epinay qui l’appelait l’ours, peut-être\nen caressant la pensée de l’apprivoiser et sans penser que les\nours mordent).\nA celte première visite d’autres succédèrent, puis d’autres\nencore, que Rousseau s’empressait de rendre, s’enflammant\nde plus en plus pour Sophie et Julie, les confondant en une\nseule image, assez ardente et poétique pour lui faire écrire\nles premiers chapitres de la Nouvelle Héloïse sur des feuillets\nde papier découpé, tenus ensemble par un ruban couleur de\nciel, en le parsemant de sable fin d’argent.\nLa comtesse se divertissait beaucoup au jeu; mais les lon\ngues promenades, les repos romantiques dans les bosquets\npendant que chantait le rossignol, les interminables colloques\nqu’elle ne se souciait pas de cacher, parce qu’elle ne cacnait\njamais rien de sa vie, donnèrent un facile prétexte au com\nmérage. A L’Ermitage habitaient avec Rousseau les deux\nLevasseur, mère et fille, naturellement bavardes et jalouses ;\nla comtesse avait des domestiques ; le bois, quoique bois,\nétait pourtant de temps en temps traversé par quelqu’un, et\nqui voit, qui écoute, qui suppose,. . Tout cela arriva à l’o\nreille de Saint-Lambert qui ne se montra pas disposé à\nimiter la résignation du comte d’Houdetot. Sophie, (pii l’ai\nmait vraiment, renonça de suite à cette capricieuse aventure\net se hâta de faire avoir à Rousseau un congé en bonne for\nme. Ainsi tout s’arrêta là, au moins pour la comtesse, non\npour Rousseau, (pii s’imagina aussitôt avoir été dénoncé",
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     "texte": "\"9\npar M»i° d’Epinay. M m o d’Epinay, qui l’avait recueilli, logé,\nentouré de soinsfraternels ! De ce soupçon aussi ignoble qu in\njuste, Rousseau prit prétexte poui une véritable guerre de\ncalomnies et d’injures, trop basses pour qu’il vaille la peine\nde s’y arrêter.\nLouise d’Epinay se montra en celte circonstance d’une\ngrande noblesse dame. Il y avait déjà à côté d’elle, c’est vrai,\nla personne qui devait dominer la seconde moitié de son exis\ntence en la dirigeant vers un but plus sérieux, et il n’est pas\nimprobable qu’elle ait eu une part de collaboration, au moins\nd’esprit, dans les lettres (pie M'»° d’Epinay écrivit alorsà l’ami\ningrat et qui sont un modèle de dignité et de fermeté ; mais\nen tout cas, profiter de la leçon signifie qu’on est digne du\nmaître, et si M me d’Epinay fut faible,légère,artificieuse,vaine\nelle eut pourtant la grande,la rnre qualité de se perfectionner.\nCela lui permit de se préparer pour la vieillesse un refuge\nsûr dans l’estime de scs amis, toujours disposés à pardonner\nles égarements quand il s’agit d’un véritable désir de rédemp\ntion.\nAl >rès l’abandon de Francueil, M )1IC d’Epinay, qui n’avait\npas un salon célèbre, mais qui recevait en sa maison quel\nques hommes de valeur et que fréquentait la société, autant\n(pic le lui permettait la dissipation de ses ressources par les\ndésordres de son mari, trouva certainement encore do nonnes\nheures dans la compagnie de Galiani et de la chère Mimi, et\nelle espéra en trouver dans celle de Rousseau qui lui avait\nété présenté par Francueil, mais qui lui suscita tant de cha\ngrins. Mmo Geoffrin, sa voisine, aurait pu lui offrir une bonne\ncompagnie et des conseils meilleurs, mais il n’y eut jamais\nde sympathie entre elles deux, et cela se comprend. Elie était\nau contraire l’amie de la Popelinière, la môme qui avait fait\ngrand bruit sous la Régence, à cause de la petite cheminée\nmobile qu’on avait découverte dans sa chambre etqui touchait\nà la maison du duc de Richelieu. Ce fut dans la maison do\ncette dame, que Rousseau, cette fois, lui présenta le baron\nGrimrn : un allemand de Ratisbonne, noble sans moyens de\nfortune, mais pourvu d’excellentes études et qui était venu à\nl’aris en qualité de précepteur du comte de Schocnbcrg. In\ntelligence line, claire, très droite, d’un caractère fermé et\nfroid, porté à la solitude, peu familier avec la langue fran\nçaise qu’il parlait avec son accent tudesque, il n’était pas fait\npour briller dans la société, mais plutôt pour être, apprécié\npar un nombre restreint d’amis. 11 se lia aussitôt en effet avec\nles philosophes et les écrivains de Y Encyclopédie parmi les\nquels il eut comme amis intimes le baron d’Holbach son com\npatriote, et Diderot qui l’admirait sans restrictions.\nLouise confesse dans scs Mémoires qu’elle ne reçut pas de",
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     "texte": "120\nGrimm une impression favorable la première fois qu’elle le\nvit ; mais on la saitun peu superficielle, portée à se tromper,\nincapable de connaître la valeur réelle des hommes, elle se\nlaissait aller à l’aveuglette tantôt au bien, tantôt au mal, sè\ncompromettant ainsi elle-même et son renom en ayant l’appa- <\nrcncc d’être fausse et intrigante, alors qu’elle n’était que fai\nble, qu’elle se faisait tromper par tous, par son mari, son\namant, scs amies et ses amis, qu’ils s’appelassent M |f e d’Ette\nou Duclos. Il semble au contraire que Grimm la jugea de\nsuite par son côté le meilleur, parce que, l’ayant à peine con\nnue, il soutint généreusement son parti dans une sotte et ca\nlomnieuse histoire de papiers dérobés pour détourner un\nhéritage à son profit. Cela lui amena un duel. On trouva plus\ntard les papiers prouvant l’innocence absolue de M»‘o d’Epi-\nnay, mais en attendant la chevaleresque défense du baron ne\n{ )ut faire moins que de toucher profondément le cœur sensi-\n)le de Louise, bille se hâta de l’inviter à venir chez elle, dès\nqu’il fut guéri de la blessure qu’il avait reçue pour son hon\nneur, La mère de Louise, la pieuse dame d’EscIavellc vivait\nencore. Elle s’était entièrement adonnée à la religion et à la\nprière, et on comprend quelle fête durent faire les pauvres\nfemmes habituées à être trompées, à ce paladin des vertus\nantiques, défenseur des faibles et des opprimés. Il se trouva\nbien arbitre et maître au milieu d’elles, le maître légitime le\nseigneur d’Epinay étant toujours absent, et les enfants étant\nencore adolescents..\nLa nouvelle liaison de M me d’Epinay arrivait au bon mo\nment (quoiqu’il première vue cela puisse avoir l’air d’une\ncontradiction) pour la sauver des pires connaissances. Elle,en\ncédant à Grimm et en se rappelant que ce n’était pas la pre\nmière fois, fut bien prise de quelque scrupule, mais en réa\nlité alors que le malheur l’avait privé d’un soutien naturel et\nque sa faiblesse ne lui permettait pas de s’en passer, Grimm\nétait l’homme vraiment indiqué pour l’enlever aux caquetages\nqui menaçaient de l’entraîner.\nTout d’abord il l’obligea à renvoyer ce Francueil qui ne\npouvait plus sans blesser tout sentiment délicat de dignité se\nmontrer parmi ses assidus ; il fit de même pour un certain\nDuclos, brouillon de la pire espèce; il l’avait aussi décon\nseillée de recevoir Rousseau dans samaison de l’Ermitage, et\ns’il ne fut pas écoulé, les faits lui donnèrent pleinement rai\nson. Les biographes qui accusent Grimm de despotisme ou\nblient le bien qui résulta de ce despotisme pour une créature\nbonne mais dévoyée, et qui revint, sous sa conduite, à une\nvie, sinon pure et honnête, au moins plus sérieuse. C’était\ndéjà beaucoup au milieu du xvm ,! siècle. Si Grimm comman\ndait en maître, il assumait aussi les plus graves obligations",
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     "texte": "121\nii\ndu maître, en dirigeant l’éducation des deux enfants, — ou\nplutôt de la fille, car le père contre le désir de Louise avait\nmis au collège le fils, qui se montra du reste après la mort\nde son grand’pèrc revenu dans la famille, le digne héritier des\ndésordres paternels. 11 va bien à la fierté de Grimm de n'a\nvoir pas toléré la présence des faux amis qui dénigraient la\nréputation d’une femme et d’avoir toujours protégé celle qui\nse fiait à lui. Ce n’était pas l’amour qui les unissait, au sens\nidéal du mot, puisque l’intimité était venue plus par la force\ndes choses (pie par une invincible attraction; et pourtant\nLouise trouva dans celte affection, quelle qu’elle fût, la fidé\nlité et le repos qui lui avaient manqué dans l’amour propre\nment dit.\nL’apaisement qu’elle éprouvait A se savoir aimée et prolé-\nf éc lui faisait écrire à celui qui seul entre tous lui fit du\nicn : « Chaque jour qui passe, vous m’inspirez de plus en\nplus cette espèce ’ de sécurité que le bambin trouve sur les\ngenoux de sa mère. » Et voici vraiment l’amour qu’il fallait\npour elle, le frêle roseau, incapable de soutenir les luttes des\ngrandes passions ou l’héroïsme des grands sacrifices.\nDe son côté, Grimm, profond connaisseur d’hommes —\ncomme eut à le définir son illustre correspondant Frédéric II,\n— franc et de caractère indépendant, appréciait sans doute ce\ngenre d’attachement qui lui permettait d’exercer scs qualités\nd’énergie et de volonté, exclusivement viriles. Tout le mal\nrépandu par Rousseau et recueilli par quelques biographes\ntombe devant la raison des faits. Si Grimm fut quelquefois\ndur et despotique, il fut toujours loyal cl honnête; il portait\nl’intégrité en tout. Diderot écrivit de lui : « Je ne vois pas\nclair dans son Ame, mais je ne pourrais la soupçonner.\nDepuis deux ans c’est toujours A son avantage (pie les faits\nobscurs se sont élucidés. Il sent bien qu’il a contre lui les\napparences et le jugement des indifférents, mais il ne s’en sou\ncie pas. » C’est dans ces paroles d’un juge très intelligent\nqu’apparaît le vrai Grimm et non dans les pages envieuses de\nConfessions, où l’on voudrait méconnaître jusqu’à son talent.\nL’esprit [de Grimm plus lucide nue chaud, manque peut-être\nde la puissance créatrice, mais il fait de lui l’un des meilleurs\ncritiques, et dans un temps où le journalisme naissait à peine,\nil lui permit de recueillir dans un journal complet l’iiistoirc\nParticulière de tout ce qui arrivait dans la ville appelée alors\nle cerveau du monde. De son affection pour M m ° d’Epinay cl\nde sa noble façon d’aimer il reste comme document important\nson colloque avec Diderot quand Diderot, trompé par les ca\nlomnies auxquelles la faiblesse de Louise prêtait un flanc sans\ndéfense, voulut tenter de lui ouvrir les yeux, de lui faire com\nprendre son erreur de le persuader que cette femme ne méri-",
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     "texte": "122\ntait pas son attention. Les réponses de Grimm, toujours digne\net raisonné, sont dignes d’un parlait gentilhomme, mais l’une\nd’elles est digne du plus parlait amant. « Il vous manque,\ns’était écrié Diderot, piqué par les éloges que faisait l’autre,\nil vous manque d’ajouter que la d’Epinay n’a jamais eu avant\nvous aucun amant I » Et Grimm : « Si elle m’aime, je serai\nle premier. » Diderot à la fin dut se rendre non seulement\naux paroles de son ami, mais à l’évidence de la malignité qui\nentourait Mme d’Epinay, et il devint son ami à son tour, ce\nqui n’est pas le moindre des avantages que valut Grimm à\ncelle-ci.\nLe cercle des personnes dans lequel elle vivait étant ainsi\namélioré, la jeunesse de Louise s’apprêtait à un crépuscule\nhâté par une santé fort chancelante qui ne lui laissait désor\nmais de sa mince beauté que les yeux et les cheveux : ces\ncheveux cjui avaient les cinq fameuses pointes sur le front\ntrès appréciées au goût de l'époque, et qui donnaient un je ne\nsais quoi de piquant à la physionomie, comme on peut le voir\nf >ar le portrait île Liotard. Mais cri plus de l’âge et de la santé,\nes désastres financiers contribuèrent à l’occuper de pensées\nplus graves, et là aussi les conseils de Grimm lui furent pré\ncieux .\nRousseau, après le honteux scandale qu’il avait soulevé en\ncontinuant à habiter à l’Ermitage, avait conservé avec M m d’E\npinay les rapports d’une amitié dont les bases étaient irrémé\ndiablement détruites; amitié amère pleine de défiance et de\nrancœurs, sur lesquels Mme d’Epinay, toujours indulgente,\nversait le baume d’une grande compassion, le jugeant moins\npervers tque malade, et le regardant comme une personne\nsaine considère un infirme. Et elle devait cette fois encore se\ntromper; elle devait reconnaître combien plus sage avait été\nla comtesse dTIoudetot en rompant absolument toute relation\navec un homme qui avait le triste privilège de gâter toutes\nscs amitiés à force de défiance et de soupçon. Ces soupçons\net cette défiance mal apaisés renaquirent â propos d’un voyage\nque Louise décida de faire à Genève pour avoir une consulta\ntion du célèbre docteur Tronchin et auquel elle eut l’étourde\nrie de l’inviter comme compagnon. Diderot, certes innocem\nment, crut devoir appuyer un tel projet, en montrant à Jean-\nJacques la gratitude qu’il devait à M m0 d’Epinay; mais en\nvrai philosophe qu\"il était, absorbé par la science et sans pra\ntique du monde, il ne savait pas que parler à Rousseau do\ngratitude, c’était souffler sur le feu. Rousseau, dans cette chose\nsi simple, vit de suite une trahison. 11 accusa tout ensemble\nDiderot, Grimm et M»io d’Epinay de vouloir l’immoler à leurs\nintérêts eu le forçant à faire l’ange gardien à l’occasion d’un",
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     "texte": "123\nvoyage et d’une maladie dont les origines devaient être de la\ncompétence exclusive de Grimm.\nA une telle perfidie nouvelle, l’optimisme de M'no d’Epinay\nparut ccder. Elle écrivit à Rousseau : « Après vous avoir\ndonné pendant de nombreuses années toutes les preuves pos\nsibles d’amitié et d'estime, il ne me reste qu’à vous plaindre.\nVous êtes bien malheureux. Je désire que votre conscience\nsoit aussi tranquille (pie la mienne. Puisque vous vouliez et\ndeviez quitter l’Ermitage, je suis étonnée (pic vos amis vous y\naient retenu. Pour moi je ne consulte pas mes amis au sujet\nde l’accomplissement de mes devoirs et je n’ai plus rien à\nvous dire sur les vôtres. » Même en voulant entrevoir dans\ncette lettre l’inspiration hautement dédaigneuse de Grimm, il\nfaut louer M mo d’Epinay de l’avoir signée. L’avantage qu’elle\nen retira fut celui de se libérer finalement d’un homme qu’elle\navait comblé de bienfaits de toute nature pour en recueillir\ndes fruits si amers.\nLe voyage à Genève que M“>« d’Epinay fit avec son propre\nfils n’améliora point sa situation. Ce fut en cette occasion (pie\nLiotard fit le portrait où apparaît toute sa gracilité; revenue\nà Paris, sa santé devint de plus en plus chancelante. Elle n’ap\npartenait pas à la forte race du siècle qui comptait tant de\ncentenaires; quand les femmes réussissaient à passer les deux\ncrises de la petite vérole et de l’enfantement (périlleuses à\ncause de l’ignorance des soins antiseptiques qui favorisait les\ninfections), elles atteignaient facilement l’Age le plus avancé,\ncomme le firent la marquise Du Défiant, M m o GeofFrin, la\ncomtesse d’IIoudctot, la comtesse de Genlis, etc. Les hommes\nentreprenants, galants, nous laissèrent des anecdotes à rendre\nébahis; exemple Fontencllc, qui, dans les derniers jours de sa\nvie voulant exprimer à une dame l'effet (pie lui produisait sa\nbeauté, ne put se retenir de s’écrier : « Ah! si je n’avais que\nquatre-vingts ans! »\nD’une organisation délicate, les chagrins dans lesquels elle\nfut toujours plongée et la décadence progressive de sa famille,\nrendirent Louise, à cinquante ans, presque infirme. Séparée\nlégalement do son mari, la maison’de la rue Saint-Honoré ven\ndue par les créanciers, vendue aussi la somptueuse villégia\nture de la Chevrette, elle en fut réduite à vivre modestement\ndans un appartement loué, fidèlement suivie par Grimm qui la\nsoutint, l’aida et la consola jusqu’à la fin de ses jours. Cette\naffection née d’une chevaleresque défense, restée sauve mal\ngré le peu d’attrait des maladies continuelles, donna un carac\ntère de gravité à la seconde partie de sa vie. Elle eut une\nbienfaisante influence sur sa fille, qui, mariée au vicomte de\nDclsunce, devait lui donner, en guise de dernier réconfort do\nla vieillesse, la joie d’èlre grand’mèrc. Pour la fille de sa fille,",
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     "texte": "- ■\n124\npour la petite Emilie, M mo d’Epinay écrivit un livre qui fut\ncouronné par l’Académie Française et fut beaucoup lu et\nbeaucoup loué.\nAinsi s’éteignit doucement M m0 d’Epinay, entourée de sa fille,\nde sa petite-fille, de son ami Grimm et de Mimi, l’enjouée Mi-\nmi désormais vieille, clic aussi, mais toujours gaie, toujours\naffectueuse, toujours éprise de St-Lambcrt. Ni clic, ni M me d’E\npinay ne furent des femmes supérieures; elles n’eurent pas\nde talents exceptionnels ni d’exceptionnelles vertus, mais elles\ntinrent dans l’ambiance intellectuelle où les plaça le sort, l’of\nfice éminemment féminin du calice des fleurs, qui reçoit la\nrosée et la transforme en beauté et en parfum. Devançant\nd’un siècle le système appliqué à l’électricité, ces aimables\nfemmes jouaient le rôle d’accumulateurs d’esprit, en alimen\ntant l’intime essence avec le secret que seules possèdent les\nfemmes, et (pii est leur part dé génie.\nNkera.",
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     "texte": "Beauté\nToi par qui l'Homme, dès l'origine première,\nPar delà le Réel et son écran d’ennuis,\nPlus vire d'àge en âge entrevoit la Lumière\nComme une aurore par delà tonies les nuits ;\nToi qui poinds d'un désir éternel VEphémère,\nL'Etre issu du Néant qui tombe an Néant,\nToi dont le miel divin sucre la Vie amère,\nToi qui fleuris le seuil de l'abîme béant ;\nToi qui balbutiais aux chants des vieux rhapsodes,\nToi qui peuplais de Dieux les Pindes et les Æla,\nToi qui magnifiais les temples et les odes\nPar où le rêve grec* jadis se concrèla;\nToi dont l'âme incomprise et des foules haïe\nAux paroles des prophètes étincelait,\nEt brillait d'un tison les lèvres d'Isaïe,\nEt sur Jésus en croix projetait son reflet;\nToi que de leur magie innombrable stellèrent\nLa Forme et la Couleur cl le Rythme cl le Son,\nDe Rembrandt à Rodin, de Bach à Baudelaire,\nTons les fervents de l’Art en proie à ton frisson ;\nBeauté, seule raison de vivre et de survivre\nPour l’artiste immémorialement hanté\nDe ton seul rêve, et que ta seule gloire enivre\nD'une ivresse immortelle et sublime, Beauté!\nCelui (lui marche les yeux dardés sur la Face,\nH ne voit pas la boue oà se /rainent ses pas.\nTout, ce qui n’est pas loi s’obscurcit et s’efface.\nLa splendeur de tes yeux lui cache le trépas.\nBeauté, forme évidente et claire du Mystère\nPour les Fins marqués (le ton sceau flamboyant.,\nRaccourci d'infini que le Ciel à la Terre\nParfais montre, idéal promis au seul voyant,\nBeauté pour le chercher il faut t’avoir trouvée.\nPour te faire surgir en la réalité,",
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     "texte": "126\nIl faut t'avoir longtemps pieusement rêvée :\nC'est mon pieux amour qui l'évoque, Beauté !\nJe te cherche, Beauté, par toute la nature,\nDans les Jlols de la mer tumultueux ou lents,\nDans les nuages noirs que la foudre rature,\nDans l'aurore teignant de rose les pics blancs ;\nDans les vertigineuses fantasmagories\nQue le Couchant allume à l'horizon songeur\nQuand le soleil gemmé, sons les vagues fleuries\nDe perles et de pourpre entre comme un plongeur ;\nDans la forêt nocturne oà murmure la brise,\nOù roule en trilles d'or le chant du rossignol,\nDans le désert sans fin que le mirage irise,\nDans la rose qu'un bleu papillon baise ail vol ;\nDans le quotidien et féerique incendie,\nDans l’éblouissement chimérique et réel\nDes astres par oà filtre et vers nous irradie\nLa Lumière-Incréée enclose au dernier ciel ;\nDans la grâce héraldique et blanche de la vierge,\nDans le geste onduleux de la danseuse, dans\nLa claire nudité de la Femme oà converge\nLa volupté totale aux creux des yeux ardents 1\n*\n* *\nQuand le faix des Douleurs sur moi pèse implacable,\nAu Désir qui dit oài quand la Vie a dit non,\nQuand tout, même un bonheur trop intense, m'accable,\nQuand me quille l'Espoir, ce dernier compagnon ;\nOui, quand mon cœur trop plein de peine ou d'allégresse\nEtouffe un sanglot lourd d'angoisse ou de langueur,\nUn cri vers toi, Consolatrice et Charmeresse,\nUn cri vers loi, Beauté, me soulage le cœur.\n— Beauté, je suis ton humble prêtre, cl l'offertoire\nQue j’élève vers ton autel en f rémissant,\nC’est mon cœur même, c’est mon cœur expiatoire\nQue pressèrent mes doigts et d’oà coule mon sang...\nErnest Jaubert.",
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     "texte": "La souffrance d’Alceste\nA M. Louis Arnould.\nDu geste impertinent de leurs grands chapeaux à plumes,\nles petits marquis, aux pieds do Célimène, avaient secoué ce\nqui restait en eux de leur fragile amour. Oronte, peine pour\nelle de l’irréparable perte de sa présence, avait couru enrichir\nquelque dame de sa vengeance versifiée. Arsinoé, devant\nl’obstination d’Alceste à repousser le lien de scs offres perfides,\nétait allé pour chasser quelque cœur inoccupé, qui voulût bien\ninterrompre son involontaire chasteté.\nEt c’était parmi l’avare clarté, dans le cœur de Célimène,\ncomme en la ruelle désertée, le même vide de nid délaissé, la\nmôme absence, le même silence, où s’agitaient encore les gre\nlots des rires prétentieux de ces petits-marquis, comme l’écho\nde leurs vanités courroucées. Leur fuite lui affirmait qu’ils\nchérissaient en elle non l’Ame légère et rieuse, toute pleine de\nlumière bleue, de ses prunelles, mais leur fatuité satisfaite, et\nqu’elle leur était comme un autel, où ils venaient eux-mêmes\ns’honorer. La rancune pcrsistc-t-cllc contre la moquerie des\nlèvres V Aucun remords ne l’aigrissait d’avoir ainsi dupé et\npersifflé scs amants. Elle raillait comme le poète chante. Sa\nmoquerie avait sauté de ridicule en ridicule; mais en s’épan\nchant avec chacun sur les travers de leur meilleur ami, n’avait-\nelle pas voulu, outre le persuader de son unique amour, le\nréjouir de cette confidence? Et la délicatesse par trop atten\ntive et féminine, avait dépassé leur amour-propre froissé.\nC’était au fond d’cllc-mêinc seulement, un dépit commun\ncontre la fuite de tous, de tous ces miroirs courtisans de sa\ngrâce ; car les calomnies d’Arsinoé, elle-même, étaient les\nhommages aigres cl détournés, — d’une persuasion d’autant\nplus flatteuse, puisque contraints et jaloux, — à sa beauté.\nMais son regard insista sur Alceste, dont les rubans verts\ns’agitaient autour d’elle, furieusement, sur ce cœur, son rire\navait glissé sans même l’effleurer, et sa présence attestait la\nconstance de son amour et de son charme impérieux.\nS’arrêtant, il comprit l’orgueil muet de ce regard.\n« Morbleu, fit-il. Madame, vous avez éprouve la tendresse\nde ces gens, pour une médisance dont s’endommage leur va\nnité, et qui no fut, cctto fois, que vérité malicieuse, quelle\ndébandade de votre cour, de toute cette volière d’oiseaux sif-",
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     "texte": "128\nfleurs et persifleurs, à à la (etc vide, toute emplie de leur ca\nquetage. Qu’avec eux s’enfuie donc aussi tout mon tourment,\net que dans cette solitude, si nul regard de nous ne l’endolorit\nmon âme vraie vous apparaisse. Gomme les autres vous avez\ncru en moi, au pédant et pédagogue de vertu, qui promenait\nparmi vos fêtes, comme un reproche vivant, sa sagesse har\ngneuse, et qui, du haut de son orgueil, déclamait contre vos\nmœurs. Si i'étais véritablement le misanthrope, offusqué de vos\nvices, que je parus, ne me serais-je pas cnlui de vos salons,\noù votre hypocrisie se mire en sa plus extrême et insousciante\nvérité? Vous vous êtes imaginé que j’ai bousculé la vanité\npoétique d’Oronte, par la faiblesse de ses vers et par horreur\nde mentir. Mais ils n’étaient pas si mauvais, ses vers, car\nPhilis, c’était vous, ô Célimenc ; car chacun de ces mots\nélançait un désir, une flatterie vers votre grâce ; et c’était en\neux le rythme précieux de votre allure. C’est une rancune\ncontre vous, contre l’universelle bienveillance de votre accueil,\ntoute ma souffrance méconnue, qui a éclaté contre Philintc,\ntandis que me pourchassait votre souvenir.«L’amie du genre\nhumain n’est pas du tout mon fait ».\n» Votre amour, de mêmequ’il a forgé la chaîne qui m’attache\nâ vous, a forgé ma haine contre ce monde, à qui vous souriez,\nDans vos bals, parmi vos causeries, dans ce salon, partout où\nce cercle de courtisans vous emprisonne, partout où fleurit\nvotre grâce, où vous éparpillez, au gré des possessions in\ngrates votre âme, je fus le témoin impuissant et ignoré de\nma douleur. Ah ! votre âme I l’avez-vous assez prodiguée, dans\nvos gestes, dans vos sourires, dans vos regards, dans votre\nvoix, — insouciante des vols (juc vous me faisiez. Vous avez\ndispensé â toutes les peines frivoles, â tous les racontars im\nbéciles, (juels trésors de sollicitude feinte, de miséricorde in\ndifférente, de distraction attentive. Chaque courtisan multipliait\net renouvelait, — avec ma jalousie, — votre éternel désir de\nfaire éclore, sur toutes les lèvres cl dans tous les yeux, votre\nbienvenue. Vous n’avez pas assez d’amour au cœur pour en\nchérir un seul, de toute votre pensée, et vous avez, ô pauvre\nCélimène, l’âme trop sensible pour en chagriner quelqu’un.\nLa révélation décisive et soudaine de votre goût pour moi vous\na fait peur; car elle aurait éloigné ou peiné quelque visage;\net la peine, autour de vous, est comme une offense â votre\nsouci de joie et de bonheur. Ce fut, en moi, â chaque instant,\nâ chaque sourire, un sursaut du cœur blessé, un sursaut de\nma jalousie, dont le cœur battait d’angoisse et de colère â\nchaque battement du vôtre. Mon soupçon errait avec votre\nregard, se posait sur chaque causeur, dans une inquiétude\nhaletante et perpétuelle, et venait rebondir en le meurtrissant,\nsur mon cœur. Ah! si c’était un être unique, qui avait attiré â",
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     "texte": "129\nlui tout ce qu’il y a de douceur sur votre bouche, tout ce qu’il\ny a d’âme dans vos yeux, une issue resterait, à se ruer contre\nlui, à ma haine, et lentement par la ruse, ou d’un seul coup\npar le meurtre je saurais arracher les lèvres, qui s’unirent,\net déchirer les âmes, qui se lièrent ; et avec le cœur de mon\nrival, je pourrais tuer, et du môme coup, votre tendresse. Mais\nje ne peux pourtant pas me battre avec l’univers entier, car\nc’est en moi, et non pas chez un autre, que vit l’âme de ma\nsoutl'rancc, de cette souffrance dont je meurs, et qui cepen\ndant est immortelle comme votre grâce.\n»Célimène, une dernière illusion fleurit à mon espoir; je veux\nvous arracher aux autres et à vous-mêmes, et dans la solitude\nje saurai bien muer et nouer \\otre âme à mon rêve d’amour.\nGélimènc, vous, dont le nom traîne comme un bruit spirituel\net provocant de rire, amoureux de lui-môme, ainsi que vous\nsuit le frou-frou soyeux de votre robe, Célimène, â chaque\nsyllabe de votre nom, un peu de mon âme est demeure. Je\nyeux vous emporter en un pays désert et inconnu, loin des\nimportuns et des flatteurs, loin de vos miroirs, car vous vous\naimez vous-même et vous vous mirez jusque dans mes lar\nges ; car je jalouse les miroirs, où votre imago sourit à votre\nbeauté; ctje fermerai les yeux avec les miens, pour qu’y règne\nma seule présence. »\nLa majesté solennelle et froide des meubles s’offusquait de\nces paroles sans suite et lyriques. Et l’âme éternellement jeune\net chantante de l’amour, s’évadait hors des parures factices\ndu jargon de l’époque. El Célimène avec une moue consentit\nau souhait d’Alceste, cl partit, en souriant à je ne sais quel\nretour, à je ne sais uucllc révélation, pressentie du demain\nsolitaire.\nII\nLoin de l’ambiance mondaine, qui favorisait l’émiettement\nquotidien de son être en propos frivoles, loin des désirs, qui,\nsous la protection de l’obligatoire galanterie, se tendaient vers\nelle, comme des mains avides et sournoises, en une campa\ngne déserte, il emporta Célimène. La comédienne, qui jouait\nùans les salons le rôle inné de séductrice, s’ingénia à affecter\nune tendresse ignorée pour les soucis rustiques. A vec de jolis\nretroussis de jupes et de lèvres, comme avec les petits-mar\nquis, en son incessant besoin de plaire, elle minauda avec les\npaysans cl avec les chiens et d’une ferme visitée ; sa coquet\nterie, en éveil toujours, la transportait jusque chez Oronte :\n« Gue dirait-il de ma tournure, et de ce commerce? » Et elle\ns’admirait en la variété toujours égale de ses aspects. Mais",
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     "texte": "Ic recommencement monotone atténua peu à peu le cliarme et\nla surprise (le cette nouveauté. La présence d’Alceste n’emplis\nsait point son cœur, ni les heures. Sa brusque révélation avait\ntué sa légende de vertu; et comme seule, sa singularité l’avait\nattiré vers lui, elle le rejeta parmi la foule de ses invités; —\nseulement un peu plus bruyant cl plus exigeant que les autres.\nAu contraire, l’image de Célimène comblait l’esprit, d’Alceste,\nqui n’avait même plus le loisir des coeurs oisifs, — et un cœur\namoureux ne l’est jamais,— de la distraire et delà retenir do\nriens enjôleurs. Elle bailla d’abord tout simplement ; car clic\nrestait étrangère à la beauté des choses. Ses yeux ne s’émou\nvaient point de la lumière, et la mélancolie lointaine ne venait\npas jusqu’à son cœur clos, des ciels du soir. Dans sa solitude\navec Alceste, elle ne sentait pas leurs âmes couler doucement,\nau creux de leur silence ému, et glisser le long des doigts\nunis, en une étreinte intime et chaste. Sa langue s’ennuyait\nd’immobilité. Puis elle se composa des attitudes résignées de\nmartyre, où elle se plut et se complut.\nMais voici qu’aussi son charme fléchissait avec sa joie : sa\ncour d’adorateurs n’excitait plus son désir de plaire et ne la\nrécompensait point d’être belle; et elle était triste, Gélimène,\ntriste de son inutile beauté. Sa taille négligée retombait comme\nson esprit, car le corselet, qui semblait soutenir l’un et l’autre,\npour la galerie, ne les cambrait plus. Sa pensée revolait\ndevers les bals, où son visage et son âme s’illuminaient aux\nclartés factices et aux fièvres, et elle souhaitait les miroirs\ndisparus des yeux... Et Alceste sentait, autour d’elle, comme\nunè tristesse d’exilée, l’absence de choses aimées. Car la féli\ncité, qu’il s’était promise de cette retraite le fuyait et, déçu\ndans son rêve, il s’attristait encore d’ignorer ce qui l’éloignait\nainsi de lui. Là-bas l’âme de Célimène se dérobait, et main\ntenant dans ce grand ciel immense, qui l’écrasait de toute sa\nhauteur, elle s’évaporait, ainsi qu’un parfum trop subtil. La\nbeauté de toutes ces choses semblait la rapetisser et l’enlaidir.\nEt à ses prunelles, closes d’clles-mêmes, s’animait, de toute\nsa vie passée, en son décor de courtisans souriants, avec le\ncortège des flatteries, de sa tendresse et de sa jalousie, Céli\nmène minaudante et penchée, — tout ce qu’il avait fui et\nmaudit.\nUn jour, comme un fou, il repartit vers la ville et le petit\nhôtel de Gélimène. Il ouvrit les portes du salon, comme celles\ndu passé. Et des souvenirs s’élancèrent vers lui, les paroles\nde Gélimène, qui dormaient dans les plis de soie et dentelle,\ntout se mit à jaser d’elle, à murmurer le regret et l’amour de\nla charmeuse, et partout se remit à chanter l’âme de Céli\nmène. Dans l’eau pâle des glaces la comédie revécut, et en\nposes contournées, voguèrent les petits marquis. Il com-",
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     "texte": "prit que toutes ces choses s’attristaient de la perle de Céli-\nmène, de la reine déchue de son règne, et qu’il fallait à\nl’oiseau, cette cage vaine et parée ; — et à son amour la dou\nleur et la jalousie. 11 sentit que chaque être a besoin d’un\ndécor harmonieux cl prédestine, que tout autre le transforme\net lui fait mal. Un milieu conforme commente et inspire, une\nscène insolite dénature cl dépayse ; ce décor, cet écrin est\nnécessaire à l’amour et est adjuvant de volupté. Ce qui faisait\nsa jalousie, créait aussi sa tendresse : Gélimène, sans son sou\nrire et sans sa jalousie, n’était plus Gélimène. Alors il revint\nvers elle et presque de force, la ramena. Sans en rien dire, elle\navait pressenti son angoisse incertaine, et, avec des gestes\nrésignés, plus sûre ainsi de son succès, elle le suivit.\nEt ce fut autour d’elle, le retour empressé des Oronle, et\ndes Arsinoé, comme une volée, car, à présent qu’Alceste avait\nassumé la périlleuse gloire de l’épouser, ils revenaient avec\nl’espoir d’en profiler. 11 assista des lors à sa douleur, dans\nle cercle des papotages et des fadeurs, et il multipliait sa\ncour, lui-même, pour amener A leur plus extrême florai\nson, l’Aine et le sourire de Gélimène qu’il retrouvait en même\ntemps que sa tendresse et sa souffrance.\nJacques Marion.",
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     "texte": "L’Art Javanais\nPour le Docteur Émile Goubcrt.\nPuisqu’il est dit que jamais on ne peut repasser deux fois\npar les mêmes impressions, et que le never more du poème\nd’Edgar Poe sera d’éternelle actualité, ne cherchons pas trop\nobstinément même l’équivalence immédiate et absolue des\nchoses regrettées. Le quadrille des quatre menues bayadères\njavanaises qui fut si apprécié en i88y étant dissous et dis\npersé pour toujours, consolons-nous avec autre chose, tout\nen restant fidèle au pays aimé pour son charme d’éloignement\net son mystère, et allons aux pavillons des Indes néerlandai\nses.\nJ’entre dans une grande salle où une lumière douce est tami\nsée par un vélum d’un ton orange; cela répand une coloration\nchaude sur l’ensemble des objets. Des sarongs aux nuances\nbrûlées décorent les murs de droite. Ces impressions sont\nune production tout à fait locale de Java et il faut y apprécier\nle caractère du dessin. La dent javanaise est reproduite fré\nquemment et leur fond est parfois animé de chimères fantai\nsistes : il n’est pas rare d’y voir des crabes, des araignées,\ndes scorpions retracés d’une façon ornementale et purement\nconventionnelle. Ils sont bizarrement semés, donnant l’impres\nsion d’une goutte d’eau vue au microscope avec tous les ani\nmalcules qu’elle recèle. D’autres fois, ce sont des motifs\nflamboyants avec des entraînements réguliers qui accusent\nun sens et zèbrent diagonalement de bigarrures fortement\naccusées. Le bleu d’indigo, le cachou, le brœma, teinture\nrouge cramoisi, le mangkoudou, rouge foncé, et quelquefois\nle jaune obtenu par le curcuma, sont lestons employés;\nmais le bleu foncé, le brun brillant de soga et le blanc crème\nconstituent seulement l’harmonie aristocratique des toiles\nbatiquées. Les dessins sont indiqués par un dépôt régulier\nde cire en fusion (pii forme les arabesques et couvre certai\nnes parties de l’étoffe ainsi préservées des teintures successi\nves auxquelles on soumet la pièce. Certains dessins sont l’a\npanage des classes élevées, et il ne serait pas permis au peu\nple de les porter. Le motif appelé Saranq rœsag doit se trou\nver sur le costume des hauts dignitaires.\nDans les sarongs authentiques, les colorations sont indélé\nbiles, elles supportent parfaitement le lavage, celui-ci ne fait\nqu’entretenir leur éclat et l’augmente parfois. Certaines fabri\nques d'Europe reproduisent mécaniquement des types origi\nnaux; à Leyde notamment, la maison Katœn-Mautschuppij",
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     "texte": "133\nvoorhccn de Ilcyder et Cio, a obtenu des résultats fort inté\nressants étant données les difficultés très grandes qu’elle\ndoit avoir. J’en ai une série sous les yeux en ce moment qui\nsont extrêmement variés comme disposition et coloration.\nCes travaux javanais, tout en pouvant dériver de hindouisme\nou de l’art Khmer, sont si typiques, si absolument différents\nde toutes les étoffes d’Extrême-Orient que cela leur constitue\nun mérite considérable. Les étals de Sourakarta et de Djo-\ngjakarta sont ceux qui possèdent une vraie école de teinture\npour ces Kaïri-Sogan. Dans l’est de la région soudanaise, au\nbeu de batiqaer à la main, on les imprime avec des moules\ntrempés dans la cire chaude. Le prix en est beaucoup plus\nmodique. Sur la côte de Coromandel, on se contente do soi\ngner un côté de l’étoffe, l’autre est la plupart du temps sacri\nfié, orné d’une façon informe,barbouillé le plus souvent.L’ou\nvrière javanaise au contraire refait artistiquement son dessin\nidentique sur le revers de l’étoffe, ce qui lui donne deux faces\net par conséquent un double usage.\nLes langues de la flamme, les volutes engendrées par la\nfumée ont été le point de départ de sujets ornementaux fré\nquents en Orient, comme la bordure connue sous le nom de\ngrecque classique et les méandres viennent du cours d’un\nfleuve (pii portait ce nom, comme les postes sont le mouve\nment des flots qui baignent les côtes helléniques, connue les\nalvéoles des ruches d’abeilles sont reproduites dans les déco\nrations mauresques (pie j’ai vues A l’Alhambra. On pourrait\nen dire autant de l’entrelac celtique et du dras/inkgor Scan\ndinave qui sont le travail de la tresse et de la natte; c’est\nencore aussi le développement inépuisable sur le thème éter\nnel du cercle ou de la boucle du serpent mythique, symbole\nde durée infinie qui signifie aussi l’attraction de soi pour soi,\nraison de gravitation universelle.\nCette acuité de forme de la dent javanaise, (pii remonte A la\nplus haute antiquité, ce flamboiement persistant de la ligne,\nqui est sinistrement personnifié menaçant dans le criss malais\n— cette arme souvent empoisonnée — on les retrouve dans\nles découpures des silhouettes des wayangs. Qu’on examine\nattentivement ces minces feuilles de cuir de buffle guillochées\net découpées si délicatement que ce sont de vraies dentelles :\nla peinture en est d’une finesse cl d’une sûreté de main remar\nquables. Enrichies par l’or, elles prennent la préciosité des\npeintures de missel faites par nos imagiers du moyen-Age, et\ncertaines ne seraient pas désavouées par notre Jehan Eouc-\nquet. Ces inconcevables choses (pie l’obligeant cl très expert\nmonsieur lMeyte a eu l’ingénieuse idée de placer sur des\nécrans transparents pçur pn faire bien valoir le caractère,\nsont de vénérables choses. Ces pantins profilés, aux oxagé-\nxa",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "134\nrations grotesques dont la plus frequente est le développement\ndémesuré du nez — caricature émanant d’une race qui l’a\ncamus — ne vous hAtez pas d’en rire bonnes Ames des fou\nles, ces singulières ombres sont tout bonnement celles de\nbéros pour la plupart. Le wayang pourwa représente les lé\ngendes les plus antiques, le wayang gcdoij, les légendes un\npeu moins anciennes. Ces mystères se jouent avec des poupées\nplates ; le wayang karoadjil est fait pour l’époque moderne,\nce sont alors des poupées de bois de fer résistant aux horions\ndes actions violentes sculptées et peintes et rappelant notre\nguignol.\nCes ensembles de Wayang, qui contiennent jusqu’à des\ncentaines de personnages, constituent le théâtre et les tradi\ntions depuis des siècles, d’un peuple fidèle à son passé. Ces\nf )ièces qu’on joue pendant des nuits entières devant le peuple\nîaletant, ce sont l’Iliade et l’Odyssée des races d’Extrême-\nOrient, car c’est le Ramayana, le Bharata Youda; ce sont\nles poèmes toulfus, surabondants de détails, avec des allon\ngements démesurés d’actions successives. El le peuple muet\napprécied’un jugement sûr ladicliondu montreur de Wayang,\nconstate ses défauts accidentels do mémoire. Pendant d’in\nterminables soirées, le silence le plus solennel est observé et\nles Javanais d’aujourd’hui ont le sentiment qu’ils assistent A\nquelque chose de très ancien, d’infiniment respectable. Toutes\nles âmes d’élite ne sont pas captées par l’esthétique occiden\ntale, ce sont leur Cycle d'Arthur, leur Chanson de Roland\nou leur Niebelungen à eux et ils avaient leurs séries de repré\nsentations successives bien avant qu’on eût songé à repré\nsenter cette dernière tétralogie à Bayreulh.\nCes Javanais aux extrémités délicates, si doux de langage\net de manières qu’ils semblent parfois d’un sexe ambigu, je\nles ai vus travailler à de menus ouvrages cl je les imagine\nfacilement adornant ces précieuses poupées. Quel respect pour\nl’image que leurs doigts engendrent et «pie le cerveau de leurs\nancêtres conçutl Quelle déférence pour le roi Rama pendant\nqu'on dore ses armes! quel sentiment d’intérêt pour la belle\nSita, que Ravana confie aux vilains et méchants Rakshasas 1\nComparez cet élat moral particulier à celui des peinturlureurs\ngoguenards qui, la pipe aux lèvres, réalisent ici les lamen\ntables bondieuseries des vitrines du quartier Saint-Sulpicel\nSi l’on hésite parfois à dire de quel côté est la civilisation, je\nsais en ce moment quelle est la race et quel est l’être qui ont\nla plus touchante exaltation d’Ame pour l’effort d’art chez\nl’humble artisan. Un officier de l’armée néerlandaise avec\nlequel je causais hier, me répétait que ce peuple était le plus\ndoux et le plus docile qui fût et qu’on obtenait facilement tout\nde lui, mais que rien ne le choquait plus qu’une brutalité dans\nle geste ou une grossièreté dans la parole.",
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     "texte": "Pour compléter le peu que je sais du lliéAfrc des marion\nnettes, je dirai (pic pour le Wayang Gedog, dont le répertoire\nne comprend que des scènes se rapportant au vrai cycle java\nnais, un des principaux sujets est l’histoire du prince Pandj.\nPour le Wajang Karoutjil ou Karitilc, les histoires de Damar\nWonlan et de Mena/c Djinggo sont surtout célèbres.\nVoici comment les Javanais racontent l’origine fahulcusé\ndes poupées en bois sculpté:\n« Un homme et une femme demeuraient sur le bord d’un\ncours d’eau. Un matin que la femme était occupée à laver son\n)'iz, elle vit un tronc d’arbre flottant venir à elle et l’empêcher\nde continuer son travail; elle essaya de le repousser, mais,\nmalgré ses efforts redoublés, il revenait toujours. Ennuyée à\nhi tin, elle le tira sur le rivage. Trois jours après, elle eut un\nrêve. Elle entendit une voix humaine qui se plaignait et qui\ndemandait qu’on le fît sortir d’un tronc d’arbre dans lequel il\nse trouvait. Celte femme raconta son rêve A son mari, et,\n«près avoir discuté quelques instants, ils supposèrent (pic ce\nsonge pouvait bien se rapporter au tronc d’arbre qu’elle avait\ntiré hors de l’eau. Ils apportèrent ce tronc à leur maison et le\nfendirent. A l’intérieur, ils trouvèrent une poupée semblable\nà celle du Wayang Kalitik qu’ils nommèrent Kjaï Gand\nroung. l’eu de temps après, celte femme fit un second rêve.\nPlie entendit une voix qui lui disait : « Je suis l’épouse de\nKjaï Gandroung et je désire de toutes mes forces être réunie\na lui. » Elle lui demanda où elle se trouvait et il lui tut\nrépondu qu’clle était renfermée dans un des deux arbres\nplantés devant la maison. D’après celte indication l’homme\ncoupa une branche de l’un des arbres indiqués, y trouva\nune fort jolie poupée de Wajanag Kalitik et qui avait\nla figure d’une femme. 11 la plaça à côté de l’autre et\nlui donna le nom de N/aï Gandroung. Il les enferma dans\nun coffre et depuis il fabriqua une foule de poupées sem\nblables d’après ces deux modèles. » Ce collre passa de pere\nen fils; il est actuellement en possession d’un Dalang de Pa-\ngoung, je crois, dans la régence de Kédiri. On dit que ces\ndeux poupées sont encore dans le même état qu’au moment\nde leur découverte, beaucoup d’indigènes viennent, paraît-il,\nleur faire des offrandes, pour obtenir l’accomplissement d un\nsouhait. Quand on désire donner une représentation extraor\ndinaire, on va inviter le Dalang de Pagonng pour qu’il ap\nporte avec lui le collre renfermant les poupées. Telle lut\n1 origine de celle espèce de marionnettes. »\nQuelques-unes de ces poupéesjont les dents saillantes comme\ndes boutoirs de sangliers, rappelant le dieu Varna. Les grâces\neffilées de certains profils, surtout chez les Wayangs gliedag,\nm’ont rappelé des silhouettes aiguës déjà connues, des yeux",
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     "texte": "136\nallonges presque obliquement et quasi fermés quoique vue de\nface dans des tètes de profil. C’est aux peintures égyptiennes\nque j’ai songées.\nDu reste, j’ai considéré un certain nombre d’images et de\ndessins javanais et il semble qu’il ne soit pas en leur pou\nvoir de reproduire autre chose que des traits conventionnels.\nJ’ai parcouru encore tout récemment un grand album d’une\nrichesse surprenante d’exécution dont une certaine page évo\nquait à deux reprises le signalement intime et prodigieux de\nKaradenz, et j’ai revucncore, toujours, le profil anguleux et\nironique, les bras démesurément longsqui s’étirent singulière\nment pour prendre les altitudes que lui donne le dalang.\nBien qu’on ait dit, répété et écrit que la moyenne partie des\nJavanais avait été convertie à l’islamisme, les arts et la litté\nrature me les signalaient toujours obstinément comme imbus\nd’un indouisme persistant. On a beau dire aujourd’hui, qu’il\nn’y a plus que dans l’île de Bali que le brahmanisme s’est\nconservé, les affinités me semblent toujours subsister avec le\ngénie indou. Malheureusement, les Hollandais en supprimant\npeu à peu les princes indigènes, ont porté du même coup une\natteinte sérieuse à l’art javanais. Plus de prince, par consé\nquent plus de Kratons (palais) à construire, plus d’édifices\nà décorer, plus de grandes fêtes à célébrer. C’est à Dyogya-\nkarta et à Solo que l’art local s’est le mieux conservé; il y a\nencore là des cours où l’on conserve des traditions de danse\net de déclamation. Sous les influences du brahmanisme et du\nbouddhisme les arts furent très florissants, mais sous la pé\nriode musulmane qui suivit (fin du xv u siècle) ils s’éteignirent.\nUn courant desséchant de destruction paraît même avoir passé\nsur le pays ; les indigènes ont désappris l’histoire de leurs\ntemples antiques. La chute de l’empire de Madjapabit vers\nl’an 1/178 de notre ère, marqua l’avènement et le triomphe du\nmahométisme à Java. Malgré tout, les danseuses de Dyokya\nsont demeurées célèbres dans toute la région, on apprécie la\ncorrection de leurs attitudes dans la mimique, et le respect\nqu’elles mettent à observer l’élégance de leurs traditions.\nQuant à la danse guerrière d’Ardjouno, personnage devenu si\nlégendaire, elle subsiste comme une chose du caractère le\nplus précieux et (pie tous les amateurs apprécient sans réserve.\nEn songeant à tout cela, j’arrive en présence de différents\ngroupes <pii me reproduisent avec un grand charme de cou\nleur le panthéon Ilindou-Balinois. C’est dans les îles de Bali\net de Lombok à l’orient de Java qu’on retrouve encore au\njourd’hui le culte unioniste. Sans m’arrêter aussi longuement\n(pie je le voudrais sur les rapports et les différences qui exis\ntent dans ces diverses théogonies, je signalerai entre autres\ndivinités, le terrible Yama qui est une émanation de Civa,",
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     "texte": "13.\ni3 7\ndieu do l'enfer, Civasousla forme de Batava Gourou, et Par-\nvati épouse de Civa. J’attirerai l’attention sur celte dernière\nidole, pour moi très intéressante parce que, à côté de figura\ntions tout à fait chimériques, elle est d’un naturalisme saisis\nsant. J’ai été frappé de suite des proportions do son corps,\nde l’écartement de scs genoux légèrement fléchis, qui, sous le\npagne orné, donne une silhouette vivante et conforme aux\npetites bayadères que j’avais vues autrefois. Comme celles-ci,\nelles ont les jambes courtes, le pouce du pied cl les orteils\nd’cgale longueur.\nSi je n’ai pas encore fait le voyage de Java, j’ai du moins\nentre les mains de fort intéressants documents sur ce pays\ngrâce à M. IS. J. Brill qui a édité à Leyde entre autres un\nsuperbe ouvrage intitulé Een Blick in Javcianschc Vollcsle-\nven de M. L. Th. Mayer. Malheureusement, il est imprimé\nen hollandais, et je ne puis me réjouir que des planches\nhors texte qui sont faites d’après des photographies et qui\nsont simplement exquises. Il y a là des vrouwentijpe de jeu\nnes femmes qui sont très précieuses au point de vue ethno\ngraphique. Les étoffes qui se drapent autour du corps et re\ncouvrent le torse forment un décolletage qui laisse voir la\nsuffisante plénitude de la poitriue et la gracilité des bras.\nL’une des indigènes revêtue du pagne est appuyée sur une\ntable de bois sculptée, très ornée et surchargée de fruits du\npays, djanlœng pisang, dœren, klapa, etc. La créature est\npuissante d’encolure et avec scs cheveux noirs très crépus,\nscs lèvres charnues et ses narines dilatées,elle apparaît comme\nune belle fleur grasse des tropiques au milieu de ses produc\ntions sœurs.D’autres suivent, bienveillantes du regard avec le\nleu des yeux adouci par de longs cils; leur nez écrasé ne\nchoque plus: à la lin on s’y habitue; entre les lèvres si crâne\nment accentuées et saillants, et les éclairs sombres des pru\nnelles, le nez paraît même devoir rester à un plan secondaire.\nL œil (pii inspire l’amour et la bouche qui en transmet le\ntémoignage ne sont-ils pas les deux organes essentiels du\nmasque humain? Je deviens très indulgent pour celte parti\ncularité de la race, et je comprends que les voyageurs s’y ha\nbituent assez vite et finissent par trouver choquant le nez en\nbec d’aigle de certaines tribus indoues. Du reste, ce qui se\ndégage delà généralité des types de jeunes filles et de femmes\nreproduites dans ces photogravures, c’est une impression de\nbonté, en somme. Rien d’inquiétant jamais dans l’expression.\nGo n’est pas l’apathie de la Levantine, ni l’énigme impénétra\nble de la mus nié japonaise, c’est simple et franc. Une prin\ncesse javanaise, les cheveux défaits et la tète encastrée dans\ndes ornementations d’or, se découpe sur des bananiers et\nd'autres feuillages exotiques, elle est encore très douce. Un",
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     "texte": "138\nprince de même nationalité armé du kriss tenant l’are et la\nflèche en main se révèle dans son aspect de bel adolescent\ndont le corps est aux deux liersnu. Là-bas les tenues de\ngrandes ceremonies sont les moins habillées. Le hardi décol\nletage est en usage encore plus qu’ici ; les deux sexes s’y sou\nmettent sans réserve, et c’est merveille de voir ces correctes\nnudités que leur coloration seule revêt d’une opulente patine\net où ile plus pauvre Javanais a dans sa peau comme un re\nflet assourdi mais permanent d’or.\nAu retour de ma promenade au Trocadéro, la tête pleine\nde tous les objets rencontrés, avec la nostalgie de ces régions\nlointaines que nous douons généreusement de tout ce que\nnous pouvons désirer, comme nous le ferions certainement\nchez elles pour d’autres contrées si le hasard nous y avait fait\nnaître, j’arrive devant la reconstitution des sanctuaires boud\ndhiques de Bôrô-Boudour, de Plaosan et des temples civaïti-\nques de Prambanan.\nJe demeure attentif à l’action des bas-reliefs où se meut ce\ngrouillement incessant d’êtres imaginaires agissant selon les\nrites et les traditions séculaires et je pense que ces peuples\nmystérieux ont eu aussi une efflorescence de pensées cl de rê\nves tels qu’ils ont dépassé dans leurs réalisations monumen\ntales tout ce que la période gothique nous a donné de plus\nmerveilleux. Des lois fatales ont arrêté l’essor et pétrifié sans\ndoute l’âme de ces races. La même torpeur qui engourdit les\ncorps a peut-être stupéfié les esprits ; mais si la source de\nl’inspiration en est tarie sous le soleil implacable, cl si la vo\nlonté, la continuité de l’effort, sont arrêtées pour toujours,\nl’artiste, auquel rien n’échappe, qui se sent partout le compa\ntriote du caractéristique et du beau, vénère votre envolée\nd’âme et votre naïveté. Et toi, Saraswati, belle idole qui est\nla reproduction de l’original vanté do Levdo, toi dont l’éter\nnité du geste figure la méditation, tu es dans la pose hiérati\nque que rien ne dérange, lu as l’expression bonne et placide\nque rien n’émeut. Ta face au léger embonpoint — quiétude\net sérénité — accuse la compréhension de toutes choses, et\nsous le recueillement des paupières baissées, je devine ta\nvolonté de ne vivre que de pensée intérieure. Et ainsi tu\néchappes à toute joie, mais aussi à toute douleur. Le sculp\nteur anonyme qui te conçut et te réalisa fil une chose suprê\nmement belle. L’ornementation qui t’enrichit est d’une harmo\nnie de ligne exquise, la fleur qui s’échappe sinueuse de ton\nbras qu’elle contourne est pleine de grâce et le modelé para\nchevé de ta chair signifie pour moi que tu es séduisante cor-\nI torcllcment, infiniment désirable dans le plein midi de ta\nteaulé et le grain de la pierre sur ton ventre est poli comme\nl’ivoire. Tes seins ont été modelés avec ferveur • rien ne man-",
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     "texte": "i3g\nque à leur accomplissement, le mamelon en est précieuse\nment indiqué par une zone délicate; mais tout cela, tu n’eu\nas cure; la beauté est tout autour de toi dans des inflexions\nde lignes qui se courbent et s’assouplissent pour te célébrer à\nl’envi. Ta lèvre un peu chargée de volupté qui serait un cous\nsin soyeux où se reposerait jusqu’à mourir, le baiser enfiévré\nde l’adorateur, la lèvre qui est comme un hamac où le\ndésir se berce, et qui prend un caractère de bonté, trahit\ninvolontairement et subldemént pour moi, le dédain des mor\ntelles caresses et restent immuables. Ton geste de mains hié\nratique, dans le repliement alterné dotes deux médius est une\ntrouvaille de grâce et d’ingéniosité, et c’est une antithèse\ntroublante d’avoir voulu (pie loi,Saraswati,'épouse de Brahma,\nreprésentant la contention de l’esprit et le mutisme absolu,\ntu lusses précisément la déesse de l’éloquence. Ton attitude\nparle sans cesse en nous inspirant tant de choses. Simple\nmoulage de plâtre que la Parisienne froufroutante Irôle dis\ntraite, se rencontrant avec le lourd paysan dans une com\nmune incompréhension, toi devant laquelle des individus de\ntoutes castes et de tous pays auront défilé par millions depuis\nquatre mois, tu auras eu l’esprit de baisser les yeux pour ne\nPas les voir, tout à ton impérissable pensée, parce que. tu sais\nmen, déité, qu’il ne faut pas s’affoler d’aucune joie ici-bas,\ncar elle ne se prolonge pas toute la vie, et qu’il ne convient\npas de gémir d’une existence malheureuse, car elle ne durera\npas toute l’éternité.\nHenry Detouciie\n$\nn*",
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     "texte": "Bibliographie\nl/|0\nGeorges Riat : VArl des Jardins (Henry May).\nC’est un art joli que celui des jardins qui transporte dans\nles villes, au milieu des austérités de la pierre, la fraîcheur\nverdoyante et le charme fleuri des bois et des champs.\nL’homme attristé par la froideur des marbres et des granits\nse créa dans sa propre demeure de timides paradis avec des\neaux, des arbres, une ombre propice. Les rois antiques d’As\nsyrie ou de Perse donnèrent l’exemple, étant seuls assez ri\nches pour faire venir à grands frais des montagnes les plan\ntes rares dont ils embellirent leur séjour. En Grèce d’abord et\nsurtout ;i Rome les citoyens opulents ajoutèrent à la renom\nmée de leur faste le luxe des beaux jardins. Et ce goût qui\ntraversa sans s’affaiblir le Moyen-Age, les Renaissances, les\nxvn° et xviiio siècles occupe encore les gens de maintenant: les\nmillionnaires des Le Nôtre,et les contemporains vulgaires sont\ninvités aux délices des jardins publics : Buttes-Chaumont,\nParc-Monceau, etc. Comment les peuples ont fait les jardins à\nleur image, comment les jardins de Rome expriment l’esprit\nromain net et autoritaire, comment dans ceux d’Italie au xvi°\nsiècle et de France au xvn® sc reflètent l’élégance fine ou somp\ntueuse des grand seigneurs italiens et la splendeur bien ré\nglée du Roi Soleil, comment le jardin anglais fût l’indice, et\nl’est encore, d’une Ame nouvelle, moins rectiligne et plus rê\nveuse, c’est ce que dit une grâce précise et sobre M. Georges\nRiat dans « l’Art des Jardins ». Ce livre,d’une érudition éten\ndue et sûre, où le plan des parcs, la disposition des allées des\nbassins, des charmilles sont empruntés à ceux qui les firent\nou les virent faire, où la méthode est excellente, ce livre d’un\nstyle délicat et souvent poétique, instruit et plaît. Bien que\nd’un format modeste, bien que plutôt destine aux jeunes bi\nbliothèques, les pensées les plus exigeantes se garderont de le\nnégliger, car il unit la science et la fantaisie dans une propor\ntion harmonieuse. Bonne chance donc à l’Art des Jardins.\nR. F.\nFred G. Bowles In lhe Walcc of lhe Sun : a book of\nverse, published at The Sigu of The Unicom (London).\nL’auteur de ces poèmes, dont quelques-uns avaient déjà\nparu dans le l'ail Mail Magazine, n’est pas, si j’en crois les\napparences, un inquiet ni un tourmenté. Il ne cache pas sa foi\nen Dieu, et l’on devine que la Vie ne lui apporta pas jusqu’à\nce jour de trop lourdes épreuves. Scs vers, en tout cas, ne de-",
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     "texte": "'\ni/jx\ncèlent que juste ce grain de mélancolie que comporte naturel\nlement toute sentimentalité Encore que la saveur de sa poé\nsie en soit quelque peu affadie, il faut reconnaître le charme\nde ce petit volume, dont la forme est exempte de toute pré\ntentieuse recherche,et demeure en môme temps presque partout\noriginale.\nProfitons de l’occasion pour admirer, une lois de plus, le\nccrm digne d’eux.\nL. B. II.\nFuancesco Gaeta : Reviviscenze (L. Picro, à Naples).\n•— Voici un petit volume qui n’a rien de la banalité courante\ndans les livres de vers et dont le caractère absolument clas\nsique m’est tout spécialement agréable. Francesco Gaeta est\non tout jeune poêle qui a le privilège d’être ne et de vivre\ndans cette merveilleuse région qu’est la Campanie et que les\nplus hautes gloires de la littérature latine avaient coutume de\ndonner pour asile d’élection à leur génie. F. Gaeta a pro\nfondément subi l’influence de ce terrain classique; depuis\nCarducci, dont le génie est entièrement pétri de latinité, nul\nPjus (pic lui en Italie n’accuse l’hérédité de sa race. Il est la-\nlin comme l’élait Virgile, comme le fut Horace, cl ce n’est\npoint seulement dans la qualité de son inspiration qu’il faut\non chercher le témoignage, mais autant et plus encore peut-\nofre dans sa forme. L’italien dont sc sert M. Gaeta paraît di\nrectement transposé du latin. Sa phrase plastique et savante\nest presque toujours de construction cicéronicnne. Il ne craint\npoint l’inversion, peu usitée dans l’italien moderne, il la re-\ncherclieniêmc et ilen tire les plus heureux effets. L’épithelcraro\net exacte est sertie dans son vers comme une gemme en un\nmétal précieux. Les archaïsmes délaissés et les néologismes\ninédits, mais impeccables d’ordinaire, lui sont également fa\nmiliers, et ces divers éléments constituent chez le jeune poète\nnapolitain une forme bien à lui, tout en étant foncièrement\nclassique, comme l’est son inspiration. La nature cl I amour\nsont les thèmes favoris de sa Musc et comme le second,\nest une oeuvre de la nature, une des fonctions éternelles\n1 éternel grand Pan, on peut dire (pie la Nature est dans\nscs diverses manifestations son unique inspiratrice. Et\ncomme il la sent, comme il l’aime, comme il en péné\ntré Ionie la grandeur, toute la puissance, comme il en\nsaisit les plus charmants et les plus nobles aspects, pour les\ntransposer dans scs rythmes précieux et en faire un variable\nJL",
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     "texte": "l/|2\ndécor où évoluent, scs amours en leurs diverses phases 1 Ce\nsont les mêmes joies et les mêmes désirs que tant d’autres\nont chantés, mais ici on les sent rajeunis et rafraîchis par un\ntalent à la fois généreux et noble qui fait de Francesco Gaeta\nl’un des plus personnels et des plus estimables parmi les\njeunes poètes de l’Italie.\nE. Sansot-Ohland.\nComte Paul d’Abbes : L'Ombre des Voûtes (E. Flam\nmarion).\nOn semble revenir au roman biographique, permettant l’é\ntude du développement d’un personnage, C’est dans celle for\nme qu’est conçu le dernier livre du Comte Paul d’Abbes : il\nprend ù sa naissance le descendant de races usées, pour le\nmener jusqu’à l’âge où, son patrimoine perdu, il va se trouver\nseul en face de la vie, dégage des influcnces’de la religion,dé\ngagé de l’ombre des voûtes. Ce personnage Lucien Leclercq\nest un faible et un prodigue : les aventures parmi lesquelles\nl’auteur imagine de le montrer sont ordinaires, et partant pro\nches de la vie elle-même; c’est dans la description de ces\naventures, dans l’analyse psychologique des impressions de son\nhéros que l’écrivain véritable se révèle. Volontairement sans\ndoute il écarte lés intrigues fcuillctonncsques pour se conten\nter de l’observation réelle, et, là, aussi bien dans les notations\ndes choses extérieures, que dans celle des choses les plus in\ntimes, il a des trouvailles infiniment heureuses. Il sait peindre\npar petites touches délicates l’enfance de Lucien, et évoquer à\ncoté de lui la silhouette un peu sèche de sa tante MH® Auber,\navare etdévotc; il sait opposer la cupidité religieuse de l’abbé\nMillion à celle de l’abbé Salol; il sait aussi nous évoquer des\nimages d’amoureuses (pii ouvriront leurs bras à l’adolescent.\nPeut-être son livre eût-il gagné à être moins en descriptions,\nmoins en analyses, cl plus en action et en dialogue, mais quoi\nqu’il en soit et tel qu’il est, c’est un roman extrêmement atta\nchant d’un charme un peu triste et vrai. T. K.\nPierre Veber : A/nonr, Amour... (Simonis-Fmpis).\nEst-ce parce que M. Pierre Veber a écrit ce roman dans la\nmaison de Sedainc qu’on y retrouve, malgré la modernité de\nl’invention, toute la séduction d’un siècle passé? A vrai dire\nen lisant les premiers chapitres de son livre on se croit en face\nd’un descendant des écrivains du xviii« siècle, et des meilleurs,\nde ceux qui ont le mieux gardé la véritable tradition française,\nbit puis les personnages de son livre sont présentés d’un bloc\nde façon très heureuse, très divertissante et très attachante\ntout à la fois : on sent là la marque d’un esprit fin et le seul\nreproche à faire serait peut-être que l’auteur prête à tous scs\npersonnages son propre esprit.",
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     "texte": "i/(3\nMais ce défaut, si c’en est un, disparaît vite, puisque nous\nallons retrouver le héros principal, le baron Claude Michel\nde Sembach. au milieu des aventures amoureuses que le ro\nmancier lui prête. L’histoire de Claude Michel, empêtré de\ntrois liaisons qu’il brise avec combien de peine se fiancer avec\nMJiu YVhisler, l’histoire de sa rupture avec celle-ci qui a tout\nappris, du désespoir de l’infortuné resté seul abandonné par\nles quatre femmes, prêt à se suicider, écrivant même un tes\ntament qui est une merveille, et se décidant enfin à demander\nla main de l’introuvable cousine Mlle Ililda de Schwartpllantz,\npour laquelle il était venu à Paris, tout cela est construit demain\nde maître, par un auteur qui connaît toutes les volte-faces\nde la comédie humaine et sait parfaitement amener les situa\ntions les plus opposées. 11 n’eût fallu peut-être qu’un peu plus\nde vivacité dans le déroulement des faits, de façon à ne pas\nlaisser languir l’intérêt un seul instant, pour faire de ce livre\nun livre parfait. Mais en tout cas, il nous révèle un écrivain\nde race, avec toutes les qualités de l’esprit français, et bien\nqneM. Pierre Vcber ait déjà beaucoup donné, je suis persuadé\nqu’il faut attendre mieux encore do lui, parce qu’il est fort\ncapable, tout eu souriant, de nous offrir bientôt un véritable\npetit chef-d’œuvre. — T. K.\nLucie Delarue-Mardrus : Occident (Revue Blanche).\n_ Voici d’une femme, chose rare, unlivre de beaux vers. Le\ntitre en fut inspiré sans doute par l’antithèse qu’il fait avec\nces merveilleuses Millect une JVuits d’Orient que nous donne\nle Docteur Mardrus. Les poèmes en sont simples, d’une pen\nsée douce cl un peu grave, d’une forme et d’un rythme sûrs.\nEn\nvoici l’un des plus courts :\n■le donne ce qui reste en moi grave et pudique\nMalgré tout mon péché de pensée et do chair.\nLe cœur pieux, le cœur chaste cl mélancolique\nQui prie il travers ma gouaille au rire amer,\n■le donne ce cœur-là, celle chair-là, ces choses\nDont j’ai fait en moi un spécial encensoir\nA toute la mer, à tous les couchants, aux roses,\nAux clairs de lune hleus dont ruisselle le soir,\nA toutes ces splendeurs vivantes de la terre\nEn qui pàinc dejoie mon âme solitaire.\nNous avions déjà M mo la comtesse de Nouilles, qui s’était\nrévélée poète d’une sensibilité exquise. M'» 8 Lucie Mardrus,\nd’une inspiration plus intime peut elle, aussi, être rangée au\nnombre des meilleurs poètes. Le temps des bas-bleus si ridi\nculisés est-il passé et le féminisme a-t-il raison? Espérons-\n!c... — K.\nGeorges Bouyer : La Maison (Léon Vanicr).\nEncore de jolis vers : décidément tout le monde a trop de\ntalent; comment choisir? Voici :",
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