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     "texte": "L’image des Ténèbres\nî'\n1\nLe moment est silencieux. Depuis quelques heures la\nnuit domine les choses. Il y a. en tout, une impression de\nfraîcheur, de calme, qui est absolument délicieuse. La plu\npart des êtres appartiennent au mystère du sommeil. Des\nsouffles errent, lentement. Ils ont des airs de messagers\ndiscrets envoyés on ne sait par qui et on ne sait où potir\nrégler des questions d’infini, d’éternité. Quelques lumières\npaillettent la pauvre toilette ténébreuse de la campagne.\nIl y en a une là, tme là, trois ensemble, six, sept, huit,\nneuf. Peu enfin. Ce sont des lumières qui éclairent des ten\ndresses, des méditations, des crimes, ou des lumières qui\nveillent des agonies.\nCléopas est assis sur le penchant d’une colline et les\nregarde.\nOui, il regarde plutôt les misérables lumières qui restent\nsur la campagne que les splendides étoiles qui-sont sur le\nciel. Il tient son front entre ses mains. De temps en temps\nil soupire. C’est un homme qui a fini le joli temps des\nillusions et des plaisirs ardents, mais qui n’a pas encore\natteint le temps où Von se met à pleurer parce que l’on\nsent qu’il est impossible de regoûter la saveur des émotions\npassées. Des chauves-souris frottent au-dessus de sa tête.\nUne voix se met à chanter dans le lointain :\nAvec la rougeur de sa bouche,\nAvec la flamme de ma fié. ..èvre\nNous ferons un soleil couchant...ant...ant...ant !\nCLÉOPAS\ntiré de sa méditation, et après un ricanement :\nOui,mrSôleilcouchant... un soleil mort... Ah ! ah ! ah !...\nPauvre fou!... Va, marche, chante... Je te connais, va,\nsans te connaître !... Je commençais à être fort étonné de\nne pas sentir ta présence dans cette belle nuit... Les\nbelles nuits sont les sanctuaires des amoureux... Toi, qui\nchantes, tu es l’Amoureux, n’est-ce pas ? tu es l’Amou\nreux... Chante, chante... C’est ta chanson qui est le plus\nbeau détail de la vie... Chante !... Le monde dort, mais toi\ntu veilles... Ah ! ah ! ah!... Comme tu ferais bien mieux\nde dormir aussi... Où vas-tu, imbécile, avec ton cortège\nd’espérances?...\nflCQ 1993025162\nv— y'\n1",
     "source": "OCR Gallica (ALTO)",
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     "texte": "146\nLA VOIX\nen se dissipant :\n...Nous ferions un soleil couchant\nQui serait plus beau qu’une auro...o...ore !\nCLÉOPAS\nse levant :\nIl va, il est heureux; il a sur la bouche un goût de\nparadis... Il va, il est heureux... C’est certainement une\nvoix d’homme... Il va vers l’adorée... C’est une blonde\navec des yeux profonds qui rêvent, ou c'est une brune\navec des yeux profonds qui fixent... Ce doit être une\nbrune... Il est très rare que les blondes aillent à des ren\ndez-vous dans les nuits fraîches. C’est très délicat, les\nblondes; leura chairs ont vite de la souffrance... Enfin,\nje ne sais pas... C’est une femme... Elle l’attend en quelque\nendroit de cet horizon noir... Son cœur bat... La chère\npetite !... Il l’aimera quinze jours, mettons un mois; puis\nsa chair voudra d’une autre brune ou d’une autre\nblonde... Son âme aussi...\nUn rire lui secoue les entrailles.\nVoilà que je m’intéresse à l’action d’un être qui passe\ndans la nuit et que je ne verrai jamais !... Est-ce que ça\nme regarde?... Elle est vraiment bonne, celle-là!... Vrai\nment bonne !... Je voudrais bien avoir un miroir... Où\npourrais-je bien trouver un miroir?... Si je savais où\naller pour trouver un miroir!... Je dois être vert comme\nun cadavre qui est cadavre depuis une semaine... Je sens\nque je dois être vert et que je dois faire une grimace hor\nrible... C’est cette chanson... J’étais bien tranquille, je\nregardais les petites lumières et je pensais à des choses\nindécises... Le plus fort c’est que j’ai appelé fou et imbé\ncile l’homme qui chante cette chanson d’amour... Je l’ai\nappelé imbécile et fou... Pourquoi?... Parce que, tout sim\nplement, je l’envie... Je l’envie... Je voudrais être à sa\nplace, être là-bas, dans la nuit, et chanter à pleine voix,\nen allant vers la brune aux yeux profonds qui fixent...\nou vers la blonde aux yeux profonds qui rêvent... Allons\ndonc!... Allons donc!... C’est stupide... Moi, envier cet\nhomme, ce pauvre quelconque qui chante et qui aime...\nDu reste rien ne me prouve qu’il soit amoureux... Moi,\nl’envier' Ah' Ah / Ah!...",
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     "texte": "147\nSon rire se développe, se développe ; il est peut-être\nentendu des étoiles qui se mettent à palpiter plus que jamais.\nMoi l’envier !... Non, mais... Moi !... Voyons, voyons...\nMoi, qui ai éprouvé les plus puissantes jouissances de\nl’amour ! Moi qui sais le goût de toutes les belles lèvres...\nOui, de toutes les belles lèvres... Pas de toutes, mais\nenfin : de tant de tant!... Envieux d’un petit qui chante\namoureusement pour le Néant peut-être! C’est de la\nfolie! Mon cerveau s’amollit... Il me vient des impressions\ndéconcertantes... Cependant j’ai été un robuste, moi, avec\ndes idées saines... Je n’ai jamais connu cette sorte de\ntrouble-là... C’est du délire... Ça n’a pas de nom... Mon\npauvre être qui se détraque... absolument... Hi! Hi ! Hi !...\nJe trouve après tout que c’est fort amusant... Je ferais\ntout de même mieux de descendre dans la ville; la soli\ntude ne me vaut plus rien ; elle me cause de trop singu\nliers malaises... Car j’ai beau trouver que c’est amusant,\nc’est un malaise tout de même... Je suis en sueur; mon\nfront brûle; je suis sûr qu’il y a des globules de bouillon\nnement à la surface de mon cerveau; mon cœur a des\nsecousses violentes...\nIl se rassied et remet son front en ses mains.\nJe vais regarder de nouveau les petites lumières tran\nquilles... Tiens, il y en a moins à présent... Une, deux,\ntrois, quatre, cinq... Plus que cinq seulement... disposées\nen triangle... Comme les blessures du Christ... Les deux\nblessures des mains, la blessure du côté, les deux bles\nsures des pieds...\nIl ricane.\nAh, la merveilleuse comparaison !... Et les autres\nlumières, que sont-elles devenues ?... Un souffle les a\nemportées... A moins qu’elles ne soient parties avec la\nchanson amoureuse... Bon, la chanson amoureuse qui me\nrevient !\nIl se frappe le front comme pour en chasser une hallu\ncination.\nAh ! la chanson amoureuse!... Tiens ! les lumières qui\nrestaient s’en vont!... La nuit les a cueillies... Et les\nétoiles aussi s’en vont... Oh ! il fait trop noir... Et je suis\ntout seul !... Je n’ai jamais vu une nuit si noire que cette\nnuit-là... C’est effrayant!... Mon Dieu! quelle nuit noire!...\nJ’ai peur !... Je suis tout tremblant... Mes pieds sont gelés...\nMon front sue... Et puis, je ne sais pas, j’éprouve une\ngrande difficulté à marcher... On dirait que le poids des\njours que j’ai vécus est autour de mes jambes... Ça, c’est",
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     "texte": "148\nvraiment extraordinaire, par exemple!... Mon Dieu!...\nMon Dieu !... Sans doute que je vais mourir... Quand le\njour viendra ma vie ne sera plus de ce monde... Je serai\nétendu parmi les cailloux, et les cailloux, qui ne se\ndécomposent pas, me seront supérieurs... Ah ! Ah ! Ah !...\nDes mouches dorées viendront bourdonner au-dessus de\nma bouche ouverte... Mes narines seront violettes et il en\ncoulera un peu de sanie... Des semaines, des mois s’écou\nleront, et des gaz putrides s’élèveront de moi vers la\ngrandiosité du Ciel... Comme un encens... Oh ! comme il\nfait noir!... Les ténèbres me regardent... Elles me tou\nchent... Puis ma chair sera mâchée par les dents horribles\nde l’Inconnu... Et la pluie et le vent se la partageront, la\ndéposeront un peu partout, sur le sourire des fleurs,\nentre des grains de terre, contre les broussailles où elle\npendillera par fragments infimes ainsi que des sputations\nde catharreux...\nIl ricane encore. Son ricanement ressemble à un sanglot.\nAh! oui... Ah! oui... Et ce serait tout!... Voilà... Un\néparpillement de pourriture... Des os qui blanchissent au\nsoleil et sur lesquels les oiseaux fientent et aiguisent\nleurs becs...\nIl se dresse, mais une grande lassitude l’abat. lise couche.\nJe vais fermer les yeux : alors le sommeil viendra. Je\nserais heureux lorsque le sommeil sera venu, Toutes ces\nimpressions s’en iront comme s’en sont allées les petites\nlumières et les étoiles... Oh ! comme il fait noir tout de\nmême! Je n’entends aucun bruit... J’ai l’air d’être tombé\nsur une planète inhabitée... Et je ne distingue pas la\nterre, du ciel... Je suis dans un vide... J’ai une sorte de\nvertige... Ma cervelle se remue... Ah!... Ah!... Ah!...\nAh!... Ah!... C’est absurde cette peur là... Après tout\nqu'est-ce qu’il y a à craindre ici?... Ilien... Mais j’ai\npeur de la vie,.. Parce qu’il me semble qu’en ce moment\nelle m’est étrangère... Je n’en fais pas partie... Ah ! si\nun soleil pouvait se mettre à se lever!... Comme ce\nserait bon de respirer dans de la bonne lumière claire !...\nMon Dieu, comme je suis malheureux d’être seul!... tout\nseul... tout seul...\nEntre ses paupières closes des larmes se glissent. Puis,\nlentement, une lourdeur accable son esprit. Ses idées s’em\nbrouillent. Cependant il y a encore une lucidité. Il bal\nbutie •'\n... Tout seul... Personne là... ni là... Ah!... Aucun\nautre homme n’est seul... tout seul... Là-bas dans les",
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     "texte": "149\nvilles.., dans les campagnes... partout - ., ils ont une vie\nmêlée à leur vie... Ils vont à deux... L’un indique le\nchemin... et l’autre chante pour que le chemin soit moins\nlong... Ah !... Moi aussi... comme tous, j’ai eu des yeux\nmêlés à mes yeux, des voix mêlées à ma voix... des âmes\nmêlées à mon âme... Ah !... Ah !... Elles étaient belles...\net nous nous aimions... Oh! mes chères maîtresses\nmortes !... Oh !... Le temps est venu, déjà long, sur la\nsolitude de mon cœur et de ma bouche... Oh ! mes chères\nmaîtresses mortes !... Tullia!... Jeannic !... Hermance !...\nOh! Hermance!... Ethelinde !... Bérengère !... Aliène!...\nHenriette!... Pierrette!... Edmonde!... Vous!... Vous!...\nvous avez ravi ma chair... Vous avez mis des ailes à mon\nrêve... Le rêve de Dieu ne pouvait aller plus haut que le\nmien... Mon âme s’épanouissait largement, largement\ncomme une fleur à l’aurore... Une fleur magnifique...\nVous m’aimiez tant !... Quand je pense à l’amour fou que\nvous aviez pour moi!.. Ce bel amour diflérent selon vos\nnatures. . Mon corps fut si délicieusement meurtri par\nvos étreintes... Hélas! vous avez du vous éloigner... Le\nsouffle du destin vous poussait ailleurs... Où êtes-vous à\nprésent!... Oh! mes belles maîtresses, mes belles mai-\ntresses parties, vous savourez, peut-être mon souvenir...\nplus que moi, je ne savoure le vôtre... Car moi, je pense\nà vous ce soir... parce que j’ai entendu une jolie chanson\nd’amour... parce qu’il fait noir et que je me sens seul...\ntrop seul.,, parce que... Albine!... Edmonde!... Her\nmance !...\nIl pousse des cris plaintifs inarticulés. Il se retourne\nsur son lit de cailloux. Il pleure encore.\nTullia!... Bérengère!...\nSes yeux s entrouvert sur les ténèbres. Un effroi lui\nplisse le ventre, le tient crispé.\nOh!... C’est à devenir fou... Non, non, jamais il n’a\nfait si noir !... Mon Dieu! que c’est malheureux qu’il\nfasse si noir et que je sois si seul !... Et comment faire\npour que cette nuit finisse!... Elle doit être plus longue\nque plusieurs vies humaines... Il y a déjà si longtemps\nqu’elle dure !... Oh !... Oh !... Oh !...\nIl cache sa tête en ses mains. Ses pleurs ont cessé. Il\nsoupire longuement.\nHenriette!... Jeannie!... Ethelinde!...\nIl répète\nHermance!... Hermance!...\net pousse des gémissements. De nouveau ses idées s’em\nbrouillent. Le sommeil arrive.,.",
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     "texte": "150\nAh!... a... a... a...\nLe sommeil est venu. Cléopas dort à poings fermés._\nSa poitrine se gonfle par instant. Un filet de bave sort du\ncoin droit de sa bouche. D’abord une immensité d’or\nrouge flotte au dessus de son esprit avec des mouvements\nde toile agitée par le vent. Puis celte immensité d’or\nrouge se crève. Cléopas aperçoit des ondes noires qui\nroulent du haut d’un rocher dont la cime lui est cachée\npar des nuages verdâtres. De cette onde saillent des doigts\ncrochus et maigres, aux ongles très longs, odieusement\nsales. Ces doigts se tendent vers lui, ont l’air de le mena\ncer. Cléopas baisse les yeux, cA droite et à gauche de ce\nrocher s’étendent des plaines au dessus desquelles des\nvapeurs tremblent. Cléopas ouvre la bouche pour hurler\nd’épouvante. Mais il ne hurle pas. Cela lui est impossible.\nIl n’en a pas la force. Il essaye pourtant. A_ucun cri ne\npeut sortir de sa bouche. Il s’arrache des poignées de\ncheveux. Puis il se met à sourire. Il joint les mains et\nparle aux vapeurs tremblantes.\nVous êtes des êtres, n’est-ce pas?... Vous êtes des\nêtres?... Ali! Ah!... Je le vois bien... Dites, causons...\nArrêtez-vous un peu près de moi... Ne vous élevez pas\nencore... Pourquoi, tremblez-vous!... Pourquoi y en a-t-\nil parmi vous qui sont claires et d’autres qui sont téné\nbreuses ?... Vous me charmez, vous m’effrayez... Entourez-\nmoi, étreignez-moi; faites-moi des caresses... Je ne veux\nplus être seul... Au moins restez avec moi, vous!...\nVous !... Venez, venez... Nous trouverons bien quelque\nchose à dire, vous verrez...\nLES VAPEURS CLAIRES\nVous fc’avez rien à nous dire et nous n’avons rien à\nvous dire. Il ne faut pas que nous ayons quelque chose à\nnous dire. Les vapeurs marchent avec les hommes.\nCLÉOPAS\nJe ne suis plus un homme. Je suis une vapeur comme\nvous. Où sont mes jambes? Où sont mes bras? Où sont\nmes entrailles? Tenez, touchez-moi. Vous conviendrez\nque les formes s’en sont allées de moi.\nLES VAPEURS CLAIRES\ns’approchent. Elles le tâtent. Elles l’enlacent amoureuse\nment.\nOui, tu es une vapeur comme nous. Nous adorons ton\nâme. Ton âme est notre sœur. Tu es une vapeur claire\n'VrtliMiKtniiidni h'iii il.» \"lu",
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     "texte": "loi\naussi. Tu as cessé d’être un homme. Tu n’es plus qu’un\nsoupir de l’humanité. Viens avec nous dans les profon\ndeurs de l’Etendue. Lorsque nous serons entourées de\nvide et que la matière ne pourra plus nous atteindre tu\nnous constupreras, car nous sommes vierges, tu nous\nforniqueras mille fois de suite et nous engendrerons\nd’innombrables petites vapeurs claires qui s’éparpilleront\npartout, sur les chaos et sur les créations, qui iront se\nglisser parmi les aspérités de la voie lactée, s’ajouter à\nla gloire des lumières diffuses qui composent les reflets\ndes météores, les aréoles et les halos...\nCLÉOPAS\ns’étire afin de mieux jouir de ces étreintes folles.\nAh!... Ah!... Oh! les vapeurs claires, les belles vapeurs\nclaires!... Ah!... Ah!... Ah!... Quel est le dieu qui tient,\nentre ses mains comme un monde l’éolipyle dont vous\nsortez?...\nLES VAPEURS CLAIRES\néclatent de rire.\nMais ne sortons pas d’un éolipyle, nous!... Nous ne\nsommes pas des vapeurs de la matière!... Tu es fou!...\nNous ne sommes pas les buées rorifères qui font plaisir\naux petites plantes du matin et s’amusent à tracer des\narcs-en-terre!... Nous ne sortons de rien... nous sortons\nde tout... Nous ne savons pas très bien ce que nous\nsommes... Mais cela importe peu... Nous sortons des\nesprits terrestres et allons conquérir les ténèbres cimmé-\nriennes.\nCLÉOPAS\ndéfaille d’émotion, tandis que\nLES VAPEURS CLAIRES\najoutent orgueilleusement :\ncar nous contenons l’essence des lampyres, des cucujes\net des lucioles... Nous contenons les reflets de la sueur\nqui vient aux fronts des poètes, aux nombrils des dieux,\nau pubis des femmes... Nous sommes les Sacrées et les\nImmarcescibles...\nCLÉOPAS\ns’agenouille et joint les mains. Il balbutie :\nVous êtes les Sacrées et les Immarcescibles!...\nLES VAPEURS CLAIRES\nNous sommes les Terrestres et les célicoles... Nous\nnaissons Ici et nous demeurons Là-Haut.\nCLÉOPAS\nO bienheureuses !",
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     "texte": "LES VAPEURS CLAIRES\n152\nen riant encore mais d’un rire amer cette fois.\nNe nous envie pas, Cléopas. Le bonheur n’est pas en\nnous. S’il nous vient nous le laissons s’échapper. Nous\nsommes trop fluides.\nCLÉOPAS\nOù donc est-il? Chez la Matière?\nLES VAPEURS CLAIRES\nNulle part. La Matière est trop compacte. Elle l’empêche\nde pénétrer jusqu’à elles.\nCLÉOPAS\nAh!...\nIl se sent devenir fou. Des cheveux blancs lui poussent.\nLes os de son front sous la flamme de ses pensées tombent\nen poussière. Il se déchire les joues.\nEt cependant quand j’étais un homme...\nLES VAPEURS CLAIRES\nQuoi?\nCLÉOPAS\nJ’étais heureux.\nLES VAPEURS CLAIRES\nAllons donc! Nous t’avons entendu pleurer bien sou\nvent. Même qu’une fois tes larmes coulèrent en si grande\nabondance qu’elles formèrent un lac où les amants mal\nheureux venaient chercher la Mort.\nCLÉOPAS\nVous mentez. Je n’ai pleuré qu’une fois. C’était à la\nfête des déesses parce que je me cognai violemment le\ncoude au socle d’une statue auprès de laquelle j’étais en\ncontemplation.\nLES VAPEURS CLAIRES\nEnfin tu as pleuré, et cela suffit pour que ta vie n’ait\npas été heureuse.\nCLÉOPAS\nMais tout le monde pleure au moius une fois !\nLES VAPEURE CLAIRES\nC’est pourquoi personne n’est heureux.",
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     "texte": "153\nCLÉOPAS\nse recueille. Ses idées sont en désordre. Il ne sait plus trop\nquoi répondre. Il pense que peut-être, les vapeurs claires\nont raison. Après tout il se peut qu’une larme ait la puis\nsance d’effacer toute la jouissance d’une vie. Il voudrait\nsangloter et il ne peut pas. Il souffre atrocement.\nEt cependant des heures qui étaient très lumineuses\nont sonné tandis que j’étais un homme. Elles étaient si\nlumineuses que le fond de ma conscience débordait-de\nclarté. En ce moment, encore, le fond de ma conscience\nresplendit. Du reste je n’ai jamais cessé d’être un homme.\nJe m’aperçois très bien. Voilà mes mains et voilà mes\ncuisses. Ah! Ah ! Il y a des fois que l’on rêve singulière\nment! Il est certain que je rêve. Ces vapeurs claires rient\ncomme de petites folles. Oui, voilà mes mains, voilà mes\ncuisses, voilà le poil qui m’est poussé cette nuit dans le\ncreux du menton. Je le sens qui me pique parce que je le\ntire...\nSoudain une planche se dresse devant lui. Il relève la\ntête et la fixe avec un certain ahurissement. Puis cinq\nautres planches surgissent de terre, se joignent à la pre\nmière, forment un cercueil. Un vent passe et en fait tinter\nles poignées d’argent.\nLES VAPEURS CLAIRES\nquittent Cléopas et vont s’enrouler très gracieusement\nautour du cercueil. Elles forment des volutes effilées au\ndessus de lui.\nCLÉOPAS\ndemeure inerte, dans un effarement absolu. Ses cheveux\nblancs deviennent aussi gros que des brins d’herbe. Son\nfront s’est reformé. Ses tempes palpitent. Il est blême et\nessaye de rire. Puis il baisse la tête.\nLES VAPEURS CLAIRES\nse déroulent vers lui, l’étreignent de nouveau, l’attirent à\nelles.\nViens, viens, bel être ! viens!...\nCLÉOPAS\ntrébuche et se cogne au cercueil qui jette un cri sourd\nauquel tous les échos répondent.\nNon, non, pas encore, pas encore!... Oh ! pas encore, je\nvous en supplie... Laissez-moi ; je ne suis pas encore\narrivé au bout de la route... Non, non... J’ai de l’air à\nrespirer et de la poussière à faire lever sous mes pas...\nSoyez bonnes !... Les Kères ne m’ont pas appelé encore!...",
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     "texte": "154\nSes os craquent d’angoisse. Un flux d’excréments souille\nses jambes. Il est courbé en deux. Sa lèvre inférieure se\nreplie jusque sous son menton. Des vers se mettent à\ngrouiller sur une plaie qu’il a au prépuce.\nLES VAPEURS CLAIRES\ncessent de Vétreindre, et\nCLÉOPAS\ns’écroule, épuisé. Ses prunelles se dilatent démesuré\nment. On dirait des trous d’ombre, cAu fond de chacune\nd’elles l’image blanche d’un tout petit squelette s’agite.\nJ’aime mieux rester seul, ne rien voir, jamais...\nLaissez-moi... Mes pensées ont besoin de faire beaucoup\nde besogne encore...\nil fixe le cercueil. Tout le sang de sa face convulsée\ns’en va. On aperçoit les os à travers. Sa langue pend\ncomme celle d’un chien qui est essoufflé et qui a soif.\nO vapeurs claires, faites que ces planches maudites\nregagnent l’endroit d’où elles sont venues!...\nLES VAPEURS CLAIRES\nL’endroit d’où elles sont venues existe partout. Sous\ntes pieds, a portée de ta main, dans ton crâne, sous tous\nles pieds, a portée de toutes les mains, sous tous les\ncrânes. La vie humaine est bordée par ces planches-là.\nToutes les pensées qui ont germé en l’esprit des hommes\ndepuis la première sève sont fixées sur l’espace par les\nfibres de ces planches-là...\nLe front de\nCLÉOPAS\nse ride et dans chacune de ses rides profondes comme des\nabîmes passent et repassent de vastes ombres.\nEcoutez, je crois qu’il vaut bien mieux que vous cessiez\nde me dire toutes ces choses qui ne signifieut rien...\nBien sur qu’elles ne signifient rien... rien de rien'..,\nil a un éclat de rire horrible que les échos répètent\npendant des heures et des heures.\nLES VAPEURS CLAIRES\nle huent\n... Tu as peur !... Tu as peur!...",
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     "texte": "155\nCLKOPAS\nNon, je n’ai pas peur... Je n’ai jamais eu peur... Lorsque\nje vins au monde un vampire s’approcha de moi et me\nplanta dans les yeux les griffes inliniment longues de ses\nailes gluantes... Eli bien, je me suis mis à lui dire des\nfables gentilles et à lui sourire... Je n’aijamais eu peur...\nIl tremble. Ses dents à force de claquer se brisent,\ntombent en -poudre blanche le long de sa poitrine.\nComme j’aimerais mieux vous entendre dire ce que\nvous me disiez tout à l’heure !... que je vous forniquerais\nmille fois de suite et que vous engendreriez un monde\nconsidérable de petites vapeurs qui s’éparpillerait sur\nles chaos et sur les créations!...\nIl feint un élan de passion pour masquer son trouble, il\nporte ses bras en avant pour étreindre les vapeurs claires,\nmais il se heurte au cercueil et des échardes le blessent\nprofondément. Il se lamente. Ides fois de sang jaillissent\nde ses bras blessés. Ces fois de sang forment une mare\nnoirâtre autour de lui. il voit que son image est reflétée\npar cette mare et il s’incline pour se mirer. Il balbutie ;\nMon visage est pâle et régulier. Je plais aux baisers.\nMes sourcils sont bien couchés ; mes cils bien serrés et\nlongs, mes yeux ne sont pas moins beaux que ceux de\nZahori le Macrophtalme queles nuits aimaient parce qu’il\nlui suffisait de les regarder pour les enrichir d’illumi\nnations. J’ai des muscles puissants qui font les meilleures\nétreintes. Les femmes m’idolâtrent. Les amoureuses\nrecherchent l’harmonie caressante de mes paroles Les\njouisseuses me désirent parce qu’il me serait facile de\nremplacer l’ithyphallc des fêtes de Bacchus...\nPendant qu’il parle, la plaie de Son prépuce s’envenime.\nElle est couverte de mucosité puante. Il la regarde et a\ndes envies de vomir. Puis il se plonge dans une rêverie\nprofonde II a idée que des papillons violets voltigent\nautour de sa tête ; qu’un pouce énorme écorce son cœur et\nque les écorchures s’en vont n’importe où, comme des pétales\nrouges. Il demeure ainsi pendant un temps assez long\njusqu’à ce qu’une obscurité intense vienne se placer devant\nlui et brouiller ses sensations.\nQuoi! je suis atteint de scotodinie ! C’est de la nuit,\ncela. Cependant j’aperçois des soleils là-bas. Mais,\npourtant, c’est la nuit, c’est bien la nuit encore! C’est\ndonc toujours la nuit maintenant?",
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     "texte": "156\nIl fait quelques pas en arrière et se rend compte que\ncelte obscurité constitue le dos d’un fossoyeur qui vient de\nse placer devant lui.\nLES VAPEURS CLAIRES\nricanent. Elles recueillent la poudre blanche qui lui re\ncouvre la poitrine, et l’en fardent.\nTon épouvante sera moins évidente comme cela, petit!\nTu nous fais pitié.\nLES VAPEURS TÉNÉBREUSES\nqui se sont tenues à Vécart jusqu’à présent, s’approchent et\nfont par derrière des révérences railleuses à Cléopas immo\nbile de frayeur.\nLe croque-mort se retourne avec une légèreté de cabri.\nIl se remet en levant ses yeux chassieux vers le ciel, à\nchanter une chanson à boire, puis il trempe son doigt dans\nl’humeur du prépuce de Cléopas et, de ce doigt trempé\nd’humeur trace sur le cercueil un grand point d’interroga\ntion.\nTrès irritées,\nLES VAPEURS TÉNÉBREUSES\nl’effagent aussitôt.\nTa cervelle s’est donc changée en fange infecte, fils de\ntruie! Qui interroges-tu ? La Mort ou le Cercueil ?\nLE FOSSOYEUR\nne répond rien. Il se contente de tirer la langue aux\nvapeurs ténébreuses et de faire (( Hou ! Hou ! Hou ! ))\npour se moquer d’elles. Tranquillement il se baisse et\nramasse une branche sèche afin de racler la sueur de sa\nface et de se nettoyer les ongles. — C’est un bonhomme\nd’aspect très paisible. Il est lamentablement maigre et a\nune verrue énorme sous son nez rouge strié de veines\nviolacées.\nLES VAPEURS TÉNÉBREUSES\nfurieuses, le secouent.\nRépondras-lu, remueur de charognes ! répondras-tu,\ndis !...\nElles se tordent de colère et se préparent à étouffer le\ncroque-mort qui rit aux éclats. Une main invisible vient\nde creuser une fosse tout près d’eux. La mare de sang\nn est plus qu’une sorte de vernis crevassé. D’énormes\nchenilles, des antosaures rouges, des émydes vertes, des\ncrapauds, des ptérodactiles, des chauves-souris, des taupes,\nsortent d’une brousse voisine, viennent se ranger au\nbord de la fosse et en regardent le fond avec étonnement.",
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     "texte": "2\nloi\nLE EOSSOYEUR\ndésignant la fosse :\nTenez, on vient de faire votre lit. Laissez-raoi tran\nquille et couchez-vous.\nLES VAPEURS TÉNÉBREUSES\nC’est le tien, mouche de fumier! La fosse est le lit de\nl’homme Les os et la pourriture dorment bien dans la\nterre humide. Notre lit à nous est l’àme môme du Ma-\ncroscome. Nous nous étendons sur les espaces et nous ne\ngoûtons le sommeil qu’au sein des essences. Nous régnons\nsur l’Eternité. La Terre est un grain de crasse qui ne par\nvient pas seulement à boucher l’un de nos pores. Nous\nsommes la Suprématie caligineuse qui dirige la marche\ndes millénaires à travers le Toujours sublime où rutilent\ndes pléiades d’ombres merveilleuses dont tu n’as pas la\nmoindre idée, et qui cependant descendent jusqu’au fond\nde ta conscience, de toutes les autres consciences viles,\net constituent, à votre insu, une grande partie de l’Action\ndes Espèces, grâce à l’ontologie vicieuse des Médioximes.\nLE FOSSOYEUR\nprend une poignée de terre et la jette sur les reptiles qui\nsont en très grand nombre maintenant et se penchent de\nplus en plus sur le bord de la fosse au fond de laquelle\nquelques-uns d’entre eux sont tombés en poussant des cris\neffrayants et si aigus qu'on doit les entendre des planètes\nprochaines.\nVoulez-vous bien vite disparaître, poussière d’enfer !\nQu’Astaroth vous noie dans son urine!...\nLES VAPEURS TÉNÉBREUSES\nLaisse-le donc tranquilles. Ce sont tes frères. Le même\npus coule dans vos veines. Les dieux catachthoniens vous\nont créés en même temps. Ils vous confondent dans leur\nconception. Il n’y a pas de distance entre leur esprit et le\ntien. Cesse de leur jeter de la terre, entends-tu?...\nLE FOSSOYEUR\nhausse les épaules et crie en faisant un porte-voix avec\nses mains comme si les vapeurs ténébreuses étaient au loin :\nCousez donc vos bouches, lucifuges !...\nLES VAPEURS TÉNÉBREUSES\nricanent :\nTu oses nous parler en face, onthophage, fils d’ontho-\nphage! Rien du tout! Couleur de néant! Homme! Laisse-\ntoi tomber dans cette fosse qui ne s’est mise là que pour",
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     "texte": "158\ntoi. Tu dois être las d’y avoir déposé des milliers de car\ncasses. A la tienne maintenant !...\nElles le poussent furieusement vers la fosse. Mais la\nfosse se referme.\nEt une voix souterraine monte à eux, c’est la voix d’\nATROPOS\nNon, pas celui-là, il a encore à entendre trois mille\nsept cent neuf fois le bruit sourd d’une pelletée de terre\nsur un cercueil.\nLE FOSSOYEUR\nchante :\nAvec la rougeur de sa bouche,\nAvec la flamme de ma fièvre,\nNous ferions un soleil couchant\nQui serait plus beau qu’une aurore\n...Qu’une auro...o...o...o...re !...\net fait des pirouettes en claquant des mains.\nCLÉOPAS\nsursaute :\nCette voix !... cette chanson!... Ali, c’est toi, c’est toi\nqui chantais dans la nuit...\nLE FOSSOYEUR\nBien sûr que c’est moi... Car il n’y a que moi au\nmonde... Les autres que moi n’existent pas... Personne\nn’existe que moi... que moi... que moi... Ma besogne est\nla seule besogne humaine qui compte un peu dans le mou\nvement des mondes... Je collabore avec la terreau grand\nœuvre télétique... Oui, c’est moi qui chantais dans la\nnuit... D’ailleurs je chante toujours dans la nuit... La\nnuit fait partie de moi-même... La Mort c’est la lygophile\nsacrée... J’adore l’obscurité, l’obscurité des cimetières au\ncoup de minuit, et l’obscurité du regard des cadavres...\nCLÉOPAS\nfrissonne :\nTu allais vers la brune aux yeux profonds qui fixent,\nvers la blonde aux yeux profonds qui rêvent?...\nLE FOSSOYEUR\nHein ?...\nSa bouche exhale une forte odeur de vin, et ses vêtements\nune odeur de pourriture.\nCLÉOPAS\nTu es amoureux?...",
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     "texte": "159\nLE FOSSOYEUR\ndont les narines palpitent de sensualité :\nOui, des mortes...\nCLÉOPAS\nDes mortes !...\nJl est livide. Soudain la matière qui le compose se fond.\nIl n’est plus qu’une spiritualisation sans l’ombre d’une\nLigne. Cependant cette spiritualisation s’aperçoit. C’estàpeu\nprès ce qu’est un miroitement de mare trouble sous une lune\ntrouble aussi.\nLes Vapeurs claires et les Vapeurs ténébreuses s’enlacent\net se mettent à danser une ronde silencieuse autour d’eux.\nLE FOSSOYEUR\navec un soupir d’amour.\nAh 1 par la gloire éternelle des ghouls ! que les mortes\nsont belles !...\nIl met la main sur son cœur et fixe avec extase les\nplanches du cercueil qui, doucement, s’entf ouvrent.\nC’est surtout le soir, quand le peu de lumière qui reste\néclaire vaguement le fond des fosses fraîches, que j’aime\nles mortes. Il fait bon, merveilleusement. Les premières\nétoiles me contemplent. La porte du cimetière vient de\ngrincer sur la dernière pleureuse. Je reste seul. Les\noiseaux se chamaillent dans les cyprès et les saules pleu\nreurs. Un souffle frais soulève le parfum des chrysan\nthèmes, fait geindre les vieilles croix et tinter les cou\nronnes en perles de verre. Alors je me mets à soulever le\nlinceul de la morte que Dieu envoie Ailleurs et que moi\nje vais séparer de l’Humanité. Toutes les jouissances me\ntiennent. C’est plus que divin, tu sais, d'être le dernier\nà regarder le regard d’une morte. Le regard d’une morte\nne regarde nulle part et regarde partout. Il embrasse les\nmondes que le regard des vivants ne peut pas voir. Puis\nje mets à nu la. belle chair vert pâle, si ferme. Contre sa\nfraîcheur magique, je soulage la fièvre de mon front. Mon\nâme s’affole de joie; elle pénètre dans l’abîme de ce corps,\nelle prend la place de l’âme en allée et me procure des\nvertiges prodigieux...\nIl s’avance vers le cercueil qui est entièrement ouvert et\npousse un cri de dépit en constatant qu’il ne contient rien.\nIl se frappe le front à plusieurs reprises.\nUn cercueil vide ne signifie absolument rien... Enfin\nvoyons, que signifie un cercueil vide ?...\nCLÉOPAS\nse ronge les ongles et cherche à comprendre aussi.",
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     "texte": "160\n...Un cercueil vide !...\nIl tremble et répète :\n...Un cercueil vide...\nSes yeux s’ouvrent à un vent de folie. Des pleurs s’en\néchappent ; de gros pleurs, très lourds, qui lui coulent jus\nqu’à la pointe des orteils et Vempêchent de faire un mouve\nment.\nC’est bien curieux...\nLE FOSSOYEUR\nbouscule brutalement les Vapeurs claires et les Vapeurs\nténébreuses, et penche sa tête dans l’intérieur du cercueil.\nIl en gratte les parois de ses dents longues et plates. Ses\nnarines s’évasent.\nCependant...\nCLÉOPxVS angoissé\nQuoi?...\nLE FOSSOYEUR\nrêve et ne répond rien. Il s’agenouille lentement et donne\nun formidable coup de poing sur le cercueil que se brise en\nplusieurs morceaux. Puis il s’adresse au cercueil et hurle.\nCependant tu n’as pas vécu tout seul, toujours, dis!...\nJ’en suis certain... Je m’y connais, tu sais... Ah! ah!...\nTu te figures comme ça que tu n’as de comptes à rendre\nà personne?,.. Que tu as le droit de devenir, tout à coup,\nun cercueil vide sans que l’on sache comment et pourquoi?\nNon, mais....\nUNE VOIX COELOSTOME\nmonte des débris pourris du cercueil.\nQue ceux qui sont dans la vie s’occupent de ce qui est\nautosiste et laissent en paix les parties de la nuit, du\nmystère et de la mort qui se sont égarées sur ces che\nmins-ci...\nLE FOSSOYEUR\nTu raisonnes!... Laisse cela aux chrysologues qui ont\nla mission de convaincre la naïveté des foules... Et puis\nça ne te va pas du tout, mon ami.... D’ailleurs mainte\nnant que je t’ai brisé, ô cercueil, ta voix est plus obs\ncure que le bruit d’un coup de poing qu’on donne aux\nparois des catacombes... Elève-toi jusqu’à mes oreilles...\nque je t’entende...\nLA VOIX COELOSTOME\ntremblante :",
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     "texte": "161\nIl suffît que je sois entendue de l’éternité. Je ne sais\npas parler aux hommes. Cela ne m’est pas arrivé encore.\nUne violente colère agite\nLE FOSSOYEUR\nIl crache sur les débris du cercueil et les frappe du talon.\nCrois tu donc que les hommes soient moindres que\nl’éternité.\nLA VOIX COELOSTOME\nà peine perceptible :\nL’éternité est la maitresse des apogées,\nLE FOSSOYEUR\nEt l’homme est le maitre de l’Eternité. Lame humaine\nn’a pas eu de commencement. Lame humaine est imma\nnente. L’àme humaine sature les myriades d’essences qui\nforment le tout. Sans l’àme humaine l’éternité n’aurait\npas lieu d’être. Comprends-tu au moins? D’un bond notre\npensée fait le tour des époques qui sont mortes et de\ncelles qui vont naître; l’éther tient entièrement autour\nd’une fibre de cerveau humain. La conception d’un imbé\ncile peut envelopper l’éternité —' et l’au-delà de l’éter\nnité....\nLES VAPEURS TÉNÉBREUSES\net\nLES VAPEURS CLAIRES\nrient en continuant de danser en rond.\nAh! ah! ces propos là te conviennent bien, stercoraire!\nLE FOSSOYEUR\ncesse d’être en colère et rit aux éclats.\n... Vous avez bien raison, tout de même, fille des Orbes\nsacrés!... Vous avez bien raison.... Ça ne me regarde pas\nça... Ca regarde les esséniens, les archimages, les panso-\nphistes... Rien d’acroatique ne doit sortir de ma bouche\nqui pue a force d’avoir embrassé des chairs mortes...\nMais qu’est ce que vous voulez! Cette voix de cercueil\nm’a mis hors de moi... Elle m’a paru avoir du mépris\npour l’homme.... Après tout l’homme n’est pas méprisable\ndu tout...\nLES VAPEURS TÉNÉBREUSES\net\nLES VAPEURS CLAIRES\nrailleuses.\nSi peu!...\nLE FOSSOYEUR\ninterdit, devient très pale. Cependant il essaye de sourire.",
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     "texte": "162\n(A suivre).\nNonce Casanova.\nQuoi, vous aussi!...\nIl racle, de ses ongles boueux, la sueur qui coule à Jlots\ndans les rides de sa face. Il frappe par contenance sur le\nventre de\nCLÉOPAS\nqui, les bras croisés, est immobile, tenu par un rêve puis\nsant. Ses yeux palpitent et jettent des lumières étranges.\nIl articule avec peine :\nC’est ainsi... La voix d'Atropos s’en est allée... Voici\nmaintenant une voix cœlostome qui monte du cercueil\nbrisé... Ou suis-je?... L’ombre règne ici... L’ombre règne\npartout... Le ciel est tombé par terre...\nLes gros pleurs, très lourds, lui écrasent toujours la\npointe des orteils.\nLE FOSSOYEUR\nAllons, aide-moi... Il laut que nous répondions à ces\nFormes misérables qui viennent de je ne sais quel\nmarais fétide... Tout-à-l’heure elle m’ont insulté... Et\nj’ai été lâche, je n’ai rien répondu... Au contraire je les\nai appelées filles des Orbes sacrés!... Mais maintenant\nc’en est trop... Tu dois m’aider : tu es un homme comme\nmoi... Et elles ont l’air d’insinuer que l’homme est mé\nprisable...\nCLÉOPAS\nAie ta conviction que l’homme n’est pas méprisable et\nlaisse les donc dire. En ce monde la conviction que l’on\na est la seule qui compte...\nLE FOSSOYEUR\nMais en quel monde sommes nous?...\nCLÉOPAS\nse prend le front comme pour empêcher quelques idées pré\ncieuses de s’enfuir.\nIl est vrai que je n’en sais rien.\nLE FOSSOYEUR\nAlors...",
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     "texte": "Trois petits Poèmes\nPour chanter l’Amour\nL’Amour a passé clans ma vie\nEn riant comme un enfant fou.\nIl rougissait de chaude envie\nEt portait des chaînes au cou,\nChaînes de lilas et de roses\nQu’il allait suspendre en festons,\nDu soir à l’aube, aux portes closes\nOù sa main frappait à tâtons.\nIl buvait à toutes les coupes\nEt s’endormait dans tous les bras,\nCe prince des mauvaises troupes\nD’ivrognes et de scélérats.\nMais voici qu’un matin d’automne\nLe méchant vit sur le chemin\nVenir à lui, belle et si bonne,\nCelle dont il baisa la main.\nElle avait brune chevelure\nEt les yeux couleur de la mer;\nDouce aux fleurs était son allure\nEt ses lèvres embaumaient l’air.\nParmi les danses des vendanges,\nL’Amour, faisant son pas léger,\nLa poursuivit, le cœur plein d’anges,\nDu noir vignoble au clair verger.\nIl la suivit jusqu’au village,\nDont les toits fument dans le soir,\nA l’heure où Vangélus propage\nDu ciel aux champs un peu d’espoir.\nEt depuis, tandis qu’elle chante\nEn filant le lin pur des jours,\nIl cherche, pour que Dieu les tente,\nCeux qui pleurent aux carrefours ;",
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     "texte": "Et leur prenant la main, les mène\nAu seuil béni de sa maison\nD’où volent, conjurant la haine,\nLe Chant, le Verbe et l’Oraison.\nPour bercer l’Amour\nAmour, je veux que tu t’endormes\nDans mes bras comme un enfant mort.\nLe vent du soir murmure aux ormes,\nDes cloches sonnent dans le Nord.\nC’en est déjà fini de rire\nEt de jouer parmi les fleurs.\nDors ! Il me faut encore écrire\nLe poème de mes douleurs.\nFerme tes yeux fous et délie\nLe collier trop lourd de tes bras.\nNos coupes sont noires de lie,\nEt je sens mourir les lilas.\nRêve qu’il fait dehors décembre\nEt que l’ombre est pleine d’effroi.\nAh ! du silence dans la chambre,\nEt de la solitude en moi !\nDors-tu? Le soleil est en fuite.\nDors-tu? Le ciel n’est plus vermeil.\n— Tu réponds par des mots sans suite,\nPauvre Amour qui n’a pas sommeil.\n*\nPour narguer la Mort\nLa Mort, par les chemins.\nAmour, est en maraude.\nL’entends-tu, là, qui rode\nEn soufflant dans ses mains?",
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     "texte": "168\nQuelqu’un pousse la porte :\nC’est comme un bruit mouvant\nDe cloches dans le vent.\nQue Dieu nous reconforte !\nVoici hurler le chien\nQui tire sur sa chaîne,\nSentant sur lui l’haleine\nDe la Reinè du Rien.\nMais nous sommes ses maîtres !\nLouche, elle peut venir\nDe sa bouche ternir\nLes carreaux des fenêtres.\nN’es-tu pas sur le seuil,\nRiant de sa menace,\nAmour, et face à face\nNarguant celle au cercueil ?\nJ’entends un rat qui ronge\nQuelque chose en la nuit.\nLa lampe à peine luit.\nUne âme est là qui songe.\nEt j’écoute en rêvant\nL’appel lointain des cloches\nOu le bruit des pas proches,\nSelon que vient le vent.\nLa Camarde, à voix forte,\nCrie aux gens qu’elle a faim,\nVa, souffle dans ta main !\nL’Amour garde la porte !\nStuart Merrill",
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     "texte": "La Poésie et l’Aiglon\nM. Rostand se présente à l’Académie. La chose est sûre.\nUne dispense dage ne fut jamais nécessaire, et nous\nvivons en un pays qui aime à se donner des apparences\nde liberté. Les gazettes dévouées ne nous laissèrent igno\nrer aucun détail de cet événement qui le dispute, en\nimportance, au mariage de M. Paul Deschanel. Ainsi\nsavons-nous que l’auteur de Cyrano sollicitera par lettres\nles suffrages académiques. Les trois douzaines d’épîtres,\nréunies en un volume, fourniront aux candidats futurs\nun parfait manuel de correspondance. Nous sommes en\ndroit d'espérer cette œuvre. Il serait bon que les jeunes\nrhétoriciens pussent apprendre en un pareil recueil l’art\nd’exprimer une même requête de trente-huit façons diffé\nrentes. Aussi bien, une préface de l’un des personnages\nd’immortalité officielle, experts à discourir pour peu,\ns’imposera. Les auteurs gais devront accepter sans\ncolère cette loyale concurrence. Après le départ émouvant\nde Sarah et de Coquelin pour l’Amérique, nous aurons\ncelui du Poète pour le champ-clos sis quai Voltaire.JEt.\nnous lirons d’étonnantes interviews. Et nous nous croi-,\nrons soudain rajeunis d’une année, ramenés aux temps\nhéroïques où l'Aiglon, encore sans plumes, emplissait\ndéjà la presse du bruit de ses piaillements.\nJe n’ai pas vu l'Aiglon, et mon cas est peut-être unique.\nJ’ai lu la pièce, simplement, et je puis bien dire que les\nvers m’en ont cruellement déçu. Ma déception n’est pas\ncelle d’un parnassien que des licences poétiques trop\nosées effarouchent, non plus que celle d’un symboliste\nqu’horripile l’immuabilité de l’alexandrin. Je suis, moins\ndogmatiquement, un passionné de poésie qui exige du\nvers un rythme, même obscur, et de l’harmonie. Je con\nsidère le vers, quel qu’il soit, comme un écrin destiné à\nrecevoir la précieuse orfèvrerie des images neuves, non\nle toc grossier des trivialités.\nOn ne peut nier que les vers de M. Rostand soient\nrythmés. Il convient de féliciter le poète — et ce fut déjà\nfait — de nous avoir débarrassé de l’alexandrin mécani\nquement découpé, mathématique et ronronnant. Après",
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     "texte": "167\nM. Adolphe Boschot, je citerai ces lignes d’Anatole\nFrance : « La suppression de la césure n’est qu’un pas de\nplus dans une voie dès longtemps suivie Le vers brisé\ndevait conduire au vers à césure mobile et multiple :\nc’était nécessaire ». Espérons que c’en est bien fini des\nvers taillés d’après un invariable patron : vers de confec\ntion, vers bon marché. Donc la césure se déplace, le vers\nse disloque, s’adapte à la pensée comme le maillot à la\nbeauté de la chair. Et c’est très bien. Et c’est si bien que,\nparfois, nul ne saurait affirmer à première vue que le\nvers est bien un alexandrin. Il faut compter les syllabes\nsur ses doigts, puérilement, pour se convaincre que le\nnombre imposé y est bien. Ce n’est pas nous qui nous\nplaindrons de cette liberté de l’écrivain. Mais nous\nsommes en droit de nous demander, puisqu’il en use\nainsi, et puisqu’il y semble trouver quelque avantage,\npour quels motifs il ne va point jusqu’au bout et ne\nnéglige pas le nombre de pieds. Plus simplement, pour\nquoi repousse-t-il le vers libre ? Il est à remarquer que la\nprécision y gagnerait. Prut-être alors serions-nous déli\nvrés de l’obsession de ces phrases de glaise qu’un coup de\npouce rend méconnaissables et qu’un ongle impitoyable\nfragmente pour les faire entrer — propositions martyres\n— dans la boite réglementaire et classique de l’hémistiche.\nPeut-être aussi disparaîtraient enfin les banales et\nfâcheuses chevilles, tampons inutiles qui bouchent mal\nles trous et les fissures, lambeaux de drap déteint mas\nquant trop ostensiblement le malencontreux accroc d’un\nvers neuf.\n11 semble d’ailleurs que M. Rostand ne s’impose des\nrègles que pour s’en gausser. Il s’ingénie à faire des\nalexandrins qui semblent n’en être pas. Il s’impose la\nrime et s’efforce à lui faire la nique. Sully-Prudhomme\nénonce cet aphorisme : « Une belle rime doit remplir deux\nconditions qui semblent inconciliables : satisfaire une\nattente et causer une surprise ». Je puis vous affirmer\nqu’à la lecture de ïAiglon, la surprise ne perd rien à\navoir attendu. Que le mot Altesse — lequel revient une\nbonne douzaine de fois au bout du vers — rime à plusieurs\nreprises avec qu’est-ce ou qu’était-ce, que Henri V rime\navec zinc et ultras avec patatras, je n’y vois nul inconvé\nnient, encore que cela me paraisse plus étrange qu’har-",
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     "texte": "168\nmonieux. Mais il y a mieux : Phénix rime avec la lettre X,\nSainte-Hélène avec la lettre N et tombé avec la lettre B.\nCela fait penser à ces brins de pâte criblant d’un alphabet\ncomestible les potages familiaux. Le poète veut nous\nétonner. Il y mot de la malice. Il cherche un son barbare\net nous le présente, semblant dire : « Cherchez la rime ! »\nNous cherchons et nous ne trouvons point. Si nous trou\nvons, nous reculons devant le mot qui nous semble\ndéplacé. L’auteur de Y Aiglon ne recule pas. Et, parfois,\nil fait en se jouant des bouts-rimés charivariqucs. Voici\nMetternich — dont la syllabe finale devrait, je pense, se\nprononcer plutôt niche que nie —. Le poète lui choisit\ndeux rimes parmi les plus extravagantes. 11 ajoute onze\npieds à chacune des rimes élues et présente ces mer\nveilles à nos yeux éblouis :\n« Car de sa boîte — cric ! —\n« Je le sors aussitôt qu’oubliant Metternich ....\n« Il faut qu’auparavant j’aille, voilà le hic,\n« Consulter mon ami Monsieur de Metternich.\nJ’imagine, du moins, que M. Rostand opère ainsi. Il ne\nm’a pas fait de confidences. Aussi bien y a-t-il plus fort\nencore. Voici un nom propre : Hietzing. Quitard, provi\ndence des potaches en mal de lyrisme, n’a point prévu\nles rimes en tzing. L’auteur de Y Aiglon, s’il ne prévoit\npas tout, répond à tout. Il amène un fou sur la scène —\nnous sommes heureusement au bal masqué — dont le\nseul rôle est de fournir la bienheureuse rime... et nous\nlisons Acte IV, Scène IX :\nLe Fou (se sauvant et agitant sa marotte)\nTzing ! Tzing !\n(Tout disparaît dans des éclats de rire)\nFaxxy. reprenant, au duc :\n« Puis tu sors par le parc\nLe Duc\nPar la porte d’Hietzing?\nEt voilà! Qu’en dit Catulle Mendès qui, en tout, a\nl’honneur du métier? Ainsi le poète nous apparaît nova\nteur : une note de clarinette, un grincement de porte, un\naboiement, peuvent, par lui, constituer des rimes. C’est\nd’une drôlerie raffinée. Peut-être. Mais est-ce bien de la\npoésie ?",
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     "texte": "169\nCe qu’on a, semble-t-il, loué le plus volontiers dans le\npoème de ïAiglon, ce sont les images. Les belles madames\npâmèrent. Ce ne saurait être une preuve de l’excellence\ndes dites images. Les belles madames pâment trop facile\nment. Les critiques, gens plus autorisés et de plus de\nsang-froid — sinon de plus de sincérité — proclamèrent\nen chœur : « Il y a dans cette poésie abondance de belles\net fortes images ». Les grincheux prétendirent même\nqu’abondanee était trop faible et incontinence plus juste.\nAu vrai, pâmoison, louange et blâme sont également\nvains. Chacun invente des images, même involontaire\nment et la difficulté n’est point tant d’être imagé que de\nl’être de façon heureuse et neuve. De cette évidence,\nM. Rostand semble se peu soucier. Il lance ses méta\nphores telles qu’elles se formulent au premier travail de\nson active imagination. Il ne s’inquiète point de les con\ntrôler, ni de les corriger. Il s’ensuit qu’il est souvent\nbanal. Il faut ajouter, pour être équitable, qu'il réussit\nspontanément à être parfois agréable et puissant.\nJ’aime ce vers :\n« Ce parfum dans le soir, c’est la forêt qui vole ».\nEt cet autre :\n« C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne! »\nEt ceux-ci de belle envolée dramatique :\n« ... Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges,\n« Elève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges!»\nJ’en aime encore beaucoup d’autres. Pourquoi faut-il\nalors que certaines images unissent la banalité au mau\nvais goût. Et que penser de l’étonnant Metternich, alors\nqu’il perd sa salive, son temps et le nôtre en niaises\napostrophes au Petit Chapeau qui, frégolique et halluci\nnant, devient successivement : une petite et sombre\npyramide, un décrochez-moi ça (sic), la chauve-souris\ndes champs de bataille, un demi-disque, un chapeau d’es\ncamoteur, un chapeau de dompteur, un grand coquillage\nnoir, un triangle inélégant de drap J’abrège. Que ne\ndevient-il pas, le pauvre ! Le même Metternich, décidé\nment loquace pour un diplomate, s’exprime, dans la pre\nmière scène de l’Acte IV, un peu à la façon du grand\nchef des Aucas :\n^^SÊÊÊIÊÊÊÊSgBÊSjj^ggSmfSmmSmîiimmmmmiimmÊm\n3",
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     "texte": "170\n« Sur chaque caisson vert\n« Va neiger une nappe et pleuvoir un couvert.\nEt que dire de la complaisance du lecteur qui acceptera\n« les peupliers, pareils à des bonnets penchés de grena\ndiers ». Enfin j’aime mieux vous confier que, malgré\nl’admiration générale, j’ai bien peu de goût pour cette\ncroix purulente :\n« un bijou coulant d’une blessure »\nIl est d’ailleurs remarquable que plus M. Rostand\ns’affirme auteur dramatique, plus le poète s’efface en lui.\nComparez la Princesse, lointaine à Cyrano. Comparez la\nSamaritaine à ïAiglon. Il faut au dramaturge les applau\ndissements de la foule. Il n’obtiendra le triomphe pas\nsionnément désiré qu’à l’aide de moyens plutôt grossiers,\naux dépens de toute délicatesse et de toute grâce. Il sera\ngrandiloquent plutôt que grand; brutal plutôt que fort.\nPour être compris du public des galeries supérieures, il\ndevra se résoudre à quelque trivialité. Le peuple, malgré\nles efforts de quelques-uns, malgré la généreuse initiative\nde trop rares artistes, le peuple n’a pas déserté le café-\nconcert. Allez au beuglant et vous verrez de quoi rit la\nfoule ; allez dans les théâtres de quartier, lisez les jour\nnaux populaires et vous verrez de quoi elle pleure. Pour\nlui plaire, il faut se résoudre aux compromissions. Ainsi\nse glissent, en des œuvres conçues d’enthousiasme, des\nscènes de vaudeville et de mélo, du rire épais et du lar\nmoiement facile. Ainsi, Flambeau, type éminemment\nsympathique à la multitude, est tour à tour de la Scala\net de F Ambigu. Imperturbablement, il menace ou blague\nen alexandrins, usant d’expressions vigoureuses qui font\ntrépigner les spectateurs de l’amphithéâtre. Par exemple :\n... on rapplique,., je m’éloigne... près des machins\nromains... j’ai l’œil... nom d’un petit bonhomme... j’en\nfais un baluchon... ma petite turne... ma pelure... » J’en\npasse.\nIl n’y a plus de mots nobles — certes ! Peut-être m’ac-\ncordera-t-on qu’il y a encore des mots triviaux. Le poète\na toute liberté d’expression — c’est entendu. Il n’empêche\nque, lorsque je lis un vers incrusté de termes argotiques,\nj’en conçois quelque dépit. L’aimée m’attriste en profé\nrant des paroles grasses. Au reste, la réponse à cette\ncritique est facile : il est trop clair qu’un grenadier ne",
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     "texte": "*-\n171\ns’exprime point dans la langue des cours. Tout se réduit\ndonc à une question de mesure. Or, je trouve que l’auteur\nde l'Aiglon a dépassé la mesure. Qu’il veuille bien lire\nl’Introduction au Testament poétique, ouvrage profondé\nment conservateur, rétrograde même. Il y trouvera cette\njuste constatation : « Or, aujourd’hui, tout sujet n’est pas\nreconnu poétisé par la seule investiture du vers et il ne\nsuffit plus de versifier pour se constituer poète ». Faire\nparler en vers des gens, quels qu’ils soient, et surtout\ndes grenadiers, me parait incontestablement contraire à\ntoute réalité. Je comprends donc fort mal un naturalisme\nd’expressions qui n’a que faire au milieu de tant d’arti\nfices. Dégustez les hémistiches qui suivent et dites-moi\nsi les gens qui les récitent ne feraient pas mieux de\ns’exprimer en vulgaire prose :\n« Je vais me dérouiller en Grèce la carcasse\n« Contre ces sales Turcs que l’on écrabouillait ».\n[Act. II. Sc. IX.\n« Et comme on voit que ça c’est fait par des malins ». id.\n« Mais la comtesse, au fait, au fond du parc me guigne. »\n[Act. III. Sc. VI.\n« Et l’on s’y reprépare avec des ratatouilles\n« A réadministrer au monde des tatouilles ».\n[Act. III. Sc. VII.\nCes deux derniers vers méritent les honneurs d’un\nlivre d’or. J’aime à croire qu’on s’exprimait ainsi dans la\nGarde. J’espère, même qu’on y grommelait les énergiques\njurons sans quoi il ne saurait y avoir d’éloquence mili\ntaire M. Rostand nous a épargné les jurons. Grâces lui\nsoient rendues. Goûtez maintenant le sel de ces plaisan\nteries :\nEt le gardien\n« Du portefeuille?... où donc s’est-il mis?... dans le sien?»\n« L’aide de camp de nuit que fait-il ?... des Viennoises? »\n« Et le moricaud de garde ? il prie Allah ? »\n« Quel service!... Oh! oh! oh! s’il y met sa lorgnette,\n« Je crois qu’il y aura dToignon, dToignon, d’ioignette!\nSaperlipopette!\n« Vous devenez plus blanc qu’un cheval de trompette! »\n[Act. III. Sc. VIT.\nFlambeau d’ailleurs n’a point le privilège des vers\nabracadabrants. Je vous recommande ceci :",
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     "texte": "172\nJe vous conté cela\n« Parce que tout cela, mon Dieu, c’est toute la\n« Jeunesse! Act. I. Sc. X.\nEt ceci: « Qu’est-ce que c'est que ça?... Voyons!\nvoyons ! voyons ! » M. Coppée, jamais, n’osa rien de\npareil. M. Rostand ose tout. Il est prodigieux. Il met tout\nen vers. Jadis — et Lucien Descaves s’en amusa grande\nment — il coupa le Pater, en tranches à la tin de la Sa\nmaritaine, ajoutant et retranchant des syllabes, ainsi\nqu’un bon commerçant pesant une denrée. Aujourd’hui,\nil lamine le tumulte. Lisez plutôt le quatrième acte :\n(Tout le monde debout et parlant à la fois).\n« Hein? Qu’est-ce? Quoi? Comment? Plaît-il? Qui ça?\n— Tumulte.\nTout est en vers vous dis-jc ! J’imagine que les machi\nnistes eux-mêmes et les pompiers et les ouvreuses de\nvaient superbement s’apostropher dans la langue des\nDieux. Ce qui n’empêche que tout cela semble être du\nlyrisme pour la province, du lyrisme de carton-pâte, du\nlyrisme d’Exposition — et encore !\nAprès les discussions d’affaires dont la Muse (!) d’Emile\nAugier ne s’effarouchait pas, nous avons eu les propos\nd’estaminet versifiés par Jean Richepin dans le Chemi\nneau. Nous avons dû subir des sonnets scientifiques et\nmédicaux. Que nous réserve M. Rostand? Déjà, il lait\nannoncer une nouvelle œuvre : le Théâtre. Nous y aurons\nun peu d’argot — je pense — en vers — sans aucun\ndoute. — A quand donc une adaptation.,.\nde « Gigolette », en vers dodécasyllabiques?\nAdrien Arennes.",
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     "texte": "Jouets de Paris\nLa Promeneuse\nQuand tu marches ta robe murmure comme une ruche\npleine d’abeilles, et tu laisses sur ton chemin le parfum\nde la violette.\nQuand tu marches tous les génies de la dentelle, du\ntulle et les follets des rubans voltigent dans l’air que tu\ndéplaces.\nQuand tu marches, au rythme de tes pas, la blancheur\nde ton jupon apparaît comme l’écume d’une vague.\nQuand tu marches la pointe de ta mule grise se montre\nen timide souris sous les volants de ta jupe rose, et un\npetit griffon, hirsute comme un chrysanthème, suit ton\nombrelle en te tirant la langue.\nLes Perles\nChaque perle de ton collier vit sur ta peau comme un\nfruit vit dans la lumière : de môme que l’églantine est\nfaite pour le printemps, et pour l’automne la grappe\nmûre, la perle existe pour te parer.\nC’est le joyau des mousselines, de la dentelle et du\nlinge ; la perle s’imprègne du parfum de tes épaules et\ns’attiédit sur tes seins frileux.",
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     "texte": "174\nTon âme joue dans les reflets de ton collier comme le\nsoleil sur un jet d’eau: les perles vivent et meurent,\nmais leur orient fleurit de toi.\nHeureuse d’ôtre sur ta peau brune, leur théorie semble\nla suite de tes jours et comme ton collier fermé, autour\nde ton cou, n’a plus commencement ni fin, de perle en\nperle, en écureuil léger, toujours, tu tourneras dans le\nbonheur.\nLa belle Amphore\nTu te vêts souvent de soies, de mousselines ou de\nchiffons et tu te charges de bijoux.\nAujourd’hui ta mise est simple, te voilà sans colliers\net sans bagues, et ta nuque sort de ta robe de bure\ncomme une rose thé d’une amphore de terre sombre.\nPaul Leclercq.",
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     "texte": "Plaidoyer pour Trianon\nA Paul et Victor Margueritte.\nJ’entreprends ici de détendre Trianon.\nC’est une tâche ingrate et difficile. M. de Nolhac lui-\nmême, qui aime tant Versailles et ses souvenirs, semble\ns’en être lassé. Il assiste, impuissant et résigné, à cette\nmort lente et quotidienne, à cette désagrégation redou\ntable de quelques-uns des vestiges les plus charmants et\nles plus gracieux de l’ancienne France. Et son initiative,\nqui se montra si active et si érudite à tous les endroits\ndes bâtiments royaux, semble s’être arrêtée au seuil du\nHameau de Marie Antoinette, et paraît ne pas avoir osé\nfranchir la petite porte de ce parc familier où il n’est pas\nune pierre, pas un bosquet, pas une statue qui ne raconte\nà elle seule tous les secrets et tous les badinages d'un\nsiècle qui en compta tant et de si délicieux.\nCet état de choses, cet abandon navrant de toutes les\npetites constructions exquises et pittoresques du Hameau,\nde la Laiterie et du Moulin provient sans doute d’un\ndésintéressement plus puissant encore que la sollicitude\nde M. de Nolhac n’est grande.\nLe délicat artiste des Paysages d’Auvergne, le savant\nphilologue qui nous donna sur Erasme, Joachim du Bellay\net Ronsard des travaux appréciés et approfondis, est un\nesprit trop épris du xvuT siècle, de sa grâce futile, de\nson art frivole et admirable, de sa mort tragique et belle,\npour être demeuré insensible à l’inévitable destruction,\nà l’anéantissement irréparable de ce coin adorable qui est\ncomme le sourire du pompeux Versailles, comme le refuge\nde rêverie, d’abandon et de méditation après l’imposant\nprestige du Château, après la magnificence rectiligne du\nParc !\nM. de Nolhac ne peut pas tout. M. de Nolhac est poète ;\net les poètes, comme on sait, ne sont pas les plus écoutés.\nIls sont soumis à la raison d’Etat. Et l’Etat qui prodigua\nles millions, il y a un an à peine, à la construction\nd’éphémères palais, à l’érection de bâtisses presque\naussitôt démolies qu’élevées, l’Etat ne trouve pas dans\nses coffres la somme relativement modique qui assurerait\nun peu plus de durée aux bâtiments délicats et fragiles\ndu Petit Trianon.",
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     "texte": "176\nJJÿfct£2xa\nLe Petit-Trianon ! Que de scènes de bergerie et de\nbonheur, à ce nom aimable, nous reviennent en mémoire!\nQuelle époque d’abandon et de délices revit à nos yeux !\nQue de noms mutins ou licencieux, attristés et doux,\nrenaissent sur nos lèvres et quel tableau ingénu et pas\nsionné d’un siècle nous voyons se retracer dans le reluge\nde son enclos, avec le ton légèrement affaibli des pastels\nqui ont trop vieilli ou le coloris ancien des tapisseries\nvivaces qui se sont décolorées à cause du temps inexo\nrable !\nDès le seuil du Hameau, se dresse blanche et fragile la\nfaçade que partagent les quatre colonnes corinthiennes,\noù s’ouvrent les cinq grandes baies de face surmontées\ndes petites fenêtres carrées à l’attique, qu’agrémentent\nles balustres de la terrasse à l’Italienne. L’œuvre de\nGabriel est toujours debout. Svelte et charmante, comme\nhabitée encore, semblerait-il, de cette « âme blanche de\nla Reine » dont le Prince de Ligne nous parla si ingé\nnument !\nCertes Madame Du Barry promena volontiers, par les\nsalons exquis de cette maison champêtre, les impurs\nparfums d’une débauche crapuleuse et affadie, mais ce\nn’est pas de cela qu’on se souvient en entrant ici ; c’est\nseulement de la pauvre reine qui y vint demeurer après\nelle et dont « lame blanche » comme il nous faut dire\ntant cela est juste, dont la fragile et enfantine « âme\nblanche » semble avoir laissé comme un peu de son\nparfum aux cadres dédorés, aux tentures mortes et aux\nboiseries éteintes.\nC’est ici que Marie-Antoinette eut sa maison de cam\npagne; c’est ici qu’elle se réfugia avec de rares amis\npour y vivre de l’agréable vie de châtelaine rustique ;\nc’est ici, dans la maison et sur les pelouses, entre les\nquinconces et les péristyles, qu’elle se promena avec les\ndames en chapeaux à la laitière, en souliersàla Jeannette,\nen habits à la paysanne. Ah ! c’était le temps des joies et\ndes jeux alors, des plaisirs familiers loin de l’étiquette\nennuyeuse, des courtisans maussades et philosophes, et\nde ce duc de Mercy-Argenteau, envoyé de Marie-Thérèse\nqui ne quittait jamais la jeune reine d’un instant, l’es\npionnant sans cesse, sans cesse auprès d’elle, prêt à la\ncensure et à la réprimande.",
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     "texte": "177\nDes personnes discrètes — les intimes seulement — y\nglissaient entre les chèvrefeuilles et les portières, risquant\nqui une épée brillante, qui la pointe d’une dentelle ou le\nsatin d’un falbala : M. le duc de Coigny, Madame de\nPolignac, Madame de Guiche, M. de Polastron qui jouait\nsi exquisement du violon, M. de Guines qui se servait de\nsa flûte à ravir, Madame de Polastron, le comte d’Adhémar\nqui joua dans Rose et Colas, le comte de Vaudreuil qui\nchanta dans le Devin de Village et enfin cet espiègle et\njoyeux gentilhomme, le moins morose de tous : M. le comte\nd’Artois !\nCertes, bien des calomnies ont été propagées, bien des\nmensonges, bien des erreurs ! Qu’est en effet ce capricieux\njoyau de Trianon, ce village puéril, touchant et délicieux,\nà côté des sommes formidables, des cadeaux incessants,\ndes plaisirs ruineux que se plaisaient à disperser les\nmaîtresses de Louis XV? Qu’est tout cela à côté delà\nfantaisie coûteuse de certains particuliers, de plusieurs\nfermiers généraux et quelle somme relativement modique\ntout cela a coûté, à côté des millions qui furent engloutis,\nà la même époque, à la Folie-Boutin, à la Folie Saint-\nJames, à la Folie Saint-Jean, au Parc de Brunoy et dans\nla construction de ce parc anglo-chinois qu’un grand\nseigneur, le comte de Caraman, avait fait établir à Paris\nrue Saint-Dominique ? M. Boutin, receveur-général des\nfinances et trésorier de la marine, a, dit une contempo\nraine, Madame la Baronne d’Oberkirch, enfoui dans la\nconstruction de Tivoli, la somme colossale de plusieurs\nmillions. « C’est un lieu de plaisance ravissant, dit la\ncurieuse baronne, les surprises s’y trouvent à chaque\npas; les grottes, les statues, un charmant pavillon\nmeublé avec un luxe de prince. Il faut être roi ou finan\ncier pour se payer des fantaisies semblables. » Madame\nd’Oberkirch a raison. Il faut être roi ou financier.\nSeulement ce qu’on accorde au financier on ne le pardonne\nguère au roi. Et, c’est ce arriva pour Marie-Antoinette.\nOn lui fit un crime de Trianon. Encore n’avait-il point\nété construit pour elle et le ressentiment populaire n’eût-\nil point dû y voir autre chose que ce qu’il y avait réelle\nment. Le Hameau seul avait été élevé uniquement pour\nla Reine, sur les dessins de Mique. Et, semble-t-il, c’est\nce hameau aujourd’hui encore qui porte la marque de la",
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     "texte": "178\nréprobation publique et qui devient la proie du temps,\ncomme si les haines ne s’étaient pas apaisées, comme si\nles reproches ne s’étaient pas éteints, et comme si l’on\ndevait voir autre chose désormais, dans ces sites d’autre\nfois, que le délicat monument d’une époque qui n’est plus\net qui eût bien de la grâce et bien de la beauté. Le pil\nlage, l’incendie et la ruine ont, peu à peu, détruit les\nquelques gracieux poèmes de pierre de l’époque rococo.\nEt, si nous n’avions les dessins d’Hubert Robert, la\nmusique de Grétry et les vers de Gentil Bernard :\nRien n’est si beau\nQue mon hameau,\nO quelle image,\nQuel paysage.,.\nrien ou à peu près rien ne subsisterait susceptible de\nnous en fournir une évocation.\nRien, sauf Trianon.\nMais, disons-le hautement, Trianon, sans le Hameau\nde la Reine, n’est plus l’édifice par excellence du xvm e\nsiècle; il cesse de nous représenter le cadre de ce coin de\nVersailles, de « ces petites maisons des vignes » bien à\nl’ombre, si aimables, si légères, d’une architecture si\ngracieuse, si élancée et si parfaite. Trianon sans le Ha\nmeau n’est plus le coin de nature apprêtée, taillée et fan\ntaisiste qu’adoraient les poètes en quête de grottes ro-\ncailles, des massifs de jardins anglais et de ces petits tem\nples de marbre où André Chénier vint saluer, un jour de\nmélancolie, la royauté mourante. Trianon n’est plus rien\nqu’un château quelconque, ses bois incultes, selon l’ex\npression navrante du poète, qu’ « un vieux parc solitaire\net glacé. » Trianon, sans le Hameau de la Reine, est un\nTrianon mutilé, sans charme et sans attraits, sans espace\net sans art. Quelque beauté exquise qui se dégage de\nl’œuvre de Gabriel, celle-ci n’est rien sans ce cadre\nagreste et verdoyant du jardin, sans cet assemblage des\npetites maisons, de la Ferme, de la Laiterie, du Boudoir\net du Colombier.\nEt, ce que nous voulons, c’est un Trianon intégral, pré\ncieusement réparé, protégé, sauvé de l’oubli et de la mort,\nun Trianon avec le Hameau.\nIci le xvuT siècle passa avec son sourire qui était en\nchanteur, avec ses jeux qui étaient charmants, avec son",
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     "texte": "179\nr J»--\nart qui était unique et inimitable, avec ses marquises qui\nétaient jolies et insouciantes, avec ses abbés qui étaient\ngalants et ironiques, avec sa musique qui était enchante\nresse et impalpable, avec son théâtre qui était frondeur\net sentimental, avec ses modes qui étaient légères, avec\nses mœurs qui l’étaient plus encore que ses modes, avec\ncette jeune reine dont la beauté n’avait d’égale que l’im\nprudence.\n-*•\n* %\nCe n’est point pour cela toutefois que nous demandons\nla réfection du Temple de l’Amour et du Boudoir, les ré\nparations urgentes de la Laiterie, de la Vacherie, du Mou\nlin et de la Tour de Malborough; ce n’est point parce que\ndes jeux futiles s’y donnèrent, que des menuets et des\ngavottes s’y dansèrent, qu’une reine y joua la comédie,\nque des princes s’y amusèrent au jardinage, mais c’est\naussi parce qu’il faut voir là l’une des manifestations les\nplus intimement inspirées du génie de Rousseau.\nLe dieu Rousseau ! Qui ne le rencontre à chaque pas\ndans ces charmettes versaillaises où son esprit tyran\nnique et agreste s’imposa au point que l’habitation, les\njardins, les potagers et la crémerie y furent, pour ainsi\ndire, construits sous l’inspiration de son naturisme sen\ntimental. Le dieu Rousseau! ne le frôle-t-on point ici, à\nchaque pas, comme présent à la Ferme ou au Presbytère,\ncomme rêvant dans le Labyrinthe, comme errant dans les\nallées capricieuses de ce petit village? Le dieu Rousseau!\nn’est-ce point sa poésie passionnée, son lyrisme rustique\net pénétrant, sa grâce subtile et campagnarde qui dictè\nrent les plans des maisonnettes, de ce domaine véritable\noù les grandes dames apprenaient à garder les moutons,\nà traire les vaches et à préparer le beurre?\nLe dieu Rousseau, le maître de tous et de toutes à cette\népoque qui allait finir l’èrc d’un siècle et d’une société; le\ndieu Rousseau, le même dont les périodes déclamatoires\nnourrissaient en même temps, dans sa modeste chambre\nd’étudiant, un obscur avocat d’Arras qui sera Maximilien\nRobespierre, sous le toit recueilli de la maison paternelle\nun timide et bel adolescent qui sera le chevalier de Saint-\nJust; le dieu Rousseau est, pour l’heure, celui qui, selon\nl’expression de Sainte-Beuve, rend les princesses « folles\nde champêtre ».",
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     "texte": "180\nLe retour aux champs de la reine la plus aristocratique\nde l'Europe, ce goût enfantin marqué pour les travaux\ndu ménage et de la ferme, cet amour des fleurs, des\nfruits et du laitage, ces plaisirs de servante où s’amuse\nla fille de Marie-Thérèse, qui si ce n’est Rousseau n’en\ninspira la mode ravissante et poétique?\nCertes d’autre noms semblent être plus chers au cœur\nde la Reine, ceux de Mozart, de Grétry, de Sedaine, de\nGluck, de Marivaux, de Marmontel, de Beaumarchais,\nvoire du sieur Gardel aîné, maître des ballets, mais c’est\nRousseau l’obscur inspirateur, le maître des cœurs et des\nsens! « Marie-Antoinette, à Trianon, disent MM. de Con\ncourt, était sans le savoir l’élève de Jean-Jacques. » La\nReine de France n’en savait rien, il est vrai, mais chaque\nfois que ses blanches mains se mêlent, pour les pâtisse\nries, à la farine moulue au moulin du Hameau, chaque\nfois qu’elle entre, son impérial profil caché sous le vaste\nchapeau de paille, en toilette de linon et de dentelles, pour\nboire, tiède encore du pis de la vache, le lait qu’une\ngrande dame de la Cour a servi; chaque fois qu’au pou\nlailler des œufs frais du jour lui sont offerts dans une\ncorbeille fleurie et qu’elle les reçoit en riant dans son\ntablier de percale, chaque fois, c’est un hommage secret\nqu’elle rend à l’homme de la nature et de la vérité.\nChaque fois qu’au jardin la rejoignent Madame Elisa\nbeth, Madame Royale, le Grand-Dauphin et le jeune duc\nde Normandie, et que tous cinq s’entretiennent ingénu\nment du jeu des oiseaux, des pas de la meunière ou de\nl’éclat des fleurs, c’est encore au philosophe gènevois, au\nmaitre d'Emile, que revient l’honneur de ce cours sur l’édm\ncation et sur la nature.\nEt quand Madame Vigée-Lebrun elle-même peint cette\ntoile admirable où elle groupera la mère et les enfants,\nn’est-ce point avec cette simplicité, cette délicatesse et\nce charme qu’elle eut pu donner aussi bien à quelque\nsplendide et riche paysanne occupée à apprendre à son\nfils et à sa fille les maximes de celui qui n’aimait pas\nVoltaire et que n’aimait, pas Diderot, mais dont les écrits\nont versé à l’époque, goutte à goutte, aussi bien dans les\ncœurs les plus fragiles que dans les plus violents, le baume\nparfumé et grisant d’une vie passionnée? N’est-ce point\nRousseau encore et Rousseau toujours qui s’imposa à",
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     "texte": "181\nTrianon par ces représentations du Devin de Village que\nla Heine elle-même avait exigées et où elle tenait le rôle\nde Colette pendant que le comte de Vaudreuil s’efforçait à\nbriller dans celui du Devin et le comte d’Adliémar dans\ncelui de Colin! N’est-ce point la Reine enfin qui y convia\nle Roi et, ne vit-on point ce prince applaudir lui-même\nune pièce dont la fille de Marie-Thérèse, tenait le jeu\nprincipal et dont l’auteur était ce vieux démagogue souf\nfreteux et misanthrope qui traçait à la même heure, de\nsa main amaigrie et débile, les premiers mots de la Révo\nlution, le dieu Rousseau!\nPour Rousseau, pour l'Emile, en souvenir d’un des plus\néclatants et des plus touchants témoignages de ce que pût\nla philosophie de cet homme et de son œuvre sur une\népoque, sur ses contemporains et sur ses princes, il faut\nconserver, protéger et sauver le Hameau de Marie-Antoi\nnette, il faut rendre durables les restes de Trianon.\nPauvre Trianon ! Pauvre Hameau ! Une première fois\ndéjà la Révolution et la mort faillirent les ruiner, failli\nrent les abattre comme des vestiges licencieux d’une\népoque abhorrée. Une fois déjà l’écriteau : Propriété à\nvendre, fut placé à la grille d’entrée de ce parc où les\nplus innocentes pastorales du xvnT siècle s’étaient jouées,\noù les scènes des bergeries les plus gracieuses, comme\ndescendues des camaïeux et des grisailles de Watteau et\nde Lancret, avaient trouvé enfin des acteurs et des\nactrices assez futiles et assez intelligents pour leur\nprêter vie et couleur. Le 28 nivôse an III e de la Répu\nblique une et indivisible, l’administration du district de\nVersailles prévenait, par voie d’affiche, ses concitoyens\nque « le Petit Trianon, depuis trop longtemps arraché à\nl’agriculture, pour servir au luxe et aux plaisirs des\ntyrans et de leurs valets, en insultant à la misère du\npeuple » allait être rendu à la culture. Le Petit Parc, le\nHameau, le Trianon et leurs dépendances, évalués à\ndouze cents arpents de terre devaient être adjugés, en\ndix lots différents, à des particuliers. C’était la mort\nsans phrase, la mort après la déprédation, après la déso\nlation, l’isolement et l’oubli. Il n’en fallait pas moins aux\nVersaillais pour leur rappeler les jours encore récents de\ni 4\nf\nîi;",
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     "texte": "182\nla Monarchie. Et, bientôt, avant que tout cela ne lût dis\npersé, la population basse de la ville se rua au pillage.\nRue Neuve-de-l’Egalité, à Versailles, ou trouva jusqua\ndes glaces, des torsades, des lampadaires., des appliques\net des embrases arrachés aux appartements de Marie-\nAntoinette. Le fameux petit meuble en poult de soie\nbleu de la chambre à coucher, des poufs du cabinet de\ntoilette furent exposés aux vitrines des fripiers, Les offi\nciers municipaux, eux-mêmes, en venant procéder à une\nvisite d’estimation, ne furent pas peu surpris de trouver\nle limonadier Langlois et le papetier Simon installés aux\nendroits les plus commodes de la maison. Et MM.de Con\ncourt racontent que des débris de toutes sortes furent\ntransportés à Paris, oh la nouvelle société du Directoire,\navide d’oublier, dans les plaisirs et dans le luxe, les\ncatastrophes récentes, recherchait tout ce qui pouvait\naider à embellir ses demeures.\nC’est ainsi que la belle lanterne du Vestibule, d’un\ngoût si joli et semblable à une girandole géante, fut\nretrouvée rue de la Michodière. Ailleurs les camelots\nmontraient les admirables tètes de Sirènes et les queues\ndorées des Tritons des magnifiques traîneaux qui, durant\nl’hiver de 1788, coururent, pour la dernière fois, sur les\npièces d’eau.\nToutefois, soit par faute d’acquéreur, soit parce que\nBarras, au milieu des plaisirs et des conspirations, eût\nomis de donner des ordres pour cela, la vente n’eût pas\nlieu, Trianon ne fut pas dispersé, le Belvédère ne reçut\npoint, dans ses pierres, les coups des pioches ignomi\nnieuses, et, dans le Temple de l’Amour, l’Eros de Bou-\nchardon continua à tailler son arc de pierre dans la mas\nsue d’Iïercule, et la charmante Salle de Spectacle où les\naccents de la comédie, et de l’opéra-comique retentirent si\nsouvent, demeura debout, sous le manteau de son lierre\net de ses volubilis. La première République, soit par\noubli, soit par scrupule, n’avait pas commis ce crime\nirréparable : la destruction d’une œuvra.d’art exquise et\nappréciée, et, au sortir de la Révolution, au lendemain,\ndes jours tumultueux, le gracieux Prudhon lui-mèmeeût\npu venir s’y inspirer encore, pour ses tableaux où l’idylle\net l’églogue sè déroulent en touchants spectacles, d’un",
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     "texte": ". 183\ndécor harmonieux et mélancolique. La Révolution avait\népargné Trianon...\n*\n■Z *\nLe Temps, plus inexorable, a passé depuis lors. Et, s’il\nest vrai que le zèle des conservateurs s’est appliqué à\nprotéger le Grand et le Petit Trianon, il n’en a pas été\nde même du Hameau de la Reine. L’indilïérence de notre\nRépublique est, à ce point de vue, plus mortelle au petit\nvillage de Marie-Antoinette que la fureur jacobine des\nrévolutionnaires. Ce qui n’a point péri par la pioche\npérira sûrement, un de ces jours prochains, d’abandon,\nde délabrement et de vieillesse. Et, la Direction des\nReaux Arts, qui vient de laisser disperser,au lieu de s’en\nfaire l’acquéreur, les Charmettes de Jean-Jacques, laisse\ns’émietter peu à peu ce joyau du xvuT siècle : le Hameau\nde Marie-Antoinette. Elle laisse, au lieu de pourvoir aux\nréparations urgentes qui pourraient, s'il en est temps\nencore, sauver la Laiterie, le Belvedère et le Moulin, une\nfoule nombreuse pénétrer chaque dimanche sur les pe\nlouses, casser les carreaux, briser les poutres, rayer les\nmurs, écrire sur les portes et, toutes vitres ouvertes, per\nmettre à l’ouragan, à la pluie et au vent d’emporter peu\nà peu des fragments du toit et des murailles, procéder\nmiette à miette à la démolition de ce petit miracle d’art,\nde goût et d’ingénuité.\n« Le Hameau de la Reine, a écrit M. Pierre de Nolhac\nlui-même, est la partie la plus visitée de Trianon. Mais\nl’abandon l’attriste et la ruine l’a touché. » M. de Nolhac\npourrait ajouter que l’herbe pousse dans le boudoir de la\nReine, que des petits garnements ont dessiné des têtes\nsur la Maison du Meunier, que le Colombier du Presby\ntère s’écroulera certainement un jour de lui-même et\nqu’il ne faut guère avoir l’espoir de montrer la Laiterie\nd’ici cinq ans.\n« Il faut se hâter, dit encore M. de Nolhac,de voir tant\nqu’il reste encore debout, ce petit village de douze mai\nsons, fragile caprice de femme, qui est, en même temps,\nle monument de goût d’une époque. »\nM. de Nolhac a raison : « Il faut se hâter.» Mais n’est-ce\npoint à ceux qui ont en garde le soin des richesses artis\ntiques de la France de se hâter? Les monuments de notre",
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     "texte": "xviii e siècle, aussi typiques que celui-là, sont assez rares\npour qu’on s’applique à les conserver. Nous voyons tous\nles jours des disciples plus ou moins capables de Viollet-\nle-Duc disperser la forte somme à la réparation des ves\ntiges de l’époque romane et de la Renaissance, et per\nsonne ne se trouve, pas un ministre, pas un édile, pas un\nartiste, pas un Mécène, pour élever la voix en faveur du\nHameau de la Reine, pour crier bien haut que le jour où\nle village ne sera plus, Trianon aura cessé d’être et qu’il\nne faut point espérer conserver le château de Gabriel si\non n’a point su sauvegarder les parterres de Richard\nAntoine et les fragiles constructions du Hameau. Laisser\npérir le Hameau, c’est, à notre avis, laisser se perpétrer\nenvers l’art, un crime aussi grand que si on ne faisait\nrien pour sauver d’un désastre quelque chef-d’œuvre de\nWatteau, une comédie inédite de Beaumarchais ou quelque\npartition ignorée du chevalier Glück.\nEdmond Pilon.\n★\nSoir Fraternel\nUn vent tiède a soufflé sur la mer et les îles :\nOn écoute le calme et le conseil du soir...\nLa fièvre du jour s’apaise et les voix d’exil\nN’éveillent plus l’écho de notre désespoir.\nO toi, voilier lointain, éclos comme une fleur\nSur l’onduleux gazon des plaines maritimes,\nMon âme, comme toi, se berce en la douceur\nEparse de la brise, et je me sens intime\nAvec les éléments levés autour de moi !\nLa Nature est ce soir heureuse et confiante,\nElle et moi nous vibrons d’un fraternel émoi,\nEt mon cœur s’assoupit loin de ma peine absente.\nAvec un pur amour je vais pouvoir enfin\nAspirer pleinement dans ma poitrine fruste\nCe vent prodigieux où tremblent des parfums\nEt tomber à genoux devant le soir auguste!\nYvanhoé Rambosson.",
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   "controle": "début : début retrouvé par qwen-3.8-27b, vérifié (ressemblance 64, ligne contenue dans le titre) : « (Suite) » ; fin : fin de la page 193",
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     "texte": "(Suite)\nToute la matinée, j’allai d’une porte à l’autre, et entrai\ndans des chambres spacieuses et fanées; quelques-unes\ngrossièrement contreventées ; d’autres recevant leur\npleine charge de jour, toutes vides et inhabitables. C’était\nune maison riche, Sur laquelle le temps avait exhalé sa\nflétrissure et sa poussière, et répandu la désillusion.\nL’araignée s’y balançait; la tarentule bouffie décampait\nsur les corniches ; les fourmis avaient leurs grands\nchemins grouillants sur ie parquet des salles d’audience ;\nla grosse mouche sale qui vit sur la charogne et est sou\nvent le messager de la mort, avait fait son nid dans la\nboiserie vermoulue, et bourdonnait lourdement par les\nchambres. Ici et là un siège ou deux, un canapé, un lit ou\nune grande chaise sculptée étaient restés en arrière,\ncomme des îles sur les planchers nus, pour témoigner\nde l’habitat passé de l’homme; et partout les murs étaient\ngarnis des portraits des morts. Je pouvais juger, par ces\neffigies délabrées* dans la maison dé quelle grande et\nbelle race j’étais en train d’errer. Un bon nombre des\nhommes portaient des ordres sur leurs poitrines et\navaient le port de nobles fonctions; les femmes étaient\ntoutes en riches atours; les toiles, la plupart de mains\ncélèbres. Mais ce ne furent pas tant Ces évidences de\ngrandeur qui s’emparèrent de mon esprit, même contras\ntant, telles quelles étaient, avec le dépeuplement et le\ndélabrement actuels de cette grande maison. Ce fut\nplutôt la parabole de la vie de famille que je lus dans\ncette succession de beaux visages et de corps gracieux.\nJamais auparavant je ne m’étais ainsi rendu compte du\nmiracle de la race continuée, de la création et de lare-créa\ntion, de la trame et du changement et de la dépendance\ndes éléments charnels. Qu’un enfant naisse de sa mère,\nqu’il grandisse et se vêtisse (nous ne savons comment)\nd’humanité, et lève des regards hérités, et tourne sa tête\navec la manière d’un ascendant, et offre sa main avec le\ngeste d’un autre, tous ces miracles se sont amortis pour\nnous par la répétition. Mais dans la singulière unité du\nregard, dans les traits communs et le port commun do\ntoutes ces générations peintes sur les murs de la residen-\ncia, le miracle surgissait et me regardait en face. Et un\nmiroir ancien tombant opportunément sur mort chemin,",
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     "texte": "186\nje m’arrêtai à lire mes propres traits un long temps,\nretraçant de chaque côté les filiations et les liens qui\nm’unissaient à ma famille.\nEnfin, au cours de ces investigations, j’ouvris la porte\nd’une chambre qui portait des marques d’habitation. Elle\nétait de proportions vastes et exposée au nord, où les\nmontagnes avaient l’aspect le plus sauvage. Les cendres\nd’un feu couvaient et fumaient sur l’àtre, contre lequel une\nchaise avait été approchée. Et pourtant l’aspect de la\nchambre était ascétique jusqu’à l’austérité : la chaise\nn’était, pas rembourrée, le plancher et les murs étaient\nnus, et sauf les livres qut gisaient çà et là en quelque\nconfusion, il n’y avait pas d’instrument soit de travail\nsoit de plaisir.\nLa vue de livres dans la maison d’une telle famille\nm’étonna excessivement; et je commençai, avec une\ngrande hâte et une crainte momentanée d’interruption, à\naller de l’un à l’autre et à examiner précipitamment leur\ncaractère. 11 y en avait de toute espèce, de dévotion,\nd’histoire, de sciences, mais la plupart très vieux et en\nlangue latine. Quelques-uns, à ce que je pus voir, por\ntaient les marques d’une étude constante; d’autres\navaient été déchirés en travers et jetés de côté comme\npar pétulance ou désapprobation. Enfin, comme je croi\nsais par cette chambre vide, je découvris quelques pa\npiers écrits au crayon sur une table près de la fenêtre.\nUne curiosité irréfléchie me fit en prendre un. Il portait\nune copie de vers, très rudimentair'ement métrés dans\nl’original espagnol, et que je puis rendre à peu près\nainsi :\nLe plaisir s’est approché avec la peine et la honte.\nLe chagrin est venu avec une guirlande de lys.\nLe plaisir m’a montré ïaimable soleil ;\nCher Jésus, que doux était son éclat!\nLe chagrin, de sa main décharnée,\nCher Jésus, t’a désigné.\nLa honte et la confusion m’assaillirent tout d’un coup,\net reposant le papier, je battis immédiatement en retraite\nhors de l’appartement. Ni Felipe, ni sa mère ne pouvaient\navoir lu les livres ni écrit ces vers raboteux, mais pleins\nde sentiment. Il était net que j’avais pataugé avec des\npieds sacrilèges dans la chambre de la fille de la maison.\nDieu sait que mon propre cœur me punissait le plus amè\nrement de mon indiscrétion. La pensée que j’avais ainsi\nclandestinement poussé mon chemin parmi les secrets\nd’une jeune fille dans une situation si étrange, et la\nçrainte qu’elle pût d’une manière ou d’un autre venir à",
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     "texte": "187\nen être informée, m’accabla comme une faute. Je me blâ\nmais en outre de mes soupçons de la nuit d’avant, je\nm’étonnais d’avoir jamais attribué ces cris abominables à\ncelle que je me figurais maintenant comme une sainte, à la\nmine spectrale, ravagée de macérations, liée aux pra\ntiques d’une dévotion mécanique, et habitant dans un\ngrand isolement d’âme avec ses parents incompatibles; et\ncomme je m’appuyais sur la balustrade de la galerie et\nregardais en bas le brillant enclos de grenadiers et la\nfemme vêtue de couleurs gaies et somnolente qui était en\ntrain de s’étendre et de se pourlécher délicatement comme\ndans la pleine sensualité de l’indolence, mon esprit com\npara vivement la scène avec la chambre froide, exposéeau\nNord, sur les montagnes, où habitait la fille.\nLa même après-midi, comme j’étais assis sur mon\ntertre, je vis le Padre entrer par la porte de la residencia.\nLa révélation du caractère de la fille avait porté coup à\nmon imagination et presque effacé les horreurs de la nuit\nd’avant; mais à la vue de ce digne homme la mémoire\nrevécut. Je descendis, alors, du tertre, et faisant un cir\ncuit par les bois, me postai à côté du chemin pour guet\nter son passage. Dès qu’il apparut je m’avançai et me\nprésentai comme le locataire de la residencia. Il avait une\ntrès solide et honnête physionomie, sur laquelle il était\naisé de lire les émotions mêlées avec lesquelles il me\nregardait, comme un étranger, un hérétique, et pourtant\nun qui avait été blessé pour la bonne cause. De la famille\ndans la residencia il parla avec réserve, et même avec\nrespect. Je fis mention que je n’avais pas encore vu la\nfille, sur quoi il remarqua qu’il en était comme il devait\nêtre, et me regarda un peu de travers. Enfin je pris le\ncourage de parler des cris qui m’avaient troublé la nuit.\nIl m’écouta en silence, puis s’arrêta et se détourna par\ntiellement, comme pour marquer sans doute qu’il me\ncongédiait.\n« Prenez-vous du tabac? dit-il, offrant sa boîte à priser;\npuis, quand j’eus refusé: Je suis un vieillard, ajouta-t il,\net je puis me permettre de vous rappeler que vous êtes\nun hôte.\n— J’ai, alors, votre autorité, repris-je assez fermement\nquoique je rougisse à l’implicite reproche, pour laisser\nles choses suivre leur cours sans intervenir? »\nIl dit : « Oui, » et avec un salut un peu gêné s’en\nretourna et me laissa où j’étais. Mais il avait fait deux\nchoses : il avait mis ma conscience en repos, et il avait\néveillé ma délicatesse. Je fis un grand effort, une fois de\nplus congédiai les souvenirs de la nuit et tombai de",
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     "texte": "188\nnouveau dans la méditation au sujet de ma sainte\npoétesse. En même temps, je ne pouvais tout à fait oublier\nque j’avais été enfermé, et cette nuit-là, quand Felipe\nm’apporta mon souper, je l’attaquai avec prudence sur les\ndeux points intéressants :\n« Je ne vois jamais votre sœur, dis-je incidemment.\n— Oh non, dit-il, c’est une bonne, bonne fille. » Et son\nesprit instantanément vira vers autre chose.\n—- « Votre sœur est pieuse, je suppose, demandai-je à la\npause suivante.\n— Oh! s’écria-t-il, joignant ses mains avec une ferveur\nextrême, une sainte; c’est elle qui me soutient.\n— Vous ôtes bien heureux, dis-je, car la plupart de\nnous, j’en ai peur, et moi parmi le nombre, sont plutôt\nenclins à tomber.\n—- Senor, dit Felipe avec chaleur, je ne dirais pas cela;\nvous ne tenteriez pas votre ange. Si on tombe, où s’arrê\ntera-t-on ?\n— Comment, Felipe, dis-je, je ne me doutais pas que\nvous étiez un prédicateur, et je puis dire un bon; mais\nje suppose que c’est l’œuvre de votre sœur? »\nIl me fit un signe de tète avec des yeux ronds.\n« Eh bien, alors, continuai-je, elle vous a sans doute\nreproché votre péché de cruauté ?\n— Douze fois! eria-t il, car c’était la phrase par laquelle\nla singulière créature exprimait le sens de fréquence. Et\nje lui ai dit que vous l’aviez fait aussi — je m’en souve\nnais, ajouta-t il orgueilleusement — et elle a été contente.\n— Alors, Felipe, dis-je, qu’étaient ces cris que j’ai\nentendus la nuit dernière? Car assurément c’étaient des\ncris de quelque créature en souffrance.\n— Le vent, » répondit Felipe en regardant le feu.\nJe pris sa main dans la mienne, à quoi, le prenant pour\nune caresse, il sourit avec un éclat de plaisir qui fut près\nde désarmer ma résolution. Mais je mis sous mes pieds\nla faiblesse. « Lèvent, répétai je; et pourtant je pense que\nc’est cette main (la prenant) qui m’a d’abord enfermé. »\nLe garçon tressaillit visiblement, mais ne répondit pas\nun mot. « C’est bien, dis-je, je suis un étranger et un\nhôte; cela ne me regarde pas soit de me mêler, soit de\njuger de vos affaires; pour ce qui en est, vous prendrez\nl’avis de votre sœur,qui,je n’en doute pas, est excellent;\nmais sans sortir de ce qui concerne les miennes, je n’en\ntends être prisonnier de personne, et je demande cette\nclé ». Une demi-heure après, ma porte était soudain\nouverte en claquant, et la clé lancée avec un tintement\nsur le plancher.",
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     "texte": "189\nUn jour ou deux plus tard je rentrais de promenade un\npeu avant le coup de midi. La Senora était étendue,\nplongée dans le sommeil, sur le seuil du retrait; les\npigeons dormaient au-dessous des lauriers comme des\nflocons de neige; la maison était sous le charme profond\ndu repos de midi; et seulement un vent errant et gentil\nde la montagne faisait doucement le tour des galeries,\nmurmurait parmi les grenadiers, et en remuait agréable\nment les ombres. Quelque chose de ce calme me gagna,\net c’est avec beaucoup de légèreté que je traversai la cour\net gravis l’escalier de marbre. Mon pied touchait le haut\ndu palier, quand une porte s’ouvrit, et je me tournai face\nà face avec Olalla. La surprise me cloua; son charme me\nfrappa au coeur ; elle brilla dans l’ombre profonde de la\ngalerie, gemme de couleur; ses yeux s’emparèrent des\nmiens et s’y cramponnèrent, et nous lièrent ensemble eomme\ndeux mains jointes ; et les instants que nous restâmes\nainsi face à face, nous buvant l’un l’autre, furent sacra\nmentels et le mariage de nos âmes. Je ne sais combien\nde temps s’écoula avant que je me réveillasse d’une extase\nprofonde; m’inclinant à la hâte, je m’engageai dans l’es\ncalier supérieur. Elle ne bougea pas, mais me suivit de\nses grands yeux altérés ; et quand je disparus il me sem\nbla qu’elle pâlissait et blêmissait.\nDans ma chambre, j’ouvris la fenêtre et regardai dehors,\net ne pus concevoir quel changement était survenu à cet\naustère champ de montagnes, pour qu’il se mît ainsi à\nchanter et à briller sous le ciel sublime. Je l’avais vue\nOlalla! Et les escarpements des rochers répondaient :\nOlalla! et l’azur muet et insondable répondait : Olalla!\nLa pâle sainte de mes rêves s’était évanouie pour tou\njours ; et à sa place je contemplais cette jeune fille sur\nqui Dieu avait prodigué les plus rtches couleurs et les\nplus exubérantes énergies de la vie, qu’il avait faite\nactive comme un daim, svelte comme un roseau, et dans\nles grands yeux de qui il avait allumé les torches de\nl’âme. Le tressaillement de sa jeune vie, nerveux comme\ncelui d’un animal sauvage, était entré en moi; la force\nd’âme qui s’était exprimée de ses yeux et avait conquis\nles miens, s’épandait sur mon cœur et sautait âmes lèvres\nen chantant. Elle passait à travers mes veines : elle ne\nfaisait qu’un avec moi.\nJe ne veux pas dire que cet enthousiasme déclina; plu\ntôt, mon âme tenait dans son extase comme dans un\nchâteau fort, et y fut assiégée par de froides et chagrines\nconsidérations. Je ne pouvais douter que je ne l’aimasse\nà première vue, et déjà avec une ardeur frissonnante qui",
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     "texte": "190\nétait étrange pour mon expérience. Qu’allait il alors s’en\nsuivre? Elle était l’enfant d’une maison affligée, la fille\nde la Senora,la sœur de Felipe; elle le portait même dans\nsa beauté. Elle avait la légèreté et la vivacité de l’un, vive\ncomme une flèche, légère comme la rosée; comme l’autre,\nelle brillait sur le fond pâle du monde avec l’éclat des\nfleurs. Je ne pouvais appeler du nom de frère ce garçon\nà demi fou, ni du nom de mère cette immobile et aimable\nchose de chair, dont les yeux niais et le perpétuel sourire\nme revenait maintenant à l’esprit comme quelque objet\nhostile. Et si je ne pouvais l’épouser, quoi alors ? Elle\nétait désespérément sans protection; ses yeux, dans ce\nsimple et long coup d’œil, qui avait été tous nos rapports,\navaient avoué une faiblesse égale à la mienne; mais dans\nmon cœur je la savais la studieuse de la froide chambre\nau nord, et l’écrivain des vers de tristesse; et savoir, cela\neût désarmé une brute. Fuir était au-dessus de ce que je\npouvais trouver de courage; mais je lis vœu de circons\npection vigilante.\nComme je quittais la fenêtre, mes yeux tombèrent sur\nle portrait. Il était mort subitement, comme une chan\ndelle après le lever du soleil; il me suivait avec des yeux\npeints. Je vis qu’il était ressemblant, et m’émerveillai de\nla ténacité du type dans cette race à son déclin ; mais la\nressemblance fut absorbée par la différence. Je me sou\nviens comment il m’avait semblé une chose inapprochable\ndans la vie, une créature plutôt de l’art du peintre que de\nla modestie de la nature, et je m’émerveillai à la pensée,\net exultai à l’image d’Olalla. J’avais vu souvent la beauté,\net n’avais pas été charmé, et je m’étais souvent appro\nché de femmes qui n’étaient pas belles, excepté pour\nmoi; mais dans Olalla tout ce que je désirais et n’avais\npas osé imaginer était réuni.\nJe ne la vis pas le jour suivant, et mon cœur souffrit\net mes yeux languirent après elle, comme les hommes\nlanguissent dans l’attente du matin. Mais le jour d’après,\nquand je revins à mon heure habituelle, elle était une fois\nde plus sur la galerie, et nos regards une fois de plus se\nrencontrèrent et s’embrasèrent. J’aurais voulu parler,\nj’aurais voulu m’approcher d’elle ; mais si fortement\nqu’elle m’arrachât le cœur, m’attirant comme un aimant,\nquelque chose d’encore plus impérieux me retint ; et je\npus seulement m’incliner et passer ; et elle, laissant mon\nsalut sans réponse, me suivit seulement de ses nobles\nyeux.\nJe savais maintenant son image par cœur, et comme je\nme répétais ses traits de mémoire il me semblait lire à",
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     "texte": "191\nmême son âme. Elle était habillée avec quelque chose de\nla coquetterie de sa mère, et de son amour de la couleur\npositive. Sa robe, que je savais qu’elle avait dû taire de\nses mains, s’appliquait sur elle avec une grâce habile. A\nla mode du pays, en outre, son corset était ouvert au\nmilieu en une longue tente, et là, en dépit de la pauvreté\nde la maison, une pièce d’or, pendue par un ruban, repo\nsait sur son sein brun. C’étaient des preuves, s’il y en\navait eu besoin, de son innée joie de vivre et de son\ncharme individuel. De l’autre côté, dans ses yeux sus\npendus sur les nues, je pouvais lire abîme sur abîme de\npassion et de tristesse, lueurs de poésie et d’espérance,\nnoirceurs de désespoir et pensées qui étaient au-dessus\nde la terre. C’était un corps séduisant, mais ce qui l’habi\ntait, l’âme, était plus que digne de ce logement. Devais-je\nlaisser cette fleur incomparable se faner loin des regards\nsur ces âpres montagnes? Devais-je dédaigner le grand\ndon à moi offert dans l’éloquent silence de ses yeux. Il y\navait une âme emmurée; ne devais-je pas briser sa pri\nson ? Toutes considérations à côté disparurent : l'ùt-ellc\nl’enfant d’Hérode je jurai que je la ferais mienne; et ce\nmême soir je me mis, avec un sentiment mélangé de\ntrahison et de déshonneur, à captiver le frère. Peut-être\nle regardais-je d’un œil plus favorable, peut-être la pen\nsée de sa sœur évoquait-elle toujours les meilleures qua\nlités de cette âme imparfaite, mais il ne m’avait jamais\nsemblé si aimable, et sa ressemblance même avec Ûlalla,\ntout en me contrariant, m’adoucissait pourtant.\nUn troisième jour se passa en vain — vide désert\nd’heures. Je ne voulus pas perdre une chance, et flânai\ntoute l’après-midi dans la cour, où (pour me donner une\ncontenance) je causai plus que d’habitude avec la Senora,\nDieu sait que c’est avec un intérêt très tendre et sincère\nque je l’étudiais maintenant, et de même que pour Féiipe,\npour la mère à présent je prenais conscience d’une crois\nsante ardeur de tolérance. Et pourtant je m’étonnais.\nPendant même que je causais avec elle, elle s’assoupit\ndans un petit somme, et à présent se réveillait sans em\nbarras; et ce calme me donnait à réfléchir. Et de nou\nveau, comme je remarquais des changements infinitési\nmaux dans sa posture, savourant et prolongeant le\nplaisir corporel du mouvement, je fus conduit à m’étonner\nde cet abîme de sensualité passive. Elle vivait dans son\ncorps, et sa conscience était toute enfoncée et disséminée\ntravers ses membres, où elle habitait luxueusement.\nEnfin, je ne pouvais m’accoutumer à ses yeux. Chaque\nfois qu’elle tournait sur moi ces larges orbites belles et",
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     "texte": "î\n192\nInsignifiantes, grand ouvertes au jour, mais fermées\ncontre l’enquête humaine — chaque fois j’avais occasion\nd’observer les vifs changements de ses pupilles qui se\ndistandaient et se contractaient au même instant — je ne\nsais pas ce qui m’arrivait, je ne puis trouver de nom\npour le sentiment mêlé de désappointement, ennui et\ndégoût qui vibrait avec discordance le long de mes nerfs.\nJ’essayai sur elle une variété de sujets, mais en vain; et\nenfin mis la conversation sur sa fille. Mais même là elle /\nse montra indifférente, dit qu’elle était jolie, ce qui\n(comme aux enfants) était son mot le plus élevé d’éloge;\nmais fut absolument incapable d’une pensée au delà ; et\nquand je fis la remarque qu’Olalla avait l’air silencieuse,\nelle me bâilla en pleine figure et répliqua que parler ne\nservait pas à grand’chose quand on n’avait rien à dire.\n« On parle beaucoup, beaucoup », ajouta-t-elle, me regar\ndant avec des prunelles distendues; et puis elle bâilla de\nnouveau et de nouveau me montra une bouche qui était\naussi délicate qu’un joujou. Cette fois je saisis l’allusion,\net, la laissant à son repos, remontai dans ma chambre\npour me mettre à la fenêtre ouverte, à regarder les col\nlines sans les voir, plongé dans des rêveries brillantes et\nprofondes, et prêtant l’oreille en imagination, au son\nd’une voix que je n’avais jamais entendue.\nJe m’éveillai, le cinquième matin, avec une vivacité\nqui me sembla défier le destin. J’étais sûr de moi, léger\nde cœur et de pieds, et résolus de mettre incontinent\nmon amour à l’épreuve de savoir. Je ne resterais pas\nplus longtemps sous les liens du silence, chose muette,\nne vivant que par l’œil, comme l’amour des bêtes, mais\nà présent revêtirait l’esprit et pénétrerait les joies de la\ncomplète intimité humaine. J’augurai de lui avec des\nespérances sauvages, comme un voyageur pour El Dorado,\ndans cette inconnue et séduisante contrée de son âme,\nje ne tremblai plus de m’aventurer. Cependant, quand je\nla rencontrai, la même force de passion descendit sur\nmoi et tout à coup submergea mon esprit; les paroles\nsemblèrent tomber loin de moi comme un vêtement\nd’enfant ; et je ne pus que m’approcher d’elle, comme\nl’homme qui a le vertige s’approche du bord d’un gouffre,\nElle recula un peu quand je vins, mais ses yeux no\nvacillèrent pas des miens, et c’est eux qui me leurrèrent\nen avant. Enfin, quand j’étais déjà à sa portée, je m’ar\nrêtai. Les mots m’étaient refusés, si je m’avançais je ne\npourrais que la serrer contre mon cœur en silence ; et\ntout ce qui était sain en moi, tout ce qui netait pas\nencore conquis, se révoltait contre la pensée d’un tel",
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     "texte": "193\n5\nabord. Ainsi réglâmes nous une seconde, toute notre vie\ndans nos yeux, échangeant des salves d’attraction, et\npourtant résistant tous deux; et puis, avec un grand\neffort de volonté, et conscient en môme temps d’une sou\ndaine amertume de désappointement, je me détournai et\nm’éloignai dans le môme silence.\nQuel pouvoir était sur moi, que je ne pouvais parler?\nEt elle, pourquoi était-elle silencieuse aussi ? Pourquoi\ns’éloigna-t-elle avant moi, muette, avec des yeux fas\ncinés? Elait-ce l’amour? ou était-ce une simple attraction\nbrutale, sans pensée et inévitable, comme celle de l’ai\nmant pour l’acier? Nous ne nous étions jamais parlé, nous\nétions entièrement étrangers ; et pourtant une influence,\nforte comme la poigne d’un géant, nous draguait silen\ncieusement l’un vers l’autre. Pour ma part, cela me rem\nplissait d’impatience, et pourtant j’étais sûr qu’elle était\ndigne; j’avais vu ses livres, lu ses vers, et ainsi, en un\nsens, deviné l’ame de ma maîtresse. Mais de son côté,\ncela me refroidissait presque. De moi, elle ne connaissait\nrien que mon extérieur physique; elle, était attirée vers\nmoi comme les pierres tombent vers la terre; les lois qui\nrégissent la terre la conduisaient, sans son consente\nment, dans mes bras; et je reculais à la pensée d’une\ntelle noce, et commençais à être jaloux de moi-même. Ce\nn’était pas ainsi que je désirais être aimé. Et puis je me\nmis à tomber dans une grande pitié pour la fille elle-\nmême. Je pensai combien sa mortification devait être\naiguë, d’avoir, elle, la studieuse, la recluse, ainsi confessé\nune présomptueuse faiblesse pour un homme avec qui\nelle n’avait jamais échangé un mot. Et à la venue de la\npitié, toutes les autres pensées s’absorbèrent ; et j’aspirai\nseulement à la trouver, la consoler et la rassurer; à lui\ndire comment son amour était entièrement partagé de ma\npart, et comment son choix, même s’il était fait aveuglé\nment, n’était pas indigne.\n(A suivre).\nRobert-Louis Stevenson.\nTraduit par Alfred Jarry.",
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     "texte": "194\nà Fernand Gregh\nM. le professeur René Doumic vient\nde publier dans la Revue des Deux-\nMondes un articlé sur Paul Verlaine\noù il dit que notre grand poète, a\nseulement écrit, et dans une langue\nqu’il ne sait pas, des calembours, des\njurons, desORDURES, des non-sens,\ntout le bavardage, tout le radotage,\ntout le fatras., etc, etc.\nDoumic veut tuer Verlaine !...\nC’est vrai scandale public\nDe le voir tel un aspic\nLe mordre jusques à l aine.\nTriste triangle scalêne\nQui boîte et ne tombe à pic\nDoumic veut tuer Verlaine /, .\nC'est vrai scandale public:\nCoups de férule ou d’alêne\nSeront vains ; mais mine ci hic\nVerlaine a tué Doumic.\nNon ! rions à perdre haleine :\nDoumic veut tuer Verlaine !...\nFévrier 1901\nLéopold Dauphix",
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     "texte": "Pastels en prose\nL’ADIEU AU SOL NATAL — BRUMES D’OCTOBRE\nVoilà le départ venu, à l’improviste : Partir, Un poète\na dit ce que c’était mieux que moi : « Partir, c’est mourir\nun peu » et celui-là, véritablement, a senti et souffert\ntoute l'angoisse ramassée dans ce mot : un mot si court !\nCe matin j’étais allé par les champs, sous la pluie tom\nbante, dans l’épais brouillard enveloppant.\nJ’étais allé pour l’adieu définitif, pour le revoir\nsuprême de toutes les choses vivantes nées dans le sol,\net, je n’ai rien vu que des silhouettes et des ombres, un\nfantôme de paysage enlinceulé et lointain, perdu sous\nl’ensevelissement impénétrable et lourd, sous la brume\ndense...\nC’est la mort transitoire des choses ; un linceul blan\nchâtre et illimité, sans aucun charme, ni lueur, tout\nsimplement morne et désolant s’est abattu du ciel sur la\nterre pour faire , sur elle une nuit livide et sépulcrale,\nmoite, sans nulle clarté furtive d’étoile ; une nuit étouf\nfante, qui amortit jusqu’aux bruits, jusqu’aux voix, et\ndans la solitude grise j’entends seulement le tapage\ncadencé du vent dans les branches, la complainte affaiblie\nde la mer invisible et le roucoulis mourant, des goélands\népars.\nTout est atone et confondu, tout apparait comme â\ntravers une vitre trouble et dépolie ; tout est sans vie et\nsans couleur...\nC’est l’affreuse mort plus triste que l’adieu, car les\ndétails réels des choses sont plus passés, et plus déteints\nque dans l’imparfaite résurrection tentée par le souvenir.\nLes verts sont fanés, et les jaunes ont de vitreuses\nmoiteurs glauques.\nJ’erre maintenant par le bois, les arbres grelotent\ndans le ciel agité et lourd; Où sont leurs feuillages du\nprintemps ?\nPar terre, sont roulées dans la boue les feuilles trouées\net déverdies, déchiquetées comme des haillons de pauvre\net pietinées longuement par les averses rageuses.\nSeuls les houx éternels ont gardé leur persistante\nverdure intense et les voici triomphalement souverains\ndans les dessous jaunis des hautes futaies ; leurs fruits\nvermillonnés luisent comme des yeux sanguinolents ; les\nfeuilles crochues ont des sourires, d’horribles sourires\nvictorieux : oh la grimace ironique et méchante des houx\néternels et diaboliques !...",
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     "texte": "196\nPOUR UNE PLEUR DE BRUYÈRE\nDans un chemin de Bretagne, creusé aux flancs\nmousseux d’une colline, nous avons cueilli une fleur de\nbruyère.\nAu bord de la tige élégante et gracile où les feuilles\nessaiment leur lin chapelet d’écailles vertes, s’ouvrait le\nbijou rose des corolles.\nIl y en avait quatre ou cinq, et c’était une pièce légère\net frêle de précieuse orfèvrerie végétale.\nChaque corolle était arrondie comme un fruit mûr\nd’églantier, mais oblongueet creuse ainsi qu’une amphore\nminuscule.\nNulle étoffe en satin clair, nulle soie, nulle gemme\nn’àurait été ni plus satinée! ni plus soyeuses.\nElles avaient — les roses corolles — la fraîcheur\nhumide du pétale de rose, mais un pétale de rose eût\nsemblé lourd près do ce bijou frêle, diaphane, mol et\ncharnu.\nEt chaque amphore minuscule portait à ses flancs\nfragiles toutes les nuances du rose ; c’était, vers la\nterre humide le rose des joues innocentes qui s’empour\nprent; mais du côté de la lumière et du grand ciel, ce rose\nsedécolorait,s’apâlissait jusqu à devenir infiniment tendre,\npresque subtil, d’une pâleur d’églantine mourante...\nVous étiez, fleur solitaire, toute pareille à une vierge\nfraîche de santé et de jeunesse, pure d’innocence et rose\nde pudeur.\nDu creux de vos rondes corolles, aux tons délicats de\nchair vivante et jeune, émergeait à peine l’étamine brune.\nEt il m’a semblé que chacune d’elle était un sein\nvirginal, qu’elles étaient gonfllées d’un lait nourricier et\nsubtil.\nMais quel lait pur et quintessencié aviez-vous distillé\nau cœur de vos corolles ?\nUn lait qui était une rosée nourricière et féconde\ncomme le miel, mais blanche comme l’argent que les\nmatins sèment aux prés verts.\nDans la mousse du talus, vous aviez l’air, fleur solitaire\net virginale, de tendre à nos bouches altérées le lait pur\net réconfortant de l’Idéal.\nLE DOUX CARILLON DE LA FORÊT\nAutour de nous, une formidable enceinte de troncs\nviolets et de rouges feuillages ; les hauts massifs épais\ndes pins prennent des airs épiques, et dressent en ce",
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     "texte": "197\ndécor décadent de forêt leur prestige de verdoyantes\ncitadelles.\nSept larges trouées d’ocre pâle font brèche dans leurs\nrangs hautains et sévères ; c’est ici l’aboutissement des\nsept routes qui rayonnent à travers l’énorme futaie;\nelles convergent avec une symétrie artificielle et semblent\nles bras démesurés d’une croix immense au cœur agoni\nsant de l’immense forêt.\nNous entendîmes un murmure, tintinnabulant, bar\nmonieux et léger; il paraissait venir de très loin et\ntraverser l’épaisse muraille jaunissante des taillis et des\ngrands arbres : c’était comme le gazouillis d’une rivière\ncourant sur les cailloux et l’or clair des graviers : vibra\ntion argentine, obsédante et ouatée, chant musical et\ndoux qui passait, mourait puis ressuscitait sur un mode\nidéal et charmeur.\nNous écoutions, immobiles le carillon doux de la forêt.\nCependant, nos yeux, malgré nous, fouillaient les\ndessous des bois où novembre avait flétri, puis enluminé\njusqu’à l’outrance les feuillages.\nNous percevions maintenant un bruissement plus clair\nde sonnailles, le timbre plus net et plus vibrant de\nclochettes de cuivre et le mystère, soudain, de ce chant\nnous fut révélé.\nC’était la rentrée des vaches alourdies de pâtures et\ngrisées d’arômes campagnards.\nNous vîmes s’avancer dans la rousseur enveloppante\ndu paysage la troupe lente des vaches rousses comme lui.\nLe soleil, — un soleil incapable, paresseux ou fatigué,\n— traversait les cîmes à demi-défeuillées des hêtraies et\nles fourrés verts des houx immuables.\nSes rayons venaient peindre de taches ovales, claires\net blondes, l’échine raide, sinueuse et alïaissée des\nvaches somnolentes ; ils peignaient le museau, puis le\ncou d’où les fanons pendants flottaient comme une\nlourde étoffe, puis, ils fuyaient pour reparaître sur le\nruban jaune de la route et pour éclairer ensuite le\nmuseau, le cou, l’échine de la bête toute pareille à l’autre\net qui suivait. Maintenant les bonnes vaches rousses au\npas flâneur et nonchalant s’avancent vers nous et pénè\ntrent dans la puissante enceinte des pins gigantesques.\nChacune porte, pendue au cou, une petite clochette de\nbronze vert-de-gris : nous écoutons encore carillonner la\nvoix cristalline qui semble sortir, comme un abois grêle\nplaintif et caressant, d’une petite gueule en métal qui\npalpite et qui vibre.",
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     "texte": "198\nLe troupeau roux lentement continue d’aller, il s’ache\nmine à travers l’étoile élargie des sept « lignes » conver\ngentes et s’attarde à flairer l’herbe qui s’espace en\ntriangles encore verts, le long des talus mousseux et\ncirculaires, aux pieds des pins.\nL’une s’arrête, curieuse, puis évente d’un souffle\nbruyant et inattendu l’herbe rose du sol.\nUne autre, intimidée par notre présence, nous jette un\nregard stupide et effarouché, d’autres enfin — les braves\n— conservent l’allure majestueusement pacifique du\ndédain et de l’indifférence.\nEt chacune des petites clochettes continue de sonner\nson appel grêle et pitoyable qui a l’air, maintenant si\nprès, d’être un glas enfantin et désolé pour un enterre\nment de poupée...\nLe troupeau, musard, achève de passer, toutes les bêtes\nbalancent en cadence leur tête trop lourde qui oscille\navec la régularité monotone d’un pendule et ce mouve\nment automatique et involontaire me rappelle ces minus\ncules vaches en carton feutré, dont la tête branle et\ns’agite, suspendue au creux du cou vide par l’artifice\nd’un crochet.\nMaintenant toutes les croupes se sont retournées et nous\nvoyons, par derrière, l’arète anguleuse et affaissée de toutes\nces échines en triangle qui s’abaissent et se soulèvent\nd’une même allure lente et rythmée.\nLes petites clochettes avertisseuses continuent leur\nglas menu d’enterrement de poupée, puis leurs tintements\npeu à peu se confondent et se mêlent; l’on reconnaît\nparfois le grelot plus sonore des bêtes fuyantes ou pressées;\nmais déjà toutes ces voix argentines se fondent et\ns’agrègent pour redevenir un murmure, tintinnabulant\net léger, un gazouillis délicieusement bruisseur de\nrivière cadrant sur les cailloux et l’or clair des graviers...\nRené Villaud",
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     "texte": "Les Images et les Idées\nM. Saint-Georges de Bouhélier : La Tragédie du nouveau\nChrist (Fasquelle) — La belle L Damc sans merci, d’Alain\nChartier, notice de M. Lucien Charpennes (Les livres\nd’autrefois) — M. Pierre Custot : iMidship (Ollen-\ndortï) — V. Hugo : Lettres à la fiancée (Fasquelle).\nM. Saint-Georges de Bouhélier a subi, très jeune, le\ndéchaînement d’une critique, sinon malveillante, assu\nrément impitoyable, et l’admiration emphathique autant\nque maladroite de quelques jeunes hommes qui s’éver\ntuèrent à trouver, dans ses premiers écrits, une formule\ntoute faite. M. de Bouhélier a dû souffrir de ces deux\nexcès, — quoiqu’il ait eu l’air de s’y complaire. La Vie\nhéroïque des aventuriers, des poètes, des rois et des arti\nsans, prêtait, par sa puérilité ambitieuse, aussi bien au\nsourire des uns qu’à l’extase docile des autres. &glé ou\nïes concerts champêtre, inquiétèrent certains poètes, non\npar leur hardiesse d’images ou leur témérité d’idées,\nmais plutôt par leur prolixe vacuité. Il ne fut point\njusqu’à la Rouie noire, paru ces temps derniers, pour\nsusciter des mépris indulgents et d’amusants sarcasmes.\nIl est juste d’ajouter que, sur ces livres, pesait encore,\nd’un poids lourd, le ridicule de quelques manifestes trop\npersonnels dont M. de Bouhélier n’était peut être pas\ntout à fait seul responsable. Cette appréciation de natu\nrisme de l’auteur de Y Hiver en méditation, touchant ses\npremières œuvres, me laisse donc toute liberté d’écrire,\nà propos de la Tragédie du Nouveau Christ, ce qu’il per\nsiste, dans ces pages — d’humanité, d’art, et de beauté.\nM. Saint-Georges de Bouhélier a donné à son œuvre la\nforme dramatique. « Elle attribue aux héros, nous\nexplique-t-il, une vitalité excessive qui les précipite\nsans cesse d’un acte à l’autre. Elle crée des rencontres\nde pensées à tout moment. De plus, elle fournit plus\nqu’aucun autre art des prétextes de réjouissances, des\ndéploiements de faste et de magnificence. C’est par là que\nle théâtre me semble destiné à devenir une sorte de\ntemple retentissant et satirique, dans lequel seront célé\nbrées les fêtes de l’Homme. En tout cas c’est pour cette\nraison que j’en ai emprunté la forme ». 11 faut savoir gré\nà l’auteur, de ce choix ; il a réussf des groupements de\nfoules d’une vitalité parfaite, situé les personnages dans\nle naturel des réparties, assurément mieux que ne l’eût\npu faire telle description superfétatoire. Aussi les indi\ncations en marge de dialogue restent-elles accessoires, et",
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     "texte": "200\nl’auteur s’est-il ingénié à les rendre telles, avec une\nsobriété inattendue. Dans la première partie, ceux que\nChrist veut ressusciter, se dessinent, en traits sûrs, les\ntypes variés d’une humanité basse, où Christ apparaît,\ndans l’imprécision de son rôle de rédempteur. Puis,\nChrist repoussé par les siens est sans pitié; ce sont les\npages les plus émouvantes et les plus gonflées d’huma\nnité... L’agouie de l’enfant sous les yeux de la Mère.,.\n« Aie donc plus de calme à présent, dit Nathalie, parce\nque ce ne seront tes cris qui arrêteront la marche réelle\ndes destinées ». — « Tu es bien sage, répond la Mère...\nMais, moi, je n’ai point de raison... d’ailleurs ce n’est\npas ton enfant qui est malade... »\nAvec la colère des Pauvres, la Tragédie se précise,\ns’accentue, se précipite, effarante de mystère et de réelle\nbeauté. Vers la ville en fête, bourdonnante de joies, les\nCompagnons du Nouveau Christ sont descendus ; ils ont\nd’abord essayé le baume des vaines paroles ; puis la colère\na gagné le plus impétueux d’entr’eux... — C’est un\nennemi de la nation ! vocifère la foule. Mais contre l’en\nseignement même du nouveau Christ, ses compagnons\nestiment « qu’à la haine correspond la violence ».., Et\nc’est par la violence des attentats qu’ils vont répondre à\nla haine du nombre. A la ville en fête succède la ville de\ndésolation. La Bourse, la Cathédraie et la Caserne qui\nsymbolisent, sous leurs trois apparences, trois des\nformes de l’asservissement, sautent, dans un embrase\nment formidable. Que d’admirables pages dans ces deux\nparties, les plus somptueuses du livre!— Belle fin de\nfête ! s’écrie l’aveugle. — Qu’est-ce que ça nous fait que\nla Bourse soit détruite, répond le manchot : — Les gra\nbataires ont leur revanche. Mais les compagnons ont fui\net, comme ajoute le Préfet impuissant, « ils ont des\npieds capables de les porter au loin, à travers la durée et\nla distance ».\nLa sixième partie de la Tragédie, où Christ trahi dans\nson esprit se sent responsable, est peut être la moins\nheureuse. Il y règne, d’un bout à l’autre, une confusion\nd’idées et d’images, où la théorie du Christ ne prévaut\npas, comme l’eût souhaité l’auteur, sur la violence de ses\ncompagnons. Une hésitation continuelle dans la pensée\nrend amorphe cette partie qui eût dû être le point culmi\nnant de l’œuvre. « Il n’y a pas de vérité ! s’écrie véhé\nmentement le Christ »... Et il ajoute immédiatement, à\nl’adresse des anarchistes.,. « Votre esprit est faux, inac\ncessible à la sagesse et dans l’impossibilité de rien\nconcevoir, de découvrir par vos organes la vérité... »\nrfrarrrmi",
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     "texte": "201\nLa résignation finale du Nouveau Christ et de cette admi\nrable Marie la Pouille, complète heureusement tout ce\nque l’ensemble d’un pareil livre a de vraiment grand.\nL’ampleur de l’œuvre ample et multiforme, auguste par\nsa conception et sa réalisation harmonieuse, m’interdit\nde critiquer la forme où M. Saint-Georges de Bouhélier,\nmalgré de louables efforts, reste encore, parfois empêtré.\nLes pages fourmillent d’amphigouriques dénominations,\ncomme celle-ci pour désigner le corps humain, « une\nmasse mal sculptée et sanguine.,. » L’auteur se ressou\nvient, par moments, des méchants poèmes d’autrefois,\njusqu’à nous dire en prose, sans oublier la rime (p. 235).\nQu’y a-t-il de commun entre un homme et un chien ?\nRien de plus qu’entre vous et moi, c’est bien certain !\nMais ce sont là scories qui disparaissent dans la masse\nimposante. Et il m’a semblé, qu’avec cette Tragédie du\nNouveau Christ, — encore que l’inutile préface rappelle\nles boursoufflures des manifestes désuets, — M. Saint-\nGeorges de Bouhélier venait d’écrire son premier livre,\net, ce qui est à considérer, son premier beau livre.\nMais voici une préface qui n’en est pas une et, par cela\nmême, m’a intéressé. La notice dont M.' Lucien Char-\npennes (alias William Craggs) a fait précéder la réédition\nde la c Belle T)ame sans merci, d’Alain Chartier, est alerte\net claire, ce qui est bien. Elle n’est peut-être pas exempte\nd’erreurs ou d’omissions, mais l’auteur a voulu faire\nœuvre de vulgarisateur, et il a rendu son petit livre\nexempt de pédantisme, ce qui est mieux. Le célèbre poème\nd’Alain Chartier n’avait pas été réédité depuis l’édition\nDuchêne de 1426. M. Charpennes a rempli cette tâche avec\nsoin et avec goût.\n« Alain Chartier, écrit il, est un terrain mouvant sur\nlequel il convient de s’engager avec prudence. D’éminents\nromanistes, en effet, renouvellent chaque jour un sujet\nqui est loin d’être épuisé. Mais s’il y a de la témérité à\nenvisager le poète de la c Belle dame sans merci en même\ntemps que les Gaston Paris, les Paul Meyer, les Heucken-\nkamp, on peut dire aussi que parfois telles audaces\nfurent méritoires et fécondes pour avoir attiré l’attention\nde savants illustres sur une matière délaissée ou sur un\npoint oublié de cette matière. »\nJe souhaite que féconde, puisque méritoire, soit l’audace\nde M. Lucien Charpennes, tout en regrettant qu’une\nœuvre de vulgarisation, encouragée d’ailleurs par une\nsociété savante, ait toutes les apparences de rester lettre-\nmorte,puisque tiréeàpetit nombred’exemplaires. Il y a là\nune contradiction entre le but à atteindre et les moyens",
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     "texte": "202\npropres à un résultat — contradiction dont je ne veux\npas rendre responsable l’aimable érudit qu’est l’auteur.\nJe n’ai pas l’âge où le bon Villemain disait : « Mainte\nnant je ne lis plus, je relis ». Et après les strophes\ncadencées et concises de Maistre Alain, il me faut m’ar\nracher au plaisir de relire, — pour lire. Et pour lire\nM. Custot. M. Pierre Custot est un débutant; c’est un\ndébutant malheureux. Son premier livre, Midship, au\ntitre un peu mystérieux, ne contient nul mystère. C’est\nune suite de nouvelles incohérentes et désordonnées.\nC’est d’abord Midship (terme employé par les officiers de\nmarine pour désigner un aspirant de l re classe), où l’au\nteur parle de l’opium, comme les lycéens de quinze ans,\ndéjà blasés, causent de l’amour — entr’eux ! C’est aussi :\nl’Abbé Boisumeau, l’Ane du frère Bernardin, M. Narcisse.\nL’auteur a lu Maupassant — sans rien en retenir. M. Cus\ntot a lu, de même, Flaubert, — sans comprendre ; et c’est\npourquoi il a écrit Thétio... Ce n’est même pas insuffi\nsant !... Quand l’aurore se lève, vers les 5 heures du\nmatin, M. Pierre Custot appelle ça... « les feux crépuscu\nlaires.. ! » Quelques-uns de ses héros parlent un patois de\nleur pays, il serait préférable que l’auteur s’appliquât à\nécrire en français. M. Custot a, dans son écriture, des\nimpropretés de tenues tout à fait réjouissantes et il allie,\nnon sans un certain charme, à une absence complète de\nstyle, une outrecuidance littéraire qui déconcerte...\nM. Custot est un débutant malheureux.\nUn autre débutant — plus heureux — c’est le Victor\nHugo des Lettres à la fiancée (1820-1822). Un Hugo de\ndix-sept ans, élégiaque, joli, précieux et guindé, plein de\nmièvreries fraîches et de puériles sentimentalités...\nPetit roman amoureux d’un petit René, déjà tumultueux\net déjà orgueilleux de l’orgueil à venir.\n« Pèse toutes ces paroles, tu y trouveras, Adèle, un\n« amour profond, et si tu m’aimes aussi, tu en seras\n« joyeuse. Je t’envie quelquefois d’être aimée comme je\n« t’aime. Toi, tu m’aimes beaucoup, voilà tout! »\nLes Lettres à la fiancée n’ajouteront rien à la gloire du\npoète, mais c’est un recueil presque nécessaire, au point\nde vue document, en toussas bien plus intéressant que\nles râclures de tiroirs servies jusqu’ici comme œuvres\nposthumes.\nGif':\ni\nAlbert Boissière.",
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     "texte": "« OCCIDENT »\nESSAI CRITIQUE SUR LES POÈMES DE M rae DELARUE-MARDRUS\nIl y a autant de beautés qu’il y a de manières\nhabituelles de chercher le bonheur.\nStendhal\nChaque nouveau don que jereçois de tes\nmains, Seigneur, est plus beau que le précédent,\net' me vient même avant son désir.\nLES MILLE NUITS ET UNE NUIT\nAprès les délicats sourires, les rires énormes de l’Orient\nvoici les soupirs justes, les larmes précieuses de l’Occi\ndent.\nJ’ai pris le livre blanc. Le visible s’est tu, et la matière\nde ma vie s’est, durant tout un jour, modelée sous les\ndoigts d’une Muse, hier inconnue, Madame Lucie Delarue-\nMardrus. Il faut faire le silence au fond de soi pour y\nlaisser tomber ces grandes plaintes occidentales. Si l’oii\nn’est pas en état de grâce spirituelle, on ne comprendra\nrien à ces hymnes où l’âme se confronte à la mer, où les\npoèmes enserrent l’enfer comme le ciel. C’est un cœur de\nfemme qui se donne et se reprend, qui se ferme et se re\ndonne, c’est une chair de femme que les voix du large\nlabourent, que pare l’incarnat du sangenivré de parfums,\nc’est un visage accablé de tendresses, c’est une bouche\nqui domine de son timbre exalté les clameurs de la ville\net les orages des bois. Malheur à celui qui, moins ingénu\nque Thalés, ne sait plus que tout est plein de dieux ; il\nn’est pas digne d’écouter le chant d’une femme. Le livre,\nlourdement, lui tombera des mains.\nIl aura, dès les premières pages, vu des poules, une\nferme, les mottes et le pain; il n’aura pas compris de\nquels sublimes sanglots ces simples choses sont l’écho.\nCar le monde n’est pas senti, aimé, il est dévoré par le\nfeu de cette intelligence, il se transfigure à travers ce\nsang passionné, il roule en torrents de réalité, il chante!\nLe monde, ici, ne relève que d’une âme, il a sa cause en\nelle, il est libre dans ses désirs, ordonné dans sa liberté,\ndéchaîné dans son ordre, il chante!... Depuis que nous\nl’attendions !\nIl fallait rester femme en s’emparant de la lyre de\nl’homme. La femme a l’entendement comme l’inspiration.\nC’est, peut-être vrai : « La femme parfaite est un type",
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     "texte": "Tr\n201-\nplus élevé de l’humanité que l’homme parlait » en tout\ncas « c’est quelque chose de plus rare (1) » ; Mais pour\ncontempler un instant les parfaites adolescentes du roi\nOmar, qui ne donnerait jusqu’à son dernier morceau de\npain?... Qu’on ne me parle plus de l’éplorée Valmore :\nelle ignorait Wagner, elle ignorait Monet, Rœdfern et\nMallarmé.\nCelle-ci, je la devine parée do modernité, mais, sous les\nplis égaux de ses grandes robes, portant une àme en feu\ncomme la mer où Midi brûle. C’est :\n«... Carmen blême de tragédie\na Intime, les deux yeux dévorés d’incendie,\n« Tout le sanglot, tout le sursaut, tous les frissons,\n« Et le vent, furieux rebroussant les moissons...\nou plutôt, s’il est vrai que ce cœur tout entier batte entre\nles pages blanches de cet unique livre, écoutez-en jail\nlir.\nComme un rythme incessant la vie universelle.\nIvresse, puissance du verbe, elle en connaît tout le mys\ntère, l’Occidentale! Elle a entendu « Prodicus faire mille\net mille distinctions entre les mots (1) ». Soit, donc, elle\ndonne aux mots le sens qu’il lui plaira d’entendre; il suf\nfit que son àme les définisse du moment qu’elle les em\nploie. Les mots la désirent comme des êtres vivants ; ils\nse précipitent vers elle, et elle les unit à son idée ou les\nrepousse, suivant son dédain ou sa compassion. C’est le\nsecret de la sagesse poétique, que cette jeune femme a\ndécouvert. Il y en a tant qui veulent être consolés, il y\nen a tant que la soif de l’Iulini tourmente! L’art peut être\nla forme excellente de la charité. L’intègre adolescente\naurait honte de tout eiîort sans contact avec la beauté,\nmais ces travaux de l’Amour de Dieu qui sont la poésie,\nla joie et la musique, voilà ses occupations et ses actes.\nA pleines mains, elle nous fait ces dons.\nCe sont les seuls qui lui soient propres. Elle sait, la\nsavante ingénue, que tout ce qui n’ajoute rien à la beauté\ndu corps, du vêtement, de l’âme, lui est nuisible, lui de\nmeure étranger. Elle a gagné ainsi le ciel intérieur. Cette\nseule contemplation eut pu faire son bonheur. Mais, de\ncommuniquer aux autres le frisson de l’être insondable,\nelle a fait son divin supplice. A travers les beaux cris\nsensibles, elle a voulu traduire les essences intelligibles\net nous donner ainsi l’horreur sacrée des Formes décou\nvertes. Pourpres du soir, sanglots de la mer, déchirements\ndu vent, tristesse de la terre, vous êtes passés en elle. O\n(i) Frédéric Nietzsche, Humain, trop humain.\ny'",
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     "texte": "205\nlyre de Sapho, la sombre étendue ruisselle dans tes cordes\navec le cri des astres. Et les hommes sans i'eti, comme\navant Prométhée, continueront à croire, au-dessus de leur\ntète, que les cicux sont muets et que les vides espaces ne\nvomissent que les ténèbres. Une vierge a pleuré, ils n’ont\nrien entendu.\nEt puis, s’il faut tout dire, avant le sentiment subit —\nqui l’a, dans la vie, située — de voir la courbe de sou\npassage ici s’enlacer à la certitude d’un roi fort, son être,\nqu’envahissait la sécheresse des hasards, ne pouvait se\ndéfendre du sort qu’en l’insultant parfois d’un désespoir\nsans ordre et ce furent les occasions de blasphèmes admi\nrables résolus pour notre joie en chants, en sanglots sans\néquivoque :\n...Tu lèveras des yeux remplis de suicide\nEt des bras déjà fous du geste de la mort....\n.... Je le hurle, je le déclame,\nDans le vacarme affreux que font ces flots vivants,\nDans la rage des quatre vents :\n« Le tourment de la mer est au fond de mon âme! »\nC’est là un des aspects d'Occident. 11 en est d’autres\nmoins tourmentés, et qui voisinent avec les aériennes\nChansons des rues et des bois, si nous venons de sentir\nsous une réalité neuve les angoisses de Beaudelaire et la\nrévolte de Vigny. Mais puisque c’est un livre qui vit\ncomme un organisme qu’affinent même scs maladies, il\nfaut en suivre le développement logique. Et c’est d’abord\nEn plein vent, laine qui se répand, savoureuse et riche.\nLe Printemps est là! Les brises baisent un bloc d’amour\nlisse et fragile, vivante statue nourrie d’eurythmie et\nd’air fou.\nO sèves! c’est, vous qui rodez dans cette chair jeune, ce\ncorps lucide, ce cœur transparent. Refuges dans les\nchamps, O nuages, clairières ! Il y a dans toutes ces\nstrophes estivales, la sensation unique jusqu’ici, parce\nqu’enün exprimée mystérieusement, sans brutales lignes\nd’une adorable jeune femme moderne, dont la robe est\npareille aux plantes, que la nature païenne entoure sans\ndiscordance avec la vêture légère, l’ombrelle en dentelles\nla toilette.\nEt personne ne doit négliger, pour s’enivrer de ces\nsuavités, de cet ardent héroïsme tendre, diffus et sur\nl’époque conquis, l’affirmation aussi de toute cette pre\nmière partie du livre: «Aimez votre terre...» Ces poèmes\nsont nourris d’air normand.\n'I\n(i) Platon, Charmide ou de la Sagesse.'\n*\nG",
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     "texte": "206\nLa mer gronde « caressante et brutale », dans l’Ame et\nla Mer. Elle « fracasse les rochers roulés sous sa meule »\nElle envahit de sa marée l’être béant qui la contemple.\nLes ombres sur les flots bâtissent une mouvante capitale.\nEt quand l’heure tombe « sa lumière demeure »\nComme une grande perle entre les arbres noirs.\nL’âme en démence a mal de se sentir pareille aux fa\nrouches marées. La grande voix de la mer se dresse dans\nl’espace comme une trombe de lumière et à pleine voix\naussi, la poétesse entonne alors l’hymne marin selon\na l’incorruptible rite ».\nL’âme fidèle, inguérissable du mal de ne pouvoir se\ntaire, a retouvé l’amie éternelle :\nToute seule devant ton flot pendant des heures,\nJe voudrais promener mon silence anxieux\nEt puisqu’il n’est jamais de larmes dans mes yeux\nM’écouter longuement pleurer lorsque tu pleures\nOu bien, parmi la nuit, le fracas et le vent,\nA l’heure où la tempête est à son apogée.\nCrier en toi, sauvage, affolée, enragée,\nLes cheveux dénoués et les poings en avant.\nEt viennent les Paroles, meurtrières, désabusées, ter\nribles et profondes, religieuses, décisives, mystérieuses,\ndont on ne parie pas, qu’il faut murmurer bouche à\nbouche avec l’Etre ou le Néant, — vient Paris formidable\net gouailleur,— vient le livre encoléré, bondissant, joyeux,\nqui se joue de notre cœur dans notre poitrine, de notre\nraison sous notre crâne, de notre infini dans nos limites.\nPrenez l’élégant volume, déroulez les bandelettes sacrées.\nLes sombres portes se déchirent, les sphinx brûlent dans\nle temple du monde, Isis passe en costume occidental.\nBaudelaire 1 avait prophétisé : « Au vent qui soufflera\ndemain, nul ne tend l’oreille; et pourtant l’héroïsme de\nla vie moderne nous entoure et nous presse. Nos senti\nments vrais nous étouffent assez pour que nous les con\nnaissions. Ce ne sont ni les sujets ni les couleurs qui\nmanquent aux épopées. Celui-là sera le peintre, le vrai\npeintre, qui saura arracher à la vie actuelle son côté épi\nque, et nous faire voir et comprendre combien nous\nsommes grands et poétiques dans nos cravates et nos\nbottes vernies. Puissent les vrais chercheurs nous don\nner l’année prochaine cette joie singulière de célébrer\nl’avènement du neuf! ».\nLes vrais chercheurs, ô caprice ! c’est, cette fois, pour\nouvrir le siècle neuf, une femme de vingt ans.\nJoachim Gasohet.",
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     "texte": "Chronique Dramatique\nThéâtre Antoine : « Les Remplaçantes », comédie en\ntrois actes de M. Brieux. — Théâtre du Gymnase : « Le\nDomaine », comédie en trois actes de M. Lucien Besnard.\nM. Brieux est hanté par les grands sujets; il attaque\nl’instruction laïque (Blanchette), la charité bourgeoise\n(les Bienfaiteurs), les médecins (l’Evasion), les magistrats\n(la Robe Rouge); il est courageux avec habileté, et tout à\nla fois révolutionnaire avec prudence et réactionnaire\navec hypocrisie; il enfonce les portes grandes ouvertes,\ncrie : « Au feu! » lorsqu’il est trop tard; mais comme il\nparle à l’avant-scène, le public entend naturellement sa\nvoix et crie : « Bravo, pompier »; il a des idées générales\nqui sont celles de tout le monde, et tout le monde lui est\nreconnaissant de cette ressemblance intellectuelle. Prud’\nhomme, assis sur son fauteuil, se penche vers madame,\nmurmure à son oreille : « Ecoute ce que dit M. Brieux; te\nsouviens-tu que l’autre jour j’ai dit la même chose ». Un\nauteur si sensé, puisque ses idées sont celle de M. N’im\nporte qui, et que ses hardiesses ne sont que des « répé\ntitions », mérite d’être applaudi, et il l’est. Et voici M.\nBrieux consacré grand homme dans les coulisses, puis\nqu’il est « le faiseur de recettes ».\nConvient-il que Bébé pose sa mignonne bouche sur le\nsein maternel, dont l’extrémité ressemble plus alors à un\ngoulot de biberon qu’à un bouton de rose? Maman doit-\nelle abandonner le lit conjugal pour donner son temps et\nses forces à son nouveau soi même. Le lit est l’ennemi du\nberceau, la maternité tue l’amour quelquefois, souvent\nmême; et le tout est de savoir si la femme est plus mère\nqu'amante.\nUne femme mercenaire, dont on achète le lait ainsi\nqu’on en achète à la crémerie voisine, peut-elle, après\nvisite minutieuse du docteur, remplacer la mère? Mais\ncette femme a un enfant, que deviendra-1, il? Il mourra,\nou, mal soigné, il deviendra rachitique, si ce n’est pire.\nM. Brieux nous montre des paysans trafiquant des ma\nmelles de leur épouse, en vivant comme d’autres, à Paris,\nvivent de la beauté de leur associée. Ces paysans sont\nnettement dessinés, ils parlent le charabia à merveille,\ncomme M. Brieux lui-même. Ils sont ignobles' avec in\nconscience et conviction. Le deuxième acte est, ou plutôt\na l’intention d etre de modernité, de légèreté et d’esprit.\nCe n’est pas un salon que M. Brieux met en scène : c’est.\n*\nf\n- —",
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     "texte": "208\nune boutique. Des pécores y débitent leur intelligence, et\nle docteur Richon, son éloquence.\nIl y a là un discours sur la dépopulation, lequel, écrit\npar un élève de rhétorique, attesterait que, fort proba\nblement, il sera reçu à la tin de l’année à son baccalau\nréat.\nCar, dans cette pièce, nous retrouvons le bon docteur\nde campagne, simple, honnête et savant, et le méchant\ndocteur mondain, celui qui passe son temps à faire des\nvisites que l’on ne paie pas, dans l’espoir qu’un jour,\nsans doute, on rémunérera ses déplacements : Ressouve\nnir de l'Evasion.\nLe troisième acte est un vaudeville écrit en patois. Tout\nde même le français est une jolie langue! Je n’ai pas la\nprétention de faire une découverte en écrivant cette\nphrase; cependant cette constatation n’est point, en l’oc\ncurence, aussi puérile que vous le pensez.\nMlle Suzanne Desprès n’est pas une nourrice idéale :\nses dessous de corsage manquent d’ampleur. Antoine a\nune belle conviction en le rôle du docteur Richon. Bour\nmaquignonne les glandes laiteuses avec une roublardise\ntoute champêtre, et le reste de l’interprétation est parfait\nà part les petites dames du deuxième acte, qui ont l’air\nfort étonné d’être en scène. Nous partageons leur étonne\nment.\nLes Remplaçantes auront un gros succès; les femmes\nse passionneront, discuteront cette thèse facile de l’allai\ntement; chacune rappellera ses souvenirs...\n« Moi je n’ai pas nourri parce que... ». « Figurez-vous\nque j’étais jalouse de la nourrice! »... et comme chacune\naura ainsi un prétexte à parler d’elle-même, de ses en\nfants et de son mari, toutes iront entendre la comédie de\nM. Brieux.\nLe Gymnase, second théâtre Antoine, représente des\npièces sociales et même socialistes, il accueille les jeunes\nauteurs, après les Escholiers. Félicitations.\nLe duc de Marbois-Grandchamps est un gentilhomme\npoint trop fossile ; il serre la main aux républicains quand\nils sont honnêtes; il y en a, même à son avis; il ne res\npecte les prêtres, ou du moins certains prêtres, que par\ntradition; et s’il a le regret du passé, il est capable do\ns’intéresser au présent. Sa fille Elisabeth est charmante,\nelle est discrètement amoureuse et rêveuse, elle aime les\nvieux parchemins, son château, ses arbres, le soleil qui\nbaigne tout le coin de nature qui appartient aux Marbois-\nGrandchamps, et qui, évidemment, est « son soleil », de\nmême que le ciel qui coilïe son parc est son ciel. Et",
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     "texte": "209\nen souvenir du duc qui meurt à la lin du deux, et en pitié\nde l’autre, délicieuse en robe de deuil, malgré que le reste\nde la famille soit de la lie —un marquis qui s’endettent un\ncomte, brute qui passe sa vie à chasser au sanglier,—nous\nne sommes point avec les révoltés, au troisième acte. Nous\nsommes aiurs « conservateurs » malgré nous. Les Mar-\nbois-Grandchamps ruinés. le Domaine deviendra propriété\ncommunale; on s’y amusera ferme le dimanche : parties\nde boules, de tonneau, de crocket et de baisers.\nMais ce qui me ravit en le talent de M. Lucien Bes-\nnard, c’est le don de créer une atmosphère, de faire de\nla vie. Les officiers qui suivent la chasse à courre disent\nde petites choses puériles, bébôtes, ils ont tous un esprit\nidentique, celui qu’apprécie leur général : celui de disci\npline. En quelques phrases, ils nous ont prouvé qu’ils\nsont de brillantes nullités. Et la silhouette de l’abbé\nRenou me plait infiniment ; ce prêtre n’est point proche\nparent de l’abbé Constantin, il fait de la boxe et du chaus\nson devant l’autel, se sert de l’ostensoir comme d’un coup\nde poing américain, met le bon Dieu sur la place pu\nblique et croit que le paradis se trouve dans les urnes\nélectorales.\nMademoiselle Andrée Mégard possède une délicieuse\ncollection de sourires, elle en a de mélancoliques, de na\nvrés, de hautains, de condescendants, et sous ce sourire,\nses dents éblouissent comme uue rangée de perles que\nl’écrin rouge des lèvres laisse parfois entrevoir. Gémier\nest un grand acteur; Noizeux, Arquillière, Janvier, Cour-\ntès, Frédal, Séruzier, Damery, ont tous du talent.\nRené Wisner.\n",
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     "texte": "Exposition Ten Cate\nA deux pas de l’exposition Maufra, cet adorable\npoète de la mer, à côté de celle de René Seyssaud, peintre\nvigoureux de la Provence, l’exposition Ten Cate réunit à\nla galerie Bernheim une quinzaine de toiles et un nombre\nà peu près double de pastels. Ten Cate aussi est paysagiste\net l’intluence que l’artiste semble avoir subie le plus\ndirectement, dans certaines œuvres au moins, est celle du",
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     "texte": "210\ndélicieux petit maître Eugène Boudin. De même que lui,\nTen Cate nous offre des vues de la côte normande des\nbords de la Seine, et aussi des paysages bretons ou\nhollandais. Voici sa Plage du Ilàvre, comme Boudin en\nfit tant, avec les baigneurs, avec le petit personnage haut\nd’un pouce en veston noir et pantalon clair, campé de\nfaçon très juste et s’appuyant sur sa canne, avec les\nflâneuses assises en robes élégantes, avec la note blanche,\nrouge ou noire d’une ombrelle, mais c’est, un Boudin\nplus délicat encore s’il se peut : il y a dans les colo\nrations une douceur, une tendresse, une préciosité\npresque qui sont d’un charme infini et font de cette toile\nune petite merveille. Voici encore le Marché à Ronfleur,\nune L Rue à Mouy, d’allure plus indépendante, voici un\nPaysage Hollandais coupé par un canal, les vaches dans\nl’herbe verte et au loin la caractéristique silhouette d’un\nmoulin à vent ; voici surtout cette très belle Vue de\nDordrecht sous la neige, derrière le canal endormi, avec\nau premier pian un groupe bien indiqué et le petit ton\nrouge vif d’un corsage, habituel et cher au peintre hon-\nflcurais.\nCes Effets de neige, Ten Cate semble les affectionner\nparticulièrement. C’est là, ainsi que dans les Effets de\nnuit, et les paysages parisiens, que se montre sa vraie\npersonnalité. Le pastelliste excelle à rendre la blancheur\nveloutée de la neige sur les branches nues des arbres et\nà jeter dans ces paysages argentés la double courbe\nnoire des corbeaux envolés ; ailleurs le peintre montre\nNotre-Dame emmitouflée de ce grand manteau d’hermine,\nou encore se contente d’un bec de gaz et de deux arbris\nseaux maigres près d’un mur pour arriver à donner une\nimpression parfaite de sollitudc et d’hiver, motif sommaire\nrepris daas un des effets de nuit : une femme en gris qui\nlonge un <âur sombre, le bec de gaz seul jetant une lueur\ndans l’obscurité. Du Pont-Neuf, du Kiosque, du Pont-\nMarie, Ten Cate a su faire également le motif d’aspects\nde Paris très intéressants, niais de tous ceux-ci le plus\nattrayant peut-être pour la réalité de l’observation et le\npittoresque discret, c’est cette Roule de Ghâtillon, avec\nles enseignes et le charretier conduisant son tombereau,\nen donnant un coup de fouet d’un large geste saisi sur le\nvif, ravissant pastel qui fait à l’artiste avec sa si jolie\nPlage du Havre le plus grand honneur et, qui permet\nd’espérer de Ten Cate une suite d’œuvres exquises pour\nl’avenir.\nTristan Klingsor.",
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     "texte": "P\n211\n*\nJean Moréas : Les Stances (Editions de La Plume).\nIl est trop rare d’avoir le plaisir de dire tout le bien\nqu’on pense d’une belle œuvre pour n’en pas profiter\nquand elle se présente deux lois comme cela vient d’avoir\nlieu, grâce à la publication des derniers livres de\nMM. Jean Moréas et Emile Verhaeren. On sait quel grand\nartiste est Jean Moréas, si différent et si délicieux dans\nles Syrtes, les Cantilcnes et. le Pèlerin passionné, tour à\ntour romantique ou roman, et toujours expert en le ma\nniemeut des rythmes et des assonances. Or, connaisseur\nde tous les secrets du verbe et du vers, voici qu’il a\nlaissé tout ce que ce côté avait d’un peu artificiel pour\napparaître noblement sincère. Non qu’il soit tombé dans\nla banalité : loin de là. car son vers garde une pureté de\nligne incomparable, et sa pensée reste d’une admirable\nbeauté. Il semble qu’en ce descendant des Grecs, la tra\ndition de Sophocle et celle de Racine se rejoignent :\nattendons son Iphigénie. Dès maintenant les Stances le\nplacent au premier rang des poètes français, à la suite de\nChénier et d’Alfred de Vigny : la Vogue a eu d’ailleurs\nla bonne fortune de publier quelques-unes de ces stances,\nmais il en faudrait citer d’autres :\nSicile lune d’argent, j'aime à te voir briller\nSur les mâts inégaux ddun port plein de paresse,\nEt je rêve bien mieux quand ton rayon caresse,\nDans un vieux parc, le marbre où je viens rn appuyer.\nJ'aime ton jeune éclat et tes beautés fanées: .\nPu me plais sur un lac. sur un sable argentin.\nEt dans la vaste nuit de la plaine sans fin,\nEt dans mon cher Paris, au bout des cheminées.\nEst-il rien de plus parfait? 11 faudrait tout, citer. Espé\nrons que les critiques myopes s’apercevront d’eux-mêmes\nqu’un grand poète est parmi nous, car Moréas ajoute à la\nbeauté de son œuvre la noblesse de sa vie, et il n’est pas\nde ceux qui vont quêter les éloges. Espérons aussi que\nM. Claretie prendra l’initiative de monter Iphigénie, ce\nqui aurait le multiple avantage, d’ailleurs, de coûter peu,\nde valoir bien mieux que quelque Martyre et de réhabi\nliter un peu la scène qu’on appelle encore, on ne sait pour\nquelle raison, la Comédie-Française.\nIP\n*\n.\n.1\nT\nT. K.",
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     "texte": "212\nEmile Verhaeren : Petites légendes (Denian).\nToutes les qualités du violent coloriste, du grand poète\nqu’est Emile Verhaeren, on les retrouve en ce livre. Il\npossède au plus haut degré l’art familier aux flamands\nd’évoquer les ripailles et les kermesses, et il le fait dans\nun vers de technique simple et heureuse, se contentant\nla plupart du temps de pieds de quatre syllabes, y mé\nlangeant quelquefois l’ancien hémistiche de six syllabes.\nLe petit homme s’en est allé\nSarreau déteint, bâton pelé\nLe petit homme poussif et las\nS’en est allé, là-bas.\nVers sa commère, en tapinois\nVers sa commère qui l’appelle\nc De la venelle\nzAu bout du bois\nIl sait aussi rejeter au dernier vers de la strophe, pour\n'isoler, le mot qu’il veut mettre en évidence :\nOr, tandis qu’ils attendent\nSoudain là-bas, sur la digue d’Escaut\nLance brillante et cimier haut\nzApparaît clair, dans la lumière\nUn cavalier.\nOn voit combien la structure du vers libre de M. E.\nVerhaeren est peu complexe, et comment elle se rattache\nautant au vers de La Fontaine, compté encore par syl\nlabes, qu’au vers moderne mesuré par l’accent. Mais ce\nn’est pas le lieu de rouvrir une discussion sur cette ques\ntion du vers libre qui n’est pas encore élucidée que je\nsache, à cause sans doute de la confusion apportée dans\nles esprits par notre vieille habitude de compter sylla-\nbiquement. Le livre de M. Emile Verhaeren est dédié à\nMax Elskamp, cet autre écrivain exquis et il est édité par\nDeman, comme il convient à ces beaux poèmes, avec le\nsoin qui manque si totalement aux marchands de livres\nparisiens. — T. K.\nJean Vignaud : L’Accueil (P. Ollendorff).\nUn livre de bonté, de beauté et d’amour : tel YzAccueil\nde M. Jean Vignaud. Une grande douceur fraternelle\ny flotte au hasard des pays, répandant sur le livre comme\nune blanche bénédiction.\nJoie ineflable de donner, d’ouvrir la main,\nD’être le bon semeur qui jette le bon grain\nSur la lande où le blé fleurit dans la lumière...\nM. Vignaud est l’écouteur des grandes voix rustiques\nde la glèbe et des villages. La beauté profonde des travaux",
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     "texte": "213\nde la campagne a touché son cœur. II vante les soins de\nla culture et de l’hospitalité. Ce sont là des poèmes\nd’altruiste. Le vers de Verlaine :\nC’est la fête du blé, c’est la fête du pain...\nservirait admirablement d’épigraphe à ce recueil. Depuis\nla Chanson des hommes, la Beauté de vivre et les Quatre\nsaiso7is, nul n’avait célébré aussi bien la plénitude du\nbonheur dans la bonté, ni le charme du pardon dans la\nnature. Il y a bien des poèmes de ce livre qui sont des\nprières, Mais ce sont des prières d’une ferveur primitive\net agreste assez semblables à celles que François, du\nhaut de sa cité d’Assise, adressait aux plaines et aux\nfleurs, aux paysans et aux oiseaux. Et c’est comme cela\nqu’il faut les comprendre ; c’est comme cela aussi qu’il\nfaut les aimer.\nE. P.\nA. Gilbert de Voisins : La Petite Angoisse (Mercure de\nFrance.\nVoice une histoire de jeunes hommes racontée par l’un\nd’entre eux, non le moins littéraire et le moins délicat.\nM. A. Gilbert de Voisins, avec une sûreté psychologique\net un style d’une jolie nuance nous a, ma foi, fort joli\nment narré les étapes sentimentales d’adolescents. Deux\nd’entre eux, Villaines et Renys vivent parallèlement; en\namour, en art, en études ; dans la vie ils se trouvent\navoir la môme femme, les mômes goûts, le même destin,\nles mêmes peines futiles et profondes. Ce sont de grands\nenfants sensibles et qui, finalement, deviendront des\nhommes sérieux, très peu raisonneurs, très peu factices,\nsincères comme deux pauvres bougres. Et c’est justement\nce qui m’a plu.\nIls sont si rares les romans où les héros, après avoir\ncabotiné pendant 300 pages, finissent par nous avouer\nqu’ils n’ont pas eu d’autre but que celui de se donner à\neux-mêmes la comédie du cœur. M. de Voisins, après ce\nbon début, est tout à fait capable d’étendre à d’autre cas\nles ressources de son talent. Après cette Petite Angoisse\naux instants délicieux, il ne peut plus nous présenter\nqu’une Jolie Personne tout à fait avenante.\nWilliam Théodore Peters : Arrière-pensées (Clarke et Cie)\nDans cette forme charmante et surannée de petites\nphrases détachées, M. W. T. Peters a ciselé des pensées\npiquantes et gracieuses, que l’excellent écrivain, J, Joseph\nRenaud a présenté comme il fallait : a Ce rare poète,\ndit-il, joint à la sentimentalité consanguine américaine\nun esprit parisien, voire montmartrois, et sent aussi —",
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     "texte": "214\nsurtout — son affection pour ce merveilleux xvm e siècle,\nle siècle des saxes et des miniatures, de toutes les futi\nlités indispensables, et qui disait si bien ces riens qui\nsont tout. )) En voici quelques unes : « Il est si laid que\nle bon Dieu l’a fait de chic. —- L’amour est le rêve dont\nnous tâchons de nous souvenir quand nous sommes\nréveillés. — En Angleterre les couturières sont tailleurs,\ntandis qu’en France les tailleurs sont couturières ».\nV.\nMaurice des Ombiaux : Maison d’Or (Ollendorff).\nM. Maurice des Ombiaux, dont le nom appartient à la\nrécente littérature belge, ne nous a pas donné cette fois\nune de ces pages fleuries de passion et débordantes de\nvie comme il excelle à en écrire souvent et comme le\nCoq Rouge, cette vaillante revue d’un art si indépendant,\nnous en offrit jadis d’admirables.\nCette fois M. des Ombiaux a tenu à tracer, toute en\nfresque, la vie chétive et ordinaire d’une famille modeste\net provinciale. Petites joies, petites peines, petits bon\nheurs grands chagrins sont analysés dans la Maison d’Or\navec cet art de demi-nuance et de demi mystère qui fait\nde son œuvre comme une fenêtre ouverte au-delà des\ntoiles pénétrantes, mystérieuses et fluides de Carrière et\nde Whistler.\nA peine pourrait-on reprocher l’excès du genre, qui, de\ntemps à autre atteint à la monotonie. Après l'Histoire\nmirifique de Saint-Dodon, Maison d’Or apparaît dans\nl’œuvre de M. des Ombiaux, comme une page de médita\ntion et de recueillement' : il importe de a lire.\nE. Pilon\nUne Lettre de M. Barrés.\nDans un article ici paru sur Henry Bérenger, j’avais\ndit que les Déracinés « étaient postérieurs à la Proie, que\nle mot et la définition du mot se trouvaient dans la Proie,\net que le discours à Châtaubriand avait précédé le dis\ncours à Napoléon. » Je reçus à ce propos la lette suivante\nde M. Barrés :\n« J’ai sous les yeux un intéressant article de vous sur\nlequel vous me permettrez de vous communiquer une\nobservation. Je souscris à tout le bien que vous dites de\nBérenger, Mais les Déracinés ont commencé le 15 mai\n1897 dans la Prevue de Paris qui les avait annoncés à\nl’avance (et moi-même j’ai entrepris de les écrire en jan\nvier 1894). La Proie, si je ne me trompe, a paru ponr la",
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     "texte": "215\nt\npremière fois devant le publie en juillet 1897. Je m’ex\nplique dès lors votre erreur; c’est que mon roman n’a\nparu en librairie qu’à la fin de 1897 ou même en janvier\n1898.\n« Je n’ai pas un seul instant la pensée de tirer de ce\nlait une conclusion de subalternité pour l’une ou pour\nl’autre œuvre. J’estime infiniment Bérenger. Je vous\nlaisse le soin de revenir de votre erreur de la manière\nque vous jugerez bonne et seulement si vous le croyez\nconvenable,\n« Veuillez recevoir, mon cher confrère, l’expression\nde mes sentiments très distingués,\n« Maurice Barrés. »\nEvidemment cette lettre demandaient rectification.\nAlors, dans le Sahara Algérien, ce me fut impossible.\nRentré à Alger, je fis les recherches nécessaires : la Proie\na paru en volume le 5 mai 1897, et avait été publiée dans\nla evue Hebdomadaire après annonces. Bérenger en\navait conçu le plan en 1894, et s’en était entretenu en\n1895 avec M. Schuré. Je donne ces renseignements pour\ninformation complète, et pour affirmer que l’œuvre de\nBérenger au moins n’est pas postérieure.\nMarius-Ary Leblond.\nDans nos prochains numéros, M. Philéas Lebesque\nparlera de la Culture des idées, de Remy de Gourmont ;\nM. Henry Degron, des ‘Poèmes, de Louis Payen, de\nSM, Bonnet, de M. de Faramond; M. A. Boissière, de la\nPrisonnière, d’E. Morel, de Messaline, d’A. Jarry, de\nPubu de [Montparnasse, de C.-Louis Philippe; M. F.-T.\nMarinetti, de VEstélique de la ‘lPue, de G. Kahn, etc.",
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     "texte": "TABLE\nDU NEUVIÈME TOME\nAbbcs (Paul d’): Le Pèlerin des Solitudes (Nouvelle). . 51\nArennes (Adrien) : La Poésie etl’Aiglon. ...... 166\nBoissière (Albert): Les Images et les Idées 201\nBouchaud (Pierre de): Le Somcil d’Eros (Vers) .... 41\nCasanova (Nonce) : L’Image des Ténèbres 143\nCodet (Louis) : Le Caporal Bouteille (Nouvelle) ... 5\nDauphin (Léopold): Rondel sur M. Doumic 196\nDemolder (Eugène) : Le Globe terrestre de M. Cheunus 81\nDivers: Enquête sur la Censure 96\nEspagnat (Pierre d’): Esquisses Américaines 83\nFleury (René): Poésies 40\nGasquet (Joachim) : Occident 206\nGaabert (Ernest) : Chronique dramatique 66\nGounnont (Remy de) : Claude Monet 39\nHéTiop: L’Antre d’Anastasie 62\nKlîngsor (Tristan) : L’Exposition Ten-Catc . . ! . . 211\nLeclercq (Paul) : Jouets de Paris 173\nMarinetti (F.=T.) : Un «Mec» arabe, 34; les Funérailles\nde Verdi 78\nMaryx (Edouard): Les Argonautes (Vers) 117\nMerrill (Stuart): Trois petits Poèmes 163\nMortier (Alfred) : In Memoriam (Vers) 113\nNormandy (G.): Les Limites de la Décentralisation. . 43\nPilon (Edmond]: Plaidoyer pour Trianon 173\nPoinsof (M.-C.): Les Limites de la Décentralisation . 43\nQuincey (Thomas de): Essai sur l’Assassinat (Fin) . . 13\nRambosson (Yvatioé) : Soir Fraternel (Sonnet) 184\nRetté (Adolphe): Fontainebleau d’Automne (Sonnets) . 115\nSève (Jean): Essai sur le Suicide amoureux .... 119\nStevenson (Robert-Louis) : Olalla (Nouvelle) . . . . 185\nVillard (René) : Pastels en prose 197\nWisner (René): Chronique Dramatique 209\nGrenier (Louis): Couverture illustrée.\nPlumeret (J,): Monsieur Sandaraque (Hors texte).",
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