Page 144 · Tome III. Juillet-Décembre 1891

XI
CHLOÉ
Veux-tu me faire un plaisir pour ma fête? Rends-moi le droit que je t'ai donné d'assister à mes toilettes.
DAPHNIS
Tu te négligerais.
CHLOÉ
C'est si gênant ! pouah!
DAPHNIS
Qu'est-ce que tu as de sale?
CHLOÉ
Il y a des choses qu'un mari ne doit-pas voir.
DAPHNIS
Ce sont celles-là que je veux voir. Dès qu'on aime moins, on se tient mal. L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te sens mienne si, à quelque heure que je te surprenne, tu me montres des ongles plus lumineux que des croissants de lune, des cheveux rangés, en place, une bouche neuve comme l'intérieur des abricots. Lis la Bible : on s'y lave les pieds à tout bout de chemin. Je parle gravement. N'oublie pas notre convention.
CHLOÉ
Non : « nous nous préviendrons mutuellement (car on ne se connaît pas soi-même) qu'une visité au dentiste paraît nécessaire. »
DAPHNIS
C'est d'une importance immesurable. Une dent gâtée gâte tout.
CHLOÉ
Compte sur moi. Comme nous nous aimons! Qui dénombrera les êtres anéantis dans nos nuits d'amour? Ma conscience a la chair de poule. S'il y avait crime!
DAPHNIS
Put! cinq minutes avant la vie on est encore mort; aussi, ne te presse pas. N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid.
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