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Afficher le texte saisiLéon Bloy, Propos d'un entrepreneur de démolition, Paris, Tresse, 1884. p.87-91 : LE QUINZIEME ENFANT DE NIOBE
Celui-là, Dieu merci ! fut épargné. Sa mère l'avait nourri dans le voisinage des sépulcres où n'arrivaient pas les flèches orgueilleuses du Dieu de la lumière. Tels sont les jeux de la destinée ! Les monuments et les simulacres funéraires dont la maison paternelle était remplie, obombrèrent l'enfance de ce poète exubérant et de sceptique humeur qui trouve très simple de s'être allaité aux mamelles verdâtres de la Mort. Pourquoi donc pleure-t-elle alors, cette ruisselante Niobé ? Ignore-t-elle que ce fils lui reste ou ne lui semble-t-il pas valoir à lui seul les éphèbes mythiques et rudimentaires que les rayons du Jour ont suffi pour exterminer. Il n'y a pas en France, à cette heure, un poète plus .valide et plus contagieusement vivant que cet échappé au ressentiment jaloux des Immortels. Insurmontablement dédaigneux de toute consigne traditionnelle et contempteur inaccessible de tout lendemain, l'auteur des Fleurs du Bitume et des Lamentations de la Lumière est le Jérémie narquois de tout ce qui n'est pas la minute présente,— la minute précise ou tinte pour lui une sensation immédiate ou la plus imperceptible des pulsations réflexes. Le reste est devant lui comme le néant devant Dieu et vous savez que Dieu a tiré toutes choses du néant. Emile Goudeau est l'amant heureux et successivement éperdu de chacune des minutes de sa propre existence, ce qui lui fait à l'âge de trente-quatre ans, quinze millions de maîtresses follement adorées. On conçoit à peine l'effroyable intensité vitale que cela suppose et l'énorme difficulté d'exterminer de tels poètes qui trouveraient des clous jusque dans les espaces pour s'y raccrocher en tombant d'une planète sur l'autre. Quoique Rollinat m'ait fait la réputation d'un prophète, la vérité me presse d'avouer que je ne vaticine qu'à quatorze heures. Je n'écrirai donc rien sur la muraille de ce Balthazar gaulois qui méprise le sot plaisir de polluer les vases du saint temple et qui s'enivre joyeusement avec ses optimates et ses concubines dans des patères toutes modernes, moins faciles à profaner. Quand parut son premier livre: les Fleurs du Bitume, je n'y compris rien. Je crus ce qui n'était pas et je doutai de ce qu'il aurait fallu croire. Je suis catholique et j'ai l'habitude de la confession. Que celle-là soit jugée humble et sincère. Je n'aperçus pas du tout l'extrême supériorité naissante de cette ébauche de poète qui se détirait dans son marbre comme l'Esclave inachevé de Michel-Ange. Je l'appelais Mahomet-Goudeau et je le faisais entrer dans Byzance. Je criais en gémissant que c'était décidément la fin des fins, et que le bitume allait engloutir la Pentapole littéraire de l'Occident. Ce bitume est devenu l'asphalte de la Gloire et nous avons certainement un grand poète dans la tanière du dix-neuvième siècle. Mais, alors, je le demande, pourquoi différer éternellement la publication de son second livre: les Poèmes ironiques, achevés et parachevés. Que fait l'éditeur ? Cet homme sinistre s'attarde-t-il à dévorer des cadavres sous les noirs cyprès du cimetière romantique ? Il faudrait en finir pourtant. La marée littéraire n'est pas trop fraîche en ce moment et nous aurions furieusement appétit d'un livre éloquent et fier qui réconfortât quelque peu nos délabrés estomacs intellectuels. Hélas ! qui peut dire ce que fait Emile Goudeau et en quel lieu du monde il se trouve, cet évêque poétique du grand diocèse Nullius, qu'aucun mortel ne rencontre jamais nulle part ? Est-il à ce point devenu le Satrape d'une Bactriane d'indifférence qu'il dédaigne de prendre souci de ses intérêts d'écrivain ? Ou plutôt, sa noble nature répugnerait-elle aux avances écœurantes de cette drôlesse de gloire que nos pères avaient connue vertueuse, paraît-il, mais qui a diablement troussé sa vertu depuis quelques siècles. Il est certain que la vieille truie le flaire déjà avec concupiscence, comme une de ces truffes miraculeuses qui poussent à plein sol dans le Périgord qui l'a vu naître. Pour moi, qui ne suis pas un buccin de triomphe, il est vrai, mais qui connais assez la matière, j'attends avec une extrême impatience le nouveau livre de mon cher Emile pour dire de ce vrai poète ce qui doit en être dit, sans retranchement d'un iota. Je ne vois pas seulement en lui un poète, dans l'acception banale de ce mot prostitué aux hérons hypocondriaques et dédaigneux de ce délicieux instant de notre histoire littéraire; je ne vois pas seulement un chroniqueur artésien, c'est-à-dire, profond et jaillissant, à la gerbe joyeuse irisée; je vois surtout le véritable et noble homme qui sert de support à l'artiste et qu'il faut connaître pour expliquer l'artiste. C'est .une assez bonne manière de cracher à la face d'un temps qu'on méprise que de parler avec tendresse d'un homme qui représente une certaine aristocratie dans le milieu le plus infâme d'un monde où les archiduchesses de Sodome feraient apparaître des têtes de pourceaux extatiques jusque sur les pilastres les plus altiers de la colonnade du ciel ! Le Chat Noir, 3 novembre 1883
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