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     "texte": "Paul Vidal\nET LA « BURGONDE »\nLe 20 décembre i8<)8, l'Opéra donnait pour la première ois\nla Burgonde, poème d’Emile Bergerat et Camille de Sainte-Ci oix,\nmusique de Paul Vidal. .\nEu d’autres temps, il y aurait eu bagarre, le soir de celte pio\nnnière. ,\nIl s’agissait, en effet, de l’affirmation solennelle, énergique\net complète d’un des plus jeunes, mais aussi des plus célébrés\nparmi les compositeurs actuels, manilestant, en unp œuvre c\niiaute importance, sa volonté absolue de ne pas se laisser cnipoi-\nter, comme tant d’autres, vers des réalisations faciles par le ux\ndes snobismes à la mode, . . ... ,\nEsprit clair et juste, nourri d’études littéraires, artistiques\nphilosophiques, tempérament généreux, intellectuellement doue\ncomme peu le sont parmi scs confrères, Paul Vidal ne pouvais\npour la première fois aborder le grand public de 1 Opein, avec\nla pensée vulgaire de gravir discrètement un échelon meunt u-\nque et de se pousser simplement, doucement, dans la carrieic,\navec une œuvre habilement médiocre, banalement adaptec au gou\ndu jour, qui ne soulevât ni enthousiasmes, ni protestations, q ul\nn’excitât jalousie ni méfiance dans les clans rivaux.\n11 se devait mieux. . , » .\nIl fallait que cette œuvre fût une noble profession de oi, p\ntant bien la date de son moment et engageant 1 avenir.\nL’événement aura été tel. Depuis que la Bargonde a e e rcpi c\nsentée, on sait et l’on se répète dans les parlotes lyriques qu\nexiste à Paris un compositeur français capable de conccvon\nd’exécuter un opéra en cinq tableaux, qui ne soit ni une symp\nnie délayée, ni du symbole en tartines, ni un roman na uia is -\nimitativement orchestré, ni une charcntonnade ace, 1\nbien, franchement, carrément, — un opéra.\nEl ce que nous appelons un opéra, c’est précisément le con\ntraire de ce ipie peuvent produire les natures malingres, énervées\nou trop échauffées de tant de précieux amateurs, qui subsistent\nd’emprunter au germanisme scs marques extérieures cl l’afféterie\ncabotine de certaines formules.\nOr quand Paul Vidal résolut d’écrire un opéra, ce qu’il voulut\nproduire c’était tout simplement une œuvre scénique, intelligible,",
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     "texte": "IO\npassionnante et mouvementée, — une œuvre de franc théâtre qui\nparlât au cœur et à l’imagination du public, qui l'émût par la\nseule action de scs ressorts vitaux, qui l'intéressât par la vrai\nsemblance des détails, l'humanité des situations et les proportions\nsentimentales de ses personnages.\nIticn (juc de fort normal, en somme.\nMais, précisément, les maladies à la mode ont fait dévier le\nsens moderne à ce point, que vouloir maintenant des choses si\nsaines et si légitimes, c’est vouloir pis qu’une révolution par le\nfeu et parle fer.\nL’artiste qui se résoud aujourd’hui à composer tin grand opéra\nn’a pas à lutter que contre les difficultés essentielles de celle\nentreprise formidable, — il a à se mettre en défense contre tous\nles pédants d’une part et tous les ignorants de l’autre, tous les\ncuistres du maniérisme en vogue cl tous les gâteux de la Salpê\ntrière classique, — ceux-ci considérant comme une profanation\ntout essai d’annexion d’un nom nouveau à leur répertoire de\nconserves, — ceux-là braillant de tous leurs poumons si quelque\nartiste jeune prétend conquérir le public autrement que par des\ntrucs de magie noire et des hermétismes stupéfiants.\n*\n* :V-\nCet opéra de la Dnrgonde que Léon Kcrst se permet de juger\nen une soirée et qu’un Bruncau décriait avant même de l’avoir\nentendu, — cet opéra est le fruit de quatre ans d’application pres\nque quotidienne.\nDepuis que le premier plan en fut tracé, l’activité de Vidal s’est,\ncertes, partiellement dépensée en d'autres travaux. De notre côté,\nnous avons fait œuvres personnelles par des romans, dans des\njournaux, au théâtre. Mais depuis Gucrnica et Manon Roland\nil n’est pas de jour qui n’ait apporté sa pierre à l’édification de\ncette œuvre préférée, qui était notre intime souci et retenait tout\nle meilleur de nos pensées chaque jour.\nLa collaboration fut étroite, abnégation faite de tout amour-\npropre dans notre attachement unique à l’œuvre commune. Le\nplan musical a été tracé en même temps «pic le plan littéraire.\nLes vers et les dessins mélodiques se sont formés ensemble, ont\ngrandi, marché côte à côte, toujours s’observant, s’entraidant,\nse pénétrant mutuellement, se laissant corriger les uns par les\nautres.\nAinsi ai-je pu juger de quoi était capable Paul Vidal si com\npréhensif de tout ce <|ui constitue l’art de concrétcr un person\nnage et de dramatiser un épisode, — mais si ferme et si volon\ntaire aussi lorsque la situation commandait de faire prédominer\nle développement musical.",
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     "texte": "11\nDlèvc du Conservatoire et de Mnsscnct pour la composition\nmusicale, Vidal remporta, en 188!}, le grand prix de Home et\nvoyagea en Orient après son séjour à la Villa Médicis. Depuis\n188G, il a travaillé pour le théâtre : (le Baiser, de Banville; le\nPierrot Assassin de Paul Margueritte; le Petit Théâtre de\nMaurice Bouchor : Noël, la Dévotion à Saint-André,les Aftjslé-\nres d'Eleusis). On lui doit les récitatifs et l’orchestration du se\ncond et du troisième acte de la Vivandière laisses inachevés\npar Benjamin Godard. Son ballet de la Maladclla date de 189.4\net son drame lyrique, Gucrnica, de 1895.\nCette dernière œuvre, encore mal comprise par le publie et\nplus mal encore par la critique, mais à laquelle je crois un très\ngrand avenir, contenait déjà les qualités que j’apprécie le plus en\nce musicien dramatique hors de pair : intelligence des situations,\ndessin vivant et soutenu des personnages, élégance et clarté du\nstyle, savante graduation de la couleur locale enveloppant et ca\nractérisant le sujet sans l’cloutfer, ni le déformer.\nIl ne m’appartient pas ici de parler de la laeon dont Paul Vi\ndal comprend et organise l’orchestration de scs ouvrages. Ce que\nje puis dire, c’est ce que personne n ignore. Chef d’orchestre\nexerce, passionné pour cette profession, il est peu d instruments\ndont il n’ait fait une étude spéciale, aussi est-ce un spectacle de\nhaut ragoût que de le voir au pupitre, jouant de son orchestre\ncomme d un piano, faisant corps avec lui et communiquant ma\ngnétiquement avec les moindres libres de la masse instrumentale\nqu’il administre.\n***\nkt maintenant, pourquoi n’y eut-il pas vraie bataille à l’Opera,\nle soir de la première représentation de la Dure]onde ?\nPourquoi les pédants forcenés n’ont-ils pas vu l’occasion bonne\nde crier sur place à la trahison jeu constatant que Paul Vidal\ns était appliqué à débarrasser son art des formules pâteuses et\ndes conventions encombrantes par lesquelles les cuistres du\n« nouveau jeu » ont prétendu remplacer les lormulcs cl les con\nventions de l’ancien jeu? ,\nPourquoi les trop jeunes et les trop vieilles perruques n ont-\nelles pasfail provisoirement alliance pour conspuer bruyamment\nce nouveau-venu qui faisait la nique aux uns et aux autres, en\nne recourant pas plus aux trucs démodés qu’aux trucs de la der\nnière heure, mais eu s’adressant directement au public, en tou\nchant sa sensibilité et parlant à son imagination avec une élo\nquence exclusivement naturelle et personnelle?\nPourquoi ?",
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     "texte": "12\nParce que, ce soir-là, un concours de circonstances avait dis\ntrait l’esprit des douze ou quinze critiques qui ont monopolisé le\ndroit de manifester aux premières. Ce concours de circonstances,\nc’était que Paul Vidal n’a pas quarante ans, qu’il est professeur\nau Conservatoire, chef d’orchestre à l’Opéra, que son nom figure\npour la troisième fois sur les affiches des grands subventionnés,\netc., etc.\nEt de là pour chacun toute une sourcede réflexions personnelles :\nM. Léon Kerst songeait amèrement que son horizon se borne à\nparler musique dans un journal où c’est Xavier de Montépin qui\n« fait la littérature » ; M. Pruneau, devant celte pétillante et sa\nvoureuse partition, songeait aux sombres soirs de Y Attaque du\nMoulin où l’on bâilla tant et de Messidor où l’on vint si peu ;\nM. Mondes se répétait avec impatience qu’il signa un poème d’E-\nphraïm Mikhaël avec musique de Chabrier et que cet ouvrage,\nDriséis, espère son tour, après la Dur(jonde. Fourcaud et Pougin\nattendaient que le public se fût fait une opinion afin d’en prendre\nlecontrepied pour les besoins de leurs altitudes de second plan.\nVoilà pourquoi, si ces messieurs, occupés de leurs propres\npetites affaires, manifestèrent contre la Burgonde, ce fût le lende\nmain seulement, — chacun chez soi, — sans passion esthétique,\net nullement au nom d’un principe.\nAu lieu de s’ètrc mis en bataille contre la tentative dramatique\net la provocation mélodique, ils ne surent alors que reprocher\nà Vidal d’élrc né à Toulouse, de progresser rapidement, de me\nner de front sa direction d’orchestre, sa classe du Conservatoire\net scs travaux de composition, etc., etc.; petits articles de\nrancunes et de cancans, sans valeur ni portée.\nvJ?\n# *\nLa vraie bataille se livre maintenant, à chaque représentation,\ndevant le public. Les soirées sont chaudes et les discussions vives.\nLa Burgonde trouve dans la mêlée des spectateurs des détrac\nteurs furieux et des partisans acharnés. Seule, la critique renfro\ngnée et malavisée n’aura pas pris part à ce débat,Nous lui en sa\nvons gré, car elle lui aurait ôté toute sa saveur et tout son attrait.\nQuelques adversaires commencent môme à désarmer en s’aper\ncevant peu à peu que l’orchestration est subtile et forte, que les\ndialogues sont intelligemment musiqués et (pic Paul Vidal s’il a\nécrit volontairement une partition claire et française n’a rien dé\ndaigné des excellents enseignements de Beyrouth.\nD’autre part les mélodistes voient se rouvrir avec joie une car\nrière qui leur était depuis trop longtemps fermée et dont ce\ncoup vigoureux vient d’enfoncer la porte,\nCamille oe Sainte-Choix.",
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     "texte": "La Parade de la Dette (,)\n■•uwwwwvw\nA mon ami Edouard Sylvin\nLes tréteaux sont dressés sur la grande place de la ville.\nMusique (Introduction).\nEntrée de Lagouette et Colonnis chargés de boites et de ballots. Ils\nont fait de longues courses à pied par le froid et la pluie.\nColonnis. — Lagouette, mon ami, fais la parade si lu veux\ndîner.\nLagouette. — La place est vide.\nColonnis, fièrement. — Ayons de l’esprit pour nous-mêmes.\nSoyons nos spectateurs, des spectateurs de choix; si ce n'est\npas le nombre ce sera l’élite. Il le faut le public, te savoir\nécouté ? Il n’y a personne sur la place ...\nQu’en saurons-nous tout à l’heure dan3 l’ivresse de l’impro\nvisation.\nLagouette. — Allons, soit... (Il ouvre les carions et les\nboites). Voyez les belles et vous les laides aussi, ces colliers et\nces bracelets, ces bagues et ces boucles ! Voyez ! cet or est du\ncuivre, ces diamants et ces perles sont du verre. C’est le travail\nde l’artiste qui fait tout le prix. Qu’importe que la perle soit\nfausse, si l’oreille est fine !\nColonnis. — Pas mal.\nLagouette, flatté. — Ma devise : la femme d’abord... et en\nsuite. ..\nColonnis, dédaigneux. — Pauvre petit ! (commiséralif)\nPauvres polîtes !\nLagouetto. — Approchez 1 Voilà les bagues enjôleuses et les\ncolliers suborneurs. Qui les reçoit nous accepte. Partout où\nnous entrons, l’amour entre. Si vous saviez ce que ces boucles\n(i) Extrait d’un livre inédit: Les Parades de Jean Dolent.",
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     "texte": "4\ndisent aux oreilles des filles !... Toute acheteuse recevra mon\nportrait ressemblant.\nColonnis. — Si c’est ainsi que tu tentes les gens !\nLagouette, à un homme qui passe. — Eh l’ami, vous êtes\ndonc bien pressé de voir ce qui se passe chez votre femme. (A\nun homme qui s'éloigne) : C’est bien malhonnête de tourner\nainsi le dos aux gens. A qui ferez-vous croire que vous êtes at\ntendu ? lié, par ici, vous êtes de ceux qui sont mal reçus s’ils\nrentrent les mains vides. (A une Jemme) : N’as-tu point qucl-\nqu’intérêt à dissimuler la frimousse? Aux filles laides, je dis:\n« Cache-moi ce que lu montres », aux jolies filles : « Montre-\nmoi ce que tu caches ». Je parie que tu n’as de boutons de rose\nqu’à la coillé de ton chapeau ! lié, par ici les pucclles I [décla\nmant).\nLa pucclle est la grappe et la femme est le vin ;\n[Pudibond) le vin, c’est le raisin foulé !\n[A un homme qui se hâte) : Le rôti t’attend et ta femme t’ap\npelle. [Il l’apostrophe) :\nMangez, buvez. Manger, plaisir avilissant I\nAimez, aimez, soyez aux sens obéissant.\nDédaigneux de la chair, à mon vouloir soumise,\nMoi, je lirai Platon aux genoux d’Héloïse.\n[Avec un soupir) : Si le choix m’était laissé I\nRien. Votre dédain est une louange délicate ; à vos favoris\nvous demandez un nez commun et dos yeux en querelle ; la dis\ntinction de ma personne me coûte vos suffrages.\nColonnis. — Ta distinction, un demi-gâtisme élégant.\nLagouette. — Je crève de faim cl je meurs d’amour, prête-\nmoi vingt francs ?\nColonnis. — Ni vingt francs, ni vingt sous. Remarque-le, je\nne dis point: « Je n’ai pas d’argent », je refuse sans donner mes\nmotifs de refus. En ce moment, mon esprit dédaigne les me\nnues choses de la vie, j’écris une tragédie.\nLagouette. — Une tragédie, nous allons rire.\nColonnis. — Crois-tu ?\nLagouette. — Un Cyrus? un Pompée ?\nColonnis. — Non. Ilippolylc qui meurt, Médéc qui lue,\nqu’est-eela ? Ma tragédie est faite pour terrifier ! Mon titre : Le\nBoulanger ! Tiens, tu ne ris plus?\nLagouette, insinuant. ■— Depuis ce matin, j’étais à ta re\ncherche. Où donc étais-tu ?",
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     "texte": "10\nColonnis. — J’étais «avec Déjanirc !\nLagouetto. — J’allais, te demandant à chacun, tant le besoin\nest pressant.\nColonnis. — Ou’Iléloïsc a donc fait un choix pitoyable!\nLagouetto. — Elle m’a conquis en chantant :\nPourquoi tes yeux sont-ils menteurs !\nIls ont la magique étincelle.\nColonnis. —Vingt francs. . vingt francs! cela se prête avec\ncelte recommandation : « Fais que cela dure ». Si tu me deman\ndais davantage, je pourrais céder au désir de me montrer las-\ntueux.\nLagouetto.— Alors, prête-moi cent francs?\nColonnis. — Trop tard ! Tout emprunteur méprise qui lui prête\net je tiens à ton estime, à l’estime d’Héloïse. Pauvre Lagouetle!\nLagouotto. — Comment, pauvre Lagouetle!\nColonnis. — Eh oui ! l’homme malheureux en amour est en\ntout malheureux, malgré le dicton populaire, à l’écarté les cocus\nne retournent jamais le roi !\nLagouetto. — En refusant à première demande, lu me fais\ngrand plaisir et me rends service; je n’aime pas à réussir très\nvite. Don Juan aux prises avec M. Dimanche me lait vraiment\npitié. L’argent trop aisément obtenu n’est d’aucun profit; cela\nmène à croire que l’on peut en trouver de nouveau sans cllorts.\nDans une autre occasion, je me suis écrié : Madame, délendez-\nvous donc!\nColonnis. — Je me défends. La façon de me prendre est de\ndire tout simplement, tiens ainsi : Prête-moi vingt francs?\nLagouetto (imitant Colonnis). -Prête-moi vingt francs?\nColonnis. — C’était ça cl ce n’était pas ça ! Tu prenais le ton\ndu poltron (pii joue la bravoure, l’œil n’était pas tranquille, ne\ncherchait pas mon œil ; tu donnais trop de voix. Ah ! c’est chose\ndifficile. Ne pas paraître se douter de la possibilité d’un refus,\nêtre sans inquiétude visible, sans cependant prendre l’accent de\nla mise en demeure.\nLagouotto, dépité. — Colonnis, tu vieillis, déjà tes cheveux\nblanchissent aux tempes.\nColonnis. — La fréquentation des sots a cet effet sur quelques\npersonnes délicates.\nLagouette. — Et tu deviens gras, gourmand.\nColonnis. —La gourmandise me console des jeûnes intellec-",
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     "texte": "iG\ntuels auxquels tu me condamnes quotidiennement. Tiens, pour\nme bien disposer, fais mon éloge au mode épique.\nLagouette. — Dans un pareil instant, j’y suis mal préparé.\nColonnis. — Telle est ma fantaisie.\nLagouetto. —Attendons, s'il te plaît, le jour dotes funérailles.\nColonnis. — Je suis impatient.\nLagouette. —Ah! tu ne jettes pas ton argent par les fenêtres!\nColonnis. — Cela dépend de ce qui se trouve dessous.\nLagouette. — Si ce n’est pour moi, que ce soit pour Héloïse.\nColonnis. — Ne t’inquiète pas d’Héloïse. Cette belle personne a\ndes robes de toutes couleurs et le couturier ne lui demande rien..\nLagouette, incrédule. — Et tout cela sans payer?\nColonnis. —Je ne dis pas qu’IIéloïsc ne paie point.\nLagouette. — Si ce n’est pour Iléloïsç que ce soit pour les\npetits... (pathétique) pour les petits!...\nColonnis. — J’ai des doutes. [Lagouette fait un geste de pu\ndique dénégation). Je ne te soupçonne pas.\nLagouette, blessé, se redresse. — Cependant!.,.\nColonnis. — Ta voix est une de ces voix sans timbre qui reti\nrent aux femmes sensibles toute sérieuse espérance. Moi, lorsque\nj’ai séjourné dans un pays, je ne vois jamais indifféremment\npasser une belle femme enceinte, même quand je ne la connais pas\nabsolument... S’il entre une belle femme au café du théâtre et\nque je sois absent, avant même qu’elle ait parlé, le garçon no\nmanque jamais de dire ; Celui que vous cherchez, Madame,\nn’est pas là.\nLagouette,se redressant de nouveau. — Héloïse est à moi.\nColonnis. — Pauvre Lagouette ! Riche en propriétés, pauvre\nen revenus.\nLagouetto. — Tu raisonnes juste, ne prête pas, jamais on ne\nrend. On a dit : « Croyez que... je vous jure. » Et l’on ne rend\npas. Que d’obligations pour un créancier honnête : Il doit gar\nder le secret au débiteur, feindre la confiance. Si vous réclamez,\nl’autre s'étonne. Il dit : « Vous devez penser que si j’avais de\nl’argent, je n’attendrais pas votre demande. » Il est surpris de ces\nfaçons inattendues, et, un peu froid, montre sa surprise. On s’ex\ncuse : « On croyait que, on avait pensé... » Ne prête pas, Co\nlonnis! On emprunte et voici pourquoi: Si vous ne tenez pas à\nvous assurer l’agrément du prêteur, ayez en défiance la fourche\ndes valets, le revolver des maîtres, ces prêteurs non prévenus.\nColonnis. — Et puis ce n’est pas honnête.",
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     "texte": "*7\nLagouette.— Non. Le louis?... Allons! Exécutons-nous:\n[nu public) : Colonnis est l’auteur d’un livre inédit : La Dette.\nDans cet ouvrage se trouvent notés les moyens infaillibles d’em\nprunter. On y voit aussi de courtoises manières de refuser de\nprêter, d’habiles façons de se faire rendre. Il est utile d’ètrc pru\ndent. Exemple : Vous croisez un ami, pensant le rencontrer par\nhasard, ah! oui! par hasard ! Il est nerveux, cet ami, ce bon ami!\nVous interrogez innocemment, Interroger, quelle imprudence!\nN’interrogez jamais! Il ne veut pas dire ce qui l’agite, vous le\npressez, vous exigez qu’il parle. L'ami répond brusquement :\n« Est-ce que je te demande tes secrets? » Vous lui dites tendre\nment : « Je veux connaître les tiens. » C’est à la bourse qu’il en\nveut, imbécile! Feuilletez ce livre admirable 1\nColonnis. — Va, va ! Il faut t’arracher les mots.\nLagouette, avec volubilité. — Lisez et vous serez renseignés\nsur la dette passive et la dette active, les dettes mobilières et\nimmobilières, les dettes personnelles, réelles, chirographaires,\npriviligiôcs, hypothécaires, les dettes claires et liquides, la dette\ncommerciale, les dettes pures et simples, conditionnelles, vraies\nou simulées, divisibles ou indivisibles, solidaires ou non solidai\nres, conventionnelles ou légales, dettes d’honneur, les créances\npassives... ouf, j’étrangle!\nColonnis. — Allons ?\nLagouette, haletant:— En plus d’une page l’auteur donne des\npreuves certaines de son génie.\nColonnis, pincé. — Tu fus toujours parcimonieux dans tes\nlouanges.\nLagouette, larmoyant. — Mon bon Colonnis?\nColonnis. — Hier, n’as-tu pas eu ta part de la recette?\nLagouetto. — Qu’hier est loin. De l’argent?\nColonnis. — Demande à ton père.\nLagouette. — Mon père!... Menaçant, il in’a dit : J’ai trouvé\nle moyen de te déshériter, te survivre! (Il tousse.)\nColonnis. — Quand nos coffres seront vides, nous vendrons\nle philtre qui rend amoureux; c’est d’un bon débit dans tous les\npays du inonde.\nLagouette, très sombre. — Ce n’est pas un pl\ndrogue.\nColonnis. — Mon courrier du jour?\n(Lagouette tire, des lettres en très grand nombre\n’ son gilet, de son chapeau, de scs bottes et les\nIl un kj O\nde\nde foules sespoch\npasse à Colonnis",
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     "texte": "i8\nColonnis. — Celte lettre annonce dix francs en timbres-poste,\noù sont-ils?\nLagouotte. —L’homme cslhonnêtc, les dix francs étaient bien\ndans la lettre.\nColonnis. — Ils n’y sont plus.\nLagouetto. — A ce propos, une lionne nouvelle: On reçoit\nles timbres-poste au cabaret du Lion d’argent ?\nColonnis. — J’en suis bien aise.\nColonnis ouvre une autre lettre : — Ilum! Déjà l’on sait\nqu’hier j’ai fait bonne recette (Il jette les lettres après avoir lu\nla première phrase): « Prêtcz-moi pour un jour... » passons\n(autre lettre) : « Vous dont le cœur est bon... » (antre lettre) :\nMa femme vous fait tous scs compliments... » Mes rcmercîments\n(imitant une voix de vieille femme: ) « Zélie vous envoie cette\nfleur et je me permets de demander... » Bonne merci (autre\nlettre:) » Vous êtes ma dernière espérance... « Ça, c’est flatteur\n(autre lettre:) « Jeté promets une reconnaissance éternelle...))\nC’est rassurant (autre lettre :) « Te souviens-tu du bon temps de\nl’école?.,. »En mal, très bien (autre lettre:) «J’ai fait une perle\nau jeu... » Et je perdrais moi qui n’ai pas joué! (autre lettre :)\n«Je le le rendrai... » Ça c’est drôle (Il lit un commencement de let\ntre) : « Mon cher maître .. » (Il lit une J in de lettre:) « Votre\ntrès humble serviteur... » (autre lettre): « Nous, sommes du\nmême village, ce qui m’autorise... » Ah! pardon camarade, je\nsuis de la côte et vous êtes du plateau ! (antre lettre. Imitant\nune voix de jeune femme: ) « Oui, je fus bien coupable et je\ncomprendrais la durée de ton ressentiment si la fortune m’était\npropice... » (autre lettre: ) «... 5o francs... » (autre lettre: )\n« ... cent sous... » (autre lettre :) « Je t’ai connu tout petit ce (pii\nme fait espérer... » Espère (autre lettre: ) « Une lettre d’ilé-\nloïsc... Une lettre d’Héloïse! allons... bêle, lis donc...\n« Colonnis, cher Colonnis,\n« J’aime votre lettre comme elle est; je l’aimerais autrement,\nj’aime vos lettres comme elles sont toutes. Oui, tout est vrai...\nj’avoue... que je m’explique... Sans doute, on m’a tout dit,\nmais je n’ai pas tout entendu. Et puis, si l’on peut être fidèle à\nqui l’on n’aime pas, on peut bien être infidèle à qui l’on aime...\nSi vous aviez été tous les deux pauvres ou riches tous les deux,\nc’est vous <pie je suivais, parole! Qu’il y a longtemps que nous\nn’avons eu de dimanche ensemble! Venez me chercher!... Vous",
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     "texte": "*9\ndites toujours la meme chose sans vous répéter jamais, venez me\nprendre ! mais après mon départ, lu maison semblera d’autant\nplus déserte que la cave est, vide... avisez et venez à l’heure que\nvous savez, venez avant l'heure si vous le pouvez, venez trop\ntôt...\n« Je t’embrasse comme tu m’aimes. Héloïse. »\nC’est tout ce que lu trouves, insolenteI J’aurais mesuré ton es\ntime au bel effort fait pour me tromper; mentir à un homme\ncomme moi n’est pas un jeu vulgaire. Je prêterais, si l’histoire\nétait fausse et jolie. Héloïse, ma petite, c’est enfantin. Il y a la\nquelques qualités: La demande d’argent n’est pas au commencement\ntout à fait, elle n’est pas à la fin absolument. C'est assez soigne\n{// marche en silence) : Ce n’est pas sans avoir une apparence de\nvérité ; une chose inventée par une femme d’esprit est plus ingé\nnieuse d’ordinaire ; ce semblant de vraisemblance lient à l’absence\nd’artifice. Décidément... décidément,c’est faux! [silence): C’est\nprobablement faux [silence): C’est sans doute faux. (// marche,\ns'assied, se relève, réfléchit, médite. Il regarde LagOlieltc)...\nJe croix qu’ils sont d’accord. Il s’agit de ne pas être dupe. Dupe,\nmoi! Eh! toi comme un autre glorieux !...(// se met la tête entre\nles mains et rêve: Mimique d'une vulgarité expressive).\nMUSIQUE\nLagouette, devant une grande glace brisée. — Il fait sa toi\nlette, cire scs moustaches, frise scs cheveux — met sa cravate\nscs gants, et dit ces petits vers en se mirant avec délices :\nDe la musique d’un baiser\nSon oreille n’est pas éprise.\nHélas 1 comment donc m’apaiser 1\nA la flamme de mon baiser\nNe brûle pas sa lèvre exquise.\nIlélas ! comment donc l’ernbrûscr !\nUn baiser c’est un bien perdu,\nSi l’écho ne le répercute;\nUn baiser qui n’est pas rendu\nC’est un mendiant qu’on rebute.\n(Lagouelle se regarde dans la glace, extasie).\nColonnis. — Pauvre Héloïse. Pour Lagouelle, l’épouse c’est\nla servante gradée... Héloïse est-elle intéressée? Pas exclusive\nment. Est-elle franche? Pas excessivement.Est-elle sensible? Pas\nétonnamment. Le bon et le mauvais me reviennent : les soufflets\nreçus et les caresses données. Ses yeux quémandeurs, scs yeux\nd’orientale étincelaient, des yeux à faire des quêtes productives à",
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     "texte": "================^\n20\nla porte des mosquées (silence)... A propos d’IIcrculc, elle disait :\n« Celui-là savait parler aux femmes... » Je n’ai point perdu toute\nespérance, je n’ai pas enlevé le second oreiller... Iléloïse 1 Hé\nloïse ! si tu vas quelque jour en enfer, je veux te faire un bout\nde conduite (silence). L’amour est une comédie, dont le premier\nacte est bien joli. Pas de beaux romans, de beaux chapitres de\nromans (silence). C’est le homard qu’elle aimait (silence)] Et oui,\nj’obéissais! L’amour, c’est la servitude réhabilitée (observant La-\ngouettë). Lui, jaloux!... Non. J’ai dû lui faire entendre cette\nparole sévère : « Je fais moi-même mon marché (silence)... »\nBast ! d’une bouteille, le meilleur n’est pas l’entame. Qui peut\nmesurer le pouvoir du creux lascif d’une fossette au menton.\nCette Héloïse!\nLagouetto, très digne. — Son père est un marchand de vieux\nhabits dont le nom n’a pas encore une tache.\nColonnis. — Je sais qu’clle a trois amants, l’un des trois a la\ntête d’un huissier qui serait spirite...\nLagouette, suppliant. — Monologuer est bien, dialoguer est\nmieux.\nColonnis. — Pauvre fdlc!... Les hommes d’argent vont à un\nrendez-vous comme ils iraient toucher un terme. Dans les jours\nde misère, ce Monsieur riche s’est, montré généreux; Héloïse,\nsans lui, marcherait toute nue... elle s’est donnée par pudeur\nreconnaissante... Toutes les faiblesses d’IIéloïsc s’expliquent à\nson avantage et cependant je l’ai quittée en raison de l’emploi\nmal justifié de quelques heures du jour et de la nuit... Elle a\npourtant d’assez grands yeux pour se conduire (silence)]... Je\nl’ai pleurée tout une heure. Il est vrai que si je me mets à pleu\nrer, ma douleur m’est un sujet de conversation; je passe la revue\nde mes peines. En celte heure-là, j’ai pleuré mon Iléloïse, aussi\nma valise retenue par un aubergiste de pauvre éducation, une\nvalise où se trouvaient le précieux manuscrit de La Dette et mon\nmeilleur habit... Ce n’est pas tant le manuscrit que je regrette!\nJ’ai pleuré sur l’injuste froideur de mes contemporains, sur l’é\ncart immense entre ce que je possède et ce que je désire. J’ai\npleuré sur la médiocrité de ma fortune et la pauvreté de ton es\nprit. Pendant cette bcurc-là, j’ai pleuré le bon bourriquet pré\nmaturément trépassé.\nLagouetto. — Tu ne crois pas à la vertu des femmes?\nColonnis. — De toutes les femmes, non. La tripière notre voi\nsine aime toujours le premier garçon du boucher d’en face...",
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     "texte": "21\nque de fois le bouclier d’en face a changé de premier garçon !\nLagouette. — Sceptique 1\nColonnis. — Héloïse... J’ai voulu me noyer pour elle! En sui\nvant la Seine à petits pas, attendant la nuit, je suis arrivé sur le\npont de Sèvres à l’heure où quelques-uns dînent. Ah ! que le\npère Paris fait bien la malclottc au vin gris !... Chaque lois\nqu’Héloïsc fautait, je faisais une visite au père Paris. J étais un\nbon client... Pas galant! Iléloïse voulait une nouvelle définition\nde l’amour; j’ai répondu: « Demandez à qui n’aime pas ». 1 as\ngalant! Dans un voyage en Turquie, j’approchai trop près de a\nSultane favorite; ou m’arrête, on me juge, on me condamne, es\neunuques sont tout prêts ù m’ouvrir leurs rangs!... Ali!... je dis\nau bourreau; « J’aime mieux qu’on me coupe la langue!...» as\ngalant !\nMUSIQUE\nLagouette devant la glace. — Il étudie une heureuse façon\nde porter le chapeau — la canne — il montre sa main ses\ndents — il tend la cuisse et dit en s’admirant :\nHéloïse,\nVous me souhaitez, ce n’est peu,\nTout le bonheur que je mérite,\nEt vous voulez, prise à ce jeu\nBelle, que ce soit au plus vite ;\nAussi, j’attends, sans m’étonner,\nPour moins ie ne vous tiens pas quitte,\nQu’il vous plaise de me donner\nTout le bonheur que je mérite.\nColonnis. —Héloïse n’est pas une femme facile... (Lagouette\nse frotte les mains avec satisfaction) depuis plus dune heure,\nje l’attaquais, j’avais su garder mon prestige, je déclamais des\n■vers... des vers d’un autre. Enfin, j’arrive au sérieux: « q u,IIK\nvous verrais-je?... demain mardi? » C’était bien peu connaître\nHéloïse! (x Non,dit-elle, pas mardi... mercredi, si vous voulez...»\nCe n’est pas une femme facile.\nLagouette. — Colonnis 1... .\nColonnis. — 11 n’y aura donc personne ici pour me dire clu\nniai d’Héloïse! Autre chose que les choses déjà dites... *,“ c c\nsent la fièvre, qu’elle a la gorge sèche et les pieds plats, ci -\nsonne surtout pour me le faire croire (Il se redresse terrible,\nmenaçant quelqu'un qu i va parler)... Ce n’est pas vrai (si lenccj....\nCe n’est qu’une fille, u’est-cc pas? (Menaçant quclqu un qui va\nrépondre) : Taisez-vous !...",
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     "texte": "22\nLagouette. — Mon passé... mes titres de gloire : Shylock est\nmon créancier; à Gobseck je dois quelque menue somme. J’ai\npu tirer de l’argent d’IIarpagon et je fume dans la pipe, dans la\nvieille pipe du père Grandet... Emprunter!... on doit faire pleu\nrer, rire, frémir... Emprunter demande tous les dons: la sou\nplesse, la mesure, la fermeté, le jugement; de l’audace, de la\ndécision, de la persévérance et du tact... Que de talents à utili\nser du premier au dixième refus!... On doit se souvenir de ceci :\nRien n’est jamais désespéré, vous êtes au bas de l’escalier, on vous\nrappelle; vous êtes dans la rue, on vous fait signe. Colonnis?..,\nColonnis. — Non.\nLagouetto. — Et moi qui t’ai prêté de l’argent!\nColonnis. — Quel tort! Cela me sert de leçon.\nLagouetto. — Je t’ai prêté de l’argent emprunté.\nColonnis, très digne. — Cela me désoblige. Ce monsieur a pu\nme mépriser. Une autre fois lorsque je t’emprunterai...\nLagouette. — Il n’y aura pas d’autre fois.\nColonnis. — Qu’en sais-tu? Ne dis donc pas cela... On ne sait\njamais ces choses-là... Comment, j’apprends aujourd’hui seule\nment!... Tu n’avais pas le droit d’agir ainsi.\nLagouette. — Alors, rends?...\nColonnis. — Sois sérieux. Ce prêt ne t’a pas appauvri, ce\nqui m’explique tes largesses. Et tu t’engageais à rendre ne comp\ntant que sur mes promesses!... Ç’est inintelligent ou malhon\nnête. Je suis tout pensif: Cet argent fait peut-être grand’faute...\nLagouette. — Non. C’est un ami riche.\nColonnis, avec feu. — Où demeure-t-il ?\n(Silence expressif de Lagouette).\nColonnis. — il a dû faire ce sacrifice pour ne plus te revoir...\nEh travaille !\nLagouetto. — Les choses que je ne fais pas me prennent\nbeaucoup de temps; je ne les fais pas mais j’y songe; les choses\nque je ne fais pas me prennent tout mon temps.\nColonnis. — N’attends rien de moi. Avec tout autre, j’aurais\nune chance sur cent d’être remboursé ; avec toi...\nLagouette. — Qui sait ! les faits surprenants marchent de\ncompagnie. Tu vas me prêter un louis, premier fait curieux; je\nte le rendrai, ce qui n’est pas moins extraordinaire.\nColonnis. — Non, lu raconterais... lu croirais que c’est pour\nme bien faire venir d’Héloïse, ce serait immoral, je ne prêle pas\nà de si beaux intérêts.",
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     "texte": "23\nMUSIQUE\nEagoucttc implore Colonnis par gestes. Il le flatte, le caresse, le me\nnace, lui baise les basques de l’habit, la main, le pied... Il baise la\ntrace des pas de Colonnis. 11 pleure. A chaque tentative, Colonnis fait\nsigne qu’il refuse, variant toujours sa façon de refuser, le non boudeur,\nle non bourru, le non moqueur, le non hautain, le non hésitant, le non\ndéfinitif :\nNon, non, non !...\nLagouetto. — Mauvais cœur, me laisser sans manger !\nColonnis. — On souffre de la soif bien davantage et tu m’as\nrefuse cent sous pour boire.\nLagouetto. —Prends garde !\nColonnis. — Tu me fais peur. Tes breloques, une panoplie, et\nnœud de ta cravate est traverse par une épée. C’est a faire\nfrémir.\nLagouetto, terrible. — Tu regardes Héloïse d’une certaine\nfaçon.\nColonnis. — Je rends ainsi mon hommage à sa beauté. Main\ntenant ipic tu me sais galant, si tu veux savoir si je suis brave.\nW fait un geste de défi.) Héloïse, Héloïse ! Il y a longtemps que\nj’eusse versé son sang devant vous, si ce sang était plus pur.\nA mon rival, je ne dis jamais: « Désarmez, » je le désarme. Ça!\nmon petit, c’est beau comme du Corneille !\n. Lagouetto, suppliant.—Veux-tu que je me incite à genoux...\ntiens... tiens... m’y voici [Il met un (jenou a terre, puis deux\nH cnonx.)\nColonnis, ébranlé, tire sa bourse.— Euh! des pièces d’argent,\nmonnaie lourde et encombrante. [Il remet sa bourse en poche).\nNon. Tu rencontrerais un de nos créanciers communs cl lui dou\nerais un acompte, ce qui lui ferait concevoir des espérances à\nmon sujet, l’amènerait à me tourmenter et je tiens fort a ma\ntranquillité. Tu ferais briller et tinter les pièces, ce qui tenterait\nmessieurs les voleurs, gens peu courtois et d’une grande lnuta-\nLté.. t Tiens, un marché... Je te donnerai le pied au...\nLagouetto.— Pas devant Héloïse !\nColonnis. —Comme j’ai désigné la place, je choisirai 1 instant.\nEt puis est-ce le premier...\nLagouetto. — Non, par surprise... Mais le coup de pied au\nquel ou s’attend... que l’on n’essaie pas de parer...\n[Lagoueltc s'approche de la fenêtre, va vers les portes, s'as-",
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     "texte": "2/|\nsure que personne ne regarde, revient, hésite, se décide à demi,\nhésite encore et, tragique, dit): Frappe!\nColonnis. — Non, tout à l’heure.\nLagouette. - - Va I\nColonnis. — Si tu m’en pries.\nLagouette. — Je t’en prie.\nColonnis. — Allons! [Il passe de belles bottes vernies.)\nLagouette, anxieux. — Colonnis ?\nColonnis. — Un cadeau d’Héloïse. Tiens-toi bien [Il prend un\nélan.)\n(Lagouette baisse la tète dans l'angoisse de l'attente ; il\ntremble; après un long moment, il se redresse fièrement.)\nEli bien ! non... non, un coup d’épée, un coup de couteau, pas\nun coup de picdl\nColonnis, ravi.— Bien çal Tu te révoltes. On ne peut rester\nquelque temps mon ami, sans prendre un peu de fierté. Tiens,\nvoilà de l’argent, tiens... encore, encore... les petites pièces et\nles grosses pièces. Je te trouve beau depuis que je te sais de l’or\ngueil. Qui donc te disait de pauvre mine! Ouvre tes mains,\nouvre tes poches. [Les pièces tombent, roulent, rebondissent.\nLagouette affolé de joie court de l'une à l’autre.) Il me coûtait\nde voir une homme s’humilier. Que je t’embrasse !... (Colonnis\nbaise Lagouette aux joues). Tes yeux ne sont pas tout petits\nquand ils brillent. Tiens... prends le reste!... Il a du cœur!\nC’est donc un homme! Un moment, j’ai cru que tu venais sur\nmoi le poing fermé... bien, bien ça!... [Il chante, il danse.)\nAli! crapaud!... [Menaçant.) Ne t’avise jamais de songer à me\nrendre!... [Lagouette j'ait un geste solennel.) Je te prête aussi\nmes bottes, mes superbes bottes, afin que tu fasses dans le monde\nl’effet auquel je te reconnais des droits désormais.\nLagouette met les bottes, il secoue la boue, moqueur. — J’ai\nl’argent 1\nColonnis, inquiet. — Hein!\nLagouette. — J’ai la femme !\nColonnis, stupéfait. — Que signifie?\nLagouette. — Je te l’avais bien ditl [Il se sauve.)\nColonnis le poursuit, tout autour des tréteaux, furieux. —\nAh! traître !... [Il vale saisir,Lagouette s'échappe ) [Exaspéré) :\nTraître!... [Lagouette disparaît par une porte.)\nColonnis, riant. — Le traître!\nJean Dolent.",
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     "texte": "Les Quatre Saisons\nCHANSON\nJ'ai reposé mon âme parmi les fleurs, ^\nIloses de ma bonne passion, violettes\nDe toute ma patience secrète,\nEt lys de ma chaste douleur.\nMon ûme y a chanté comme un oiseau,\nRossiynol des lunaires bocages,\nAlouette tombée des nuages\nOu colombe dans sa cage de roseaux.\nMais tu rêvais au fond du jardin,\n^ Mauvaise sœur qui fais la distraite,\nEt les lys, les roses cl les violettes\nSont morts de ton jeune dédain.\nI\nO toi qui fus si loin et si près,\nf* Ecoute le rossignol sous la lune d'or,\n» L'alouette dans l'azur de l'aurore\nEt la colombe parmi les cyprès!\nSELON...\nSelon que tu chantes ou tu pleures,\nR me semble que je sens des portes\nSe fermer ou s'ouvrir dans mon cœur,\nO la gaie et la grave qui m'apportes\nLa rose ou la violette des heures.\nSelon les feuilles, les fruits et les feurs\nDont les saisons emplissent leurs corbeilles,\nMon amour renaît ou remeurt",
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     "texte": "26\nAvec la plaie, la neige et le soleil,\nFlamme de joie, suaire de deuil, larmes de douleur !\nPluie sur les toits, neige sur les tombes,\nOu soleil sur les lointains labours,\nIl faudra qu’un jour la faux tombe\nSur le Jil d’or et d’argent de nos jours.\nQu’énlends-tu : corbeaux ou colombes ?\nQu importe ? Donne-moi la rose on la violette,\nJ'en ferai le signe de croix sur mon front\nPour que ton souvenir éternel s g reflète,\nQuand ta bouche cl tes geux se faneront,\nO rose de mon amour! de mon àme ô violettes!\nPRÈS DU PUITS\nLa petite étoile\\ — goutte de feu\nQui tomba dans le puits de l’auberge\nQuand les chiens hurlaient, ombres bleues,\nA la lune qui éveille les vierges —\nNous la guettions comme des enfants\nQui apprennent leur leçon d’amour\nO toi dont les longs cheveux lourds,\nSous mes doigts vifs le décoiffant,\nSe déroulèrent dans le puits de l’auberge.\nSouviens-toi ! Les grillons crépitaient\nDu haut du jardin jusqu’à la berge\nOù le vent à peine agitait\nLes linges étendus sur des cordes.\nL’ombre était pleine de miséricorde\nLà-bas, dans la J’orèt de la colline\nOà l’on dit que la Peur chemine.\nKL même la voix des buveurs\nS'était éteinte avec les lueurs\nParmi les faïences, les étains cl les verres\nDu cabaret vide comme en hiver.",
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     "texte": "Tu murmurais je ne sais quelles paroles\nQue j'écrasais sur la rouge corolle\nDe les leur es écloses en ce Juin;\nEt moi, dont les mains cherchaient les mains\nPour les délier, tremblantes, de ton sein,\nJe répondais par d'autres paroles\nDont j'ai oublié le sens incertain.\nSoudain nous aoons entendu,\nAlors que j'ouvrais les bras nus,\nLes buveurs en pleine turbulence\nPasser sur la roule de la forêt\nComme des souvenirs fous qu’on voudrait\nEtouffer dans le sang et le silence.\nC'est tout. Nous nous sommes dit adieu\nPrés du puits plein de gouttes de Jeu.\nLA MAISON DE LA VIEILLE\nLe crépuscule. La petite maison sons la neige\nN assoupissait, porte et volets bien clos,\nLaissant à peine, à celle heure de sortilèges,\n(Hisser, vers celui qui vient mal à pronos\nPar la roule déserte où croassent les corbeaux,\nUne lueur méfiante par le trou de sa serrure.\nComme nous passions, le visage mordu par la froidure\nEl les doigts bleuis entre les dents, nous vîmes,\nDe travers dans la neige, des traces de pas traînés\nDe la forêt jusqu’à la maison où une victime\nSemblait avoir saigné.\nPi 'es de la porte, abandonnés,\nDeux sabots noirs attendaient la sortie\nDe la vieille à qui nous parlions, Vautomne, au bois,\nQuand elle cherchait des escargots dans les orties.\nA r ons voulûmes frapper à la porte. Mais, sans voix,\nEt tremblant un peu —ce ne fut pas seulement de froid,\nNous nous arrêtâmes devant le seuil de pierre",
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     "texte": "28\nOù les deux sabots semblaient vouloir chausser la Mort\nQui vient parfois, quand les vieilles disent leurs prières,\nRegarder par le trou de la serrure des chaumières.\npourtant nous savions malgré notre malaise\nQue la bonne vieille au coin du feu, dans sa grande chaise\nSe dodinait, écoutant chanter la soupe aux choux,\nEntre sa chienne pelée et son maigre matou,\nEt que bientôt, tirant les courtines ronges du lit,\nElle se coucherait sans savoir si celte nuit\nSerait sa dernière sur celte terre qui lui fut dure.\nLa lumière filtrait, comme du sang, par la serrure.\nEt nous parûmes sans dire un mot, vers le village\nOà les buveurs chantaient déjà autour des pots,\nAyant eu peur de la porte close et des sabots,\nArrêtés sur le seuil, comme au terme d’un voyage.\nStuart Merrill.",
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     "texte": "Paysage de Noël\nWWVWWWWW*\nBienheureux qui désire!\nQuand la silencieuse gouvernante, jeune, pimpante, — car\nil ornait soigneusement sa vieillesse d’un décor de sourires, de\nsilhouettes et conversations féminines — eut versé la camomille\ndans une immatérielle tasse de saxe, étagé les cigarettes fauves,\net, quitté le salon, le vieillard assis conserva son immobilité mé\nditative; enfin il se leva et vint lentement s’encadrer dans la\nvaste fenêtre. Sous la blafardise bleuie des hauts lampadaires\nélectriques et les jaunes lueurs des vitrines, la foule du Jour de\nl’An comblait le boulevard Montmartre, coulait, bouillonnait, re\nfluait contre les baraques. Il en montait un large murmure\nconstant. C’était la veillée de Noël, la nuit surhumaine de mystère\net de grâce , où un peu d’enfance refleurit dans chaque cœur.\nProfanes avaient passé les Nocls du vieillard! Et l’émotion de\nce minuit lui était plus sensuelle que mystique... Sa vie oisive\nn’avait connu comme raison, comme occupation, presque comme\nsport, que l’amour. De maîtresse en maîtresse il atteignit douce\nment l’âge du repos. Maintenant il vieillissait avec élégance dans\nle murmure de scs souvenirs...\nCeux-ci se levaient de son passe, ce soir-là, plus véhéments,\ncomme réveillés par les lointaines cloches. Il s’assit, enflamma\nune cigarette, et rêva, en époussetant dans l’air les filigranes de\nfumée qui s’annelaicnt devant ses yeux. En lui défilait la cohorte\ndes maîtresses de jadis, indistincte, où se précisaient çà et là des\nvisages. C’était une confuse revue nocturne, effrayante, qui\ns’alcntissait au glas de larmes goultclant une à une dans l’om\nbre, ou dansait soudain sur des rires, des baisers, des cris, des\npâmoisons, des plaintes.\nIl s’approcha d’un socle de velours verdâtre où, comme une\nénorme opale, une aiguière hindoue à la panse tuméfiée, semblait,\nquoique opaque, contenir du brouillard. Cette verrerie lui pro\nlongeait le souvenir de la première maîtresse, de la créole me\nnue initiatrice de ses quinze ans. Sa chevelure bleue, son teint\nmat invariable, scs poses pensives lorsqu’assise, et, debout, cette\nallure masculine dans d’étroits vestons, son regard en dedans\npour les hommes et s’éclairant soudain devant une femme, re\nparurent à la mémoire du vieillard. Six mois, lycéen joli comme",
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     "texte": "33\nun page, il avait été « sa chcric », sa « petite femme.» Perversité\nrompue par Péphèbe, certaine après-midi qu’il connaissait l’é\ntreinte plantureuse et simple d’une admirable camériste flamande,\naux chairs fortes...\nEt les autres, et toutes, et toutes, bruissaient, se bousculaient,\ndans sa mémoire, comme sous scs fenêtres la foule, et sans\nqu’il pût bien percevoir chacune. Innombrables ! Ah 1 sa vie quel\nmonotone recommencement des mêmes émotions !\nQuelques-unes émergeaient pourtant du passé, plus distinctes,\navec des lambeaux de décor.\nMily Cash, la poétesse morphinomane, qui disposait son logis\net scs vêtements selon des intentions étranges, et le recevait,\nfardée de blanc, dans un cercueil, aux lueurs livides des cier\nges, aux Dics irœ d’un orgue mystérieux 1 Marthe, la vierge\népousée en Bretagne, dans la vénérable chapelle feutrée de\nmousse, et les crépuscules ensemble au bord de la mer et sa\nstature mince s’imposant contre les soleils couchants de là bas —\nsemblables à de sanglantes blessures qui se cicatrisent peu à\npeu, s’éteignent, entre les arbres! Alice Gainés, la souple balle\nrine blonde, menteuse, à la douce voix de petite tille, et les lacs\nqui avaient miré leurs pas juxtaposés, et l’étouffement des tentu\nres dans l’entresol où ils s’aimaient ! Clémentine, la gosse de\nMontmartre, rousse et blanche, pareille à un modèle de Jean\nBclin ou de Véronèse, si enfantinement sentimentale; et les pro\nmenades sur la Butte en ces désertes et tortes ruelles où l’herbe\nbague les pavés ronds,... jusqu’au soir où elle se précipita d’un\nsixième parce qu’il l’aimait moins 1 Et Rose ! Et Lucie! Et Anna !\nqui aussi moururent ! et Madge Itedow adorée tout un automne,\nà Venise, sur le lacis sans fin des canaux s’entrecroisant, et Ja-\nqucline, et Jeanne, et Mauricia, et Bcrthe, et Lia, et Léonie, et\nMadeleine, et toutes...\nMais chaque souvenir restait indécis, lointain, lointain, tel un\nvieil air do guitare ou clavecin autrefois entendu, peut-être? et\ndont revient, illusoire, le refrain nasillard. Il lui semblait que\nces aventures avaient été vécues par un autre, par quclqu’ami\ndisparu. La rumeur de sa mémoire était plus confuse et vaine\nque celle qui montait du boulevard. Ces baisers, ces râles, ces\nserments, ces élans de passion et de jalousie, n’avaient été que\ndes souffles de voix, des sons dans l'air; leur écho en persistait\nà peine, infime, fini. Des passions qui avaient illustré sa vie il ne\ndemeurait, aucun vestige vivace!...",
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     "texte": "34\nAucun?... Grandis, scs yeux regardèrent vers la cloison où\nun cadre d’or ciselé autour d’une petite photographie vulgaire\nisolait dans l’ombre son prestige taciturne. II revit le torse mer\nveilleux, moule de soie grise à rayures d’argent, avec le lier\nrecul des épaules et le rejet en arrière de la tète..\nAh 1 cette tète rare de princesse tragique, à l’ovale face lumi\nneuse, aux terribles yeux sombres, à l'cnormc chevelure empa\nquetée sur la nuque et liant le front d’onduleux bandeaux... Cette\njeune fille, Marthe Martin, avait traversé sa vie, triomphatrice,\npareille à une walkyrie, à une fée guerrière, à quelque sombre\narchange déchu des peintres primitifs. Bientôt elle lui résumait\nl’univers, la vie, l’avenir, le passé; le murmure de ses bruissantes\nrobes lui était le chant des sirènes, ses gestes inscrivaient dans\nl’air de lentes formules de beauté, sa parole venait d'un au delà\nde splendeur......\nMais cette reine antique n’avait ni cœur ni sens, et savait\ncompter. Elle repoussa cet amour dont le lyrisme l'effrayait,\npour épouser un banquier suédois. Jamais il ne la revit...\nEt en cette veillée de Noël, où les amoureuses d’autrefois par\ncouraient sa mémoire, celle-là seule lui valait une émotion véri\ntable. Ah! n’avoir pas connu affirmative sa main, câline sa voix,\népris son visage! Ne l’avoir pas entendue prononcer ces tendres\nses puériles et ineffables qui donnent envie de mourir! N’avoir\npas goûté les saveurs de sa bouche, de tout son corps royal !\nQuelle existence magnifique, ensemble ! Son âme, il l’aurait pa\nrée, faite radieuse comme sa chevelure et sa poitrine! Ah ! celle-\nlà ! celle-là! Elle! Marthe! Marthe!\nIl pleurait! Une voix nasillarde de chanteur monta d’une ter\nrasse de café du boulevard. « Humour est enfant de Bohème...\net n'a jamais connu de loi ! ». El il pleurait sur la seule femme\ninoblenue, la seule demeurée émotionnante, la seule aimée. Tou\ntes les autres n’étaient plus que des noms, des souvenirs en\nbribes ; celle-là vivait toujours en sa mémoire, intacte, belle,\nsuppliante. I! pleurait, le vieillard; une silencieuse ondée ruis\nselait sur scs bajoues tremblantes. Il pleurait, heureux ! heu\nreux ! Le désir, l’effort, l’aspiration ne constituent-ils pas le\nseul bonheur ?\nL’attente d’une joie est plus douce que la joie. Ah ! les musi\nques inentendues, les parfums en flacons clos, les fleurs de rêve,\nles pays qui n’existent point, les femmes seulement désirées...\nJ. Joseph-Renaud.",
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     "texte": "Fragments (l)\nPourquoi nous révolter contre l’imperfection ? Elle est peut-\nêtre le visage humain de notre idéal ?\n*\n* *\nLa paix consiste peut-être à « voir clair » dans la douleur\ncomme dans la joie; mais lorsque nous soutirons, notre juge\nment, de même que notre regard, se voile de larmes... Ainsi\nnous échappe la seule force qui puisse nous sauver de notre\npeine.\n*1*\n* x\nSi les hommes ne souffraient que les douleurs qui sont justes\net fondées, le sens de la douleur serait bientôt altéré dans l’hu\nmanité,\n*\n* *\nLes êtres sages s’entendent alors même qu’ils ne sont pas\nd’accord.\nLa connaissance de nous-même nous rapproche des êtres, en\nnous faisant distinguer les obstacles qui nous séparent d’eux.\nîfc *\nCeux qui croient la nécessité de se masquer ne sont-ils pas\nencore eux-mêmes dans le choix de leur masque ? — Comment\n(i) Ces fragments sur la Douleur, sur la Raison et sur la Femme,\nsont extraits d’uu beau livre que, lentement, parachève Aide Geor-\ngetlc Leblanc, magnifique et captivante artiste, étrange et sauvage\nCarmen, qui eût réjoui Goya fN.D.L.H.)",
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     "texte": "30\ndistinguer ce que nous sommes de ce que nous souhaitons être?\nOù s’arrête le désir de notre volonté et où commence notre nature\ninvolontaire? Mais n’est-cc point un tort de trop considérer ce\ndoute, et ne sommes-nous pas tout entiers dans ce que nous vou\nlons comme dans ce que nous ne voulons point? Si vous êtes\ndénué de sagesse et de raison, aurez-vous l’ambition d’être sage\net raisonnable?\n*\n* #\nNous ne pouvons croire à la sincérité d’une confession, que si\nnous admettons cette idée que nous sommes encore nous-mêmes\ndans le choix que nous faisons de nos différentes attitudes.\n*\n* *\nLa sagesse n’cstpoint dans l’impassibilité;au contraire, les plus\nbelles qualités de l’âme humaine se distinguent surtout lorsque\nle destin les froisse.,., elles sont semblables aux riches étoiles\ndont les plis profonds accusent d’autant mieux l’harmonie et\nl'éclat.\nLa bonté ne consiste pas à transformer tout selon notre idéal\nde perfection et à voir toutes choses en bon et en beau, mais bien\nplutôt à apprécier la vérité telle qu’elle nous apparaît... Si, chez\nla plupart des êtres, elle nous semble mesquine et étroite, ne\ncroyons pas faire notre devoir en nous détournant avec indul\ngence et en pardonnant. C’est encore nous donner un droit que\nnous n’avons pas, car nous ne sommes jamais assez exempts\nd’erreurs pour avoir le droit de pardonncrcl de condamner celles\ndes autres.\nChaqucjour, chaque heure apporte â notre vie intime une par\ncelle d’or, de cuivre ou d’argent et, semblable â une mosaïque\nadmirable ou médiocre, cette vie dépend tout entière de la sagesse\nqui préside au dessin et â l’assemblage des métaux que le hasard\nnous envoie.\n*\n* #",
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     "texte": ":? 7\n3\nNous devons nous délier de nos jugements, surtout lorsqu’ils\nportent sur des êtres intelligents, car il est rare que l’intelligence\nne sache point nous donner le mirage de toutes les beautés et de\ntoutes les vertus auxquelles nous souhaitons de la voir unie.\nN’cst-ce point au moment où nous acquérons le droit de parler\nhaut sur nous-mêmes et de crier notre conscience, que nous\napprenons ù nous taire sur les autres? — En vérité, plus nous\ndistinguons les détours, les plis, les replis et les contradictions\nde nos sentiments, de notre conscience et de nos actes, plus nous\npossédons le sens de notre limite (seule manière humaine d’en\ntrevoir l’infini), plus nous sommes tentés de rester muets devant\nles hommes...\n*\n* *\nIl y a beaucoup de choses devant lesquelles la raison ne peut\nrester raisonnable, qu’en se jugeant incapable d’en raisonner.\n*\n* *\nLa raison, si elle est véritable, ne peut s’altérer, elle assiste à\nnos crises intérieures comme une étrangère qui ignore la langue\nque l’on parle autour d’elle, — une étrangère qui regarde, qui\nécoute sans comprendre et qui attend silencieusement qu’on l’in\nterroge dans sa propre langue...\n*\n* *\nComme une plante rare se nourrit de la terre commune, notre\nbonheur, s’il est conscient et fort, doit s’augmenter de toutes les\nréalités.\nL’homme, étant plus que la femme capable de vivre dans l’abs\ntrait, peut aisément se développer et acquérir la sagesse de la vie\npar l’étude et la réflexion, sans participer aux évènements du\ndehors... Mais il en est autrement pour la femme, dont l’in\ntelligence s’alimente surtout de ses sensations et de scs senti-",
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     "texte": "38\nBÏÏ!LJif^4\nmenls. II faut qu’elle aime, qu elle vive et qu’elle souffre avant\nd’ctre capable de goûter un bonheur immobile.\n*\n* *\nLes femmes sont orgueilleuses et vaincs parce qu’elles ne\ncroient pas en elles-mêmes ; elles ont alors le besoin instinctif\nde se prouver leur vie par l’hommage des hommes.\n*\n* *\nL’intelligence de la femme doit toujours faire le tour de son\ncœur avant de naître dans la vie.\n*\n* *\nLa sagesse de la femme n’est jamais aussi mûre que celle de\nl’homme; elle reste verte par places et elle grince quand le des\ntin mord dedans.\n*\n* #\nChez la femme, la raison n’est peut-être pas exempte de sen\nsualité, elle est à sa nature ce qu’était le cilicc à la chair des\nmystiques,\nif\n< iV'\nGeoivgette LEBLANC",
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     "texte": "Un soir...\nSplendeurs des deux d'été criblés de tant d'étoiles,\nFleuves paisiblement chargés de bateaux lourds\nQui traînent leur lenteur un jour après un jour\nDans un sillage épais de goudrons cl de voiles ;\nQuais des ports où les hurlements des remorqueurs\nAppellent un secours de l'homme, et le dominent,\nOù, les soirs, des fanaux et des mâts illuminent\nLes pas toujours comptés et las des débardeurs;\nGares, et la folie des sifjlels qui s'effarent,\nLes départs, les retours, tant de fumée aussi,\nDes baisers, des serments, des adieux indécis\nEt quelque chose au loin définitive et noire...\nBlocs de marbre où les hommes ont sculpté des dieux,\nJardins miraculeux pleins de fruits et de /leurs,\nForêts d'or où l'automne a versé ses pâleurs,\nPlaines dont les épis se dressent vers les cieux;\nEl les villes aussi, grouillantes de délire,\nSillonnées par les rues affairées, les maisons\nOù se cachent les gens derrière des cloisons,\nLes avenues où l'on voit des boutiques luire.\nConfusément un soir d'octobre où je suis las,\nJe me souviens, dans de lu brume cl du silence,\nAu fond de moi, puisqu'aussi bien dehors mêmes sir u unes,\nMêmes appels., je me souviens de tous mes pas.\nJe vous ai parcourus, pays où d'autres vivent,\nSans jamais me fixer ici ni nulle part ;\nChaque arrivée était la veille d'un départ.\nJ'ai suivi le chemin que certains oiseaux suivent;",
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     "texte": "J’aurais pu rriarrêter définitivement\nPartout, puisque partout s’élevaient des demeures\nEt puisque n’importe où au monde il faut qu'on meure\nEt que les horizons changent à tout moment;\nMais je suis reparti sans cesse vers ailleurs\nOù m'entraînaient mes pas, sans savoir le chemin,\nEn ignorant ce soir, ce que j'aurais demain\nEt si la roule à prendre au loin serait meilleure,\nEt je me suis meurtri à tous les carrefours\nQuittant un vieil espoir pour un espoir plus clair,\nJ fai couru follement aux fêtes de la chair\nEn oubliant, le soir, mes prières du jour.\nEt voici qu’aujourd'hui, je me rappelle et pleure.\nPaisiblement le soir descend autour de moi.\nC’est une ville douce et triste, sans émoi ;\nJe rêve lentement, tandis que tourne Vheure.\nDemain peut-être irai-je encore en d’autres lieux\nEl me rappellerai-je alors l’heure présente,\nPuisque je dois toujours traîner cette épouvante\nDont nous poursuit la haine implacable des deux...\n3o oclobre iSgS,\nAlbert Fleury.",
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     "texte": "Contre les Dieux\nI\nDU RESPECT DES MORTS\n« Si Apollodorc pcnso que co\nqui sora tout à l'heure couché\net étendu à scs pio<ls est So\ncrate, il prouvo tien qu'il no\nme connaît pas ».\nSOCIIATK.\nL’effroi de l’homme des cavernes devant l’éternité du sommeil\npersiste dans notre respect pour les morts.\nAujourd’hui que nous avons cessé d’embellir le néant des pa\nradis lumineux où se puissent satisfaire nos désirs terrestres,\nles cérémonies funèbres ne se comprennent plus. Le Panthéon,\noù se liquéfient des cerveaux illustres, n’est pas plus admissible\nque la manie des statues. En effet celui qui enrichit le savoir\nhumain ou qui sut par scs chants rendre la vie plus douce n’est\ndigne de demeurer dans la mémoire des hommes que par son\nœuvre — et perpétuer son image et son geste familier est un\nhommage rendu à la grossièreté des foules. D’autant plus que\nle statuaire nous donne souvent le portrait du penseur au déclin\nde sa vie, alors que le gâtisme le possédait; et que la laideur\ndes gens célèbres influe sur la masse, les diminue pour son es\nprit simpliste. Seules les choses qui peuvent donner au peuple le\ngoût du beau doivent se figer dans la pierre; et la callipygitc de\nla fille Clara Ward ou l’admirable visage de mademoiselle de\nMérode feraient mieux sur nos places publiques que la grimace\nsirniesque de Voltaire.\nLa glorification des charognes est un des non-sens les plus\ncurieux de notre décadence. Le sonnet sur Y Enterrement, de\nM. Eugène Manuel, qui excita maints trémolos de mastuvus, ex\nprime un sentiment fort discutable. Nous ne voyons pas la beauté\ndu concept qui nous fait découvrir devant quelque fripouille en\nputréfaction, et pourquoi telle canaille mise contre son gré dans\nl’impossibilité de nuire a droit soudainement à notre vénération.\nLes assistants des solennités macabres ostcnlent pour la plu\npart leur ennui de la corvée, ou leur indifférence, ou le désir",
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     "texte": "42\nd’ctre vus. Occasion de sortir le haut-de-forme chez le provin\ncial; occasion pour l’homme connu de faire couler un discours\nsirupeux sur l'excellent confrère et l’arne délite qui suinte dans\nsa cage de hois (car, moins adroits et plus pressés que les habi\ntants de l’ancienne Egypte, nous ne le mettons plus en conserve\npour adorner les musées de l’avenir).\nNotre culte est d’ailleurs tout de façade. Le pauvre vieux qui,\nlas de ramasser des déchets de londrès, s’offre à la boulimie des\npcrcots, devient un macchabée — c’est-à-dire un mort plaisant.\nLes cousons et les titis parisiens aiguisent leur bagout sur les\ntrognes qui stagnent derrière les vitrines de la morgue. Des\ncrânes décorent des intérieurs de bourgeois honorés de visites\nd’artistes —bourgeois qui ne laissent jamais passer la Toussaint\nsans aller au cimetière offrir le bouquet annuel à quelque parent\nmué en squelette. Aux colonies, les goûts délicats d’officiers se\nréjouissent de blagues à tabac faites avec des testicules d’indi\ngènes.\nEn temps de guerre la férocité de soldats, soûlés par l’odeur\nde poudre et de boucherie, achève des moribonds; on dirige vo\nlontairement les obus sur les hôpitaux d’une ville assiégée (Voir\nles mémoires de Bismarck) — et par la suite des estampes figu\nrent le défilé sur le champ de bataille d’un général suivi de son\nctat-major et saluant les las de morts voués au charnier hâtif\nd’un grand geste de théâtre.\nComédie ! Comédie ! Comédie 1\nQue les défunts soient enlevés des maisons 'comme des fleurs\nfanées que l’on jette au ruisseau. Ce serait faire œuvre bonne\nque d’épargner à ceux qui restent l’horreur de la chair froide et\nnauséabonde. Tous ceux qui perdirent des êtres chers sentirent\ntoujours, après les premières effusions de la douleur, que ceux»\nci n’étaient plus en la forme rigide étendue sur le lit.\nNous sommes des condamnés promis au couperet do la Ca-\nmarde, et nous ne devons point tenir à ce que le stérile souvenir\nde notre corps liante des cervelles enfantines.\nQu’on ensevelisse les morts parmi les champs pour la splendeur\ndes moissons, et que rien n’indique leur tombe. Et l’oubli — le\ndivin Oubli ! — viendra plus tôt encore consoler les proches. Et\nainsi seront évitées les rancœurs des affections qui se crurent\néternelles et l’ironie des mausolées de marbre où des caractères\nd’or perpétuent la sincérité de mensonges.\nAldeut Lantoine.",
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     "texte": "La Jalousie du Vizir\nCONTE\nI\nCe que le potier Ezzouffi, avait dans sa boutique.\nLe vieux marchand Ezzouffi avait dans sa boutique des pots à\nforme svelte de Kalaoûn, des vases émaillés de faïence de kischa-\nni et des tasses peintes et des bols ornés de dessins de Mehchcd\net de Schiraz. Il avait des étagères chargées de fioles à goulot\nélancé, à panse ronde comme celle d’un cadi, et contre le mur\nétaient accrochées des assiettes et des soucoupes de lioukhara\ndans le fond desquelles des oiseaux à huppe de rubis, à gorge\nchatoyante, aux ailes lisses et à queue cérémonieuse étaient\njuchés sur de minuscules branches de pêchers en fleurs. 11 sa\nvait attirer les acheteurs en les complimentant adroitement sur\nleur mine, leur manteau ou leur bonnet, et pendant qu’ils atta\nchaient leur dromadaire à la porte, il leur montrait complaisam\nment ses bibelots craquelés ou flambés à glaeures roses et argen\ntées sur fond bleu ou vert émeraude; il leur faisait choisir des\nverres soufflés décorés d’arabesques graciles et compliquées, avec\nleurs ampoules où l’on avait coulé des (ils minces de pâte colo\nrée; il les séduisait par les tons irisés et opalins de ses coupes\nd’Alep ou de Soûr taillées à la meule et il cachait dans sa barbe\ngrise le sourire de scs grosses lèvres, en convoitant de scs yeux\nfins et clairs dissimulés sous ses sourcils touffus, le luisant sc-\nrap d’or qui aller passer de leur bourse plate de soie dans sa\nbourse ronde de cuir.\nMais ce que le potier Ezzouffi avait de plus cher que scs lus\ntres, scs émaux et ses cloisonnés, de plus gracieux que scs bols,\nses lasses, scs verres, scs assiettes et scs soucoupes, de plus\nsvelte que ses cols de bouteilles et de fioles, de plus charmeur\nque scs lleurs peintes et scs oiseaux, c’étaitsa douce fille Suleika\n(pii s’amusait à broder des tissus dans la chambre close derrière\nla boutique et à chuchoter des choses mystérieuses l’oreille de",
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     "texte": "44\nson amie Mirza qui ne la quittait pas, pendant qne le marchand\ns’occupait à vendre scs vases et à ensorceler les chalands comp\ntant avec attention leurs maravédis. Sulcika avait deux grandes\nprunelles noires humides d’amour et clic n’était pas sans savoir\nque le poète Salir, qu’elle avait entrevu trois fois par la fente de\nson voile, était épris de son corps de vierge et de sa taille mince.\nAussi ce ne manquait pas d’être pour elle, entre deux baisers\nfous de Mirza, un motif d’en causer longuement, toute moqueuse\net toute émue à la fois qu’elle se sentait de se savoir chantée\ncomme une princesse et comparée aux corolles des iris et des\nlotus, aux étoiles et à la lune dans les vers du beau faiseur de\nghazels.\nMalheureusement Safir était aussi pauvre qu’un derviche; il\nn’avait que ses chansons et son poignard à demi rouillé et le\nvieil Ezzoufli n’entendait pas donner sa fille à un mendiant qui\nraccommode du verre dans la rue au coin d’une borne. Ce fut\ndonc avec joie qu’il reçut l’envoyé du vizir Hussein qui venait de\nperdre sa troisième femme et qui, ayant entendu parler de la\nbeauté de Suleika par les poésies de Safir, la faisait demander pour\nfiancée. Mais quand celle-ci connut les projets de son père, elle\néclata de pleurer en criant qu’elle ne voulait pas d’un barbon de\ncinquante ans, qu’elle ne consentirait pas à quitter sa chère Mirza\net (jue, si le vizir la désirait malgré tout, il serait forcé de les\népouser toutes deux. On eut beau lui faire entendre qu’on ne\npouvait imposer au vizir une telle condition, l’assurer qu’elle\naurait là-bas des esclaves,des robes de soie cl des tapisseries où\ndes joyaux enchâssés figuraient des pétales de fleurs, il ne fallut\nrien moins que la promesse de nejamais la séparer de Mirza, qui\nse lamentait aussi, et de les conduire ensemble à la demeure des\nfavorites d’IIusscïn, pour calmer les sanglots de leurs mignonnes\npoitrines qui soulevaient la trame fine de l’étoffe, et sécher leurs\njolis yeux rougis comme des roses et gonflés de petites larmes\nprécieuses comme des perles d’Ormuz.\nII\nOù l’on aperçoit le bonnet pointa de l'astrologue Schemseddin.\nL’odeur exquise et pénétrante des roses d’Isphan, des jasmins\net des jacinthes, mêlée à celle des amandiers et des orangers en",
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     "texte": "/,5\nfleurs, embaumait délicieusement les jardins du vizir Hussein.\nH se promenait d’un air grave avec l’astrologue Schemseddin\npar les allées de sable qui dessinaient des arabesques autour des\néventails et des demi-lunes dont le boslangi avait soigneuse\nment taillé les bordures doubles. Il avait des fils d’argent dans\nscs cheveux noirs, une baguette d'aloès à la main et la manche\nlarge de sa robe verte frôlait les corolles des giroflées. L’as\ntrologue Schemseddin avait un bonnet pointu long comme son\nnez et des mules de soie qu’il traînait avec précaution. Ils étaient\narrivés en devisant jusqu’au milieu du verger et le vizir tournait\nle dos au jet d’eau qui lui faisait sa révérence comme un mufti\navec sa grande barbe blanche et mouillée de cristal.\n— Tu as bien lu dans les étoiles? demandait Hussein.\n— Oui, maître, répondait le magicien ; le triangle avait les\ncôtés égaux.\n— Et c’est un signe de bonheur ?\n— Oui.\n— Je puis épouser Suleika, la gracieuse fille du potier\nEzzouffi ?\n— Sans doute. Pourtant hier soir Aldébaran et Algorab étaient\nviolettes comme des corolles d’iris. Pourquoi ressemblaient-elles\ntoutes deux ù des lèvres de mortes? Je ne sais, mais cela ne\npeut nullement avoir rapport à vous. D’ailleurs...\n— Prends bien garde, Schemseddin. Situ ne dis que la vérité,\nje te donnerai une bourse pleine d’or, mais si tu mens, ce ne\nsont ni tes invocations au blanc croissant de la lune, ni tes\ncarrés'sur le sable qui m’empêcheront de faire cueillir ta tête\nsur tes épaules comme cette fleur sur sa lige.\nEt le vizir faucha une tulipe d’un coup de sa baguette. L’ha-\nhile devin trembla de peur et il eut un mouvement involontaire\nde recul qui fit choir son bonnet pointu. 11 murmura eu le ramas\nsant :\n— Vous serez heureux, maître.\nIls reprirent leur promenade et l’on ne vit plus que le haut de\nleurs manteaux parmi les bouquets d’œillets et les faisceaux\nd’ombelles jusqu’au moment où ils remontèrent sur la terrasse.\nUn souffle de vent fit incliner un peu plus le jet d’eau qui cau\nsait tout seul en se souvenant sans doute des favorites de jadis.\nL’odeur exquise et pénétrante des roses d’Isphun, des jasmins\net des jacinthes, mêlée à celle des amandiers et des orangers en\n‘ 3.",
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     "texte": "46\nfleurs, continuait à embaumer délicieusement les jardins du\nvizir Hussein.\nIII\nLe Chant Nuptial\nDans le vestibule de la chambre d’amour, les eunuques étaient\nassis sur des coussins et des tapis, tenant sur leurs genoux croi\nses leurs instruments en forme de courges coupées en deux, les\nuns gros comme des moitiés de pastèques, les autres commes des\nmoitiés de citrouilles, et ils chantaient de leurs voix grêles de\nfilles en s’accompagnant du rythme étrange des tambourins :\n« Ce soir la vierge chaste va venir, peureuse et rougissante à\nla lueur de veilleuse de la lampe multicolore pendue aux trois\ncordelettes de soie, — avec scs cheveux dénoués et sa ceinture\ndégrafée.\n« Ce soir, ô Suleika, tes suivantes ôteront les bandelettes do\ntes sandales brodées, déferont la robe de cachemire, ta chemise\nfine et transparente et t’enlèveront le sachet d’ambre que lu portes\nentre tes seins gonflés.\n« Ce soir ton riche époux entrera dans ton lit le corps par\nfumé d’un bain d’eau d’essences de Mossoul, la barbe odorante\nd’iris et les yeux brillants de désir.\n« Ce soir il s’étendra près de loi dans la couche tiède en pres\nsant sur ses lèvres ta bouche jusqu’à la meurtrir et en serrant\ncontre les siennes les jambes fines écartées.\n« Ce soir\nIl y eut un cri perçant comme un coup de poignard dans\nl’ombre, un cri qui interrompit les eunuques attentifs et qui\nvint jusqu’aux oreilles de la petite Mirza tremblante et pleurant\nseule et silencieuse sur la terrasse dans la nuit. Alors la mélo\npée continua plus grave, les doigts frôlèrent plus doucement les\ncordes de cuivre et d’argent et les voix se détachèrent plus\nfraîches dans l’air :\n« Çe soir, ô Suleika, tu as perdu le plus précieux des talis\nmans, ton sexe en fleur a été flétri comme une rose, ton ventre\nde jeune femme a été ensanglanté, ce soir tu es devenue l’épouse\nbicn-aimée et l’acte est consommé — à tout jamais ».",
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     "texte": "Chronique littéraire\n« Nous venons de faire un empereur », que dis-je! deux prin\nces, ou si vous préférez deux consuls de la République des\nlettres (ou bien encore quelques décemvirs, tous les termes sont\nadmis) 1 Nous voilà bien gouvernés; et le besoin s’en faisait sentir.\n« Vanité, bassesse, envie, haine de concierges à fruitières, toute\nl’ignominie des gens de lettres fait irruption dans ces occurrences,\ncomme un typhus longtemps couvé, comme une petite vérole qui\nleur naît à la peau. » Ainsi Laurent Tailhadc s’énonce-t-il à ce\nsujet dans un claironnant article: Bleus et Blancs (i). Ces sortes\nde scrutin ont un autre avantage : C’est de mettre au jour des noms\nessentiellement obscurs. Les opinants ont là une belle occasion\nde dire quelque chose qu’ils signent; et ainsi le public est averti\nde leur « perséité », comme eut dit le charmant et regrettable\nJean de Tinan. —Cependant je rêve au mystérieux chef-d’œuvre\nqui s’élabore quelque part, où, je ne sais, et dont l’auteur, nulle\nment soucieux de réclame, ignore l’art d’écrire une préface, ne\nfonde pas d’école, n’a cure de souverains plus ou moins plébis\ncités, mais dans le silence qui lui parle, bellement, ingénuement\nsculpte la statue que l’ardeur de son souffle delà les siècles ani\nmera. Son existence, unie, monotone, dénuée d’intérêt pour le\nspectateur moderne et fiévreux, est riche d’événements intérieurs,\nsemblable peut-être à celle d’une de ces héroïnes que nous décrit\nM. Maeterlinck, dans son livre de la Sagesse et la Destinée (2).\n« Aucun événement ne s’arrêta jamais au seuil dosa demeure;\nmais il 11’est pas un événement auquel elle avait droit qui n’ait\neu lieu dans son cœur avec une force, une beauté, une précision\net une ampleur incomparables. » (Il s’agit d’Emily Brontë).\nLe beau, le bienfaisant livre qu’offre à notre admiration, après\nle Trésor des Humbles, l’auteur d' Aglavaine et Sélgsetle. Ce\nn’est pas sans dessein que je réunis les titres précisément de ces\ntrois œuvres de forme différente, d’analogue inspiration. Agla\nvaine et Sélgsetle, quoique postérieure au Trésor (les Humbles,\nc’est le chaînon intermédiaire entre les créations dramatiques de\nMaeterlinck et ses écrits philosophiques. Il y a une action ; mais\nelle est prétexte surtout à un échange d’idées entre d’assez im\nmatériels personnages; et leurs discours ne sont parfois que des\nchapitres exquis d’essais, coupés en dialogue. Voici que la Sa-\n(ij Les droits de l’Homme, 18 déc. 1898.\n(2) Chez Fasquelle.",
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     "texte": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE\ngesse et la Destinée est le monologue d’une Ame limpide en qui\ns est réfléchie, sans que la douleur en altérAt le contour, la face\nde l’Humanité. Comme les stances d’un tranquille poème, les\nproses se Succèdent, clics nous enchantent doucement, et à qui\nsut les accueillir d'un cœur ouvert, elles laissent en retour une\nimpression durable d’indulgence et d’amour qui fortifie. Je sais\nbien que tel ne sera pas l’avis de tout le monde. Un publiciste a\némis celte curieuse appréciation que la « Sagesse et la Destinée,\nde Maeterlinck, n’est qu’un long cri de protestation, n’est qu’un\nverbSux anathème contre l’esprit de sacrifice qui, de Çlovis au\n4 Septembre, a fait de notre pays le seul peuple épique de la\nterre . ! (i) » D’autres ont parlé de mysticisme, et certains ont\nblâme l’optimisme du livre. Mais l’optimisme n’est peut-être\nqu une manière d’exprimer en beauté la souffrance de vivre. Et\navant de lire pour bien comprendre, il convient d’adopter ces\nPrémisses de l’auteur: « Nous vivons au sein d’une grande injus\ntice, mais il n’y a, je pense, ni indifférence, ni cruauté à parler\nparfois comme si cette injustice n’était plus, sans quoi 1 on ne\nsortirait jamais de son cercle. « Et plus loin : « 11 est ulile^ de\nparler dû bonheur aux malheureux, pour leur apprendre à le\nconnaître ».\n. A ceux qu’indisposerait latrop constante sérénité de Maeterlinck,\nje recommanderai la Ballade de la Geôle de Jicading. M. Oscar\nvVildc n’est peut-être pas un poète français, il me sera permis\nnéanmoins de parler de lui, le Mercure ayant publie la traduc\ntion de ce terrifiant poème qui aura désormais sa place a côté de\nMaison des Morts de Dosloïewsky. O l’apparente résignation\nde ces strophes accusatrices, résignation que démentent le rythme\net le son d’airain de chaque vers, jusqu'au moment où la voix\nbrise dans ce sanglot. Et ainsi, nous rouillons la chaîne de\nfer de la vie, avilis et seuls, et quelques-uns profèrent des malé\ndictions, et quelques autres pleurent, et certains ne font entendre\nle moindre gémissement ; mais les Lois éternelles de Dieu sont\nindulgentes et brisent le cœur de pierre ».\n11 est extraordinaire qu’O. Wilde ait pu. de ce bloc de douleur,\ndégager une forme aussi pure, une Méduse, mais, selon le canon\na ntique, de traits admirables.\nr bonne Madeleine et la pauvre Marie (2), de Charles-Louis\n1 hilippc, est un petit livre délicieux, d’émotion fine, de grâce, de\nsensibilité, et si délicatement voilé de mélancolie. Pour faire ap\nprécier ces deux idylles (sont-ce bien des idylles? disons plutôt:\n°[' s simples histoires), il faudrait citer phrase après phrase, car\nelles sont toutes subtilement charmantes. Le reproche même que",
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     "texte": "5G\nje ferais à ces « novclcttes », c’est par endroit, d’être pres\nque trop jolies, à en paraître un peu mignonnes, un peu super-\nfines. Et je me reprends: car je relis les dernières pages, où\nMarie, la pauvre infirme, voit s’en aller, sans qu’il l’ait devinée,\ncelui qu’elle aime, le beau jeune homme, qui portait ses rêves en\nses maius robustes, en son âme calme auprès de laquelle se cal\nmerait une âme amoureuse. Elles cessent d’être jolies, elles sont\nbelles et singulièrement vivantes ces pages. Ce livre pourrait\nêtre un commentaire à certains chapitres de la Sagesse et la\nDestinée.\nJe goûte fort, en somme, l'Essai sur VAmour (i) de M. Eu\ngène Monlfort. Aussi m’abstiendrai-je de malicieusement citer\nnombre de pages, surabondamment truffées d’interjections.\n(P. ex.: p. G, Ô mon Dieu ! p. 11, Mon Dieu, mon Dieu je pleure !\np. i5, Ali! mon Dieul ! p. 18, ô mon cœur 1 mon cœur! p. 21,\nNon, non, ô mon Dieu!... comme j’ai mal, comme j’ai mal !\np. 23, O mon Dieul je suis faible! p. 2G, Ah, Dieu! Dieu! Mon\ncœur! p. 27. Où est-elle? où est-elle? Elle est sans doute der\nrière une porte, etc., etc.). Cela c’est le « naturisme. » Il y a\ninfiniment mieux à glaner dans ces essais que ces phrases entre\ncoupées, haletantes, dénuées de toute expression à force d’être\ndépourvues de style. 11 y a beaucoup d’aphorismes. (Je n’y tiens\npas). 11 y a des méthodes (à quoi bon?). Il y a de la sincérité. Et\ncela, c’cst une qualité; mais, en art, insuffisante. Il y a Moi\nje goûtelforl, en somme, cet essai sur l'amour. Et je 11e sais pas\npourquoi !\nM. Ernest La Jeunesse en serait-il, lui treizième, delà secte ré\nnovatrice, récent converti? Une certaine frénésie pleurarde, mani\nfeste en son roman Y Holocauste (2), est propre à le faire croire.\nAprès avoir imité nos notoires contemporains, puis notre maître\nNapoléon (pourquoi faire, Seigneur!) s’imite-t-il lui-mcme à\nprésent, en s’aidant des procédés naturistes ? — N’importe. En\ndépit de quelque prolixité fatigante, cela tourne parfois au\nbavardage et même au caquetage sentimental—Y Holocauste, est\nun roman singulièrement touchant, le roman d’une âme qui a\nbeaucoup souffert, et à qui a beaucoup souffert, il sera beaucoup\npardonné.\nEnses Jardins d’Armide (3), M. André Ruylers suit par\nfois de trop près M. André Gide, et non toujours en ce que cet\noriginal esprit a de plus excellent. Mais il écrit : « au-delà du\nlarge balcon qui devant moi s’étend, la nuit est bleue et toute\nnue... » Cela n’cst-il pas exquis? Et souvent, quand il oublie de\ncompliquer son vocabulaire, il a de ces bonheurs d’expression\n(;) Bibliothèque artistique cl littéraire.\n(2) Ollcudorff.\n(3) Mercure de France.",
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     "texte": "57\nsimple et essentiellement poétique. On est en droit d’exiger\nbeaucoup de M. André Ruyters. Tout jeune, presque enfant, il a\ndébuté par une œuvretlc charmante : les Oiseaux dans la cage :\nb*ar la suite, pour mieux voir, il a un peu froncé le sourcil, il\nc a a, à mon avis, moins bien vu. C’est la période de transition.\nAme sérieuse et profonde, passagèrement éprise de visions\norientales, il négligera ces vaincs fictions, dont la froideur dé\nsoblige, pour, ù meme la vie, modeler ses figures, et faire en\nleurs poitrines palpiter un cœur authentique.\nM. Paul Fort se formalisera-t-il, si je qualifie de baroque son\nRoman de Louis XJ [2)? Je pense au contraire lui faire plaisir;\nje devine quo c’est l’épithète qu’il désirerait y voir épinglée.\n%roque, il l’est à la façon des variations d’Ernst ou de Paga-\nojni sur le thème du carnaval de Venise. Autrement dit, c est\nd une virtuosilié qui séduit, déconcerte, et finit par lasser ; car\ntoute virtuosité est monotone.\nM. Paul Fort est l’auteur de Mille et une Ballades. Fc Roman\nde U\neu ^| es proses versifiées.\n1 ^rjonnettes de Guignol, les personnages se préscnlcnt dans\nt,w a . Uitut] es les plus curieuses, les plus amusantes, aux moments\n' agiques, sont de réjouissants grimaciers. M. Paul Fort a vu\n/ poque qu’il raconte — ou chante — dans un miroir convexe ou\n«ucave, comme il vous plaira. — Au livre VI, sous prétexte\n, ’Aats-Généraux, il passe en revue les littérateurs modernes ;\nexcessivement spirituel.\njbiuvre « embrouillée, touffue, ample, » c’est M. Paul Fort lui-\nncrnc qui nous le dit. En Somme, une œuvre.\nAe Cirque Solaire (3), ce n’est point un roman, c’est un conte,\nî ln G pnle comme en savent inventer les poètes. G. Kahn nous fait\nqueher du doigt l’hallucination, il nous persuade de croire à sa\nc aUté. Les démêlés du débile comte Franz avec son frère, dans\ntriste château de Bohême, son aventure avec la « princesse\noluire » qui sera hqguérisscusc, ses pérégrinations,sa rencontre\nrange avec,Jack l’Évcntrcur, le retour enfin au château où Ent\nend Dorothée, bi vieille servante « il était une fois », tout cela\nKahn nous le dit avec bonhomie ; et, ravis, nous l’écoutons.\n£ ‘donnant artiste, qui ayant écrit cette légende grandiose de\nde l\" ’^ u Silence, unc des plus somptueuses manifestations\nia poésie moderne, est capable de nous charmer, comme des\n^ l,u ls, par un récit aise, vivant et légèrement gazé de celte\nUln ° féerique dont seuls disposent les poètes conteurs.\n. . _ _ Robert SciiEFVJEn.\n(J Edition de la Revue Blanche.\n\\\\[ Fasquelle.\n1^) üllcndorlf.",
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     "texte": "La Reine Fiammette\nJe me souviendrai toujours — sait-on pourquoi l’on se sou\nviendra toujours?... — de celle appréciation de Francisque Sar-\ncey sur M. Catulle Mcndès, lors de la première apparition de la\nIicinc Fiammette au Théâtre Libre : — « M. Catulle Mcndès\nest le dernier en date de nos poètes erotiques » — Passe pour\nCatulle, mais pour Mcndès c’est assez inexact... Erotique ! O l’in\njuste et vilain mot ! la grosse et malencontreuse et médico-psy\nchique épithète qui devrait cire rayée de tous les cahiers de lit\ntérature 1 On appellerait donc poêle érotique, tout poète rimant\nsur l’Amour, la femme, les baisers? Ainsi Chénier, Lamartine,\nHugo, Musset, Verlaine des... érotiques! Ah! que non pas...\npoète érotique, c’est-à-dire le monsieur dont les élucubrations en\nvers sont polissonnes...; du moins, l’on m’a toujours appris à\ncomprendre « érotique » dans ce sens-là. Laissons donc Eros\ntranquille 1... Et alors, demain, quand nos rhétoriciens auront la\ntrès précieuse curiosité d’étudier les « petits poètes galants » du\nxix e siècle, leur manuel leur fera connaître, en première ligne,\nM. Catulle Mcndès...\nO pauvre chantre de Philoméla, ô pauvre amoureux de\nLuscifjnole, ô pauvre évocateur de Médée, vous avez donc\ntravaillé trente-cinq années de votre vie, inventé les Parnassiens,\nfondé des revues de bataille littéraire, clamé bien haut partout\nvotre amour do la Beauté, — Femme et Poésie, mots synonymes\naprès tout, — écrit des livres puissants; vous êtes arrivé à la\nparfaite maîtrise en tant que « Critique dramatique », tout cela,\ntout cela... pour n’ètre appelé, un jour, qu’un poète érotique!\nAh, triste...\nMais rectifions. — Or j’ai tout bêtement pleuré à votre Reine\nFiammette, mon cher Maître; pleuré comme on pleure à la\nlecture d’un doux et joli conte de fées, car les fées — et vous\nêtes de mon avis, certes — sont seules, réelles. Les fées disent\nla vérité, toujours. Les fées savent aimer. Les fées — c’est de\nl’Humanité. Les fées vivent dans le pays, toujours, que notre\nâme a choisi. Les fées existent! Demandons aux poètes qui les\nbaisent aux lèvres tous les soirs, toutes les nuits!,..\nAujourd’hui, la fantaisie du poète s’est envolée vers l’Italie...\nBologne! Bien. Peu importe, si l’on y aime, si les fleurs y sont\njolies, cl son ciel, du bleu des yeux?... Une Reine . La voici la\nfrêle Orlanda, Fiammette si vous aimez mieux; et Dieu sait\nquelle Heine en l’âme de laquelle flamboie l’amour. Heine aux",
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     "texte": "i>9\nyeux de caresses, aux lèvres de baisers, aux paroles de douceurs\n... e murmures qui grisent et bouleversent, s’abandonnent et\n^ ,l lncn U Un fripon, une canaille ? Le voici : César Sforza, qui\nPeur un fallacieux prétexte voudrait faire poignarder la jolie\nl )c 1 c Ucine au cœur d’amour.\nu sang, dans ce mignon conte de féerie? Mais oui, mais du\n• ; m g rose cl si léger !.. Du sang, comme il en vient parfois aux\nevres un peu trop gourmandes 1 Du sang qui ressemble à la\n^ uance des roses que l’on effeuille sur le sang des aimées !\n~ u ?nt au bel et jeune amant (pii saura si bien parler d’amour,\np ‘mil les bras sauront si bien enlacer, enfin le voici : Danielo.\nrecisemcnt, celui dont la main est tout d’abord armée par cet\nn .une Sforza, pour tuer Fiammeltc.\ng,, 'ammiette et Danielo I Ils s’ignorent, mais ils se sont vus; ils\nvirent. Et alors, ne m’en demandez pas davantage sur ce\n5“ ns se disent. Vous connaissez les symphonies d’amour des\n°'scaux dans les bois ?\nj est cela, vous dis-je I et c’est aussi beau... et cela se chante\nq S c I'jus prestigieux décor (pii soit,\nr voici qu’aux yeux de Danielo Fiammetto apparaît trans-\nî 0 - 1 “'ce, ce n’est plus l’amante — c’est la Reine. Elle le regarde,\n” —et son poignard tombe...\nutviu\ndu Sforza !\nEt leurs Ames unies s’éloignent. Mais leurs baisers d amour\ns ? joignent encore — par delà la mort. Les fleurs peuvent mou-\nr,r , mais leurs parfums demeurent! Les amants peuvent mourir,\nmais leurs mots d’amour restent immortels 1...\n***\nDélicieuse, M'io Yalinc — la Reine Fiammeltc — fraîche et\n•’osecomme la joie du Printemps 1\nDélicieux, M mo Segond Weber— Danielo — en travesti un\namant tel que si j’étais femme... Mais non, pardon 1 qu allais-je\nJene dirai rien de Messieurs les Acteurs..\nAllez voir la Reine Fiammcttcl et une fois de plus vous ( on-\nn p r çz raison aux Poètes. Eux, seuls, savent vous parler de la\nvie!\nSuccès immense et pour les interprètes— et pour 1 Auleui\ncl C est justice...\nIIeniu Degivon.",
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     "texte": "Musique\nLe compte rendu hebdomadaire des concerts du dimanche\nn’offre aujourd’hui, presque toujours, qu’un assez mince intérêt:\nvoilà une vérité que l’expérience des lecteurs peut attester\ntous les jours. Or, si les critiques, quand l’apparition, do plus\nen plus rare, d’une œuvre nouvelle intéressante, ou la résurrec\ntion de quelque ancien chef-d’œuvre ne les vient pas tirer d’em\nbarras, en sont réduits, le plus souvent, à disserter sur les dé\ntails de l’exécution orchestrale ou 3ur les qualités vocales des\nchanteurs, ne serait-ce pas une besogne plus inutile encore (les\nlecteurs de la Vot/ae en jugeront ainsi sans doute) que de venir,\ntous les mois, essayer le rappel fastidieux d’auditions déjà loin\ntaines? Sans doute, dans ce laps de temps, surgira quelquefois,\npar hasard, soit au théâtre, soit au concert, quelqu’œuvre forte\net neuve: il y aura lieu d’en parler et d’essayer, si imparfaite\nment qu’on le puisse faire, d’en faire revivre l’impression et d’en\npréciser les mérites ou les disgrâces. Mais nos directeurs et nos\nchefs d’orchestre mettent trop exactement leur gloire à se con\nformer à une tradition, respectable par son antiquité pour que\nces chances offertes au critique d’être intéressant soient jamais\ntrop fréquentes.\nContentons-nous de ce qu’ils nous donnent et soyons-leur,\nnéanmoins, fidèles. S’ils ont un art merveilleux pour défendre\naux artistes nouveaux l’accès de leurs programmes, les chefs-\nd’œuvre consacrés dont ils les composent ordinairement (ce\nn’est point des théâtres dont je parle) ne nous seront jamais trop\nconnus et, si familiers qu’ils nous soient devenus, pourront tou\njours nous retenir.\nA l’heure présente d’ailleurs, la saison musicale est assez\navancée; on peut tirer déjà, d’auditions multiples, quelques con\nclusions intéressantes. Aucune musique inédite, il est vrai, n’est\nencore venue, par exemple, enrichir le répertoire ordinaire des\nconcerts Lamoureux : ils nous ont toutefois révélé un chef d’or\nchestre de premier ordre, M. C. Chevillard.\nCe ne sont pas, à vrai dire, les débuts de cet excellent artiste.\nDéjà, les années précédentes, en diverses circonstances, il avait",
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     "texte": "Ci\nsuppléé, au pupitre, le fondateur de ces concert . \\ \" nualités,\nditions fortuites avaient laissé pressentir scs ««alite.\nelles ne lui permettaient pas cependant d aflirmci s p f a j r0\nAutre chose est de diriger, par hasard, un concci ^\nexécuter des œuvres déjà sues et mises «au point, au\nd’en préparer soi-même entièrement l’execution et c i 1 •\nartistes de l’orclicslre sa propre compréhension. . u^îdAment\nPuisqu’aujourd’hui M. Lamoureux semble hu a von « j re\nabandonné la direction de l’entreprise, M. Chevillar p\net a déjà fait œuvre personnelle. m v. n ; M ,i P\nDans l’interprétation de plusieurs, morceaux, sy \\ k\nBeethoven et de Schumann surtout, il s’est montie ma\nl’art si difficile de diriger l’orchestre. . imniWii-\nNul art plus complexe en effet et qui.nécessite p P ,\nsèment de plus profondes qualités. Intelligence coi [ ^\nl’œuvre, parfaite compréhension des intentions de «i ’ •\nment exquis du rythme et de l’expression : cela va sans •\nplus nécessaire encore est l’esprit d’analyse pousse « -\nextrêmes limites, et c’est cette aptitude spéciale qui ‘\ntant de musiciens. Aussi combien, même des p us g « - cdiefs\ntboven, pour ne citer que celui-là) furent-ils de e es <\nd’orchestre *\nCeci ne doit pas surprendre. On peut fort bien possci cr P®r\nfaitement une œuvre, éprouver les plus vives erno ions\ntendant, interprétée comme elle doit 1 être,, ou son , ,\nment si elle est froidement rendue, tout en étant 01 m « J «\ndire, en détail, par quoi les deux exécutions diflcren Ç 1\nprécisément manque à la seconde pour égaler la prenne .\ns’agit point ici, bien entendu, de fautes grossières ou ‘\ntestes contre-sens d’expression. Je veux parler de , J,-\ntilcs nuances, insaisissables pour qui n’est pas ( oue pou • •\ncerner, qui séparent une interprétation vivante d une\ncorrecte et sans àmc.\nCependant, dira-t-on, la musique n’a d autres moyens ^ - P\nsion que des variations d’intensités ou des alterations < e\nment. Les musiciens modernes les notent avec un soin s i\nleux et la tradition les a fixées pour les.œuvres ancicnn ...\nsuffirait donc de s’y conformer avec exactitude.pour o > en \"\ntraduction fidèle. Sans doute : les nuances écrites son c 1. _\nsensibles et les plus essentielles. Mais que cette nota lon .\ncomplète et peu précise, quoi qu’on ait. tait pour la perlée J\nQue de nuances (analogues mais infiniment plus su ) i\nplus délicates) que rien n’indique et qu’une intuition. ni y\nrieuse révèle seule au véritable artiste. Seul, celui-ci L\nprendre la nécessité de ces altérations légères, mi îspens,\ncependant : sa personnalité s’affirmera justement parce qu n . «",
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     "texte": "consciemment ou non, ajouter ainsi à la musique qu’il interprète.\nPour un virtuose exécutant la tâche est facile. C’est le sentiment\nqui le guide le plus souvent, il n’est pas requis de savoir\nexactement à l’avance l’clïct qu’il va produire. Sous scs doigts,\npresque sans qu’il s’en doute, vont naître l’accent vrai et l’ex\npression juste.\nMais le chef d’orchestre n’a pas la ressource de cette admirable\ninconscience. Son instrument, l’orchestre, n’est pas directement\nsous sa main, et pour réaliser ce qu’il sent, il faut qu’il explique\nd’abord ses moindres intentions. C’est là que l’esprit d’analyse\nest indispensable, pour avoir la notion claire du rapport entre\nl'effort demandé et reflet à produire: plus encore, entre les in\nnombrables effets de détail et l’effet d’ensemble. Ils ne lui suffi\nrait pas de sentir ce qu’il faut faire, puisque ce n’est pas lui qui\nfait vibrer les cordes de l’instrument. Il faut encore qu’il corn-\nprenne et qu’il sache, pour pouvoir indiquer aux multiples indi\nvidualités de l’orchestre le rôle exact qu’elles doivent remplir dans\nl’œuvre commune. Combien de compositeurs, faute de cette apti\ntude spéciale, sont incapables de déterminer avec précision les\nnuances et les mouvements de leur musique 1 Combien, mis en\nprésence d’un orchestre qui ne rend qu’imparfailemcnt leurs in\ntentions, ne savent dire au juste en quoi l’exécution pèche et ce\nqu’il faudrait y ajouter pour la rendre meilleure,jusqu’à ce qu’un\nchef d’orchestre digne de ce nom arrive à leur secours et leur\nindique comment ils pourront pleinement réaliser leur pensée 1\nC’est qu’en,effet, par cela môme qu’ils ont ou conscience, avant\ntout, de l’effet général en composant leur œuvre, leur connais\nsance en reste en quelque sorte intuitive, tandis que le chef d’or\nchestre, par une marche inverse, n’est arrivé que progressivement\nà la compréhension totale et que, pour lui, la perception de l’en\nsemble n’a pu résulter que d’une préalable étude des moindres\neffets de détail.\nCette parfaite maîtrise de soi, cette analyse rigoureuse qui se\nrend compte de tout et qui ne laisse rien au hasard, est fort rare,\nquoique indispensable à qui aspire au gouvernement d’un orches\ntre. Toutes les autres qualités, quelques précieuses qu’elles puis\nsent être, ne sont rien à côté et ne suffisent pas à faire un artiste\ncomplet et original. Un directeur de musique peut être un par\nfait musicien, sentir vivement les beautés de l’œuvre qu’il inter\nprète, conduire d’une façon claire et précise en observant avec\nune stricte exactitude les moindres nuances d’intensité et de\nmouvement; s’il lui manque celle vue nette, cet art d’approprier\nles moyens au but qu’il entrevoit, il n’arrivera jamais qu’à des\nexécutions, correctes sans doute, mais dénuées de vie et de cha\nleur communicative. 11 pourra souvent faire illusion, môme aux\nartistes, car il est des œuvres à qui cette perfection extérieure",
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     "texte": "G3\nn’enlèvera presque rien de leur beauté. Mais c . t j nr\nccaux d’expression intense, d’ardente passion, api * 1 j e\nmobiles cl glacés, superbes statues que n’anime auei\nC’est i\\ l’usage de ces artistes incomplets, Ç'op n<M \"î ) ^' n ’\nhélas 1 que d’ingénieux musicographes ont imagine ui l • ,\nterie facile. Pour venir en aide aux incapables, 30 ne d s pas ûo\nconcevoir mais de réaliser une interprétation l ), j lM / l . nI ' , r\nginalc, ils ont une réponse toute prête: « Il iaut» [ J - d\nles chefs-d’œuvre consacrés, respecter, avant loi , * •\nMais où la trouve-t-on, celte tradition vcncra i e, c 1 ( j\nassure, nous autres profanes, qu’elle soit vraiment - «’ ,- llu _\nnos respects? Qui nous prouve, en dépit du r ? u01ï \\, < i , L j c i a\nlions musicales (il en existe un peu partout) qui se > rouvc\nposséder, seuls, dans son intégrité première, qu -, I ,\nqu’elle n’ait rien perdu par l’injure du temps o OP n lovcn\nhommes? Soutenir qu’exécuter les symphonies 1 ' ^\n(je suppose), de telle manière, dans tels mouvçm y ^ j c\nexécuter de la seule façon raisonnable et que c , j- ;mt\nvouloir mieux faire, voilà une prétention vraiment 1 \\\nêtre bien ignorant des évolutions de la musique pou anna\nles chefs-d’œuvre classiques nous sont rendus c s q *\nrurent pour la première fois aux contemporains. ,c 1 J 1\nl’ètrc d’ailleurs, par quelque miraculeux hasard, nu (> .A n éra-\ncetlc résurrection 11c réussît lias à nous plaire. « - 1<l . ( l » u fl\nlion d'hommes, a dit A. France, cherche une emo 101 .\ndevant les ouvrages des vieux maîtres. conlrc .\ndoue est celui rmi nouiou.\npas de le dire:\nucs cncts-d'œiivre de se F 61 ,® î,™ eTeomme’,\nlions diverses, et les comprendre, qu est-ce au i c ■ » ^\nque les recréer à nouveau et y mettre quelque <*»“\nAussi sunt-ils assurés d’une vio durable, ai i ’ 1 j ] c\nsecondaire, attaché par (le trop profondes racines . ■ .\nvil naître, ne saurait supporter ces modifications perpétuelles\nse plaît l’àme inquiète des artistes. . . • sou _\nPour en revenir à notre sujet, louons les umsu . .mplcmmcnt\ncieux de leur personnalité, savent comprend ic n, * vre\nles ouvrages qu’ils interprètent. Ils ne s apphqueio ■ J • lt \\_\npéniblement je 11c sais quelles traditions mensonge • 1 -\nnies. Mais, mis en présence d’une œuvre, ils !« vu' dront posse\nder entièrement, par eux-mêmes, sans souci des n g ■ 1 p; ne\ndécrétées, de par leur superbe ignorance’, les pe> * 111 • Qn j ont\ncl les tardigrades des conservatoires. Qu importe, * ‘ j' nu e la\nils nous présentent un jour tel chef-d’œuvre classai",
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     "texte": "foule des musiciens serviles ? Le Tout-Paris musical ne fut-il\npas étrangement surpris l’an dernier, quand deux des plus illus\ntres chefs d’orchestre allemands vinrent diriger, chacun de façon\ndifferente, la Symphonie en La? S’il se fût agi d’artistes français,\nquelle clameur dans le camp des amants de la sacro-sainte Tra\ndition! Ces interprétations contradictoires en apparence sont fré\nquentes en Allemagne, cependant; nul ne s’y étonne d’entendre\nles chefs d’orchestre revendiquer leur liberté. Toute interpréta\ntion intelligente et raisonnée doit avoir le droit de se produire et,\ncomme la vérité absolue n’existe nulle part et qu’en tout cas nul\nn’aurait plaisir à la connaître, chacun doit rester libre de la cher\ncher où il la croit trouver. Celte recherche seule est inté\nressante par ce qu’elle nous révèle dp la personnalité de l’artiste.\nFaire admirer dans un chef-d’œuvre des beautés que nul n’y\navait encore aperçues, n’cst-ce pas le triomphe d’un esprit origi\nnal et fort ?\nMais peut-être est-ce trop insister sur une vérité si manifeste.\nPuisqu’on somme un nouveau chef d’orchestre nous est né, nous\naurons plus d’une fois, parla suite, à revenir, à propos des inter\nprétations qu’il aura proposées, sur ces considérations générales\ndont il ne siérait point d’abuser d’abord. M. Chevillard a de\nvant lui assez de temps : il semble décidé à rompre définitivement\navec certains errements dont son illustre prédécesseur (oserais-je\nle dire) se montra trop respectueux parfois ; souhaitons qu’il\nporte quelque chose de celle indépendance dans le choix des\nœuvres qu’il nous va faire entendre. Qu’il sache surtout en dé\ncouvrir de nouvelles ! 11 y a des compositeurs de talent qui mé\nritent d’être encouragés : il doit y en avoir. Ceux-ci, qui ne pro\nduisent que parce qu’ils ont quelque chose à dire, ne seront\njamais les plus habiles à se pousser dans le monde. Le rôle des\ndirecteurs de concerts n’cst-il pas de les découvrir et d’imposer\nleurs œuvres à la foule? Leur intérêt même commande cette ini\ntiative salutaire. Ces entreprises prospèrent, me dira-t-on. Je le\nsais; mais les temps sont proches où le public, lassé d’entendre\ntoujours les mêmes choses, finira par croire que la musique est\nmorte et (pie les artistes sont devenus incapables de rien produire\nqui.vaille d’être entendu. Ce jour-là, j'en ai peur, les plus célèbres\nvirtuoses, les doigts les plus agiles et les plus flexibles larynx\nn’auront plus d’attraits; les festivals commémoratifs, même ceux\ndont l’enthousiasme infatigable deM. Colonne continuera à solcn-\nniser chaque dimanche — fussent-ils enrichis des plus exquises\npoésies de M. Jean llamcau — n’attireront plus personne dans\nles salles désertées.\nFaut-il l’avouer? Depuis le début de la saison, la Société des\nConcerts du Conservatoire seule aura tenté quelque chose de neuf\net nous aura, du moins, révélé un musicien. Il n’y a guères que",
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     "texte": "4.\nG5\niGo ans qu’il est mort, il est vrai, et voilà qui explique bien des\nchoses.\nMais qu’importe? Rameau, puisque c’est de lui dont il s agit,\nn est-il pas un inconnu pour tout le monde ou a peu près, et sont-\nils nombreux ceux qui, parmi les musiciens peuvent se vanter de\nle connaître? On sait assez qu’il composa des opéras et quil lut\nun grand musicien dramatique. La Société des Concerts en exé\ncutant un de ses motets, récemment mis au jour dans la belle\nédition (trop belle même et mise hors de la portée de bcau-\ncoup) publiée chez Durand sous la direction de M. Saiut-Saêns,\na montré que ce fut aussi un maître dans le style symphonique\ncl plus proprement musical. Quelle ampleur de développement et\nquelle entente des proportions dans le magnifique chœur lugue a\nG voix: Cor mcuin cl dans l’ensemble final et quelle expression\nmystique et calmé, quelle ingéniosité d’écriture dans le trio pour\ndeux dessus et basse ! Si tous les morceaux de cette partition assez\ncourte ne s’élèvent pas à cette hauteur, ils témoignent suffisam\nment cependant du génie du musicien. Comment se lait-il que\nde telles oeuvres aient pu demeurer si longtemps oubliées l Com\nbien sans doute sont perdues à jamais? Nous sommes vraiment\npeu soucieux de nos gloires nationales, puisqu un si grand artiste\nque Rameau, digne d’ôtro mis (ou presque) sur le même rang\nque scs illustres contemporains Bach et Ilandel, nous est encoïc\nsi peu familier.Puisqu’il est de mode cependant de disserter, >m-\njourd hui plus que jamais, sur la musique française et sur 1 art na\ntional, croit-on que ce ne serait pas là qu’on en trouverait les meil\nleurs modèles? C'est à nos musiciens du xvno et du xviiic siècle, et\nnon a ces prétentieux opéra-comiques fortement teintés d italia\nnisme d ailleurs, où l’on veut voir je ne sais pourquoi « le genre\néminemment français » qu’il faudra remonter, n en doutons point,\nle jour ou nous serons curieux, autrement quen paroles, de ic-\nnouer nos traditions propres et d’affirmer un art qui nous appar\ntienne en entier.\nHenri Quittakd.",
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     "texte": "La vie artistique\nGG\nUNE MAQUETTE\nM. Falguièrc, d’abord. M. Falguièrc Terre-Neuve, pourrait-\non dire, lui qui a repêche dans le marais de la Société des\nGens dits de Lettres le projet de la statue à Balzac. Rodin ? Bal\nzac? c’est le même tonneau pour M. Falguièrc, orné au chef,\ncomme un vénérable pion, des doubles lauriers de l’Institut ci\ndu professorat. En cinq sec, sans barguigner, il vous a tripa\ntouillé un bonhomme assis, qui est bien le plus fol divertissement\nqui soit. M. Falguière écope, tant mieux ! Rodin avait déjà passé,\nô déshonnête sculpteur ! Des excuses, pour le surplus, vous\nsavez bien que vous n’en avez pas : vous n’êtes ni pauvre, ni\nsans renommée. Vous êtes aussi d’un âge assez mûr pour peser\nd’avance toutes vos déterminations. Balzac, c’est un homme trop\nmonstrueux pour vous. Que vous exécutiez, en manière de bibe\nlots grandis, la Diane, la Femme au Taon, y)/û“ de Mérode,\ntrès bien ! vous êtes, sans conteste, de grâce enviable dans ces\nœuvres. Ce n’est pas la perversité savante exprimée par M.Ringcl\nd’Illzach, par exemple; mais vos statues de femmes offrent un jet\nraffiné de lignes jolies cl un peu graves. Restez donc, institu-\ntaire, dans votre domaine, celui de la distinction et de l’élégance;\nquand vous le quittez, vous errez, désorbité, comme le premier\nsculpteur venu. Vos statues d’hommes, héroïques ou non, vous\négalent aux proses de MM. Jean Rameau et consorts; et, un\npoint, c’est tout. La belle affaire ! Aussi, si je ne m’abuse, je\ncro's que vous n’irez pas jusqu'au bout de celte mauvaise aven\nture. Vous rendrez, n’cst-ce pas? M. Falguièrc, le Balzac, le\nvôtre, celui qui a déjà cessé de nous plaire, n’étant ni neuf ni\nbizarre ; et vous dépêcherez dare-dare vers des tailleurs de\npierre ces bélîtres du Comité, pour vous redonner à vos pré\ncieuses ligures de femmes, qui forment — vous le savez comme\nnous — tout votre très louable talent. Ainsi, seulement, vous\npourrez faire oublier cl votre contrefaçon ridicule et votre impu\ndente vanité.",
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     "texte": "0?\nUNE EXPOSITION\nJ’allais écrire que l’Exposition de la Société internationale de\npeinture et sculpture est le morceau de résistance du dîner d ait\nde ce mois; je me ravise, et j’écris tout simplement que ccst un\nentremets fade.\nJe sais bien qu’il y a ici des cuisiniers de haut goût, tels que\nMM. llodin, Le Sidancr, Cottet et Rochcgrosse; mais ceux-là\nnous ont habitué depuis longtemps à de savants mets, qui men\ntent d’être servis à la table des dieux. Encore, un de ceux-là, et\nle plus grand, M. Rodin, est-il un « invité » ; et les autres sont\ncertainement des esprits égarés ou généreux, qui ont voulu rele\nver d’épices rares les humbles ratatouilles des « plongeurs » de\nla peinture et de la statuaire. Si l’on met donc hors de compte\nles authentiques artistes que je viens de nommer, je me demande\nquels sont les gens qui peuvent bien conseiller a ces messieurs\ndelà Société internationale de continuer à peindre; car enfin, il\nest impossible que, mis en face d’eux-mêmes, ils ne se révoltent\npas contre l’insuffisance et la copieuse nullité de leur labeur.\nSi l’on considère tout d’abord l’ensemble du programme, on\nvoit (pie, sans répit, ces peintres ont, en majorité, explore le sol\narable et l’onde. Mais, comme je n ai ni le temps ni le moyen do\npasser en revue tous les « retours de villégiature » de ces mes\nsieurs, je vais en accrocher deux ou trois sur la place publique,\net je parlerai avec amour de certains qui n’ont pas le delaut\ngrave de peindre, alors qu’ils ne sont nullement doues poui ce\n« genre d’exercice ». .\nUn pour l’agora, c’est le président de la Société: M. Carrier-\nRelieuse. Comme les portraits ne « rendent » plus, quelle est\ncompréhensible l’exécration tardive des bourgeois pour un si ré\npugnant résultat ! — M. Bcllcusc s’est rué sur des études de nu,\ndénommées ainsi : Ombrelle jaune! Ombrelle rouge! Je de\nmande à M. Brouillet lui-même en quelle estime il tient ces sm-\ndjdcs œuvres. Ah! les ignobles amas de pus 1 les simples sacs\nd ordures, que vomissait Odon de Cluny ! Ah 1 si insul lisantes\nqu’elles soient, elles sont plus délectables, les vraies vaches de\nM. J-J. Rousseau, cet autre pour l’agora; — mornes vaches et\ntaureaux roux, dans un pré, offerts.\nEt il y a ensuite les « rigolos », les « crânes»,ceux qui ne clici-\nclient pas midi à quatorze heures ceux qui, enfin, ne « mangent\npas des nuages ». Et ils vous fichent, ceux-là, sur la cimaiso,\ndes tristes toiles pareilles, dont la nomenclature contient tous\n08 Pays, toutes les saisons, tous les temps et toutes les heures,\nen vous comptant aussi, ô vous, les cataclysmes de la nature et\nes merveilles de l’industrie!\nConnue elles plaisent après et avant tout cela, les façades, a",
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     "texte": "Bruges, de M. Le Sidancr. Les merveilleux et ingénus poèmes !\nQue la chose est simple : un pan de mur, des fenêtres, une pe\nlouse ou un perron; et l’on évoque, tout de suite, derrière les\nbons yeux peints des fenêtres, aux paupières closes, des inté-\nricurs où se fait tout petit un bonheur grave et qui a peur du\nvent qui souffle, quand il courbe les fleurs coloriées et les arbres\ndu jardin !\nVoici, présentement, les paysages de M. Charles Cottet, solides\net âpres décors qui font penser à des Bcsnard plus cuisinés, plus\npoussés au roux, et deux tableautins : Vieux marin et Paysanne\nse coiffant, où, dans ce dernier, une tonalité de linge blanc sur\nle torse nu réjouit tous les vrais amoureux d’art.\nM. Rochegrossc, enfin, a envoyé trois tableaux, dont deux au\nmoins constituent une sincère recherche. Ce peintre a une écri\nture hiératique qui plaît. Il a surtout des trouvailles jolies de tons\net des mélanges équivoques de lignes. M. Rochegrossc est un\nesprit bizarre, — dans le noble sens du mot. Il est toujours inté\nressant, et. presque toujours, captive la curiosité la plus débile.\nSon erreur est de peindre des toiles ù voiles. Mais scs évocations\ndes temps héroïques resteront comme les précieuses et sugges\ntives manifestations d’un esprit vraiment pervers et lettré.\nLES SCULPTEURS\nLa présence de M. Auguste Rodin justifie pleinement l’exis\ntence de cette exposition, celte année. Celui qui, dans l’Olympe,\nà côté d’Eugène Delacroix, sera, pour honorer ce siècle, expose un\nbuste d’homme, un petit masque de femme et trois menues ma\nquettes. Il est vain, je pense, d’écrire de longues gloses pour ex\npliquer aux esprits fatigués ces merveilles. Et les autres connais\nsent le bouquet fameux du grand cru, dont M. Rodin est le seul\nvigneron.\nM. Vernhes nous montre deux cires prenantes : Bohémienne\net Dans les Champs. C’est d’un caractère exact, exprimé avec\nbeaucoup de souplesse. M. Nivet, qui expose, de son côté, une\nBerrichonne tricotant, pour musée local, peut voir, en faisant\ndeux pas, combien il est loin de M. Vernhes.\nM. Berstanun est un laborieux. Il a pris quasi tous les socles\nde l’Exposition. Mais que de place et de temps perdus 1 II aime\ntout le monde, ce sculpteur : M. Rodin, l’Empereur Nicolas II,\nM. Rostand, M. Coquelin, Diane et MHo Cléo de Mérodc. M. Ro\ndin, il le voit jovial ! MHo Mérodc, il lui empâte la tête, — mys\ntère et cuisine ! M. Coquelin, c’est, tour à tour, M. Dupont, do\nPaul de Kock, ou Croque-mitaine. La jeunesse vigoureuse et\nfière de M. E. Rostand ne l’inspire pas mieux ; il mue M. Ros-",
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     "texte": "La Mode et les Sports\nn’est pas sans quelque dégoût, et c’est, i\\ coup sûr, avec un\nsentiment profond de mélancolie, que je vous entretiendrai de la\nmode, et que je vous parlerai des sports ; —tout sport iepugnc\na la paresse de mes muscles, et comme attristante et decouia-\n^eantc la mode éphémère, à peine née déjà désuète, indicatrice\n(Bailleurs cette histoire n’est pas vraie; ««»*>\n^ l T 1U s ,y m l J olisme ingénieux, pittoresque et tacile).\nLa troidc saison, dans laquelle nous venons d’entrer, est assu\nrément la moins sportible, si je puis dire, pour les gons, plus\nnombreux qu’on ne pense, à qui le contact d’une fourrure suitit\na aire grincer les dents. . r\nAussi ne saurions-nous trop signaler à quiconque se ngu o\nU'ic les exercices violents sont le complément indispensable d une\nbonne hygiène, nous ne saurions trop signaler le jeu de billard,\nqui concilie toutes les exigences, à condition que I on ait soin de\n8 y livrer dans une salle bien chaufléc, et non en plein an.",
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     "texte": "Rappelons :\\ ce propos que le vrai costume du joueur de billard\ndoit être de couleur rouge, —on en fait en velours ou en flanelle\nqui sont fort seyants, — seule couleur susceptible de s’harmo\nniser avec le vert un peu cru des tapis. Nos élégants, avant\nchaque partie et en prévision de leurs queues à blanchir, aiment\nà se ganter de blanc : ainsi évitent-ils le souci de se laver les\nmains ensuite, ce qui est toujours désagréable l’hiver.\nJe me suis promis, dans ccs notes familières, de ne vous don\nner chaque mois que des conseils et des renseignements prati\nques, et non pas de suivre la mode en ses caprices outranciers et\nscs extravagances folles.\nMais, puisque je parle des joueurs de billard, je dois indiquer\nparmi eux la tendance du jour à considérer comme de particu\nlière bonne tenue une calvitie presque totale : dans les réunions\nvraiment dignes de ce nom, le joueur de billard doit être chauve.\nJe pense que ce décret mondain procède d’un analogue sentiment\nde l’harmonie, comme du vêtement rouge au tapis vert, delà tête\naux billes. Quoi qu’il en soit, je serai heureux d’indiquer, à qui\nconque m’en adressera la demande, les recettes les mieux suscep\ntibles de faire tomber les cheveux. Qu’on ne se hâte pas trop,\ncependant; il est fort possible que,demain,la mode soit de cher\ncher une semblable correspondance en faisant au contraire pous\nser des cheveux sur les biilcs, — sauf toutefois les inconvénients\nqui en pourraient résulter au point de vue du bon roulement.\nFiianc-Noiiain.\n",
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     "texte": "PETITE CORRESPONDANCE\nL. J. Tous les matins, entre dix heures et midi.\nHirondelle, de Niort. Donnez votre adresse, il me paraît dif\nficile de vous répondre par la voie du journal.\nOphélie. il est possible, en effet, qu'il se manifeste certaines\nrougeurs, accompagnées de démangeaisons; mais il n’y a pas lieu\nde vous inquiéter.\nDésespérée. Oui, 7 fr. l\\5 la douzaine.\nT. Lémaquc. Je vous conseillerais de vous adresser directe\nment aux bureaux de la sous-préfecture.\nUne fauvette qui adore son Paul. La Maison Rustique, de\nMadame Milct-Robinct, les Autels Privilégiés, de M. de Montes-",
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     "texte": "Chronique scandaleuse\nII y a diverses façons de scandaliser ses contemporains, dont\nnne est sans doute d’écrire une chronique scandaleuse. Mais ras-\nsure-toi, cher lecteur, (j’écris comme dans le Musée des b u/iullcs,\ntu vois), il est inutile do te pourlécher les babines à l’avance, de\npréparer ton échine et ta bedaine X être secouées par quelque\nhilarité bruyante, ou de te boucher pudiquement les oreilles et de\nfroncer les sourcils sur tes lunettes d’or, je n’ai rien pour cette\nfois de bien alléchant X te conter : on ne peut avoir tous les\nmois, que veux-tu? une jolie princesse qui relève ses jupes pour\nvin tzigane. Puis, avoue (pie tu no serais pas tellement choqué :\nle geste est si beau, comme eût dit scntcnlicuscmcnt M. Mitro-\nphane Crapoussin. Et tu sais bien que loi-mème, l’autre soir, tu\nas insidieusement offert ton parapluie à cette chère Angèle qui\ns ’on allait consoler scs adorables ermites confinés dans leur\nchapelle. Vieux marcheur, val mais je m’arrête : il faut cire de\n1 Institut maintenant pour écrire ainsi, et les femmes n’en sont\npas encore.\nt Le scandale d’ailleurs n’ost pas à la portée de tout le monde :\nn ’cn use pas qui veut. Pas toi par exemple, bon lecteur hypocrite,\nlu as mille vices cachés sous ton masque gras et souriant, et\nPcut-ctre quelque mignonne vertu dont tu as honte 5 mais tu .lo\ngardes avec soin de choquer personne par quelque audace péril\nleuse pour ta renommée et tu veux que ta conduite extérieure\nparaisse aussi luisante que ton chapeau de soie. Pourtant dans\nnotre démocratie bien émondée et bien nivelée, peuplée de\npetits grands hommes (pii s’agitent comme des pantins, le scan\ndale reste le dernier moyen d’être distingué. D’autant qu’étant\nhabitués è nous accommoder éternellement des memes choses\nle moindre événement inattendu nous émeut, qu’il suffit de la\ncravate mauve cl de la redingote grise de M. Le llargy, ce der\nnier Bruniniel, pour nous mettre en rumeur, et qu’il y aura as\nsurément une surprise tout è fait scandaleuse quand un politicien\ndira la vérité, quand un académicien fera un beau poème,^ et\nquand M. de Souza cessera d’être ennuyeux. Scandaliser, c est\naller contre une opinion reçue, c’est protester contre un préjugé,\nc est rompre avec des convenances, c’est apporter une maniéré\nnouvelle d’agir dans la vie, un mode nouveau d’expression dans\n1 art, c’est faire quelque chose d’inconnu encore, c’est en somme\nÇlrc quelqu'un parmi les moutons de Panurge. Donc scandale\njadis le 'lannhauser. scandale l’œuvre de Mallarmé, scandale le\nUalzac de Ilodin.",
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     "texte": "72\nMais l'homme le plus scandaleux de celle fin de siècle, ce fut\nassurément Verlaine. Il lui aurait suffi d’un peu moins d’insou\nciance pour n’êlrc qu’un pocle de talent, comme lant d’autres, et\nil n’en fit rien. Mieux encore, il dut s’imaginer, comme le dit\nM. George Moore, que l’art étant en lui-même un cri de protes\ntation contre la bestialité de l’existence humaine, il serait bon que\nla vie de l’artiste fut une protestation contre ce qu’on est con\nvenu d’appeler les convenances. Et si une vie d’artiste fut cette\nprotestation, ce fut bien celle de Verlaine. Cher poète ivrogne\navec ses yeux rêveurs sous son front bossué, avec sa bouche\ntoujours altérée dans sa barbe mal peignée, effrayant consomma\nteur d’absinthes pures et de rhums à l’eau,— quand il était sage!\nIl fut parmi nous le Gaspard Ilauscr qu’il a chanté, pilier de ta\nvernes et de cabarets, faisant tout ensemble la noce au Quartier\net les Romances sans paroles. Voici le troisième anniversaire de\nsa mort: combien y aura-t-il d’amis qui porteront quelques fleurs\nau pauvre poète qui repose au cimetière des Datignolles?\n— Ilélas 1 tu vas trouver, bon lecteur ventru qui a les pieds\nsur les chenets, que je suis prude comme une vieille Anglaise\ndesséchée. Pas le moindre potin qui fasse marcher les mauvai\nses langues et la mienne. On ne parle que d’une chose dont je ne\nte parlerai pas. Mais si tu veux bien inc conduire par exemple à\nl’Opéra-Gomiquc (allons, laisse-toi faire), tu pourras être scan\ndalisé tout à ton aise. Scandalisé par la salle, par la scène, une\nscène pour marionnettes, et aussi par la Carmen cndiabléequc tu\nvas voir là. Une Carmen qui revient vraiment d’Espagne, qui\ns’est déshabillée avec les cigarrièrcs, qui a les yeux brillants\nd’amour, la hanche souple comme une Bohémienne, et la jambe\nlégère. C’est une vraie fille, une belle fille, qu’a merveilleuse\nment créée là Georgette Leblanc. Et je le vois d’ici hocherla tête,\nbon gros lecteur hypocrite; tu te déboulonnes quand Yvette te\nchante «Paye un bock » et qu’elle est la pierreuse de Montrouge\nou de Montmartre, mais ici il te faudrait une grue bien pompon\nnée et bien fardée, une garce de bonbonnière pour te chatouiller\nle menton, et te faire rire un peu, bon gros lecteur, comme une\npetite fille. Et voici qu’on t’enlève ta catin sucrée d’Opéra-Gomi-\nipie et tu roules de gros yeux, tu te gardes d’applaudir cl tu te\nscandalises : vraiment, dis-moi? Alors, tant mieux; au revoir, au\nmois prochain : attends-moi sous Forme...\nMil® DE Maupin.",
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